Excerpt for Une mouche dans le champagne by Anna Celli, available in its entirety at Smashwords


Anna Celli











Une mouche dans le champagne




















éditions Dédicaces










Une mouche dans le champagne


© Copyright - tous droits réservés à Anne-Marie Marcelli (Anna Celli)

Toute reproduction, distribution et vente interdites

sans autorisation de l’auteur et de l’éditeur.








Dépôt légal :

Bibliothèque et Archives Canada

Bibliothèque et Archives nationales du Québec


Un exemplaire de cet ouvrage a été remis

à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte









Pour toute communication :


Site Web : http://www.dedicaces.ca

Courriel : info@dedicaces.ca



MonAvis : http://monavis.dedicaces.ca

Facebook : http://facebook.dedicaces.ca


Anna Celli











Une mouche dans le champagne





















1






Le jour de la mémorable tempête de l’an 1999, l’enseigne de la mercerie « La Retouche » s’était envolée. Elle n’avait pas été remplacée. Et c’est au-dessus, dans un modeste deux pièces, avec vue sur le bar d’en face, un boui-boui de la taille d’un timbre poste, que vivait Mali Blue, alias Madeleine Mata. Or, elle aurait pu rouler carrosse, subventionner une tribu de crève-la-faim, comme on s’en coltine sous son tropique natal. Mais de famille, elle n’avait point. Et, puisqu'au fond des moiteurs africaines, une fille de son âge pouvait avoir été engrossée deux ou trois fois, elle aurait eu de quoi engraisser sa propre marmaille pour des siècles. Seulement, elle n’enfanterait point. Du coup, son butin fructifiait dans un paradis fiscal comme un nourrisson en couveuse.

Grande, vraiment très grande, la classe d’un mannequin, un cul du diable, des seins en porte-manteau et un port de tête à la Néfertiti, le tout sous une peau noire sans la moindre imperfection, si noire qu’elle luisait bleu dans la lumière, Mali Blue était une bombe! « Le rayon de soleil de la rue ! », sifflaient les gars du quartier à son passage. Mais pas un soleil de printemps. Une vraie boule de feu. Pourtant, quand ils la croisaient avec leur régulière, les gueux des parages baissaient les yeux. De quoi la dégoûter de la race humaine, si Mali ne la vomissait déjà. Alors, leurs airs de Sainte-Nitouche à midi, ou le pétillement lubrique dans leurs yeux à minuit, elle n’en avait cure. Rien à voir chez ces minables, circulez ! Elle mangeait peu, dormait encore moins, buvait café après whisky, whisky après café, et n’ouvrait les cuisses qu’en cas de nécessité. Toujours pour le « service ». Elle n’avait besoin ni d’amants, ni d’amour. La seule chose qui comptât dans sa vie était d’être reconnue pour la meilleure parmi ses pairs. Accessoirement, d'alimenter des coffres forts aux îles Caïmans, au cas où. Au cas où quoi ? Elle n’en avait aucune idée. Elle était, à sa manière, une contemplative. En revanche, neurones et synapses turbinaient sans répit en vue du but, quand elle était sur une affaire.

Mali Blue avança d’un pas élastique sous la douche, ouvrit la vanne. Une giclée d’eau froide frappa sa peau. Ses muscles se serrèrent. Elle jeta la tête en arrière, donnant son visage à la chute glacée de l’eau. Lorsqu’elle sentit le froid la cuirasser entièrement, elle s’extirpa, agile, de la cabine de douche, s’ébroua et, de la tête aux pieds, s’épongea avec une grande serviette blanche. Ensuite, elle essuya les éclaboussures sur le sol et les murs de la salle de bain. Elle allongea le bras, attrapa la poignée d’un vasistas qu’elle entrebâilla pour prévenir l’effet de macération dans la salle d’eau, avec sa rançon de relents putrides et de moisissures. Elle entendit son téléphone portable sonner dans la chambre. Elle traversa, entièrement nue, le couloir qui menait de la salle de bain à la chambre, effectuant au passage des assouplissements, les membres tendus dans la plus extrême élongation, qui lui donnaient l’apparence d’un pictogramme japonais. La sonnerie cessa. Dans la pièce au store tiré, ses yeux créaient des demi-lunes qui se déplaçaient selon ses mouvements, du seuil à l’armoire, de l’armoire à la commode. Elle prit le mobile, pressa une touche, l’appareil s’éclaira. Un numéro privé. Pas de message. Elle haussa les épaules, alla à la fenêtre, puis, d’un geste précis, tira le store. Une tâche blafarde se diffusa dans la chambre. Elle colla le front à la vitre, observa la rue, vide, ou presque. En face, le rideau de fer du boui-boui, baissé, recouvert de tags « Vas-y ! Prends un pétard et trou toi la tête ! »; sur le trottoir, des cartons pourris. Il avait dû pleuvoir pendant la nuit. En contrebas, devant l’école primaire, les dents des candidats aux élections présidentielles dégainaient leurs sourires sur des panneaux métalliques. Pour mieux te manger, mon enfant. Durant quelques minutes, elle suivit, par la fenêtre, la lente chute d’une plume de pigeon, quand des hurlements attirèrent son attention. « Au secours ! Au secours ! A l’aide ! » Appelait-on. Ses yeux cherchèrent à droite, à gauche : personne ! Soudain, un adolescent balourd et dégingandé déboula, les membres en désordre, la tête dans le dos, haletant. Derrière, apparut le nez proéminent d’un autre spécimen, petit et sec, le visage criblé d’acné, qui le poursuivait. Quand il fut à sa hauteur, le petit sauta à la gorge du gros, qui se mit à piailler comme une truie. A cet instant, Mali Blue en-tendit une détonation, vit un nuage de poussière. Une hallucination…

A présent, les gosses riaient en se cognant épaule contre épaule, insultant qui la sœur, qui la mère, qui la race de l’autre. « Fils de p. ! »Jura à son tour Mali. Elle ouvrit la fenêtre et cracha en direction des garçons, déjà loin. La fraîcheur du vent lécha sa peau et elle se couvrit la poitrine d’une main. Sur son lit, il y avait, impeccablement pliés, un élégant pantalon noir et pull over rouge. Elle s’habilla sans hâte. Puis avec la même nonchalance, s’assit, jambes croisées sur la chaise pliante devant son bureau. Elle remarqua que la clé qui fermait le tiroir avait été placée dans le vide-poche en bronze, en forme d’oreille, à sa gauche, signe qu’une nouvelle partie allait commencer. Elle attrapa la clé, ouvrit le tiroir, attrapa les chemises en carton. Elle les fit glisser sur le pouce, en sortit une du lot, reconnaissable à l’éraflure rouge sur la tranche. Elle la posa sur la table, en face d’elle, décrivit en l’air, avec l’ongle, une lente spirale. Elle alluma la radio. Madonna chantait La Isla Bonita. « Last night I dreamt of San Pedro, Just like I'd never gone, I knew the song, A young girl with eyes like the desert…» Elle écouta la chanson jusqu’au bout et éteignit le poste. Une vraie salope, la Madone ! S’avisa-t-elle, au souvenir des « vas-y-viens » du bassin de la pop star et de ses cuissardes en cuir noir. Ca lui plaisait son côté rentre dedans avec les mecs. Mais les roulés de patin aux filles la débecquetaient profondément. Une vraie salope, donc. Elle laissa tomber les mains à plat sur le dossier placé là par le client. Dix jours plus tôt, au téléphone, la voix d’un homme avait dit : « Victor Molitor pour Mademoiselle Blue, 500 000 ». Elle avait su que, dans un avenir proche, elle connaîtrait le nom de qui devait mourir.

2






Une main, sûrement pas celle du commanditaire, sûrement celle de son âme damnée, ces gens-là ont toujours un bouclier humain, avait noté au marker « Clément C., 6, Place des Quatre Dauphins, Aix-en-Provence » sur une feuille de papier machine. Mali se répéta ces mots, comme pour s’infuser le souffle vital de la cible. Sous le feuillet, elle découvrit une photographie avec un bébé en robe de baptême. Le cliché était daté du 16 avril 1981 ! Pourquoi Diable le client faisait-il tant de chichis ? Râla-t-elle. Rapidement, elle calcula que Clément devait avoir entre vingt-sept et vingt-huit ans. Elle s’apprêtait à refermer le dossier lorsqu’elle remarqua une bandelette de papier. Putain ! Jura-t-elle. Qu’est-ce que c’est que cette énigme à deux balles ! Le mot « Enfant » était écrit au crayon de papier, d’un trait presque imperceptible. Ainsi, je dois éliminer un gosse de trente ans ! » Et brièvement, elle se demanda comment elle aurait réagi si la cible avait été un mioche, un vrai, avec des dents de lait. Un bref soupir s’échappa de sa gorge. Tout compte fait, un meurtre en valait bien un autre. Le bon Dieu, s’il existait, avait misé plus gros sur un fossile que sur une larve ! Et puis, vu l’avenir pourri, il valait mieux le laisser aux vieux qui l’avaient fabriqué. Le principe pollueur, payeur. En revanche, l’articu-lation entre sa démarche, celle qui signait toutes ses affaires, et la struc-ture de la psychologie enfantine, lui aurait posé un drôle de problème ! Sûrement elle n’aurait pas signé le bon de livraison d’une pareille commande !

Elle fourra l’énigmatique bandelette de papier dans la bouche, la mâcha, l’avala. Que la merde retourne à la merde ! Ensuite, elle s’allongea sur le lit, enfonça les écouteurs de son MP3 dans ses oreilles, la symphonie numéro 4 de Mahler à fond et examina la photo. On voyait le dos d’une femme en tailleur, un bébé dans les bras, la mère de Clément probablement. A en croire sa taille de guêpe et ses hanches de pouliche, elle avait dû faire ruer plus d’un étalon. La tête du poupon, coiffée d’un bonnet de dentelle, reposait sur l’épaule maternelle. « Salut Clément ! », murmura la tueuse, puis elle retourna la photo.

Mali Blue ne se demanda pas pourquoi Molitor avait décidé d’éliminer Clément. Dans sa philosophie, l’innocence n’existait pas. Cependant, alors que les cymbales de l’orchestre de Lorin Maazel faisaient trembler ses tympans, elle regretta que son commanditaire eût distillé les informations au compte-goutte. On la renseignait mieux d’ordinaire. Cela présageait une affaire épineuse. Ce qui n’était pas pour lui déplaire : sa dernière mission l’avait fait crever d’ennui. Et elle bâilla bruyamment au souvenir de l’inventeur d’une batterie de voiture indéfiniment rechargeable, qui avait valu au vieux fou au moins un ennemi mortel dans l’industrie automobile ou pétrolière, et qu’elle avait accompagné, bel ange funèbre, sur les quais de la Seine. Elle entendit très distinctement, à travers les limbes de ses souvenirs, se former le craquement sourd de l’eau saisie par la glace lorsque l’homme était tombé. C’était en janvier et il faisait très froid.

Brusquement, la jeune femme s’étira, se leva, prit son télé-phone, commanda un taxi. Temps d’attente : trois minutes, annonça une boite vocale. Elle enfila un manteau noir, simple mais chic, et sortit de l’immeuble pour entrer dans une étole de brume, baveuse et grise, une brumasse de pauvres. Sur le trottoir, une « mama » au cul hypertrophié, en boubou criard, un moutard attaché au dos, des ballots énormes au bout des bras, et suivie par un chapelet de mioches à la peau sombre et aux yeux blancs, claudiqua devant elle. Le dernier de la caravane, un bambin haut comme trois balles de charbon, la tête rasée, et la bouche fendue d’un bec de lièvre, stoppa net à hauteur de la jeune femme et fit mine de lui tirer dessus avec une mitrailleuse imaginaire. Immédiatement une étrange lueur rousse embrasa son regard. Petite larve de mouche à merde ! Grinça-t-elle entre ses dents. Puis, hélé par la voix de trombone de sa mère, le petit provocateur réintégra sa fratrie. Au même instant, une berline noire glissa à travers la brume, s’arrêta, embarqua Mali et repartit. En le dépassant, les yeux blancs de la jeune femme croisèrent ceux du petit garçon qui lui fit un doigt d’honneur.

3






Mali écarta d’un geste sec les rideaux qui aveuglaient la pièce. Le jour entra sauvagement, irradia d’un coup la chambre coquette et confortable. Un édredon fleuri recouvrait un grand lit. De hautes marguerites champêtres coiffaient une table rustique et, sur les étagères patinées d’une vieille armoire, des sachets de lavande en tissu provençal sentaient bon. Pendant un instant, la jeune femme contempla, dans un rai de lumière, des corpuscules de poussière enluminés. Puis, lentement, elle s’approcha du carreau de la fenêtre : en face, le long des toits en terrasses d’un immeuble de pierres jaunes, de longues dentelles de tuiles argentées découpaient le bleu du ciel. Et plus bas, elle reconnut les dauphins de la fontaine qu’elle avait aperçue à son arrivée devant l’hôtel des Grillons. Elle passa un long moment derrière la vitre à regarder l’eau se verser des becs ronds des dauphins, dans la vasque miroitante. Depuis la chambre, elle crut deviner les borborygmes des jets à la surface de l’eau, sur la place, presque silencieuse. Puis, son regard fondit sur l’immeuble en vis à vis, pomponné d’effervescences végétales. 6, Place des Quatre Dauphins, se répéta-t-elle mentalement avant de passer un gilet et de fermer sa chambre à clé. Elle pressa le bouton de l’ascenseur qui s’ouvrit aussitôt, et descendit les deux étages qui la séparaient de la réception Elle tendit sa clé à une fille dodue, rose et rieuse, avec deux tresses enroulées sur les tempes.

- Un petit tour dans la ville ? Chantonna l’accent méridional de la réceptionniste.

- Aix semble une ville charmante, sourit Mali, en découvrant deux rangées de dents étincelantes.

- Vous venez de loin ? Demanda la fille, aimable.

Malgré le chic et les bonnes manières de la cliente, qui pouvait savoir ce qu’elle avait vécu sur ce continent où des hordes de va-nu-pieds fuyaient à bord de pirogues… ? Qui risquaient non seulement la peau, mais aussi les os comme s’ils avaient le Diable aux trousses ! Elle allait la chouchouter sa cliente, d’autant que la chambre était louée pour le mois. La jeune fille nota qu’un mois payé d’avance, ce n’était pas donné ! Alors, de deux choses l’une, soit Mademoiselle Mata était fille de ministre, soit un vieillard plein aux as veillait sur sa chair fraîche et ne tarderait pas à pointer le bout de son grand nez fripé. Elle en toucherait deux mots à Etienne, son collègue de nuit, songea-t-elle en dévisageant la cliente aussi noire qu’un rouleau de réglisse.

- Bé, je voulais dire… Vous venez de loin ? Reprit cette dernière, n’osant pas prononcer le mot « Afrique », comme certains évitent de passer sous une échelle.

L’Afrique ! Le Continent Noir du malheur ! Famine, SIDA, guerres, dictature, des contingents d’orphelins, chômage, Ebola, Rwanda, excision, obscurantisme, et j’en passe ! A côté, les dix plaies d’Egypte étaient une rigolade ! Tout un continent peuplé de millions de Jobs ! Normal que ces pauvres gens missent la clé sous la porte ! Sauf que, c’était bien fâcheux, l’Europe ne pouvait accueillir toute la misère du monde ! Le continent noir ! Soupira la fille en y pensant. Du reste, il existait aussi des hommes noirs, même blancs, alpagués par la griffe de la malédiction. Comme son cousin Thomas, un cas d’espèce, qui était stricto sensu passé sous les roues d’un camion fou à l’âge de dix-neuf ans. C’était une grue qui l’en avait sorti, fracassé mais entier. Le traumatisme avait enclenché un étrange rapetissement des membres inférieurs. Avant le poids lourd, il marchait sur du quarante quatre. Après, il avait dû se contenter d’un modeste quarante et un ! Quand l’engin avait déboulé sur sa moto, il avait tenté de lui échapper par une embardée sur l’accotement. Hélas, le bord du trottoir l’avait jeté en plein dans les roues colossales du camion. Il était si mal tombé que le rapport de police n’avait pu déterminer les responsabilités exactes de chacun et il n’avait pas fallu moins de dix années de procès et la grande gueule de Maître Queue, l’un des ténors du barreau de Paris, pour qu’enfin, les assureurs finissent par larguer le magot bien mérité du garçon. Avec, il s’était acheté un chalet dans le Jura, genre petite maison dans la prairie, au milieu des sapins, où il comptait couler des jours heureux avec sa femme et son môme de trois ans. L’hiver menaçait et il fallait préparer du bois de chauffe pour les grands froids. On ne le croirait pas si ce n’était la pure vérité, mais la malédiction n’en avait pas fini avec Thomas. Lorsqu’il commença à scier les fûts entassés au milieu du jardinet devant la maison, la tronçonneuse avait explosé en lui sectionnant les deux jambes, sous les yeux de son gosse ! D’accord, la machine était d’occasion, d’accord, il ne l’avait pas payée bien cher, mais tout de même ! Oui, se lamenta la réceptionniste, certains hommes, même blancs, naissent complètement noirs !

- Je viens de Paris, s’esclaffa Mali devant son embarras flagrant.

- Ah ! Fit seulement l’autre, médusée.

Mali tourna les talons, puis, aussitôt, fit volte-face :

- Pourriez-vous m’indiquer le chemin de l’université ?

- Bé, l’université, c’est du côté de l’avenue Robert Schumann… C’est pas la porte à côté…

- Cela me permettra de découvrir la ville.

- Vous êtes étudiante ?

- En psychologie.

Mali sourit. La psycho, elle l’avait bûchée bien avant les bancs de la fac, à l’école de la vie ! D’ailleurs, elle ne se rappelait pas avoir mis les pieds dans une autre école ! C’était Final Duel qui lui avait appris à lire. Elle avait six ans. C’était la guerre, et elle était devenue la chouchoute du chef de l’escadron des « battle rocket ». Il était fière d’elle, Final duel, parce qu’elle buvait le savoir comme une éponge. Il disait aux autres, « Abrutis, Merdes du cul de vos mères ! Elle en vaut cent comme vous, Mali ! ». Et quand il avait fini de leur cracher à la gueule, sous leurs acclamations aberrantes, il la soulevait par la taille et l’emmenait derrière la baraque où logeait la loqueteuse soldatesque. Il roulait un pétard et tous deux fumaient. Ensuite, il la niquait en lui susurrant des mots doux, « ma petite chérie… mon nénuphar noir, etc. » Mais elle, comme à l’intérieur d’une brume déchirée, observait fascinée, les spasmes défigurer la face du chef, les gouttelettes de sueur aux ailes de son nez, celles le long de ses tempes et sous ses lèvres. Final Duel avait un bouc poussé à la diable au bout du menton et il puait. Mais lorsqu’il était propre, il était beau, long, musclé, un visage de fille et les dents blanches, le genre d’éphèbe nègre, très prisé chez les gays toubabs. La première fois que Mali l’avait vu, son menton était lisse. Il avait l’air d’un dieu. L’escadron de « guerriers » qu’il commandait avait fait irruption dans la baraque en briques de Double zéro, dont la force des choses, comme on dit, avait fait d’elle la servante. Le gars était absent et c’était tant mieux pour lui. Sinon, ils lui auraient crevé le ventre avec leurs fusils mitrailleurs, comme ils faisaient avec tous ceux qui avaient plus de vingt ans, qu’ils appelaient « traitres » ou « collabos » et qu’ils accusaient de soutenir la Présidence. Les « guerriers » de Final Duel étaient tous des gamins, garçons ou filles. Le plus jeune n’avait pas sept ans. Mais ils donnaient la mort en poussant des cris d’indiens et en riant de ce rire de grelot qui n’appartient qu’à l’enfance.

Elle était seule derrière les parpaings. Quand les tirs s’étaient rapprochés du quartier, une poche de bicoques pourries, certaines en dur avec des toits de tôle ondulée, d’autres faites de bric et de broc, des abris de fortune pour la piétaille ravagée par six années de guerre civile entre les troupes régulières du Président et ceux qui se nommaient rebelles et dont Final Duel était, Double zéro avait couru se planquer Dieu sait où, sans se soucier de la gosse. Chacun sa peau. Il faut dire que le type avait bien profité du système en vidant les bourses des candidats à l’exil vers l’Europe ! Il était un « notable » chez les miséreux. Elle avait les mains dans l’eau de la vaisselle au moment où ils avaient fracassé la porte. Une bande de sauvageons, les visages grimés de ridicules peintures de guerre, les enfants perdus d’un Peter Pan sanguinaire qu’elle ne connaissait pas encore, avaient tout renversé, tout cassé dans la maison, tandis qu’un adolescent avec un foulard rouge sur le front, la tenait en joue. Elle avait pensé qu’elle ne sortirait pas vivante de la maison mais elle n’avait pas eu peur, comme si c’était le même jeu de vivre et de mourir. Les enfants perdus l’avaient emmenée avec eux et ils avaient rejoint les autres « guerriers » sur leur île, une sorte d’entrepôt désaffecté, à un kilomètre de là et leur chef, Final Duel, lui avait laissé le choix : rejoindre les rebelles ou crever. Jusqu’à la fin de la guerre civile, neuf ans en tout, elle avait partagé la vie de meurtres, tortures et rapines des Battle Rocket et elle était encore là !

Mali longea l’immeuble de Clément, sans s’arrêter. Simplement pour s’imprégner de l’atmosphère des lieux. C’était sa façon de travailler : A la patience ! La minutie qu’elle appliquait à conduire les opérations à leur terme, sans violence, si l’on peut dire, révélait chez elle, une acuité de jugement singulière, un perfectionnisme remarqua-ble. Si elle avait été née du bon côté de la Méditerranée, elle aurait probablement été musicienne, ou génie scientifique. Seulement, long-temps elle s’était convaincu qu’elle n’aurait pas dû naître. A l’heure où elle avait vu le jour, sa mère avait poussé un cri terrifiant. Et, au même moment, la nuit s’était abattue sur son pays. Le drap sur lequel elle avait été mise au monde était devenu une mare rouge. Des tantes lui avaient rapporté que son visage était ensanglanté mais il était probable qu’elles avaient inventé cette histoire. Sa mère, morte en même temps qu’elle entrait dans la vie n’avait pu le raconter. Quant à mon père… Non, elle refusait de se souvenir. Elle repoussait avec violence son image, comme on rabattrait le couvercle d’un cercueil sur le zombie qui voudrait prendre la poudre d’escampette. Pourtant, toujours il revenait dans ses rêves, le visage suppliant, barbouillé de terre rouge… Désormais, il était mort, comme presque tous ceux des villages de sa région, les uns fauchés par les troupes gouvernementales ; les autres, les rebelles les avaient massacrés. Pas de quoi rire, ni de quoi pleurer non plus, pour Mali Blue.

La jeune femme chemina à travers de pittoresques ruelles pavées où poussaient toutes sortes de boutiques de fringues blanches pour bourgeoises bronzées, de boulangeries-pâtisseries sur-achalandées, d’échoppes remplies des inévitables santons de Provence, nappes provençales, cigales en céramique, et bien sûr, les sachets de lavande, les coussinets de lavande, les bouquets de lavande… Et puis, les fontaines innombrables qui avaient donné à la ville son nom de ville d’eaux. Au passage de Mali, les têtes se tournaient. Un peu à cause de sa couleur, si noire. Surtout en raison de son magistral mètre quatre-vingt cinq ! Rue des maraîchers, ils avaient l’habitude. Et puis, à Paris, on pouvait se balader avec des plumes au cul, c’est à peine, si les indigènes vous calculaient. En revanche, à Aix, la douceur de l’air invitait à une certaine nonchalance, propice à une curiosité plus ou moins malveillante. Le téléphone portable vibra dans son sac à main. Elle eut le temps de l’épingler : un numéro privé, comme d’habitude. Ses clients ne laissaient pas leurs coordonnées. Elle décrocha mais l’interlocuteur coupa la communication, ou bien était-ce accidentel ? Mali entra dans une épicerie, acheta une fiole de whisky qu’elle vida d’un trait. Déjà lasse des tableaux aixois, elle traça à travers les venelles jusqu’au cours Mirabeau, l’unique artère fréquentée de la ville. Là, elle héla un taxi pour l’université. Sur le suicide des adultes, elle en connais-sait un rayon. En revanche, celui des enfants lui était parfaitement inconnu.

4






L’entrée du 6, place des Quatre Dauphins, était de marbre rose, silencieuse et verrouillée par un code d’accès. Mali balaya la rue du regard : une rombière cramée aux UV, tachetée comme un léopard, avec une pelote chenue sous la nuque, trois rangées de perles autour du cou, traversait en direction de l’immeuble. La vieille pliait sous le poids d’un cabas Burberry, d’où s’élançaient trois plumets de poireaux. Mali s’approcha d’elle, pas trop près, à cause de ses effluves africaines, forcément violentes pour une antique bourgeoise de la région PACA, et faisant son possible pour tasser son mètre quatre-vingt-cinq : la mémé était si petite ! Puis, front bas, en signe de sa soumission à l’homme blanc, elle l’interpella d’une voix craintive :

- S’il vous plait Madame…

La vieille eut un sursaut et, sans un mot, jaugea la Négresse du regard.

- S’il vous plait, je cherche Monsieur Clément. C’est pour un travail…

« Un travail ? Répéta la voix chevrotante et comme passée au dentier, de la vieille, avant de se rappeler que les Castellani avaient récemment perdu leur femme de ménage, la « Portugaise », détournée par un routier yougoslave.

- Tu es la nouvelle femme de ménage ?

- J’aimerais bien, Madame… Bredouilla timidement Mali.

- Je vais te conduire chez eux et s’ils ne sont pas là, je te ramènerai à la sortie, mâchonna la vieille.

Les doigts fanés pianotèrent sur le digicode aussi vite qu’ils pouvaient, ce qui était encore très lent. Et bien que la vieille échappât de justesse à un tour de reins en tentant de dissimuler le code, par des contorsions acrobatiques qui n’étaient pas du goût de ses vertèbres, son cou de cygne et son œil de lynx permirent à Mali d’arracher au vol le sésame-ouvre-toi de l’immeuble : 137 47 A. La porte s’ébranla, s’ouvrit, et la vieille devant, la noire derrière, traversèrent un porche clair où surgissaient deux palmiers nains, et qui donnait sur une cour intérieure, une sorte de patio pavé où pleurait un jet d’eau. La vieille trottina, Mali dans ses pas, jusqu’à une entrée vitrée, code d’accès V.I.C.K.Y. Là, grimpait un escalier en marbre gris, style pierre tombale, mais les deux femmes prirent un ascenseur riquiqui qui s’arrêta au cinquième et dernier étage. Un peu court pour un vol plané mortel, s’avisa Mali qui sortit la première de la cabine. Le Hall, étroit, blanc, était éclairé par des appliques en forme de cigales. La vieille sonna à la porte de gauche qui ne s’ouvrit pas. Et, soulagée de n’avoir pas à employer ses talents d’improvisation, Mali souffla.

- Je te l’avais dit, soupira la vieille en tendant son cabas à Mali, qui s’en chargea tout naturellement, avec une servilité feinte.

Pourtant, la jeune femme n’éprouvait pas le moindre sentiment d’humilité à ce jeu. Elle agissait en animal, tapie dans l’ombre de son rôle de valet. Sans état d’âme. L’ascenseur redescendit et l’on retraversa le patio puis le porche. Mali rendit le cabas à sa propriétaire pour se retrouver dans la rue. Avec sa carte de consultante à la Bibliothèque Universitaire d’Aix-en-Provence et les quelques informations de bases concernant Clément, elle avait gagné sa journée qui pourtant n’était pas terminée. Elle avait dégoté à la B. U., trois ouvrages sur le suicide des enfants, des études canadiennes, qu’elle éplucherait pendant la nuit. Mais avant de se coller à la tâche, elle devait faire le plein de café et de whisky. Elle traîna encore dans les rues d’Aix, acheta dans une supérette, une bouteille de J&B, la marque préférée de Final Duel, à laquelle il l’avait initiée et qu’elle avait adoptée. Ce jour-là, le soleil cognait sur la ville. Les escadrons en nage se planquaient dans des baraques du ghetto Nord de la capitale, Koma. Assommée, Mali suait à grosses gouttes et la transpiration dégoulinait sur ses paupières. Sous la visière de sa casquette rouge, à travers ses yeux brouillés, elle observait ses compagnons d’armes, entassés les uns sur les autres, à même le sol, la mitrailleuse ou le bâton entre les genoux. L’étuve puait la mort et grésillait du vol des mouches. Final Duel était dehors avec Chérie Warrior, une grande de treize ans. Quand il en avait eu fini avec elle, le chef des Battle Rocket était rentré dans la baraque, un litre de J&B dans une main. L’autre remontait la braguette de son treillis crasseux. Mali se rappelait parfaitement qu’il portait ses lunettes de soleil et qu’un sein de Chérie Warrior était nu, la pointe dressée, que la fille les toisait tous du regard, ceux de l’escadron, l’air de leur cracher de dessus, parce que Final Duel l’avait honorée. La belle affaire ! Le gars fourbissait autant qu’il tuait. C’était peu dire ! En les voyant tous les deux, Mali avait jeté sur son boss, un regard fatigué, qu’il avait pris pour de la tristesse. Il avait poussé brutalement Chérie Warrior, et avait fait signe à Mali de se lever. Elle avait obéi. Alors, il l’avait soulevée de terre. Il avait approché sa bouche torchée au whisky de son oreille grosse comme une coquille de noix et lui avait murmuré « ne sois pas Jalouse, Mali Blue, ma préférée, un chef doit avoir plusieurs femmes. Mais celle-là, c’est de la merde ! ». Pourtant, Mali n’était pas jalouse de Chérie Warrior. C’était tant mieux si Final Duel s’était occupé d’elle. Comme ça, elle n’y était pas passée, elle. Seulement, elle avait acquiescé du menton, pour lui faire plaisir, pour être en bon termes avec celui dont instinctivement elle sentait que sa vie dépendait. Puis, «T’as soif?», lui avait-il demandé en riant. Oh oui, elle avait soif ! Tous ici, ils tiraient la langue. Au point qu’ils sommeillaient entre les tirs de rockets. Oui ! Lui avait-elle répondu à voix claire et forte. Comme il aimait. Alors, charité bien ordonnée, le chef avait embouché le goulot du J&B et s’était rincé le gosier. La seule odeur de l’alcool enivrait déjà la fillette. Puis Final Duel avait rempli sa bouche de whisky qu’il avait vidée dans celle de Mali. Peu après tout tournait autour d’elle. Ensuite, il y avait eu un trou noir. Depuis, Final Duel était mort. En revanche, l’habitude du J&B était restée. Mali songea, en passant, que ce serait bien si Clément pouvait, comme elle, aimer le whisky.

Elle regarda sa montre : dix-huit heures trente, juste le temps d’acheter des fringues de rechange pour le lendemain, un pyjama pour la nuit, avant la fermeture des boutiques. Elle trouva facilement un ensemble jupe et veste en tweed léger, un pull over, des sous-vêtements et un pyjama. Avec ses emplettes, elle s’assit à la terrasse d’un café du cours Mirabeau, descendit, coup sur coup, cinq expressos. Elle les trouva bons. Parce qu’elle avait subitement un petit creux à l’estomac, elle commanda un jambon beurre, avalé et mâché en quatre coups de dents. Ensuite, elle ramassa ses affaires, tout excitée à l’idée de se plonger dans les livres, d’enrichir ses connaissances et faire avancer son entreprise. Elle marcha jusqu’à son hôtel à longues enjambées, précises et pressées. Elle contourna la place des Quatre Dauphins, se retrouva rue des Verreries où se dressait l’immeuble de Clément, côté dos. Elle leva la tête. Deux fenêtres brillaient au cinquième. Alors, rassurée, elle tourna les talons et rentra à l’hôtel.

Cette fois, un blondinet en chemise blanche moulante, avec des manières de fille faisait la réception. On devinait la pointe de ses tétons à travers l’étoffe. Mali alla droit sur lui. Et lorsqu’elle atteignit le comptoir, le jeunot, comme effarouché par la détermination ténébreuse qui fonçait sur lui, eut un mouvement de recul. Pourtant, il esquissa un sourire confus et, les mains s’agitant autour de ses boucles blondes, comme un oiseau bat de l’aile pour se tirer des griffes d’un chat, il remit à la jeune femme la clé de sa chambre. « Manquait plus que ce pédé ! Râla sous cape cette dernière. Du reste, elle éprouvait un dégoût égal pour les deux sexes. A son idée, la « baise », c’était un chien et une chienne qui se branlait l’un avec l’autre en grognant, avec l’avantage pour le mâle qui pouvait se passer de l’approbation de la femelle. Néanmoins, il y avait des normes et les gars qui jouaient à la fille, Mali ne pouvait pas les sentir. Elle se dirigea vers l’ascenseur, y monta, descendit trois étages plus haut, entra dans sa chambre, déposa ses paquets. D’abord, elle s’étendit sur le lit, bras en croix, brancha ses ouïes sur le lecteur MP3 et envoya la Sonate à Kreutzer de Beethoven, histoire de bien se délasser avant d’entamer la nuit. Des visages flottaient devant ses yeux grands ouverts, ceux de ses contrats, méthodiquement acculés au désespoir. La détresse poussée à son extrémité, était son véritable job. Et elle ne l’envisageait pas à la légère. Il n’était pas si facile de faire le nocher pour des morts qui se croyaient vifs, de leur faire embrasser l’ultime traversée. Bien au contraire ! Les humains, mieux que n’importe quelle bête sur terre, s’accrochent à leur existence comme l’Escherichia coli à un morceau de merde ! Pourtant, la fissure existe en chacun, qu’il suffit de creuser jusqu’à ce qu’elle devienne un tombeau. Le plus compliqué est de la déceler. Et ça, c’était son boulot !

Soudain, au milieu des têtes qu’elle avait fait tomber par le passé, surgit celle de son père avec ses yeux à la fois suppliants et terrifiés. Elle eut un frisson, arracha les écouteurs puis bondit dans les toilettes pour vomir le jambon beurre, une bouillie noirâtre à cause des cinq expressos qu’elle avait épongés avec. Après, elle tira la chasse, fit gicler l’eau fraîche du robinet et se rinça la bouche. Elle prit le verre à dents, posé sur le rebord du lavabo, poussa la porte de la salle de bain. Puis, la main sur l’estomac, elle marcha jusqu’à la table, tira la bouteille de J&B d’un sachet, remplit le verre. Dans le silence de la nuit tombée, elle perçut les sanglots des dauphins de la fontaine, sur la place, et elle trinqua à la santé des morts.

5






Une grande Négresse ! Avait chevroté Mme Lesueur, tandis que ses orbites vitreux roulaient entre les jabots ratatinés de ses paupières. Mais comme la rombière mâchouillait la moitié des mots, elle ne s’était jamais faite à son dentier, Clément avait compris « une gnande détresse ». Il avait d’abord cru que sa voisine, avec ses pupilles clignotantes, s’était pris une énorme tuile, comme de voire son vieil époux sous respiration assistée, encore plus croulant qu’elle, s’asphy-xier après avoir débranché accidentellement sa bombonne à oxygène. Ce qui était tout à fait impossible, vu que Mr Lesueur avait passé l’arme à gauche après une dispute conjugale pour une histoire de café pas assez chaud, ou peut-être bien trop chaud : rupture d’anévrisme ! « U-neu- gran-deu Né-gresse ! » avait répété la vieille dame, à la demande de Clément. Elle lui rapporta l’histoire par le menu, ajoutant qu’elle s’était arrangée pour que « cette curieuse créature » ne vît pas le code d’accès de l’immeuble. Méfiance, méfiance ! Bêla-t-elle. Or, depuis le départ romantique et précipité de la femme de ménage, ni lui, ni son épouse Milda, n’avait cherché à la remplacer ! La pauvre Madame Lesueur perdait la boule ! Pourtant il dut lutter pour ne pas se laisser submerger par l’obscur sentiment d’angoisse qui l’étreignait à chaque question sans réponse. Il appela Milda mais elle ne répondit pas, réessaya, sans succès. Il talocha les portes du bar qui manquèrent de se décrocher, attrapa un verre et tâtonna fiévreusement dans le cliquetis des bouteilles. Le Chivas avait disparu. Il devrait se contenter d’un fond de J&B. Il se laissa lourdement tomber au fond de son fauteuil, ferma les paupières pour les rouvrir aussitôt et râla. Il alluma le poste de télévision, lampa le J&B d’une traite, zappa les chaînes sans en regarder une seule et éteignit. Son analyste était en vacances et il avait les nerfs à vif. S’il avait eu sa mère, il lui aurait parlé de la fille noire. Mais elle l’avait lâché comme une vieille chaussette !

Il essaya encore une fois de joindre Milda. Pas moyen. Il com-posa le numéro de sa chambre d’hôtel. Pas mieux ! Faîtes vos jeux ! Rien ne va plus ! Il était plus de vingt-et-une heures au cadran de la montre. Les palpitations de son cœur s’accélérèrent. Il pouvait les entendre cogner comme si l’organe se débattait dans le vide inter-sidéral. « Qu’est-ce qu’elle fout !!! Ne cessait-il de se répéter. Il allongea un regard sur la bouteille de J&B vide, puis, n’y tenant plus, il tira des billets d’un portefeuille qu’il fourra dans une poche de son pantalon. Il sauta dans ses mocassins et, au moment de fermer la porte, le téléphone vibra dans sa main. Son sang ne fit qu’un tour. Mais lorsque le numéro du cabinet d’avocats s’afficha, il laissa sonner. Cette bande de petits soldats en costume cravate avec leurs rêves de vedettariat, qui se voient tous en Maître Queue, qui voudraient avoir l’air et n’ont que la chanson et seraient prêts à défendre les morts pour faire sonner la caisse enregistreuse ! La jeune génération et ses promesses ! Il tapa du pied. Méziane Azem, le fiscaliste de la bande de voyous, un bon, avec des tas de petites cases remplies de chiffres dans le crâne, avait frisé le tribunal côté prévenu et Noëlle Castellani lui avait sauvé la mise in extrémis ! Il faut dire que malgré la veste tweed et l’agneau de ses mocassins, il restait quelque chose en lui des montagnes escarpées où avaient été cuisinés ses gènes. Un jour, il s’était mis en tête de se marier et comme il ne trouvait pas de femme à son goût, c’est-à-dire belle, intelligente, gentille, domestique et docile, il avait fait le voyage en Pologne pour en acheter une. Et il avait trouvé Dorota. Dorota avait tout ça, plus un français approximatif. Méziane n’avait pas voulu manquer un lot pareil. Il avait casqué. Combien ? Le fiscaliste qu’il était, était resté muet sur la question. Méziane était musulman grâce à des aïeux islamisés de force, et Dorota catholique jusqu’à l’os. La cérémonie serait chrétienne ou ne serait pas. Un mois plus tard, tout le cabinet s’était retrouvé à l’église de Manosque pour la célébration du mariage. Le couple, aussi joli que ceux qui trônent au sommet des pièces montées, se tenait devant le prêtre, un spécimen congolais, le curé français semble avoir du mal à se reproduire, quand Dorota s’était inquiétée des flonflons qui devaient accompagner la marche nuptiale. Ses grands yeux bleus avaient papilloté, ses petites lèvres roses avaient demandé, avec un charmant accent polonais :

- Mon pèle, avez-vous un bel olgane ?

- Pardon ? Avait fait le curé sans accent, qui pensait avoir mal compris.

- Avez-vous un bon olgane ? Avait répété l’ingénue.

Toute l’assemblée retenait son rire. Pas Méziane, fou de rage, qui lui, réfrénait ses poings. Et lorsque le prêtre, indulgent pour l’étran-gère, lui avait confirmé la qualité de son instrument, par un « oui » jovial, un horion furieux avait atterri sur son nez qui s’était mis à pisser le sang. Du reste, l’homme de Dieu avait répliqué et il avait fallu l’intervention des fidèles pour arrêter le massacre. Dorota ne compre-nait rien et pleurnichait. Le mariage avait été reporté sine die et, après moult discussions, Noëlle Castellani avait réussi à calmer le désir de justice du père Justin Makoko. Finalement, Méziane et Dorota avaient été mariés deux mois après, mais à Aix même, par un vieux curé pâlichon. Dorota n’avait pas ouvert la bouche pendant la cérémonie, on lui avait expliqué qu’il fallait dire « orgue » et non « olgane », -sauf pour le oui fatidique de l’engagement « jusqu’à ce que la mort nous sépare ».

Clément avait lui aussi sa fille de l’Est, sauf qu’elle était loin d’être docile. Milda savait bien qu’il souffrait de ne pas l’entendre quand il en avait besoin, de ne pas savoir où elle était et avec qui ! Il était son mari oui ou non ! Alors, une fatigue gluante comme une louche de morve l’enveloppa. Il avait l’impression de patauger dans un mètre de boue. Et, avec le moral dans les chaussettes, il poussa la porte de l’hôtel des Grillons, refuge de ses déprimes. Il salua le réception-niste, avec qui il se sentait des affinités, celles de la différence, de la fragilité, de l’isolement, et se précipita au bar. Affalés dans des clubs, un couple de quinquagénaires obèses, rôtis au soleil de Provence, bavardait devant des cocktails bleu et rouge. Assoupi dans un autre fauteuil, un type avec une barbe de quatre jours, sommeillait, les lèvres entr’ouvertes. Clément s’accouda au comptoir noyé sous les flaques claires que déversaient des loupiottes, juste au-dessus.

Kathy, la barmaid, une petite trentaine, lui tendit le cou. Ils se firent la bise. Elle le connaissait bien, Clément. Elle avait commencé aux Grillons quand lui fréquentait le bar depuis quatre ans. Autant d’années pour elle à l’hôtel maintenant ! Quant à Noëlle Castellani, paix à son âme, elle avait vécu Place des Quatre Dauphins plus de deux décennies. Une figure du quartier. Qu’on partageât ou non ses opinions libérales, il fallait reconnaître que « Madame » Castellani, c’était une femme qui en avait ! Peut-être trop d’ailleurs, vu son fils, un peu raté, bien qu’avocat. Il avait dû bénéficier des relations de sa mère. Cela ne faisait aucun doute pour Kathy. Et le cabinet dont Noëlle Castellani avait eu la part majoritaire, qui, à présent, était entièrement sous la coupe de Milda, assurait à Clément des rentes régulières qui lui épargneraient les tracas matériels. C’était le côté délicat, sensible du jeune homme, qui pour Kathy, le rendait attachant. Outre qu’il liquidait son capital aux Grillons plutôt que dans les autres bars d’Aix, c’était un gars mignon, pas tout à fait une couverture de magazine, mais avec des traits fins, des yeux doux et un sourire craquant. Bien malgré lui, car il n’avait pas l’âme d’un Dom Juan. Le pauvre type vénérait Milda. Tout le monde le savait parce qu’il saoulait les autres avec son amour de toutou en laisse. Or, de mauvaises langues bavaient que Milda avait un, deux, trois, voire une dizaine d’amants. Comme l’exagération était un us régional, Kathy laissait pisser la girafe : elle venait de Picardie, elle. Surtout, ça lui faisait ni chaud ni froid, les draps et les dentelles de Milda. Sauf peut-être qu’elle voyait son client malheureux, que ça la chagrinait un peu. En même temps, cela ne faisait pas un pli, Clément ne se comportait pas comme un homme, un vrai, un mâle ! Il mangeait dans la main de Milda, à faire le beau pour elle. Les caniches ne sont pas franchement excitants pour une femme. « Nous, les femmes, lui expliquait souvent Kathy, nous avons besoin de nous sentir prises en main. » Alors Clément souriait, l’air de dire que les femmes ne pou-vaient pas être aussi bêtes que ça. La preuve, sa mère qui n’avait jamais compté sur personne et sur qui, lui, il avait pu s’appuyer. L’argument laissait toujours Kathy sans voix.

Noëlle Castellani avait été enterrée une semaine plus tôt, le 14 avril. Tout le gratin méridional était venu jeter une dernière rose au-dessus de ses quatre planches ; le quartier aussi. Et puis des gens de Paris, des personnalités, parait-il. La mort de sa mère, était la pire chose qui pouvait arriver à Clément, qui avait toujours vécu comme si cette dernière devait lui survivre. Heureusement, il avait Milda. Mais ce soir, Milda était à Londres, le bout du monde. Et elle ne répondait pas au téléphone.

- Un Chivas ?

- Merci.

- Ca va ? Fit la barmaid pour engager Clément à parler.

Il ne fallait pas être devin pour voir que le type était complè-tement déprimé.

- Je tourne en rond quand Milda est loin.

- Elle est où ? Demanda Kathy en versant le whisky.

- A Londres. Je n’arrive pas à la joindre.

- Mon petit ami est en Australie depuis deux mois et il me manque. Mais il faut vivre…

- Je sais.

Clément jeta un regard oblique à son verre liquidé. Il se sentait déjà plus léger. Il réclama une nouvelle rasade. Mais Kathy reposa le godet sur le comptoir avec autorité.

- Tu vas trop vite.

Soudain, Clément eut envie de pisser. Et même de pisser dans son froc, comme ça, un plaisir de gosse. Il éclata de rire.

- Ca va quand même ? S’inquiéta Kathy.

- Avec le décès de ta mère…

Clément balaya l’allusion du revers de la main. Pourtant, il avait tout l’air de quelqu’un qui vient de recevoir un coup de bûche sur le crâne.

- C’est la vie… Bredouilla-t-il sans conviction.

Là-dessus, il prit son verre vide qu’il cogna contre le comptoir. Cette fois, Kathy accepta de le servir. Clément but un coup, reposa le verre, le reprit aussitôt, but une autre gorgée et ainsi de suite jusqu’à le vider.

- Il est arrivé une chose bizarre aujourd’hui, s’ouvrit-il enfin.

- Ma voisine, Mme Lesueur m’a rapporté qu’une jeune femme noire m’attendait devant chez moi. Soi disant qu’elle était la nouvelle femme de ménage… Maria-Stella est partie avec son Yougoslave, un vrai salopard… La fille noire s’est présentée comme sa remplaçante. Très bizarre ! Je voulais en toucher deux mots à ma… A Milda.

- Maria-Stella a pu filer le tuyau à la fille, suggéra Kathy.

- J’en doute. Chez nous, elle faisait le ménage et basta ! Il n’y avait rien d’affectif entre elle et nous. Dire qu’elle va finir en pièces détachées sur une boucherie de Belgrade !

Clément et Kathy éclatèrent de rire. Puis le silence revint. Il y eut un troisième Chivas, un quatrième. Mais lorsque des clients hilares et bruyants s’accoudèrent au comptoir, Clément se replia au salon, une bouteille à la main, près du couple d’américains, paisibles comme une paire de bovins occupée à regarder passer les trains. Après, il rentrerait, tomberait sur son lit et ne se réveillerait que tard le lendemain. Il n’aurait plus à se soucier de son mal de mère, de l’indifférence de Milda, des femmes louches qui rôdaient autour de son appartement… Il ne rêverait pas non plus. Il se pourrait que ce soit un coup de fil de sa femme qui le réveille, vers midi ou treize heures. Il serait minable et ça énerverait Milda. Elle le sermonnerait, sans comprendre, que c’était à cause d’elle, qu’il avait descendu une bouteille de whisky. Il le lui dirait, alors, elle lui raccrocherait au nez. Comme d’habitude. Et, comme d’habitude, il chialerait. Il la rappellerait, dessoulé, lui deman-derait pardon, s’accablerait de reproches, mais elle resterait dure et gelée comme La Sibérie. Toute la journée, il traînerait avec un poids au ventre, sans savoir où le poser. Aussi, il but. Il était déjà ivre lorsqu’il vit s’ouvrir l’ascenseur de l’hôtel et qu’en sortit une incroyable beauté noire qui lui coupa le souffle.


6






Parce qu’elle était trop grande, trop noire et foutrement belle, Clément ne vit qu’elle. Une panthère faite femme ! Un pantalon noir étirait encore sa silhouette longiligne et dans le petit salon de l’hôtel, tous les yeux étaient braqués sur elle comme des héliotropes vers le soleil. Il la suivit du regard lorsqu’elle vint s’asseoir, jambes fléchies, dans le club à sa gauche et posa sur ses jambes croisées, un cartable en cuir bordeaux Alors seulement, Clément établit un lien entre la créature décrite par Madame Lesueur et la déesse nubienne à quelques centimètres de lui. Un instant, il envisagea qu’il s’agissait de deux femmes différentes. Que la sculpture d’ébène renfermât une vulgaire bonne à tout faire, comme un œuf kinder avec une fiente de pigeon dedans, frisait le ridicule. D’un autre côté, il était improbable qu’au même endroit, aient surgi deux jeunes femmes taillées en géantes et aussi noires que du charbon au fond d’une mine ! Il savait que son indiscrétion le dénoncerait. Pourtant, il ne parvenait pas à détacher son regard d’elle, comme frappé par un grand mystère. Elle resta à griffonner des notes dans un cahier en compulsant des ouvrages dont Clément ne pouvait lire les titres. Rien ni personne ne paraissait la distraire de son activité.

Lorsque Kathy lui demanda ce qu’elle désirait boire, Mali leva la tête et Clément entrevit furtivement dans ses yeux, comme deux éclairs blancs. Mali fit mine de ne pas remarquer le léger coup de coude à l’épaule que la barmaid flanqua à Clément, juste avant de regagner le bar. Celui-ci observa longuement le mouvement sec et régulier de la longue main sur le cahier, qui notait infatigablement des mots et des mots, levant et abaissant la tasse de café. Il aurait voulu l’interpeller, savoir si c’était elle qui était montée chez lui avec Madame Lesueur pour les ménages. Pourtant, l’idée lui paraissait si grossière qu’il se contenta de la regarder. Elle, avait parfaitement conscience des regards collés à sa peau partout où elle passait mais elle les ignorait… Elle emmerdait ces abrutis, sûre qu’elle était, si la fantaisie la prenait, qu’elle saurait les liquider tous sans exception. Si elle était descendue au salon, c’était parce que dans sa chambre, elle ne parvenait pas à se concentrer, obsédée par le sanglot continu de la fontaine qui montait de la place. Lorsqu’elle pensa avoir suffisamment bossé, elle se leva, retraversa le salon du même pas félin et disparu dans l’ascenseur.

La chambre était bien chauffée. Mali s’allongea sur le lit, juste vêtue de ses sous-vêtements. Une longue cicatrice rose poussait du pelvis jusqu’au nombril où elle se ramifiait en une courte fourche. Elle tenta de faire le point de ce que les livres lui avaient appris sur le suicide des enfants et dont elle aurait utilité. D’abord, il était avéré que le désespoir ou l’inaptitude à trouver de la joie dans l’existence semblait être le facteur critique du comportement suicidaire chez l’enfant, plus que la dépression. Ensuite, une hypothèse très vraisemblable postulait que l’enfant suicidaire évoluait dans un environnement familial particulier où il se sentait contraint de résoudre un problème insoluble. Et cette perspective intéressait tout particulièrement Mali. Elle pressentait qu’il y avait là matière à creuser et qu’en tout état de cause, il lui faudrait découvrir quel nœud gordien Clément avait eu à trancher au cours de son enfance. Cela signifiait également qu’il lui faudrait regarder du côté des ascendants de Clément. Un proverbe africain n’affirmait-il pas que lorsqu’un fruit se détache de l’arbre avant l’heure, il faut questionner l’arbre et non le fruit. La jeune femme sourit, peu convaincue de l’origine du dicton. Et, une petite voix lui murmurait que le sommet de sagesse africaine qu’elle venait de pondre était le sien. Pas mal ! S’exclama-t-elle tout haut. Soudain, la sonnerie de son portable résonna dans la chambre. Mais Mali laissa sonner. Si c’était important, on lui laisserait un message ou on la rappellerait !

Un autre élément paraissait intéressant dans le cadre de sa mission : les pensées morbides et suicidaires ainsi que les tentatives de suicide chez l’enfant, lorsque celui-ci atteint l’adolescence ou l’âge adulte, sont un important facteur de risques pour un passage à l’acte. Si dans les premières années de son existence, Clément avait montré de telles dispositions, elle n’aurait plus qu’à les réveiller en douceur, comme on ranime un feu à partir des braises ! Se frotta-t-elle les mains. Du reste, il y avait encore un aspect à prendre en considération dans le risque suicidaire chez l’enfant dont elle jugeait qu’elle pourrait tirer profit : les adultes prennent rarement au sérieux certaines conduites enfantines, comme la manipulation de couteaux ou d’autres moyens à leur portée, indices flagrants de tendances suicidaires. Or, les chercheurs avaient clairement démontré que la faculté de penser au suicide, parfois de l’accomplir chez l’enfant témoignaient que sa relation avec la mort jouait un rôle crucial dans son développement intellectuel, moral et psychique !

Mali possédait un incontestable talent en psychologie. Alors que rien, dans sa naissance, ne l’y avait disposé, si ce n’était une prodigieuse rage de vivre qui irriguait chacune de ses fibres. Si Final Duel lui avait apporté les fondations, c’est beaucoup plus tard qu’avait eu lieu la rencontre déterminante de sa vie, celle du Père Serignon, sorte d’intellectuel tordu venu se perdre au cœur de l’Afrique, on ne sait trop pourquoi. Mali Blue, elle savait. Certains autres gamins également. Cependant, elle n’en tenait pas rigueur au prêtre. Au moins, elle n’avait pas perdu son temps ! A cette époque, elle n’avait que quinze ans, le père Serignon lui avait paru très vieux. Pourtant, il devait avoir entre trente-cinq et quarante ans, un homme dans la pleine force de l’âge. Ce qui, alors, inquiétait le plus Mali, était son nez, aussi long et mince qu’un doigt, avec ses buissons de poils roux à chaque narine, comme s’il en sortait du feu. Et pour l’adolescente qu’elle était à ce moment-là, l’homme d’église qui savait si bien effrayer les enfants avec les flammes de l’Enfer, devait avoir quelque affinité avec le Diable. Cependant, lorsque le Père l’avait connue de plus près, qu’il s’était ému de ses capacités intellectuelles bêtement laissées en friches, il avait fait de l’adolescente son élève. C’était un homme dur, qui malgré sa robe, n’avait aucune « rondeur » féminine. Depuis, elle se méfiait tout particulièrement des hommes en robe. Quant à ceux qui portaient à la fois la robe et la barbe… ! Ainsi, quand le Père lui avait donné le fouet parce qu’elle avait négligé une leçon, Mali avait rapidement saisi que le prêtre n’aurait pas la patience d’un père pour son instruction, qu’il lâcherait sa friche prometteuse si elle ne rendait pas très vite. N’était-elle pas, aux yeux des amis et connaissances du prêtre, la vitrine de sa pédagogie, du soin qu’il portait à ses ouailles indigènes ? Elle avait été certaine que le Blanc aurait préféré la tuer que la voir échouer. Alors, toujours poussée par son élan de survie, elle lui en avait donné pour son argent. Comme elle vivait parmi une dizaine d’orphelins de guerre dans les dépendances de l’église, avec la bénédiction du Père, on l’avait laissée étudier, ce qui lui permettait d’échapper à tous les travaux dévolus aux autres enfants : ménage, vaisselle, corvée de bois ou d’eau etc. Déjà à cette époque, elle avait eu la conviction d’engranger des connaissances, comme on fait une provision de grains en vue des moments difficiles, pour le jour où le savoir lui sauverait la peau. Elle savait aujourd’hui qu’elle avait eu raison.

En France, le Père Serignon avait étudié la théologie, mais également la philosophie et la psychologie du comportement. Si bien, que les trois années que Mali avait passées sous le magister du prêtre, lui avaient permis d’acquérir à la fois une rigueur intellectuelle et des connaissances sur les divers courants des sciences humaines, qui, alliées à son expérience et son intuition, allaient faire d’elle l’animal psycho-logue qu’elle était. D’ailleurs, pas un jour ne passait sans que Mali ne bénît le Ciel d’avoir mis le Père Serignon sur sa route. Certes, comme les autres orphelins pris en charge par l’église, elle lui avait servi d’esclave sexuel, mais au moins, elle pouvait se vanter d’avoir été rétribuée de ses services. En s’y frottant, elle avait obtenu un bac par correspondance, et de surcroit elle avait quitté l’Afrique, forte d’un bagage en sciences humaines que beaucoup d’étudiants auraient pu lui envier.

Alors qu’elle poussait les écouteurs de son MP3 au fond de ses oreilles, la jeune femme s’engagea à décrypter l’enfance de Clément pour y découvrir à quel moment la Grande faucheuse lui avait fait son premier clin d’œil, puis, de là, le lui livrer gentiment !

7






La sonnerie du téléphone puis celle de la porte, déchirèrent la torpeur alcoolisée où Clément barbotait. Sa première pensée fut pour Milda. Il s’arracha, réussit à soulever sa carcasse en habits de la veille, allongea le bras, balaya de la main la moquette, sans atteindre le téléphone. Il geignit, ouvrit les yeux, les referma, aveuglé par la lumière du début d’après-midi. On sonna à nouveau à la porte. « J’arrive ! » Cria-t-il d’une voix rabotée par un trop plein de whisky. Il se tortilla, se flanqua une paire de taloches, toussa. Ses pensées semblaient traverser du coton mouillé en s’effilochant. Il réussit pourtant à se lever et franchissant la lumière crue du jour comme s’il s’agissait d’une cloison, il se traîna jusqu’à la porte, colla l’œil au judas mais ne vit qu’une tache grisâtre. Alors, il ouvrit. Et là, tout lui revint avec la brutalité d’une avalanche. Devant lui, se tenait la créature de l’hôtel, monumentale statue noire, de ces femmes qu’on ne trouve que dans les bandes dessinées. Elle lui faisait notamment penser à Azul, l’héroïne de Shipper, une chasseuse de couilles comme il avait existé des chasseurs de têtes, qui portait une sorte de string à plumes bleues, un long collier sur ses seins plantureux, où pendaient des croquettes fripées, et au dos, un long sabre, et qui délestait les fiers à bras qui pensaient pouvoir se la faire, de leurs balloches pelviennes. Comme Azul, elle dégageait une vitalité arrogante. Pourtant, ses yeux étaient sans morgue. Aucune insolence n’abimait son sourire presque timide. L’héroïne sexy de B.D, en petite veste tweed boutonnée jusqu’au cou, avait même des airs de communiante. Et ce fut elle qui parla la première.

- Je souhaiterais parler à Monsieur Castellani, articula-t-elle tout doucement, comme pour ne pas effrayer Clément, qui la dévisageait dans l’encadrement de la porte.

- Que puis-je pour vous, bredouilla ce dernier.

Mali mordit le sourire qui se dessinait malgré elle sur ses lèvres. Elle l’avait reconnu et se connaissait au moins un point commun avec ce gentil garçon un peu falot qu’elle devait tuer: le goût du whisky. « Que puis-je pour vous ?» se répéta-t-elle avec ennui et elle se répondit avec une égale lassitude : « Me tendre votre cou, mon pauvre ami ! ».

- Je cherche du travail, avoua-t-elle, avec un ton hésitant, celui d’une jeune fille étrangère, de la mauvaise couleur, mais qui doit absolument trouver un job.

Elle raconta à Clément que c’était une connaissance, amie de Maria-Stella qui lui avait appris la défection de la femme de ménage. Elle s’était dit que les patrons de Maria-Stella auraient besoin de quelqu’un d’autre, que c’était une aubaine pour elle parce qu’elle était étudiante, sans le sou… Et comme le regard de Clément paraissait surpris par ses vêtements chics, elle lui confia que ses parents, hauts bourgeois en Afrique, lui avaient coupé les vivres parce qu’elle s’était piquée d’étudier la psychologie, des études stériles. Elle était seule à Aix, n’avait aucun ami et avait dépensé ses ultimes deniers en louant pour un mois une chambre à l’hôtel des Grillons, ce qui lui laissait peu de temps de se dégoter un petit emploi. Elle avoua à Clément, la voix troublée, qu’elle avait très peur de se retrouver à la rue mais que pour rien au monde, elle ne demanderait pardon à ses parents, que c’était là le prix de sa liberté. Elle lui dit enfin qu’elle était honnête et travailleuse, que lui et sa femme n’aurait qu’à se louer de ses services.


Continue reading this ebook at Smashwords.
Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-28 show above.)