
Les Damnés
Tome 1 : Prophétie
Pauline Doudelet
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Copyright 2011 Pauline Doudelet
« Non, j'y crois pas. T'as vu ça ? »
Élise m'agitait un magazine people sous les yeux. Visiblement elle était perturbée par le fait qu'un certain Justin ait largué sa dernière petite amie en date, visiblement pour aller voir ailleurs. Aucun des noms ne faisait tilt dans ma tête.
« Qu'est-ce que j'en ai à faire ? Ce type peut bien sortir avec qui il veut, ça ne me regarde pas.
– Mais non, on s'en fiche de Justin Bieber ! Là, regarde ! C'est la fin du monde ! »
Effectivement, un petit encart de cinq centimètres sur trois annonçait que l'apocalypse était pour bientôt. Le 21 décembre 2012 pour être précise. Dans six mois (et des brouettes).
« C'est une histoire de calendrier maya. D'après ce qu'ils disent, ce jour-là, la terre s'arrêtera de tourner et explosera...
– C'est n'importe quoi. Tu ne vas pas croire ces conneries quand même ?
– Mais imagine que ce soit la vérité ! Il nous reste quoi... »
Elle compta sur ses doigts en regardant le ciel comme s'il allait lui donner la réponse à son calcul pas si mental que ça.
« Six mois, Élise, te casse pas la tête à chercher, c'est le jour de mon anniversaire. Ce sont des conneries.
– Non, c'est pas des conneries ! Ce sont les mayas, ils avaient des calendriers très précis et beaucoup de connaissance dans les astres ! »
Je regardais ma cousine, étonnée qu'elle en sache tant, elle qui avait décroché son bac avec difficulté à la deuxième tentative. Et à l'oral.
« Mais ils n'ont pas inventé la roue. Élise, arrête de te prendre le chou. Ça n'arrivera pas. C'est comme la station MIR, elle ne s'est jamais écrasée sur la tour Eiffel. Et pourtant tu étais sûre que ça arriverait.
– Mouais, mais Paco Rabanne a toujours été meilleur couturier que médium. Il est persuadé qu'il est la réincarnation d'une prostituée aux gros seins.
– On a les fantasmes qu'on peut. »
Instinctivement et dans un mouvement simultané, nous nous regardâmes la poitrine. Mouais, pas de quoi faire rêver. Nous étions aussi plates l'une que l'autre.
« Au moins, c'est bon à savoir : après notre mort, on verra pas débouler un taré qui prétendra être notre réincarnation, juste parce que ça l'excite. »
J'aimais bien Élise car, même si n'étions pas vraiment du même monde, nous nous entendions très bien. Et la plupart du temps, une fois lancées dans l'hilarité, il nous était difficile d'en revenir. Surtout quand elle en rajoutait une couche.
« Mais imagine que c'est vrai. Dans six mois, on va tous mourir. Mince, qu'est-ce qu'on va faire ?
– On peut pas aller se planquer dans le Périgord comme tu l'as fait en 2000. Pas possible, même là-bas ça te rattraperait.
– C'est sûr. »
Continuant sur le ton de la blague, je me rendis compte que ma cousine ne suivait pas. Elle devint tout à coup, pensive, et comme à chaque fois qu'une idée la gênait, elle retournait à son magazine et le feuilletait plus agressivement.
« Élise ?
– Mmm...
– Tu n'y crois pas, n'est-ce pas ? À la fin du monde...
– Nan ! C'est des conneries. Je sais. Mais quand même... Je me dis que dans six mois ma vie pourrait finir comme ça et qu'elle serait toujours aussi ennuyeuse.
– Ah... »
Oui, la mienne aussi. Je préférais trouver un autre sujet de conversation plutôt que de continuer sur cette pente glissante : c'était le toboggan assuré vers la soirée déprime. C'était un beau temps pour un début juin. Même un peu trop chaud lorsque vous étiez en plein soleil à une terrasse de café. J'attrapai mon verre et aspirai une gorgée grâce à la paille ornée d'un palmier multicolore plantée dans mon jus d'orange. L'avantage de l'été, c'est que l'on peut regarder autour de soi sans paraître indiscrète. Les lunettes de soleil sont une bénédiction.
Il n'y avait pas beaucoup de monde. Ce qui réduisait mon champ d'investigation. Un couple de touristes penchés sur une carte de la ville attrapaient tranquillement un coup de soleil à quelques tables de là. Trois hommes d'affaires, visiblement en pleine discussion, passèrent devant nous. Deux d'entre eux se retournèrent vers Élise après avoir dépassé notre table, le troisième continuant de monopoliser la conversation sans même se rendre compte de l'inattention passagère de ses collègues. Et c'était tout. Le serveur s'occupait derrière le comptoir des crèmes glacées, sans doute pour se rafraîchir puisque le salon de thé n'avait pas la clim'. Mais pas d'autres passants ou clients en vue. Normal, nous étions un après-midi de semaine.
« Tu fais quelque chose le 21 ?
– Mmmhmm... »
Franchement, je ne savais pas, j'écoutais à peine ce qu'Élise me demandait. Il y avait un truc bizarre de l'autre côté de la rue. Un instant, j'avais eu l'impression de voir un type dans un renfoncement de porte. Mais c'était dans l'ombre et assez loin. Avec mes lunettes fumées, je ne distinguais pas bien.
« Oh ho ! Ali, je te parle.
– Ouais...
– Zut, je vais encore me retrouver toute seule...
– Quoi ? »
Sa phrase me ramena à la réalité. Toute seule ? Mais de quoi elle me parlait ?
« Je vais encore me retrouver toute seule pour la fête de la musique ! Oh ho ! De quoi est-ce que tu crois que je parle ?
– Désolée... Je t'écoutais pas.
– Ça fait plaisir. Rappelle-moi de me casser la jambe la prochaine fois que je propose un café entre copines.
– La fête de la musique, c'est ça ? Le 21, je fais rien.
– Tant mieux ! Je te kidnappe. Y'a un copain de mon frère qui fait partie d'un groupe... »
Et la voilà, repartie dans ces monologues interminables. Je la laissai débiter son bavardage à sens unique. De toute manière, elle allait me traîner voir ce concert que je le veuille ou non, et me sortirait à nouveau le même baratin. La tête penchée sur le côté, je laissai glisser mes yeux vers le porche sombre de la maison en pierre grise et briques, exemple type de l'architecture flamande du 17ème siècle. C'était bizarre, j'avais l'impression de voir... non, en accommodant bien, il n'y avait personne. Sans doute un jeu d'ombre sur les pierres. Visiblement, ce type, je l'avais rêvé.
***
« Ali, y'a ta cousine qui a appelé. »
Julien me regardait en penchant la tête sur le côté, avec les sourcils froncés comme si un coup de fil d'Élise le contrariait. En fait, ça aurait pu être mon autre cousine, celle qui vit au Mexique et qui écrit des romans à l'eau de rose. Mais celle-ci n'aurait pas provoqué ce déséquilibre capital et ce plissement désapprobateur de son front. Seule Élise arrivait à ça. Je hochai la tête sans exprimer un son, me concentrant sur mes poches pour sortir les clefs de voiture et les poser sur la commode de l'entrée.
« Tu m'as pas dit que tu étais prise jeudi soir.
– Jeudi ?
– Pour la fête de la musique.
– Ah... ben, on avait rien de prévu. Tu connais Élise, j'ai pas pu lui dire non... »
Il continuait de balancer sa tête de haut en bas, sans dérider un seul instant son expression. Les yeux figés sur moi.
« Pourquoi a-t-elle appelé ? Elle annule, c'est ça ?
– Non, elle maintient. Et demande que ton portable soit allumé plus souvent afin qu'elle, je cite, n'ait plus à devoir parler à un pauvre plouc comme moi. »
Ah voilà donc pourquoi il n'était pas de bonne humeur. Ok, elle y était allée un peu fort.
« Elle n'est pas méchante, elle t'aime bien, tu sais. »
Le front devint alors lisse au-dessus de ses yeux interrogateurs. Malgré l'air lourd de cette soirée d'été, l'orage s'éloignait.
« Oh, elle m'aime bien, c'est vrai ! J'oubliais le super cadeau qu'elle m'a fait à Noël ! Tu pourras lui dire que je m'en sers tous les jours, de ses bretelles imprimées écossais.
– Ça aurait pu être pire... elle aurait pu choisir un imprimé léopard. »
Un grand coup de vent coupa nos rires en faisant s'envoler de la table les copies que Julien était en train de corriger.
« Et merde ! »
Il y avait un type sous le lampadaire du trottoir d'en face, qui me regardait fixement tandis que je fermais la fenêtre. Qu'est-ce qu'il fichait là à une heure pareille, la rue était déserte.
« La prochaine fois, j'aimerais juste que tu me préviennes plus tôt, que j'aie le temps de prévoir ma soirée... »
Une telle promesse ne m'engageait à rien. Il n'avait pas vraiment besoin de deux jours pour préparer une soirée avec ses amis. Un coup de téléphone dans la journée suffisait. Je réarrangeai les rideaux. Le type était toujours là.
« Ali, tu sais, quand je vois ta famille, des fois, je me demande si tu n'as pas été adoptée.
– T'inquiète, je pense la même chose. Pire, je crois que c'est vrai. »
Le mec sur le trottoir en contrebas de l'appartement avait disparu.
***
Élise m'entrainait, bras dessus-dessous, dans un café bondé. Nous avions eu droit, jusque là, à un ensemble de cuivres jouant la Macarena devant le resto de couscous, un chanteur réaliste et son accordéon, à la terrasse du kébab, chantait la misère du monde et un groupe d'ados gothiques, en devanture du magasin de robes de mariées orientales s'agitaient sur des sons indescriptibles. Qui a dit que la France n'était pas un pays éclectique ! Au moins, chaque année, nous avions l'assurance que, quelle que soit l'origine, la classe sociale, la couleur de peau ou les croyances bizarroïdes, tout le monde était égal devant le mauvais goût et la fausse note.
C'était un tout petit bar. Le groupe avait installé ses amplis devant la vitrine. Il faut dire que cinq personnes avec guitares, clavier, basse et batterie n'auraient jamais pu rentrer Au Cheval Blanc. Ça n'empêchait pas les gens de s'entasser à l'intérieur jusqu'à l'asphyxie. Heureusement qu'il était interdit de fumer, sinon le manque d'oxygène aurait eu raison de nous.
Je ne sais pas comment, mais ma cousine parvint à dégoter une table. Un vrai miracle. Dehors, les musiciens avaient commencé à interpréter une version reggae de L'Internationale.
« EH ! NONO ! »
La musique n'était décidément pas assez forte pour couvrir ce surnom ridicule. Le groupe ne jouait pas non plus suffisamment faux pour détourner l'attention que mon cousin, en hurlant, avait attiré sur moi. Ce dernier fendit la foule en renversant quelques pintes au passage pour venir s'asseoir avec nous. Ou plutôt nous écraser un peu plus contre le mur en glissant son énorme popotin sur la banquette.
« Hervé, je te prie de ne pas m'appeler comme ça.
– QUOI ? JE T'ENTENDS PAS ? »
Inutile d'insister. De toute manière ça faisait des années que j'essayais lui faire perdre cette habitude. Quelle idée aussi, de la part de mes parents, de m'avoir donné ce prénom ridicule : Aliénor. Un truc moyenâgeux dont tout le monde se moquait, ma famille la première.
Élise me tendit une bière et je bus avidement. Qu'est-ce qu'il faisait chaud ! Collée entre ma cousine et la paroi vitrée de la vitrine, j'observais l'extérieur. Le brouhaha était bien trop important pour comprendre quoi que ce soit de la conversation, les gens autour m'étaient inconnus et la musique en fond sonore uniquement un prétexte à la picole. Je bus une nouvelle gorgée. Un type m'observait dans la rue. Un type normal, et peut-être regardait-il juste l'espace bondé du café, espérant y trouver une place ou un ami. Mais j'avais l'impression de l'avoir déjà vu... la manière dont il était ainsi dissimulé dans l'ombre, me rappela une sensation étrange éprouvée quelques jours plus tôt. Élise quitta mon flanc, entraînée par Hervé pour aller saluer d'autres connaissances inconnues. La place ne resta pas libre très longtemps. Un type énorme, le genre bodybuilder, se posa sur la banquette. « Salut chérie » me glissa-t-il à l'oreille avec son haleine avinée. Oh, toi, mon coco, on va pas être copains.
« Salut. » Et je tentai de lui faire comprendre que je partais. Il me cru d'abord entreprenante et voulut me saisir par la taille, puis, après un coup de genou maladroitement bien senti, il grimaça et me laissa passer. Évidemment Élise avait disparu. Hervé aussi.
« Génial... » Dehors, il faisait chaud et ma veste était de trop. Je l'ôtai. Sortant mon téléphone de ma poche, je tentais d'appeler l'un puis l'autre leur indiquant que je les attendais dehors. Au grand air, et surtout loin du lourdaud qui...
Qui m'avait suivi hors du bar.
« Hé ! Poupée ! »
Je lui tournai le dos et marchai dans la rue pavée, zigzaguant entre les groupes attroupés autour de musiciens plus qu'amateurs. Glissant le téléphone dans la poche de la veste que je tenais à bout de bras.
« Hé ! »
Mince, mais il allait pas me coller au train toute la soirée... Bourré peut-être, mais il était surtout collant ! Je débouchai sur une petite place déserte où était planté un parc. Un toboggan dans un coin, des SDFs sous tentes dans un autre et quelques arbres. Si j'arrive à le semer, ça sera là-dedans.
J'accélérai le pas en empruntant l'allée courbe et tentai de me rappeler les conseils de self-défense que Julien m'avait appris. Un trousseau de clef dans la main, ça pouvait faire très mal. Sauf que j'avais pas mes clefs... mon sac, j'avais oublié mon sac à main dans le café.
« Ho ! Mademoiselle ! »
Le type était toujours là et sans moyen de lui faire mal, je risquais gros. Lâchant ma veste, je me mis à courir. Il emboita aussitôt. Merde de merde de merde... Je devais lui échapper.
« Mademoiselle ! Votre sac ! »
Je tournai un instant la tête vers mon agresseur pour le voir agiter mon sac à main dans ma direction. Puis je heurtai un mur.
« C'est bon, je l'ai. »
La voix était sèche, rapide et peu audible. Mais c'était le seul son qui parvenait à mes oreilles. Cette voix d'homme et le clap du téléphone que l'on refermait indiquant que la conversation terminée. Le reste était silence. Bon sang mais que m'était-il arrivé ? La dernière chose dont je me souvenais, c'était que je courais. Un type me poursuivait... et puis... j'avais heurté ce mur. C'est l'impression que j'en avais en tout cas. Le type avait dû bien rire. Facile après de me ramasser et de me faire tout ce qu'il voulait... Oh mon Dieu ! Je sentais mes muscles comme s'ils pesaient trop lourds, ma tête tournait. Qu'est-ce qu'il avait bien pu me faire ?
En bonne victime, j'avais le réflexe de ne pas bouger. C'est le second réflexe de défense. Le premier est de fuir. Vous l'avez vu, c'était le mauvais choix. Ça déclenche généralement la traque... et on en revient au deuxième réflexe : faire la morte. Acquérir le maximum d'informations sur l'environnement avant de tenter quoi que ce soit.
Il n'y avait plus un seul bruit. Pas même une respiration. Je devais être seule. C'était soit bon, soit très mauvais. À l'odeur d'eau nauséabonde et de pourriture qui envahissait mes narines, c'était mauvais signe. Je n'étais pas dans une belle petite maison ou un appartement avec des voisins à alerter en criant. C'était sans doute pour cela que je n'avais pas de bâillon. Par contre, mes yeux étaient bandés, sans doute, pour éviter que je reconnaisse quelqu'un. Il n'en avait pas fini avec moi. Un très mauvais signe. J'étais posée à même le sol sur une couverture un peu épaisse, mais je sentais quand même l'humidité à travers le tissu. Une cave peut-être ou plus sûrement des égouts. Génial.
Des cordes rugueuses retenaient mes poignets dans mon dos, et mes jambes étaient également meurtries par des attaches un peu trop serrées. C'était si désagréable que je ne pus m'empêcher de remuer légèrement les cuisses pour faire à nouveau circuler le sang jusqu'à mes pieds.
« J'ai trop serré, je suis désolé. »
Je retrouvai immédiatement la plus stricte immobilité. Des mains froides frôlaient mes mollets pour détendre l'entrave. Sans toutefois l'ôter. Le fourmillement envahit mes pieds et bouger mes orteils devint pénible. Mais au moins, je les sentais à nouveau. Le silence revint. J'avais beau scruter de toute mon attention, je n'entendais rien à part un écoulement très lointain.
« Je sais que vous êtes là ! »
Je criais de toutes mes forces. Puisque ce type avait vu que j'avais repris conscience, inutile de continuer à faire la morte. Il devait revenir et... faire quelque chose. N'importe quoi, même le pire, plutôt que de me laisser dans l'angoisse et le silence. La panique rendait ma respiration difficile. De toute mes forces, je relançais mon appel... Au cas où ce barge m'entendrait.
« JE... SAIS... QUE... VOUS ETES... LÀ !
– C'est bon, pas la peine de crier. Je vous entends. »
Il n'avait pas levé la voix, ni exprimé la moindre exaspération. La moindre émotion d'ailleurs. Ce n'était pas du tout la voix d'une montagne de muscles. On aurait dit un type normal. Et un peu désabusé. Pas un bruit de mouvement, il était toujours à côté de moi. Mais je ne l'entendais pas respirer.
Ses doigts frôlèrent mon front pour ôter le bandeau. Je m'attendais à être éblouie, mais il faisait presque aussi sombre sans qu'avec. Quelques reflets de lumière diffuse attiraient mon attention à un ou deux mètres de moi. Une pièce assez étroite, sombre et aux murs arrondis...
« Nous sommes dans une canalisation, si c'est ce que vous vous demandez. Et inutile de crier, au-dessus, c'est la campagne. Personne ne vous entendra. »
J'essayai de le voir, mais il faisait encore trop sombre pour mes yeux. Et le mec se trouvait derrière moi. En fait, nos corps se touchaient, la canalisation n'était pas si large que ça. Je tentais de lui faire face, mais sa main sur mon épaule me força à rester dos à lui.
« Qu'est-ce que vous m'avez fait ? Libérez-moi ! »
Me débattre ne servait à rien : il avait une sacrée force.
« Arrêtez de vous fatiguer, je vous ai rien fait pour l'instant. Et non, je ne vous libérerai pas. »
La voix était lasse. Comme si cette situation l'épuisait plus qu'elle ne l'amusait. Que voulait-il ? Ça paraissait l'ennuyer que nous soyons là dans ces égouts tous les deux. Je me désarticulai pour tenter de le voir : c'était une masse sombre au-dessus de moi.
« Je vous promets que je porterai pas plainte... vous dites que vous m'avez rien fait je vous crois, suppliai-je en cillant sur le fait qu'il devait me mentir tant mes muscles étaient douloureux. Mais laissez moi partir, s'il vous plaît.
– Vous savez, je le voudrais que je ne le pourrais pas. Ce sont les ordres. »
Il agita un petit boîtier qui accrocha le peu de luminosité présente dans la conduite en béton, comme pour indiquer qu'il n'était pas maître de ses choix. Mince, on aurait dit qu'il faisait son boulot.
« On vous a payé pour me kidnapper... »
C'était un constat. Il ne répondit pas mais glissa le téléphone portable dans sa poche. Mince, ces trucs, c'était pas censé m'arriver à moi, ni même dans mon entourage ! Être enlevée, violée et tuée par un pervers, d'accord ! Mais par quelqu'un qui ne faisait que son job, ça ne rimait à rien.
« Pourquoi... Je... J'ai pas d'argent... Je... »
Puis ses paroles me revinrent en pleine poire « Je ne vous ai rien fait pour l'instant »
« Qu'est-ce que vous allez me faire ? Me tuer ?
– Je vous ferai rien. Je vous emmène au point de rendez-vous et c'est tout. Le reste, ça ne me regarde plus. »
Après un moment de silence, durant lequel je laissais retomber ma tête sur le sol, abandonnant l'espoir d'apercevoir de lui autre chose qu'une masse obscure, il poussa un soupir confirmant mes angoisses.
« C'est pas pour l'argent... Écoutez, maintenant que vous êtes réveillée, je vais vous demander de m'aider un peu.
– Vous aider ? Vous me kidnappez pour me tuer et vous voulez que je vous aide ? Vous êtes malade !
– Oh, on se calme, hein ! Ça ne sert à rien de vous énerver. Je ne fais que suivre les ordres. Et vous allez sagement marcher devant moi ! »
La pression se relâcha brusquement au niveau de mes jambes qui se séparèrent. Il venait de sectionner la corde avec un couteau dont la lame avait brillé un instant avant de retourner dans un fourreau que l'homme portait à ceinture.
Une main m'agrippa sous l'aisselle et tenta de me relever. Ah, il voulait jouer à ce jeu-là, très peu pour moi. Il devrait me trainer comme un poids mort s'il voulait m'emmener quelque part.
« Ma cocotte, vous n'allez pas me faire ça à moi ! Debout !
– Non ! Et puis quoi encore ! Vous avez réussi à me trainer jusqu'ici, vous arriverez à me porter où vous voulez. Je ne vais pas vous aider ! »
Un grognement sortit de sa bouche, tandis qu'il restait penché sur moi. Dans la pénombre, je crus distinguer qu'il se pinçait le haut du nez.
« Écoutez, je... Je suis fatigué, vous m'avez crevé cette nuit. Je suis bien conscient que marcher dans des égouts ne vous tente pas particulièrement. Si je pouvais choisir, je vous ferais passer par les champs. C'est plus agréable. Mais j'ai besoin de reprendre des forces. Alors, ce sont les égouts ou rien.
– Mais qu'est-ce que vous me chantez ? Dans les égouts ou dans les champs, c'est pareil ! Je ne vous aiderai pas ! »
Ce type croyait réellement que l'environnement était le problème. Pas une seconde, il n'imaginait que c'était sa compagnie qui me gênait ! C'était un psychopathe.
« Oh et puis flûte ! J'aurais dû vous laisser à la merci de ce taré qui vous courait après ! Ça m'aurait fait des vacances !
– Quoi ? Mais c'est vous le taré qui m'avait pourchassée dans le square ! »
Dans le tube de béton, le rire qu'il lança résonna à vous rendre sourd. Mes oreilles bourdonnèrent un moment avant de pouvoir percevoir à nouveau les sons correctement. Ça ne l'empêcha pas de continuer avant même que l'écho ne se soit affadi.
« Je vous ai sauvée d'un gros pervers, croyez-moi ! Je crois qu'il avait l'intention de vous violer... ou alors juste de vous rendre votre sac... Enfin, il n'a pas eu le temps de vous rattraper. Je vous ai eue avant. »
Et grâce à ma confusion, il arriva à me mettre sur mes jambes. Puis me poussa vers la direction... euh... ouais, dans une des deux directions possibles, mais dire laquelle aurait été un prodige. La canalisation semblait s'étendre sur des kilomètres.
« Le mur...
– Pardon ?
– Vous êtes le mur que j'ai heurté, n'est-ce pas ? La nuit dernière, quand je courais...
– Vous n'avez pas heurté de mur. »
Mince, ça avait été un sacré choc pourtant. Mon ravisseur ne semblait pas si costaud que ça. Dans la pénombre, je le distinguai mieux, il était à peine plus grand que moi et pas très corpulent. On aurait dit un type normal. Loin de la montagne de muscles qui m'avait poursuivie après que je sois sortie du bar. Comment avait-il pu me ramener jusqu'ici ? Où que je sois d'ailleurs, c'était sans doute à des kilomètres de mon appartement.
« On est où ?
– Je vous l'ai dit. À la campagne.
– Non, ici, on est où, c'est pas des égouts ça...
– C'est une canalisation pour évacuer le trop plein d'eau quand il pleut. Ça évite les inondations. »
Zone Inondable, ok. Retenir tout ce qui me permettrait de m'y retrouver lorsque je m'échapperai était le meilleur moyen de... mince, la moitié de la région était en dessous du niveau de la mer. Mouais, bon, le faire parler au moins. Essayer de créer un lien de pitié... pour qu'il me laisse partir. On peut toujours rêver.
« Et où on va ?
– Au point de rendez-vous.
– C'est où ?
– Vous verrez bien.
– Et qui nous y attend à ce point de rendez-vous ?
– Personne.
– Mais, vous avez dit...
– J'ai dit que j'avais des ordres. Point. Maintenant taisez-vous et avancez. »
Il me suivait de près. Je le sentais, mais dans le silence le plus étrange. Mes pas résonnant contre les parois étaient assourdissant en comparaison de... son absence totale de bruit. Une boule se forma dans la gorge... Je n'entendais pas même un souffle. Ce type ne respirait pas.
Ok, alors ma petite Aliénor, tu vas te calmer. C'est impossible. C'est juste qu'il ne halète pas comme un âne au moindre effort, contrairement à toi. Un type qui respire pas, c'est un type mort. Ou un délire de ton imagination. Respire et avance.
Je trébuchai un nombre incalculable de fois. L'heure m'était inconnue mais il faisait jour, parce qu'à intervalles réguliers s'ouvrait au plafond une grille qui laissait la lumière marbrer le sol arrondi du béton. Chaque fois, je m'attardais à regarder le ciel ou l'échelle fixée dans le mur qui nous ramènerait à l'extérieur. Et à chaque fois, l'homme me poussait avec force pour nous ré-enfoncer dans la pénombre du tunnel. Finalement, le soleil déclina petit à petit. Et mon ravisseur s'affala sur le sol, près d'une grille semblable aux autres.
« Arrêtez-vous, c'est là qu'on sort. »
Rien que pour le contrarier et l'obliger à se relever, – ce qui allait être un exploit de sa part tant il paraissait épuisé –, je continuai à avancer. Mal m'en prit. Quelque chose me retint et soudain une traction me fit perdre l'équilibre. Je tombais sur mes fesses sous le rire du kidnappeur.
« Tu croyais vraiment pouvoir m'échapper comme ça ? »
Il agitait un bout de corde qu'il tenait à la main. L'autre extrémité s'enroulait autour de ma taille.
« Tu n'es pas la première que j'enlève. Je sais comment vous réagissez toutes. Allez, assieds-toi. Tu as autant besoin de repos que moi.
Cette petite scène avait eu pour effet de rompre la glace. Il me tutoyait.
« On ne sort pas ? Si on est arrivés...
– Il fait encore jour.
– Et alors, si c'est la campagne, tu ne devrais pas avoir peur qu'on nous voie.
– Non. On sortira quand le jour sera couché.
– Pourquoi ?
– Parce que je suis fatigué, c'est tout ! »