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Le Message


Kasei




Published by Kasei at Smashwords


Copyright 2002 Kasei




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Ce livre existe également en version papier.




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Chapitres


I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

Epilogue




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A Bruno, pour son aide des premiers moments




Chapitre I




Sur Terre, 8h30 du matin.


Une fois de plus, l’abeille s’apprêtait à quitter le doux confort de la ruche. Si nombre de ses sœurs dormaient encore, d’autres étaient à l’ouvrage depuis longtemps, et beaucoup avaient déjà rejoint les airs ; mais notre petite abeille était encore tout engourdie, et c’est à peine réveillée qu’elle préparait son envol.

Lentement, délicatement, elle lissa ses longues antennes, sans lesquelles, elle le savait, elle serait à jamais perdue dans le vaste monde. Puis, avec une précaution infinie, elle fit jouer ses deux paires d’ailes, si fines, qui allaient la faire voler, tout au long de son voyage, sans jamais cesser de battre.

L’abeille prit son élan ; une, deux…elle était partie.


Peut-être vous demandez-vous quelle espèce de fleur cette abeille pouvait bien aller butiner. Mais peut-être aussi vous demandez-vous en quoi cela pourrait bien vous intéresser, et vous auriez raison. Quoi qu’il en soit les abeilles ne butinent plus les fleurs, mais les renseignements.

En effet, depuis que les hommes savent comment synthétiser le miel (et le leur est meilleur, comment un insecte pourrait-il surpasser un humain ?), les abeilles ont dû se recycler, faute de travail utile à qui que ce soit. Elles ont donc été mutées dans le service de sécurité de la Société, chargées de surveiller les milliards d’humains de la planète, rapportant tout ce qu’elles voient et entendent au Réseau Informatique, qui analyse ces données pour la sécurité de chacun.

En outre, comme les abeilles préféraient parcourir les champs, on les a quelque peu robotisées. Plus pratique.


Mais la petite abeille, maintenant tout à fait éveillée par l’air frais du climatiseur de l’immeuble dont elle et ses sœurs assuraient la surveillance, n’était pas triste d’être un robot. Au contraire ! Elle savait que les renseignements qu’elle transmettait au Réseau Informatique auraient permis à ce dernier de repérer le moindre individu susceptible de nuire à son prochain, pour peu que quelqu’un soit assez fou pour enfreindre l’une des règles qui faisaient de la Société le meilleur des mondes pour tous. Et la petite abeille était fière de se savoir utile, et de contribuer au bonheur des Citoyens, en leur conférant cet extraordinaire sentiment de sécurité qu’ils chérissaient tant.

De plus, être faite en partie de pièces métalliques (en partie seulement, elle n’était tout de même pas une machine dénuée de vie !) lui procurait d’autres avantages. Tout en effectuant le tour du grand hall de l’immeuble, par où venaient travailler les humains, elle pensait : « Huit heures quarante-cinq. Les abeilles mellifères, mes ancêtres, pouvaient-elles aussi écouter la radio ? »


« … et maintenant, une grande nouvelle de l’Equipe Missionnaire en Amérique du Sud : à compter de ce jour, la Société est universelle sur la planète ! En effet, les derniers sauvages, qui vivaient jusqu’à présent dans le délabrement le plus complet aux fins fonds de la forêt amazonienne, ont enfin pu être contactés. Les pauvres hères n’avaient même pas connaissance de la grandeur de notre Société, et n’auraient jamais imaginé qu’il pût exister meilleur monde que le leur ! Quelle vie rudimentaire ! Heureusement, un groupe de missionnaires, après moult périples à travers la forêt (l’opération aura en outre servi à renforcer nos réserves de bois), a réussi hier à établir le dialogue avec les sauvages, les mettant au fait de l’actualité mondiale la plus récente. Et c’est sans hésiter que ceux-ci (désormais Citoyens à part entière) ont rejoint les rangs de la Société, après avoir reconnu la supériorité de cette dernière sur toute autre forme de civilisation. Leur contribution à l’unification de notre monde, par ailleurs, se fera par le défrichage plus que nécessaire de la région, en vue de l’instauration d’une nouvelle mégalopole où ils pourront, enfin, se sentir pleinement humains !

Bientôt la suite de l’actualité, après une courte pause publicitaire… »


La nouvelle fit chaud au cœur électronique de l’abeille. Plus rien ne pourrait dorénavant ébranler la Société, aboutissement logique et parfait de toutes les anciennes grandes civilisations de la planète !

Mais ce n’était pas tout : elle avait du travail. Elle fit une dernière fois le tour du hall d’entrée, pour s’assurer que tout était normal. La grande porte, par laquelle les humains entraient à intervalles déterminés (pour éviter une trop forte affluence), était gardée par deux hommes de la Sécurité, dont la prestance et la carrure garantissaient aux employés une parfaite sérénité tout au long de leur journée de travail. Au centre du hall, passée la conciergerie électronique qui délivrait absolument tous les renseignements que l’on pouvait désirer, se trouvaient les grands haut-parleurs radiophoniques, qui débitaient présentement leurs messages publicitaires, informant les Citoyens sur leurs nouveaux besoins. Tout était calme de ce côté-là ; les humains arrivaient en petits groupes d’une vingtaine d’unités, écoutaient la radio durant quatre minutes, puis se dirigeaient vers le fond de la pièce, où escaliers et ascenseurs étaient employés selon la répartition effectuée par l’Ordinateur Central, visant notamment à éviter tout excès de poids dans les installations, ou à soulager les jambes d’un travailleur particulièrement sollicité. Le système était simple : le soir, avant son départ, chaque humain était informé, par courrier directement dans son bureau, des horaires auxquels il devrait prendre soit un ascenseur, soit les escaliers.

Et c’est à côté de ces derniers que se trouvait la Ruche de Surveillance de l’abeille. Certaines de ses sœurs décollaient actuellement vers les étages inférieurs, où étaient effectués les travaux les plus élémentaires. La petite abeille, quant à elle, était contente d’avoir été envoyée vers l’Ordinateur Central, tout en haut de l’immeuble, car les ouvriers des niveaux inférieurs avaient des tâches trop simples pour jamais s’écarter des consignes ; en outre, c’était parmi eux que les humains modifiés étaient les plus nombreux.

Elle commença donc son ascension, volant dans les cages d’escaliers par-dessus les têtes de tous ces gens qu’il fallait surveiller ; elle allait inspecter rapidement chaque étage avant de prendre position dans celui de l’O.C.


L’immeuble était relativement petit : vingt étages seulement. L’abeille savait qu’il appartenait à la Direction, et que les Citoyens y travaillant s’occupaient de la transmission d’ordres divers ; mais elle n’avait aucune information précise sur la nature de ces ordres ou sur leur importance. « Je connais tout ce qu’il me faut pour pouvoir me rendre utile, se répétait-elle. Ça me suffit. »

Quant aux humains, chez qui la sagesse de ce slogan avait souvent transformé celui-ci en véritable leitmotiv, ils étaient « classés » à l’intérieur du bâtiment selon une sorte de hiérarchie qui leur évitait d’avoir connaissance d’informations inutiles : dans les étages les plus élevés, on trouvait les Citoyens occupant un poste important, qui recevaient beaucoup d’argent mais étaient en contrepartie surchargés de travail ; tandis que dans les premiers niveaux étaient installés les bureaux d’humains moins occupés, aux activités moins décisives.

Et c’est en observant cette répartition des individus par les travaux qui leur étaient confiés, en traversant ces empilements successifs de bureaux où les humains dirigeaient, obéissaient, s’activaient dans tous les sens pour le bien de leur communauté, la Société, que la petite abeille se mit à penser que, finalement, l’immeuble ressemblait étrangement à sa ruche.

« Tout comme nous, les humains ne comptent pas en tant qu’individus. Un humain seul n’aurait aucune chance de survie, il serait totalement impuissant, sans les autres Citoyens. Comme pour les ouvrières, seule importe la tâche à effectuer, pour le bien de la communauté. »

Fière de cette audacieuse comparaison, elle se mit à regarder les travailleurs qui défilaient sous ses yeux sous un jour tout à fait nouveau. Elle ne se contentait plus de les observer pour leur sécurité ; elle essaya d’analyser ce qu’elle voyait, de comprendre ces humains, si semblables à elle-même comme elle venait de s’en apercevoir.

« En fait, la principale différence entre leur espèce et la nôtre doit tenir du fait que notre sens de la collectivité est inné, tandis que les humains ont besoin d’une longue éducation, cogita-t-elle. Apparemment, leur principal système éducatif réside dans ce qu’ils appellent la télévision. Il paraît d’ailleurs que la télévision est capable de leur faire accepter absolument n’importe quoi ! Heureusement pour eux, ils ont su, pour le bien de tous, remettre la responsabilité des programmes à un service spécial de la Société ; au moins, ils peuvent être sans craintes sur le bien-fondé de ce qu’ils regardent. »

Et l’abeille de poursuivre son ascension. Elle venait d’atteindre les derniers étages, ceux, donc, des dirigeants importants. Pourtant, à les regarder, il aurait été bien difficile de les distinguer au milieu d’employés plus anodins. Même style vestimentaire, même langage… Seuls leur rythme de travail et la difficulté de celui-ci laissaient entrevoir leur aisance. Et s’ils étaient riches, c’était parce que la Société avait décidé de les placer à ces postes clés, de par leurs qualités et aptitudes naturelles, pour servir au mieux…

« Pour servir quoi, en définitive ? s’interrogea l’abeille. Nous, nous servons la Reine, qui assure la continuité de la colonie (elle synthétise même nos pièces électroniques !). Mais que servent les humains ? Ils ne peuvent être dirigés par un autre membre de leur espèce, non : notre reine est différente génétiquement, et c’est ce qui lui confère son importance ; or, tous les humains sont pareils. »

La question laissa l’abeille perplexe. Elle avait d’ailleurs vaguement conscience de s’écarter de son travail : ce n’était pas du tout son rôle de s’interroger de la sorte. Mais cela ne gênait personne, après tout, non ?

« La Société des Citoyens a-t-elle un but qui m’est inconnu ? Ou, les humains travaillent-ils pour les machines ? Il existe peut-être un Enorme Ordinateur Central Ultra Puissant qui tire les ficelles, imagina-t-elle, délivrant ordres et plans de travail, via le Réseau Informatique, aux milliards d’humains de la planète. Pourquoi pas ? Cela ne semble pas si improbable. »


A propos d’Ordinateur Central, elle était enfin parvenue au sommet de l’immeuble. Et si la machine qu’elle avait sous les yeux ne contrôlait pas l’ensemble de l’humanité, la pièce dans laquelle elle se trouvait n’en était pas moins fort impressionnante.

C’était une vaste demi-sphère, de quatre-vingt mètres de diamètre, aux murs d’un noir d’encre, sans la moindre fenêtre ; une lumière bleutée émanait d’un unique gros néon, qui faisait tout le tour de la salle, deux mètres au-dessus du sol. Cependant, les écrans des quelques quatre cents terminaux, répartis en cercle juste en dessous, diffusaient une lueur fantomatique qui aurait permis à chacun de poursuivre ses activités en l’absence d’autre lumière. En plus de ces énormes écrans, qui atteignaient un mètre en largeur, les terminaux se composaient également d’un petit clavier standard et d’une tablette pour la reconnaissance des empreintes digitales qui permettait, en un temps record, l’identification de l’utilisateur du poste, afin de lui transmettre les informations lui étant personnellement destinées.

Ces informations, pour la plupart des ordres complémentaires à ceux que le Réseau Informatique faisait parvenir aux humains dans leurs bureaux, étaient envoyées vers les terminaux par l’Ordinateur Central, qui trônait majestueusement au centre de la pièce. C’était une sorte de cube, noir, bardé de connexions, de petites puces argentées et de conduits de rafraîchissement qui luisaient du même bleu que le néon. Et en plus des terminaux, cet étrange cube s’occupait également de tout ce qui était situé au-dessus du cercle de lumière. En effet, tout le haut de l’énorme demi-sphère que formait la pièce était son domaine, une immense installation holographique avec laquelle il pouvait édifier, représenter et schématiser (et ce sous toutes les dimensions) une gigantesque vision d’ensemble des œuvres effectuées au sein de son bâtiment.

Et c’est au milieu de graphiques en trois dimensions de toutes sortes et de toutes les couleurs, suivant un fantastique parcours du combattant jonché de pyramides des âges écarlates tourbillonnantes, de courbes lumineuses jaillissant de toutes parts pour indiquer l’inflammation d’indices qui pouvaient à tout moment s’afficher droit devant elle, de globes terrestres ensorcelés qui tournoyaient dans les airs comme autant d’étoiles filantes, de représentations phosphorescentes de l’immeuble qui se dédoublaient à l’infini, hallucinations effrayantes que seule la folie la plus pure aurait dû pouvoir susciter, que la petite abeille se frayait un chemin, pour rejoindre trois de ses sœurs effectuant une ronde au-dessus de l’O.C.

Il est vrai qu’elle aurait très bien pu passer au travers de tout ce bric-à-brac insensé, mais bon…


Une fois réunies, les quatre abeilles se répartirent les tâches ; la nouvelle arrivante allait devoir réaliser des cerces parallèles au sol, à deux mètres cinquante au-dessus de lui, avec comme centre l’O.C. et d’un rayon égal à la moitié de celui de la pièce. En bref, elle allait tourner en rond… Mais la petite abeille aimait bien faire des cercles, d’autant que ce parcours simple lui laissait tout loisir pour son nouveau passe-temps : la réflexion.

« Pour commencer, pensait-elle en observant la myriade de Citoyens qui défilait sous ses pattes, en quoi les humains nous sont-ils supérieurs ? A question facile, réponse facile : Les humains sont supérieurs à toute autre forme de vie par leur intelligence hors du commun. Cependant, qu’entend-on par « forme de vie » ? Car, après tout, je suis reliée au Réseau Informatique, … »

Premier tour de la pièce.

« … et mon cerveau électronique est capable d’opérer n’importe quel calcul des milliers de fois plus rapidement que le cerveau biologique des humains ; et si j’en avais besoin, j’aurais instantanément accès à la plus grosse banque de données de la planète : j’ai donc potentiellement plus de facultés et de connaissances qu’eux. Même les humains robotisés n’ont pas de telles capacités : ils sont en effet semblables… »

Deuxième tour.

« … en tous points à un Citoyen normal ; seule leur endurance est accrue. Pourquoi alors travaillons-nous pour la Société des humains ? Pourquoi tous les animaux survivants travaillent-ils pour eux ? Il est vrai que, même si ce travail nous satisfait pleinement, nous n’avons guère le choix. Par exemple, si un chien (électronique, cela va de soit) s’écartait de sa tâche de réconfort… »

Fin du troisième tour.

« … et d’assistance auprès de l’homme, s’il lui venait à l’esprit de s’occuper, disons, de considérations politiques : son cerveau, fonctionnant alors à un régime beaucoup plus élevé, émettrait une grande quantité d’ondes diverses ; ces ondes seraient alors détectées par un capteur spécial, qui permet que tout chien ayant d’absurdes vocations de philosophe soit désactivé sur-le-champ. Je me demande d’ailleurs s’il en est de même avec… »

Le robot de nettoyage surgit de sa cavité murale pour récupérer le corps sans vie de l’abeille. La salle devait rester propre, et une fois de plus il allait pouvoir prouver à la Société que son efficacité était inégalable ! Dès la désactivation de l’abeille de surveillance par le Réseau Informatique, il avait reçu de ce dernier une série d’informations lui permettant d’agir au mieux ; il avait notamment connaissance du point précis occupé par l’abeille lors de sa chute, et des capteurs lui permettraient de détecter toute pièce électronique se trouvant à proximité.

Il se rua vers son objectif, s’apprêtant à le saisir de ses deux bras télescopiques, longs colliers de perles terminés par une pince aspirante, qui allaient déposer le cadavre dans l’incinérateur situé sur son dos. Le robot fonçait de toute la vitesse de ses quatre pattes à ressorts, quand… Problème ! Il venait de s’apercevoir que l’abeille, au lieu de venir souiller le sol dont il assurait la parfaite propreté, était restée accrochée sur l’épaule d’un humain, qui, ne se doutant de rien, traversait la salle à grands pas.

N’allait-il pouvoir se rendre utile à la Société ? L’impureté que constituait le corps de cette maudite abeille ne pourrait-elle être éliminée ? Il restait encore une possibilité… oui ! Le robot ne pouvait se résoudre à rentrer bredouille. Il se dirigea vers l’un des pieds de l’humain, qui poursuivait son chemin en toute insouciance. S’il savait qu’il véhiculait une impureté ! Mais celle-ci allait être détruite : le robot allait se servir de ses pinces pour gravir la jambe de l’homme, puis activer les ventouses situées sous ses pattes pour atteindre l’épaule, et enfin, l’abeille. Il grimpa donc sur la chaussure, assura fermement sa prise sur la cheville, et pinça le pantalon auquel il allait se suspendre, quand soudain la jambe cessa d’effectuer son mouvement régulier de balancier, pour se déplacer d’une façon totalement désordonnée qui faillit bien faire tomber le robot.


En effet, le propriétaire de cette jambe au comportement quelque peu suspect était plutôt surpris de voir un robot de nettoyage, habituellement une tranquille boîte grise montée sur ressorts se déplaçant nonchalamment le long du plancher, montrer autant de fougue à vouloir s’approprier un membre auquel, on le comprendra, l’humain était particulièrement attaché.

Il se mit donc à secouer son pied en tous sens, jusqu’à ce qu’enfin, au prix d’un violent effort, le petit robot trop effronté soit projeté dans les airs (il n’avait d’ailleurs pas lâché prise, non, jamais il n’aurait faibli dans sa tâche ; seulement, le pantalon avait craqué…). Et c’est après un long vol plané qu’il vint se fractionner en mille morceaux contre le cube noir de l’Ordinateur Central. Toutes les pièces métalliques constituant le robot se détachèrent sous le choc, et l’une des fines perles qui formaient les bras télescopiques fut projetée à l’intérieur même de l’O.C. par une des petites trappes d’aération situées sur le dessus du cube.

La petite perle métallique ricocha contre les innombrables composants de la machine, puis vint finalement se loger en douceur contre une grosse puce électronique. Et, avant que les services de protection internes de l’ordinateur ne désintègrent l’intruse, agissant encore plus vite que le second robot de nettoyage qui avait en un tour de main fait disparaître toute trace de son confrère (morceau de pantalon compris), la petite perle eut le temps de mettre en contact deux des fines pattes d’or de la puce, provoquant un court-circuit extrêmement bref, mais non sans conséquences.

En effet, dans l’immense chaîne de données de l’ordinateur, dans cette succession interminable d’informations binaires, un « un » fut changé en « zéro ». C’est assez minime, comme conséquence, direz-vous. Certes. Mais cela suffît pour que sur l’un des quatre cents terminaux de la salle, un « quatre » soit changé… en « trois », et ainsi une heure de service se trouvait avancée de dix minutes. Et à partir de là, tout pouvait arriver.


*

* *


Avant-dernier étage, bureau Z992. Une pièce plutôt petite, mais confortable et pratique. L’homme qui pianotait à l’ordinateur était un des très haut dirigeants de l’immeuble. Il venait d’achever son déjeuner et avait délaissé son chariot-repas, abandonné dans un coin derrière la porte, pour se consacrer à un pénible et lassant (mais ô combien important !) travail : il devait notamment décider vers qui les données qu’il avait sous les yeux devaient être acheminées, soit vers le Réseau Informatique pour des utilisations trop pointues pour lui être confiées, soit vers des Citoyens qu’elles concernaient, directement ou non.

Le très haut dirigeant accorda néanmoins un œil à sa montre : « 13h34, lut-il. Mon assistant va venir chercher le chariot à quarante-cinq ; autant dégager la porte dès maintenant avant d’achever ces transmissions. » Il commença à se dégager de son fauteuil, quand…

13h35. La poignée tourna dans la porte (une des rares portes « à l’ancienne », reste d’une mode étrange dans le mobilier). Surpris, l’homme se dirigea vers cette dernière (« Personne n’est censé entrer maintenant ! ») qui, après s’être trouvée bloquée par le chariot-repas, s’ouvrit violemment, lui envoyant celui-ci en travers du corps. L’homme fut projeté en arrière, s’affalant contre son ordinateur, heurtant le clavier de son bras droit.

Et quand il se releva, péniblement, se fut pour s’apercevoir qu’une série d’informations avait été envoyée vers le Citoyen auquel elle se rapportait ; le contenu tout comme le matricule du destinataire n’apparaissait plus à l’écran, mais le très haut dirigeant, s’il était profondément choqué par le côté imprévu de l’événement et par une douleur persistante à l’estomac, ne conférait à cette transmission hâtive (effectuée probablement, après tout, vers la bonne adresse) qu’une importance minime.

Erreur : le Message venait d’être envoyé.




****




Chapitre II




Le matin du même jour, ailleurs.


Le texte allait s’afficher sur l’écran de son ordinateur : un nouveau problème qu’il lui faudrait résoudre. Il s’attendait à tout et n’importe quoi ; il pouvait avoir à préparer une campagne de publicité alimentaire comme écrire des messages servant à haranguer la foule lors de défilés militaires, mais l’important, et ce pourquoi il était payé, c’était les phrases fortes, les slogans.

Après diverses informations de routine, son « ordre de mission », comme il l’appelait parfois (sans jamais cependant se prendre au sérieux), apparut dans un coin du grand moniteur installé sur le mur.


« objet : hausse des taxes

cible : toute la population de la ville n°6, région Ouest.

problème : risque d’incompréhension de la part de certains contribuables

votre travail : rendre la population consentante en tous points ; personne ne doit avoir le moindre doute sur le bien-fondé de l’augmentation »


Il n’y avait d’ailleurs aucun doute à avoir : la Société n’avait pas l’habitude de lever des impôts à torts et à travers. Mais certains Citoyens devaient parfois être pris avec des pincettes pour les questions d’ordre monétaire ; un défaut d’éducation, peut-être ?

Enfin… La tâche était loin d’être ardue. Classique, en quelque sorte : il suffirait de faire appel à l’engouement pour la Société, quant à lui absolument universel. Heureusement.

Machinalement, mû par plusieurs années d’habitude, il tapa sa réponse. Seul le message destiné directement à la population concernée lui était demandé ; le Réseau s’occuperait lui-même des problèmes liés à sa diffusion (si toutefois il était accepté ; il ne devait pas être le seul à travailler sur la question).


« Impôts : quitte ou double !

Voulez-vous cesser de payer vos impôts, et garder vos sous pour votre propre et unique intérêt ?

Désirez-vous au contraire verser deux fois plus d’argent à la Société, et contribuer à la grandeur de VOTRE civilisation ?

Désormais, vous avez le choix !

Votre argent, plus pour vous, ou plus pour tous ? »


Avec cela, tout le monde verserait ses impôts, il le savait, l’individualité ayant depuis longtemps été reconnue comme la tare qu’elle était ; et quand la population apprendrait que les taxes ne seraient augmentées que de 50% nul n’émettrait la moindre réticence. S’il était diffusé (et les lieux de diffusions ne manquaient pas : télé, radio, montres, portes, la pub était partout), son texte aurait l’effet voulu.

Cependant, l’auteur de ce message était tout, sauf un manipulateur. Il aurait pu aisément faire de la foule son jouet, la contrôler dans tous les domaines ; mais (était-ce parce qu’il était rarement seul sur un projet, ou plus simplement qu’il ne voyait pas la moindre raison d’aller à l’encontre des objectifs de la Société, et par là du bien de tous ?), le poste qu’il occupait ne le rendait nullement supérieur aux autres.

C’était un Citoyen, par ce en tous points semblable aux milliards d’êtres humains de la planète.


L’homme qui travaillait ainsi sur son ordinateur, seul dans son bureau (le travail n’avancerait pas plus vite à deux), cet homme s’appelait Io. Mais un nom n’a aucun sens, il ne signifie rien ; si jamais on vous demandait qui il était, répondez : matricule BTCR 7563 V 0021, on saura alors tout sur lui. Si malgré tout vous trouvez cela un peu trop long (on finit pourtant par s’y habituer), faites comme tout un chacun dans son immeuble, usez d’un diminutif : appelez-le 21.

Et 21, donc, était fier et satisfait de sa non-unicité : il était comme tout le monde. Pour l’instant.


Il exécuta quelques autres commandes (deux pubs électroménagères, une campagne d’info sur les W.C. publics et la relance de la mode pour les cheveux multicolores, les coiffeurs ayant prévus une légère baisse de leurs chiffres d’affaires), quand la radio annonça midi.

Elle était très souvent allumée (par qui ? Le Réseau sans doute, il n’y avait pas de bouton) et débitait de la publicité à longueur de journée. Rentabilité maximum : tout en travaillant, il était ainsi au courant d’un tas de choses, contribuait à l’essor du système publicitaire (son job, après tout) et trouvait sources d’inspiration à profusion.

La radio par ailleurs s’éteignit (après l’avoir prévenu qu’il trouverait de nouvelles pâtes succulentes à la cantine), le bureau se vidant pour quelques temps : 21 allait manger.


La cantine se trouvait dans un bâtiment très proche par lequel on accédait via un passage donnant au premier sous-sol. L’immeuble de restauration servait à tous les travailleurs des alentours : chaque étage abritait la cantine d’un bâtiment spécifique ; détail architectural surprenant, il était presque entièrement construit en matières transparentes, si bien que sous certains angles on pouvait voir totalement au travers avec une netteté rarement égalée.

21 se rendit au septième, où déjeunaient ses collègues. Presque tout son immeuble abritait des emplois semblables au sien, un tel regroupement des activités permettant un meilleur contrôle de la distribution des informations. Mais de toute façon, à table, on parlait peu du travail.

Il avança dans la pièce, commanda son repas à l’un des nombreux distributeurs, sans oublier les pâtes conseillées à la radio, puis il prit son plateau et s’attabla à l’une des cinq tables communes, qui faisaient toute la longueur de la vaste salle.

Pas de place réservée, on s’asseyait où l’on voulait (le Réseau Informatique régulant les entrées, il y avait toujours pile le bon nombre de sièges) ; peu lui importait aux côtés de qui il mangeait : tous assuraient la conversation, et il ne voyait pas pourquoi il aurait de la préférence pour tel ou tel Citoyen. D’ailleurs, ils se connaissaient tous : en effet, chacun arborait fièrement son matricule à la poitrine.

« Bon appétit, lui souhaita la femme assise en face de lui ; une grande blonde vêtue de rouge : c’était 107.

— Bon appétit, répondit 21.

— J’aime bien le temps qu’il fait, aujourd’hui : on n’est pas incommodé par le soleil, et je crois avoir toujours eu une préférence pour les ciels gris.

— J’ai reçu le bulletin météo tout à l’heure. Il y aura un gros orage, ce soir, précisa-t-il.

— Oh ! Tant mieux. J’adore regarder la foudre, on ne sait jamais sur quel immeuble elle va tomber. Et le ciel sera presque noir, lugubre à souhait. Vive la pluie ! annonça-t-elle en riant.

— Demain, par contre, pas un nuage à l’horizon, il fera beau.

— Chic alors ! Ça nous changera. »

21 s’attaqua à son assiette de pâtes. Comme annoncé, elles étaient délicieuses.

« Vous avez entendu la nouvelle de ce matin sur la forêt amazonienne ? demanda-t-il soudain.

— Oui, bien sûr, affirma 107. C’est vraiment formidable : penser que désormais tous les humains de la planète sont égaux ! Nous sommes tous sous la même bannière : la même civilisation, la même Société !

— Oui, toutes les différences pour lesquelles les hommes se déchiraient autrefois sont maintenant abolies, conclut-il.

— Quand on pense que, quand les hommes étaient encore regroupés par pays, par « nations », ils devaient constamment lutter pour accéder au bonheur. Aujourd’hui, tout le monde est heureux.

— Il n’y a plus aucune raison de lutter. »

La conversation se poursuivit sur divers sujets (les programmes télés, la pub automobile…), puis, chacun ayant fini son assiette, 107 et son collègue se levèrent pour se débarrasser de leurs plateaux-repas. Il était une heure ; aujourd’hui 21 pourrait regarder la télévision pendant la pause. Il regagna donc son immeuble et se rendit au premier étage, où plusieurs postes télés (avec écrans muraux gigantesques) diffusaient généralement les feuilletons réalisés par la branche « détente » des services de la Société. Ces feuilletons, souvent très drôles, servaient en outre à montrer les vices des civilisations humaines du début du XXIème siècle, et le rendaient encore plus satisfait de vivre en son temps, parmi la Société merveilleuse.


A deux heures, il reprit son travail. Un après-midi normal, passé à jongler avec la publicité. Il ne se posait qu’une seule question : pourquoi, quand il quittait son bureau, n’avait-il pas sur toute cette pub un regard différent de celui des autres Citoyens, lui qui la créait ? Il ne parvenait pas à trouver de réponse satisfaisante, mais il conférait à cela une certaine magie : alors même que son travail pouvait lui donner sur la publicité des jugements plus spécifiques, celle-ci avait sur lui le même impact que sur absolument tout le monde, et il restait à jamais frère avec toute l’humanité.

A jamais ? S’il savait… En tout cas, des questions, il allait s’en poser bien d’autres, peut-être moins « magiques ».



21 était rentré chez lui. En bus. Après s’être débarrassé de son manteau, il se servit une tasse de café et alluma son ordinateur. Quel courrier avait-il reçu ?

Il y avait, comme partout, des abeilles de surveillance dans son immeuble de travail. Aujourd’hui, elles s’étaient bien évidemment comportées de manière tout à fait normale. Mais, comme vous le savez, pour une autre abeille, une toute petite abeille, ce ne fut pas vraiment le cas.

Et 21 avait sous les yeux le Message.



Pendant un long moment, il resta là, sans bouger, figé devant son ordinateur. Il ne pensait pas, ne parlait pas. Mais ses yeux ne pouvaient se détourner du Message. Tellement… inattendu.

Une éternité passa…

Petit à petit, son cerveau se remit à fonctionner, lentement. La stupéfaction laissait progressivement la place à l’incompréhension.

« Qui ? COMMENT ? POURQUOI ? »

Pas de réponse, évidemment. Une deuxième éternité passa…

Décidément, quelque chose ne tournait pas rond : pour la première fois, 21 se sentait seul. Il est vrai qu’il y avait rarement quelqu’un d’autre que lui dans son appartement (pour différentes raisons très complexes calculées par le Réseau Informatique, il n’était pas marié), mais cette solitude-là était d’un tout autre genre. Il se sentait changé, profondément. Et par là, il savait que désormais, il était seul : unique.

Il ne ressentait plus aucun attachement à la Société ; la volonté de se rendre utile, si inhérente à tous les humains de ce monde, s’était volatilisée à la vue du Message. Et 21…

« Oh, et puis flûte ! 21,21,21 ! C’est pas un nom, ça ! On a été réduits à des numéros ! Un chiffre dans les banques de données d’un ordinateur, voilà ce qu’est un homme de la Société. Mais je vaux plus qu’un chiffre. Je m’appelle Io, Io et rien d’autre ! »


Le Message exterminateur avait définitivement tué 21. C’est un nouvel homme qui naissait de ses cendres : Io, tout seul face à l’universalité de la Société. Mais il n’était nullement triste ou désemparé : étrangement, il commençait à goûter aux joies de se sentir différent, non-conforme. Une nouvelle vie commençait.


« Dès mes premiers instants, se dit Io en arpentant fiévreusement la pièce, on m’a répété et répété qu’un homme ne pouvait vivre qu’en communauté. On va bien voir ! Je suis seul contre tous maintenant. Je n’ai vraiment pas grand-chose à perdre, en fait. On va essayer de remuer un peu la Société ; tant pis si la détruire mène à pire : il ne peut s’agir du meilleur des mondes qu’elle prétend être. Alors, bouleversons. »

Il venait en effet de s’apercevoir d’une chose : ce détachement brutal de la Société (si improbable en fait) lui avait fait prendre conscience de l’énorme passivité de la vie des humains. Celle-ci était entièrement réglée à l’avance, via tous les ordres qui leur dictaient leur conduite. Et il avait fallut un événement inattendu (l’arrivée du Message) pour que Io réalise enfin.

Il avait connu pour la première fois quelque chose d’imprévu. Il avait alors naturellement souhaité que ce ne soit que le premier d’une longue, très longue série.

Mais tout cela lui donnait quand même un peu mal à la tête : il n’avait sans doute jamais autant réfléchi en si peu de temps. Il décida d’aller se coucher : demain, il aviserait. Et demain serait enfin un autre jour.


*

* *


Profitons donc de son sommeil (fort agité, on le comprendra) pour faire un peu le tour des lieux.

L’appartement de Io était une habitation standard. Tous les humains de la planète ne possédaient pas la même évidemment, mais c’était celle que l’on retrouvait en majorité chez les hommes tels que lui, à savoir célibataires, au revenu moyen, et ayant un travail de type intellectuel (disons plutôt, non-manuel).


Le premier mot qui viendrait à l’esprit d’un visiteur d’un autre temps, en entrant, serait : média. (Si ce visiteur venait d’un futur très éloigné : éléments communicatifs à but influencif non-avoué ; et si le visiteur surgissait du passé : images qui bougent toutes seules partout). Il faut savoir en effet que les progrès technologiques, s’ils ne permettaient pas à l’homme de se télétranslater sur Pluton (trop éloigné, et trop froid), avaient cependant réduit l’épaisseur d’un écran (et donc d’un poste télé) à celle d’une feuille de papier (ces dernières ayant elles totalement disparu).

Aussi, on trouvait des télés absolument partout, les programmes ou publicités diffusés tenant compte de la pièce où l’on se trouvait et de bien d’autres paramètres (heure, taux de fatigue, couleur des yeux…).


En premier lieu, sur la porte. Celle-ci était en effet recouverte d’un grand écran, et ce des deux côtés. Pour entrer, il suffisait d’apposer son pouce sur le petit boîtier de reconnaissance des empreintes : une grande marque de l’alimentation souhaitait alors la bienvenue à l’occupant. Pour sortir, on avait juste à appuyer sur un bouton : on n’entrait pas comme dans un moulin, mais les gens pouvaient sortir librement de l’appartement de Io (diverses compagnies de transport faisant alors connaître leurs services).


Passée la porte, un petit couloir était aménagé, prévu principalement pour le rangement des manteaux et des chaussures (si vous ne pouvez pas supporter la publicité pédestre, un conseil : évitez le chausse-pied, il parle).


Maintenant, le séjour. Io vivant seul, cette pièce était certes vaste, mais surtout polyvalente.

Elle servait de salle de détente, la partie gauche étant entièrement dédiée à la télévision : on y regardait des jeux à loisir, s’y l’on souhaitait se reposer et s’allonger le plafond prenait le relais, et cette portion du séjour était même prévue pour s’isoler, créant un cube parfais où images et sons étaient absolument omniprésents.

Les gens pouvaient y passer des heures, mais le temps passé ici était soigneusement régulé par le Réseau (pour éviter les maux de tête, ou donner aux Citoyens encore plus envie de s’abandonner aux joies de l’écran ?…)

La partie centrale servait à l’absorption de nourriture, savamment préparée par le synthétiseur-cordon-bleu, de la taille d’un four, encastré dans le mur. Une grande table ronde, en simili-bois, accueillait le convive, les assiettes (qui délivraient de précieux conseils culinaires quand elles étaient vides) étant rangées avec verres et couverts dans un vaste tiroir, où la table se débrouillait pour faire la vaisselle.

La partie droite du salon, quant à elle, faisait office de bureau. Toutes possibilités étaient données à Io pour satisfaire ses envies si, le dimanche par exemple, le travail lui manquait. Le discret mais ultra-performant ordinateur qui lui permettait ainsi de se défouler était en outre destiné aux jeux (on pouvait ainsi participer virtuellement aux plus connus des jeux télévisés) et à la connexion au Réseau et à ses divers services (téléphone, web, musique…).


D’ailleurs, à propos de musique, quittons le salon sur la pointe des pieds (Io dort toujours) et ouvrons une autre porte du couloir, donnant celle-ci sur la salle de bain. Le rapport entre la musique et la salle de bain ? Ne me dites pas que vous n’avez jamais chanté sous la douche ! C’est le lieu idéal pour la promotion des nouveaux tubes ; la cabine se transformant en une sorte de karaoké publicitaire, l’eau donnant aux nombreux clips un aspect « carte postale » du plus bel effet…


Et en dehors des W.C. (où la pub laissait le champ libre aux infos, dont l’aspect sérieux trouvait là toute sa place), la seule autre pièce de l’appartement était la chambre à coucher.

Celle-ci était axée sur deux choses fondamentales : un réveil réussi, et une bonne éducation aux règles de la Société. Quand il se couchait, et jusque pendant la première phase de sommeil, l’occupant du grand lit trônant au milieu de la salle entendait, tel un murmure incessant, les différents slogans qui formaient les règles et les lois de la Société. De cette façon ils étaient incrustés à jamais dans sa mémoire, et l’auditeur leur était entièrement ouvert, car, pendant qu’il s’endormait, il ne se demandait guère quel crédit il devait accorder à ce qu’il entendait.

Mais Io, prudent désormais, s’était longuement affairé à obstruer tous les haut-parleurs : plus rien ne réussirait à le rattacher à la Société.

Quant à la réussite du réveil, elle était assurée en moins de cinq minutes : une faible lumière s’allumait d’abord, accompagnée d’un léger carillon. La luminosité s’accentuait ensuite tandis que retentissaient tambours et trompettes.

Le lit se mettait alors progressivement à vibrer, de plus en plus fortement jusqu’à ce que son occupant se retrouve littéralement éjecté (sans douleur cependant) sur le tapis.

Et alors le lit atteignait le summum de l’ingratitude pour ceux qui avaient vraiment du mal à débuter leur journée et qui se seraient bien recouchés (oh, seulement quelques secondes, le temps d’être bien réveillé…) : il se refermait.


Debout !




****




Chapitre III




Subitement, tel un plongeur atteignant enfin la surface, il ré-accéda à la conscience. Horreur : une fois de plus, il s’échappait. Io ne pouvait pourtant le laisser filer entre les mailles de son esprit ! Il poussa sa concentration au maximum et la projeta vers le mince filet qui tentait désespérément d’atteindre les ténèbres. Il ne le laisserait pas faire cette fois-ci ! Au dernier moment, il saisit à pleines mains le bout de la corde brumeuse qui fuyait, infini serpent rejoignant la nuit. Io tint bon, et ramena la corde à lui. Il tira, attira, il en avait de plus en plus…il réussissait !

Mais la brume se fit plus fine, la corde aussi, et soudain elle cassa… Io n’était parvenu à en sauver qu’un maigre fragment, et tout le reste était à jamais perdu.

Il regarda ce qu’il possédait, ce qu’il avait obtenu au prix d’efforts surhumains de concentration et de volonté. Plus rien. Son esprit était vide. Le rêve était parti.

« Ne réussirai-je donc jamais ? cria-t-il. Personne ne peut-il donc se souvenir de ses rêves ? La nuit, ils sont quantités, et au matin, rien ! Dois-je donc définitivement dire adieu à mes rêves ? »

Jamais Io ne se souvenait ; et pour ce qu’il en savait c’était pareil pour tout le monde. Tous les matins, il avait beau s’accrocher aux fantastiques visions de son esprit, le rêve s’évaporait toujours. Mais jamais cela ne lui avait paru si anormal et injuste.


Il s’était réveillé avant l’heure. Il ne savait pas pourquoi, l’appartement étant le silence même ; sans doute son rêve l’avait-il éveillé pour mieux disparaître.

Mais qu’à cela ne tienne ! Il était debout, et plus que jamais décidé à rompre avec le grand Tout. Très guilleret, pensant aux délicieux dangers de sa nouvelle existence, il avala un bol de corn-flakes (lui aussi très enthousiaste), pris une douche et s’habilla.


Il redevint sobre quelques instants, le temps de vérifier la réalité du Message (de toute façon, s’il l’avait rêvé, il ne s’en saurait pas souvenu) et de le mettre virtuellement en pièces, effaçant toute trace de la transmission.

Il profita de ce que l’ordinateur était allumé pour vérifier ses « ordres » de la journée. Tout était comme d’habitude, mis à part le bus qu’il devait prendre. Le Réseau lui « conseillait » en effet de laisser passer celui qu’il empruntait généralement, pour prendre le suivant (qui arrivait une minute trente plus tard). Il en prit mentalement note.


Io marchait vers l’ascenseur. Il le prenait pratiquement tout le temps, une faveur qu’il jugeait assez inhabituelle mais qu’il appréciait néanmoins. Arrivé dans la cabine, il fit demi-tour, attendit trois secondes et reprit sa marche tranquille, en direction cette fois de la sortie de son immeuble.

La première porte s’ouvrit d’elle-même ; il s’interrompit à peine pour apposer sa main sur la seconde, et il était dehors. Ou plutôt à l’air libre, les rues étant séparées des cieux par d’immenses paravents transparents, géantes dentelles tendues entre les bâtiments pour protéger les Citoyens des intempéries. Ainsi la nature ne causait plus préjudice à personne.


Il attendit le bus trente secondes. On lui demandait toujours d’être en avance à l’arrêt. « On ne sait jamais » se dit-il, prenant immédiatement conscience de la nouveauté de cette pensée. Que pouvait-il arriver ? Rien, tant qu’il le souhaiterait.

Il monta dans l’appareil et s’assit sur le siège au-dessus duquel un écran indiquait son matricule. Le bus démarra, à moins que ce ne soit la rue qui reculait ; comment savoir, il n’y avait pas de bruit, et la radio attendait que les passagers soient plus confortablement installés pour se mettre en route.


Io regardait par la fenêtre ; il avait décidé que, cette fois, c’était la route qui bougeait. La rue s’éloignait de plus en plus vite, et la Compagnie des Immeubles semblait avoir décrété l’exode vers l’horizon. Ils fuyaient en file, d’abord au petit trot, puis courant si vite que Io n’en distinguait plus qu’un seul, immobile, un vieillard retardataire qui n’avait plus la force d’accompagner ses confrères dans le Grand Footing du Bâtiment.

Et ce vieillard, mélange des innombrables façades qui avaient aujourd’hui pris la route, établissant par là un nouveau record sur le nombre d’immeubles cherchant à dépasser le mur du son, ce vieillard était bien gris, décidément.

Io se sentait pris de pitié pour ce pauvre infirme, et, s’il se sentait bien incapable d’aider un immeuble à s’enfuir, il se dit qu’il ferait tout pour lui apporter au moins un peu de couleur. « Un jour, rouge sera la marche des immeubles défilant devant la fenêtre des bus ! » Il se demandait néanmoins s’il valait mieux peindre les façades, ou bien les vitres du bus ?


Les bâtisses commencèrent cependant à s’essouffler, le vieillard gris se redémultipliant pour laisser à nouveau les façades se succéder le long de la route.

Celle-ci n’était pas très large, il y avait tout juste assez de place pour que les véhicules puissent se doubler. De larges autoroutes à dix voies auraient offert aux conducteurs plus de confort et de sécurité, mais on ne pouvait laisser le système routier empiéter sur l’immobilier. De fines routes avaient été préférées, et la robotisation des chauffeurs conférait à ces derniers une rapidité et une dextérité sans pareilles.

Les trottoirs, par contre, étaient vastes et permettaient aux passants de déambuler tranquillement devant les vitrines des innombrables boutiques qui occupaient le rez-de-chaussée de la plupart des immeubles, quels qu’ils soient.

Ceux-ci étaient d’ailleurs tout à fait à bout de souffle, la route ayant fui jusqu’à ce que le bus arrive à hauteur de l’immeuble qui constituait la destination de Io.


Ce dernier franchit les portes, si familières, du bâtiment où il travaillait depuis tant d’années. Une vague tristesse l’envahit, qu’il s’empressa de chasser : ce n’était pas le moment de flancher !

Pour quelques instants, il lui fallait redevenir 21. Il se présenta au contrôle, où il fut immédiatement identifié et dirigé vers le premier étage (par les escaliers, cette fois). Là, dans une vaste pièce, il assista avec nombre de ses confrères à une sorte de mini-conférence télévisée où il prit connaissance des résultats et objectifs de son service, du bulletin d’infos, et de la mise en vente d’un nouveau robot-aspirateur absolument formidable.

Il se rendit ensuite (enfin !) dans son bureau, où le travail l’attendait.

« Prudence, cependant ! se dit-il. Vouloir bouleverser le monde ne permet pas n’importe quoi. Travaillons normalement ce matin, ensuite on verra ce qu’on peut faire ». Io tapa donc une nouvelle fois (« la dernière », jura-t-il) les messages publicitaires qui lui semblaient désormais si absurdes.


A midi, il passa à l’action. Comme chaque jour avant d’aller déjeuner, il éteignit son ordinateur. Ce dernier était relié au Réseau par un fil qui disparaissait dans le mur. Une méthode archaïque, mais comme l’utilisateur ne pouvait absolument rien débrancher, elle était jugée sûre. A tort. Io sectionna le câble à l’aide du petit couteau qu’il avait pris soin d’emmener. Il remit la machine en route, inconnu de tous. Il passa plusieurs minutes à parler au micro incorporé au clavier ; puis il transforma le message enregistré de façon à rendre sa voix la plus neutre possible, un rien métallique.

Il sortit alors de sa poche un petit magnétophone qui, une fois relié à l’ordinateur, allait recopier son message sur une puce émettrice, un disque noir d’à peine un centimètre de diamètre. Ceci fait, il rangea le magnéto, déposa avec précaution la puce dans la poche de sa chemise, puis il effaça toute trace de ses activités.

Il se servit ensuite de minuscules fils métalliques et d’un chalumeau miniature pour réparer les dégâts causés au câble de connexion au Réseau : ce dernier n’y verrait que du feu. Du moins pendant quelques temps.


Io n’allait pas manger à la cantine, pas tout de suite, mais une scène s’y étant déroulée lui revint en mémoire.

C’était l’année dernière. Des travaux pour améliorer la distribution de l’électricité, rendus difficiles par le soucis de transparence des murs voulu par l’architecte, avaient considérablement réduit la salle. Les repas s’étalaient sur une période plus large, et ainsi il y avait toujours assez de place, mais les employés de services différents au sein de l’immeuble publicitaire se trouvaient alors couramment réunis à une même table.

Ce jour-là, il s’était retrouvé attablé face à un homme grand et maigre, au regard fatigué et frisant la cinquantaine. Ils discutèrent de façon tout à fait banale, jusqu’à ce que le grand maigre en vienne à parler de son travail. Et quand il se mit à décrire certaines publicités sur lesquelles il était employé, Io se rendit compte, en reconnaissant des textes de sa création, que l’homme qu’il avait sous les yeux était chargé de contrôler, et au besoin de modifier le travail des types de son service, un travail qui le plaçait dans les hauteurs contraignantes de la hiérarchie. C’était son supérieur.

L’événement était tout à fait anodin pour Io, cela ne changerait jamais rien qu’il connaisse la tête de l’homme pour qui il s’affairait quotidiennement.

Mais il se souvenait de son numéro de matricule, grâce auquel il pouvait aisément localiser son bureau, et son terminal dans la salle de l’O.C.


C’est vers cette dernière qu’il se dirigeait ; comme dans la plupart des immeubles de travail, l’Ordinateur Central était situé au sommet.

Cependant, la salle n’était ici ni vaste ni impressionnante. En effet, seuls les dirigeants et quelques rares exceptions se servaient des cinquante terminaux de la petite pièce carrée. Et ici, chaque poste était réservé à un unique utilisateur, dont on avait pris soin d’inscrire très lisiblement le matricule au-dessus de l’écran.

Il n’y avait qu’une seule abeille de surveillance dans la pièce, mais il devait tout de même y faire attention. Il marcha tranquillement vers le terminal de son supérieur, qu’il avait rapidement repéré. Il attendit que l’abeille soit passée au-dessus de sa tête (il n’avait rien à faire ici, mais les renseignements qu’elle récupérait ne seraient analysés que plus tard. Pour peu que l’insecte ne détecte aucun mouvement suspect, il avait encore du temps devant lui), et sitôt qu’elle lui tourna le dos (ou l’abdomen, c’est selon), Io colla sa puce émettrice sur le clavier noir, où elle était presque invisible.

Il fit le tour de la pièce de son pas le plus nonchalant, et sortit finalement. Ouf ! Il devrait quand même se méfier un peu plus de ces damnés insectes électroniques. Dédiés à sa sécurité, certes, mais pour lors il les trouvait plutôt gênant.


La cantine, maintenant. Il s’agissait de repérer ce supérieur providentiel, et de ne plus le lâcher jusqu’à ce qu’il se rende à l’O.C., ce qu’il devrait normalement faire dès qu’il aurait achevé son repas.

Io entra dans la salle transparente. Aïe ! Deux abeilles voletaient parmi les employés attablés. Il n’y avait habituellement pas plus tranquille que cette cantine (la vue saisissante calmait facilement les esprits) et il ne voyait pas ce qui pouvait justifier la présence de deux de ces abeilles électroniques.

Sans doute est-ce que… oui ! Ce n’était qu’un changement de garde, un des insectes se faisant ouvrir la porte pour inspecter d’autres lieux.


Il s’avança plus en avant dans la pièce… Il était là ! Io venait de repérer le quinquagénaire fatigué qui (une chance !) avait fini de manger et venait de se lever ; après s’être débarrassé de son plateau il s’apprêtait à sortir par la porte opposée à celle que venait de franchir celui qui pour lui n’avait jamais été qu’un numéro, 21.

Ce dernier prenait des risques : s’il s’élançait à la suite de l’individu, l’abeille pouvait très bien s’apercevoir qu’il était entré et ressorti sans même prendre le temps de déjeuner, un comportement tout à fait suspect. Mais la salle était pleine de monde et l’insecte électronique n’avait pas semblé s’intéresser à lui…

Tant pis ! il joua sa chance et traversa lentement la salle. La petite bête volante passa au-dessus de lui une fois, deux fois… Que se passerait-il s’il était repéré, au fait ? Il n’en avait pas la moindre idée, mais en tout cas il préférait de loin ne pas se trouver dans l’enceinte du bâtiment quand cela arriverait. Et cela arriverait forcément.

Mais pas pour l’instant : Io avait enfin quitté la pièce. L’homme qu’il suivait précautionneusement semblait bien, comme prévu, se diriger vers l’O.C. Il s’engouffra dans l’ascenseur ascendant.

La machine avait-elle cependant connaissance du nombre de personne devant se trouver dans sa cabine ? Ce serait le comble, s’il était dénoncé par un ascenseur.

Il hésitait, d’autant qu’il ne voulait pas que son supérieur le reconnaisse. En prenant les escaliers, il perdrait trop de temps (et surtout, il serait immédiatement repéré s’il gravissait les marches deux par deux). Il opta pour la cabine suivante. Arrivé en haut, il avait évidemment perdu la trace de l’homme. La salle de l’O.C., (« pourvu que l’abeille ait été relayée »), vite ! Heureusement, son supérieur s’y trouvait, debout devant son terminal, prenant connaissance de ses ordres pour l’après-midi.

Io, la main droite calée dans sa poche contre le petit magnéto, devait agir à la seconde près. Tout en marchant dans la salle, faisant mine de se diriger vers l’unique terminal réservé à son service, il surveillait étroitement, du coin de l’œil, l’homme dont les fonctions haut placées allaient lui permettre de se donner à cœur joie à ce qu’il projetait : le Grand Chamboulement !

Sitôt les ordres lus, une main lente et alourdie par le poids du travail se souleva du clavier, provoquant l’obscurcissement de l’écran.

Io, qui ne guettait que cet instant, enclencha discrètement un bouton du magnéto, et la petite puce qu’il avait déposée parla, comme cela arrivait parfois aux terminaux en cas d’informations de dernière minute.


« Z 9023, appela le petit disque noir, imitant parfaitement la voix synthétique utilisée par le Réseau. Ceci est une Modification Prioritaire de dernière minute. A une heure trente, il vous sera accordé cent vingt minutes de détente télévisée, ceci dû à un taux de fatigue trop important se reflétant dans votre travail. A l’heure dite, vous cesserez vos activités parmi celles vous ayant été attribuées précédemment, puis vous ouvrirez au Citoyen XZTF 8888 I 2675. Vous lui faciliterez l’accès à votre ordinateur : il y effectuera certaines tâches, permettant par là même cet octroi plus que mérité de deux heures de détente.

Retenez bien : XZTF 8888 I 2675. Bonne journée, Citoyen Z 9023. »


Il était une heure cinq. Io retourna à la cantine, cette fois pour y dévorer son repas d’un appétit solidement aiguisé. Mais il lui fallait se dépêcher s’il ne voulait être remarqué du fait d’un manque de place ; il quitta finalement la salle dix minutes plus tard. Dans l’ascenseur, il colla un nouveau numéro sur son matricule, et grâce à une excellente connaissance des bâtiments et à des années d’entraînement, il arriva en vue du bureau de son supérieur à la seconde près, la porte s’ouvrant au moment précis où il s’immobilisait devant.

Z 9023 le salua d’un bref mouvement de la tête (il ne lui accordait pas assez d’attention pour pouvoir le reconnaître), le fit entrer et lui indiqua l’ordinateur. « Tous les codes d’accès ont été entrés » précisa-t-il, avant que la porte ne se referme derrière lui.

« Ça marche », s’écria Io ; il en sautait presque de joie.


*

* *


« Vous avez le rare privilège de travailler parmi les forces de Sécurité de la Société. L’uniforme vous va à ravir, et le porter est un honneur réservé à bien peu. Mais regardez donc votre plus proche collègue. Par esprit, ôtez-lui son casque et son armure de combat. Sans ces attributs qui vous sont si chers, qu’est-il sinon un individu des plus banals ? Mérite-t-il vraiment cet honneur qui pour vous représente tout ?

Si cet homme reste auprès de vous, ne risque-t-il pas d’entraver, par son incompétence, votre mission de protection de la Société ? »


Le regard du policier qui venait de lire le message express sur l’écran de poignet incorporé à sa combinaison s’assombrit brutalement.

Du coin de l’œil, il observa l’homme qui restait planté de l’autre côté de la porte dont il s’efforçait d’assurer la protection. Cela faisait cinq ans que son collègue « l’aidait » dans cette tâche ; mais avait-il jamais été d’une utilité quelconque ? Qu’est-ce qui lui donnait le droit de porter ce prestigieux uniforme ?

D’ailleurs… qu’est-ce qui lui prenait, à cet incapable, de le regarder de cette façon, comme s’il essayait de le mettre à nu par tous les moyens ?

Le policier porta la main au bâton étourdisseur qui pendait à sa ceinture… « Pour la Société ! » s’écria-t-il.


Dans toute la ville, les forces de l’ordre, enfin affairées à quelque chose, se matraquèrent, s’étripèrent, se fusillèrent…

« Ceux-là doivent être suffisamment occupés, désormais », pensa Io.


*

* *


« Levez la tête ! Des immeubles : gris, ternes, et FIXES !

Pourtant, vous tous aimez les couleurs, l’animation, la VIE !

La Société maintenant universelle est en FETE ! Défoulez-vous, réjouissez-vous ! Et fêtez la Société sans plus attendre avec FLASHBOUM, les feux d’artifices avec lesquels vous allez rendre la vie à votre ville.

Tous les Citoyens sont attendus impatiemment par les boutiques FETES & SPECTACLES : prouvez votre amour pour la Société avec FLASHBOUM ! »


Ces messages fleurissaient sur les gigantesques panneaux publicitaires au-dessus des rues et des foules, sur fond de fusées détonnantes qui attiraient tous les regards.

Les piétons s’arrêtèrent, figés, les yeux au ciel ; voitures et autobus se rangèrent le long des trottoirs, leurs occupants collés aux fenêtres, attentifs. Et silencieux : le calme s’était fait, brusquement.

La foule lut les annonces, resta interloquée encore quelques secondes… Puis, dans une formidable explosion de joie, les voitures se vidèrent, et les Citoyens en hurlant se massèrent devant les magasins où ils pouvaient trouver les précieux feux d’artifices, qu’ils s’arrachèrent par boîtes entières de fusées, de petits tubes rouges aux dimensions d’un gros stylo que l’on actionnait au moyen d’un bouton.


Et le ciel explosa…


*

* *


« Vous écoutez Radio-Murs, la radio des peintres en bâtiment chevronnés ! Bientôt la suite de vos programmes préférés, juste après la pub !

……

Vous n’en avez pas marre de peindre les appartements ridiculement petits d’inconnus incapables d’apprécier la beauté de votre travail ? Et vous, les patrons, n’est-ce pas monotone d’envoyer des employés agissant en votre nom effectuer des œuvres aussi modestes ?

Et bien tout ça, c’est FINI, grâce, évidemment, à la Société ! Car la ville à besoin de vous pour retrouver ses couleurs : le plus grand immeuble de la cité vous attend pour être repeint !

Qui aura l’honneur d’œuvrer à sa redécoration ? Dépêchez-vous de servir la Société avant que le travail ne soit fait par d’autres !

Rappelez-vous : le plus grand immeuble de votre ville a besoin de vous ! »


De tous les horizons de la métropole, les peintres accoururent dans leurs voitures de fonction, petites fourmis rouges déchaînées se ruant vers le centre de leur colonie. Tous savaient quel était le plus grand immeuble, il n’y en avait qu’un tel que lui ; et tous voulaient être les premiers à l’enduire de peinture, puisque la Société le désirait.


Et ils furent bientôt des centaines sur les parois du bâtiment, préparant leurs jets de peinture… Quelle couleur ? Ils ne savaient pas ! Que faire ? Attendre, pour que quelqu’un d’autre commence avant eux ? Non ! Et tous de choisir une couleur, d’activer leurs lances et de peindre, peindre et repeindre cette immense bâtisse grise !

Mais la couleur du voisin ne convenait pas du tout, mais alors pas du tout ! Il fallait la repasser, et le voisin n’était pas content, il s’énervait et aspergeait votre mur de son infecte peinture !

Ce fut la guerre des peintres, les insectes innombrables accrochés à l’immeuble bariolant ce dernier, ainsi que leurs collègues, d’un arc-en-ciel de teintes différentes, pendant qu’en bas, sur les routes, les voitures et camions qui les avaient transportés commencèrent à armer leurs puissants canons à peinture, tant pis pour les dégâts mais au moins comme cela le travail serait fait, et bien !


« Hé hé hé », ricanait Io.


*

* *


La salle était pleine, à craquer. Près de cent mille personnes en transe battaient la mesure sur les mélodies frénétiques du groupe Neo-Citizens, qui déferlait la foule avec des textes politico-sociaux d’une portée si juste que les hurlements des chanteurs étaient une des formes les plus puissantes de la propagande de la Société.

Les guitares s’arrêtèrent, les applaudissements fusèrent… Le groupe était prêt pour une nouvelle chanson, improvisée à partir des écrans géants placés entre lui et la foule.


« Les Citoyens sont forts !

Les Citoyens sont les meilleurs !

Pourquoi, me direz-vous ? Parce qu’ils sont unis et prêts à affronter tous les dangers pour triompher !

Citoyens, Citoyens ! Aujourd’hui la Société est menacée !

Un intrus lui dévore le cœur ! Mais elle ne doit pas s’effondrer !

Citoyens, Citoyens, sauvez votre Société !

Citoyens, Citoyens, sauvez votre Société !

Dans votre ville même, le danger menace !

En plein au centre ! En plein au centre !

Citoyens, Citoyens : aux armes, battez-vous ! Rasez l’intrus, pour que perdure à jamais la magnificence de la Société !

Allez-y ! Allez-y ! Au centre de votre ville, vous verrez l’ennemi !

Il est si grand que nul ne peut s’y tromper.

C’est partiiiii ! Vive la Société ! »


Et c’est au son des coups de tonnerre finaux de la batterie que la foule se précipita dehors.

Elle en était toute proche, de ce centre-ville menaçant, et elle s’engouffra dans les rues.

Au centre, elle vit l’ennemi, et c’était horrible : un nouveau bâtiment, gigantesque, colossal, était planté là, insulte de béton à la face de la Société. Car, définitivement, il faisait tache : autant de couleurs différentes, de formes insensées sur les façades ne pouvaient que symboliser le chaos total : c’était l’œuvre du démon.


La foule disparut soudainement. Et quand les Citoyens ressortirent des magasins d’explosifs, ils étaient prêts à donner l’assaut, sous une pluie tonitruante de feux d’artifice que faisaient à leur tour exploser les peintres en bâtiments.


« Le Centre d’Analyse n’en a plus pour longtemps, pensa Io. Cela n’empêchera pas le Réseau d’utiliser les renseignements des abeilles ou des forces de Sécurité, mais sans les méga-ordinateurs du Centre il sera sérieusement moins efficace. Et j’aurai peut-être le champ libre pour des bouleversements quelque peu plus conséquents… »

Et bien… Si avoir semé la pagaille parmi les forces de l’ordre et les peintres, avoir fait littéralement exploser le ciel par une foule rendue totalement folle et déchaînée par ses soins, puis avoir lancé celle-ci contre le bâtiment le plus imposant de la ville ne lui semblait pas « conséquent », que diable pouvait-il bien avoir en tête ?


*

* *


Tout cela n’avait pris qu’une heure et demi. Io remit l’ordinateur dans l’état où il l’avait trouvé, et attendit.

A trois heures, il rouvrit la porte à Z 9023 puis sortit. Cette fois-ci, c’était trop dangereux : il ne devait pas rester dans l’immeuble une seconde de plus ; il était sûrement déjà repéré…


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