Albert Stino Matsimouna
L'étrange rêve d'un monde
à l'autre
éditions Dédicaces
L'étrange rêve d'un monde à l'autre
© Copyright - tous droits réservés à Albert Stino Matsimouna
Toute reproduction, distribution et vente interdites
sans autorisation de l’auteur et de l’éditeur.
Couverture : Antony Papantoniou (Athène, Grèce)
http://www.a-papantoniou.com
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Un exemplaire de cet ouvrage a été remis
à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte
Pour toute communication :
Site Web : http://www.dedicaces.ca
Courriel : info@dedicaces.ca
MonAvis : http://monavis.dedicaces.ca
Facebook : http://facebook.dedicaces.ca
Albert Stino Matsimouna
L'étrange rêve d'un monde
à l'autre
À Albert mon père qui m’a tout appris de la vie, et Jeanne ma mère pour son soutien indéfectible.
Au reste de ma famille en France et au Congo.
À Moreline mon épouse.
À mes enfants Albérick, Rudy et Karl-Darvin.
À Patrice et Leïla, dont l’éclairage m’a été d’un grand secours pour parachever ce travail.
À tous mes collègues de travail à l’hôpital Théophile Roussel, à Montesson, particulièrement ceux du Pavillon Monet: mes Cadres, les Infirmier(e)s, les Aides-soignant(e)s notamment Malika pour sa disponibilité et ses conseils, les Agents de services et les Médecins, ainsi qu’à Nadia la secrétaire (et son frère Hassan) sans qui ce travail serait à jamais perdu. Sans oublier Marième D. Cadre supérieur actuellement à l’hôpital de Villejuif, dont le regard a été très déterminant pour ce travail
À tous ceux qui de près ou de loin me sont proches, et n’ont aidé et encouragé dans ce travail.
À tous ceux et celles qui partagent mes opinions.
Et si un homme est juste, et pratique le jugement et la justice; s’il n’a pas mangé sur les montagnes, et s’il n’a pas levé ses yeux vers les idoles de la maison d’Israël, et n’a pas rendu impure la femme de son prochain, et ne s’est pas approché d’une femme pendant la séparation, et s’il n’a opprimé personne; s’il a rendu le gage de sa création, n’a pas commis de rapine, a donné son pain à celui qui avait faim, et a couvert d’un vêtement celui qui était nu; s’il n’a pas donné à intérêt, et n’a pas pris d’usure; s’il a détourné sa main de l’iniquité, a rendu un jugement juste entre homme et homme, a marché dans mes statuts, et a gardé mes ordonnances, celui-là est juste: Certainement il vivra, dit le Seigneur, l’Eternel.
EZECHIEL 18: 5 à 9
Cette histoire peut être celle d’une autre époque, du temps où l’homme et la nature ne faisaient qu’un. Mais avec toutes ces prédictions horoscopiques, les fréquentations effrénées des devins, des marabouts et autres diseurs de bonne nouvelle, elle prend alors un autre sens pour devenir celle d'aujourd'hui.
D’aucun parlerait de crise économique, pour expliquer cela. Mais qu’importe, restons-en à la crise existentielle pour donner un autre éclairage à cette histoire afin qu'elle devienne contemporaine c'est à dire actuelle, pour que même ceux d’aujourd’hui s’y retrouvent.
Paul est dans son lit quand il se réveille précipitamment, ne compre-nant rien à ce qui lui arrive. En réalité, il vient de faire un rêve. En soi, le problème n'est pas tant qu'il ait fait un rêve, mais que depuis quelques temps il fait le même rêve et qu’il y soit question de la mort, de l'au-delà, deux thèmes pour le moins surprenants et inhabituels. Paul commence alors à se poser des questions, sur cette répétition, sur le contenu même de ce rêve et sur ce qui se cache derrière. Il situe alors son questionnement sur un mode perspectif en se demandant bien mais, que se passe-t-il donc? Marttha sa femme se prête au jeu, en écoutant attentivement son mari lui narrer cet étrange rêve dont elle a peut-être une explication. Coïncidence ou pas en effet, survient au même moment non loin de chez eux ce matin-là, une activité inhabituelle d’une bande de corbeaux sortant d’on ne sait où, alors même que leur chambre est soumise à une bizarrerie hors du commun. Aucun doute pour Marttha très au fait de cette métaphysique:
Tout cela a valeur de signes et semble indiquer que la mort n'est pas loin....
Ou autre chose d’ailleurs, mais une situation grave en tout cas.
L’étrange rêve de son mari ne s’inscrit-il pas dans cette perspective?
Pourquoi une telle perception ne serait-elle pas légitime?
A travers la simple narration d’un étrange rêve dans le huit clos d’une chambre austère, comment ne pas considérer autrement la vie, la mort et surtout l’après-mort et à travers eux, la complexité même des rapports interpersonnels?
Laissons-nous alors transporter dans ces deux univers, et rêvons avec ce couple.
En se réveillant ce matin là, tout semblait confus dans la tête de Paul.
Encore sous l’emprise d’un long sommeil qui venait de s’interrompre soudain, l'homme resta pensif pendant de longues minutes sans rien comprendre à ce qui lui arrive tout en se demandant cependant:
Mais, que se passe-t-il donc? Que m’arrive-t-il?
D’un geste lent et peu assuré il redressa sa tête, la prit entre ses mains, donnant l’impression d'un homme accablé par des problèmes insurmontables. C’est à ce moment-là seulement qu’il réalisa que la désa-gréable impression que « quelque chose n'allait pas » n’était pas nouvelle sauf que ces temps derniers, elle avait pris une tournure assez inattendue en se reproduisant chaque matin ou presque.
Ce qu'il était en train de vivre ce matin-là n'était donc pas nouveau.
Paul essaya alors de se ressaisir en relativisant la situation, mais finit par être s'agacé et par s’inquiéter de cette persistance. Dieu merci, le jour était en train de se lever, ce qui pouvait signifier la fin d’un long et pénible exercice pour lui. Tout de même.
Qu’est-ce que c’est que cette histoire encore hein, se demanda-t-il en se grattant la tête?
En même temps qu’il se posait cette question, Paul avait les yeux fermés. Pourtant il ne dormait presque plus, essayant d’émerger définitivement de son sommeil et de se remettre de l'intrusion incons-ciente qu’il venait de faire dans ce monde à la fois passé, présent, cousu et décousu qu’est le rêve, en tentant de comprendre ce qui lui arrivait ce matin-là.
Ah!
Lentement, il essaya d'ouvrir ses yeux mais les referma aussitôt, visiblement gêné par une espèce de voile disgracieux. Le clignement des yeux lui apprendra que ceux-ci étaient en réalité désagréablement tapissés de conjonctivites grasses, crouteuses et gênantes. Il se servit alors délicatement du revers de sa main droite pour les dégager. Ainsi seulement, put-il s’assurer une bonne visibilité en les ouvrant à nouveau, même si cette vue resta quelque peu brouillée par la pénombre de la chambre. Finalement, c’est seulement en les exorbitant qu’il réussira à mieux voir. Paul tourna sa tête de part et d'autre du lit, avant que son regard ne s'attarde vers la petite table de chevet à droite.
Le vieux réveil posé dessus indiquait 6h22 exactement, et on était dimanche.
Mais quand il termina cette revue, la désagréable impression ressentie tantôt était toujours là, plus préoccupante et plus forte que jamais
Humm, ce doit être quelque chose de très important pour que ça me tracasse autant! Oui, oui, quelque chose de très très important ou de mal!
Telle est la réflexion qu'il se fit immédiatement.
Pour autant, était-il au bout de sa peine?
Sans doute pas puisqu'à cet instant, il ne savait toujours pas ce qu'il en était exactement.
Alors, il retomba à nouveau dans les travers de ses pensées avant d’être gagné par une sorte de perplexité avec la persistance de cette idée que, quelque chose n'allait pas! Paul tenta de se lever du lit, puisqu'il lui fallait faire quelque chose, exorbita à nouveau ses yeux en regardant furtivement de part et d'autre de lui, comme s’il se méfiait de quelque chose dans cette chambre austère encore sous la pénombre. Mais son regard ne distinguait rien de ce que son inconscient essayait de lui suggérer d’inquiétant. Finalement, il renonça à cette entreprise.
Oooh oui, quelque chose s’était sans doute passé dans sa vie ces temps derniers, et dont il n’arrivait pas à se souvenir. Et du reste, que pouvait-il bien distinguer dans cette pénombre encore persistante qui pérenni-sait artificiellement la nuit dans la chambre, malgré le jour irrémédia-blement en train de s’installer dehors?
Savait-il au moins ce qu'il cherchait en réalité?
Ses yeux se mirent à s'embrumer, pour finalement larmoyer comme un enfant en peine.
Humm, humm, soupira-t-il en réaction quand il renonça véritablement à se lever!
Tout cela commençait à agacer au plus au point notre homme, qui ne savait plus quoi faire. Alors, il se mit à pester contre lui-même en essuyant ses joues, des jurons incompréhensibles sortant de sa bouche pâteuse. Pris d’une rage sournoise, le voilà tournant et se retournant dans son lit sous prétexte de trouver une posture adéquate au point de tirer dans tous les sens le drap fleuri qui recouvrait les deux corps.
Etrangère à toute cette fébrilité matinale, Marttha son épouse dormait paisiblement à ses cotés.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle se retrouva partiellement dénudée, la silhouette galbée et les formes généreuses de son jeune corps maladroitement livrées à la fraîcheur agressive de cette chambre conjugale. Brusquement interrompue dans son sommeil et le corps frissonnant, la jeune femme se raidit puis marmonna du fond de sa gorge sans que quelque chose de vraiment audible n’en sorte. Pourquoi ne pouvait-elle pas paisiblement poursuivre son endormissement, alors même qu’elle s’était couchée si tard la veille?
Pfuuut, pesta-t-elle discrètement en maudissant son mari, avant de lui tourner le dos tout en se recouvrant!
Sans doute, relativisa-t-elle cet incident en se comportant de la sorte. En tout cas, cela suffit largement à arrêter le désagrément que lui causait l’impétueux mari puisque ce dernier se tint momentanément tranquille.
Mais alors, qu’est-ce qui pouvait bien tourmenter Paul de si bon matin et le conduire à une telle agitation? Un problème financier irrésolu avec de gros soucis en perspective par exemple? Pas étonnant avec l’Euro, cette nouvelle monnaie européenne dont la simple conversion repré-sente encore un casse-tête pour beaucoup de citoyens. Selon Paul en effet, cette monnaie avait la fâcheuse manie de se déliter inexora-blement dès qu’on s’en sert, laissant une désagréable impression de pauvreté à son utilisateur. N’est-ce pas ce qui était en train de lui arriver? A moins que ce ne soit une rencontre fortuite faite ces temps derniers, et dont il semblait à présent regretter qu’elle ait eu lieu? Sait-on jamais!
Pourquoi pas tout cela hein, pourquoi pas après tout? On serait alors en présence d’un homme accablé plein de remords, qui regretterait son geste. D'où ces tourments. Pourquoi pas? Et puis, en quoi Paul serait-il différent des autres pour être à l'abri de telles turpitudes, en quoi dites-moi hein? Enfin, voyons!
Mais à y regarder de près, tout cela semblait ne pas correspondre au personnage, Paul étant un homme toujours réservé et discret.
Hé oui! Il y a des jours comme ça dans la vie où rien ne marche quoi que l’on fasse. On se pose alors plein de questions jusqu’à en prendre la tête, tant elles sont lancinantes et les réponses difficilement accessi-bles. Comment retrouver la sérénité dans ces conditions et espérer reprendre le cours normal des choses.
Malheureusement, c’est ce qui arrivait à Paul ce matin-là avec cette amnésie matinale inattendue, qui allait momentanément accaparer son cerveau et son attention jusqu’à le contrarier. Que fallait-il donc à notre homme pour appréhender sa problématique, à défaut de n'y voir qu'une histoire somme toute banale pouvant arriver à n’importe qui? Paul aimait bien ce genre d’exercice. Aussi, comme mû par un désir absolu de tout savoir et de tout comprendre, pensa-t-il que cette phase particulière d’exacerbation du cerveau n’est jamais le fruit du hasard, mais toujours rattachée à des causes multiples et variées. En d’autres termes, conclut-il avec conviction:
Il s’est donc bien passé quelque chose pour que je sois à ce point préoccupé, et que cela me tourmente autant! Oui, oui, il s’est passé quelque chose! Toute la question était de savoir, quoi exactement. Ce qui ramenait le problème à une énigmatique situation que le pauvre homme était incapable de trouver à ce moment-là. C’est un homme désespérément pensif et vraiment accablé, qui décida de changer de posture en s’asseyant. Redoutait-il de plonger à nouveau dans un sommeil qui le conduirait inexorablement vers cette situation agitée vécue la nuit dernière et les autres nuits auparavant? Avec la pénombre de la chambre, cette possibilité n'était pas à écarter. Notre homme préféra donc s'asseoir en gardant les yeux fermés, en essayant maladroitement de se souvenirs de tout ce qui s'était passé auparavant.
Hum, humm, hummmm, marmonna-t-il en se lissant sa moustache et en virevoltant son regard!
Pour la première fois et dans un geste de désespoir Paul imagina le pire.
La folie par exemple?
Va pour cette hypothèse quelque peu excessive, qui finit par l’amuser un peu.
Paul cessa un instant de penser, car cela ne lui avait que très peu réussi jusque-là, et finit par se rallonger sur son lit. Pourquoi ne pas envisager une telle éventualité avec tout ce stress et toute cette fatigue qui vous accablent, sans oublier ces insomnies répétées qui vous rongent le corps au final? Comment ne pas perdre la tête avec tout ça, hein? Comment, ne pas penser à des choses graves?
Mais cette perspective l'épouvanta, car elle mettait directement son intégrité physique en cause. Rapidement gagné par une sensation de froid, sa peau fut rapidement recouverte d'une chair de poule très caractéristique. Paul se mit à frissonner légèrement tel un malade enfiévré, alors qu'il était chaudement bien emmitouflé dans ses draps aux cotés de Marttha sa femme chérie dont la chaleur corporelle était sans égale.
Fou moi? Oooh quand même pas, s’insurgea-t-il!
A l'évidence, cette éventualité passait difficilement dans l’entendement de Paul qui se dit à nouveau, toujours en son for intérieur comme pour se persuader:
Oooh mon Dieu, tu te rends compte un peu, je ne suis quand même pas fou j’espère!
Un peu comme s’il avait effectivement réalisé que cette éventualité était inacceptable pour lui.
Oui, oui, elle avait un caractère vraiment excessif.
Aussitôt, notre homme se signa avec véhémence pour s'en prémunir et surtout, être sûr de conjurer le mauvais sort qui semblait rôder autour de lui. Pendant ce temps, Marttha toujours couchée à ses cotés luttait contre ce réveil intempestif qu‘on essayait de lui imposer, en tentant d‘être indifférente sinon réfractaire à toute cette agitation. Mais au contact d’un mari gigotant dans tous les sens et dont le corps était soudainement devenu moite et collant, quelle autre solution lui restait-il encore?
Marttha se rendit bien compte que quelque chose n’allait pas à ses cotés. Aussi, voulant sans doute en être fixée, se retourna-t-elle en clignant plusieurs fois les paupières avant d'ouvrir grandement ses yeux en les exorbitant, pour mieux distinguer cet infortuné. Quand elle se décida à lui dire son fait, rien ne sortit de sa bouche pâteuse. La sagesse voulait sans doute qu'elle réagisse autrement. Aussi, regarda-t-elle avec désenchantement son mari sans demander son reste, avant de reprendre sa position initiale.
Comme si tout cela n'avait plus d'importance pour elle.
Comme si cette agitation n’avait jamais existé.
- Hum, marmonna simplement Paul de son coté et qui pourtant, s’attendait à une réaction plus vive de sa femme!
Personne n’aime être traité de fou, encore moins envisagé une telle éventualité pour lui-même. A moins d’être réellement fou, l’accepter comme tel et donc envisager de se soigner. Ce qui arrive difficilement et demande beaucoup de temps à mûrir dans la tête de l’intéressé.
Ainsi face au désintéressement de sa femme, Paul semblait circonspect.
Cette perspective inattendue prit alors du relief, Paul se demandant ce qu'il adviendrait de lui sans l'aide de sa femme. Il y'avait donc un problème puisque des images de vrais malades mentaux se mirent à se bousculer dans sa petite tête tandis qu’il avait les yeux totalement fermés, et cette même petite tête entre ses mains.
A n'en pas douter, l'homme était vraiment accablé.
Un coup de folie? Oooh mais, cela peut arriver à tout le monde voyons, pensa-t-il!
Mais là, face au caractère effrayantes des images que lui projetait son inconscient, ce fut un choc d'imaginer sa personne dans une telle réalité. De fil en aiguille, cette errance mnésique allait le conduire dans un univers asilaire désolant fait de rires, de regards attristés qui vous dévisagent, de personnes difformes au regard fuyant ou hagard qui cherchent à vous approcher ou à vous toucher, de personnes errant ça et là dans les allées boisées d’un grand Parc très ombragé, seule ou par petits groupes. Bref, Paul fut projeté dans un univers particulier dont le caractère prémonitoire lui fit peur. Malgré cela, il se laissa aller à cet exercice intellectuel sans résister, le destin semblant décider ainsi. Paul se mit alors à imaginer cet univers, quelques-unes de ses acteurs parfois assises à même le sol, riant de façon immotivée ou gesticulant, d’autres tenants des propos difficilement compréhensibles ou arborant des mimiques bizarres et des comportements étonnants.
Hum, hum, hummmm, murmura-t-il en soupirant profondément!
Paul réagissait ainsi face à une étonnante scène qu’il venait d’imaginer.
Toujours dans cet univers asilaire, elle avait pour cadre l’ombre d’un immense hêtre bien à l’écart, avec pour seul acteur un vieux fou barbu qui se parlait à lui-même. En effet, il parlait encore et encore sans s'arrêter. Ici pourtant, il n'y avait point de spectateurs à part ceux imaginés par le vieux malade lui-même, et vers qui s'adressait sa diatribe. Hissé sur une table métallique malencontreusement abandon-née là et qui lui servait de tribune, vociférait-il impassible et sûr de lui, dans un discours incendiaire à la fois accusateur et annonciateur, où dominaient des thèmes religieux. Ainsi, se prenant pour Dieu le père, ce pauvre illuminé s’adressait-il à une foule imaginaire en gesticulant dans tous les sens, ses grands bras tendus devant lui. Le visage déformé par l‘effort, il s’évertuait à déclarer:
… Ecoutez-moi ô frères et sœurs, vous autres pauvres pêcheurs qui avilissez cette terre! Oooh oui frères et sœurs, repentez-vous donc pendant qu’il est encore temps! En vérité, je vous le dis aujourd’hui, je punirais chacun d'entre vous si vous ne vous repentez pas, je vous maudirais tous autant que vous êtes, oui, oui, je vous….!
Et il parlait, parlait encore et encore en s’égosillant, tel un tribun.
Ce ne fut certes qu’une banale scène parmi d’autres dans l’imaginaire fécond de Paul, mais quelle scène! En tout cas, notre homme fut profondément ému et atterré à l’idée de voir sa propre personne dans une réalité comme celle-là. Bien plus encore, voulant sans doute arrêter définitivement ce pénible exercice mnésique qui semblait le conduire aux antipodes de l‘impossible, Paul réagit immédiatement en tendant ses bras devant lui et en agitant ses mains, comme pour se protéger d'on ne sait trop quoi:
Non, non, non, déclara-t-il fermement!
Marttha couchée à ses cotés fut piquée au vif. Comme si s'en était de trop, elle se réveilla franchement en se tournant à nouveau vers son mari.
- Chériiii, protesta-t-elle avec véhémence! Non, non, non, quoi non hein? Qu’est-ce qui se passe?
- Oh, rien! Excuses-moi chérie, excuses-moi! C’est rien dort, se contenta Paul aussitôt remis de ses émotions, et qui essayait sans doute de ménager sa femme. Il ajouta à voix basse:
Hein qu’il ne s’est rien passé de bizarre dans ma vie ces temps derniers?
Qu’il ne s’est rien passé de bizarre dans ma vie ces temps derniers, répéta en son for intérieur sa femme, le regard interrogateur dirigé vers son mari qu’elle dévisagea à la fin avant de reprendre sa posture initiale!
Marttha semblait circonspecte en tournant le dos à son mari, ne comprenant rien aux propos qu’il venait de proférer. Ce qui ne fit qu’augmenter encore un peu plus sa perplexité. Elle demeura sans voix, tourna la tête pour observer d’une attention très soutenue ce mari qui parlait tout seul tout en se demandant:
Qu'est-ce qu'il a encore celui-là ce matin, hein?
Pendant ce temps, c’est un homme toujours face à sa problématique et aux interrogations qui en résultent, qui essayait de se recentrer sur lui-même, allant presque jusqu'à oublier la présence de sa propre épouse à ses cotés. Le voilà à nouveau plongé dans une autre errance mnésique, sous la forme imagée d’une petite porte qui s’entrouvre. Paul se voyant devant cette petite porte entrouverte, et à travers laquelle lui apparue une autre porte grandement béante celle-là. A la fois médusé et craintif, il exorbita ses yeux pour mieux distinguer le spectacle qui s'offrait à sa vue. Il put ainsi nettement apercevoir au delà de cette seconde porte et malgré la distance, un amoncellement d’objets aux formes imprécises et dont il ne pouvait déterminer la nature.
Fortement émotionné pourtant, c'est un homme qui n’aura que le temps de pousser un Ah d’épouvante, en se demandant à la fin: Qu’est-ce que c’est donc?
Qu'avait-il bien pu percevoir pour susciter une telle réaction?
En réalité, bien avant que l'image ne s’estompe subrepticement et ne disparaisse à jamais de son imagination féconde, il poussa à nouveau un cri de protestation:
- Non, non, non!
- Voyons, Chériiii, voyons! Que se passe-t-il encore hein?
Pour la première fois, Marttha faillit se mettre en colère, réalisant malgré elle décidément que cet homme n’était vraiment pas comme les autres. Qu’est-ce qu’il y’a encore hein chéri, que se passe-t-il donc, s’enquit-elle à nouveau avant de pester à la fin, n'ayant obtenu aucune réponse! Fortement obnubilé par sa propre situation, Paul faisant toujours comme si Marttha n’existait pas à ce moment là. Aussi, ne prit-il même pas la peine de la regarder encore moins de lui répondre. Dans la tête du pauvre homme tourmenté en effet, cette indifférence correspondait à une autre préoccupation, celle-là pire que les précédentes et qui était brusquement en train de s’imposer à lui:
A moins que, repensa-t-il soudain tous sourcils froncés! Hum, hum, Hummm, à moins que ce ne soit encore ce rêve étrange aaaah oui, cet étrange rêve qui empoisonne mes nuits depuis quelques temps! Mais oui bien sûr, ça doit être cela en effet, cet étrange rêve! Pfuuut!
Sans le savoir, Paul venait de résoudre son énigmatique problématique matinale.
Mais comme à son habitude, il relativisa cette trouvaille et se remit intensément à réfléchir, à la manière de celui à qui on vient de poser une question pertinente et qui essaie de trouver la réponse. L’étrange rêve dont il faisait justement allusion, Paul n’arrêtait pas d’en faire depuis quelques temps. Bien souvent d’ailleurs, c’est au réveil et avec un certain soulagement qu’il en faisait part à sa jeune épouse, l’air triste et abattu de celui qui vient d'endurer une pénible épreuve. Ainsi à chaque réveil, entre deux étirements et quelques bâillements disgra-cieux l’entendait-on confesser timidement à Marttha en déclarant la bouche pâteuse et l'haleine irrespirable:
Ah chérie, encore ce rêve étrange! Je ne sais pas pourquoi, mais tout cela me rend triste et commence à me préoccuper. Tu te rends compte un peu, rêver tout le temps de la mort?
Oui, oui, sa femme commençait en effet à se rendre compte de cette inquiétante répétition.
Elle espérait cependant que Paul lui en dise d’avantage, ce qui n'était jamais le cas. Comme les autres matins, Paul arrêtait là son propos et tournait le dos à sa femme, la laissant désespérément sur sa faim.
C’est un rêve à thème de mort, qui se répétait nuit après nuit mêlant le religieux au mystique et le fantastique au réel, dans une intrication difficilement compréhensible. Au départ, Paul n’y prêta guère atten-tion. Mais à force de se répéter et d’être relativement invariable (Après tout, ce n’est qu’un rêve comme tant d’autre, tout ce qu’il y’a de plus banal!) dans son contenu, voila notre homme s’y intéresser de près et se persuader que tout cela n'était pas anodin. Aussi, dans ce foisonnement fantasti-que, chercha-t-il à en agencer les éléments pour leur donner une certaine cohérence. Quelle ne fut pas sa stupeur quand l'histoire apparut au grand jour, avant que ne viennent le scepticisme puis le temps des interrogations.
Ce matin-là, le scénario semblait se répéter et la situation devenir plus préoccupante.
Qu’est-ce que tout cela peut-il bien signifier, finit-il par se demander à la fin?
Des jours durant, Paul était resté interrogateur et inquiet parfois, face à cette étonnante découverte. Dans un premier temps il se décida de n’en parler à personne, pas même à sa femme qui pourtant était sa confi-dente habituelle, tant le contenu lui paraissait quelque peu bizarre.
Qui croira à une histoire pareille, n’arrêtait-il pas de se dire!, Paul imaginant déjà la tête de Marttha et les questions qu’elle ne manquerait pas à lui poser si d’aventure il venait de lui en parler.
...Des mort-vivants partout, moi-même également mort-vivant et avec eux, dans un Monde très embrumé qui semble ne pas être la terre...!
Voilà entre autre, ce que devait entendre Marttha. Mais Paul avait hésité, pour finir par définitivement renoncer à franchir le pas. Face à la persistance de cet étrange rêve cependant et tenaillé en cela par une espèce de peur irraisonnée qui commençait à le submerger, Paul n'avait plus d'autres choix que d'en parler à sa femme. Marttha est plus au fait de ce genre de questions que moi. Il faut vraiment que je lui en parle pour comprendre ce qui se passe réellement, avait-il fini par se dire!
Et si ce matin-là l’objet de son tourment se rattachait à cela, le moment n’était-il pas venu de tout lui raconter? Encore fallait-il qu’il soit vraiment sûr du fait. Ce qu’il essayait désespérément de préciser. C’est peut-être bien de ça qu’il s’agit oh oui, mon étrange rêve, tenta-t-il de se con-vaincre en se tenant délicatement le menton! Comme s’il venait enfin de se souvenir de quelque chose, comme s‘il venait enfin de trouver la solution à ce qui le tourmentait désagréablement ce matin-là. Mais, aussi timide fut-elle, cette éclaircie salutaire ne rassurera nullement notre homme car là comme tantôt, rien de bien précis et convainquant ne viendra s’imprimer dans son esprit, à part le doute hésitant. A mesure que le temps passait et qu’il lui était de plus en plus difficile de se souvenir de quelque chose, son agacement ne faisait que croître, exaspérant encore un peu plus notre homme.
Et puis merde alors!
Oui oui merde alors, osa-t-il crûment déclarer, exacerbé sans doute par un accablant sentiment d'impuissance qui se doublait à présent d’une forte envie de se lever du lit. Pfuuut! Rêve, illusion ou même cauchemar, quelle différence cela fait-il du moment où quelque chose d’important s’est ou va se passer dans ma vie!
Paul essayait ainsi de se rassurer mais sans jamais se décider à sortir d'un lit où il semblait trouver un bienfait réconfortant et irremplaçable. Et d’ailleurs, même pour se défaire de cette moiteur caractéristique qui commençait à lui tapisser le corps, ne prit-il simplement qu'un haut de pyjama traînant au sol pour s’essuyer, au lieu de se lever par exemple et se diriger vers la salle de bain où il trouverai un nécessaire approprié, à défaut de prendre une bonne douche ou un bon bain.
Mais tout cela n’était qu’un répit permettant à notre homme de réflé-chir sereinement, à moins de se contenter de cette simple évidence qui s’offrait là à savoir: L’étrange rêve qu’il n’arrêtait pas de faire depuis quelques temps. Paul ne s’y attardera d’ailleurs guère puisque l’instant d’après, la confusion reprit son droit. Voilà notre homme se détourner d’une évidence qui avait pourtant semblé de bonne augure. Quoi penser d’autre et quoi faire? Son esprit n’arrivant même plus à s’accrocher sur quelque chose de concret. D’un autre coté aussi, n’en demandait-il pas trop à sa petite cervelle qui ce matin-là visiblement, n’était peut-être pas encore prête (ou fraîche) à un tel exercice?
La veille au soir et après une longue journée à bricoler en effet, n’avait-il pas dîné en famille avant d’abandonner rapidement les siens pour se mettre au lit. Ainsi qu’il aimait à le qualifier lui-même, notre homme avait besoin d’un sommeil réparateur, pour récupérer de toute cette dépense physique intense. Contrairement à lui et comme à son habitude, sa femme avait préféré s’attarder à regarder les variétés télévisées en compagnie des enfants qui avaient quartier libre ce soir là, n’ayant pas école le lendemain. Comme Marttha cependant, n’avait-il pas pensé faire une grasse matinée ce dimanche-là? Mais le destin semblait en décider autrement.
Ceci par exemple ne pouvait-il pas expliquer cela? Son corps en tout cas se mit à s’engourdir, Paul commençant à ressentir une certaine lourdeur et des douleurs à la tête.
Que peut-il donc bien se passer chez notre homme?
Que y’a-t-il de si dramatique pour le mettre dans cet état-là?
Le malheureux fronça les sourcils et se rida le front à en vieillir. Son regard devint fixe, à la fois lointain et rêveur, preuve d’une intense introspection à ce moment là. Ah que c’est agaçant, pesta-t-il à nouveau en se massant les tempes, la tête légèrement relevée! Une fois de plus il exorbita ses yeux, cherchant à transpercer cette pénombre persistante qui pourtant commençait à se dissiper. Par cette désespérante tentative, n'essayait-il pas simplement de se raccrocher à quelque chose, à une quelconque idée qu’il avait du mal à trouver. Paul cherchait à com-prendre, mais aussi à savoir ou du moins à voir au-delà de cette pénombre, ce que son regard pouvait projeter ou lui suggérer concrè-tement. Mais là comme tout à l’heure, ses efforts ne furent couronnés d’aucun succès. Paul finit par regretter ce genre d’exercice. Pourquoi les méandres de sa pensée l’avaient-elles conduit à de telles turpitudes, à de tels errements mnésiques?
A cette heure-là en semaine, il serait normalement déjà en route pour son travail et donc, le problème ne se serait sans doute jamais posé, et les préoccupations auraient été différentes à ce moment-là. Il valait mieux d'ailleurs ne pas trop y penser. Et puis enfin hein, était-ce vraiment le moment pour que tout cela arrive, lui qui pensait flemmarder au lit ce matin-là, lui qui pensait terminer agréablement son week-end familial!
Son agacement fut à son comble puisqu’à cet instant précis, il ne savait et ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Alors, l'hypothèse invraisemblable de la folie qu'il avait réussi momentanément à esca-moter refit surface.
Fou moi? Oh mon Dieu quand même pas j’espère, se défendit-il!
Même s’il était en train de se parler à lui-même, le ton était devenu presque familier et suppliant, comme s’il s’adressait au Tout-puissant lui-même, semblant lui dire: faite Dieu, que cela ne puisse jamais m’arriver! Et d’ailleurs, Paul ferma aussitôt les yeux à la manière de celui qui prie, comme s’il cherchait à entrer en communion avec lui. En agissant ainsi, Paul se comportait comme s’il fuyait ou se détournait d’une évidence, d’une réalité qui semblait pourtant s’imposer à lui mais à laquelle son inconscient avait du mal à supporter.
Il y’a des gens comme ça dans la vie qui savent tout occulter comme à souhait, comme par enchantement. Paul semblait être de ceux-là. Comme si c’était par soulagement, toute expression disparut alors de son visage qui tantôt pourtant en disait long sur son état tourmenté. Il étira son corps en un mouvement de détente, veillant cette fois à ne pas déranger sa femme. En écoutant attentivement le rythme de son cœur dans le silence de cette chambre austère, Paul réalisa qu’il avait enfin retrouvé cette sérénité qui lui manquait tant, au lieu de cette moue significative qui se dégageait de sa bouche peu de temps auparavant. Cet état de grâce fut facilité par le fait d’être couché dans un bon lit douillet, et de surcroît à coté d’une belle femme. Paul prit la main de cette dernière et se sentit comme ragaillardi, plein d'opti-misme, envisageant même de reprendre le cours normal d’une matinée fortement gâchée par ces turpitudes mnésiques, avec l'idée de s’emmitoufler dans ses draps comme un enfant.
Quoi demander d’autre, hein?
Après tout, il ne s’est peut-être rien passé puisque je ne me souviens pas de quoi que ce soit! A quoi bon me casser la tête et me tourmenter ainsi pour rien!
Même si elle avait le mérite d'être claire, cette conclusion ne durera que quelques secondes juste le temps de changer de position pour soulager ses articulations et son dos quelque peu endoloris. Très vite en effet, dans une sorte d’entêtement inconscient qui semblait persister chez lui, l’idée même que quelque chose venait ou allait se passer dans sa vie surgit à nouveau.
Hum, humm, hummm, marmonna-il!
Le ton était réprobateur, chez un Paul agacé qui se gratta rageusement le crâne.
Dehors le temps était relativement frais. Les quelques filets de lumière qui essayaient désespérément de s’infiltrer à travers les volets de la fenêtre, de même que les aboiements répétés d’un chien au loin ou la circulation automobile de plus en plus soutenue à cette heure de la matinée, tout cela rappelait à notre homme que la journée avait bel et bien commencé. La nuit venait donc d’achever sa longue course, balayée par un léger vent persistant qui faisait danser les branches d'arbres, laissant au sol un véritable tapi de feuilles humidifié par la rosée.
Du travail en perspective pour les employés municipaux chargés du nettoyage demain.
Preuve supplémentaire que la journée avait bel et bien commencée, les premiers chants d’oiseaux qui se faisaient déjà entendre à cette heure de la matinée. Quoique relativement timides ceux-ci persistèrent cepen-dant, à l'instar des automobilistes, des promeneurs de chiens et autres noctambules attardés rentrant chez eux. Mais le nombre inhabituelle-ment élevé de ces va-et-vient rappela à Paul qu'il y'avait marché ce matin-là, leur domicile étant situé à proximité de la Place dévolue à cet effet. Rien à voir cependant avec les matinées en semaine, où cette activité est plus conséquente et donc bien plus perceptible tôt dans la matinée.
C’est sur ces entrefaites que survint ceci:
Venant d’on ne sait où, une meute de plusieurs corbeaux vint se poser non loin de là. Signe prémonitoire s’il en est, leur coassement s’éleva soudainement accompagnés de brutaux battements d’ailes et de vols brutalement interrompus, comme s’ils se battaient entre eux, dans une sorte de joute effrénée.
C’est chez Marttha que ce curieux remue-ménage allait « bizarrement » être ressenti.
Déjà en proie à ses propres préoccupations, notre héroïne changea brusquement d’attitude en se tenant aux aguets. Que se passe-t-il donc, se demanda-t-elle atterrée comme rarement elle ne l’avait jamais été? Lorsqu’elle compara le bruit généré par cette joute ornithologique inhabituelle aux autres bruits et aux innombrables chants des autres oiseaux jusque-là entendus, celui-ci parut singulier et étrange dans son entendement. Son intensité fut d’ailleurs telle qu’il irradia le ciel alentours au point d’alourdir l’atmosphère et de la rendre inquiétante. D’un seul coup Marttha se mit sur son séant. Voulant se rendre compte de ce qu’il en était réellement, elle eut le sentiment d’un danger imminent mais dont elle ne put déterminer la nature. Tous sens en éveil comme un chasseur à l’affût elle tendit ses oreilles, ne voulant rien rater de ce qui se passait là. L’instant d’après, influencée sans doute par ses propres appréhensions, la voilà virevoltant bizarrement son regard à travers la chambre comme si elle cherchait quelque chose au-delà de cette pénombre. Le contexte étant devenu si particulier, c’est différemment que cette même pénombre était en train de lui apparaître. En une fraction de secondes en effet, Marttha avait la désagréable sensation d'être dans une pièce très obscure aux contours incertains, et embarquée dans une situation emprunte de gravité. Tour à tour, elle sera intriguée puis prise d’une angoisse oppressante, avant d’être fortement apeurée et de se rapprocher de son mari vers qui elle espérait trouver refuge.
Mais refuge de quoi exactement, aller le demander à Marttha?
A l'instar d'un Paul tantôt et nullement rassurée, elle se mit à exorbiter ses yeux pour essayer de mieux voir. Mais, que se passe-t-il réellement ici? Qu'est-ce que tout cela peut-il bien signifier? Pourquoi un tel rassemblement de corbeaux en si grand nombre et à une heure si matinale? Pourquoi coassent-ils si bizarrement et si intensément près de chez nous?
Des questions encore et encore à se poser, voilà dans quelle ambiance se retrouva Marttha ce matin-là. Dans son entendement et son imagi-nation perturbée, ces corbeaux semblaient répondre aux sollicitations de leurs congénères et des autres oiseaux, et qu’à travers ces brutales sollicitations ils se disaient des choses ou du moins, annonçaient on ne sait trop quoi de grave.
Oui, oui, quelque chose de très grave du style ''malheur à vous misérables humains, vous n'allez pas tarder à être éprouvé!'', se persuada-t-elle toute effrayée!
Alors ce ballet incessant de coassements, ces brutaux battements d’ailes et ces vols interrompus sur les fragiles cimes des arbres se poursui-virent, avec une perception toute aussi particulière dans la tête de Marttha. Plus que n’importe qui ici, cette activité ornithologique bizarre à laquelle il fallait ajouter la pénombre de la chambre bizarre-ment elle aussi perçue, tout cela semblait hors du commun et allait fortement contribuer à intriguer Marttha au point de l’émouvoir. A son tour, notre héroïne commença à s’agiter, donnant l’impression d’être en proie à un tourment quelconque.
- Oh mon Dieu, s’exclama-t-elle brusquement avant de se signer!
Ornithophobe notoire Marttha, claustrophobe invétérée ou simple petite poltronne, allez savoir? Mais ils étaient comme ça chez les Paul. Comment expliquer autrement une telle perception et cette curieuse réaction chez une femme habituellement sûre d’elle? Marttha est une femme pas comme les autres et de ce seul fait, pouvant différemment appréhender la présence de ces corbeaux, le caractère si matinal de cette même présence, l’intense et soudaine activité qu’ils déployaient ce matin-là, et la pénombre pourtant banale de cette chambre austère. Aucun ne doute pour elle qu’il se passait ou allait se passer quelque chose! car dans son entendement, tout cela correspondait à un signe qui ne trompe pas, à une conjonction d’événements supposés comme tel. Aussi, c’est le cœur serré d'angoisse et persuadée qu’un malheur allait arriver que Marttha réagit.
Même Paul pourtant couché à ses cotés, lui-même profondément préoccupé par ses propres tourments, même Paul donc ne sera pas indifférent aux bizarreries de sa femme. Il ne fit cependant aucune corrélation entre ce qui se passait dehors, et ces bizarreries. Nullement affecté par cette agitation ornithologique inhabituelle, il se mit à regarder avec circonspection sa femme avant de se risquer à lui demander tout en la touchant discrètement à l’épaule:
ça ne va pas chérie ou quoi?
A la grande surprise de Paul, Marttha sursauta simplement sans que rien ne sorte de sa bouche. En la fixant d’avantage pourtant il remarqua qu’un mince filet de sueur avait recouvert son front, que son visage luisait, et qu’elle était intensément absorbée par ses pensées paraissant comme absente, lointaine. Redoutant de mettre sa femme dans l’em-barras, il se garda de la solliciter à nouveau préférant donc attendre.
Ce qui ne l’empêcha pas de maugréer du fond de sa gorge.
Curieuse évolution d’une situation où les deux époux étaient désormais en proie à leurs tourments respectifs, et qui avait pour point commun la paranormalité. Ils se mirent à se regarder comme si chacun attendait de l’autre les réponses à ses propres interrogations. Dans cette espèce de jeu relationnel qui allait s'instaurer entre eux, lequel des deux allait être plus utile à l’autre?
Pouvait-on encore considérer ce dimanche comme un jour ordinaire pour les époux Paul, pour ne pas parler d'un jour comme les autres?
Pour le commun des mortels, le dimanche est un jour de repos mais également comme dans cette paisible Commune Est Parisienne, un jour de marché et donc un jour de rencontres, de réjouissances et de manifestations diverses. Comme beaucoup ici, nos époux pensaient faire quelques courses au marché ce matin-là, et se rendre à l’Église l'après-midi pour l’indispensable office dominical. Marttha surtout y était très attachée. Quoi de plus simple, pour un programme somme toute banal et modeste en effet.
Mais, allaient-ils vraiment pouvoir réaliser tout cela?
Rien de bien sûr car le destin semblant en décider autrement.
Dehors, les coassements monocordes des corbeaux se poursuivirent de plus belle, gagnant en intensité, tandis que dans la chambre la pénombre paraissait de plus en plus sombre. Tout cela inquiétant d'avantage Marttha, et confortant notre héroïne dans l'idée d'une sombre prédiction.
Lorsqu'on observe Marttha, elle donne l'impression d'être une femme plutôt ordinaire et sans histoire, une femme comme on en rencontre tous les jours et avec qui on aurait aimé échanger.
Pourtant ceux qui la connaissent ne lui attribuent que des superlatifs, laissant apparaître un personnage si particulière, une femme vraiment pas comme les autres. Ses opinions en effet sont toujours (très) tranchées, son ironie (très) acerbe et sa morale (très) déroutante. Les certitudes (très) nombreuses qu’elle aime à se parer dans ses jugements et par-dessus tout, son ethnocentrisme souvent (très) prononcé ne font qu’accentuer ce tableau.
Que dire d’une telle femme après tout cela?
Vis-à-vis des autres, elle en a à revendre cette femme frêle et de fort caractère.
Dans ses jugements et ses opinions par exemple elle aime souvent faire preuve d’une modernité, mais qui flirte toujours avec la tradition, le tout fortement teinté de préceptes Bibliques dont elle use et abuse à loisirs.
Dites à Marttha que c'est une syncrétique, et vous verrez ce qu'elle vous répondra.
Ce matin-là elle ne dormait presque plus, intempestivement réveillée par un mari qui n’arrêtait pas de gigoter comme un bébé, de pester de façon inconsidérée, de gesticuler outre mesure et de monologuer désagréablement. Voilà qu'à cette situation difficilement supportable venir se superposer une inquiétante et intense activité ornithologique inhabituelle dans les parages immédiats de leur domicile, et la chambre s’obscurcir anormalement malgré l’heure matinale si avancée.
Ces phénomènes n’étaient pas pour rassurer notre héroïne, qui ressentit bizarrement leur manifestation au point d'en être fortement intriguée et profondément tourmentée. Très vite d'ailleurs, leur étran-geté allait réveiller en elle des peurs primitives longtemps pourtant enfouies dans les profondeurs de son inconscient.
Qu'est-ce que tout cela peut-il bien signifier et, de quoi peut-il donc bien s’agir puisqu’à son tour, bien plus qu’un Paul déjà sur le qui-vive depuis son réveil, Marttha sera tourmentée?
La situation était en effet devenue très difficile et intenable, pour une personne qui la veille encore s’était couchée très tard, même si par ailleurs Marttha est une lève-tôt dans le cadre de son travail ou des multiples occupations ménagères. On était dimanche et, comme son mari, elle aussi avait fait le dessein de rester le plus longtemps possible au lit.
Malgré les désagréments provoqués par son mari, Marttha essaiera désespérément de s’accrocher aux bribes de sommeil qui lui restaient encore, afin de sauver sa grasse matinée. Elle ne fit aucun commentaire sur le moment, se contentant de cogiter et de maugréer paresseusement quelques phrases incompréhensibles sans doute désagréables, histoire de simplement manifester son mécontentement et sa mauvaise humeur. Marttha connaissait suffisamment bien son mari pour se douter que, quelque chose ne tournait pas rond dans sa tête! Très vite en effet, elle pressentit que celui-ci était à nouveau en proie à ses tourments matinaux habituels, exactement comme cela se produisait au réveil depuis quelques temps.
Dans le silence et la pénombre de cette chambre austère son cerveau ne fit qu’un tour, lui dictant l'attitude à adopter. Marttha ne s’en fit donc pas immédiatement, gardant son calme et préférant retrouver un endormissement perdu. Malgré cela, elle se demanda cependant: qu’est-ce qu’il va encore me raconter de bon matin celui-là hein?, avant de s‘exclamer en son for intérieur tout en pestant quelque peu:
Ô mon Dieu, cela ne prendra-t-il donc jamais fin? Pfuuut, soupira-t-elle à la fin!
Inexorablement et inconsciemment, notre héroïne était en train de s’éloigner de son sommeil, ce qu’elle ne réalisait sans doute pas encore. Même si Marttha se douta bien de la réponse que Paul ne manquerait pas de lui apporter, elle ne laissa rien apparaître de ses propres émotions, couchée qu’elle était sur le ventre, la tête posée sur ses deux mains et tournée à l’opposé de celui-ci. Pour autant, était-elle indiffé-rente aux malheurs de ce même mari? Bien sûr que non.
Au fond d'elle-même en réalité, Marttha était très intriguée par ce qui se passait à ses cotés, se rappelant du caractère à la fois répétitif et matinal de cette sorte d’agitation que Paul faisait montre depuis quelques temps. Rarement durant leur vie commune son mari ne s’était trouvé dans pareille situation.
Pourquoi donc maintenant et à plus forte raison, de nouveau ce matin-là?
Et pourquoi cela se répétait-il?
La veille encore et les nuits précédentes, il n’avait pas échappé à Marttha que Paul était en proie aux même tourments et avec eux, les mêmes comportements au réveil. C’est ainsi que pour se justifier, s’était-il fait laconique en se lançant dans des explications qui laisseront Marttha sur sa faim:
Chérie, j’ai encore fait ce rêve étrange cette nuit...
Et quand il consentit à en donner les détails, ce fut juste pour dire:
...Nuit après nuit, je suis en proie à ce rêve où il est question de la mort, de l’au-delà, des Démons, de Dieu, des Anges, d’Êtres bizarres, etc...!
- Ah bon, avait alors simplement répondu Marttha avec l’espoir secret que Paul lui en dise d'avantage, mais en vain!
Son mari s'était muré dans son mutisme habituel, aussitôt absorbé par ses pensées.
Allait-il en être de même ce matin-là? Avait-il réellement encore fait un étrange rêve la nuit dernière?
Au delà même de ces interrogations pourtant, les pensées de Marttha s'orientèrent très vite vers les coassements monocordes des corbeaux entendus ce matin-là. Très vite aussi, la réflexion qu'elle se fit c'est que Quelque chose de grave s'était ou allait se passer!, mais dont elle ne put déterminer la nature. A ce moment-là, sa principale préoccupation qui était de préserver sa grasse matinée ainsi que celle des enfants et donc, de préserver le peu de sommeil qui leur restait encore, cette principale préoccupation fut reléguée au second plan.
La mort, l’au-delà, Dieu, des individus bizarres, humm! Qu’est-ce que ce rêve qui se répète tant? Marttha jeta un regard circulaire à travers la chambre puis cligna ses yeux. Son entendement lui disait que la chambre était vraiment dans un clair-obscur bizarre, qui n'avait rien à voir à la pénombre habituelle. Aucune lampe de chevet ici pour remédier à cette situation, l'interrupteur situé à bonne distance refroidit l'ardeur de Marttha. Au même moment, les coassements enroués d'un vieux corbeau résonnèrent malencontreusement et brièvement au loin. Il n'en fallait pas plus pour conforter l'entendement de Marttha, et assimiler tout cela au pire.
A quoi cela peut-il bien correspondre, se demanda-t-elle à nouveau, l’esprit penchant irrémédiablement vers l’imminence d’une gravité!
Et s’il en est ainsi, de quoi peut-il bien s’agir alors?
Même si ce ne fut là qu'un événement isolé, le souvenir des corbeaux était toujours dans la tête de Marttha. Voilà notre héroïne les yeux à présent fermés, transportée dans un univers céleste parsemé de corps lumineux fixes et en mouvement, aux formes variées. Ce qui n'avait qu'un caractère hallucinatoire ou n'être qu'un trouble visuel banal allait paraître magique et jubilatoire à Marttha, dont les rictus répétés semblaient traduire on ne sait trop quoi.
A l’instar de son mari, la voilà elle aussi embarquée dans une trépidante quête.
C’est cette impression qu’elle eut en tout cas quand elle ouvrit les yeux.
Marttha est une femme superstitieuse, (très) attachée à toutes mani-festations de l'esprit, et qui ne dédaigne donc pas commencer ainsi sa matinée. Persuadé de ce fait, il lui fallait absolument savoir et compren-dre ce qui se passe ou du moins, ce qui était en train de se tramer autour d'eux. En s’interrogeant sur les tourments qu’elle avait pressen-tis chez son mari et en voulant les associer à quelque chose de concret, seuls les coassements monocordes des corbeaux semblaient lui offrir cette opportunité. Aux yeux de Marttha en effet, là était forcément l’explication. Encore, fallait-il qu’elle sache ce qui tourmentait réellement son pauvre mari ce matin-là.
Les yeux fixés au plafond, elle se mit à réfléchir en passant toutes sortes d’événements en revue. Des corbeaux en si grand nombre, pensa-t-elle, coassant et battant intempestivement des ailes à une heure si matinale, le phénomène n’était pas courant! Que dire de cette pénombre qui s’était soudainement et bizarrement assombrie, alors que rien ne pouvait le présager? Bref, une conjonction d’événements d'apparence anodine, mais qui allait avoir un retentissement particulier dans l'entendement de Marttha, et profon-dément marquer sa matinée.
Pourquoi n’y avait-elle pas pensé hein, pourquoi donc?
En même temps qu’elle se réjouissait de cette opportunité inattendue, l’évidence dont les contours étaient en train de lui apparaître commença à troubler sa propre sérénité. Tout cela semblait pour le moins sortir de l‘ordinaire, Marttha se demandant toute étonnée: Pourquoi une telle activité ornithologique à une heure si matinale, surtout non loin de chez nous et de surcroît, par des corbeaux et non des coqs dont pourtant c’était là une des fonctions et correspondrait le mieux à leur nature?
- Han, han, han, finit-elle par maugréer en hochant sa tête, persuadée d'être au cœur de cette problématique!
Marttha pensa à une chanson populaire célèbre entendue durant son enfance, et dont les phrases semblaient coller à cette situation:
Le coq chante le jour paraît.
Tout s’éveille dans le village.
Femmes debout et du courage.
Pilons, pan, pan.
Pilons, pan, pan.
Pilons gaiement.
Rien de tel pour les corbeaux, dont la présence est souvent rattachée à la mort et le plumage synonyme de deuil. Marttha en conclut alors logiquement en son for intérieur que: Le malheur n’était pas loin! Aussitôt, les appréhensions et la désagréable impression de gravité qu’elle avait ressentie tantôt reprirent le pas, en se faisant plus insistantes.
Sa conviction était en tout cas toute faite, Marttha repensant aussitôt à l'agitation matinale de son mari et à la possibilité que cela soit dû à son étrange rêve. La mort y est bien présente, or les corbeaux et leur activité sont synonymes de malheur: Tout cela avait donc un fondement signifiant que, la situation était grave!
- Oh mon Dieu, s’exclama-telle en se signant précipitamment sur le front et sur le cœur en réaction!
Le rêve de son mari ne tournait-il pas autour de la mort!
Or bien souvent, mort et malheur sont deux réalités indissociables. Avec les corbeaux ici, toute la question était alors de savoir, de quel malheur pouvait-il bien s’agir et, qui pouvait être concerné par ce malheur?
Pouvait-il s'agir de la mort, d'un accident ou d'une maladie?
Etait-ce une personne déjà morte ou une personne en train de mourir?
Pourvu que cela ne touche pas ma petite famille, conclut-elle inquiète, alors même qu’elle terminait de se signer sur le front! Marttha avait subite-ment blêmi et se mit à prier, « Pour le salut de ma petite famille, se dit-elle! ».
Pour notre jeune épouse dévouée et toute imbue d’un pessimisme démesuré en effet, ce qui importe le plus dans ce genre de prédiction et qui en quelque sorte la rassura c’est que, le malheur (elle était sûr qu’il y’en aura un) ne touche effectivement pas sa propre famille. Autrement dit, se persuada-t-elle fortement, qu’il s’agisse de mort, de maladie, d’un quelconque accident (cela pouvait aussi s’envisager) ou de tout autre considération dramatique, des proches pouvaient tout aussi bien être concernés par un tel malheur, que les proches de ces proches, ceux des environs proches ou lointains!
Marttha ferma à nouveau les yeux et se mit à réfléchir, comme si elle cherchait à se souvenir de quelque chose, sans aboutir concrètement à quoi que ce soit. Alors, elle essaya de chasser de sa tête l’idée saugrenue d’un malheur à venir, se rapprochant le plus près possible de son mari qu’elle toucha affectueusement à l’épaule avant de lui déclarer sponta-nément d’une voix suave et contenue:
- Encore une mauvaise nuit chéri?
Oh mon nounou adoré, poursuivit-elle, le regard inquiet et interrogateur! Quand est-ce que tout cela va s’arrêter hein, à faire ainsi ce genre de rêve toutes les nuits? Quand cela va-t-il donc prendre fin ô mon Dieu?
En une formule simple et précise, tout était dit.
Voilà cet homme le visage brusquement réchauffé par un léger souffle radieux exalté par sa femme, être rassuré. Même s'il ne sursauta pas face à cette sollicitation inattendue, il n’en fallait pas plus pour ramener Paul vers ses propres tourments, le calmer définitivement et lui rappeler qu'en réalité, il ne s'agissait que d'un rêve. Il se tourna alors vers sa femme bouche bée, ne sachant pas quoi lui dire. Pas un mot ni aucune phrase, pas même un simple remerciement ne sortit de sa bouche, Paul étant comme désorienté.
Une fois ressaisit de ses émotions, la réaction de Paul sera brève. C'est ainsi qu'à la manière d’un enfant qui cherche à dissimuler une bêtise et s’attend à être grondé ou puni, déclara-t-il :
- Oh oui chérie, encore un mauvais rêve cette nuit, un rêve étrange!
Ainsi sortit de sa bouche pâteuse, la voix enrouée d‘un homme préoccupé, désespéré, accablé et abattu. Aussitôt dit, un silence s’installa entre les deux époux, ce qui permit à Paul de dissimuler sa timidité coupable. C’est honteux et confus qu'il tourna le dos à sa femme, réalisant à ce moment là avoir répété la même chose ou presque comme il le faisait déjà chaque matin depuis quelques jours. Et comme s’il appréhendait les foudres de sa femme, Paul tira vers lui tout le drap fleuri recouvrant les deux corps et tenter de s’y réfugier. Non seulement elle venait salutairement de lui donner la clé à son problème, mais sa charmante épouse avait par la même occasion ôté de sa tête ce qui était devenu comme un fardeau pour lui.
- Hum, humm, hummmm, il s’agissait donc bien de cela alors? Un rêve, oui, oui oui un mauvais rêve, enchaîna-t-il!
A un moment donné, l’idée avait pourtant effleuré son esprit. Mais avec tout ce qui fourmillait dans sa tête, Paul n’y avait guère prêté attention. Et puis, il y’a toutes ces nuits agitées qui s’accumulent, le travail et la fatigue qui s'installent par dessus tout cela. Pas étonnant qu'un simple réveil ou toute autre entreprise mnésique ne devienne difficile, surtout de bon matin. Quelques soient les tourments que cette situation pouvait engendrer, rien de bien précis n'avait accroché l'esprit embrumé de Paul. A moins d’un effort considérable mais alors, vraiment très considérable.
A mesure que le temps passait, Paul prenait conscience de la situation. Mais, il résistait toujours à l’envie de tout raconter à sa femme. Jusqu'à quand cela allait-il durer? La situation était devenue telle qu’il ne pouvait plus garder dans son cœur quelque chose qu’il commençait à ressentir comme un fardeau, un de plus. Alors, profitant de l'opportunité que lui offrait Marttha et prenant son courage à deux mains, c'est un homme accablé qui se tourna vers sa femme pour lu déclarer ce qui suit:
- Figures-toi chéri, j’ai encore fais le même rêve cette nuit! Et comme toujours, il y est question de la mort, de l’au-delà, de Dieu, des anges, des démons, etc.… Je me suis retrouvé dans un lieu totalement inconnu qui semble ne pas se situer sur terre, un lieu baignant dans une nébulosité inquiétante, au milieu d’individus bizarres! Je ne sais pas ce que tu en penses, mais tout cela me semble bizarre. Que peut bien signifier tout cela à ton avis, hein? Tu y comprends quelque chose toi?
Ainsi venait-il de confesser cette étonnante vérité à sa femme.
Paul se fit plus prolixe ici, même si à première vue sa réponse semblait laconique et peu différente des autres matins. En tout cas, Marttha accusa le coup sans broncher, avant que le silence ne s'installe à nouveau entre les deux époux. Ni l’un ni l’autre et surtout pas Paul, ne fit allusion aux lointains coassements des corbeaux, dont l’activité avait interpellé et inquiété Marttha ce matin-là. Contre toute attente, c’est par un bruyant bâillement et des craquements d'articulation qu'il rompit le silence, en étirant disgracieusement ses membres. Le regard de Marttha en sa direction et la moue qu'elle afficha signifiaient qu’elle lui manifestait sa réprobation. En épouse avisée cependant Marttha ne dit rien, se contentant de réajuster le drap fleuri tiré dans tous les sens en recouvrant les deux corps partiellement dénudés.
Que pouvait-elle dire à son mari, habituée qu’elle était à se voir répéter quotidiennement la même chose ou presque?
Qu’à cela ne tienne, ce matin-là la situation se présentait autrement:
Un nombre inhabituellement élevé de corbeaux venus là et pas ailleurs, dont l’hyperactivité semblait hors du commun, une pénombre qui s'était bizarrement obscurcie, tout cela par dessus une intense activité onirique dont le thème était sans équivoque. Il fallait absolument qu'elle en sache d'avantage sur le rêve de Paul, pour tirer un enseigne-ment significatif à cette situation. Ce qui est sûr pour Marttha c'est que, tout cela avait un lien. Jamais les corbeaux ne pouvaient s'ébattre de cette façon sans que cela ne corresponde à quelque chose de palpable, l'obscurcissement anormal de la chambre et le rêve de son mari corroborant cela.
Et si elle lui en parlait, adhérerait-il à une telle assertion lui le sceptique, le pseudo-cartésien qu’elle trouvait très naïf par moment. Du reste, que pensait-il de son rêve, son contenu et sa répétition? Tout cela ne l'avait-il pas déjà interpellé? Marttha était surpris que son mari ne lui en parle pas. Alors, elle préféra attendre. Ce qu’elle espérait par-dessus tout c’est écouter enfin le récit étoffé de cet étrange rêve qu’elle imaginait déjà très fabuleux, au lieu des petits bouts servis jusqu’à présent et qui la laissaient désagréablement sur sa faim. Bien plus encore, Marttha adorait des moments comme celui-ci, même si endurer un monologue est toujours harassant, pénible et frustrant, pour un récit dont elle n'avait qu'un vague début. Moment privilégié s‘il en est, cela ne permettait-il pas aux deux époux de se rapprocher, d‘échanger, d‘être en complicité et de confronter leurs idées! Elle en tout cas le pensait fortement et en était ravie. Et puis, n’est-ce pas aussi pour la femme de Paul l’occasion de découvrir l’univers méconnu, fantastique et mystérieux où celui-ci passait l’essentielle de ses nuits depuis quelques temps. Marttha n’en éprouvait pas moins une certaine jalousie en écoutant son mari, vu la répétition de ces escapades nocturnes. Nuit après nuit en effet, n’était-elle pas délaissée au profit d’Êtres fantastiques dont elle ignorait la nature, et avec qui elle ne pouvait même pas rivaliser.