Inner-directed et other-directed
Un précédent billet (voir Autorité
patriarcale et autorité archaïque)
montrait comment l’évolution ultra-rapide de l’autorité au
cours du XXe siècle
a abouti à un type d’homme sensiblement différent de celui des
générations précédentes. Nous voudrions en donner ici quelques
illustrations.
Rappelons d’abord que l’on n’est pas
soit inner
soit other-directed
à 100 %, que
l’une ou l’autre position peut dominer selon les circonstances,
mais que dans notre société, la position other-directed
est très répandue.
Imaginons donc diverses situations à caractère plus ou moins
politique et voyons comment des personnes fortement inner
ou fortement other-directed,
s’y conduisent.
Pour
qui voter ?
Avant de voter, l’inner-directed
s’enquiert des programmes.
C’est ce que le candidat envisage de faire
qui guidera son choix. Ses caractéristiques personnelles comptent
moins que son projet. Jusqu’aux années 1970 et 1980, c’est sur
leur programme que les candidats s’exprimaient.
L’other-directed
ne se préoccupe pas de cela. Il regarde si le candidat est beau,
s’il a du charme, s’il est célèbre… Un champion olympique de
n’importe quoi qui va serrer des mains sur des marchés est sûr de
se faire élire.
Guerre
civile ici ou là…
Qu’auraient
fait des dirigeants inner-directed
quand les Poldaves se sont révoltés contre leur dictateur ?
Ils auraient commencé par envoyer discrètement, nuitamment, dans un
coin de Poldavie, des bateaux d’armes, de matériel, et des
instructeurs. Sans tambour ni trompette. But : aider les
Poldaves, en espérant leur reconnaissance plus tard. Puis, à mesure
que la situation se développerait, ils montreraient davantage leur
rôle, histoire de forcer un peu la reconnaissance escomptée…
Pour des dirigeants other-directed,
agir discrètement n’a aucun sens. Si on agit, c’est pour être
vu (et de préférence admiré). Pour impressionner l’électeur, il
faut du spectaculaire. Aider des gens et leur laisser, à eux seuls,
le mérite de la victoire ? Vous plaisantez ! Incapable de
ressentir de la gratitude, l’other-directed
n’imagine pas qu’on
puisse lui en témoigner.
Informations
prématurées
On a beaucoup entendu récemment, des informations importantes
dont on nous précisait aussitôt que « ce n’était pas
encore sûr ». Pour un inner-directed,
publier une information avant d’être sûr qu’elle est vraie est
un acte stupide et irresponsable. Mais pour l’other-directed,
ce qui compte dans l’information, c’est qu’elle fasse parler de
lui. S’il attend qu’elle soit vérifiée, c’est un autre qui la
publiera et en tirera gloire.
La
crise des subprimes
Cette crise est inconcevable dans un monde où les gens
seraient inner-directed.
Dans un tel monde, emprunter et prêter y sont spontanément cadrés
et limités.
Emprunter
Inner-directed,
je vérifie que je pourrai rembourser. Si je ne peux pas, je sais que
le banquier ne me fera pas de cadeau. La maison que je n’aurai pas
pu payer, il me la prendra, avec ma voiture et tous les meubles.
Personne ne m’oblige à m’endetter et il vaut mieux continuer à
me passer de ce qui me manque que de me retrouver en prison ou
dépossédé de tous mes biens.
Du point
de vue du banquier,
si je suis inner-directed,
je prévois que ces personnes à qui je propose un prêt pour devenir
propriétaire ne pourront pas rembourser. Ma banque deviendra
propriétaire de leurs maisons mais, s’il y en a beaucoup, elle ne
pourra pas les vendre. Au total, on aura perdu de l’argent. Prêter
dans ces conditions n’est pas raisonnable.
Prêter
Other-directed,
réfléchir aux suites de mes actes m’ennuie. C’est le
regard de mes voisins
qui me préoccupe. Le banquier qui vient me voir n’a pas grand mal
à me faire imaginer propriétaire de ma maison. Un propriétaire,
c’est tout de même autre chose ! Respect !
Certes, je m’inquiète un peu des remboursements, mais il
m’assure qu’ils sont calculés en fonction de mes revenus. Il ne
me cache pas qu’ils augmenteront dans quelques années, mais mes
revenus aussi, très certainement. Et puis si je n’y arrive pas, je
pourrai toujours revendre ma maison. Bref, allons-y ! Sur le
moment le regard du
banquier m’importe,
je ne vais pas me dégonfler devant lui !
Quelques
années plus tard, mes voisins et moi sommes à la rue. La banque est
propriétaire de nos maisons, et elle n’arrive même pas à les
vendre car il y en a trop.
Du point de vue du banquier, si
je suis other-directed,
ce qui arrivera à ma banque dans quelques années m’importe peu.
Ce qui m’intéresse, c’est le regard que portera sur moi cette
année mon employeur. Si j’ai placé tant de prêts, ça veut dire
tant de bénéfices à venir, et pour moi félicitations et prime.
Titrisation
Le banquier
se rend compte qu’il a placé des prêts qui ne seront jamais
remboursés. Un banquier inner-directed,
guidé par les valeurs qu’il a intériorisées au temps de son
éducation, assumerait ses pertes en cherchant seulement à les
limiter sans voler personne.
Le banquier other-directed
n’a pas intériorisé une échelle de valeurs contraignante. Il
veut sauver le regard de ses supérieurs sur lui. Il imagine alors de
vendre à d’autres ses créances pourries. Mais comment leur faire
acheter cela ? En fabriquant des « titres » qui
comportent plein de « choses », dont ces créances de
particuliers. Et on les vend à d’autres other-directed,
plus sensibles que les inner-directed
au charme du vendeur.
Dettes
nationales
Ce
que le petit démarcheur banquier a fait à des individus, les
dirigeants des banques l’ont fait à des pays. Si on dit à des
Méditerranéens : « Ne vous inquiétez pas, on vous
prête, pas de problème ! », ils empruntent. Si les
responsables politiques sont très inner-directed,
ils se méfient et pensent à long terme : les banques ne sont
pas des mères généreuses qui donnent leur bon lait par amour.
S’ils sont très other-directed,
ils voient d’abord l’admiration qui leur sera témoignée pour
avoir réalisé tel ou tel projet spectaculaire ou grandiose (des
jeux olympiques par exemple). Ils pensent à court terme et
empruntent imprudemment.
Les banquiers, s’ils sont
inner-directed,
réfléchissent qu’on peut saigner à blanc des individus mais que,
pour un pays, c’est une autre affaire. Il y a des limites (les
limites, c’est le propre de l’autorité traditionnelle ;
l’absence de limite, c’est le propre de l’autorité archaïque).
S’ils n’ont pas de limite, ils s’en tiennent à : « vous
avez emprunté, vous devez rembourser ; votre population crèvera
de faim, ce n’est pas notre affaire. »
Les
dirigeants du pays soumis à cette pression, s’ils étaient
suffisamment inner-directed,
diraient : « D’accord, nos prédécesseurs ont été
imprudents, mais vous n’y êtes pas pour rien : vous avez
versé beaucoup de dessous de table, vous avez fait beaucoup de
fausses promesses, vous avez largement faussé les comptes. Parmi nos
créanciers nous allons donc faire des choix : certains seront
payés (nos fonctionnaires, nos retraités, nos malades), d’autres
attendront.
Les banques qui spéculent contre nous et augmentent
leurs taux d’intérêt sous prétexte que nous ne sommes plus aussi
rentables, ces banques peuvent attendre longtemps.
Nous n’annulons
pas nos dettes, mais nous les rembourserons quand nous pourrons. Avec
les énormes sommes que nous vous versons chaque année, on peut
faire beaucoup. Advienne que pourra. »
À l’inverse,
on peut imaginer que des dirigeants other-directed
vivent la situation ainsi : pendant des années, Maman (les
Marchés) nous a encouragés à faire n’importe quoi, payant sans
jamais protester, et puis soudain, elle se fâche et veut qu’on lui
rende tout ce qu’elle nous a donné. Qu’est-ce qu’on peut
faire ? Rien du tout ! C’est Maman ! C’est les
Marchés ! On ne peut rien face aux Marchés comme on ne peut
rien face à Maman. Sauf lui dire zut ! Et voir si elle a le
courage de nous tuer…
Conclusion
La distinction entre personnes dirigées de l’intérieur par
une structure de valeurs intériorisée dans l’enfance et personnes
dirigées par le regard des autres, instant après instant, est
particulièrement utile.
Elle n’explique cependant pas
tout, elle ne prétend pas être une clé universelle pour comprendre
notre temps. Mais il est bon de l’avoir en tête pour regarder ce
qui se passe. En se rappelant qu’inner
et other-directed
n’y peuvent rien ; c’est leur façon d’être au monde et
il est donc inutile de leur adresser des objurgations pour qu’ils
changent. En revanche, on peut ne pas se laisser surprendre par leurs
actes.
Patrice Ranjard
©
Patrice Ranjard pour La
Lettre du Lundi
2011