Une Odyssée Martienne, et Autres Histoires de Science-Fiction
Stanley G. Weinbaum
Une Odyssée Martienne, et Autres Histoires de Science-Fiction : Traduction et anthologie © 2007-2011, Robert Soubie & Les Éditions de l'Âge d'Or. Couverture assemblée par Robert Soubie.
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Cette édition complète et annotée des nouvelles de Science-Fiction de Stanley G. Weinbaum a été établie grâce à des sources diverses, et particulièrement au recueil :
« A Martian Odyssey, and Other Science Fiction Tales»
Copyright © 1974 by Hyperion Press, Inc.
Hyperion edition 1974
Dépôt légal initial du texte auprès de la Bibliothèque Nationale de France : décembre 2007.
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Les droits d'impression du présent ouvrage sont disponibles à l'adresse suivante :
Éditions de l'Âge d'Or
Robert Soubie
65 rue du Prieuré
33 170 Gradignan, France.
Photos de couvertures : ESA-NASA-JPL.
Dernière révision le 29/10/2011
Une Esquisse Autobiographique de Stanley G. Weinbaum
Les Aventures de Haskel Van Manderpootz et de Dixon Wells
Les Aventures de Patricia Burlingame et de Hamilton Hammond
Donc je suis né, si la chose a de l'importance, à Louisville dans le Kentucky, aux environs de 1902 ; et si j'ai été éduqué, cela s'est passé à Milwaukee et à l'Université du Wisconsin. À l'époque où je fréquentais cette institution, j’ai contribué à la chute du désormais défunt Wisconsin Literary Magazine[1], dont j'ai réussi à empêcher un numéro de paraître (incidemment, cela a été la seule fois que cette publication a permis de dégager du profit), et j'en ai été exclu en 1923. À l'époque, cela n'a pas empêché ses membres de construire l'histoire littéraire du Middle West — ce qu'ils font toujours du reste, mais en ordre dispersé. Il y avait là l'étoile montante Horace Gregory[2], la tragique Margery Latimer[3], Paul Gangelin[4], qui écrit des trames pour le cinéma (une réussite pour deux échecs) et, moins littéraire, mais beaucoup plus célèbre, Charles Augustus Lindbergh[5], qui partagea l'honneur de « concourir pour le diplôme » en même temps que moi. Ils l'ont rappelé pour en faire un diplômé honoris causa, mais j'attends toujours qu'ils fassent de même pour moi.
Pour ce qui est de savoir comment j'ai été personnellement amené à m'intéresser à la science-fiction — eh bien ! je n'ai pas eu à le faire. Cela implique que mon intérêt pour elle remonte à mes lectures de jeunesse — Robinson Crusoe, la série des « Motor Boys[6], » Tarzan, et bien sûr les classiques de Verne[7] et de Wells. Sans oublier quelques autres, qui reçoivent de la part des amateurs de science-fiction moins d'attention qu'ils n'en méritent ; je pense à Bellamy[8] (dont le roman Looking Backward a gardé toute son influence sur des mouvements comme la bonne vieille Technocratie Populaire[9]), Conan Doyle, Poe, et Mrs Shelley[10]. Ces auteurs-là écrivaient avec un souci du détail et du réalisme souvent négligé en ces temps de rayons violets, verts ou pourpres, d'hommes fourmis, d'hommes scarabées, d'hommes lézards, et j'en passe. La science-fiction a glissé d'un ou deux crans vers la scène de l'épopée, avec ses héros, ses demi-dieux, et ses monstres mythiques. C'est du moins l'impression que j'en retire.
Pour ce qui est de ma façon d'écrire — eh bien ! j'écris à la main, avec un stylo, sur une feuille de papier. Je ne suis pas capable de dactylographier un premier jet, parce que la frappe elle-même requiert trop d'attention, pour moi en tout cas. Ce n'est pas réellement une perte de temps, parce que cela me permet de faire l'économie des révisions, qui ont plutôt lieu au moment de la frappe[11].
Autre chose — je suppose que je devrais revendiquer d'écrire « à l'inspiration. » J'aimerais qu'il en soit ainsi ; c'est de loin la manière d'écrire la plus aisée, la plus efficace, et ne vous imaginez pas, du reste, que c'est impossible. C'est possible ; je connais des gens dont l'esprit fonctionne ainsi, mais hélas, je n'en fais pas partie. Ces âmes fortunées reçoivent soudain une idée toute cuite, prête à servir, et la couchent, encore chaude de fièvre, sur le papier.
Pour ma part, il me faut d'abord rassembler les idées, les conformer à un plan relativement élaboré, et les consigner par écrit. Elles se modifient quelque peu pendant l'écriture, et il m'est arrivé de les voir m'échapper, se déchaîner, et bouleverser totalement le plan original. Cela se produit sans doute chez quiconque se mêle d'écrire. Un personnage dont la destination initiale est d'être subordonné à l'histoire paraît tout à coup trop intéressant pour être ignoré, et l'intrigue se déforme jusqu'à ce qu'il — ou à l'occasion elle — endosse le fardeau de l'intrigue.
Cela m'est même arrivé pendant la rédaction de romans — j'en ai écrit plusieurs, sous un nom de plume, que je ne dévoilerai pas ici. Bien entendu, c'est moins fréquent, parce qu'il est nécessaire, pour un roman, de faire un plan détaillé, et même de le coucher sur le papier. On ne peut pas se fier à sa mémoire quand il s'agit de rédiger un texte de soixante à cent vingt mille mots. Du moins, je ne m'en sens pas capable. On dit que Voltaire a écrit Candide en vingt heures, et Ben Hecht[12] a tenté de renouveler cet exploit avec Florentine Dagger, mais je parierais bien que Ben avait mis au préalable quelques idées de côté.
Pour en revenir à la science-fiction, puisque je viens de dire qu'elle me plaît, je vais maintenant expliquer pourquoi je ne l'aime pas. Dans ce qui est publié aujourd'hui, il y a une faiblesse d'ordre général, et une illusion universelle. Ce n'est pas facile à exprimer, mais sans doute est-il possible de le formuler comme suit : la plupart des auteurs — y compris les meilleurs, — semblent imprégnés de l'idée que la science est une sorte de sauveur, de guide, l'espoir ultime de l'humanité. C'est une erreur. La science est strictement impersonnelle et ne montre jamais la voie ; elle ne se préoccupe pas non plus de la survie ou de la destruction de l'espèce humaine. Le mot « devrait », dans son acception morale, n'a aucune valeur scientifique, et quand un scientifique l'emploie, ce n'est pas au nom de la science, mais au nom de la philosophie ou de la morale, et ce n'est pas en tant que scientifique, mais en tant que prêcheur. La science décrit, mais n'interprète pas ; elle peut prédire le résultat d'actions différentes, mais elle ne peut pas en choisir une.
Si cela vous paraît un peu embrouillé, voici un exemple. Un grand sociologue — appelons-le Doe — découvre que du fait que les faibles d'esprit peuvent s'accoupler librement, l'espèce humaine va connaître d'ici une cinquantaine d'années une dégénérescence qui l'amènera au stade de l'idiotie. En tant que membre de l'espèce, Doe peut se sentir aussi concerné qu'il le voudra. En tant que scientifique, il ne pourra que dire quelque chose comme ceci : « j'attire l'attention sur la probabilité suivante : si nous laissons cette tendance se développer, dans moins d'un demi-siècle le niveau moyen d'intelligence de l'espèce humaine sera celui d'un enfant de douze ans. Si la tendance doit être placée sous contrôle, la stérilisation des faibles d'esprit avant reproduction est un moyen efficace[13]. » Il n'y a pas là de « nous devrions, » uniquement un « si ».
C'est là tout ce que la science a le droit d'affirmer. À partir de ce constat, les choix sont du domaine de l'éthique, et la bataille se déroule entre ceux qui estiment que le bien de l'espèce est primordial, et ceux qui pensent que les droits de l'individu sont sacrés, et qu'il n'existe aucune base morale pour les violer. La science a indiqué diverses voies, mais c'est à l'éthique d'en choisir une.
Puisque nous en parlons, je suppose que nous savons tous quelle voie l'éthique moderne suivrait ; il y a un siècle et demi, dans ce dix-huitième siècle qui fut si individualiste, le poids des grands esprits se trouvait dans l'autre plateau de la balance. Un simple d'esprit avait, lui aussi, le droit de vivre sa vie au suprême degré, de rechercher — au moins en théorie — le bonheur ultime, même s'il devait engendrer d'autres faibles d'esprit. En ces temps-là, c'était exactement ce qu'exprimait la formule « la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur[14] ».
Tout cela est à côté de la question. Quels qu'ils soient, les choix moraux qui sont faits n'ont guère d'importance dans cette discussion ; la science est un repère, pas un guide. Répétons-le : la science n'est ni un juge ni un sauveur. Elle ne fait pas de choix. C'est une carte routière, pas une référence.
C'est là l'élément qui fait que la science-fiction paraît tellement irréelle. La moitié de nos auteurs utilisent le mot « savant » à peu près comme les anciens Égyptiens utilisaient le mot « prêtre » — un homme au savoir particulier, plutôt mystique, ce qui le distingue du reste de l'humanité. En fait, dès que le mot apparaît, on pense à un surhomme noble, sérieux, érudit, aux principes élevés, ou bien, selon la nature de l'intrigue, à un surhomme méchant, rusé, ambitieux, diabolique, et probablement fou. Mais jamais à un être humain normal.
Pour ce qui est de la faiblesse, c'est plus simple à expliquer. Tout simplement, la plupart de nos écrivains omettent de prendre avantage des magnifiques opportunités que leur offre la science-fiction — ses possibilités critiques, si je me fais bien comprendre. C'est le moyen idéal, pour un auteur, de présenter ses idées, parce qu'elle permet de tout critiquer — même si elle ne le fait pas toujours. Je veux dire que — par exemple, les histoires de l'Ouest Américain n'offrent pas de possibilités critiques, parce qu'elles se déroulent dans un cadre qui a cessé d'exister il y a cinquante ans. La littérature romanesque ne présente que quelques ouvertures dans le champ sociologique. La littérature d'aventures a également ses limites. La science-fiction, elle, ne connaît pas de limites. Elle permet d'exercer sa critique dans les champs du social, de la morale, de la technique, de la politique, de la pensée — et bien d'autres encore. C'est une arme à la disposition des écrivains intelligents — il y en a quelques-uns, mais ils ne s'en servent pas forcément.
Oh, certains ont bien essayé. Le Dr Keller[15] l'a tenté à l'occasion, et Miles J. Breuer[16] l'a fait une fois ou deux de façon magnifique. Le Dr Bell (John Taine[17]) s'y essaie de temps à autre, mais il ne va pas jusqu'à faire des suggestions pratiques. En général, une fois couché sous la forme satirique, ce genre de littérature devient lourd, banal, et ne vise que des cibles sans importance. Personne ne s'y est risqué à l'échelle de Bellamy, qui a su présenter la situation sociale mondiale sous la forme d'une histoire de science-fiction dans laquelle il proposait une forme de solution.
Car la science-fiction peut faire ce dont la science est incapable. Elle peut exercer la critique, parce qu'elle n'est pas la science. C'est — ou tout au moins ce devrait être, une branche de l'art littéraire[18] ; elle est propice à la discussion, au rejet, à la présentation de thèses, à la critique, au prosélytisme, et à toute autre forme de fonction morale.
C'est du moins ce que je pense, et après tout cela ne fera guère de différence pour le lecteur qui m'aura suivi jusqu'ici — s'il en est. Les jeunes écrivains conserveront leurs armes — ou leurs rayons pourpres, — et les jeunes lecteurs tireront tout autant de plaisir des super savants, des hommes fourmis, des guerres entre Mars et la Terre, des rayons tracteurs, ou encore de ces héros qui sont capables de protéger la Nation, la Terre, le Système Solaire et jusqu'à l'Univers contre ces terribles envahisseurs d'outre espace.
Tant mieux pour eux. J'aimerais pouvoir aussi ressentir à nouveau ces frissons-là.
Jarvis s'étira aussi voluptueusement qu'il lui était possible dans les quartiers exigus de l'Arès.
— De l'air respirable, exulta-t-il. Il me semble aussi épais que de la soupe, si on le compare à ce truc raréfié qu'il y a là dehors ! Il désigna du menton le paysage martien, plat et désolé à la lueur de la lune la plus proche, de l'autre côté du hublot.
Approbateurs, les autres trois le contemplaient — Putz, l'ingénieur, Leroy, le biologiste, et Harrison, l'astronome, qui était aussi le capitaine de l'expédition. Dick Jarvis était le chimiste de cet équipage célèbre, l'expédition de l'Arès ; c'étaient les premiers êtres humains à poser le pied sur la planète Mars, la mystérieuse voisine de la Terre. Bien sûr, tout cela se passait autrefois, vingt ans à peine après le premier vol à propulsion atomique par cet Américain cinglé, Doheny, qui du reste y avait perdu la vie, et moins de dix ans après que Cardoza, cet autre fou, s'en fût servi pour conquérir la Lune. L'équipage de l'Arès était donc bien constitué de quatre authentiques pionniers.
À part une demi-douzaine d'expéditions vers la Lune, et le vol tragique effectué par de Lancey pour gagner l'orbe élégant de Vénus, c'étaient les premiers hommes à éprouver une autre pesanteur que celle de la Terre, et surtout le premier équipage à quitter le système Terre Lune. Après tant de difficultés et d'inconfort, de mois passés sur terre dans des salles d'acclimatation, à respirer un air aussi ténu que celui de Mars, après avoir côtoyé le vide dans une fusée minuscule, propulsée par les moteurs capricieux du vingt et unième siècle — sans oublier qu'ils faisaient maintenant face à un monde parfaitement inconnu — ils méritaient largement ce succès.
Jarvis s'étira et effleura du doigt le bout pelé et à vif de son nez gelé. Il poussa un soupir satisfait.
— Eh bien ! explosa soudain Harrison, allons-nous enfin savoir ce qu'il s'est passé ? Tu nous quittes en bonne santé dans une fusée auxiliaire, nous n'entendons plus parler de toi de dix jours, et finalement Putz ici présent te retrouve dans une fourmilière, en compagnie d'une autruche cinglée qui est semble-t-il ta copine ! Crache, mon vieux !
— Crache ? demanda Leroy, perplexe. Cracher quoi ?
— Il feut dire « spiel, » expliqua Putz avec sobriété. Ça feut dire « parle. »
Le regard amusé de Harrison croisa celui, parfaitement sérieux, de Jarvis. — Tu as raison, Karl, dit gravement celui-ci en manifestant son accord avec Putz. « Ich Spiel es ! » Il poussa un grognement d'aise et commença.
« Conformément à mes ordres, dit-il, j'ai regardé Karl que voici décoller vers le nord, puis je suis entré dans mon sauna volant, et je me suis dirigé vers le sud. Tu te rappelles, Capitaine, nous avions l'ordre de ne pas nous poser, mais d'effectuer une reconnaissance à la recherche de choses intéressantes. J'avais démarré mes deux caméras, et je volais à bonne altitude — environ mille mètres — pour plusieurs raisons. D'abord, cela augmentait le champ des caméras, et en second lieu, comme le jet des réacteurs porte plus loin dans ce demi-vide qu'on ne peut guère appeler de l'air, la poussière est soulevée si l'on vole trop bas. »
— Putz nous a déjà dit tout ça, grogna Harrison. J'espère qu'au moins, tu as sauvé les films. Ils auraient permis de rembourser le prix de cette balade ; rappelle-toi la façon dont le public s'est précipité pour voir les premières images de la Lune.
— Les films sont en sécurité, répliqua Jarvis. Eh bien ! reprit-il, comme je l'ai déjà dit, je volais à bonne allure ; dans cette atmosphère, comme nous le pensions, les ailes n'ont guère de portance à moins de deux cents kilomètres à l'heure, si bien que je devais me servir des tuyères inférieures.
« C'est pourquoi, du fait de la vitesse, de l'altitude, et du flou provoqué par les réacteurs, je n'y voyais pas grand-chose. J'en voyais assez, cependant, pour confirmer que ce que je survolais n'était toujours que la plaine grise que nous avons explorée pendant toute la semaine qui a suivi notre atterrissage — la même végétation en touffes, l'éternel tapis de petits animaux plantes qui rampent, les biopodes, comme dit Leroy. C'est pourquoi je poursuivais mon vol, en vous indiquant ma position toutes les heures, comme convenu, sans savoir si vous me receviez. »
— Je te recevais parfaitement ! indiqua Harrison.
— À deux cents kilomètres plus au sud, continua Jarvis sans se démonter, le sol est devenu une sorte de plateau peu élevé, désertique, couvert de sable à la teinte orange. J'ai alors pensé que nous avions bien deviné, et que cette plaine grise où nous nous étions posés était bien Mare Cimmerium, et que par suite ce désert orange devait être la région appelée Xanthe. Si c'était bien le cas, je devais parvenir à une autre plaine grise, Mare Chronium, quelques centaines de kilomètres plus loin, puis à un nouveau désert orange, Thulé I ou II. Et c'est ce qui s'est produit.
— Putz a vérifié notre position il y a une semaine et demie ! maugréa le capitaine. Venons-en au fait.
— J'y arrive ! fit remarquer Jarvis. J'ai pénétré dans Thulé, et vingt milles plus loin — croyez-le ou non — j'ai fini par rencontrer un canal !
— Putz en a photographié des centaines ! Ce n'est pas nouveau !
— Et est-ce qu'il a également vu une ville ?
— Une vingtaine, si du moins on peut qualifier de villes ces tas de boue !
— Eh bien ! fit observer Jarvis, à partir de maintenant, je vais vous parler de quelques trucs que Putz n'a sûrement pas vus ! Il frotta son nez frémissant, et reprit. Je savais qu'en cette saison, je disposais de seize heures de jour, si bien qu'au bout de huit heures — donc à treize cents kilomètres d'ici, — j'ai décidé de faire demi-tour. Je survolais encore Thulé, I ou II, je ne sais pas, depuis moins de quarante kilomètres. Et là, le moteur préféré de Putz m'a lâché !
— Lâché ? Comment ça ? demanda Putz, anxieux.
— Le jet atomique a faibli. J'ai commencé tout de suite à perdre de l'altitude, et soudainement j'ai percuté violemment le sol au beau milieu de Thulé ! Je me suis même écrasé le nez sur le hublot, en plus ! Il frotta d'un air triste l'appendice endolori.
— Tu as peut-être lafé der chambre de combustion afec acide sulfurique ? s'enquit Putz. Quelquefois der plomb donne rayonnement secondaire.
— Nooon ! dit Jarvis, dégoûté. Je n'aurais pas fait chose pareille, bien sûr — pas plus de dix fois ! En outre, le choc avait aplati le train d'atterrissage et écrabouillé les réacteurs inférieurs. Imagine que j'aie réussi à remettre ce truc en route — cela m'aurait avancé à quoi ? Au bout de dix kilomètres, à cause du jet, le plancher aurait fondu sous mes pieds ! Il frotta de nouveau son nez. Heureusement qu'un kilo ne pèse ici que quatre cents grammes, sinon j'aurais été aplati au moment du choc !
— Réparer j'aurais pu ! dit l'ingénieur. Je parie pas grafe c'était.
— Probablement pas, convint ironiquement Jarvis. Mais voilà, elle ne volait plus. Rien de sérieux, mais j'avais le choix d'attendre qu'on vienne me chercher, ou de repartir à pied — une promenade de treize cent kilomètres, et cela, vingt jours à peine avant la date prévue pour notre voyage de retour ! Soixante-cinq kilomètres par jour ! Eh bien ! conclut-il, j'ai choisi de marcher. J'avais autant de chances d'être secouru, et au moins cela m'occupait.
— Nous t'aurions retrouvé, dit Harrison.
— Sans aucun doute. Quoi qu'il en soit, j'ai bricolé un harnais avec des courroies récupérées sur les sièges de la fusée, ce qui m'a permis de disposer le réservoir d'eau dans mon dos ; j'ai pris une cartouchière et le revolver, quelques rations en conserve, et je suis parti.
— Le réservoir d'eau ! hurla Leroy, le petit biologiste. Il pèse un quart de tonne !
— Il n'était pas plein. Un peu plus de cent kilogrammes, poids de la Terre, ça fait à peu près quarante-cinq ici. En y ajoutant mes cent kilos, qui n'en pèsent que quarante sur Mars, ça faisait, réservoir et bagages compris, dans les quatre-vingt-dix kilos, soit dix de moins que mon poids sur Terre. J'ai calculé tout ça avant d'entreprendre ma ballade quotidienne de soixante-cinq kilomètres. Ah — bien sûr, j'ai emporté un sac de couchage en thermopeau, pour les nuits glaciales de Mars.
« Je suis donc parti, et j'avançais d'un bon pas. Huit heures de jour, ça voulait dire trente kilomètres, ou un peu plus. J'étais fatigué, naturellement — à force de parcourir un désert de sable mou, où il n'y a rien à voir, même pas les biopodes rampants de Leroy. Au bout d'une heure environ, je me suis retrouvé au canal — un fossé à sec de cent mètres de large à peu près, droit comme une voie ferrée sur une carte de la compagnie des chemins de fer. »
« Il avait dû contenir de l'eau autrefois, cependant. Le fossé était recouvert de ce qui semblait être une jolie pelouse verte. Mais quand je me suis approché, la pelouse s'est écartée de mon chemin ! »
— Hein ? dit Leroy.
— Oui, c'étaient des copains de tes biopodes. J'en ai attrapé un, un petit brin ressemblant à de l'herbe, à peu près long comme mon doigt, avec deux jambes fines, comme des tiges de roseaux.
— Où est-il ? demanda Leroy, impatient.
— Parti ! Il fallait que j'avance, alors j'ai repris ma route ; l'herbe s'ouvrait devant moi, puis elle se refermait dans mon dos. Ensuite, j'ai quitté le désert orange de Thulé.
« J'avançais régulièrement en maudissant le sable qui rendait la marche si fatigante, et aussi en pestant contre ton fichu moteur, Karl. Juste avant le crépuscule, j'ai atteint le bord de Thulé, et contemplé la plaine grise de Mare Chronium. Je savais qu'il y avait cent dix kilomètres de marche pour traverser cela, puis encore trois cents kilomètres du désert de Xanthe, et encore à peu près autant de Mare Cimmerium. Comment je prenais les choses ? J'ai commencé à vous maudire, les copains, de ne pas être encore venus me porter secours ! »
— On essayait, mon vieux ! dit Harrison.
— Ça ne m'a guère avancé. Du coup, j'ai pensé que je ferais aussi bien de profiter des dernières lueurs du jour pour descendre de la falaise qui borne Thulé. J'ai trouvé une voie facile, et je suis descendu. Mare Chronium ressemble exactement à ce qu'il y a là dehors, — de curieuses plantes sans feuilles, et des trucs qui rampent ; j'y ai juste jeté un coup d'œil, puis j'ai sorti mon sac de couchage. Jusqu'à ce moment-là, vous savez, je n'avais rien vu d'inquiétant sur ce monde à moitié mort — rien de dangereux, en tout cas.
— Et depuis ? s'enquit Harrison.
— Attendez ! Vous le saurez quand j'y viendrai. Donc, j'étais juste sur le point d'aller dormir quand soudain j'ai entendu un raffut de tous les diables !
— Was ist « raffut » ? s'enquit Putz.
— Il veut dire — je crois — du chambard, lui expliqua Leroy. C'est pour dire qu'il ne savait pas ce que c'était.
— Exact, convint Jarvis. Je ne savais pas, donc je me suis approché furtivement pour en savoir plus. Il y avait autant de vacarme que si un vol de corneilles avait été en train de boulotter un vol de canaris — des sifflements, caquètements, croassements, des trilles, et ainsi de suite. J'ai contourné un tas de branches, et là, j'ai trouvé Tweel !
— Tweel ? dit Harrison. Tweel ? répétèrent Leroy et Putz.
— L'autruche cinglée, expliqua le narrateur. Tweel, du moins, c'est ce que je peux dire de plus approchant sans me mettre à postillonner. Lui, par contre, disait quelque chose qui ressemblait à « Trrrweerrll ! »
— Qu'est-ce qu'il faisait ? demanda le capitaine.
— Il était en train de se faire manger ! Et il couinait, tu peux me croire, comme l'aurait fait n'importe qui à sa place.
— Manger ! Par qui ?
— Je l'ai découvert un peu plus tard. Ce que j'ai vu alors, c'était un tas de bras visqueux et noirs emmêlés autour de ce qui ressemblait, comme Putz te l'a expliqué, à une autruche. Je n'allais pas m'en mêler, naturellement ; si ces deux créatures étaient dangereuses, ça en ferait une de moins dont j'aurais à m'inquiéter.
« Mais le truc qui ressemblait à un oiseau se battait bien, distribuant de méchants coups avec son bec de quarante centimètres, et poussant des cris stridents. En outre, j'ai eu quelques aperçus de ce qu'il y avait à la racine de ce bras ! » Jarvis frissonna.
« Mais ce qui m'a décidé, c'est que j'ai remarqué une petite poche noire, peut-être une mallette, accrochée au cou de ce drôle d'oiseau ! Il était intelligent. Ou apprivoisé, ai-je pensé. Quoi qu'il en soit, c'est ça qui a emporté la décision. J'ai tiré mon automatique, j'ai fait feu sur son antagoniste, ou du moins ce que j'en voyais. »
« Il y a eu un tourbillon de tentacules et un jaillissement de pourriture noire ; la chose, avec un bruit de succion dégoûtant, s'est retirée, bras compris, à l'intérieur d'un trou dans le sol. L'autre a émis une série de claquements, s'est relevé en titubant sur des pattes aussi épaisses que des clubs de golf, puis il s'est retourné pour me faire face. Mon arme était prête à servir, et tous les deux, nous avons commencé à nous examiner l'un l'autre. »
« Le Martien n'était pas un oiseau, en fait. Il ne ressemblait même pas à un oiseau, sauf à première vue. Il avait bien un bec, et quelques appendices ressemblant à des plumes, mais son bec n'était pas vraiment un bec. Il était quelque peu flexible ; je voyais son extrémité se balancer lentement de côté et d'autre ; c'était à mi-chemin entre une trompe et un bec. Il avait quatre orteils à chaque pied, des trucs à quatre doigts — des mains, si vous voulez, un petit corps arrondi, et un long cou terminé par une tête minuscule — sans oublier ce bec. Il devait faire quelques centimètres de plus que moi, — Eh bien ! Putz l'a vu ! »
L'ingénieur approuva de la tête. — Ja ! Je l'ai fu !
Jarvis continua. — Donc — nous avons continué à nous dévisager. À la fin, la créature a entamé une série de claquements et de sifflements, puis elle a tendu des mains vides dans ma direction. J'ai pris cela pour un geste d'amitié.
— À voir ton nez, elle a dû te confondre avec son frère, suggéra Harrison.
— Très drôle ! Toi, tu n'as même pas besoin d'ouvrir la bouche pour me faire rire ! En tout cas, j'ai rengainé mon pistolet et j'ai dit « oh, de rien, » ou quelque chose d'approchant, et elle et moi, nous sommes devenus copains.
« À ce moment-là, le soleil était très bas sur l'horizon, et je savais que je devrais allumer un feu, ou bien me glisser dans ma thermopeau. Je me suis décidé pour le feu. J'ai trouvé un endroit à la base de la falaise de Thulé, où la roche pourrait renvoyer un peu de chaleur vers mon dos. J'ai commencé à faire des brindilles de cette végétation martienne desséchée ; là, mon compagnon a pigé et m'en a apporté une brassée. Je cherchais une allumette quand le Martien a fouillé sa poche et en a sorti quelque chose qui ressemblait à un charbon ardent ; il a simplement effleuré les branchages, et le feu a pris — et vous savez à quel point il est difficile de faire prendre un feu dans cette atmosphère ! »
« Et cette poche ! poursuivit-il. C'est un article manufacturé, les amis ; on presse une extrémité, et ça s'ouvre — on presse au milieu, et c'est si bien scellé qu'on ne peut plus distinguer la jointure. Mieux qu'une fermeture coulissante. »
« Donc, nous avons contemplé le feu pendant un moment, puis j'ai tenté d'entrer en communication avec le Martien. Je me suis désigné du doigt et j'ai dit « Dick » ; il a pigé tout de suite, allongé une griffe osseuse dans ma direction et répété « Tick. » Puis je l'ai désigné, et il a poussé cette espèce de sifflement que je prononce « Tweel » ; je suis incapable d'imiter son accent. Les choses avançaient bien ; pour bien souligner les noms, je répétais « Dick, » puis, en le montrant du doigt, « Tweel. » »
« On n'a pas pu aller plus loin ! Il a poussé quelques claquements qui ressemblaient à des dénégations, puis il a dit quelque chose comme ‘P-p-p-rooot’. »
« Et encore, ce n'était que le début ; j'étais toujours ‘Tick, » mais lui — il s'appelait tantôt ‘Tweel,’ tantôt ‘P-p-p-prooot,’ et quelquefois, il portait une bonne douzaine d'autres noms ! »
« Nous ne pouvions absolument pas communiquer. J'ai essayé ‘rocher,’ j'ai essayé ‘étoile, arbre, feu,’ et Dieu sait quoi encore, mais j'avais beau essayer, je n'arrivais pas à saisir un traître mot ! Rien n'était pareil pendant deux minutes d'affilée, et si ça, c'est un langage, alors moi je suis alchimiste. À la fin, j'ai renoncé, je l'ai appelé Tweel, et cela a paru lui convenir. »
« Mais Tweel se raccrochait à certains de mes mots. Il se souvenait de certains d'entre eux, ce qui, je pense, est un exploit pour quelqu'un qui apprend une langue au fur et à mesure qu'il la parle. Mais je ne comprenais rien à ce qu'il disait ; soit quelque subtilité m'avait échappé, soit nous ne pensions pas du tout de la même manière — et je crois plutôt que cette dernière explication était la bonne. »
« J'ai d'autres raisons de le croire. Au bout d'un moment, j'ai abandonné les langues, et j'ai essayé les mathématiques. J'ai gribouillé sur le sol deux et deux font quatre, puis j'en ai fait la démonstration avec des cailloux. Là encore, Tweel a compris, et il m'a indiqué que trois et trois font six. Une fois de plus, nous avions progressé. »
« Aussi, sachant que Tweel avait au moins bénéficié d'une éducation primaire, j'ai représenté le soleil par un cercle, je le lui ai d'abord montré, puis j'ai désigné les dernières lueurs du soleil à l'horizon. Puis j'ai esquissé Mercure, Vénus, la Terre, Mars, et enfin, en pointant du doigt le dessin de Mars, j'ai balayé de la main les environs. Je voulais lui faire comprendre que je venais de la Terre. »
« Tweel a parfaitement compris mon dessin. Avec le bec, force gloussements et quelques trilles, il a ajouté Deimos et Phobos à Mars, puis il a dessiné la Lune autour de la Terre ! »
« Voyez-vous ce que ça prouve ? Que la race de Tweel dispose de télescopes, et qu'ils sont civilisés ! »
— Non ! le coupa Harrison. La Lune est visible d'ici comme une étoile de cinquième magnitude. Ils peuvent voir sa révolution à l'œil nu.
— La Lune, oui ! dit Jarvis. Mais tu n'as pas compris ce que je voulais dire. Mercure, lui, n'est pas visible à l'œil nu ! Et Tweel connaissait Mercure, parce qu'il a dessiné la Lune à côté de la troisième planète, pas de la seconde. S'il n'avait pas connu l'existence de Mercure, il aurait fait de la Terre la seconde planète à partir du Soleil, et Mars aurait été la troisième, pas la quatrième ! Pigé ?
— Mhhh ! grogna Harrison.
— En tout cas, reprit Jarvis, j'ai continué mon cours. Tout se passait bien, et j'avais l'impression que je pourrais lui faire comprendre d'où je venais. J'ai d'abord désigné la Terre sur mon dessin, puis moi, et enfin, pour que les choses soient claires, j'ai désigné à la fois ma personne et la Terre, verte et brillante, presque au zénith. »
« Tweel a gloussé avec tant de vigueur que j'ai été certain qu'il avait compris. Il s'est mis à sauter çà et là, puis soudain, il s'est désigné, a montré le ciel, s'est désigné à nouveau, puis a montré le ciel encore une fois. Il a montré successivement son abdomen, Arcturus, sa tête, Spica, ses pieds, une demi-douzaine d'étoiles, et moi j'étais là à le regarder, bouche bée. Ensuite, sans prévenir, il a effectué un saut gigantesque. Bon Dieu, ce saut ! Il a jailli tout droit vers les étoiles, à au moins vingt-cinq mètres de haut ! J'ai vu sa silhouette apparaître contre le fond du ciel, puis je l'ai vu retomber tête la première, et atterrir sur le bec, comme un javelot ! Il s'est planté pile au centre du soleil que j'avais dessiné sur le sable — en plein dans le mille ! »
— Givré ! fit observer le capitaine. Complètement givré !
— C'est ce que j'ai pensé, moi aussi ! Je le contemplais, bouche ouverte ; il a sorti la tête du sable et s'est mis debout. Là, j'ai cru qu'il n'avait rien compris à mon petit dessin, et j'ai recommencé ma fichue explication depuis le début, et ça s'est terminé exactement de la même manière, avec le bec de Tweel planté en plein milieu de mon dessin !
— C'est peut-être un rite religieux, suggéra Harrison.
— Peut-être, dit Jarvis, dubitatif. En tout cas, nous en étions là. Nous pouvions échanger des idées jusqu'à un certain point, et à un moment donné — terminé ! Quelque chose nous séparait, était différent ; je suis sûr que Tweel devait me croire tout aussi timbré. Notre esprit percevait simplement le monde avec des points de vue différents, et peut-être son point de vue était-il aussi valide que le mien. Mais — nous ne pouvions pas nous comprendre, tout simplement. Et pourtant, malgré tout cela, j'aimais bien Tweel, et j'avais la certitude étrange qu'il m'aimait bien aussi.
— Dingues ! répéta le capitaine. Complètement timbrés !
— Ah oui ? Attends un peu. Une fois ou deux, j'ai cru que peut-être nous — il fit une pause, puis reprit son récit. De toute façon, j'ai fini par laisser tomber, et je me suis glissé dans ma thermopeau pour dormir. Le feu ne m'avait pas vraiment réchauffé, mais le sac de couchage a fait son office. Au bout de cinq minutes, j'ai commencé à étouffer. Je l'ai entrouvert, et bingo ! Mon nez a rencontré de l'air à quatre-vingts degrés au-dessous de zéro, et c'est comme ça que j'ai récolté cette jolie petite engelure, en plus de la bosse causée par l'accident de la fusée.
« Je ne sais pas ce que Tweel pensait en me voyant dormir. Il était assis pas loin, mais quand je me suis réveillé, il n'était plus là. Je venais tout juste de m'extraire de mon sac de couchage, pourtant, quand je l'ai entendu gazouiller, puis je l'ai vu plonger de la hauteur de trois étages, depuis la falaise qui entoure Thulé, et atterrir sur son bec près de moi. Je me suis désigné, puis j'ai montré la direction du nord, et là il s'est désigné lui-même, puis a montré le sud ; mais quand j'ai fini de m'équiper et que je suis parti, il m'a suivi. »
« Les copains, vous auriez dû voir ça ! Des sauts de cinquante mètres, droit comme un javelot, pour finir sur le bec. Au début, il a semblé surpris par ma manière — fatigante — de voyager, mais après quelque temps, il a commencé à tomber tout près de moi, sauf que toutes les cinq minutes, il repartait pour un autre de ces sauts, et allait planter son bec dans le sable cinquante mètres plus loin. Puis il revenait vers moi ; au début, ça me rendait un peu nerveux de voir ce bec dirigé sur moi comme une lance, mais il finissait toujours dans le sable à côté de moi. »
« Donc, tous les deux, nous traversions Mare Chronium. C'est à peu près comme ici — les mêmes plantes folles et les mêmes petits biopodes verts qui poussent dans le sable et s'écartent sur ton passage. Nous discutions — on ne se comprenait pas vraiment, vous comprenez, mais au moins on se tenait compagnie. J'ai chanté des chansons, et je crois bien que Tweel en a chanté aussi ; en tout cas, certains de ses gazouillements et de ses trilles manifestaient une sorte de rythme. »
« Quelquefois, pour changer, Tweel faisait une démonstration de sa maîtrise — relative — de l'anglais. Il montrait un éperon rocheux et disait “roche”, puis il désignait un caillou et répétait “roche” ; ou encore, il effleurait mon bras et disait “Tick”, puis il répétait mon nom. Il semblait trouver très drôle que le même mot puisse avoir la même signification deux fois de suite, ou qu'il puisse s'appliquer à deux objets différents. C'est ça qui m'a amené à me demander si par hasard sa langue ne ressemblait pas à celle de certains peuples primitifs de la Terre — tu sais, Capitaine, les Negritos[19], par exemple, qui n'ont pas de mots génériques. Pas de mots pour désigner la nourriture, l'eau, ou encore l'homme — mais des mots pour la bonne et la mauvaise nourriture, pour l'eau de pluie et l'eau de mer, pour l'homme fort et l'homme faible — rien pour les notions générales. Ils sont trop primitifs pour comprendre que l'eau de pluie et l'eau de mer sont simplement des aspects différents de la même chose. Mais ce n'est pas le cas de Tweel ; simplement, pour une raison mystérieuse, nous sommes subtilement différents — nos esprits respectifs sont étrangers l'un à l'autre. Mais — nous sommes devenus amis ! »
— Vous êtes tous les deux cinglés, voilà tout, fit remarquer Harrison. C'est pour ça que vous vous plaisez tant.
— Après tout, je t'aime bien, toi aussi ! rétorqua vicieusement Jarvis. De toute façon, reprit-il, il ne faut pas vous imaginer qu'il y a quoi que ce soit d'anormal chez Tweel. En fait, je ne suis pas certain qu'il n'aurait pas pu montrer quelques tours à l'humanité, malgré cette intelligence dont nous sommes si fiers. Intellectuellement, ce n'était peut-être pas un surhomme, je crois ; mais ne perdez pas de vue qu'il est parvenu à comprendre une partie de mes processus mentaux, et que je n'ai jamais réussi à percer les siens.
— Parce qu'il n'en avait pas ! suggéra le capitaine, sous le regard attentif de Putz et de Leroy.
— Vous en jugerez quand j'aurai terminé, dit Jarvis. Donc, nous avons marché à travers Mare Chronium pendant toute une journée, et aussi le lendemain. Mare Chronium — la Mer du Temps ! Après une traversée pareille, j'étais assez d'accord avec le nom que lui a donné Schiaparelli ! Toujours cette plaine grise sans fin, avec ces plantes étranges, et pas le moindre signe d'une vie différente. C'était tellement monotone que j'ai été heureux d'apercevoir le désert de Xanthe vers le soir du deuxième jour.
« J'étais plutôt crevé, mais Tweel semblait aussi frais que jamais, bien que je ne l'aie jamais vu ni boire ni manger. Je pense qu'il aurait pu traverser Mare Chronium en deux heures à peine, avec ses bonds démentiels et ses atterrissages sur le bec, mais il avait choisi de rester avec moi. Je lui ai offert de l'eau une fois ou deux ; il a pris ma tasse et a aspiré le liquide dans son bec, puis il l'a soigneusement recraché dans la tasse, qu'il m'a gravement restituée. »
« Au moment où nous avons aperçu Xanthe, ou plutôt les falaises qui l'entourent, une de ces méchantes tempêtes de sable s'est levée, pas aussi sévère que celle que nous avons eue ici, mais on aurait eu du mal à lutter contre elle. J'ai tiré le rabat de mon sac de couchage en thermopeau sur mon visage, et c'était mieux ; j'ai remarqué que Tweel utilisait quelques trucs plumeux qui poussent comme une moustache à la base de son bec pour recouvrir ses narines, et des plumes du même genre pour protéger ses yeux. »
— C'est une créature de désert, intervint le petit biologiste, Leroy.
— Ah ? Pourquoi ?
— Il ne boit pas d'eau — il sait se protéger des tempêtes de sable.
— Ça ne prouve pas grand-chose ! On ne peut pas se permettre de gaspiller l'eau, sur une pilule desséchée comme Mars. Sur Terre, toute la surface serait considérée comme un désert, tu sais. Il fit une nouvelle pause. En tout cas, quand la tempête s'est calmée, le vent a continué à nous souffler dans le nez, mais pas assez fort pour soulever le sable. Soudainement, des trucs ont dérivé vers nous depuis le sommet des falaises de Xanthe — des petites sphères transparentes, comme des balles de tennis qui seraient en verre ! Mais légères — si légères qu'elles arrivaient à voler, dans cet air raréfié — vides, qui plus est ; j'en ai ouvert une ou deux, mais rien n'en est sorti, sauf une mauvaise odeur. J'ai questionné Tweel à leur sujet, mais tout ce qu'il m'a répondu, c'est « non — non — non » ; j'ai alors pensé qu'il ne savait pas ce que c'était. Elles rebondissaient comme des buissons roulés par le vent[20], ou comme des bulles de savon, et nous avons commencé à traverser Xanthe. À un moment donné, Tweel a désigné l'une des boules de cristal et a dit « roche », mais j'étais trop fatigué pour discuter. C'est plus tard que j'ai découvert ce qu'il avait voulu dire.
« Nous avons fini par atteindre le pied des falaises de Xanthe, et il ne restait plus beaucoup de jour. J'ai décidé de dormir sur le plateau, si possible ; si quelque chose de dangereux rôdait dans le coin, ai-je pensé, ce serait plutôt au milieu de la végétation de Mare Chronium que parmi les sables de Xanthe. En fait, je n'avais pas encore rencontré le moindre danger, à part cette chose aux tentacules noirs qui avait capturé Tweel ; d'ailleurs, elle ne rôdait pas, mais elle s'emparait des victimes qui passaient à sa portée. Elle ne pourrait pas se saisir de moi pendant mon sommeil, d'autant que Tweel semblait ne pas dormir du tout, et se contentait de rester patiemment assis toute la nuit. Je me demandais comment cette créature avait bien pu capturer Tweel, mais il n'y avait aucun moyen de le lui demander. Plus tard, j'ai fini par apprendre comment elle avait fait ; c'était diabolique ! »
« Donc, nous longions le pied des falaises de Xanthe en cherchant une voie facile pour les escalader. Du moins, c'est ce que je faisais, parce que Tweel aurait pu, d'un simple bond, se retrouver là-haut, ces falaises étant moins élevées que celles de Thulé — une vingtaine de mètres environ. J'ai fini par trouver une voie et entamer l'ascension, pestant contre ce réservoir d'eau que j'avais dans le dos — il ne me gênait que lors des montées — et soudain, j'ai entendu un bruit que j'ai cru reconnaître ! »
« Vous savez, les bruits sont trompeurs dans cet air ténu. Un coup de feu résonne comme un bruit de bouchon. Mais ce bruit-là, c'était celui d'une fusée, et bien sûr, c'était la deuxième fusée auxiliaire, à environ dix kilomètres vers l'ouest, entre moi et le soleil couchant ! »
— C'était moi ! dit Putz. Je cherchais toi.
— Ouais ; je m'en doutais, mais je n'étais pas plus avancé pour autant. J'ai debout à flanc de falaise, et je hurlais en faisant des moulinets. Tweel t'avait vu, lui aussi, et il gazouillait, poussait des trilles, sautait depuis le pied de la falaise jusqu'au niveau du plateau, puis vers le ciel. Mais nous avons vu la machine s'enfoncer en bourdonnant dans l'obscurité, vers le sud.
« J'ai rampé jusqu'au sommet de la falaise. Tweel désignait toujours l'horizon en gazouillant avec enthousiasme, montant au ciel pour redescendre sur le bec et faire une cabriole qui le laissait sur le sable, assis sur le derrière. J'ai dirigé mon doigt vers le sud, puis vers moi, et il a dit, “oui — oui — oui” ; je crois bien qu'il pensait que cette machine volante, c'était un copain à moi, peut-être un parent. Jusque-là, j'avais peut-être simplement sous-estimé son intellect ; maintenant, j'en étais certain. »
« J'étais amèrement déçu de ne pas avoir pu attirer l'attention. J'ai déballé ma thermopeau et je me suis glissé à l'intérieur, car le froid de la nuit montait déjà. Tweel a collé son bec dans le sable, a ramassé ses jambes et ses bras, et l'on aurait vraiment dit un de ces arbustes sans feuilles qu'il y a là dehors. Je pense qu'il est resté comme ça toute la nuit. »
— Mimétisme protecteur ! intervint Leroy. Vous voyez ? C'est une créature de désert !
— Au matin, reprit Jarvis, nous sommes repartis. Nous n'avions pas parcouru cent mètres sur Xanthe quand j'ai vu quelque chose d'étrange ! Je parie que ça, Putz ne l'a pas photographié !
« C'était un alignement de petites pyramides — elles étaient minuscules, pas plus de quinze centimètres de haut — qui s'étirait à perte de vue à travers Xanthe ! C'étaient de petites constructions de pygmées faites de briques minuscules, creuses, au sommet tronqué, ou du moins ouvert ; elles étaient vides. Je me suis dirigé vers elles et j'ai demandé à Tweel, “quoi ?” Il m'a répondu par des gazouillements négatifs pour indiquer, je crois, qu'il n'en savait rien. Donc, nous avons repris notre route en suivant la rangée de pyramides, puisqu'elle était orientée vers le nord et que c'était là que je voulais me diriger. »
« Les copains, nous avons suivi cet alignement pendant des heures ! Au bout d'un moment, j'ai remarqué une autre chose étrange : les pyramides étaient de plus en plus grandes. Elles avaient chacune le même nombre de briques, mais les briques étaient de taille croissante. »
« Vers midi, elles me parvenaient à hauteur d'épaule. J'en ai examiné quelques-unes de plus près — c'étaient toutes les mêmes, cassées au sommet, et vides. J'ai aussi inspecté les briques ; elles étaient constituées de silice, et aussi vieilles que le monde ! »
« Et elles étaient usées — avec les bords arrondis. La silice ne s'use pas facilement, même sur Terre, alors, sous ce climat ! »
— Quel âge leur donnes-tu ?
— Cinquante mille ou cent mille ans, peut-être. Comment le saurais-je ? Les plus petites, celles que nous avions vues le matin, étaient les plus anciennes — dix fois plus vieilles, peut-être. Elles s'effritaient. Quel âge pouvaient-elles avoir ? Un demi-million d'années ? Qui sait ? Jarvis fit une nouvelle pause. Ensuite, reprit-il, nous avons continué à suivre l'alignement. À une ou deux reprises, Tweel a désigné les pyramides en disant « roche », comme il le faisait depuis longtemps. En fait, il avait plus ou moins raison à leur sujet.
« J'ai essayé de l'interroger. J'ai pointé du doigt une pyramide et lui ai demandé “gens ?” en nous désignant tous les deux. Il a poussé une sorte de gloussement négatif et a dit, “non — non — non. Non un — un — deux. Non deux — deux — quatre,” tout en se frottant la panse. Je le regardais bouche bée, et il a recommencé les mêmes simagrées. “Non un — un — deux. Non deux — deux — quatre.” J'étais sidéré ! »
— C'est bien la preuve, s'exclama Harrison, qu'il est givré !
— Tu crois ça ? demanda Jarvis, sardonique. Eh bien ! ce n'est pas du tout ce que j'ai compris, moi ! « Non un — un — deux ! » Tu ne piges pas, bien sûr ?
— Non — pas plus que toi, d'ailleurs !
— Oh que si ! Tweel employait les quelques mots d'anglais qu'il connaissait pour me transmettre une idée très complexe. Si je peux vous poser la question, à quoi vous font penser les mathématiques ?
— Eh bien — à l'astronomie. Ou bien — à la logique !
— Exactement ! « Non un — un — deux ! » Tweel était en train de m'expliquer que les constructeurs des pyramides n'étaient pas des gens — ou qu'ils n'étaient pas intelligents, que ce n'étaient pas des créatures dotées de la faculté de raisonner ! Pigé ?
— Oh ! Que je sois damné !
— Tu l'es déjà, c'est probable.
— Mais pourquoi, intervint Leroy, se frottait-il le ventre ?
— Pourquoi ? Parce que, mon cher biologiste, c'est là que se trouve son cerveau ! Pas dans la tête, qui est minuscule — mais dans l'abdomen !
— C'est impossible !
— Pas sur Mars, en tout cas ! Cette flore et cette faune ne sont pas terrestres ; tes biopodes le montrent parfaitement ! Jarvis sourit et reprit son récit. « Donc, nous avons continué à travers Xanthe, et vers le milieu de l'après-midi, il s'est produit quelque chose de bizarre. L'alignement de pyramides a pris fin. »
— Ah ?
— Ouais ; le plus étrange, c'était que la dernière — et maintenant elles faisaient dans les trois mètres de haut — était obturée ! Vous comprenez ? Ce qui l'avait construite était toujours à l'intérieur ; en parcourant toute la longueur de cet alignement, nous l'avions suivi sur un demi-million d'années, depuis son origine jusqu'au temps présent !
« Tweel et moi l'avons remarqué à peu près en même temps. J'ai tiré mon automatique — chargé de balles explosives Boland, — et Tweel, aussi vite qu'un prestidigitateur, a sorti de sa poche un bizarre petit pistolet en verre. Il ressemblait à nos propres armes, sauf que la poignée en était un peu plus grande, pour s'adapter à sa main de quatre doigts. Nous avons longé furtivement l'enfilement de pyramides vides, l'arme levée. »
« C'est Tweel qui a perçu le premier un mouvement. La rangée supérieure de briques se soulevait, bougeait, puis elle s'est soudainement effondré sur le côté avec un bruit sec. Et là — quelque chose — quelque chose en est sorti ! »
« Un long bras gris-argent est apparu, et derrière lui un corps cuirassé. Je veux dire par là qu'il était recouvert d'écailles grises et ternes. Le bras a fini d'extraire le corps du trou pratiqué au sommet de la pyramide ; la bête s'est laissée tomber dans le sable. »
« C'était une créature indescriptible — le corps semblable à une grande barrique grise, munie à une extrémité de ce bras, et d'une sorte de trou qui était peut-être une bouche ; une queue raide et pointue à l'autre bout — et c'est à peu près tout. Pas d'autre membre, ni d'yeux, ni d'oreilles, ni de nez — rien ! La chose a rampé sur quelques mètres, a planté sa queue pointue dans le sable, s'est redressée, et est demeurée là. »
« Tweel et moi l'avons observée pendant dix minutes avant qu'elle ne se mette à bouger. Puis, avec un grincement et un bruit comme — oh, comme du papier fort qu'on froisse — son bras s'est déplacé vers le trou qui ressemblait à une bouche, et une brique en est sortie ! Le bras a ensuite soigneusement déposé la brique par terre, puis la chose s'est immobilisée de nouveau. »
« Dix minutes plus tard — une autre brique. Une sorte de briqueterie naturelle. J'étais sur le point de m'esquiver pour reprendre ma route quand Tweel a désigné cette chose et a dit “roche” ! J'ai dit “hein ?” et il a répété “roche”. Puis, après quelques trilles, il a dit “non — non”, et a émis quelques sifflements et gazouillements. »
« Eh bien ! j'ai compris, pour une fois ! J'ai dit, “respire non,” puis j'ai fait mine de respirer. Tweel était en extase ; il m'a dit, “oui, oui, oui ! Non, non, respire non !” Puis il a fait un autre de ses sauts et a terminé sur le nez à un ou deux pas du monstre ! »
« J'ai eu la trouille, vous pouvez me croire ! Le bras allait chercher une nouvelle brique, et j'ai craint de voir Tweel se faire attraper et mutiler, mais — il ne s'est rien produit ! Tweel a touché la créature, le bras a pris la brique, et l'a rangée soigneusement à côté de la première. Tweel a donné un petit coup sur le corps, puis il a dit “roche,” et là j'ai repris courage et je me suis décidé à aller y voir par moi-même. »
« Tweel avait encore raison. La créature était de nature rocheuse, et elle ne respirait pas ! »
— Comment le sais-tu ? intervint Leroy, dont le regard noir manifestait l'intérêt.
— Parce que je suis chimiste. La bête était constituée de silice ! Il devait y avoir du silicium pur dans le sable, et c'est de ça qu'elle vivait. Vous pigez ? Nous autres, Tweel, ces plantes, là dehors, et même les biopodes, nous sommes une vie à base de carbone ; mais cette chose-là vivait grâce à un ensemble de réactions chimiques différentes. C'était une vie à base de silicium !
— De la vie siliceuse ! s'écria Leroy. Je la soupçonnais, et en voilà la preuve ! Il faut que j'aille voir ça ! Je dois y aller —
— D'accord ! D'accord ! dit Jarvis. Tu peux aller vérifier. En tout cas, cette chose-là vivait, et en même temps elle n'était pas vivante, elle ne bougeait que toutes les dix minutes, uniquement pour déposer une nouvelle brique. Ces briques constituaient en fait ses rejets. Tu comprends, petit Français ? Nous sommes faits de carbone, et nous rejetons du dioxyde de carbone ; cette chose est faite de silicium, et elle rejette du dioxyde de silicium. Mais ce truc-là est solide, d'où les briques. Elle construit la pyramide autour d'elle, et quand elle a terminé, elle trouve un endroit dégagé un peu plus loin, et là elle recommence. Pas étonnant qu'il lui arrive de grincer ! Une créature qui a déjà vécu un demi-million d'années ! »
— Et ça, comment le sais-tu ? s'enquit frénétiquement Leroy.
— Nous avons bien suivi ces pyramides depuis le début, n'est-ce pas ? Si ce n'avait pas été le même bâtisseur de pyramides tout du long, la série se serait terminée à un moment donné, non ? — elle se serait terminée, et aurait laissé place à une nouvelle série de petites pyramides. C'est évident, tu ne crois pas ?
« Et de plus, elle se reproduit, ou en tout cas elle essaye. Avant l'apparition de la troisième brique, il y a eu un bruit, puis nous avons vu sortir de sa bouche tout un tas de ces petites boules de cristal. Ce sont des spores, ou des graines — comme vous voudrez. Elles se sont envolées pour aller rebondir au loin, à travers Xanthe, tout comme elles rebondissaient près de nous, là-bas sur Mare Chronium. »
« J'ai d'ailleurs une idée de la manière dont ça fonctionne — pour ta gouverne, Leroy. Je pense que la coquille en cristal de silice n'est qu'un revêtement de protection, comme une coquille d'œuf, et que le principe actif, c'est ce truc odorant qui se trouve à l'intérieur. Je crois que c'est une sorte de gaz qui attaque le silicium, et que si la coquille est brisée en présence d'une source de cet élément chimique, il se produit une réaction dont l'aboutissement est une bête comme celle-là. »
— Il faut essayer ! hurla le petit Français. Il faut en casser une pour voir !
— Ah oui ? Eh bien ! c'est ce que j'ai fait. J'en ai cassé une ou deux dans le sable. Si tu veux, tu peux revenir dans dix mille ans pour voir si j'ai réussi à planter quelques monstres bâtisseurs de pyramides ! Tu pourras certainement te faire une opinion à ce moment-là ! Jarvis fit une nouvelle pause et poussa un profond soupir. « Seigneur ! Pouvez-vous vous représenter pareille créature ? Sourde, muette, sans nerfs, sans cervelle — un simple mécanisme, et pourtant — immortelle. Condamnée à fabriquer des briques, à construire des pyramides, tant qu'il y aura du silicium et de l'oxygène à portée, et, même quand il n'y en aura plus, elle se contentera de s'arrêter. Elle ne sera pas morte. Si au bout d'un million d'années les circonstances lui fournissent de nouveau de la nourriture, elle sera toujours là, prête à fonctionner, alors même que notre civilisation ne sera plus qu'un lointain souvenir. Une bête étrange, vraiment — et pourtant, j'ai eu l'occasion d'en rencontrer de plus étranges ! »
— Si c'est vrai, tu dois avoir rêvé ! grogna Harrison.
— Tu as bien raison ! dit sobrement Jarvis. Sous un certain angle, tu as parfaitement raison. La bête aux rêves ! C'est le meilleur nom pour elle — et j'imagine que c'est ce que la création a produit de plus diabolique et de plus terrifiant ! Plus dangereuse qu'un lion, plus insidieuse qu'un serpent !
— Raconte-moi ! supplia Leroy. Je dois aller voir ça !
— Non, pas cette bête diabolique ! Il fit une nouvelle pause. Donc, reprit-il, Tweel et moi avons quitté la créature aux pyramides, et nous avons repris notre traversée de Xanthe. J'étais fatigué, découragé par le fait que Putz ne m'avait pas récupéré, et les gazouillements de Tweel commençaient à me porter sur les nerfs, tout comme ses plongeons sur le bec. J'avançais sans mot dire, heure après heure, à travers ce désert monotone.
« Vers le milieu de l'après-midi, nous sommes arrivés en vue d'une ligne sombre à l'horizon. Je savais que c'était un canal ; je l'avais aperçu depuis la fusée, et cela voulait dire que nous avions parcouru un tiers du chemin à travers Xanthe. Une pensée plaisante, n'est-ce pas ? Et pourtant, je respectais mes prévisions de marche. »
« Nous nous sommes lentement approchés du canal ; je me suis rappelé qu'il était bordé d'une large bande de végétation, et que la ville de boue se trouvait là. »
« J'étais fatigué, comme je vous l'ai dit. Je rêvais d'un bon repas chaud, puis j'ai commencé à me dire que comparée à cette planète cinglée, l'île de Bornéo est un endroit agréable et accueillant, puis j'ai pensé à ce bon vieux New York, et à une fille que je connais là-bas, Fancy Long. Vous savez qui c'est ? »
— Une animatrice de la télévision, dit Harrison. J'ai regardé son émission. Jolie blonde — elle chante et elle danse pour l'Heure des Amis de Yerba.
— Exact, dit Jarvis sans trop de respect pour la grammaire. Je la connais bien — on est simplement bons amis, vous voyez ? — Du reste, elle est venue assister au départ de l'Arès. Donc, au milieu de ma solitude, j'ai pensé à elle pendant tout le temps qu'il nous a fallu pour gagner cette bande de végétation caoutchouteuse.
« Et là — je me suis dit, “Bon Dieu !”, et j'ai regardé, stupéfié. Elle était là — Fancy Long — visible comme le nez au milieu de la figure sous un de ces arbres déments, et elle me souriait en faisant des signes de la main, exactement comme dans mon souvenir du jour de notre départ ! »