Christian Broche
À Côté
Éditions Dédicaces
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Christian Broche
À Côté
Merci à :
Marie-Pierre pour sa patience sans limite,
à Fab et Jean-Yves, pour leur amitié indefectible,
à mes parents, pour tout.
à Jean-Chri pour la passion.
à Patricia, pour le travail,
à David.
à Gé, Zano, J-C.
A tous ces gens et à leurs tribus respectives : MERCI.
1.
Comme le chantait Thiéfaine, ce devait être ma « 113ème cigarette sans dormir ». Assis sur le rebord de la fenêtre, je guettais son retour. Il y avait des bruits de bagarre dans la télé mais je n’y ai pas pris garde. Comme je n’avais pas fait attention au mal-être qui avait envahi Lorène, je me demandais si c’était trop tard, si, à force d’efforts, de concessions, j’arriverais à la reconquérir. J’ai fait quelques pas dans la cuisine, j’avais attrapé une bouteille d’eau et bu une gorgée par dépit. J’avais l’air malin à présent, avec mes belles théories sur la vie, la liberté, l’équilibre nécessaire pour la durée d’un couple. J’aurais peut-être dû dire oui, il y a deux ans quand elle avait voulu un enfant.
J’ai éteint la télé en regardant l’heure : 1 heure du matin ! Mais qu’est-ce qu’elle foutait ? Avec qui ? Sa copine Hélène ? Lucie, la croqueuse d’hommes ? Avec quel crétin baratineur ? Paul ? Son collègue de bureau qui me serre la main en regardant ses pieds ? Ma fierté m’empêchait de téléphoner à tous ces gens mais, dans mon ventre, la douleur faisait rage. J’ai roulé une cigarette et je suis sorti fumer devant la porte. Je m’en voulais d’être tombé si bas. Je n’avais pas touché à ça depuis plus de huit ans !!! Et là, le tabac de Lorène à portée de main, je craquais. Ma tête s’est mise à tourner rapidement. J’ai entendu sa voiture arriver, j’ai vu la lueur des clignotants dans les arbres. Comme un gamin, j’ai écrasé la cigarette en vitesse sur le gravier et je suis rentré à la hâte. Je ne voulais pas qu’elle me voie comme ça. J’ai plongé dans le canapé et j’ai fait semblant de dormir. Elle est entrée délicatement, a posé ses clés sur le meuble près de l’entrée et a retiré ses chaussures. Je devinais ses faits et gestes. Nous vivions ensemble depuis dix ans, ici, dans cette grande maison entourée d’arbres et de champs, dans la Drôme. Lorène était dessinatrice, ses BD avaient du succès et elle avait financé bien plus que moi cette maison. Moi, je… Qu’est-ce que j’étais, moi ? Pas grand-chose, en fait, et je craignais de descendre encore plus bas si elle partait. Elle n’était pas encore partie, elle traversait la pièce en ôtant sa veste qu’elle me jetait à la tête sans le savoir. J’ai sursauté, elle a poussé un petit cri en reculant.
– Marc !!! Qu’est-ce que tu fais là ?
Après un silence, elle a repris :
– Dans le noir !!!! Ça va ?
Je me suis frotté les yeux, remarquable comédien.
– Je voulais t’attendre et je me suis endormi.
Je lui ai envoyé un sourire de circonstance auquel elle n’a pas répondu.
– J’étais au resto avec l’équipe de pub, je n’ai pas fait attention à l’heure, je ne pensais pas que tu t’inquiéterais.
– Je ne me suis pas inquiété, ai-je menti en me levant.
Je me suis approché d’elle pour l’embrasser. Dans ma tête, tout se bousculait : quelle attitude adopter ? Je fais le mec cool, compréhensif, celui qui s’en fout ou je lui rentre dedans ? J’ai eu peur qu’elle ne se braque et parte. Une fois de plus, j’étais surpris par la lâcheté dont un homme est capable. J’ai articulé, le plus naturellement possible :
– On va se coucher ?
Nous avons fait un détour par la salle de bains et, comme un couple de vieux cons que nous étions, nous nous sommes couchés. Lorène s’est endormie rapidement, je crois, et moi, j’ai scruté le plafond.
Pourquoi tout allait-il de travers dans notre vie à deux ? Quel grain de sable imbécile était-il venu dérégler notre harmonie ? J’ai cherché toute la nuit sans trouver ce qui nous faisait mal, ce qui nous faisait boiter comme si nous avions un caillou dans la chaussure.
Cette situation a duré assez longtemps, quatre ou cinq mois peut-être. Nous vivions ensemble par habitude, par facilité. Pour une foule de raisons qui ne s’appelaient pas « amour », en tout cas. Lorène continuait sa vie et je m’étais presque habitué à vivre avec cette pierre au fond du ventre. Je nous détestais. Elle autant que moi. Elle laissait notre relation se pourrir, sans faire le moindre effort pour que ça s’arrange mais sans partir non plus. Je crois bien qu’elle ne voulait plus de moi tout en ne voulant pas me perdre. Je me posais sans cesse des questions, sans jamais trouver de réponses. J’avais de plus en plus l’impression de passer à côté de ma vie. C’était pour elle, malgré tout ce que j’avais pu dire à l’époque, que j’avais démissionné de ma place d’entraîneur de l’équipe de foot d’un village voisin. Oh, ce n’était pas un travail, je ne gagnais pas d’argent mais j’y assouvissais ma passion. À force de l’entendre se plaindre de mes trois entraînements hebdomadaires en plus du match dominical, j’avais fini par croire que cela nuisait à notre vie, à notre « équilibre ». Rien n’avait changé depuis mon départ du club à la fin de la saison précédente, pas la moindre once d’espoir de renouveau. J’étais secrétaire de mairie et, avec cette trouvaille des 35 heures, j’avais du temps de libre. Libre était bien le mot puisque Lorène, accaparée (et je le comprenais) par l’écriture de sa nouvelle bande dessinée, me laissait, petit à petit, m’enliser dans l’ennui.
Ce que je ne parvenais pas à comprendre, c’était que tous les efforts fournis pour lui être agréable ne semblaient la toucher qu’épisodiquement. Quand sa BD est sortie et que tout le cirque médiatique et promotionnel fut fini, je m’attendais à retrouver « ma » Lorène. Celle des balades en forêt, des soirées entre potes ou en amoureux. Au lieu de ça, j’ai fait connaissance avec une Lorène qui se faisait distante : finies les belles soirées, place à la télévision. C’était l’époque de la nouvelle télé. On avait réussi à capter l’attention de moutons bêlants qui couraient chaque soir pour ne pas rater l’aventure Loft story ou Secret Story. Avec ça, mon moral a chuté assez bas. Comment cela pouvait-il être possible ? On enferme des gens strictement sélectionnés selon des critères physiques et sociologiques et on filme pas à pas leurs réactions. Au début, je pensais à des rats de laboratoires. Mais si je plaignais les animaux qu’on martyrise, là… J’essayais d’éviter chaque passage mais je fus bientôt comme la France entière, coupé en deux. Il y avait d’un côté les cons qui regardaient et de l’autre côté, les cons qui en parlaient. J’étais atterré que Lorène suive ce phénomène. Que des millions de crétins se passionnent pour une ânerie, ce n’était pas nouveau mais qu’elle suive le troupeau… ! Comme je m’énervais régulièrement, elle m’avait demandé de la laisser regarder ça toute seule.
Petit à petit, nous nous sommes mis à faire de plus en plus de choses séparément. Tout s’était fait sans bruit, sans éclat. Je ne me rendais même pas compte que ma vie me filait entre les doigts, comme du sable.
Maintenant, un an après notre séparation, je me dis encore que je me suis conduit comme le dernier des imbéciles, que j’étais amoureux d’une égoïste et que je n’avais pas réagi. Pour lui plaire, j’étais devenu un autre. Plus de foot, l’écart pris avec des amis qu’elle n’appréciait pas et que je n’ai pas rappelés depuis ; tout ça pour qu’un jour, je me retrouve avec mes sacs, en route pour un appart dans le village.
2.
– Voilà ton café Marc.
J’ai remercié Nalia. J’étais assis à une table dans le bistrot du village, ce samedi matin. Il était 7H30 et dans une demi-heure, j’irais au boulot. Mon envie me faisait peur. Malgré tous mes efforts, je souffrais de vivre seul. Je feuilletais le journal local. Il y avait un article sur le match de mon ancienne équipe. Je n’étais jamais retourné au stade, par pure bêtise d’ailleurs – ou fierté. Je ne voulais pas que l’on dise que j’avais arrêté pour Lorène et que le résultat était « joli ». J’ai remué mon sucre, la lassitude me gagnait. Tous les jours, sans exception, je cherchais un sens à ma vie. J’avais perdu mon amour, rejeté ma passion et les jours défilaient bêtement.
Quand je suis rentré à midi, j’avais envie de pleurer. J’ai mis un disque de Noir Désir et je me suis posé dans le fauteuil. Mon envie de pleurer venait du fait que je m’étais promis, vers 15-16 ans, de ne jamais subir la vie. Je voulais vivre. Je voulais devenir, au choix : entraîneur ou écrivain. Et puis me voilà, à 33 ans, comme le Christ, non pas cloué sur une croix mais bien planté dans le sol avec des semelles de plomb. J’avais un ami qui disait toujours que l’amour rend con et nous avions eu sur le sujet de grandes et impro-ductives discussions. C’est avec peine que je constatais combien il avait raison. J’aimais tellement Lorène que j’avais laissé ma vie me glisser entre les doigts.
Enfin, j’étais sur terre et il fallait bien manger. Je m’étais donc mis à la tâche pour confectionner ma spécialité : des pâtes. Noir Désir s’en prenait à la mondialisation, au libéralisme et à ce monde qui tourne : À l’envers, à l’endroit. C’était le genre de texte que j’aurais aimé écrire. Après le repas, j’ai ouvert une fenêtre et j’ai allumé une cigarette en regardant bouger le village. J’habitais au-dessus du tabac, en plein centre et le samedi, après le marché, deux employés communaux nettoyaient la petite place. J’étais au deuxième étage et je voyais donc les deux compères s’activer sans me voir. À travers les branches du tilleul, j’écoutais même leur conversation.
– Il joue, ton fils, demain ?
– Ouais, enfin, il est dans l’équipe.
– Tu vas au match ?
Je les imaginais déjà, les deux hommes, accoudés à la main courante, s’excitant après l’arbitre, criant et bougonnant après une passe ratée. J’ai écrasé ma cigarette et je me suis assis un instant. Je ne la voyais pas comme ça, ma vie, mais je crois qu’ils ne doivent pas être nombreux ceux qui réalisent leurs rêves de gosse. N’empêche qu’en un an, j’avais déjà pris de sacrées claques.
Je pensais encore à tout ça en marchant dans la campagne drômoise. Inconsciemment, mes pas m’avaient conduit près de la maison de Lorène. Ça, c’était l’un de mes rêves, une grande maison isolée, avec l’atelier de ma compagne d’un côté, mon bureau où j’aurais travaillé mes entraînements, mes analyses et tout un tas de trucs qui occupent la vie d’un entraîneur. Tout allait comme sur des roulettes, l’amour, la passion, mais un sinistre salaud avait dû retirer les roulettes et je m’étais allongé de tout mon long dans la fange. J’ai tenté de penser à autre chose et j’ai mis le cap sur mon bistrot habituel. J’ai vidé une bière ou deux en soupirant, le menton planté dans la paume de ma main. La vie passait lentement à présent, il faut dire que je ne faisais rien d’autre que de travailler et de glander. Quand je pense que je m’en prenais régulièrement, avant, à tous ces gens qui passaient leur vie devant la télé, derrière des consoles de jeux, etc.… Je les trouvais tristes à pleurer et, à ce jour, je trainais, sans aucun espoir de voir le jour se lever le lendemain. Nalia, la serveuse s’approcha, un nouveau demi à la main :
– C’est ma tournée.
– Merci, ai-je dit en levant les yeux vers elle.
Elle avait posé le verre en me regardant quelques secondes. Je fronçai les sourcils.
– Je n’aime pas te voir zoner ici.
Je les ai haussés.
– Merci, ça fait plaisir.
Elle avait pris une chaise et s’était installée en face de moi après avoir jeté un regard dans le bar.
– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, avant tu…
Je l’avais coupée.
– Avant quoi ?
Elle était à la fois gênée, inquiète et énervée.
– Quand tu entraînais l’équipe. Tu venais toujours ici avec le sourire, tu avais toujours un mot gentil pour tout le monde.
Elle s’était arrêtée un moment, cherchant ses mots.
– Ne te fatigue pas, ma belle, ai-je dit pour lui venir en aide, je sais tout ça, comme tu connais ma vie. C’est comme ça, personne n’y peut rien.
– Je ne suis pas d’accord, pourquoi ne reviendrais-tu pas au club ? Il y aurait du travail pour toi.
Elle m’observait tandis que je portais mon verre à la bouche. J’aimais bien cette fille, elle était nature, généreuse mais je lui ai quand même dit de laisser tomber. Beaucoup de joueurs ont défilé au bar cet après-midi là. Ils venaient me saluer et allaient papoter entre amis. L’humour de certains et cette complicité me manquaient. Je suis rentré chez moi avant que le cafard ne reprenne le dessus. Les mois ont défilé, lentement, sans joie, sans nouveaux malheurs personnels mais avec toujours autant de folie, de bêtise, de méchanceté partout dans le monde.
Au niveau du football, la fin de saison était là. L’équipe avait plutôt bien marché, sans coup de mou ni coup d’éclat. J’étais loin de tout ça et pourtant, l’équipe dirigeante en place avait vainement tenté de me faire revenir au club pour m’occuper des jeunes. Mais mon énergie était partie, envolée. J’avais même refusé leur invitation à l’assemblée générale, sentant qu’ils essayaient, petit à petit, de m’attirer dans leurs filets. D’où venait cette nouvelle envie, ce désir que je revienne ? Ils m’avaient laissé dans mon coin, tranquille, pendant si longtemps… Pour ne plus être importuné, j’ai cessé de venir dans ce bistrot qui était le lieu de rendez-vous du club. J’ai repris ma vie de solitaire bougon, parlant uniquement au travail et m’enfermant ensuite.
Le mois de juin était plutôt agréable et la vie passait tranquillement. Mes relations avec Lorène étaient pratiquement réduites au néant. Au début, cela me faisait un peu de mal mais à présent ? Ce matin-là, j’avais décidé de m’aérer les neurones. C’était un dimanche, j’avais mis un short, un maillot de Bordeaux, des baskets et je suis allé courir. Je ne savais pas d’où me venait ce goût de l’effort solitaire. Jadis, jeune joueur de foot, je détestais le footing de début de saison, même si je connaissais l’importance de cette souffrance. Sans obligation aucune, je reprenais le chemin des sous-bois. Ce n’était que ma troisième sortie, il n’était pas écrit que j’allais continuer. Je n’avais aucune raison de faire ça et ce n’était plus dans mon tempérament de me secouer, de bouger, de me battre, quoi ! Je devais avoir, enfoui sous des tonnes de déceptions, un fond de conscience et un reste de… d’esprit sportif ? En courant, je me disais qu’il fallait que je garde ce cap. Depuis vendredi soir, je n’avais pas bu une bière et je ne m’en portais pas plus mal. L’alcool et le tabac ne me servaient à rien. Je voulais être sûr de ça mais, en même temps, le fait de m’abrutir un peu anesthésiait la douleur. À l’heure où la planète est à feu et à sang, je me disais que je n’étais pas le plus à plaindre. Je transpirais depuis une vingtaine de minutes lorsque mon parcours m’amena à traverser une route. J’ai vu arriver cette fille sur son vélo. J’ai ralenti pour la laisser passer. En me voyant, elle eut un geste de surprise et elle fit un écart. Là, j’ai serré les dents et fermé les yeux. Un de ces innombrables fous du volant déboulait comme un taré qu’il était et freina en tentant de maintenir son bolide sur la route. La fille fit une embardée et termina son périple dans un bosquet en criant. Quand j’ai ouvert les yeux, le connard repartait de plus belle sans se soucier un seul instant de la cycliste. J’ai couru dans sa direction et je l’entendais souffrir. Le spectacle aurait pu être comique mais j’avais tellement peur de ce que j’allais trouver ! Elle était emmêlée dans les branches, sous son vélo, le casque de travers.
– Ça va aller ? ai-je demandé bêtement, en espérant qu’elle n’aurait rien de cassé.
– Je crois que oui.
Ce furent nos premiers mots. Je l’ai aidée à retirer ses pieds des pédales automatiques, j’ai relevé le vélo, écarté les branches et je lui ai tendu la main pour l’aider à se relever. Elle se tenait le bas du dos et saignait d’un genou. Des larmes coulaient sur ses joues. Elle était pleine de terre mais qu’est-ce qu’elle était jolie ! Si elle avait été droite, enfin, je veux dire debout, je lui aurais adjugé 1,75 m. Fine, un regard bleu à faire fondre un iceberg. Elle a retiré son casque et s’est assise sur un tronc d’arbre. Je devais avoir l’air d’un demeuré car je restais là, silencieux.
– La trouille que j’ai eue ! a-t-elle dit.
Moi, j’étais incapable d’avoir une attitude digne, je regardais sa chevelure rousse, son regard.
– Et vous, ça va ? a-t-elle continué.
– Ah ! Moi, c’est nickel et je pense que le débile en voiture doit aller bien aussi.
Bon, il était temps que je reprenne mes esprits. Nous n’étions pas loin du village, elle pouvait marcher. Nous sommes rentrés, cahin-caha, je poussais son vélo tandis qu’elle marchait pénible-ment, son casque à la main et ses chaussures de vélo qui claquaient sur le goudron.
– Mon portable n’avait plus de batterie, je l’ai laissé à la maison… pour une fois que j’en aurais vraiment besoin !
– C’est toujours comme ça ! ai-je voulu philosopher.
Lorsque des voitures nous dépassaient, je la laissais passer devant moi et je regardais son dos, ses fesses moulées dans un cuissard, ses jambes parfaites, bronzées. J’aurais dû m’insulter d’en être là après ce qui venait de se passer mais d’un autre côté, cela voulait dire que je reprenais goût à la vie, aux « belles choses » et que je n’étais donc pas foutu pour les plaisirs de l’existence.
– Je vais passer un coup de fil et on viendra me chercher.
J’ai acquiescé en appuyant son vélo contre la fontaine qui était devant le bar. Je l’ai laissée entrer et j’ai fait signe à Nalia. Elle a posé le téléphone sur le bar. Pendant que ma cascadeuse composait son numéro, Nalia m’a interrogé :
– Un frapadingue, en bagnole. Je faisais un footing, il l’a envoyée dans le décor.
– Il aurait au moins pu la ramener, fit-elle en ouvrant deux Perrier.
C’est elle qui a répondu : « Il ne s’est pas arrêté. »
Les quelques anciens qui passaient leur vie au bar se mirent à bougonner contre la jeunesse actuelle. Il y en a eu des : « Ah bon dieu », « Non mais j’vous jure » et j’en passe. Ils avaient raison mais ne voyaient qu’une infime partie de ce monde qui part en brioche. Ma belle rousse a raccroché en soupirant qu’il n’y avait personne. J’ai sauté sur l’occasion :
– Je vais vous raccompagner. Ne bougez pas, je vais chercher ma voiture.
Pendant qu’elle protestait vaguement, je suis parti en courant. Dix minutes après, je chargeais son vélo dans ma voiture verte. Elle m’a donné l’adresse et nous avons roulé en écoutant France Inter. Elle habitait à une vingtaine de kilomètres mais, dans la Drôme, ça prenait un peu de temps. En dehors de la radio, la voiture était silencieuse. De temps en temps, je la voyais grimacer. Un mec normal en aurait profité pour engager la conversation mais j’étais nul en banalités et je ne lui ai même pas demandé si ça allait. Elle m’indiquait les routes à prendre, les endroits où faire gaffe… puis, elle me dit en tendant un doigt :
– C’est là.
Je me suis dit que les fins de mois ne devaient pas être trop difficiles. Nous avons passé un portail vert, roulé entre des arbres centenaires et la maison apparut, superbe, en pierre. J’ai arrêté la voiture. Elle sortait en cherchant ses clés dans ses poches. Moi, je sortais le vélo et j’étais en train de remettre les roues lorsqu’une auto arriva. J’avais levé la tête brièvement et me replongeai dans ma mécanique. C’était un monospace blanc. Un mec d’environ cinquante ans me regardait en souriant et là, je réagis enfin :
– C’est pas possible !!!
Il n’avait même pas refermé sa portière, je souriais à présent.
– Marc ! Quelle surprise ! Qu’est-ce que tu fais là ? Ça va ? Alors ça…
– Moi, ça va, ai-je dit en désignant la cycliste.
Il la regarda, s’aperçut des petits bobos et marcha vers elle, inquiet à présent.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle raconta et finit son récit par :
– Vous vous connaissez ?
Je n’avais pas bougé, je m’étais juste aperçu que ma tenue n’était peut être pas adéquate. Cet homme de cinquante-deux ans, les cheveux poivre et sel avec un corps musclé et une voix imposante s’appelait Norbert Fétu. Il avait été joueur de foot professionnel et il était mon formateur lorsque je passais mes diplômes d’entraîneur. C’était une personne droite, joviale et quelqu’un de très rigoureux dans son travail. Au cours des différents stages, j’avais appris à le connaitre et à l’apprécier. Au début de ma « carrière », je l’avais appelé plusieurs fois pour lui demander conseil. Je savais qu’il m’appréciait également.
– Ma chérie, je te présente l’un de mes plus brillant élèves : Marc Remplat. Marc, j’ai l’honneur de te présenter ma compagne Ève.
Dans ma tête, je me disais « ah merde » avec ma bouche j’ai dit « enchanté ». Elle est allée se doucher pendant que Norbert nous servait trois verres de jus de fruits multivitaminés.
– Ça me fait vraiment plaisir de te voir, qu’est-ce que tu deviens ?
Je lui ai expliqué ma lente descente sans trop m’éterniser sur les détails. Il m’écoutait en silence, son regard planté dans le mien. Je savais qu’il analysait mes propos et mon comportement. C’était plus fort que lui, il fallait qu’il comprenne tout. La déesse rousse réapparaissait, dans un survêtement noir. Je me suis demandé à ce moment là s’il existait un moyen de piquer la vie de quelqu’un. Ève s’installa à côté de lui en souriant. La discussion fut pénible pendant un moment, entre les remerciements, les « c’est bien normal », « pas tant que ça », « mais si », « mais non » et « comment vous remercier ? »
– Ce n’est quand même pas normal que tu n’aies pas de club…
Ah ! Enfin quelque chose à débattre !
– Mouais, vous savez, je n’ai rien prouvé et…
– Oh ! me coupa-t-il, on n’est pas en stage, alors le vouvoiement, tu laisses tomber.
J’avais haussé les épaules, fataliste.
– Tu n’aimes plus le foot, le sport ?
Il avait laissé un blanc et avait repris :
– J’ai bien compris ce que tu m’as dit par rapport à ta femme, à la vie, mais maintenant ? Qu’est-ce qui te retient ?
Je n’avais pas de réponse, pas d’argument. Enfin, un seul mais de taille :
– Je n’ai aucune proposition, en dehors de celle de mon club et… Je m’embrouille, je crois simplement que j’ai perdu le goût.
Il ne m’interrompait pas, attendant ma faute. Il n’avait pas l’air convaincu. Il posa une main sur la cuisse de la rousse. Elle se pencha vers lui et déposa sa tête contre son épaule. Il avait l’air protecteur. Déjà, d’autres questions lui brulaient les lèvres, alors, je l’ai pris de vitesse :
– Il va falloir que je rentre.
– On pourrait manger ensemble, non ?
– Non, pas aujourd’hui.
Je cherchais vainement une excuse. Ève a proposé :
– Ce soir ? Vous revenez ou on va au resto ?
Elle regardait Norbert, il reprit :
– Allez, rendez-vous ce soir, à la Taverne de Denis. 20H30 ?
Je ne savais quoi dire, comme à son habitude, il avait pris les choses en main. Après m’avoir donné un plan, il m’avait raccom-pagné. En rentrant, j’ai écouté les Stones, sans penser à rien.
Je me suis garé à côté de leur voiture, je m’étais fait beau. Quand j’ai poussé la porte du restaurant, un homme s’approcha, quelques secondes plus tard, j’étais à table. Le veinard. J’ai commandé un jus de fruit pour l’apéro. Norbert avait arrêté de former des éducateurs, il entraînait à présent une équipe de division d’Honneur. Il était ainsi au quotidien aux prises avec les préoccu-pations d’un coach. La soirée n’avait pas dû être très intéressante pour Ève. Le football avait dominé les débats. D’un autre côté, je me disais qu’elle devait être habituée. Lorène, elle, détestait ça. Plus le repas avançait, plus je me rendais compte que ma passion n’était pas totalement enfouie sous des tonnes de remords. Norbert était, il faut bien le dire, quelqu’un qui vous transmettait littéralement sa flamme. Avant de nous quitter, nous avions échangé nos numéros de télé-phone. Sur le parking, j’avais serré la main de Norbert et Ève s’était penchée vers moi.
– On se fait la bise, hein ?
J’avais accepté avec enthousiasme et j’ai repris la route, la tête embrouillée.
3.
Depuis « l’accident », je voyais Ève et Norbert de temps en temps. J’avais appris à les connaître. Ils vivaient sereinement. Lui, avec sa passion chevillée au corps. Il préparait déjà la reprise de l’entraînement prévue fin juillet. Quand on se voyait, nous parta-gions nos points de vue. J’adorais depuis toujours la préparation physique, j’avais chez moi des tonnes de bouquins sur le sujet, que je regardais parfois.
Ève était directrice d’une agence d’assurance, elle était toujours tirée à quatre épingles, belle comme ce n’était pas permis. Je ne peux pas dire s’ils étaient devenus des amis. D’aussi loin que je me souvienne, je ne me rappelais aucun lien d’amitié avec personne. Oh, bien sûr, ado, j’avais des copains, plus tard, j’ai eu quelques potes, comme tout le monde. Mais personne sur qui compter en cas de coup dur. D’ailleurs, quand Lorène m’a viré, je n’avais appelé personne à 3 heures du mat, ni confié à quiconque mes états d’âme. Sur le coup, cela ne m’avait pas ému plus que ça. Avec Ève et Norbert, quelque chose se passait, nous étions sur la même longueur d’ondes. Il y avait tout de même une chose qui me chiffonnait : mon attirance pour Ève. J’étais incapable de la voir sans la regarder des pieds à la tête. Tout était parfait. Elle pratiquait le vélo avec passion. Elle partait seule ou avec des amis pour de longues balades.
Ce samedi-là, fatiguée de sa semaine, elle avait préféré rester avec nous, dans leur parc. Norbert avait envie d’un barbecue et je m’occupais du feu pendant qu’il ouvrait une bouteille de vin blanc. Le mois de juillet était commencé depuis une semaine. Il faisait un temps splendide.
– Je sais ce que tu vas me dire, annonça Norbert, mais goûte-moi ce petit blanc.
– Laisse le tranquille, dit Ève en apportant des merguez et des brochettes, tu sais bien qu’il ne boit pas d’alcool.
Le jour où je leur avais dit ça, j’aurais mieux fait de me casser la jambe. Depuis, en leur présence, je tournais au jus de fruit. Ce qui était vrai, c’est que j’avais de nouveau arrêté de fumer et que je courais toujours mais, de là à ne plus boire une goutte… !
Elle a déposé le plateau devant moi et j’ai regardé ailleurs. Elle portait un petit débardeur et un short. La vie, ce n’est pas toujours facile. Norbert me tendait un verre.
– Je ne veux pas le saouler, goûte-moi ça.
Alors j’ai.
– Pas mauvais.
– Pas mauvais ? Un Bourgogne aligoté ? Alors lui…
J’ai regardé Ève et je lui ai envoyé un sourire crispé. Elle s’est marrée franchement.
– J’ai affaire à des nases, annonça Norbert.
– Non, il est bon, il est…
– Tu t’enfonces, laisse.
– Je vais chercher des légumes pendant votre cours d’œno-logie.
Déjà, elle disparaissait. Furtivement, j’avais jeté un œil sur ses jambes. Je me demandais si Norbert avait remarqué tout ça et cela me mit un instant mal à l’aise. Il devait être habitué à ce que tout le monde regarde sa femme mais il ne laissait paraître aucun agacement. Nous avons mangé tranquillement, en bavardant. Pendant que nous débarrassions la table, le téléphone a sonné. Ève a répondu.
– Oui, oui, je vous le passe.
– Allô, a fait Norbert, oh !! Francis, comment vas-tu ?
Ils ont échangé quelques banalités, puis, le ton est devenu plus posé, plus réfléchi. Norbert s’était même levé et tournait en rond, le téléphone à l’oreille. Cela a duré plus d’une vingtaine de minutes. Nous buvions le café en silence, Ève et moi. Norbert s’était rapproché.
– Bon, tout ça mérite une grande réflexion. Tu dois donner ta réponse quand ?
Il se tâtait le menton, le regard absorbé et reprenait :
– Le mieux, c’est de se parler de vive voix. Hum, hum. Demain, ici. 14h. Tu te rappelles ? À demain.
Il avait raccroché, plus personne ne parlait. Il prit conscience que nous étions là et nous regarda.
– Le café est chaud ?
Nous n’osions pas parler. Bêtement d’ailleurs car rien ne prédisait une mauvaise nouvelle.
– Tu te souviens de Francis Antoinet ?
C’était à moi que la question était posée, c’est Ève qui a répondu :
– Bien sûr.
– Toi oui, j’espère, a-t-il soupiré.
Ève se marrait et moi, je haussais les épaules, fataliste.
– Il entraîne Montélimar, non ? CFA 2, balaise.
J’ai repensé au ton grave de leur discussion.
– Il n’est pas viré, au moins ?
Norbert a souri.
– Non, pour ça, mon vieux. Nicolin vient de lui proposer de prendre en mains le centre de formation.
– De Montpellier ????
– Rien que ça, mon pote.
J’ai sauté sur l’occase :
– Et il te propose de travailler avec lui ? Génial !
J’étais hilare, sûr de moi. Ève fronçait les sourcils, inquiète. Norbert a fait asseoir tout le monde. « C’est pas vraiment ça », a-t-il dit. Il avait posé une main sur un genou d’Ève, rassurant, protecteur, pour reprendre :
– Non, il ne sait pas encore avec qui ni comment il va travailler là-bas. Ce qui l’inquiète, c’est Montélimar. Il aime ce club, il ne veut pas, et les dirigeants sont comme lui, que tout se casse la gueule.
Ève réfléchissait à grande vitesse, elle avait sans doute déjà compris et respirait un peu mieux.
– Tu vas dire oui ?
Nous nous sommes regardés tour à tour.
– Faut voir, a-t-il répondu.
Moi, je savais que quand il disait : faut voir, il fallait comprendre : oui. Mais Francis allait venir le lendemain pour lui exposer toutes les caractéristiques du club. Francis Antoinet avait lui aussi été formé par Norbert, ce qui signifiait un coach de qualité. Il avait également les dents longues et son ambition me gênait parfois. Le reste de la journée était foutu. Nous ne pensions plus qu’à ça. Lorsque j’ai réalisé qu’Ève ne parlait plus, je me suis dit qu’ils avaient sans doute un tas de trucs à se dire. Je suis rentré après les avoir salués.