Excerpt for Chimère by Marcel Bisson, available in its entirety at Smashwords



Chimère

Au secours, Colette !

 









Pascal Leby

Et si vous étiez le héros...


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A mon cher ami René...


Il regarda longuement le porte-documents en cuir posé sur son bureau, les yeux plissés, comme pour mieux en percer le secret. Il comprit soudain ce qui le gênait depuis le début de sa lecture. Il sursauta, comme traversé par une décharge électrique. Impossible… Il ne voulait pas croire ce que lui révélaient ses yeux. Et pourtant cela ne pouvait pas être le fruit du hasard. Pas avec LUI. Ou alors… cela ne pouvait signifier qu’une chose : il savait… ou saurait un jour. Il avait cru pouvoir effacer définitivement tout cela. Chasser tous ces fantômes de sa mémoire lui avait pris des années. Et voilà que le passé ressurgissait, sous une forme des plus ironiques. Il ne pouvait pas laisser faire. Il ne pouvait pas LE laisser faire. Il ne le laisserait pas détruire ce qu’il avait eu tant de mal à construire. Ce pour quoi il s’était tant battu. Non ! Il ne pouvait prendre aucun risque. Tant pis pour lui. Il aurait ce qu’il méritait. Il aurait ce qu’il méritait, ce petit fouineur…

Chapitre 1


Saint-Hyacinthe.

 

Colette Landry était seule dans son appartement et se reposait, lorsque la sonnerie du téléphone retentit.

- Jamais tranquille… soupira-t-elle en saisissant l’instrument maudit.

- Allô, fit-elle d’une voix lasse.

- Mémé Coco ? C’est René, répondit une voix masculine à l’autre bout du fil.

- Bonjour, mon gendre préféré. Quel plaisir de t’entendre !

Colette avait retrouvé son ton enjoué habituel.

 

René Lussier était le gendre de Colette. Une affection forte et sincère liait ces deux personnes travaillantes et serviables, qui avaient aussi en commun une égale tendance à être colériques.

 

Colette était née à Saint-Robert et était de nationalité canadienne. Elle avait travaillé à Saint-Hyacinthe et désormais elle profitait d’une retraite bien méritée. Veuve et mère de quatre enfants, France, Manon, Marcel et Chantal, aujourd’hui âgés de quarante-trois, quarante-deux, quarante et un et trente-six ans, elle passait essentiellement ses moments de liberté à écouter la télévision, quand elle n’était pas en train de se consacrer au jardinage. La routine, quoi.

 

- Je ne m’attendais pas à t’avoir au téléphone aujourd’hui. Nous ne sommes pas le 14 mai. Ce n’est pas mon anniversaire ! A moins que tu en aies déjà assez de la grisaille de Québec et que tu veuilles t’offrir un petit week-end en famille, reprit Colette de bonne humeur.

Parvenu à la quarantaine, René, qui était agriculteur et vivait à Saint-Hyacinthe, avait éprouvé une vive lassitude quant à sa situation professionnelle et avait décidé de prendre une année "sabbatique". Ses généreux sentiments l’avaient poussé à accepter une mission bénévole dans une Organisation Non Gouvernementale basée dans la capitale québécoise, Enfance et Planète, pour collecter des fonds auprès des principales institutions internationales.

- Sûr qu’en ce moment, cela ne me ferait pas de mal ! lâcha sombrement René.

Le ton de sa voix alerta Colette.

- Qu’est-ce qui se passe ? Tu as des problèmes ? 

René lui expliqua brièvement ce qui l’inquiétait. A la fin de son récit, Colette en ressentit un profond malaise. Elle n’aimait pas ça ! Pas ça du tout !!

- Ecoute… Maintenant que je suis à la retraite, j’ai tout mon temps… Veux-tu que je vienne te voir, tu me raconteras tout cela plus en détail ?

- Oh, ce serait formidable ! s’exclama René.

Colette sentit un immense soulagement dans la voix de son gendre. Elle s’apprêta à dire quelque chose, puis se ravisa. Inutile de rajouter à son anxiété. Il serait toujours temps d’aviser plus tard.


Chapitre 2


Colette regarda sa montre Timex. Il était temps de partir si elle ne voulait pas être en retard. La famille, ça n’attend pas ! Elle jeta un bref coup d’œil à son reflet dans la glace : la soixantaine, de taille et de corpulence moyennes, les cheveux bruns, raides, coupés court, les yeux bruns. Curieusement l’image qui lui était renvoyée lui sembla presque étrangère. Elle prit une profonde inspiration avec l’impression de partir vers l’inconnu. Elle secoua la tête et chassa ses idées noires. Il ne fallait pas se laisser gagner par l’humeur sombre qui avait submergé son gendre. Celui-ci se faisait peut-être de fausses idées…

Un dernier coup d’œil à son salon. Elle ressentit un pincement au cœur en quittant ce décor familier : le téléviseur, la petite table de salon, les cadres, les fleurs… Tout était à sa place. Colette ferma la porte de son appartement.

 

Dehors, il faisait un temps froid et gris de novembre. C’était parti. Elle laissa derrière elle le 154 Larue avec une pensée émue pour son défunt mari et ses amis.

 

Colette avait maintenant toute latitude pour repenser à ce que lui avait raconté son gendre. C’était absolument incroyable ! Comment une telle chose pouvait-elle se produire ? Cela la laissait songeuse…

Elle avait hâte d’arriver. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle n’était pas tranquille. Elle secoua vigoureusement la tête :

- Allons, un peu d’énergie, que diable ! fit-elle à voix haute. Son grand dynamisme l’avait subitement quittée. Elle se sentait étrangement flapie et ne pouvait se défaire d’une pénible impression, comme si elle allait tout droit à l’abattoir…


Chapitre 3


Québec.

 

Colette arriva une demi-heure en avance au rendez-vous. Elle devait retrouver son gendre au Pub Saint-Alexandre. C’était pratique pour ce dernier qui travaillait au siège d’Enfance et Planète situé juste à côté. Elle se dirigea vers le pub. Mais cette fois-ci, elle n’avait pas le cœur à admirer cette belle artère de Québec.

Elle s’installa à une table et attendit l’arrivée de son gendre en essayant de calmer l’étrange inquiétude qui la gagnait...

 

Il était vingt et une heures. Colette commanda pour la troisième fois un café. Elle attendait maintenant depuis deux heures. Pour elle qui n’avait jamais été d’un naturel très patient, c’en était trop ! Elle alluma une Export-a. Dehors, la nuit était tombée depuis longtemps. Elle finissait par connaître par cœur la disposition des lieux et le mobilier : les tables de bar classiques, les chaises au confort relatif et les baies vitrées à travers lesquelles elle avait vu défiler plusieurs milliers de voitures dans la rue. Colette avait dû se rendre plusieurs fois au comptoir pour se faire servir un café par un serveur un peu mou en livrée. Elle était dans un état, Colette…

Il s’était passé quelque chose, ce n’était pas possible autrement. Son gendre aurait prévenu, sinon… Colette l’avait appelé au moins à huit reprises sur son téléphone portable. « Je vous rappelle dès que j’ai une minute... » Chaque fois, le message d’accueil du répondeur n’avait fait qu’accroître son inquiétude, sentiment qui lui était si peu coutumier qu’elle avait du mal à calmer la franche angoisse qu’elle sentait poindre.

 

Cela faisait maintenant trois heures qu’elle poireautait. Il fallait se rendre à l’évidence : René ne viendrait plus !


Chapitre 4


René Lussier souriait. Aujourd’hui, oublié son coup de blues de la veille. Il était radieux. Il jeta un coup d’œil rapide à la sacoche noire posée à côté de lui, sur le siège passager avant. L’accord d’un financement durable par l’UNICEF était à l’intérieur.  Sa première réussite dans sa nouvelle mission, et quelle réussite ! Cela lui avait pris trois mois. Trois mois de travail acharné à bosser jours et nuits, week-ends compris, pour s’assurer du plus important concours financier dans le domaine humanitaire. Et c’était fait ! La ligne de fonds consacrée à l’aide pour l’enfance déshéritée était attribuée à Enfance et Planète.

Après d’âpres négociations face à Avenir du Monde, ils venaient de signer les accords au siège même de la délégation nationale de l’UNICEF. Et le directeur financier d’Enfance et Planète avait même confié à René l’insigne honneur de ramener le précieux document "à la maison" ! Mais la bataille avait été rude. C’était une sorte de compétition acharnée entre les diverses O.N.G. pour s’arracher la meilleure part du gâteau financier des institutions internationales. Le président d’Enfance et Planète, convaincu par l’enthousiasme et la compétence de notre ami René, lui avait laissé carte blanche pour mener les négociations. Une chance qu’il n’avait pas laissé passer. Cela faisait des semaines qu’il attendait une telle opportunité. Durant plusieurs mois, il avait œuvré d’arrache-pied.

 

Tout en se faufilant habilement avec sa Mazda dans le flot de la circulation, René repensait au grand jour de la fameuse réunion. Les dirigeants d’Enfance et Planète s’étaient déplacés, mais avaient laissé René diriger les débats. Ils avaient eu trois heures pour faire passer leurs messages et leurs requêtes.

Quand était venu son tour, c’est les yeux rougis par le manque de sommeil que le brillant René avait présenté le projet.

La nouvelle était tombée quarante-huit heures plus tard : Enfance et Planète avait obtenu la dotation de l’UNICEF. La conviction et l’ardeur du bénévole avaient permis d’emporter la décision !

 

René restait concentré sur le flot de la circulation qui devenait très dense. Dix-sept heures, à Québec, le vendredi soir, c’était la plus mauvaise heure. La sortie des bureaux. Les habitants de Québec étaient pressés de rentrer chez eux pour commencer leur week-end.

René connaissait le chemin de la rue Saint-Jean par cœur. Il pouvait se rendre chez Enfance et Planète les yeux fermés. Il abandonna la Grande Allée pour prendre la rue de la Chevrotière et contourner la rue René Lévesque qui devait être complètement engorgée à cette heure-ci. En passant par des petites rues adjacentes, il espérait gagner ainsi du temps. Malgré tout, il savait qu’il n’éviterait pas les bouchons aux abords de la rue Daguillon. Mais il avait tout le temps nécessaire pour rejoindre Colette au Pub Saint-Alexandre et se faisait une joie de retrouver sa belle-mère.

 

La sonnerie de son téléphone portable le tira de ses pensées. Tout en gardant un œil sur la voiture qui le précédait, René ralentit et se pencha pour attraper son mobile. C’était Blake Beauchamp, un important responsable du département humanitaire de la Croix-Rouge Internationale. Ils avaient rendez-vous lundi matin à la première heure.

A ce moment précis, un camion de livraison déboîta brusquement et lui coupa la route. Surpris, René pila net. Les freins bloqués, la Mazda partit en dérapage sur la chaussée humide. L’arrière du camion se rapprocha à toute vitesse. Dans un effort désespéré, il braqua le volant à gauche. Sans effet. La voiture filait tout droit. Dans un bruit sourd de tôle froissée, elle alla s’encastrer sous l’arrière du véhicule. René heurta violemment le pare-brise de la tête. Une douleur insoutenable lui traversa le cerveau, comme une épée lui fouillant la cervelle. Mon Dieu, pourquoi n’avait-il pas attaché sa ceinture ?

Un voile noir tomba sur René. Avant de perdre connaissance, la dernière chose qu’il entendit fut la voix de Blake Beauchamp, complètement paniqué au téléphone :

- Allô ? Allô ? Qu’est-ce qui se passe ? René… vous m’entendez ? Répondez !

 

René n’avait fermé les yeux qu’un instant. Il l’aurait juré. Et l’instant d’après, il s’était retrouvé entouré de bruit et de fureur. Le clignotement des gyrophares… La rumeur des badauds agglutinés autour de sa voiture… La voix de l’agent de police qui les écartait et régulait la circulation… Et le ciel déjà presque noir.

René avait mal partout. Il aurait voulu remuer. Mais ses membres étaient lourds. Si lourds. Il avait mal. Le gyrophare l’éblouissait. Il distinguait de vagues ombres qui s’activaient autour de lui. La radio de la voiture de police, stationnée à côté de sa voiture, grésillait douloureusement dans ses oreilles. "Oui… je confirme. Un accident rue Saint-Louis. Un camion de livraison qui a coupé une priorité… Le chauffeur ?… Il a disparu. Oui, c’est assez bizarre… Non. Un conducteur… Pas de passagers. Il a perdu connaissance." Mais non, il n’avait pas perdu connaissance… Il voulait leur dire. Mais personne ne l’écoutait. Et il y avait cette douleur lancinante dans la jambe. Et cette tête. Si mal…

L’ambulance filait maintenant toutes sirènes hurlantes à travers les rues de Québec. René luttait désespérément contre la torpeur qui l’accablait. Ses paupières semblaient peser une tonne. Il aurait voulu parler, mais les mots ne sortaient pas. Il n’avait plus de salive. Il entendait la radio de l’ambulance. "… Comment ça, débordés ?… Ils en ont de bonnes, eux… En attendant, qu’est-ce que j’en fais, moi, de mon "trauma" ?… L’Hôtel-Dieu ? C’est loin… Bon d’accord ! Mais, avec cette circulation, je n’y serai pas avant dix bonnes minutes… Oui… C’est ça ! Un traumatisme crânien… Et la jambe gauche a été sérieusement touchée…"

Le contrat. Dans la voiture. Où était le contrat ? Il fallait en prendre soin. Il avait la tête lourde, si lourde… Et ces paupières qui ne voulaient rien savoir. Ne plus penser…

René perdit connaissance à dix-sept heures quarante-cinq.


Chapitre 5


Colette était au comble de l’angoisse. Elle n’avait aucune nouvelle de son gendre depuis son dernier appel, alors qu’elle était encore à Saint-Hyacinthe. La veille, elle l’avait attendu au Pub Saint-Alexandre. Il n’était pas venu. Cela n’était pas dans ses habitudes. Il lui était certainement arrivé quelque chose. Avec les problèmes qu’il avait en ce moment, Colette craignait le pire.

Après son rendez-vous manqué au pub, Colette s’était rendue à l’appartement où séjournait son gendre, un logement de fonction mis à sa disposition par Enfance et Planète pendant la durée de sa mission en tant que bénévole, mais avait trouvé porte close. Il n’y avait pas de concierge. C’était un de ces petits immeubles où, par souci d’économie, les copropriétaires avaient supprimé le poste. Pour le regretter ensuite. Mais en attendant, Colette n’avait trouvé personne pour la renseigner. Hormis une voisine au troisième étage qui lui avait ouvert la porte, ravie de pouvoir faire la conversation à quelqu’un. Mais qui, bien entendu, ne savait rien et qui lui avait tenu la jambe pendant près d’une heure. Elle l’aurait tuée. Cela aurait presque été œuvre de salubrité publique !

Elle avait ensuite téléphoné chez Enfance et Planète. Elle avait trouvé le numéro dans le bottin que le serveur avait mis gracieusement à sa disposition. Avec tout ce qu’elle avait consommé, il pouvait… Mais là aussi, elle avait fait chou blanc. Tout le monde était parti et la standardiste lui avait demandé de rappeler lundi. La belle affaire… Colette avait bien le numéro de portable de son gendre, mais il ne répondait pas et la messagerie n’était pas branchée. Quant à Québec Secours, ils ne savaient rien. C’était trop tôt. Il fallait attendre le lendemain pour avoir le compte-rendu des événements du jour. A cette heure tardive, le secrétariat des hôpitaux était fermé.

En désespoir de cause, Colette avait loué une chambre dans un petit hôtel proche de chez René. Son goût pour la simplicité l’avait poussée à choisir une petite chambre claire et confortable aux couleurs agréables. Elle avait mis de longues heures avant de pouvoir s’endormir et avait passé une nuit atroce : une nuit peuplée de cauchemars. Elle avait rêvé qu’un tueur la poursuivait avec un poignard…

 

Elle s’était réveillée au matin, en sueur et abrutie. Son premier geste avait été de rappeler la police. Le planton de service avait consulté son fichier et l’avait informée qu’un "certain René Lussier" avait été accidenté la veille.

L’accident n’était apparemment pas trop grave, mais ils n’avaient pas pu lui en dire plus.

Colette était un peu soulagée. Mais ça ne lui disait toujours pas où était son gendre.

Enfin, vers dix heures, son portable sonna. Elle se précipita : c’était une infirmière du service des urgences qui l’appelait à la demande de René Lussier. Elle lui indiqua les coordonnées de l’hôpital, mais lui déconseilla formellement de rendre visite à son gendre le jour même.

Attendre le lendemain lui paraissait une éternité, mais il fallait bien s’y résoudre.


Chapitre 6


Blake Beauchamp avait la trentaine séduisante, et tout lui réussissait. Il plaisait aux femmes et le savait. Mais il n’en abusait pas.

Il occupait un poste à haute responsabilité à la
Croix-Rouge. Sa nomination s’était faite dans l’urgence suite au limogeage de l’ancien responsable. C’était René Lussier qui avait levé le lièvre. Et quel lièvre !

Bénévole débutant chez Enfance et Planète, René avait confondu son supérieur hiérarchique Serge Romani, qui avait corrompu le prédécesseur de Blake Beauchamp en le mêlant à une affaire de mœurs. Il avait dévoilé le pot aux roses en pleine réunion ! Serge Romani avait blêmi. Il s’était levé de son siège. L’espace d’un instant, l’assemblée avait cru qu’il allait se jeter sur René. Il avait visiblement fait un effort surhumain pour se contrôler puis était parti fou de rage en claquant la porte. Le franc-parler du courageux René avait plu. La Croix-Rouge avait maintenu sa confiance à Enfance et Planète pour certains programmes et demandé à ce que ce soit René Lussier qui reste son interlocuteur privilégié.

Le lendemain, Blake Beauchamp avait remplacé le responsable en question. Depuis ce jour, René et lui travaillaient ensemble et faisaient du bon boulot.

Mais aujourd’hui, Blake Beauchamp s’en voulait terriblement. S’il n’avait pas téléphoné à René, celui-ci n’aurait pas été distrait par l’appel et n’aurait pas eu d’accident. Il avait été aux premières loges et avait tout entendu à distance : le cri de surprise qu’avait poussé René, le choc terrible et le silence angoissant au bout de la ligne.

Il avait passé la matinée du samedi à téléphoner dans tous les hôpitaux de la capitale québécoise pour savoir où René avait été emmené. Enfin, le service des admissions de l’Hôtel-Dieu lui avait confirmé qu’il avait été reçu en urgence la veille au soir. Mais Blake n’avait rien pu apprendre de plus. Quand il avait dû admettre qu’il ne faisait pas partie de la famille, l’infirmière s’était refermée comme une huître et était devenue évasive sur l’état de gravité de ses blessures. Ce qui n’avait fait qu’accroître son inquiétude. Le dimanche après-midi, il s’était rendu à l’hôpital et avait obtenu l’autorisation de lui rendre visite. René n’avait pas feint sa surprise :

- Blake ! Ça alors… Quelle surprise !… Qu’est-ce que vous faites là ?

- C’est plutôt à vous qu’il faudrait demander cela, non ? En fait, je viens voir comment se porte le "Fangio" d’Enfance et Planète.

Sous son air faussement décontracté, il était horriblement mal à l’aise.

René avait raconté son accident par le menu. Et sa peur rétrospective quand le chirurgien lui avait expliqué qu’il aurait pu y laisser ses jambes :

- Vous avez eu de la chance. Vous devez une fière chandelle à votre voiture, vous auriez pu avoir les jambes broyées. 

En définitive, il s’en tirait plutôt bien et souffrait "simplement" d’une triple fracture de la cheville gauche et de multiples contusions aux bras et au visage.

- Je ne dois pas être très beau à voir, avait-il conclu en esquissant un triste sourire.

Blake Beauchamp n’était pas resté très longtemps, mais avait promis de repasser le lendemain.


Chapitre 7


Colette Landry essaya d’occuper agréablement cette journée de liberté, seule à Québec : elle alla voir un film avec Tom Hanks.

Surtout, en profiter pour se changer les idées, lire un roman de Daniel Harvey dans un café, et visiter le Vieux-Port. Et puis au diable l’avarice ! Se faire plaisir pour une fois, dépenser sans compter !


Chapitre 8


Serge Romani était la haine personnifiée. Depuis qu’il avait été chassé d’Enfance et Planète comme un malpropre, il vouait une haine féroce à tout ce qui touchait de près ou de loin à l’O.N.G. de la rue Saint-Jean. Et plus particulièrement à René Lussier. Celui-là, il lui réservait un chien de sa chienne. Il ne lui pardonnerait jamais l’humiliation qu’il avait subie en public. Un jour ou l’autre, cela se paierait.

Il avait cru tenir un début de revanche lorsque son nouvel employeur, l’O.N.G. Avenir du Monde, s’était retrouvé au dernier round des tractations avec l’UNICEF. Hélas, une nouvelle fois, ce René Lussier lui avait damé le pion. C’était plus qu’il n’en pouvait supporter.

La quarantaine, Serge Romani n’avait rien d’un Apollon. Il le savait et s’en moquait. Toute sa vie avait été régie par un ego surdimensionné. Pour lui, les autres n’étaient que de la merde et gare à ceux qui se mettaient en travers de son chemin ! C’est avec une sorte de mépris qu’il toisait du regard ceux qu’il considérait comme inférieurs. Il aimait dévisager ses interlocuteurs. Les jauger. Les mettre à nu. Trouver le défaut de la cuirasse. Et appuyer là où ça fait mal. Jusqu’à ce que l’on plie devant lui…

De taille moyenne, avec une tendance à l’embonpoint, il avait le visage alourdi par les kilos pris au cours de trop nombreux repas d’affaires bien arrosés. Il était passé maître dans l’art de négocier autour d’un bon repas. Cela lui avait souvent réussi. Et si ça ne suffisait pas, il y avait Gloria. Avec ses 90-60-90 de mensurations, elle avait des arguments à faire valoir qui lui avaient souvent été très utiles. Le petit appartement discret de la rue Laval avait vu passer bon nombre de hauts fonctionnaires internationaux peu intègres… Et les séances de photos auxquelles il s’adonnait en cachette lui avaient permis de concrétiser pas mal de projets… C’est fou comme les gens sont plus réceptifs autour d’un bel album photo !

Mais aujourd’hui, tout cela était fini. A cause de cet emmerdeur de malheur ! Il n’était pas homme à laisser un affront impuni. Et le temps était venu de le laver…


Chapitre 9


Colette avait été soulagée de retrouver son gendre. Elle savait que ce dernier avait toujours détesté les hôpitaux. Après les inévitables effusions et embrassades, René raconta les circonstances de son accident. Colette l’avait écouté avec attention. Ce dimanche matin, le chirurgien avait annoncé à René sa sortie pour le surlendemain, à sa plus grande joie.

- Il vous faudra marcher avec des béquilles pendant environ trois semaines. Avant que vous ne partiez, nous ferons une radio de contrôle de votre cheville…

Le kinésithérapeute lui avait apporté des béquilles et les lui avait fait essayer. Les quelques pas hésitants qu’il avait faits dans les couloirs l’avaient vite fatigué et laissé quelque peu étourdi.

En milieu d’après-midi, Blake passa, à son tour, à l’hôpital. René fit les présentations :

- Blake, je vous présente ma belle-mère Colette Landry. Elle habite Saint-Hyacinthe. Elle est retraitée.

- Bonjour madame, je m’appelle Blake Beauchamp, je travaille avec René. Je suis très heureux de faire votre connaissance. Vous êtes en vacances, peut-être ?

- En fait, je suis venue apporter mon soutien moral à mon gendre préféré…

- Je ne suis pas surpris qu’elle soit déjà là, enchaîna René. Mémé Coco est quelqu’un de vraiment bien, une femme dynamique et impulsive, qui aime la vie même si elle ne fait pas très attention à sa santé… Vous pouvez l’appeler par son prénom, vous savez !

Puis il répéta à l’attention de Blake ce qu’il avait dit à Colette au téléphone et qui avait décidé sa belle-mère à passer ces quelques jours avec lui.

- Voilà, Blake… Vous savez tout. Je pensais que je me faisais peut-être des idées, mais après cet accident… maintenant… je ne sais plus trop quoi en penser…

- Vous en avez parlé à la police ? demanda Blake.

- Pour leur dire quoi ? répondit René en haussant les épaules. Ce ne sont que des suppositions. Tout cela ne repose sur rien de concret. Ils me prendraient pour un fou…

- Il y a tout de même cet accident ! Ça, c’est du concret ! s’exclama Colette.

- Bien sûr, soupira René. Un inspecteur de police est passé me voir. L’inspecteur Fontaine, je crois. Il n’avait pas l’air très inspiré par l’affaire. 

Il leur relata les propos de l’inspecteur.

- Enfin, c’est tout de même incroyable ! explosa Colette. Un maniaque du volant joue au stock-car avec ta Mazda, manque de t’envoyer dans l’au-delà, disparaît sans laisser de trace… et ça les laisse de marbre ? Qu’est-ce qu’il leur faut, bon sang ? Un meurtre ? 

Colette se mordit les lèvres. Ça lui avait échappé.

René ne sembla pas avoir relevé et calma la colère de sa belle-mère.

- Il faut voir le bon côté des choses, remarqua-t-il avec un triste sourire. Je vais avoir tout le loisir de me consacrer au projet qui me tient à cœur.

Il leur raconta avec entrain ce qu’il avait découvert, par hasard, dans le grenier de son amie Bertille de Sainteonge quelques temps plus tôt et le projet qui avait germé dans son esprit. Au fur et à mesure qu’il parlait, ses joues s’empourpraient et son regard se mettait à pétiller.

- Pour l’instant, personne, ou presque, n’est au courant. Surtout pas Bertille, d’ailleurs. Elle pousserait de hauts cris si elle savait. Bref… je vais avoir le temps de m’y consacrer maintenant. J’ai donc décidé d’aller passer ma convalescence à Sainte-Thérèse, où j’ai souvent eu la chance de passer quelques jours de vacances en chambre d’hôte dans une merveilleuse demeure… J’ai sympathisé avec la maîtresse de maison, Bertille. C’est ainsi que nous sommes devenus amis. Bertille et sa mère seront ravies de me chouchouter un peu. Et j’avoue que j’en ai besoin après ce qui s’est passé. 

Il rajouta en faisant un clin d’œil en direction des béquilles appuyées contre le mur, à côté de son lit :

- Et puis, avec mes béquilles, on aura pitié du pauvre infirme que je suis. Je pourrai plus facilement obtenir les informations que je cherche. 

Ils rirent de bon cœur, ce qui acheva de détendre l’atmosphère, et parlèrent de choses et d’autres. Avant de partir, Blake proposa d’emmener René à la gare le lendemain.

Il accepta avec empressement.

Blake se tourna vers Colette :

- Et vous ? Qu’allez-vous faire ?

- Oh… Je crois que je vais visiter le Vieux-Port...

Blake prit congé.

Mue par une subite impulsion, Colette se redressa soudain.

René lui demanda :

- Que t’arrive-t-il ?

- Rien… J’ai simplement oublié de demander quelque chose à Blake. Je reviens tout de suite.

Sans lui laisser le temps de poser la moindre question, elle quitta la pièce et rattrapa Blake au bout du couloir. En entendant Colette débouler à sa suite, il se retourna.

- Ecoutez, Blake… je n’ai rien voulu dire devant mon gendre. J’ai déjà suffisamment gaffé tout à l’heure… Mais je suis réellement inquiète. Cette histoire ne me dit rien qui vaille. J’ai un mauvais pressentiment, avoua Colette qui n’était pourtant pas d’un naturel anxieux. Croyez-moi, mon intuition ne me fait jamais défaut. Je voudrais bien éclaircir certains points. J’ai l’intention de mener ma petite enquête sur les lieux de l’accident. J’arriverai peut-être à apprendre quelque chose. C’est pour cela que je n’ai pas proposé à mon gendre de l’accompagner tout de suite à Sainte-Thérèse.

- Pour tout vous avouer, concéda Blake, je ne suis pas non plus franchement rassuré. Peut-être pourrions-nous unir nos efforts ? Je devrais pouvoir obtenir des informations de mon côté. Aujourd’hui j’ai plusieurs rendez-vous, mais je peux me libérer demain. Nous pourrions déjeuner ensemble ?

- Parfait !

- Que diriez-vous du Champlain ? Je connais bien le maître d’hôtel. Il nous réservera une table sans problème.

- Cela me convient tout à fait, conclut Colette qui s’amusait de l’opportunité qui lui était offerte de goûter à la cuisine de l’un des meilleurs restaurants de Québec, même si le côté snob du lieu était plutôt de nature à la rebuter.

 

Après le départ de Blake et Colette, René trouva tout à coup la chambre bien triste. Il alluma la radio et la régla sur Radio-Canada. A dix-neuf heures, le jingle annonça le début d’une émission consacrée au Prix Goncourt. L’animateur présenta les trois invités : un critique littéraire, Emmanuel Dubroy-Deshayes, un écrivain, Jean-René Duffour, candidat malheureux en 1999, et Alain Viguern, l’auteur d’un ouvrage analysant le phénomène marchand lié au Prix Goncourt.

René écoutait le débat avec attention. L’oncle Paul, fondateur des Editions Durandier, avait un livre en compétition cette année. Il était même cité comme favori.

L’oncle Paul était un vieil ami de la famille Sainteonge, surnommé ainsi en référence au héros du journal Spirou, ce narrateur bienveillant fumant son éternelle pipe qui contait dans l’hebdomadaire de si extraordinaires aventures.

C’est lui qui avait réussi à inculquer à René le goût de l’écriture en dépit de son aversion prononcée  pour la chose écrite. René était l’un de ses plus fervents supporters.

Les intervenants étaient entrés dans le vif du sujet :

- Le Prix Goncourt est une manne pour une maison d’édition. C’est aussi très important en termes de notoriété. 

L’animateur, Patrick Lenhart, jouait les candides :

- Le simple fait, pour un éditeur, de figurer dans la présélection n’assure-t-il pas, d’office, de bonnes ventes ?

- La prime va au vainqueur, répondit Alain Viguern. Le Goncourt bénéficie d’une grande couverture médiatique. C’est l’assurance, pour l’éditeur, de réaliser un gros tirage. Pour les autres romans, si la présélection est un "plus", elle ne garantit pas la réussite commerciale du livre.

L’animateur passa la parole au romancier :

- Jean-René Duffour, vous faisiez partie de la présélection en 1999, mais vous n’avez pas obtenu le Prix. Combien d’exemplaires avez-vous vendu de votre roman en compétition, Terre rouge ?

- Environ quatre-vingt-cinq mille exemplaires…

- Cela montre qu’un roman n’a pas besoin d’un prix pour bien se vendre, commenta Alain Viguern. Le bouche-à-oreille, la qualité du livre et la réputation de l’auteur seront toujours les meilleurs arguments commerciaux… 

Le débat se poursuivait. L’animateur en vint à l’aspect qui intéressait le plus René :

- On parle beaucoup en ce moment du livre d’un jeune auteur inconnu, Kaji Terzieff, La vérité est au fond du puits. On le donne parmi les favoris. Il règne un parfum de mystère autour de celui-ci. Personne n’a encore pu le rencontrer à ce jour. Les Editions Durandier entretiennent un secret total autour de lui. Est-ce que ce ne serait pas là, et ma question s’adresse plus particulièrement à vous, Alain Viguern, un formidable coup publicitaire ?

- Le fait que l’on parle beaucoup d’un roman dope forcément les ventes. Mais si un livre est bon, il se vendra de toute façon… Alors, "coup de pub "… peut-être ! L’avenir le dira… 

Le débat touchait à sa fin. L’animateur annonça le thème de la prochaine émission… René coupa le son de la radio, pensif. Sacré oncle Paul ! Il allait encore tous les mettre dans sa poche…


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