
Pauline Doudelet
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Copyright Pauline Doudelet 2011
Amy
Amy l'avait parfaitement reconnu. À peine deux mètres, comme des centaines d'autres personnes, son regard balayait les nouveaux arrivants : Nicolas. Soudain, il s'arrêta sur elle. Trente secondes, c'est ce que cela dura. À peine trente interminables secondes avant qu'il ne détourne les yeux. Avant qu'elle ne s'enfuie.
Ces yeux, ce visage. Elle ne les avait pas vus depuis quatre ans. Le jour et l'heure de cette dernière rencontre marquaient encore sa mémoire. C'était précisément cet après-midi-là qu'avait débuté la plus noire période de sa vie
Courant hors de la gare, Amy fendit la cohorte de taxis et de voitures venus déposer ou prendre des voyageurs. Provoquant à elle seule un véritable concert de klaxons lorsqu'elle déboucha en trombe entre les véhicules en mouvement sur la rue de Dunkerque, là où les bus et simples piétons chargés de valises et de sacs n'avaient suscité que quelques râles.
Embuée de larmes, sa vision lui rendait la tâche bien plus ardue. À vrai dire, dans l'état où elle se trouvait, une voiture aurait tout aussi bien pu la renverser, cela n'aurait été qu'un mal pour un bien : l'hôpital n'était pas très loin, elle serait prise en charge, assommée à coup de calmants, si elle n'en mourait pas.
En entrant dans le bar, c'était la seule chose qui lui importait : mourir. Mourir plutôt que de revivre tout ça. La dernière fois, il ne l'avait pas vue et elle en avait, malgré tout, bavé pendant des mois. Mais, ce matin, c'était pire encore, il l'avait tout simplement ignorée.
Amy s'accouda au bar. Un truc fort, c'était ce dont elle avait besoin, n'importe quoi pourvu que ça l'assomme complètement. Le regard curieux du barman se leva sur elle, puis retomba sur ses larmes. L'homme déposa un verre de vodka tonic sur le comptoir. Avant neuf heures du matin, il était un peu tôt pour de la pure. Surtout chez une trentenaire assez ravissante.
Le verre fut vidé d'une traite. La chaleur qui s'écoula dans son œsophage la brûlait presque autant que sa gorge elle-même qui avait, après cette rasade, à nouveau du mal à laisser passer l'air. Les bulles n'arrangeaient pas vraiment l'affaire, heurtant son palais et sa langue comme des milliers de petites dagues. Mais l'effet presque immédiat qui lui échauffa l'estomac, irradiant rapidement dans tout son être jusqu'à son visage puis son cerveau, était le bienvenu. Elle en commanda une deuxième.
Appeler Philippe. Elle ne pouvait pas aller bosser, elle ne pouvait pas rester seule. Elle avait besoin de quelqu'un.
« Philippe, c'est Amy. J'ai... Je suis au bar... »
Ses yeux s'égarèrent quelques instants à la recherche d'un nom, mais rien ne le lui indiquait, ni dessous de verre, ni serviette, ni carte...
« Le bar qui est juste en face de la Gare du Nord, en face du Macdo... J'ai... »
La raison de son incapacité à réagir provoqua, à nouveau, des sanglots bruyants et ses larmes recommencèrent à couler.
« Viens... S'il te plaît, viens... »
Clouée sur son siège par les deux verres d'alcool qui l'avaient sonnée, et sa rencontre qui l'avait bel et bien assommée, elle attendit quelques instants.
Puis, elle rappela. « Bonjour, je ne suis pas là pour le moment... ». Encore. Une dizaine d'appels. Inutile d'insister. Si seulement elle pouvait être sûre qu'il avait eu son message.
***
Philippe
La sonnerie retentit. Si tôt, fallait pas exagérer. Ses quelques amis savaient bien qu'il était inutile d'essayer de le joindre avant dix heures. Surtout quand il bossait. Et en ce moment, il travaillait toutes les nuits, bon sang ! L'exposition débutait dans quelques semaines, il restait tant à faire. Le téléphone finit par se taire, passant le correspondant sur le répondeur. Si c'était important, un message l'attendrait à son réveil. La tête de Philippe se renfonça dans l'oreiller.
La sonnerie retentit. De nouveau. Une fois, deux fois... Cette personne avait-elle décidé de lui voler les quelques heures de sommeil qu'il s'octroyait péniblement chaque matin ? Il finit par regarder l'heure. 8h47. Décidément bien trop tôt pour se lever.
A 9h05, le téléphone continuait de se manifester régulièrement. Philippe décida donc qu'il valait peut-être répondre s'il souhaitait pouvoir dormir tranquille. La personne qui avait décidé de le joindre était visiblement très obstinée.
Trop tard. À moitié endormi, il n'y voyait pas grand chose, s'était pris les pieds dans ses vêtements et avait cherché dans toutes les poches de son pantalon pour découvrir que son portable se trouvait, en réalité, dans sa veste. Trop tard donc. Une douzaine d'appels loupés ainsi qu'un message sur le répondeur faisaient clignoter l'écran. Il attendit quelques instants au cas où l'insistant correspondant eût souhaité réitérer son appel. Puis, comme rien ne venait, il consulta son répondeur. Amy. Le son de sa voix n'était pas rassurant. Qu'avait-il bien pu arriver ? En tout cas, elle l'appelait à l'aide. Ré-enfiler rapidement ses vêtements de la veille, sans vraiment prendre la peine de vérifier qu'ils ne portaient ni tâches de peinture, ni d'autres salissures qui, en temps normal, auraient été synonyme d'un aller direct vers le panier de linge sale. Peu importait. Elle avait besoin de lui. Le message datait déjà de plus d'une demi-heure. La durée du trajet jusqu'à la gare du Nord. Il aurait déjà dû être auprès d'elle, et voilà que, dans sa paresse, il avait perdu du temps. Enrageant contre lui-même, il claqua la porte d'entrée.
Chaque semaine, dès qu'elle franchissait le seuil de l'appartement, Philippe y voyait entrer une gaité qui l'avait trop longtemps déserté. Amy était, en quelques mois, devenue l'une des personnes les plus importantes de sa vie. Deux jours par semaine, elle travaillait sur Paris. Lorsqu'elle ne venait pas, qu'elle était en vacances ou malade et devait reporter ses séjours à plus tard, sa semaine de célibataire filait, maussade et déprimante.
Il ne l'aimait pas. En tout cas, pas comme un homme pourrait éprouver des sentiments pour une personne du sexe opposé. Sans contestation, il la trouvait belle, attirante. Mais il ne l'aimait pas comme il avait aimé son ex-femme. Ses sentiments étaient, cependant, suffisamment forts pour qu'il coure à son secours si elle en avait besoin. Depuis près d'un an qu'ils s'étaient rencontrés, elle ne lui avait jamais demandé d'aide. Jamais il ne l'avait entendue pleurer au téléphone. Et comme un triple idiot, il n'avait pas répondu.
Alors qu'il sortait de la maison, mi-courant, mi-marchant vers le métro – ses jambes, encore engourdies de sommeil, l'empêchaient de courir plus vite et d'une manière plus régulière, ce qu'il regrettait amèrement – il tenta de l'appeler. Mais son opérateur n'arrivait pas à obtenir de communication. Pas de réseau, en plein Paris, c'était un comble. Peut-être en aurait-il plus dans le métro.
Durant tout le trajet, il resta pendu au téléphone. Tantôt essayant de la joindre – son portable lui indiquant soit un numéro indisponible, soit un réseau insuffisant – tantôt, consultant à nouveau l'unique message qu'elle avait laissé pour en savoir plus. Mais, il n'en tirerait pas davantage. Elle pleurait, elle avait besoin d'aide, elle était dans un bar devant la gare du Nord. C'était tout ce qu'il savait. De quoi se faire un sang d'encre.
Il y a un an, quand ça n'allait pas pour lui, elle avait été là. Elle avait été une épaule sur laquelle pleurer. Oui, avec Amy, il n'avait jamais hésité une seconde. Dès le premier soir, il s'était retrouvé à sangloter comme un nourrisson contre le sein de sa mère. Un grand réconfort, voilà ce qu'elle était. En plus d'être une véritable amie, une confidente. La meilleure chose qui lui était arrivée depuis des années.
Se rendre compte, à quarante ans, que l'on n'a jamais véritablement eu d'amis, avait de quoi vous flinguer le moral. En tout cas, pas d'ami à qui on puisse se confier sans aucune pudeur, sans aucune gêne. Pas d'ami sur qui on puisse compter quel que soit le lieu, l'heure ou la situation.
Assis sur un strapontin, il rongeait son frein. La vieille femme assise à côté de lui semblait moins exaspérée par ses jambes qui nerveusement ne cessaient de bouger, tapotant le sol d'un rythme frénétique et horripilant, que par le fait qu'il essaie de téléphoner dans les tunnels métropolitains.
« Vous savez que c'est très dangereux ce que vous faites ? Les ondes se concentrent dans les souterrains, elles sont beaucoup plus fortes... Ça provoque des cancers du cerveau ! »
Le cancer du cerveau. Et puis quoi encore ? On interdisait déjà les portables dans le train, bientôt, sous prétexte d'une exposition passive, et soit-disant néfaste, aux ondes des téléphones, on interdirait l'usage des cellulaires dans les lieux publics ? Les gens seraient alors obligés de se retrouver dehors ou dans des abris prévus à cet effet, il y aurait des amendes pour les contrevenants et partout des sigles avec des portables barrés. C'était stupide. Qu'elle me lâche avec son cancer du cerveau, pour Amy, je prends largement le risque, pensa-t-il.
La vieille continua de le regarder d'un air mauvais. Ordinairement, soit il aurait laissé dire, souriant, en arrêtant sa besogne, soit il aurait envoyé paître l'importune en utilisant des mots grossiers. Mais le problème d'Amy, dont il n'arrivait même pas à joindre la messagerie, le préoccupait beaucoup trop.
La rame n'était pas encore arrêtée quand les portes se débloquèrent, mais il fut le premier à surgir du compartiment. Il tenta d'éviter les embouteillages dus aux nombreux voyageurs encombrés et encombrant les escalators et les couloirs de leurs énormes valises, et il se précipita vers la sortie de la rue de Dunkerque. Depuis plus d'une heure, Amy avait peut-être décidé de s'en aller. À cette idée, sa gorge se serra. Quel ami serait-il s'il devait faillir à cette promesse qu'ils s'étaient faite de se soutenir l'un l'autre. Il entra dans le premier bar qu'il croisa.
Elle était toujours là, assise à une petite table. Un grand verre d'eau devant elle. Elle semblait si petite, si fragile la tête enfoncée entre ses bras étalés à même la table que n'importe qui en aurait eu pitié. Le barman d'ailleurs la regardait avec insistance comme s'il soupesait le pour et le contre de son éventuel soutien.
« Amy ? »
Levant des yeux pleins de larmes, un visage grimaçant aux joues couvertes de trainées sales lui apparut.
« Oh Philippe... Je veux mourir... »
Amy
C'était une soirée tout à fait classique, comme tant d'autres auxquelles Amy avait assisté. La station de radio nationale, pour laquelle elle travaillait, en raffolait. Contre quelques cocktails et des petits fours qui auraient fait se damner un saint, stars et célébrités s'y pressaient. Mais elle n'était pas là, ce soir, pour rencontrer des peoples. Ces derniers, d'ailleurs, ne recherchaient la compagnie que de visages connus. Amy n'étant pas une animatrice connue, son émission nocturne, pourtant quotidienne, n'intéressait personne.
C'était une émission musicale, une de plus, sans grand intérêt. Mais elle avait son public. Majoritairement masculin, des routiers qui l'écoutaient vers trois heures du matin alors qu'ils travaillaient. Qui d'autre aurait pu vouloir allumer la radio à une heure aussi incongrue ?
Les petits fours étaient vraiment à tomber. Un type, chroniqueur pour une émission matinale, avait réussi à emporter à l'écart un plateau lourdement garni de ces amuses-gueules, provoquant la formation d'un petit groupe autour de quelques sièges et d'un canapé. La discussion était animée. Dans l'imaginaire de la plupart des gens, un animateur de radio se doit d'être loquace et grandiloquent. Le type au plateau rentrait dans cette catégorie, mais pas Amy. Dans la vie, elle ne parlait pas beaucoup, préférait garder ses avis pour elle. Ses séances d'enregistrement exigeaient d'elle énormément d'énergie et d'investissement et c'était suffisant pour qu'elle paraisse timide et réservée le reste de la semaine. À cet instant précis, Amy préférait écouter les autres, en se régalant de quelques toasts, son verre de champagne à la main.
Son voisin le plus proche, un homme d'une quarantaine d'années, loin d'être laid, tentait d'argumenter avec le chroniqueur. Mais l'orateur volubile ne se laissait pas si facilement interrompre. Amy souriait poliment autour d'elle, attrapant au passage quelques amuses-bouches supplémentaires. Le quadragénaire avait finalement réussi à placer quelques répliques intelligentes entre deux envolées de l'autre bavard. Ce mec, elle ne l'avait jamais vu : il n'était pas de la maison. Tant mieux. Flirter avec un collègue, très peu pour elle. Son genou glissa discrètement contre celui de son voisin, tandis qu'elle s'intéressait à autre chose. Un geste subtil qui pouvait passer pour une inattention de sa part.
***
Philippe
La position de ce genou le perturba un moment. La jeune femme à qui il appartenait ne semblait pas remarquer qu'il était en contact étroit avec le sien, toute occupée à parler avec une autre inconnue à sa droite. Mignonne, certes. Cet imbécile d'animateur radio continuait de délirer sur un sujet stupide, c'était dur de se concentrer. Il tenta de chasser de sa tête la pensée de ce genou contre le sien pour se focaliser sur son interlocuteur.
Il était nu. Elle aurait pu porter des bas ou des collants, mais il était nu. Dépassant de sa jupe, juste ce qu'il faut pour attirer l'attention d'un homme, sans le provoquer. Philippe croyait sentir, à travers son propre pantalon, la douceur de la peau de cette jambe féminine. Imbécile ! Concentre-toi. Il se pencha en avant pour tenter de s'en éloigner et mettre, ainsi, un terme à cette tentation.
Mais le genou, une fois décollé, vint se heurter à sa cuisse. Comme s'il cherchait le contact à tout prix. Comme si elle le faisait exprès.
L'idée lui traversa l'esprit. Et si... Cette jeune personne ne semblait s'intéresser ni à lui, ni à sa conversation, ni même à son physique. Il avait dû croiser son regard deux ou trois fois depuis le début de la soirée, sans que rien n'en ressortit. Mais le doute s'insinuait. À quarante ans, on a plus d'expérience qu'à vingt. Les femmes envoyaient des messages plus ou moins subtils. En vingt ans, malgré son mariage, il avait appris à en décoder certains. Ce genou pouvait être quelque chose.
Vraiment mignonne. Peut-être trente ans, mais ce n'était pas certain. Quelques regards avaient suffi pour fixer ses traits dans sa mémoire. Un réflexe de peintre, acquis avec l'expérience, qui lui permettait d'apprécier la jeune femme sans devoir la dévisager ou même croiser son regard. Et il y avait ce genou nu contre sa cuisse.
Après s'être emparé de quelques tranches de pain brioché sur lesquelles était posé un assemblage de diverses denrées comestibles, son corps se renfonçant bien au fond du canapé. Il serait rapidement fixé. Si cette soudaine et imposante présence indisposait sa voisine, elle s'éloignerait poliment. Car c'était désormais sa cuisse entière qui touchait la sienne. Mais rien ne bougea. Philippe avala un dernier toast pour se libérer les mains. Puis d'un geste qu'il voulut nonchalant, comme feignant d'être passionné par le discours du bonimenteur radiophonique qui se trouvait en face de lui, il se pencha en avant pour attraper une flûte pleine. Un verre dans une main, l'autre négligemment posée sur le genou, les doigts pendant dans ce qui aurait dû être le vide.
Lorsque ses phalanges brossèrent lentement la peau de sa belle voisine, il eut soudain conscience de son geste. De son incongruité. Ce qu'il craignait le plus n'était pas une réaction violente, physique ou verbale qui aurait été l'expression logique de son indignation, mais une indifférence résignée : qu'elle se lève, s'écarte de lui tout simplement. Qu'il ne représente rien du tout, qu'il soit invisible. Mais il n'y eut ni violence, ni dédain. Le genou étranger commença même à exercer une légère pression contre le sien. Elle était parfaitement alertée du fait qu'ils se touchaient, mais ne semblait pas en être choquée ni même le moins du monde gênée. Finalement, Philippe s'enhardit et glissa la totalité de sa paume sur le genou voisin.
Après quelques minutes de cet attouchement, une douce chaleur l'effleura en retour. Surpris, il tourna le regard un instant vers sa voisine. Elle avait adopté la même attitude que lui, s'autorisant ainsi un geste qui de l'extérieur n'était pas perceptible : une caressait tout en feignant d'écouter sa compagne de droite. Puis, la jeune femme, Amy, d'après ce qu'il avait entendu, proposa à son amie, assise à califourchon sur l'accoudoir, de s'installer plus confortablement à côté d'elle. Invitant d'un geste, Philippe à se serrer un peu, elle colla la totalité de son flanc contre lui. Des côtes au mollet, en passant par la cuisse, il pouvait dès à présent sentir la présence de son corps contre le sien.
Échauffé par l'alcool (il en était à sa cinquième coupe de champagne) et la querelle idiote avec l'animateur radio, son esprit s'emballa : imaginant comment il pourrait aborder, attirer son attention un peu plus ouvertement... Cela ou alors continuer à profiter de ces contacts silencieux qui lui picotaient délicieusement l'estomac, de peur et de délice, à chaque tentative supplémentaire. Finalement, tandis qu'il commençait à échafauder une approche plus franche, en posant son bras sur le dossier du canapé – un truc vieux comme le monde, mais il était un peu rouillé – elle se leva. Frôlant lentement le corps de Philippe. La délicate odeur de jasmin qui émanait d'elle l'enveloppa au même instant. Saluant rapidement les personnes qui les entouraient, elle prétexta la fatigue, l'heure tardive et un hypothétique train matinal, pour s'éclipser.
Ses sens en éveil, Philippe resta sur sa faim. Il ne savait pas quoi faire. Pas vraiment. Aucune hostilité dans l'attitude de la jeune femme ne l'avait contrarié. En y pensant, il aurait véritablement aimé aller plus loin. Beaucoup plus loin. Mais l'absence soudaine qui lui faisait prendre conscience de cette envie restait une absence. Elle s'était levée, elle était en train de partir. Il l'observa s'éloigner. Indécis. Puis, alors qu'elle allait quitter la pièce, elle se retourna discrètement et le dévisagea un court moment. Lui. Quelques secondes tout au plus. Il se leva d'un bon pour la rejoindre.
***
Amy
Bon sang, que lui arrivait-il ? Qu'ils soient là, tous les deux, dans ce taxi, en train de se coller l'un à l'autre comme si c'était un besoin irrépressible, était improbable. Mais bel et bien réel. Il caressait ses jambes sans aucune retenue, troussant sa jupe au-delà du convenable. Elle-même avait besoin de ses lèvres, de sa langue contre sa peau, sa bouche, son cou. C'était physique, bestial. Rien n'aurait pu les arrêter. Ce n'était ni raisonnable, ni raisonné. Elle avait déjà quelqu'un dans sa vie. Elle ne le connaissait même pas.
Le taxi s'arrêta devant un immeuble du début du siècle dernier. Bien trop occupée à se coller contre lui, à sentir l'odeur de sa nuque, à mordiller le lobe de ses oreilles quand le chauffeur avait demandé la destination, elle ne savait pas où ils étaient. Peu importait. Sans doute chez lui. Après avoir difficilement traversé la cour de l'immeuble, dans leurs élans, se plaquant mutuellement contre les murs, les conteneurs à poubelle et même un arbre qui trainait par là, ils montèrent de manière toute aussi désordonnée jusqu'au quatrième étage, crut-elle, sans en être vraiment sûre.
Ce qu'elle vit de l'appartement ne fut pas grand chose. La table en chêne du salon tout d'abord sur laquelle il la poussa, pas brutalement, mais d'une manière très déterminée. Le meuble était très stable et le bois poli rendait la chose bien plus agréable encore. Puis, ils finirent par atterrir dans la chambre, avec peut-être un arrêt par le canapé ou sur un fauteuil, elle n'en était pas certaine. En tout cas, c'est bien dans le lit que tout se termina. C'est là qu'ils achevèrent leur course, nus, épuisés, rassasiés, dans les bras l'un de l'autre. Et s'endormirent.
***
Philippe
La nuit était noire lorsqu'il émergea. La chaleur du corps d'Amy contre lui ne pouvait pas lui faire douter un seul instant que tout était réel. Il n'avait d'ailleurs pas assez bu pour ne se souvenir de rien. Sa main caressait le bras que la jeune femme avait posé sur torse. Même s'il ne savait pas trop quoi en penser, il avait apprécié. Depuis combien de temps cela ne lui était-il pas arrivé ? Un an peut-être ? Cette pensée lui rappela la situation dans laquelle il se trouvait. Divorcé. Qui aurait cru que cela arriverait un jour ? Mais depuis une semaine, c'était officiel. La lettre encore posée sur le meuble de l'entrée, veillait à le lui rappeler chaque jour.
À cet instant-même, il se sentit honteux. Honteux car il continuait d'aimer Delphine. Malgré ce qu'elle lui faisait vivre depuis leur séparation. N'avait-il pas juré de l'aimer jusqu'à la mort ? Et de ce fait, même si, elle, elle ne l'aimait plus, lui continuait de ressentir des sentiments intenses et contradictoires. Trop intenses pour se faire à l'idée qu'ils étaient divorcés. Et suffisamment contradictoires pour être perturbé à l'idée qu'il venait de tromper sa femme. Enfin, son ex-femme.
« Philippe ? »
Encore dans le brouillard de ses pensées, une voix féminine le sortit de sa réflexion. La joue d'Amy reposait contre son épaule. Ses yeux interrogeaient son visage.
« Quelque chose ne va pas ? »
Ses doigts cessèrent de jouer, se posant simplement sur le bras nu pour palper un peu plus de cette nouvelle réalité à laquelle il n'arrivait pas à se faire.
« Ça fait une semaine que je suis officiellement divorcé. »
Les mots résonnèrent dans la pièce. Le son était trop douloureux, trop réel. Rejetant sa tête sur l'oreiller, Amy observa les larmes couler dans la pénombre. Puis les bras de la jeune femme se refermèrent sur lui, le pressant contre sa poitrine. C'était un besoin tout aussi intense que celui qui les avait tenus la veille. Mais, l'étreinte était devenue amicale.
« Ça va aller...
– Non, ça n'ira pas mieux. Ça fait un an que... et c'est pire qu'au début ! »
Amy caressait doucement ses cheveux, plus comme une mère qui apaise un enfant après un cauchemar que comme une amante. Exactement ce dont il avait besoin.
« Ça viendra... La vie laisse toujours des cicatrices. On ne peut pas faire autrement. »
Elle fit une pause, puis son humeur changea brusquement. C'était à son tour de craquer.
« Ça a mis dix ans pour moi, tu sais. Et même, je sais que je ne suis pas à l'abri d'une rechute. Je croyais que je ne m'en remettrai jamais, et pourtant, j'ai réussi à vivre. Je continue même si, de temps en temps, ça m'oppresse encore... »
Ses joues brillaient dans l'obscurité. Puis, elle enchaîna, des sanglots dans la voix :
« J'avais dix-neuf ans. Il est sorti de ma vie. Je le regrette, je l'aime toujours... Personne ne le sait, même pas lui. À quoi bon, maintenant ? C'est trop tard... Il faut juste apprendre à vivre sans. »
Ils restèrent enlacés jusqu'au matin, sans rien dire de plus. Parfois les sanglots reprenaient, l'un apportant du réconfort à l'autre, sans un mot, juste parce que c'était agréable.
Au petit matin, Amy allait se lever. Son train n'était que dans une heure ou deux.
« Reste. »
Juste parce que la nuit avait été douce, juste parce qu'il avait encore besoin de quelqu'un, d'une présence dans l'appartement. Depuis que Delphine avait emmené ses deux filles, le petit trois pièces lui semblait parfois sinistre. Il avait besoin de quelqu'un devant qui il pouvait pleurer ou se confier. Il avait besoin d'elle.
Après un moment d'hésitation, elle accepta. En t-shirt et slip, ils passèrent la journée sur le canapé à regarder de vieilles vidéos que son ex-femme avait généreusement laissée dans sa razzia sur le mobilier. S'armant chacun d'une tablette de chocolat pour affronter un bon vieux film à l'eau de rose. Les comédies romantiques finissent toujours bien. Il y en avait pleins dans le tas de cassettes qui trônaient à côté du vieux magnétoscope. Amy prit le dernier train promettant de revenir la semaine suivante. Et c'est ce qu'elle fit.
Philippe
Entre les sanglots, il avait pu comprendre ce qui perturbait la jeune femme : Amy avait croisé un type. Ce gars qu'elle aimait encore. Il n'y avait pourtant aucune raison que cela se produisit. Dans une ville aussi grande que Paris, combien de chances aviez-vous de tomber, par hasard, sur une connaissance, alors que depuis des années vous ne l'aviez pas rencontré ? Philippe dut admettre que c'était une sacrée coïncidence.
Allongée dans la chambre, Amy avait fini par accepter un somnifère et surtout le fait qu'elle devait se calmer et dormir. Philippe l'avait laissée dans les bras de Morphée, quand le téléphone portable de la jeune femme sonna. La productrice de l'émission s'inquiétait, à onze heures, de ne pas l'avoir encore vue. Expliquant qu'elle était souffrante et ne pourrait pas venir au studio, Philippe promis qu'il lui demanderait de rappeler la station, dès qu'elle se réveillerait, pour organiser une session de rattrapage.
Retournant la voir, Philippe s'arrêta sur le seuil. Malgré la drogue ingurgitée, son sommeil était loin d'être paisible. De temps en temps, un sanglot s'échappait de sa gorge et faisait trembler tout son corps. Elle se retournait également sans relâche, comme si elle était en plein cauchemar. Il n'y avait rien à faire. Le dicton dit « Qui dort dîne », mais la sieste était également un excellent moyen de traiter une dépression, passagère ou non.
Ses yeux se perdaient dans la pénombre de la pièce. Combien de temps, depuis qu'il la connaissait, avait-il passé dans l'encadrement de cette porte à l'observer dormir ? À s'enivrer de l'odeur du jasmin, entêtant, qu'elle laissait toujours entre les draps. Des nuits entières s'étaient paisiblement écoulées, le nez plongé dans ses cheveux. Cette fragrance était devenue sa planche de salut. Dès qu'il croisait ce délicat parfum fleuri dans la rue, dans un magasin ou le bus, il allait tout de suite bien mieux. Comme si elle était à ses côtés.
Elle pouvait dormir encore pendant des heures, Philippe décida donc de retourner travailler. Depuis le départ des filles, il avait transformé leur chambre en atelier, ce qui évitait de louer un autre local et d'augmenter la charge financière qu'il devait supporter. Delphine, en effet, avait embarqué les enfants et demandé, puis obtenu, une pension conséquente. Ce qu'il avait un peu de mal à avaler, puisqu'elle gagnait désormais très bien sa croûte, avait refait sa vie avec un médecin et n'autorisait ses filles à venir voir leur père qu'une fois ou deux par trimestre. Il avait appris à faire sans elles. Amy avait raison, l'absence a beau être douloureuse, on finit par s'y habituer, s'y résigner.
Il peignit une bonne partie de la journée, allant de temps en temps vérifier qu'elle dormait toujours. En oublia même de manger, mais c'était habituel. Lorsque l'inspiration venait, les contingences matérielles et terre à terre semblaient disparaître. La nuit s'était souvent à moitié écoulée quand son estomac, et l'unique café matinal qu'il avait avalé, ne se rappelaient à lui, mettant fin à ses séances de création.
Ce jour-là cependant, vers seize heures, il se rendit compte qu'il n'avait même pas avalé de café. En temps normal, cela ne l'aurait pas effleuré, tout occupé à se débattre avec son inspiration. Mais, il ne cessait penser à la jeune femme qui s'était effondrée dans ses bras le matin-même.
***
Amy
Le store extérieur, baissé, ne laissait passer qu'une lumière déjà déclinante quand elle ouvrit les yeux. Elle resta un instant entre les draps. Elle en aimait la chaleur, et la douceur lisse et cotonneuse... Une chose que Thomas n'arrivait pas à comprendre, lui qui ne pouvait dormir que dans un lit garni de flanelle ou de satin à l'occasion, s'il était d'humeur coquine. C'était aussi pour ça qu'elle trouvait un refuge chez Philippe toutes les semaines : pour la douceur de la toile de coton.
Avisant le réveil qui, dans la pénombre, éclairait d'un vert luminescent une partie de la pièce, elle se rendit compte qu'elle avait sombré une bonne partie de la journée. Il était presque quatre heures de l'après-midi. Elle se sentait misérable d'avoir craquée ainsi. Se mettre dans un état pareil pour un type qui avait disparu, sans un mot, de sa vie, une dizaine d'années auparavant, c'était pathétique à son âge. L'adolescence et ses atermoiements étaient loin derrière elle, tout de même. Elle se leva en soupirant et se dirigea vers la petite cuisine.
Elle connaissait bien l'appartement désormais. Petit, mais suffisamment bien arrangé pour qu'on puisse y vivre sans s'y marcher sur les pieds. Elle l'adorait. Quoi qu'il en soit, ça restait un appartement parisien et demeurer à Paris ne tentait toujours pas Amy. Elle avait sa vie en province avec Thomas et en était satisfaite à défaut d'être heureuse. En tout cas, elle était contente, à cet instant même, d'avoir rencontré Philippe. D'avoir trouvé quelqu'un avec qui elle puisse parler de tout sans qu'il ne la juge ou ne menace de la quitter.
Le frigo était vide, ou presque. Son hôte ne devait pas avoir l'esprit à faire les courses en ce moment. À peine une dizaine de jours le séparaient de son exposition. Et comme d'habitude, il perfectionnait ses œuvres jusqu'à la dernière minute. Peut-être se dévouerait-elle pour aller le ravitailler. Histoire qu'aucun d'eux ne meurt d'inanition.
Un reste de fromage de chèvre un peu fait et quelques tranches de pain qui, une fois grillées, devinrent mangeables constituèrent son encas. Alors qu'elle s'apprêtait à étaler le beurre sur ses toasts, Philippe entra dans la cuisine. Il portait une blouse censée protéger ses vêtements, mais qui, couverte de traces de pinceaux, de peintures et de doigts, servait plus comme vulgaire essuie-tout. Amy lui sourit.
« Ça va mieux ?
– Je suis désolée pour ce matin, je ne sais vraiment pas ce qui m'a prise.
– Oh, ce n'est rien. Tu sais que tu peux compter sur moi, non ? »
Un véritable ami, tout comme Nicolas l'avait été en son temps. Laissant tomber sa tartine, la jeune femme se prit la tête entre les mains. Désormais il ne la reconnaissait même plus quand il la croisait.
« Amy, je suis désolé. Écoute, sortons, allons nous promener un peu. Ça te fera du bien. »
Enlaçant les épaules de la jeune femme, Philippe la laissa pleurer un long moment en silence. Puis, attrapant du sopalin, il lui en tendit une feuille pour qu'elle éponge ses yeux et une bonne partie du visage.
« Allons, sortons. Et puis, il n'y a plus rien à manger dans le frigo... Je n'ai pas envie que tu meures de faim ! »
Un timide sourire fit écho à sa triste plaisanterie. Philippe comprit qu'il lui faudrait beaucoup d'énergie pour dissiper ses sombres pensées.
« Ah oui, tu dois rappeler la station pour voir quand tu peux rattraper les enregistrements. Ils n'avaient pas l'air très content que tu les plantes comme ça... »
***
Thomas
Amy l'inquiétait parfois. Pas autant qu'il y a quatre ans quand elle s'était mise à déprimer d'un jour à l'autre, traînant dans la maison en portant un vieux t-shirt troué, quand elle ne pleurait pas à longueur de journée. Ça lui était tombé dessus d'un coup et il n'avait rien compris. Ça leur était tombé dessus. Car ils en avaient souffert tous les deux. De temps en temps, il lui semblait que le spectre de cette période planait à nouveau.
Amy restait un jour de plus à Paris. Pour finir d'enregistrer des émissions qu'un coup de fatigue l'avait empêché de terminer. Les coups de fatigue d'Amy, il les connaissait. La plupart du temps, c'était un sentiment de déprime latent qui la paralysait totalement. S'il avait pu se débrouiller pour prendre deux jours de repos, il l'aurait rejointe. Mais c'était impossible. Aussi l'avait-il suppliée de rentrer. Elle, non plus, ne pouvait pas déserter son travail. La résignation l'avait donc emporté. Et puis, il n'avait rien à craindre car elle était chez des amis.
Facile à dire. En l'absence d'Amy, il ne se passait pas un instant sans qu'il ne s'inquiète. Ce n'était pas naturel, il le savait. Pas sain non plus. Mais les sentiments qu'il avait pour elle étaient ainsi, et la peur s'emparait de lui dès quelque chose pouvait lui arriver, n'importe quoi. Paris n'était pas une ville pour le rassurer.
Ce soir-là, au moment de se coucher, Thomas repensa à Amy. En fait, il ne cessait jamais de penser à elle. Le lit lui paraissait vide. Elle aurait pu travailler ici, ou même rester à la maison. Thomas gagnait suffisamment sa vie pour ça. Mais ce boulot parisien, c'était sa vie. Pouvoir deux jours par semaine être ailleurs, loin de lui. Il arrivait à comprendre ce besoin de liberté, même si ça lui coûtait énormément. Bien plus qu'il ne le lui laissait voir.
***
Christelle
« Bonsoir et bienvenue dans Star Night. Comme toutes les nuits, c'est moi, Amy, qui vous accompagnerait durant cette demie-heure de musique. »
Combien sa voix était sexy quand elle le voulait ! Christelle n'en revenait toujours pas. Qu'une fille comme Amy, qui ne payait pas de mine, puisse ainsi se métamorphoser sous ses yeux. Quand Chris discutait avec elle avant les enregistrements, c'était difficile de croire qu'il s'agisse de la même Amy que l'animatrice de Star Night qui faisait bander les chauffeurs routiers, et elle-même par la même occasion, avec sa voix chaude et sensuelle. Comme si, derrière le micro, elle était une autre personne.
Et c'était le cas. Si Christelle ne l'avait pas auditionnée, si, chaque semaine, la transformation n'avait pas lieu sous ses yeux, elle ne l'aurait jamais cru. Dans la rue, d'ailleurs, son regard ne se serait jamais posé sur cette femme sans allure. Mais depuis, elle était tombée sous son charme, et ne s'en remettait pas, deux jours par semaine, depuis presque trois ans.
Bien sûr, les belles voix l'avaient toujours attirée. Défaut professionnel de toute productrice d'émissions de radio. Certaines la faisaient vibrer au point qu'elle pouvait en ressentir un orgasme auditif. Les voix féminines, dorées et graves lui étaient particulièrement chères. Et si le physique n'était pas au rendez-vous, il suffisait de fermer les yeux.
Pour arriver à ce degré de transformation vocale, Amy jouait de tout son corps, comme une actrice. Sous les yeux de Christelle, l'apparence timide de la jeune femme se muait en une attitude provocante et sensuelle. Sa poitrine se gonflait, ses épaules passant d'une posture soumise à un aspect massif et conquérant, et ses lèvres, comme des bonbons roses, se mettant à briller comme si elles venaient d'être couvertes d'un gloss.
Amy ne portait jamais de maquillage. Pourquoi ne voulait-elle pas se mettre un peu en avant ? Cultivant cet aspect de fille banale comme on en croisait tous les jours dans le métro, d'une fadeur extrême sous les néons rendant leur teint blafard. Surtout si, comme Amy, elles ne prenaient même pas la peine de faire des séances d'U.V. ou de bronzer un minimum quand le soleil paraissait. Le genre de femmes qui avaient toujours repoussé Christelle. Pas sexys, ni même belles à regarder. Mignonnes peut-être, sous un éclairage flatteur et lorsqu'elles prenaient la peine de sourire, mais sans plus.
Cependant, depuis qu'elle voyait le changement physique qui intervenait sans autre aide que la seule volonté d'Amy, la productrice avait commencé à se poser des questions sur les femmes qu'elle croisait. Bien sûr, l'attrait que l'animatrice radio avait sur elle n'était pas contrôlable, surtout lorsqu'elle parlait derrière son micro. Mais sachant qu'elle lui resterait inaccessible, car hétéro au-delà du désespoir, Christelle avait fini par observer toutes les femmes ordinaires qu'elle pouvait rencontrer. Fantasmant sur leur voix et cette transformation hypothétique qui pouvait survenir par simple envie d'être désirable. La plupart du temps, en franchissant le pas, elle était déçue.
« Christelle ? C'était pas trop aguicheur, là, tu crois ?
– Non ma chérie. Peut-être même que ce n'était pas assez, mets-y un peu plus de douceur. D'accord ?
– Tu es sûre ? J'avais l'impression que j'aurais peut-être dû la faire avec un peu plus de poigne...
– On la refait et on gardera la meilleure, c'est tout. »
Christelle aurait pu lui faire refaire toutes ses prises. En lui demandant d'être plus sensuelle, plus douce, plus sexy encore. Une véritable délectation.
Lors du déjeuner, une curiosité malsaine poussa la productrice à questionner sa subordonnée sur son malaise de la veille. Depuis qu'elle avait compris que jamais Amy ne virerait sa cuti, qu'elle ne pourrait jamais la mettre dans son lit, Christelle avait développé un appétit avide de tout ce qu'elle pourrait connaître de sa vie. Et ce n'était pas facile, car Amy ne se livrait pas, évitait les sujets personnels, ou tout simplement ne répondait pas si la question lui semblait trop intime, se contentant d'un sourire fade et d'un haussement d'épaules.
« Parce que tu n'as pas l'air d'avoir pris froid... Ce matin, tu as l'air en pleine forme !
– Je ne sais pas ce qui c'est passé. J'ai fait un malaise en sortant du train. C'est tout. Rien de grave, j'avais juste besoin de dormir un peu. Je dois trop bosser en ce moment. »
Le fait que l'animatrice veuille tourner l'histoire en dérision, accompagnant sa réponse d'un petit rire nerveux, ne convainquit pas Chris. Cette dernière, toujours dans l'espoir d'obtenir une bribe de cette vie qui lui échappait, continua de l'interroger.
« Mais, cet homme, il a dit que tu avais pris froid. Sur le coup, j'ai cru que tu avais perdu ta voix ! Tu te rends compte du choc !
– Oh, c'est ce qu'il a dit ? Philippe s'est trompé... Je lui ai fait une belle peur, il n'a pas dû savoir quoi dire pour éviter de t'alarmer.
– Philippe ? Je pensais que ton ami s'appelait Thomas... »
Un sourire discret, désabusé, répondit à la question. Chris était allée trop loin et s'en mordait déjà la lèvre.
« Je ne veux pas être indiscrète, tu sais. C'est juste... je croyais...
– Philippe est un ami. C'est lui qui m'héberge quand je viens bosser à Paris. Ça m'évite d'aller à l'hôtel. »
Jubilant devant cette information, si minime, si ridicule, Christelle commença à s'imaginer le début d'une nouvelle relation, plus amicale, entre elles. Ce nom, c'était tellement plus que tout ce qu'Amy lui avait jamais confié en trois ans ! Pouvoir faire partie de la vie d'Amy, autrement qu'en étant une simple collègue, un supérieur hiérarchique, c'était un pas vers, peut-être un jour, pourquoi pas, une véritable amitié.
En attendant, elle se repassait les enregistrements d'Amy en boucle, le soir, quand le sommeil tardait à venir.
Thomas
Qu'elle était belle quand, les cheveux dénoués, Amy se penchait sur lui. Certes, dans la pénombre, il ne la voyait pas complètement, mais il lui suffisait de pouvoir la deviner. Esquisser la forme de ses seins qui bougeaient, ses mains qu'il sentait effleurer son torse, son visage qui se tournait vers le ciel et son corps, dressé, dont il caressait les formes, les creux, s'y accrochant, s'y perdant parfois... Thomas ne disait rien. Son esprit était bien trop embrouillé par le désir, cette sensation d'être en elle, de la sentir bouger autour de lui. Il n'aurait que difficilement pu murmurer des mots intelligents ou doués d'un sens quelconque. À quoi bon sortir des banalités qui n'auraient jamais représenté le quart de ce qu'il ressentait. Il n'était pas non plus du genre à saler la conversation avec des insanités. Salir un si bon moment par des injures qu'il aurait forcément trouvées incongrues. Elle était un ange, une bénédiction, une douce caresse... Comment aurait-il pu l'insulter, même par jeu ? Rien d'excitant à cela. Aussi préférait-il se taire et se concentrer sur ses sensations. Mais il ne fermait jamais les yeux.
Elle se pencha sur lui pour le dévorer. Littéralement. Elle avalait sa bouche, sa peau, les lobes de ses oreilles, elle mordait son cou, revenait sur son menton... Léchant, mordant, baisant. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais il adorait cela. Thomas cherchait ses lèvres, mais elles étaient déjà sur son torse. Il cherchait ses mains, mais elles glissaient si vite d'une partie à l'autre de son anatomie – nuque, épaule, joue, dos, bras, fesses, hanches... – qu'il n'arrivait pas à les saisir. L'excitation d'Amy le surpris, elle semblait presque désespérée. Une sueur froide commença à le paralyser.
Désespérée. Oui, elle cherchait à en faire plus, beaucoup plus, pour ne plus penser à rien d'autre. La peur s'empara du jeune homme. Non pas que cette ardeur nouvelle l'effrayât en soi, non. S'il ne s'était agi que d'un petit plus pour pimenter leurs ébats, cela ne l'aurait qu'excité davantage. Mais il connaissait Amy depuis presque sept ans, il avait appris à décoder son langage. Et ce qu'il déchiffrait, ce soir, à travers ses gestes, ne lui plaisait pas. Amy n'était jamais autant attirée par le sexe, par de longues séances qui vous auraient laissé réellement sans vie au petit matin, que lorsqu'elle était au plus profond du gouffre. De telles étreintes avec elle, épuisantes, à bout de souffle et de force, n'intervenaient que lorsque ses pensées étaient bien trop sombres pour être supportables. Les dernières remontaient à moins de quatre ans, quand elle avait sombré.
Thomas voulut l'arrêter. Il fallait l'arrêter. S'il la laissait faire, elle lui prendrait tellement de force, de vie et de plaisir, qu'il s'endormirait presque aussitôt après être venu en elle. Elle-même en ferait tout autant, oubliant ses soucis le temps d'une nuit, usant du sexe comme d'un somnifère pour dormir sans aucun rêve. La lutte était inégale. Il devait savoir ce qui arrivait, en discuter immédiatement plutôt que de repousser à plus tard. Un plus tard qui ne viendrait jamais tant il lui paraîtrait incongru d'aborder le sujet devant un bol de café et ses doux yeux encore ensommeillés. Elle serait alors si belle dans la lumière du matin – il la trouvait belle à chaque fois qu'il posait les yeux sur elle – que son courage cèderait devant l'idée de la faire pleurer. Il fallait qu'il y mette un terme.
L'agrippant par les hanches, la serrant dans ses bras, son corps roula sur elle. Amy avait bien moins de prise ainsi, il pouvait continuer à son propre rythme et calmer le mouvement. Après quelques tentatives, Thomas réussit à bloquer avec des mains fermes, les bras fuyants de chaque côté de la tête de son amante, dont la chevelure sombre s'étalait comme une pieuvre contre le drap clair. Les oreillers avaient, depuis longtemps, quitté le navire. Il était à nouveau en maîtrise totale du mouvement et pouvait se permettre d'aller jusqu'au bout, sans perdre le contrôle. La jeune femme tenta bien, à quelques reprises, de revenir à l'assaut, mais il la plaquait fermement, empêchant toute attaque brusque, préférant lui baiser les seins, le cou, les lèvres. Elle finit par s'abandonner complètement, bercée par la houle.
Lorsqu'ils eurent fini, Thomas tomba épuisé contre le drap, mais satisfait d'avoir encore la tête sur les épaules. Enlacés tendrement pendant de longues minutes, les deux amants reprirent leurs souffles et leurs esprits. Finalement, l'homme rompit le silence, avant que le sommeil ne finisse par les atteindre.
« Amy, qu'est-ce qui ne va pas ? »
Sa compagne frissonna, un changement subtil marqua sa respiration.
« Rien, tout va bien, je t'assure.
– Chérie, je te connais quand même. Je sens quand ça ne va pas...
– Rien, je t'assure. Tant que tu es là, tout va bien. »
Amy resserra son étreinte, cherchant à s'assurer de sa présence. L'humidité toucha soudain son épaule, là où elle venait d'enfouir son visage. Elle était silencieuse, il n'en tirerait rien de plus. Et la savoir triste le rendait si misérable...
« Bien sûr que je suis là, je serai toujours là, tu le sais. »
***
Philippe
Elle était là, dans l'encadrement de la porte de la chambre, qui autrefois avait été celle de leurs filles, et était désormais son atelier. Un poing sur la hanche, avec un regard dubitatif sur lui. Moqueur même. Elle ne se gênait jamais, comme si elle était encore chez elle. D'ailleurs, elle avait les clefs dans sa main et les agitait nerveusement.
« Delphine ? Qu'est-ce que tu fous là ? »
Un profond soupir se fit entendre, comme si la réponse paraissait évidente.
« Tu sais parfaitement pourquoi je suis là. »
Sa présence ne semblait pas volontaire, et elle l'exprimait le plus visiblement possible : ton désagréable, gestes d'ennui mêlés d'agacement et évidemment attitude provocatrice. Ses talons hauts lui faisaient cambrer les reins d'une manière quasi-obscène, et cette jupe... Ne pouvait-elle pas faire plus courte ?
« Non, je ne sais pas. Si tu m'expliquais...
– T'expliquer ! T'expliquer quoi ? Tu le fais exprès, n'est-ce pas ? »
Philippe, au contact d'Amy, avait appris une chose : si la personne, en face de vous, est ouvertement agressive et cherche à vous provoquer, ne surtout pas réagir. Se concentrer sur autre chose pour que les insultes, et les attaques vous glissent dessus comme une chaussure sur une patinoire. Rester calme et neutre dans la mesure du possible. Il prit donc le temps d'essuyer son pinceau, avec application et du white spirit, le posa délicatement et, ôtant sa blouse, invita d'un geste son ex-femme à rejoindre le salon pour discuter plus agréablement. Courtois et patient.
Delphine soupira profondément en levant les yeux au plafond. Son pas sonore et agité se déplaça vers l'autre pièce. Philippe sourit. Le truc d'Amy fonctionnait parfaitement.
« Alors qu'est-ce qui t'amène à Paris ?
– La pension.
– Quoi la pension ?
– Tu n'as pas payé la pension de tes filles ! »
Le calme qu'il avait réussi à maintenir jusqu'ici commençait à le quitter.
« Oh, Delphine, je t'en prie ! Tu pouvais appeler, non ? Pourquoi te déplacer pour ÇA !
– Tu as une semaine de retard.
– Et alors ? Je suis en train de préparer ma prochaine expo. Tu crois vraiment que j'ai la tête à y penser ? Ou les finances ? Tu sais comment c'est, non ? J'ai pas vraiment les moyens de la payer en ce moment, ta fichue pension ! »
Philippe détourna les yeux. S'il avait perdu son sang froid, il devait le retrouver rapidement. Il fixa la fenêtre qui donnait sur les toits, essayant de se concentrer sur un détail apaisant. De ne surtout pas penser à la femme qui se trouvait dans la même pièce que lui et qu'il aimait encore. Oui, car c'était une évidence, Delphine l'exaspérait au plus haut point, mais le tourment qu'il ressentait en sa présence était bien trouble : répulsion et désir. Et cette jupe, cette jupe !
« Je n'en ai rien à faire de tes finances ! Le juge a fixé une pension et tu dois la payer tous les mois. C'est tout.
– Comme si tu en avais besoin... »
Tentant encore de retrouver son calme, ses paroles n'avaient été qu'un murmure. Son regard cherchait un chat de gouttière ou même un pigeon à observer pour ne pas exploser, mais la vie semblait avoir déserté les toits. Comment pouvait-on, dans ces cas-là, être un marbre lisse et immobile qu'un vent de haine n'aurait pas ébranlé ?
« Qu'est-ce que tu as dit ?
– J'ai dit : Comme si tu en avais BESOIN ! Tu as les moyens de les élever nos filles, non ? Bien plus que moi. Et ton médecin à la con aussi !
– Philippe ! Je ne te permets pas de parler de Julien comme ça !
– Médecin à la con, docteur de mes deux ! »
Un sifflement dans l'air. La chaleur s'abattit brusquement sur la joue de Philippe, mais il n'en ressentit rien à l'exception d'une certaine surprise et d'un commencement de brûlure. Abasourdi, il lui fallut un instant pour savoir si le brasier qui enflammait désormais sa mâchoire était dû à la gifle, la honte d'être puni comme un gamin ou bien la haine qu'il avait longtemps refoulée. Des trois éléments, à ce moment précis, il en ressortait que la haine était certainement le plus fort. Elle lui prenait les tripes et le poussait à réagir. Chose qu'il s'était toujours refusé de faire, tant il trouvait que céder ainsi à des instincts bestiaux et mesquins – haine, envie de revanche, de sang – était indigne d'un homme civilisé. Mais l'était-il encore ? Delphine lui en avait tellement fait baver que parfois, il se sentait comme un animal perdu.
« Et tu vas faire quoi d'autre ? Me lancer un huissier aux trousses pour ta malheureuse pension ? Il peut venir ! Il n'y a rien ici qui vaille la peine, tu as tout emporté ! Et mon compte en banque est tellement bas qu'il n'en tirera rien. RIEN tu m'entends !
– Tu es un égoïste ! Et tes filles, tu y penses un peu à tes filles ?
– Parlons-en de MES filles ! Je ne les vois jamais. Tu refuses toujours de me les amener. Je suis quand même leur père, nom d'un chien ! J'ai le droit de les voir !
– Mais tu ne payes pas leur pension. Ce serait un moyen de leur montrer que tu tiens à elles ! »
La rage bouillonnait, et s'il ne se contenait pas, il aurait bel et bien jeté Delphine par-dessus la rambarde du balcon.
« Comme si elles s'en souciaient ! C'est toi qui la veux, ta pension. C'est le seul moyen que tu as de me torturer, d'avoir une raison de venir ici pour m'accabler ! Comme si ton départ n'était pas suffisant, comme si l'absence des filles n'était pas une punition !
– Ne recommence pas ! Tu sais parfaitement qu'on ne pouvait plus vivre ensemble !
– Arrête. TU ne pouvais plus vivre ici. C'est uniquement TOI qui es en cause, Delphine. Je t'aurais gardée sans problème. Et les filles n'ont jamais eu leur mot à dire non plus. Tout est de TA faute !
– Ah ! »
Une défenestration, après tout, quand on était une femme en bonne santé, on pouvait y survivre. Les chances diminuent drastiquement à partir du cinquième étage, pensa Philippe. Une chance pour Delphine que l'appartement ne soit qu'au quatrième.
« Tu n'auras pas de pension. Pas tant que tu m'interdiras de voir les filles.
– C'est du chantage ? Tu me fais du chantage ?
– Parfaitement ! Si je dois remplir mon " rôle " en payant ta maudite pension, tu as intérêt à remplir le tien en m'amenant les filles !
– Elles ne veulent pas te voir. Elles ont leurs amies là-bas et à leur âge, c'est important de passer du temps avec elles.
– Elles avaient leurs amies ici aussi. Mais visiblement, tu te fiches de savoir ce qui arrivera si elles ne voient pas leur père. Tu te fous complètement de savoir si MOI, j'ai besoin de les voir.
– Paye ta pension ! »
Elle avait dépassé les bornes. Il l'agrippa par le bras et l'entraîna.
« Je ne payerai rien, tu m'entends RIEN, tant que je n'aurai pas vu les filles. Et sans ta présence ! Maintenant, tu me fais le plaisir de dégager, j'ai du boulot. »
La porte du pallier s'ouvrit brutalement et il la poussa dehors.
« Et si jamais, SI JAMAIS, tu reviens ici sans y être invitée, tu entres sans sonner comme tu viens de le faire, je te jetterai par la fenêtre ! Tu m'entends ! C'est chez moi ici, et tu n'es PAS la bienvenue ! »
Il lui claqua la porte au nez. Titubant comme un homme ivre – de haine, de satisfaction, de honte et de désir – il arriva jusqu'à la petite cuisine. Là, s'effondrant contre le meuble de l'évier, il lui fallut du temps pour retrouver son calme. Penser à Delphine exigeait encore de lui un énorme effort. Mais lui parler en face relevait de l'exploit. À chaque fois, c'était son pire cauchemar et le plus délicieux de ses rêves venu le tourmenter. Bien qu'elle l'ait piétiné, qu'elle lui ait mis tous les torts sur le dos – mais était-ce lui qui avait eu une liaison adultère ? – qu'elle lui ait planté un poignard dans le cœur, il l'aimait encore. Jurez d'aimer une personne jusqu'à votre mort et vous verrez : il est très difficile de revenir sur son serment. Et sa femme était toujours aussi désirable.
Après quelques minutes de paralysie complète, il commença à pleurer. La tête renversée sur la porte du meuble de l'évier, la bouche déformée par une grimace qui n'était que l'expression de sa douleur. La douleur de cette blessure, qu'il avait crue refermée et qui, peu à peu, se ré-ouvrait, sous les coups de cette dispute qu'il n'était pas prêt à avoir. Elle ne l'aimait plus. Elle le haïssait. Prête à tout pour l'écraser un peu plus, parce qu'il avait eu l'audace de ne pas la rendre heureuse. Et les filles lui manquaient. L'appartement avait été rempli de joies et de rires, de bousculades, de jalousies, de tristesses, d'histoires ou de séances de pâtisserie qui resteraient mémorables... L'appartement était vide, silencieux, angoissant comme une demeure hantée par des fantômes de bonheur, rendant l'atmosphère encore plus lugubre. Delphine lui avait échappé, il ne la retrouverait plus. Mais ses filles... Ses filles étaient tout ce qui lui restait. Et elles n'étaient pas là.
Amy
« Tu devrais lui dire. »
Amy faillit s'étrangler avec un morceau du pain au lait qu'il lui avait apporté. Ils étaient assis côte à côte dans le métro. Elle avait réussi à convaincre Philippe de se lever tôt pour venir l'accueillir à la gare. Peur de retomber face à Nicolas, peur, cette fois, de ne pas y survivre. Mais rien n'était arrivé, et son cœur était plus léger. L'artiste la regarda un moment, attendant visiblement sa réponse.
« Lui dire ? Tu le connais pas...
– S'il soupçonne quelque chose, s'il s'inquiète au moindre de tes changements d'humeur, tu devrais peut-être lui dire pourquoi, non ?
– Thomas est jaloux, c'est maladif. Compulsif même. S'il soupçonnait un seul instant que je puisse aimer quelqu'un d'autre, même un type à qui j'ai pas parlé depuis dix ans, tu ne sais pas de quoi il serait capable. Il vaut mieux qu'il ne sache rien.
– Tu veux dire qu'il ne sait pas pour moi ? Que tu lui as rien dit ? »
Les dernières bouchées de la viennoiserie furent méticuleusement englouties avec soin et attention, comme une contenance pour éviter de répondre.
« Amy ? Il ne sait pas que tu dors toutes les semaines chez moi ?
– Il ne sait même pas que tu existes.
– Amy... J'ai pas envie d'avoir des ennuis...
– Tant qu'on continue comme on a toujours fait, il n'y a aucune raison pour qu'il l'apprenne. Et puis quoi ? J'ai le droit d'avoir des amis, et qu'ils m'hébergent quand je suis à Paris sans qu'il ait son mot à dire.
– T'héberger, ok. Mais s'il découvre que ce n'est pas sur le canapé que tu dors, et que souvent, ces nuits ne sont pas si innocentes que tu sembles le suggérer ? Je n'ai pas envie de me retrouver avec un psychopathe à mes trousses ! »
Amy évita le regard de son ami en se tournant vers la vitre, essayant de distinguer quelque chose, n'importe quoi, dans la pénombre du tunnel.
« Ce n'est pas un psychopathe. Il ne te ferait aucun mal, à toi... »
Tentant de discerner les tuyaux et les câbles couverts d'une épaisse couche de poussière de pollution noire contre le mur tout aussi sombre, Amy se mit à y songer. Non, il ne lui ferait aucun mal, à lui, ni à personne d'autre qu'à elle. La souffrance que pourrait provoquer sa perte, alors que Thomas était une des seules personnes qui lui importaient vraiment dans la vie, serait presque aussi terrible que de retomber nez à nez avec Nicolas et son regard d'étranger, comme un crachat à la gueule.
« Amy, j'ai quand même mon mot à dire dans l'histoire, tu ne crois pas ?
– Non, tu n'as rien à dire ! C'est MA vie, et ça ne te regarde pas ! Si je ne veux rien dire à Thomas, ce ne sera pas toi qui me feras changer d'avis. »
Soudain furieuse, sans doute plus contre elle-même que contre Philippe, elle se leva. La pensée que quelqu'un puisse lui faire du chantage sur sa propre vie lui était insupportable. Repoussant sans ménagement les genoux de Philippe afin de rejoindre l'allée, elle s'éloigna dans un silence accusateur. Elle descendit à la station suivante. Il la regarda faire sans rien ajouter.
C'était trois stations trop tôt. Tant pis, elle pouvait bien marcher un peu. Il faisait bon et la légère brise, qui remontait de la Seine, au loin, chasserait de ses pensées, la conversation qu'elle venait d'avoir.
***
Christelle
« Amy ? Tu n'as pas envie d'aller boire un verre ? Tu as eu l'air à cran toute la journée... »
À l'intérieur, elle rougissait de son audace. Extérieurement, par miracle, Christelle semblait décontractée comme s'il s'agissait d'une banale invitation. Depuis longtemps, elle avait appris à dissimuler ses sentiments, ses envies. Trop de déceptions, trop de moqueries ou de regards méprisants.
« Tu sais quoi, Christelle ? Je crois que ça me ferait le plus grand bien ! »
Si elle avait osé, l'apostrophée aurait sautillé tout le long du chemin qui les conduisirent dans un petit bar, pas très loin du studio d'enregistrement. Mais marcher à côté d'Amy était déjà un régal. Cette dernière, soucieuse, restait enfermée dans ses pensées.
Le bar était tendance, le genre d'endroit qu'une productrice de radio se devait de fréquenter. Par chance, il y avait également pas mal de jeunes gens bien fringués et des filles... Christelle s'y attardait parfois le soir, y croisant des collègues, des têtes connues. Tous pensaient avoir affaire à une célibataire endurcie venue reluquer de la chair fraîche. C'était le cas, mais, son regard glissait facilement des jeunes hommes sur leurs belles copines. Endormir les soupçons. Préserver l'illusion.
S'y rendre avec une amie n'était pas, comme dans d'autres endroits qu'elle fréquentait les soirs de grande déprime, tendancieux. C'était normal.
« Christelle ? Tu crois que les hommes sont tous pareils ? »
Amy regardait par la fenêtre en direction des quais. Une péniche qui filait lentement sur le fleuve accaparait toute son attention, et son cocktail orange, décoré d'une petite ombrelle verte en papier restait intact sur la table.
« Oh oui, les hommes sont tous pareils... »
Christelle aurait pu dire tout ce qu'elle pensait, toute la rancœur qu'elle avait contre la gent masculine. Des hypocrites, des pourris. Combien ils la dégoûtaient, tous, sans exception. Aucun n'était jamais sorti du lot. Ils n'étaient intéressés que par une seule chose, et la seule idée qu'une femme puisse se passer de leurs services, à moins d'y assister en tant que spectateur, leur était intolérable. Quand aux homos, c'était les pires. Plus machistes que les autres... Mais elle préféra rester dans le vague. Parfois les femmes ne valaient guère mieux.
« Amy, tu peux me croire... Aucun n'est plus acceptable qu'un autre. Aucun. »
L'animatrice tourna la tête vers sa supérieure. Le regard presque sombre.
« Quels connards ! Ils croient tous en savoir plus que nous. Comme s'ils avaient compris ce qu'était la vie ! Comment peuvent-ils penser, parce qu'on est soit-disant plus fragile, qu'on puisse accepter leur avis ! Merde ! »
L'ombrelle fut brutalement jetée sur la table, tandis qu'Amy attrapa son cocktail. Elle en but un belle gorgée en relevant la tête. Christelle perdit, un instant seulement, le contrôle d'elle-même devant cette colère soudaine. Et quel décolleté ! Il faisait beau, chaud même en ce début de printemps. Amy portait une robe légère et assez courte. Absolument divin.
« Et puis quoi ? J'ai pas le droit d'avoir une vie privée ? Des secrets que j'ai pas envie de révéler ? C'est dingue ! Je pensais que c'était un truc de filles, le baratin sur l'honnêteté dans un couple...
– Ah, les secrets... Crois-moi, les types pensent toujours voir en toi. Mais ils n'y pigent rien. Ils sont si sûrs d'eux qu'il ne leur viendrait jamais à l'idée qu'ils se trompent, la plupart du temps, sur toute la ligne ! »
Amy vida son verre d'un autre mouvement, devant Christelle qui jubilait intérieurement.
« Tu fais quelque chose ce soir, Chris ? J'ai vraiment pas envie de me retrouver seule avec ce con. »