Excerpt for Bodanou et la voiture de sport rouge by Alexis Maxime Feyou de Happy, available in its entirety at Smashwords



Bodanou,

et la voiture de sport rouge



par



Alexis Maxime Feyou de Happy



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EDITION SMASHWORDS



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réservés pour tous les pays.



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Copyright© 2011 by FEYOU DE HAPPY Alexis Maxime



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A mes soeurs:

Louise Angeline, Marlyse, Nicole & Eleonore Colombe



Nous ne manquerons certainement pas de remercier Madame Nathalie Herranz, qui a bien voulu revoir ce tapuscrit et y apporter les corrections nécessaires, qu'elle trouve ici l'expression de notre éternelle gratitude.

L'auteur

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L'ENFANCE

Un beau jour, dans la fleur du temps, un monde magnifique émergea des guerres terribles qui déchiraient le monde.

Comme une obole d’espoir, un rayon solaire transperçait les nuages. Il y eut comme un crépitement, puis cent mille tonnerres éclatèrent ; mais au lieu d’une pluie torrentielle, ce fut une clarté lunaire, toute de ferveur et de gloire, qui se répandit à travers la Terre. Cela dura quelques instants, s’estompa… et la nuit s’endormit.

Une ode indicible s’éleva dans les airs, alors qu’un jour naissant susurrait des prodiges. L’espoir crépitait dans les cœurs, et les noctambules se la coulaient douce dans l’attente des mille bonheurs. On était en droit de croire ; déjà, un vent de bon augure progressait dans les villes, dispersant, ci et là, un peu de son aubaine. Enfin, il y eut comme une effervescence, puis tout revint dans l’ordre ; les hommes, doucement, reprirent le train-train quotidien que les grandes guerres avaient interrompu, que la félicité avait comme titillé, que le miracle avait chaperonné.

Oui ! Il y avait beaucoup à dire sur ce nouveau monde. Mais c’est dans un îlot vert, perdu quelque part au cœur de la douce Europe, comme blotti à l’extrémité nord d’une vieille bourgade moderne, que nous découvrons l’histoire la plus extraordinaire de ce temps-là…



C’était un petit oiseau rouge qui se tenait sur la cime d’un arbre, le regard vague, duvet au vent, rêvant au jour où il aurait lui aussi l’indicible bonheur de s’élever dans les airs…

Le petit oiseau attendait ses parents sans vraiment souhaiter leur retour ; il s’amusait bien trop à regarder la ville s’étendre, là-bas, immense multitude de formes inconnues. Il était riche de cette félicité que susurrent à l’imaginaire les rêves de l’enfance.

Et il rêvait, le petit oiseau. Oh, comme il rêvait ! C’était un rêveur-né, un vrai de vrai.

La seule vue des cimes suffisait à créer en lui cet univers indicible des bonheurs impossibles ; ses petits yeux scrutaient alors le paysage pour aller se perdre à l'horizon, dans ce monde urbain, lointain, tout de lumière et de vêpres.

Ainsi perché, petite boule de chair toute férue d’existence, il avait l’air si fragile qu’on aurait pu jurer que la prochaine bourrasque allait l’arracher de l’arbre pour le jeter droit sur la route de goudron qui entourait le parc, et qui se trouvait à des centaines de mètres du grand arbre. La branche sur laquelle il se tenait était si fine qu’elle paraissait invisible. Du sol, il avait l’air d’une petite bulle de savon qui n’attirait l’attention que parce qu’elle était opaque. En vérité, le fait de le voir ainsi flotter tenait du miracle ; c’était à peine si on le distinguait. Mais lui, il continuait de rêver comme si de rien n’était, le petit oiseau…

Voilà qu’il s’imaginait à présent à la gouverne des cieux ; il était prince des airs, conquérant de l’espace et maître de l’univers.

Oh ! Les merveilles de l’enfance !

Entraîné par les alizés de l’âme, à moins que ce ne fût dans le firmament de croire, le petit oiseau ne voyait pas le temps passer. Mais il n’y avait pas que son esprit pour occuper l’heureuse oisiveté de son enfance ; d’un nid à l’autre, c’était le capharnaüm. Il y avait, par exemple, le spectacle de ses cousins, qu’il regardait évoluer tout autour de l’arbre natal. Certains d’entre eux venaient à peine d’avoir leurs premières plumes de vol. Ils étaient juste un peu plus âgés que lui : comme c’était fascinant de les voir ainsi défier les altitudes ! Quelques jours plus tôt, ils échangeaient encore des bagatelles, s’amusant entre eux des plaisanteries les plus caustiques. Et à présent, ils agissaient comme s’il n’existait pas. Avec des pirouettes encore maladroites mais assez belles pour l’étonner, lui, ils venaient le narguer, puis s’en allaient voler au-dessus des arbres voisins avec cette insolence effrontée qui l’emmerdait royalement. Alors qu’il croyait les avoir perdus de vue, ils revenaient faire des spirales autour de l’arbre natal, puis repartaient pour enfin disparaître tout de bon, l’abandonnant dans un désespoir sans nom. Dans ces moments-là, il aurait donné n’importe quoi pour faire son baptême de l’air… Sa tristesse était si évidente que ses cousins les plus proches l’en narguaient. Ils avaient découvert une manière bien originale de fanfaronner. C’était un « coucouillis » pimpant qu’on aurait pu croire flatteur. C’était quand ils s’élevaient dans les airs qu’il sentait la jalousie lui tirer des entrailles l’extrême angoisse de sa condition ; alors il les regardait faire, tout tremblant, n’osant les suivre. Paradoxalement, il se plaisait en leur compagnie ; mais ces derniers finissaient toujours par partir, trop heureux de profiter de leur liberté pour perdre leur temps avec un gamin sans plumes, « même pas capable de s’éloigner de son arbre natal » !

En ce temps-là, il était encore bien trop jeune pour avoir développé le plumage rouge qui, un jour, allait tant le distinguer des autres…

Comme il avait l’air frêle, ainsi juché sur le grand marronnier, le petit oiseau ! Mais il n’était pas sans charme. Chaque fois qu’un rayon égaré lui tombait sur l’iris, le fin reflet ocre évoquait une peur innocente qu’on n’aurait su saisir, mais qu’on devinait. L’arbre au-dessus duquel il semblait ainsi flotter se trouvait dans l’un des coins les mieux famés de Yorkville. À intervalles réguliers, il tournait la tête à droite et à gauche, comme s’il redoutait quelque chose. En effet, ce n’était pas seulement la curiosité qui animait ainsi son charmant cou tout de duvet. Non ! Ce qu’il guettait, ce n’était pas non plus l’arrivée des éperviers, bien rares en ces lieux et qu’il aurait été en droit de craindre si seulement il avait été capable de les reconnaître. Mais cette mémoire visuelle ne faisait pas encore partie de sa panoplie de défense, car il n’avait jamais été en dehors de l’arbre paternel. Ce qu’il guettait, c’était le caractéristique fuselage de ses parents… Ces derniers l’avaient en effet prévenu de ne jamais, sous aucun prétexte, s’aventurer en dehors du nid familial. Sa sécurité en dépendait, disaient-ils. Mais c’est là quelque chose que les enfants comprennent bien mal.

Le petit oiseau savait quand même qu’ainsi perché, il était dans son tort ; c’était donc avec une réelle inquiétude qu’il surveillait les alentours. Il devait les voir en premier, pour avoir le temps de s’esquiver jusqu’à la confortable structure de branches, de feuilles et de mille et une fibres inconnues que sa mère avait réunies afin de construire leur petite demeure, quelques jours avant sa naissance. Oui ! Il fallait qu’il les vît venir, ses parents, bien avant qu’eux ne le découvrissent et ne s’aperçussent de sa fugue. C’est qu’il risquait d’être puni ! La poitrine tressautant, à la fois d’excitation et d’inquiétude, il guettait les fuselages, jaugeait leur envergure, supputait les probabilités pour décider s’il était temps de rentrer ou non. Certes, le nid familial était suspendu juste quelques centimètres en dessous de ses pattes frileuses, mais encore fallait-il pouvoir y descendre rapidement !

Une feuille lui frôla les plumes. Il sursauta. Il avait été si attentif, le pauvre petit oiseau, que le moindre bruit l’effrayait ; il ne fallait surtout pas que ses parents le surprissent là ! Il n’avait pas encore reçu sa première leçon de vol. S’exposer à la cime des arbres, c’était attirer les prédateurs…



Ses parents lui avaient donné le curieux nom de Bodanou. Le petit oiseau rouge faisait partie de la famille des Anges Bleus au collet rouge, qu’on avait ainsi nommés pour leur queue de plumes bleues qui s’ouvrait comme une majestueuse houppelande et qui donnait à leur corps, dans les airs, un angélisme visuel qui charmait le regard… Lorsqu’on les voyait de près, on pouvait distinguer autour de leur cou une fine bande vermeille ornementée d’une ligne verte, quand elle n’était jaune. Dans l’ensemble, leur corps faisait penser à un bouquet de fleurs multicolores. En plus de ce plumage royal, ils avaient de charmants petits yeux verts qui brillaient sous le soleil de midi, prenant au contact des ultraviolets un reflet de grenade qui lançait des étincelles ; on aurait dit des saphirs fluorescents. Il se dégageait de leur présence une aura lapilazzulienne comparable à l’azur d’un ciel bleu un matin de printemps. Mais le petit oiseau était né avec des plumes fines qui avaient tourné très vite à l’orangé, pour enfin acquérir une couleur rouge homard. Si le bleu était la couleur dominante dans leur grande famille, la couleur rouge était celle de l’opprobre…

— Mais d’où tient-il cela ? demanda un jour son père à sa mère, d’un ton soucieux.

— De qui d’autre, sinon de toi ! répondit-elle d’une voix cinglante qui pinça le cœur du petit oiseau.

— J’ai des plumes écarlates, moi ? vociféra le père, outré.

— Sinon sur le dos, du moins dans le ventre ! siffla la mère en guise de réponse.

Le père resta muet de stupeur. Avec un regard de bête fauve qui trahissait son humeur, et sans se tourner vers le petit oiseau qui se tenait tout menu dans son coin, il intima à son fils de le suivre. Ce dernier eut à peine le temps de répondre qu’une bouffée de lumière mi-blanche, mi-azur l’aveugla, alors que le frou-frou régulier de mille plumes lui taquinait le tympan. Son père avait pris son envol. Il ne lui restait plus qu’à l’imiter…



Ainsi s’était présentée au jeune Bodanou l’occasion de sa première balade aérienne. Le cœur encore serré par la scène qu’il venait de vivre, il ne put s’empêcher de réprimer un frisson d’excitation : il allait découvrir le monde !

Ce fut ce jour-là que son père et lui se rendirent pour la première fois dans l’une de ces randonnées qui jusqu’alors étaient restées un mystère pour lui…

Aussitôt hors du nid, ses muscles se crispèrent ; un moment, il crut qu’il allait tomber.

— Vole ! dit le père. Vole, mon garçon, et ne pense à rien d’autre qu’à voler.

Ses yeux essayaient de s’habituer à la réfraction solaire, qui changeait de seconde en seconde. Au fur et à mesure qu’il progressait dans les airs, il avait l’impression que les arbres et la terre couraient à sa rencontre. En même temps, il devait opérer un ajustement de son corps par rapport au sol pour se maintenir à la hauteur du père, qui lui volait aisément. Il lui en voulait presque de son naturel…

— Comme si voler était la chose la plus facile au monde ! ronchonna-t-il dans son bec.

C’est que Bodanou avait oublié qu’il en était encore à sa première leçon de vol. Il voulut se remettre à son occupation habituelle ; sa performance s’en ressentit. Alors qu’il déclinait, chose molle dans les airs, le couac sévère de son père le ramena à la réalité. Ses réflexes n’attendirent pas : il reprit son envol, et à sa grande surprise, réalisa que papa Ange Bleu était toujours à ses côtés. Alors, la fulgurance du moment le saisit : il volait, il volait vraiment ! Avec cette prise de conscience, une allégresse toute nouvelle s’empara de son cœur qui à présent battait la chamade, alors que ses petites ailes s’ébattaient fiévreusement, anxieuses de se maintenir à la hauteur du pater.

Ce dernier, en fait, ne prêtait plus attention à son nouveau compagnon de route. Il avait l’air soucieux. C’était à parier que les paroles de Mme Ange Bleu, son épouse, lui martelaient encore les tympans. Le petit oiseau ne dit mot.

D’abord, ils planèrent délicatement au-dessus des arbres. Selon toute vraisemblance, le père Ange Bleu voulait jauger les aptitudes physiques de son fils ; mais le petit oiseau rouge avait l’impression qu’il ne savait pas trop où aller, car il avait bien constaté qu’ils tournaient en rond. Il garda cependant ses réflexions pour lui, comme le lui avait appris sa mère.

— Un jour, disait-elle, tu seras assez grand pour faire les choses à ta manière ; en attendant, je te conseille de suivre l’exemple de tes aînés !

— Quand, quand, quand ? s’excitait-il quand elle parlait ainsi.

— Tu le sauras bien assez tôt ! le rabrouait-elle.

— Mais quand donc ? s’impatientait-il.

— Tu le sauras, te dis-je ! assurait-elle.

Sur ce, elle le laissait là dans son coin, tout baba d’incertitude.

Certains jours, alors qu’il la regardait de ses grands yeux verts, elle s’en allait allègrement vers des destinations inconnues ; pour lui, c’étaient des balades sans fin dont elle revenait le bec plein de victuailles. Non qu’il s’en plaignît, mais il aurait bien aimé avoir des réponses à ses questions.

Son père et lui volaient ainsi depuis un moment déjà, quand ses muscles commencèrent à se raidir. Heureusement pour lui, son père l’avait entraîné dans un courant propice, qui les maintenait dans les airs sans grand effort physique. De loin, on aurait dit un couple en harmonie, bien qu’en vérité l’un parût être l’ombre de l’autre.

La grande ville se distinguait à l’horizon. Bodanou voyait ses bâtisses d’époque se dessiner dans le paysage aérien tels des puzzles qu’on n’aurait su rêver ; il devinait aussi les longues langues de rivières qui la traversaient de part en part. Allait-elle être aussi belle qu’il se l’était imaginé ? Mon Dieu ! Comme cela devait être charmant, une ville moderne ! Comment se comportaient-ils donc, les oiseaux de la ville ? Étaient-ils sympas ? Oh ! Comme il le souhaitait !

Tout en pensant ainsi, le petit oiseau rouge suivait fidèlement son père. Il prêtait attention aux directives qui lui étaient transmises au bec et à l’aileron. Rencontraient-ils un courant marin que le père s’y attelait ; le petit oiseau fit de même et vit qu’il volait mieux. Ils traversèrent bientôt les grands quartiers de la ville. Il y avait, le long des boulevards, des habitations à plusieurs étages. Le petit oiseau rouge n’avait jamais vu cela, et il lui fallut un certain temps pour habituer ses prunelles à l’homogénéité des murs et des façades vitrées. Le plus difficile, c’était peut-être de négocier les angles droits. Il avait en effet l’impression que les bâtiments apparaissaient subitement devant lui. Il fallait faire très attention, et puis il fallait aussi exécuter des manœuvres compliquées entre les lampadaires, les marquises, les balustrades et les coins de rue.

Surtout, il ne fallait pas voler trop bas, car les hommes, c’était connu, toléraient très peu leur présence. Son père avait été clair là-dessus : l’art de voler dans les villes, insistait-il, requérait une dextérité tout à fait aérodynamique. Il eut quelque mal à en acquérir la technique. Heureusement pour lui, son père était patient.

— Le secret, lui dit-il dans ce langage des oiseaux qu’il avait appris dès sa tendre enfance, c’est de comprendre comment les hommes font leurs villes. Connaître son environnement, c’est un peu posséder sa technique.

— C’est quoi, ça, « son environnement » ?

— Ce qui t’entoure, là où on habite, mais surtout où on évolue.

— Oh ! Mon arbre natal, c’est cela, n’est-ce pas, mon environnement ?

— Oui, fiston, c’est cela aussi.

— Aussi ? Ah ! C’est vrai que tu as dit « évolue »… Évolue ! C’est un mot bien compliqué, ce mot-là !

— C’est un mot comme tous les autres… Bon, d’accord ! Il est un peu compliqué. Tout dépend comment on l’utilise. Si, dans le sens large, il peut englober toute notre race, c’est-à-dire la façon dont nous en sommes venus à être des Anges Bleus au collet rouge ; dans le cas présent, il veut tout simplement dire « là où on va, là ou on vit, là où la vie nous entraîne ». Tu me suis ?

— Oui, papa ! Je t’écoute, et je crois comprendre ce que tu dis.

— Notre environnement, vois-tu, ce n’est pas seulement notre parc, tu sais ? Il faut aussi aller dans les villes, car c’est là que nous trouvons nos vivres, et puis il y a la campagne, parfois les forêts… Où que tu ailles, tu dois être capable de t’orienter au coup d’œil ; pour cela, tu dois connaître tes repères. Regarde par exemple en dessous de nous ! Tu vois les pavés et les trottoirs ? Bien ! Les bandes noires, les vois-tu ?

Le petit oiseau fit signe que oui. Le père continua :

— Elles annoncent presque toujours les lieux d’habitation, qui ici sont plus grands que les parcs urbains de ton village natal…

— C’est là que vivent les hommes ?

— Oui ! Et puis, leurs maisons sont immenses.

— Je les trouve vilaines !

— Elles n’ont certainement rien de comparable avec nos nids, qui sont tout à fait ingénieux ; en plus, elles sont raides et manquent de poésie. Chaque fois que tu verras ces bandes noires que les hommes nomment des routes, attends-toi à voir des buildings et prépare-toi à les éviter : c’est essentiel de tout prévoir à l’avance, dans les villes ! Le monde des hommes est très compliqué, fiston ! Si chez nous les couleurs sont simples, alternant selon les saisons entre le vert des arbres et le marron des troncs, chez les hommes, il faut s’attendre à tout.

Le petit oiseau écoutait son père en volant gaiement autour de lui, curieux de tout, fasciné par les étranges structures qui se détachaient du panorama surréel des étendues urbaines.

Il voulait tout savoir, le petit oiseau. Il gazouillait à tue-tête, posant mille et une questions. Mais on l’a dit, son père était patient.

Le monde des hommes lui apparaissait dans toute l’étrangeté de ses complexités. Il trouvait les ruelles plutôt bruyantes. Les avenues étaient bordées de lampadaires métalliques. Sur les routes, il pouvait distinguer de longues lignes blanches qui n’en finissaient pas. Des engins fantastiques y roulaient, dégageant des fumées âcres qui les forçaient à s’élever dans les airs pour mieux respirer. Et puis il y avait ces arbres bizarres, comme alignés le long des boulevards dans un ordre tout à fait étranger à tout ce qu’il avait jamais connu. C’était sans doute de cela que parlait son père : « Ces étranges arbres sans tronc et sans feuilles ! Les nids multiples de la gent humaine ! » C’était cela : les buildings !

Ce n’était pas mieux que les habitations qu’ils avaient survolées depuis qu’ils avaient quitté le parc familial. Ce n’était pas non plus le monde merveilleux qu’il avait imaginé… À bien y penser, il ne savait pas trop à quoi s’en tenir. Mais à quoi s’attendait-il donc ? Certes, il avait entendu des compagnons d’arbre dire des choses étranges des villes. Mais en ce temps-là, il croyait que ce n’étaient que des racontars ! Il avait au contraire imaginé un monde fantastique où tout était possible… Mais ce qu’il voyait à présent le désarçonnait ! Fichtre ! Le monde des hommes ne pouvait pas être aussi horrible ? C’était donc ici que venaient ses parents ? C’était donc cela, le monde merveilleux, tout de lumière et d’incandescence qui, du temps de son enfance, s’étendait là-bas, dans l’horizon lointain ? Ce qu’il en découvrait était plus que navrant : c’était déconcertant ! Cachant mal son trouble, il suivit son père comme à regret, tout en faisant attention de se maintenir à son niveau de vol. Mais le père comprenait le fils ; sans doute avait-il lui aussi connu de telles déceptions. Il ajusta donc sa vitesse à celle du fiston et maintint ainsi le vol à l’unisson qu’ils avaient adopté dès leur entrée en ville.

Ils se retrouvèrent bientôt à survoler le quartier des marchands de noisettes, situé dans le sud-est de Yorkville. Le petit oiseau rouge n’avait jamais été aussi loin. Ses petits yeux curieux étaient émerveillés : les bâtiments de verre, les monuments, les églises, les théâtres, les bus et les autocars… Les vélos, les motos, les vieillards, les vagabonds, les clodos, les belles dames et les enfants ; bref, toute la faune urbaine, dont l’extrême richesse n’est visible qu’à ceux qui veulent bien la voir. De plus, le monde se refuse à dévoiler son secret à l’innocence, son excitation toute de curiosité risquant de s’en effaroucher.

Mais si le petit oiseau ne voyait pas d’un si bon œil le monde étrange qui se présentait à lui ; c’était tout de même nouveau, c’était un spectacle, c’était donc fascinant !

— Regarde, papa ! s’exclama-t-il. Papa, papa, regarde : des troncs ambulants ! Dieu ce qu’il y en a, je n’aurais jamais cru cela possible !

— Oh ! Tu en verras plein dans les villes, mon petit. Les hommes les utilisent pour se déplacer, dit le père, sa fière férule de plume battant les airs gaillardement.

— Mais comment font-ils donc ? s’étonna le gamin. Nos troncs à nous ne bougent jamais.

— C’est que ce ne sont pas des troncs comme tous les autres, fiston.

— Ils en ont à peine l’air, tu me diras ! en convint l’oiselet.

— Tiens ! reprit le père, regarde-les de plus près, tu verras par exemple qu’ils n’ont pas de feuilles !

— Oh ! Cela, je l’ai bien remarqué, répondit le fils avec cette assurance que la tendre jeunesse prend quand elle veut plastronner.

Puis il enchaîna :

— Et ça, qu’est-ce que c’est ? Regarde papa, regarde ! Oh ! Cela vole ! Mais cela n’a pas d’ailes !

— Oui, fiston ! C’est… comment dirais-je… des troncs volants ; comme tu l’as constaté, ils vont dans les airs. Les hommes s’en servent pour aller d’un endroit à l’autre !

Détournant son regard, un moment distrait par le bruit de l’hélicoptère qui passait dans le ciel, le petit oiseau reporta son attention sur la ville.

— Oh ! là, là ! Oh, là, là ! Regarde papa, regarde en bas, là-bas, juste en dessous de nous… Une petite forêt, au cœur même de la ville ! Mon Dieu, ce que c’est magnifique ! On s’y arrête, dis ? Peut-être qu’on s’y fera des amis ?

— Ah ! Le parc des Sans-souci ! Un autre truc des hommes ! Les seuls oiseaux qu’ils y tolèrent, ce sont les pigeons, et pas n’importe lesquels.

— Tu veux dire des colombes ?

— Non ! Des pigeons ordinaires. Ils sont gris, quand ils ne sont pas de teintes variées.

— Ah, tiens, je me disais bien… maisEt puis non !

— Que voulais-tu donc dire, fiston ?

— Non, rien, une idée comme ça…

— Il vaut mieux éviter ces endroits-là !

— Pourquoi ? À cause des pigeons ? Ils ont l’air bien inoffensifs…

— Non ! Je ne te parle pas des pigeons, mais des parcs urbains ! On y rencontre des gens pas très commodes.

Le petit oiseau se tut. Il n’y comprenait vraiment rien. L’endroit avait l’air si charmant ! Mais il lui fallait écouter son père et suivre les conseils qui lui étaient donnés, c’était comme cela qu’il apprendrait après tout. Les pigeons ! Il se souvint qu’il en avait vu à travers la ville ; on aurait dit que la ville leur appartenait. C’est qu’ils étaient partout, les pigeons. Il en avait même vu royalement assis au faîte des buildings ! Ils ne se gênaient pas, ceux-là, c’était clair. Ils étaient aussi à l’aise que s’ils étaient chez eux. Il les trouvait bien prétentieux… Mais quand il en vit se libérer sur la face moustachue d’une statue de bronze, il en fut vraiment choqué. C’est qu’ils n’avaient pas de manières, les pigeons ! Si encore c’étaient des colombes !

— À quoi penses-tu donc ? lui demanda son père.

— Aux colombes, papa.

— Aux colombes ? s’étonna le père.

— Je veux dire, les pigeons ! Pourquoi les voit-on partout dans la ville ?

— À vrai dire, je n’en sais rien, mon fils. Peut-être que les hommes les croient sacrés !

— Sacrés ? Mais où a-t-on jamais vu un oiseau sacré ? Tout le monde sait que nous sommes les meilleures créatures du monde, mais de la à être sacrés !

— C’est que tu ne connais pas les hommes, fiston. Ils ont quelque chose pour tout ce qui est divin ; ils n’hésitent cependant pas à commettre les plus grandes horreurs.

— Ah ! Les hommes, les hommes ! maugréa le petit oiseau. Ils ne doivent pas être bien commodes, les hommes !

Ils continuèrent de voler tout autour du quartier des marchands de fruits. Le petit oiseau n’arrêtait pas de s’exciter. C’est qu’il y avait tant de choses à voir : les étagères débordaient de marchandises de toutes sortes, les rues étaient bruyantes, et des oiseaux qu’il n’avait jamais vus se baladaient alentour avec une élégance à vous couper le souffle. Le monde se dévoilait à ses yeux pour la première fois…

Après le premier choc, il avait développé un nouveau regard pour les choses urbaines. Peut-être était-ce le charme des fruits printaniers, leurs couleurs vives, ou le doux parfum des noisettes brûlées et de la vanille au caramel qui venait des pâtisseries… Peut-être était-ce la couleur uniforme des cuisiniers qui sortaient parfois sur le trottoir pour contrôler la livraison des vivres ; toujours est-il qu’il avait soudain une impression différente des villes. C’était comme s’il avait acquis une notion nouvelle de la vie urbaine en quelques minutes. Tout lui semblait remarquable à présent, même quand c’était navrant. Il y eut par exemple cette mémé qui s’en alla tomber dans les bras d’un passant. Celui-ci la repoussa sans ménagement, ne prenant même pas la peine de ramasser sa canne qui avait roulé sur la chaussée… Le petit oiseau rouge était effaré. Il n’aurait jamais imaginé un Ange Bleu au collet rouge maltraiter un infirme !


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