Excerpt for L'Homme impossible by Vera Ouchakov, available in its entirety at Smashwords


L’Homme impossible

par Véra Ouchakov

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Table des matières

I La Corse

II Marseille

III La Tunisie

IV Marseille

V La Corse

VI Le Maroc

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I. La Corse –

Chapitre 1

C’était durant l’automne 1893, le crépuscule s’assombrissait sur le village et, sur la place, Laetitia Bardi ferma la fenêtre du premier étage de sa maison. Muette, elle se retourna vers le lit mortuaire où la diphtérie venait d’étouffer un de ses enfants. Le sort lui avait arraché, coup sur coup, d’un vendredi à l’autre, deux garçons et une fille –dont le petit cadavre épuisé s’effondrait, exsangue, sous le drap en lin brodé.

Décidément, le vendredi était un mauvais jour.

Elle laissa les ténèbres dévorer la pièce comme elles glaçaient son cœur. En bas, son mari recevait le prêtre et elle percevait des lambeaux de phrases impuissantes, qu’il modulait de sa voix susurrante comme s’il récitait les litanies de la messe. Toujours le même langage et des phrases mortes. Elle ne bougeait plus ; autour d’elle, c’était le vide ; rien ni personne ; un désert. Dans son hébétement, elle se surprit à penser : “ Jamais deux sans trois… la mauvaise passe est, peut-être, terminée.” Pourquoi cette formule venait-elle traverser, hanter son esprit  désorienté et s’y répercuter en échos? Elle ne jouait pas aux cartes ; l’éducation stricte qu’elle avait reçue l’avait tenue éloignée des cafés et sa hantise de la foule lui faisait ignorer ces lieux. Mais, Dieu ou hasard, elle n’avait plus la force ni de penser ni de croire.

Elle avait mis au monde sept enfants dont trois fils et deux filles avaient survécu. Il faudra laver la paire de draps; toutes les paires de petits draps… c’est la maladie qui y fait son lit. Son obsession du linge propre faisait la fortune des lavandières ; mais aussi leur désespoir en hiver, lorsqu’il fallait frotter sur la pierre glacée du lavoir. Elle avait élevé l’hygiénisme à la hauteur d’une religion. Toujours, elle citait cet exemple : Caroline Flaubert avait accouché sur le lit où son père, un médecin, avait agonisé ; on n’avait pas changé les draps, le docteur ne s’était pas lavé les mains et la parturiente en était morte, de fièvre puerpérale.

Sur la cheminée en bois ciré, devant la grande glace, une pendule en bois peint sonna l’heure. Sept heures ! il faut descendre, préparer quelque chose pour les deux autres… ses derniers petits.

Le curé et son mari, Paulin, montaient l’escalier de pierre ; elle en profita pour descendre, s’appuyant à la rampe en fer forgé, ne desserra les lèvres que pour esquisser un rictus crispé qui imitait mal un sourire. Dans la chambre des filles, les deux hommes rendirent à la pauvre créature les derniers devoirs religieux ; Laetitia ne voulait plus entendre parler de Dieu : Pourquoi avait-Il permis qu’on lui arrache ses petits ? Un Dieu de vengeance et de colère, elle ne voulait même pas l’imaginer... et puis se venger de quoi ? sur qui ? de petites créatures d’une dizaine d’années ? Terrible manque d’ambition… Elle avait toujours détesté le Livre de Job où Adonaï se sert des fils pour éprouver la foi du père.

- Je mets au monde des enfants et je devrais accepter leur mort et leur survivre! Il faudrait trouver autre chose !»

En bas, dans la cuisine, la bonne servait aux enfants une purée préparée avec les pommes de terre du jardin ; les deux petits étaient assis l’un à côté de l’autre, sur un banc, devant la table rectangulaire. Une lampe dispensait une lumière avare sur les visages décomposés. Jean-Baptiste, le garçon, achevait un coin de jambon ; il avait fêté ses treize ans. La mère évita de penser : un chiffre fatal pour lancer un regard encore attendri à Hortense, la petite, sa toute petite, sa dernière-née, âgée de deux ans. Celle-là personne ne me la prendra, elle est trop jeune, trop pure, trop tout… Aucune envie de s’appesantir sur son manque de logique.

Les deux enfants avaient les yeux bleus, marque de fabrique de la famille paternelle ; du bleu avec des points mordorés autour de la pupille, comme un pistil couronnant le cœur d’une plante, des yeux comme des fleurs qu’ils se passaient de génération en génération, comme dans les contes de fées et les comédies, où une tache, un signe de naissance font se retrouver les pères et les fils séparés par la vie. D’où venait ce bleu si puissant qu’il avait résisté au temps? D’un ancêtre nordique échoué sur une plage ? Ce soir-là, la magie du regard bleu n’avait pas opéré ; deux paupières meurtries et noircies s’étaient refermées  à jamais; elles ne retrouveraient plus leur nacre humide.

Hortense, la petite survivante, n’avait pas faim ; elle chipotait une bouillie à base de farine de châtaigne. La bouche pleine, elle contemplait, fascinée, son grand frère qui connaissait toutes les chansons par cœur. Elle ne mangeait jamais beaucoup ; elle était bien pâle… la tristesse bloquait les processus normaux de la survie ordinaire.

Jean-Baptiste devait rejoindre, le 1er octobre, le lycée de Corte où il allait entamer ses études. Il ne retrouverait sa famille qu’aux fêtes de Noël. A son âge, il commençait à comprendre ce grand mystère du vivant : la mort, la seule certitude - dont il se serait bien passé. Autour de la lampe, les papillons dansaient leur ronde macabre, se précipitaient vers leur fin en grésillant de plaisir.

Laetitia passa une main inquiète sur le front de sa petite ; ses phalanges fébriles ne sentirent aucune différence entre sa température personnelle et celle de la fillette. “ Elle n’a pas de fièvre, non ”, songea-t-elle ; elle regardait ses enfants comme une noyée qui cherche à s’assurer une prise en terre ferme ; elle s’effondra sur une chaise en paille ; elle attendait le départ du curé ; elle ne voulait plus ni le croiser ni l’apercevoir; elle veillerait sans lui  la petite morte; pas besoin de cet oiseau de mauvais augure.

- Vous avez raison de pas vouloir le voir, sgia, fit la bonne, Lili ; il a le mauvais œil cet homme ; moi, quand il me regarde, j’ai l’impression qu’il va me transpercer comme d’un coup de poignard. C’est un drôle de curé !” Elle parlait d’une voix rapide, escamotant les mots, en corse, courbant sa petite silhouette noire de veuve.

- Ohimé, que disgrazia ! (Hélas, quel malheur!) ” c’était tout ce que pouvait articuler Laetitia ; et elle reprenait ces mots, en les déclinant sur tous les tons d’une triste mélopée. Elle n’avait pas faim ; mais elle encouragea les enfants à finir leur repas. Puis elle s’enquit de ce qui pourrait être servi à Paulin. “ Il faut bien qu’il mange un peu, cet homme ; il n’a rien pris depuis ce matin, depuis que  la pauvre petite est entrée en agonie… ”

- Vous savez bien, quand quelque chose ne va pas, ses maux d’estomac le reprennent, à ce pauvre malheureux ; et, maintenant, depuis que la maladie s’est abattue sur le pays, tout le contrarie… ”

La maladie, c’était la diphtérie, le croup comme on disait alors. Les récoltes avaient été mauvaises et, la misère aidant, le mal s’était rapidement propagé dans la montagne, même à l’approche d’un hiver précoce.

Derrière le rideau crocheté en coton blanc, par la fenêtre de la cuisine, Laetitia vit son mari faire quelques pas pour accompagner le curé ; il éclairait d’une lanterne le chemin qui gravissait le flanc de la montagne vers la petite église, au bout du village. La place centrale accomplissait un cercle presque parfait, souligné par une balustrade donnant sur les terrains en contrebas, en pente raide. L’homme de Dieu s’éloigna, tourna à gauche, montant vers les étoiles dont la clarté blanche donnait un relief fantomatique aux demeures sévères. Sur la rue principale, elles n’ouvraient sur la rue que de minces meurtrières et s’épaulaient les unes aux autres pour former une muraille aveugle aux mille yeux.

Paulin referma la porte ; dans la solitude glaciale de l’entrée, il tituba : la pesanteur du monde s’abattait sur son vide intérieur. Il parut dans l’encadrement de la porte ouverte sur la cuisine. Sa haute silhouette (il mesurait un mètre quatre-vingt-cinq) encore droite occupait l’espace. Laetitia regardait le ciel sans lune, privé de visage, d’éclat et de voix. Un chien isolé se mit, au loin, à hurler à la mort. Tous frissonnèrent. Ils avaient senti passer un souffle : la Camarde glacée qui parcourait les campagnes pour en faucher les vivantes moissons.

- Quelle horreur ! j’ai touché la mort, souffla Lili, qui croyait aux esprits et se gardait bien de balayer le sol le soir, de peur que les sorcières de la nuit ne viennent la chercher durant la nuit.

- Tais-toi, tu vas faire peur aux enfants, fit Paulin, cet ex-aventurier des temps modernes, selon le mot de Péguy sur les pères de familles nombreuses.

- Regardez, une étoile filante ! c’est l’âme de Jeanne qui va rejoindre le bon Dieu ! ” dit Jean-Baptiste en pointant un jeune index vers le ciel.

- Tais-toi, je ne vois rien pour nous, rien d’autre qu’une nuit noire… ” Et Laetitia monta dans la chambre de la petite Jeanne sous le regard triste des siens. Lili la considéra d’un air désapprobateur. Si elle continuait ainsi, madame allait attirer les mauvais esprits. La servante se signa, fit les cornes et noua un ruban rouge en le disposant selon les règles, pour conjuguer les esprits. Elle-même avait l’habitude des enfants ; elle en avait eu six dans son jeune temps et tous s’étaient envolés ailleurs, pour gagner leur vie ; en dépit du double règne des Bonaparte, la Corse plongeait dans un déclin irréversible, enlisement que n’avait pas endigué la révolution industrielle, ignorée du département. Lili s’était retrouvée seule ; devenue veuve, elle avait dû se placer.

Avec son bon sens paysan, elle décelait les symptômes que les parents désolés ne saisissaient plus sur le visage déjà marqué de stigmates des deux derniers. Elle desservit les plats sans rien dire ; les petits n’avaient pas beaucoup mangé et ils portaient, surtout Hortense, leurs mains à leur gorge. Que pouvait-on faire ? il n’existait pas de remède ; le médecin était venu d’Ajaccio à plusieurs reprises ; Paulin était allé le chercher en voiture à chevaux ; ses efforts étaient demeurés sans effets. Des peaux blanches poussaient dans leur gorge, les empêchaient de respirer et finissaient par les étouffer. Pourquoi inquiéter encore ces pauvres malheureux ?

Jamais Laetitia n’avait détesté quelqu’un autant que ce docteur… Tant d’études, de science, tant de gestes pleins de componction, comme ceux du curé, et, au bout de la cérémonie, rien d’autre que la mort. Elle n’avait rien dit à Lili mais la bonne avait compris ; il était si facile de lire sur le visage de sa maîtresse… Elle secouait la tête, d’un air convaincu : « On » avait jeté le mauvais œil sur la maison ; la maîtresse n’avait rien fait pour l’enlever à chaque fois qu’un admirateur mal intentionné l’avait complimentée sur sa progéniture. Il aurait fallu faire venir la strega des montagnes pour annuler les effets dévastateurs de l’envie… Trop de jalousie porte malheur.

Accablés, Paulin et Laetitia veillèrent Jeanne toute la nuit ; la pauvre créature reposait enfin, comme apaisée, sans ce regard de reproche ulcéré que lancent aux vivants les agonisants frustrés par une longue vie. Et hormis les cierges que Paulin avait tenu à allumer, rien, dans ce tableau, n’aurait permis de distinguer cette chambre mortuaire d’une chambre d’enfant malade.

Peu à peu, les femmes de la famille entrèrent, telles des ombres, dans la pièce plongée dans les ténèbres propices au recueillement ; elles entourèrent le corps. Laetitia n’avait pas voulu organiser un lamentu, cette mélopée épique que les Corses entonnent pour rechercher une anesthésie collective. Un pan de sa vie s’effondrait ; elle ne pourrait plus en édifier un semblable. Elle regrettait ses enfants disparus, la vie qu’ils auraient pu avoir… elle craignait moins de se retrouver face à Paulin que de trop investir sur les survivants : il ne lui restait plus qu’un seul fils.

Le lendemain, on enterra la petite dans le tombeau familial que la famille Bardi s’était fait construire sur une de ses propriétés, en bordure du chemin. On vivait avec ses morts ; on refusait de les laisser finir à l’hôpital ; on répugnait à les exiler dans un cimetière anonyme. Les futurs défunts, eux, se préparaient un tombeau avec vue sur la vallée. Les Bardi avaient convié leurs parents à les suivre; les habitants du village mirent un point d’honneur à les accompagner jusqu’au mausolée. La moitié d’entre eux appartenait à la même famille car deux clans se partageaient le territoire de Balneca, en Corse du Sud.

Le cortège s’achemina vers le caveau ; les femmes dissimulaient leur visage maigre sous des châles en dentelle noire et les hommes s’avançaient, impassibles, drapés dans leur dignité virile. Paulin conduisait la voiture, une sorte de charrette sur laquelle il avait chargé le court cercueil, recouvert d’une couronne de fleurs séchées. Il ne restait plus de Jeanne que cette boîte oblongue, blanche, tellement dérisoire que les gerbes la recouvraient toute. Le défilé s’avança dans le vent sévère qui coupait l’haleine ; une brusque ondée le frappa d’une pluie brève et dense. Il fait froid dans les montagnes, en automne. Enfin, la tombe se découpa sur l’horizon encore bleuté.

- Ces Bardi ! ils ont fait élever un tombeau de commandeur… Quelle prétention ! » Ainsi songeait Laetitia.

Pendant que le curé débitait ses litanies, elle concentrait ses regards sur la petite boîte. “ Voilà à quoi se résume mon enfant ; vie envolée, décomposée, futurs transformés en vermine et champignons… ” A cet instant, elle n’avait plus la force de s’encourager à vivre, de se le  promettre; à quoi bon? Les hommes déposèrent la bière dans le mausolée. “ Une boîte dans une boîte… ” Laetitia eut envie de se faire incinérer… elle préciserait cette ultime volonté dans son testament… à l’intention de son mari… ou de ses enfants… s’il en restait… son corps essayait de penser à quelque chose ; dans la prison qu’était devenu son être, une voix hurlait : “ Ma fille, ma fille ! ma toute petite ! ”

Elle la revoyait jouer dans le soleil, près de la cascade glacée où elle aimait tremper ses pieds, lancer des gerbes d’eau qui retombaient en cascades décomposant l’arc-en-ciel de la lumière ; et, elle, alors, elle l’en empêchait, soucieuse de la conserver en bonne santé, d’éviter le rhume, l’étourdissement, le coup de soleil… était-ce bien la peine de s’interdire de vivre ? puisque la mort nous tient à sa merci dans ses sales griffes? Au moins, elle n’aurait pas le remords d’avoir causé sa disparition par un refroidissement ou quelque autre affection fatale à ces débiles organismes. Mais qu’est-ce qu’elle en savait ? qui lui assurait qu’elle n’était pas responsable ?

Laetitia songeait aux jours où elle avait privé la petite de ses jeux favoris pour lui donner sa leçon de lecture… comme elle était éloignée, alors, d’imaginer ce qui se passerait ensuite… et si la petite avait vécu, ne se serait-elle pas reproché de ne pas lui avoir enseigné ces rudiments d’éducation et de culture ? Laetitia croyait dans la vertu de l’éducation pour vaincre la misère et la sottise.

- C’est toi la plus bête ! comme s’il y avait quelque chose de plus beau que l’instant ! »

Dans sa révolte, elle éprouvait un terrible ressentiment pour les prêcheurs qui dispensent la bonne parole de l’acceptation. Elle réprouvait la résignation et entretenait un fort désir de vengeance… contre qui ? contre tous ceux qui empêchent les filles d’exister. Elle n’avait jamais eu de directeur de conscience. Elle se révoltait surtout contre elle-même, trop confiante dans la parole des maîtres à penser. Est-il seulement possible de vivre dans l’attente de la mort ? comme si ça nous aidait à mieux profiter de la vie ! comme si on pouvait savoir comment on serait au moment d’en finir ! “ Des mots, des mots, des mots, tout ça… ”

Laetitia revoyait sa Jeannette les cheveux dans le vent chaud de l’été, qui découvrait son front large et bombé, faisait voler les jeunes pousses ; et le souvenir s’imprimait si précisément dans sa mémoire qu’elle ne pouvait admettre la triste réalité. “ Pourquoi ? pourquoi moi ? et pourquoi eux ?”

Elle n’écoutait pas le discours que débitait le curé, ce professionnel des enterrements ; elle regardait le caveau familial ; elle le fixait de tous ses regards ; elle n’aimait pas cette construction à la rhétorique emphatique, qui signalait à tous les passants l’importance des Bardi, figés dans une éternité pompeuse, dans la solennité d’une aisance acquise au XVIIIe siècle et déjà entamée, elle aussi, par la lente faillite de l’île. Cette tombe, elle s’y rendrait le moins possible.

Elle dut pourtant y retourner plus vite qu’elle ne l’aurait désiré car Hortense ne tarda pas à rejoindre Jeanne dans une nuit définitive. Laetitia avait l’impression que son cœur, glacé, s’était transformé en pierre tranchante, hérissée d’épines ; le moindre de ses mouvements la meurtrissait de l’intérieur ; elle bougeait le moins possible ; elle éprouvait le sentiment d’une mutilation. Elle passait le plus clair de ses journées allongée sur son lit, bateau à la dérive ; dans sa chambre aux persiennes closes, elle perdait la notion du temps et de l’espace ; elle fixait les pointillés de lumière hivernale dessinés par les volets, ou alors les braises rougies dans l’âtre de la cheminée en marbre blanc. Elle ne voulait voir personne ; elle ne supportait personne.

Elle, elle croyait savoir que ses enfants, elle n’avait pas su les aimer, non, pas comme il le fallait ; sinon, n’aurait-elle pas su déceler en eux les stigmates du mal ? et saurait-elle pour autant se rattraper avec le dernier ? l’aimer suffisamment pour ne pas l’accabler de son affection ? il lui semblait si difficile de remplir ce rôle de mère, désormais réduit à une relation unique. Le plus souvent, d’ailleurs, elle ne pensait à rien de précis. Elle se perdait dans une contemplation qui n’avait rien d’extatique ; elle fixait le vague, au plafond ; ou alors elle enfonçait ses poings sur ses yeux et elle voyait se dessiner des forces, des génies et des démons…

Lili montait la voir, feignait d’avoir à remettre de l’ordre dans une pièce rangée avec une précision morbide de maniaque. Elle n’avait pas faim ; elle perdait du poids ; tant mieux. Elle n’avait qu’à disparaître, elle aussi… est-ce que Quelqu’un, là-haut, avait décidé de la laisser sur le gril, souffrir l’enfer sur la Terre ?

Livrée à elle-même, Laetitia connaissait la difficulté de vivre avec un corps de femme et une tête d’homme. Avant d’avoir des enfants, elle n’avait eu de cesse de le désirer, d’espérer la venue du premier ; elle s’était mariée jeune et elle avait attendu d’être enceinte… elle avait détesté cet état, son corps qui se déformait, ses nausées qui traduisaient son dégoût de son ventre énorme ; quand elle avait mis au monde le premier, elle avait accepté avec difficulté ce nourrisson vagissant, tellement dépendant d’elle… l’accouchement, difficile, avait épuisé les ressources de son instinct maternel… Dieu savait, pourtant, combien elle l’avait aimé, cet enfant, son premier né ! un fils! On le lui avait enlevé… peut-être ne lui avait-On pas pardonné ces premiers instants d’hésitation, où elle ne parvenait pas à se reconnaître dans cet avorton qui faisait les délices de Paulin et captivait ses yeux enamourés ?

Quand elle se levait, il lui arrivait, parfois, de se regarder dans le miroir de sa coiffeuse ; elle cherchait à déceler une ressemblance entre cette figure à la beauté fatiguée, mourante, et l’autre image, celle qu’avaient fixée son portrait de jeune mariée, innocente, ignorant les tragédies futures – et sa photographie, où elle trônait encore, entourée de ses cinq petits, inconsciente, à la merci d’un avenir sans grâce… elle se rappelait le jour où ils avaient posé, tous, pour parvenir à fixer ce cliché de leur union, de leur famille déjà détruite ; les plus petits s’étaient montrés plus patients que les adultes : Paulin crispait sa physionomie dans un rictus qui disait son agacement ; il n’attendait pas que le petit oiseau sortît, lui.

Et elle se saisissait de son miroir à main, une merveille de sculpture miniature que Paulin lui avait apportée de Venise. Elle suivait l’implacable cheminement des rides encore creusées par les épreuves récentes; l’affaissement des joues dessinait de dramatiques contours… il lui semblait ne plus se reconnaître; son reflet la saisissait d’une impression étrange : une autre la regardait qui avait revêtu ses habits mais portait un masque d’angoisse, une pellicule de rides…

Pendant qu’elle se rongeait vivante, Paulin partait, le plus loin possible ; traversant le maquis toujours vert, il visitait ses bergers, ses porchers ; il faisait distribuer de vieilles châtaignes ; il trinquait avec ses métayers. Il venait de négocier l’achat d’une terre nouvelle… autrefois, il était assez fier de son statut de propriétaire foncier. Mais pourquoi ? pour qui augmentait-il son patrimoine ? il avait encore un fils… pour combien de temps ? Ne pas y penser, persister à vivre pour faire durer la race, la famille, le nom et donner à son fils l’éducation et le père, surtout, qu’il lui fallait.

Paulin, u sgiu Paolino, était né le 4 mars 1848. Bonapartiste modéré, il avait grandi avec le Second Empire, une période d’expansion, durant laquelle son père s’était imposé parmi les signori du canton d’Ajaccio. Aîné de trois enfants, il avait une sœur, Aimée, et un frère, Charles-Antoine. Aimée avait épousé un « propriétaire », un viticulteur installé en Corse du Sud ; il avait sauvé de nombreux plants des attaques du phylloxéra qui venait de ravager les vignobles continentaux. Ses affaires prospéraient et suscitaient déjà quelques jalousies mortelles. Le couple avait un fils unique, Claude, de cinq ans plus âgé que Jean-Baptiste. Après la naissance de ce premier-né, Aimée avait eu deux filles dont aucune n’avait survécu aux fièvres; une fausse couche avait mis un terme définitif à ses espoirs d’agrandir la famille.

Quant au benjamin, Charles-Antoine, il restait célibataire, sans enfants; tout jeune, il s’était embarqué sur un bateau des Messageries maritimes, vers le continent et il était parti très loin, vers l’Extrême-Orient, la mer de Chine, le golfe du Siam et la baie d’Hanong. Les mauvaises langues prétendaient qu’il s’y connaissait dans le commerce de l’opium, alors permis, et qu’il faisait venir par bateau jusqu’à Marseille.

Paulin s’était marié tard, la trentaine passée, pressé par son père dont la fin approchait. Mais il n’en avait pas pour autant négligé les sentiments et, s’il n’avait pas rencontré Laetitia, sans doute aurait-il attendu encore, en dépit des incitations paternelles. Ils s’étaient aimés du premier regard. Pourtant ils ne se ressemblaient guère : elle l’intellectuelle; lui l’homme de la terre, charnel, proche d’une spiritualité naturelle. Elle incarnait la part sophistiquée que, en lui, il soustrayait à tous les regards.

Depuis l’enterrement de sa sœur, Jean-Baptiste se sentait mal… sensation d’être enrhumé, respiration pénible, une fièvre continue… personne ne s’occupait de lui… sa mère, son père semblaient hors du monde… Ce matin-là, Lili lui avait donné à boire du bouillon chaud, du miel de printemps… puis elle était sortie au jardin, derrière la maison, retourner la terre... Il se sentait si faible… il monta s’allonger dans sa chambre ; sur son lit, il commença par ressentir un petit mieux… puis, très vite, la respiration sifflante… il tenta d’appeler mais il n’émit qu’un couinement inaudible… il se traîna jusqu’à la table de toilette où l’eau du broc croupissait déjà…. Il se regarda dans la glace et se fit peur : un masque bleuté lui recouvrait le visage et ses narines semblaient comme aspirées à l’intérieur de sa face… Sa gorge le torturait ; il ouvrit la bouche : un enduit blanc recouvrait son palais ; le croup attaquait… la peau blanche gagnait son pharynx… il se sentait étouffer, pris par une main terrible qui serrait sa gorge comme un étau intérieur.

Il manquait d’air… en apnée, sifflant de toutes ses bronches, le garçon enfonça sa main dans sa bouche pour parvenir jusqu’à la gorge; la couenne, blanc serpent en mouvement, glissait entre ses doigts; il fixa la langue sur la mâchoire inférieure, parvint à saisir un petit bout de chair, au fond, vers la luette et s’agrippa de toutes ses forces… courbé vers la tablette où s’appesantissait l’eau trouble de sa toilette, il se cramponna à lui-même mais sa main glissa ; il n’arrivait pas à assurer sa prise, à décoller l’excroissance, le tissu qu’il produisait lui-même… Il étouffait, râlait presque. Mais il ne renonçait pas ; il se donna un bref répit et reprit la lutte contre cette excroissance qui envahissait sa gorge. Il se força à racler sa trachée et, en déglutissant de toutes ses forces, il finit par décoller la membrane au niveau de la luette ; il tira et parvient à l’arracher ; il extirpa le lambeau de chair dans un flot de sang ; puis il le jeta dans sa cuvette…

Haletant comme une bête, il le considéra comme un serpent nourri de sa substance... l’homme est à lui-même son pire ennemi.

A cet instant où, dans l’épuisement de son énergie vitale, son être coïncidait avec l’esprit du monde, se mettait au diapason de l’univers, il avait regardé, par la fenêtre, le ciel dégagé de la fin décembre. Puis, il s’était comme évanoui… la gorge endolorie, déchirée… effondré sur son lit, un peu trop haut… laissant s’échapper l’édredon rouge qui glissait toujours mais où il aimait plonger comme dans un matelas de plumes. Ses yeux se fermèrent.

A cet instant, prise d’une inquiétude subite, Laetitia ressentit une angoisse nouvelle, un déséquilibre terrible ; prise d’un besoin pressant de le voir, elle était descendue au rez-de-chaussée, dans le bureau où, parfois, l’enfant poursuivait ses lectures et faisait quelques pages d’écriture, par devoir ; mais il n’était pas là… la mère poursuivit sa recherche dans le jardin où il aimait jouer trop souvent, encore. Là encore, elle ne vit personne.

Elle était montée doucement, de son pas silencieux, et sa silhouette noire, mince, encore amaigrie par les veilles et les jeûnes, effleurait à peine le parquet crissant. Elle s’attendait à tout et, dans son cœur meurtri, elle s’accusait de négligence, d’indifférence, de narcissisme. Le spectacle de la chambre ravagée par la lutte contre une Parque énigmatique ébranla son être dévasté ; elle pouvait encore ressentir cet éblouissement, ce souffle d’émotion chaude qui l’avait troublée le jour de sa première rencontre avec Paulin… comme si le coup de foudre produisait les mêmes effets que le choc du néant… Elle ferma les yeux, avala sa salive dans sa gorge sèche et, palpitante, s’approcha du lit.

Jean-Baptiste dormait du sommeil du juste. Un souffle imperceptible et rassurant soulevait son jeune torse. La poitrine de Laetitia se souleva avec lenteur ; il lui semblait entendre ronfler son souffle court dans sa trachée desséchée ; son regard tomba alors sur la cuvette sanguinolente. Haletante, elle s’approcha de la table de toilette ; sur le marbre souillé, elle vit la “ bête ”, la couenne jaune qui avait envahi la trachée de son fils ; bouleversant les serviettes mouillées et maculées de sang abandonnées sur la chaise, elle se précipita vers le lit pour se saisir de son enfant ; elle l’embrassa dans ce lourd sommeil qui ne le quittait pas.

Cette année-là, sa famille verrait s’achever un monde, celui de l’ancienne tablée qui, au précédent Noël, réunissait les cinq enfants dont il portait les derniers espoirs.

Emue par la brutale prise de conscience, par le sentiment qu’un duel à mort venait de se livrer dans cette petite chambre d’enfant, elle devina le drame ; elle contempla encore son fils, qui tenait si fort à l’existence, elle respira, enfin, devant tant d’énergie innocente… Et, comme une bête, elle le renifla, le nez contre la peau moite de son cou humide. Elle fit remonter ses lèvres sur le visage et les paupières gonflées. Elle s’inclina devant ce visage serein, aux paupières refermées, si belles dans leur mystère, d’une nacre lumineuse, d’une courbure parfaite, soulignée d’un éventail de longs cils recourbés. Plongées dans l’humidité originelle du songe, elles ressemblaient à deux ailes duveteuses d’oiseau repliées, chaudes et palpitantes, propices à l’envol du rêve.

- Que tu es beau, mon fils… ce front bombé et ce nez mince où la vie circule…

Bouleversée, elle plongea dans le creux humide du cou de son enfant ; il sentait encore le lait tiède et la vanille ; elle caressa sa joue contre cette chair fraîche  et souple; elle l’étreignit avec une force convulsive ; elle voulait oublier toute maîtrise. La mère retrouva les gestes tendres de la petite enfance, quand elle bordait son petit et l’appelait son “ Mimi joli ”.

- Non piange, mamma, sono qui (Ne pleure pas, maman, je suis là) ”, lui avait-il murmuré dans son demi-sommeil, en la serrant dans ses bras. Je te protègerai, tu verras…

Elle éprouvait pour ce fils survivant une reconnaissance éperdue et une totale admiration. Quelle leçon ! il avait triomphé tout seul ! vivre, vivre et se battre pour ce fils-là. Comment avait-elle pu l’oublier? tellement nulle… enfermée dans son chagrin comme une agonisante trop vite résignée ; complaisante... Comprendrait-elle un jour ce que c’est que l’Amour ?

Chapitre 2

Dès lors, Laetitia ne vécut que par et pour Jean-Baptiste.

- Ne plus se noyer dans un verre d’eau… qu’il ne devienne pas un océan d’amertume. Finie la neurasthénie…»

Le lendemain du jour où elle reçut la révélation du malheur conjuré, elle réunit les reliques qu’elle alignait naguère sur son lit pour leur rendre un culte morbide, petits gants portés par ses deux filles, échantillons de leurs robes, dépouilles minuscules, fleurs séchées des processions du Saint Sacrement, dentelles de baptêmes, rubans de première communion portés par ses fils disparus, croquis et silhouettes esquissés par des mains malhabiles à qui elle commençait à apprendre le dessin, les chiffres et les lettres. Elle attisa un grand feu dans sa cheminée et elle lança les débris de ces naufragés. Elle accomplit le sacrifice jusqu’à l’ultime transformation en cendres; elle voyait rougeoyer et se dissoudre les restes de ces existences dissoutes. Une vague de douleur la submergea. Puis elle se sentit soulagée par cet autodafé. Tourner la page.

Elle fixa du regard les pierres noires du foyer ; elles perdaient leur contour dans l’humidité de ses yeux. Puis elle plaça entre elle, les braises et les cendres l’abri du pare-feu. Elle se détourna.

- Allons, Madame, disait Lili, c’est Dieu qui l’a voulu ; il faut accepter, vivre pour les survivants.

D’autres fois, elle pensait à l’avenir que n’avaient pas eu ses enfants. Elle songeait à ses garçons dont il aurait fallu assurer la subsistance sur la terre natale, si peu féconde, si mal mise en valeur ; elle essayait d’imaginer l’existence de ses filles.

- Que seraient-elles devenues, si elles avaient vécu ? des jeunes filles qui auraient peut-être écrit un journal intime, n’auraient rêvé que de mariage, auraient épousé un bon Corse, un marin, un propriétaire, un fonctionnaire, qui sait ? elles auraient suivi les conseils d’Alida de Savignac, qui sévissait dans le genre du manuel de savoir-vivre : La Jeune Maîtresse de maison et peut-être même La Jeune Propriétaire… et les garçons ?… ils n’auraient pas pu vivre, tous les trois, sur les propriétés, maintenant…”

Alors, elle se levait. L’argent ! toujours l’argent ! Insuffisante, même dans le sacrifice de la nostalgie.  Elle demeurait souvent, prostrée, devant la fenêtre, rêvant dans le vague du vide. Quand elle sortait de sa léthargie, elle accomplissait une suite de gestes mécaniques.

Elle voyait se dessiner des silhouettes de rapaces : ces gens qui se disaient de leur famille et qui profiteraient de leur dénuement moral pour s’emparer de leurs biens. Non, ils n’auraient ni leur peau ni leur héritage, les prétendus cousins qui guettaient dans l’ombre, les dents aiguisées par l’appât du gain, l’inaptitude à travailler et l’auto-justification permanente… Elle les détestait; Emilienne surtout, qui, de ses prunelles noires de louve inassouvie, couvait du regard ses bijoux de famille ; et le petit vieux, Cyprien, qui ne supportait la réussite de personne, se réjouissait du malheur de ses proches en priorité… lui qui s’était toujours trouvé des excuses pour ne rien faire, rien tenter, ne jamais s’engager, ni dans le mariage ni dans un métier… tellement heureux de voir souffrir les autres… les types stupides ne font pas des vieillards intelligents. Il fallait rompre tout lien avec ces gens-la… accroître encore sa solitude. Et dire que les Corses ont la réputation de vouer un culte à la famille… Elle n’avait rien à dire aux vivants, à ceux-là, du moins ; alors, elle dialoguait avec les grandes âmes de l’univers. Elle vouait aux livres un culte immodéré et regrettait que son fils ne partageât pas cette passion pour des univers imaginaires.

Il fallait à tout prix que Jean-Baptiste puisse s’en sortir… échapper à la prison de regards vindicatifs et envieux. Elle devait lui insuffler davantage encore le goût de l’étude, l’application. Il allait s’élever à force de travail au-dessus de cette mêlée de profiteurs sans énergie. L’instruction, la seule richesse, définitive, inaliénable – le droit naturel de l’homme réel.

Elle, elle n’aurait songé possible d’abandonner l’éducation de son fils à une mercenaire motivée par l’appât du gain. Toutes ces femmes ne rêvent que de se débarrasser de leurs enfants pour parader dans les salons… « D’un autre côté, songeait-elle, il ne faudrait pas que, sous prétexte de m’occuper de lui, je cherche à réaliser mes ambitions personnelles. » Il fallait l’encourager à vivre selon sa loi ; mais laquelle ?

En elle commençait à se dessiner le projet de tout plaquer, de quitter ce village morbide, ces créatures médiocres, cette vie triste, fade, pâle… Dans un premier temps, elle aurait aimé que son mari liquidât leurs affaires et s’installât à Corte. Pour un Corse du Sud, Ajaccio était la destination obligée ; elle n’en voulait pas ; elle rêvait de déménager au cœur des montagnes. Son fils, lui, pourrait partir vraiment, sur le continent, à Marseille, peut-être.

Mais Paulin n’était pas prêt à abandonner les traditions ancestrales. Toujours, il avait arrondi son patrimoine terrestre avec un réalisme paysan ; maintenant, il se réfugiait dans la construction de son monde spirituel et développait sa sensibilité mystique. Il cherchait… il se détachait, peu à peu, de ses préoccupations matérielles. Paulin laissait la littérature aux femmes ; il jugeait Hugo intéressant mais verbeux. Dans sa jeunesse, son père lui racontait qu’il avait croisé Mérimée, à Fozzano, du temps que l’inspecteur des monuments historiques écrivait Colomba. Ensuite, on avait exploité le filon du pittoresque à la mode, caricaturé le banditisme et la vendetta.

Paulin cultivait d’anciennes croyances, comme l’identification de son peuple à sa terre, à conserver dans sa pureté originelle, vierge comme un temple de Diane, propice à la contemplation de la beauté nue, vibrante de lumière. A chaque immersion dans le maquis plein d’odeurs, à chaque promenade sur un rivage ravissant de transparence ou dans des montagnes féeriques, sa fibre insulaire se dilatait et s’extasiait devant l’immensité d’une présence infinie et intense.

Le soir, souvent, il se réfugiait, seul, dans son bureau et se plongeait dans d’interminables méditations ; sans résistance contre le malheur, il sentait le frôler les âmes vivantes des disparus. Il laissait vaguer son esprit, poreux, ouvert vers l’autre monde, celui des alchimistes, dont il possédait d’anciens manuscrits ésotériques… il commença de se plonger dans des textes italiens et de vieux ouvrages corses.

Parfois, quand la nuit s’était beaucoup avancée et que le sommeil se dérobait encore, Laetitia entrebâillait avec précaution la porte de son bureau et voyait se découper, profilé en ombre chinoise dans le noir bleu de la nuit, cette silhouette grandie par la pénombre, frappée par le sort mais encore droite. Il se tenait assis, devant la porte-fenêtre, face à l’immensité du paysage montagnard et de ce Jéhovah que, dans sa rancune, Laetitia voulait ignorer.

Dans les ténèbres, ce corps figé, fragilisé, prenait une signification nouvelle, émouvante ; et, fondue à distance avec lui dans cette solitude qu’elle partageait et refusait de rompre, elle ne bougeait plus ; elle ne troublait pas cette contemplation, et ce qu’elle supposait être cet affrontement de la créature avec son Dieu. Elle contemplait, muette, le dos de son mari, appuyé sur celui du fauteuil. Et, plus encore que les prières des vieillards ou les textes religieux, elle était touchée par cette force terrassée, par ce corps prostré, ce torse encore dressé, ces épaules majestueuses et inutiles. Ce dos imposant et fragile lui en disait davantage que les Ecritures.

Elle entendait Paulin respirer, puis soupirer et parfois se plaindre ; alors, elle repartait, rassurée car il maniait les armes à feu avec dextérité et, même si l’Eglise interdit le suicide, un moment de faiblesse pouvait l’inciter à céder à la tentation. Le plus souvent, elle remontait dans sa chambre, respectueuse de son isolement, épuisée par ses propres luttes.

Parfois, elle entrait dans la pièce obscure et, sans parler, elle prenait la main de Paulin; puis, comme poursuivant le dialogue intérieur qu’il nouait avec lui-même, elle lui demandait : “ Tu crois qu’il y a quelque chose, après ? ”

- Après la mort ? et qui le sait ? ”  Cette parole incertaine le comblait, lui, de possibles, plus que ne l’auraient fait des certitudes.

Paulin continuait, par habitude, à administrer ses propriétés. Il pratiquait un paternalisme de compensation et se classait lui-même parmi les catholiques de tradition libérale ; sa femme, elle, affirmait une volonté sans cesse accrue de laïcité. Il l’avertissait : avec ses idées nouvelles, elle finirait socialiste ; que deviendrait son aristocratique désir de différence ? Elle insistait pour qu’il liquidât, convertît ses biens immobiliers en rentes ou en actions. Il connaissait son désir de fuite et il avait conscience de la baisse des revenus fonciers. Mais il réfléchissait encore et misait sur des valeurs sûres – il n’avait ni le temps ni le cœur à spéculer.

Les Corses ont la fibre politique. Paulin s’était rallié à la République : il ne jugeait pas incompatibles la démocratie et la religion. Il avait besoin d’images fortes, de héros, d’incarnations sensibles des valeurs en faillite. Abonné à plusieurs journaux, il suivait de près les complications de la vie politique dont il discutait vivement avec ses amis d’enfance, tous plus ou moins ses cousins. Il ne les voyait pas au café comme des paysans, des journaliers de la piève. Il les recevait dans son salon vert et jaune, ouvert sur une terrasse ombragée, l’été, de bougainvilliers mauves et fushia. Laetitia aussi s’intéressait à la politique ; mais elle se contentait de lire les journaux.

Adhérent de la Libre Parole de Drumont, Dominique Taddei stigmatisait la corruption des parlementaires, déblatérait contre les pacifistes et soutenait de ses vœux une reprise des hostilités contre l’Allemagne, qui avait arraché à la mère patrie ses deux mamelles, l’Alsace et la Lorraine. Une telle emphase laissait sans voix Paulin ; lui, il attendait.

- Oh, toi, Paulin, tu es toujours trop bienveillant avec les autres ! attends un peu pour voir ! tu verras si ce que je te dis ne se réalise pas !

Les scandales et les affaires déchaînaient ses sarcasmes : « La justice, la justice ? tu parles ! La politique, la bourse et le journalisme : les trois vaches à lait de la France ! » Bien sûr, on n’étais pas mieux avant, ça, il le concédait à Baptiste, un petit vieux à moustache en crocs, qui n’avait rien d’un père tranquille car, tout le monde le savait, il distrayait sa vie de célibataire en animant, en secret, une association, avec son frère. Puis Dominique s’acharnait contre la mauvaise réputation des Corses en France ; cette idée que nous serions des paresseux soi-disant parce qu’on ramasse des châtaignes ! qu’on ne fait pas pousser du blé !  il brandissait un tract provocateur, venu du continent, incitant à vendre, pour un franc, l’île de Corse : trop chère et trop paresseuse pour nourrir ses propres enfants. Et il le tendait à bout de bras, l’affichait pour témoigner de la honte qu’on faisait aux siens.

- Ils n’ont qu’à se plaindre aux Italiens : c’est Gênes qui a exigé de chaque famille corse qu’elle plante quatre châtaigniers ! ” lança Baptiste.

Dominique ne se calmait pas ; à quoi rimait cette propagande anti-corse ? c’est tout ce qu’ils avaient trouvé à Paris pour les sortir de la misère ? la vraie misère! au lieu de construire des routes, d’assainir les marais et d’amender les terres, on les insultait ! Tout semblait perdu et la Castagniccia elle-même s’appauvrissait ! Quant à François, le syndicaliste, il pouvait parler : c’est lui qui avait incité les paysans à se regrouper en syndicats! et pour défendre leurs droits encore ! le syndicalisme paysan en Corse, on aura tout vu ! Tirant sur sa cigarette, Dominique s’égosillait, les yeux exorbités et la gorge marbrée de taches écarlates. Il ne supportait pas la contradiction et encore moins les réflexions provocatrices qu’émettait à son encontre son ancien camarade de classe : François Santoni, un petit maigre qui lisait les publications anarchistes mais s’orientait vers un socialisme qui trouverait en Jaurès son meilleur avocat.

- Et alors, en Corse, on est moins que les autres ou quoi ? oui, il faut mener la lutte!

La lutte ? alors là, ça l’aurait bien fait rire s’il n’avait pas eu le cœur aussi serré et les lèvres gercées. Paulin, désabusé, conseillait d’augmenter les rendements. Mais, d’un revers de main, Dominique éliminait cette fausse solution, inspirée par une la rengaine du père Deschanel, celui pour qui la “ solution définitive du problème agricole n’est pas dans la douane, elle est dans la science ! ” elle était bien bonne celle-là ! tellement qu’il l’avait apprise par cœur ! Nous, on n’a pas grand chose ! alors pas question de partager avec les feignasses sans envergure, les parasites qui végètent et ne songent qu’à ôter aux bons travailleurs les produits de leurs efforts ! François devait le comprendre : les socialistes, c’étaient des beaux parleurs qui ne feraient jamais rien que pour eux-mêmes. Chacun pour soi et Dieu pour personne. Et Dominique se taisait, fronçant du sourcil en battant un paquet de cartes neuves.

François avait lu L’Eloge de la paresse de Paul Lafargue et il s’en inspirait largement pour développer son point de vue, par esprit de contradiction. Paulin était trop religieux pour ne croire qu’en la science ; mais il essayait de s’intéresser au commerce. Dominique haussait les épaules. Il n’allait pas leur faire un sermon comme le curé. La Corse, elle était toujours en dehors des statistiques ; pour les pommes de terre, pour les céréales, pour la soie, même pour le vin. Baptiste partageait son avis : « Alors comme ça, nous, les propriétaires, il faudrait qu’on se débrouille! alors que les colonies cassent la concurrence ! et l’Etat, hein, qu’est-ce qu’il fait ? » La discussion politique n’engage pas à grand chose ; elle évite d’aborder les sujets sensibles …

On comprend que Laetitia n’ait pas éprouvé le désir de s’immiscer dans ces conversations de café du commerce. Elle pressentait la faillite de la rente foncière plus qu’elle n’en formulait les lois avec clarté. Elle voulait arracher son fils Jean-Baptiste à l’état de paysan asservi à une terre ingrate et se montrait soucieuse d’assurer sa stabilité matérielle. Il fallait “ donner un état ” au survivant. Peu à peu, Paulin se persuadait de la nécessité de ne pas tout miser sur la propriété foncière et de se lancer dans la spéculation boursière.

Laetitia avait accompagné la scolarité de Jean-Baptiste à l’école du village ; mais le petit ne supportait pas l’autorité arbitraire. Un matin, il était revenu de la classe pour ne plus y retourner. Il n’avait pas supporté la dernière injustice du maître. L’enfant s’était battu pour défendre son « ami » qu’un salopiot venait de plaquer au sol. Jean-Baptiste était robuste et la colère lui donnait des forces supplémentaires ; il s’était lancé de tout son poids sur l’assaillant qui, à son tour, l’avait renversé contre un tronc d’arbre ; il avait senti gicler un sang âcre et doux sur son front entaillé et cette sensation l’avait rendu fou de rage. Il avait fallu lui arracher le gamin pour l’empêcher de le battre à plate couture. Ensuite, on avait dû s’expliquer dans le bureau du directeur ; le maître soutenait que Jean-Baptiste était l’agresseur et qu’il fallait le punir en conséquence. L’enfant avait commencé par s’expliquer pour se défendre mais, devant l’obstination du maître, la colère le saisit : il lui avait lancé un encrier à la tête. Il ne lui en fallait pas tant pour se retrouver à la porte de l’école, tout fils de notable qu’il était. Il n’en éprouvait aucun remords. Pour continuer à faire des études et décrocher son brevet élémentaire, il devait faire des kilomètres dans la montagne.

Laetitia décida d’inscrire son fils, avec soulagement, au lycée de Corte ; elle voulait lui ouvrir d’autres horizons et le préserver des mauvaises influences. Jean-Baptiste avait approuvé cette décision qui lui ménageait une bonne marge de liberté ; il repartait avec plaisir pour la ville, la capitale choisie par Pascal Paoli avant la prise de pouvoir par Bonaparte. Mais, pour s’encourager à vivre et se rassurer sur son sort, sa mère avait décidé de l’accompagner. Elle insistait pour que Paulin loue une maison à Corte; elle voulait voir son enfant tous les jours et ne pas passer les fêtes de Noël dans le dénuement des montagnes.  Jean-Baptiste n’irait pas en pension ; il serait plus heureux avec ses parents…

Il n’y avait aucune boutique au village, seulement une épicerie qui faisait aussi café. Les femmes faisaient leur pain et leurs brioches. Les habitants cultivaient leurs légumes et quelques fruits ; le cochon, les chèvres donnaient de la viande, à l’occasion, et de la charcuterie ou du fromage ; à cette altitude (plus de mille mètres), les vaches se faisaient rares ; tous les animaux, vaches et porcs sauvages, vaguaient en liberté. L’hiver, le village plongeait dans une froidure très saine, certes, mais mortellement ennuyeuse. A chaque apparition du soleil, des groupes de vieillards se formaient devant les portes et sur la place qui disposait de bancs en pierre. Les gens parlaient de tout et n’importe quoi. Une horreur !

Paulin connaissait tout le monde – c’est bien ce que Laetitia ne supportait plus. La veille du départ, il s’était rendu à l’église, consacrée au culte de Saint Nicolas, pour y méditer encore sur la disparition de quatre de ses cinq enfants. La modeste construction romane s’élevait, à flanc de rocher, au-dessus de la vallée ; elle lançait son clocher rustique vers le ciel dont la lumière parvenait, décomposée par les couleurs des vitraux, sur le sol dallé; elle recélait, en son intérieur, de magnifiques fresques du XVe siècle. Paulin recherchait le souffle mystérieux matérialisé par la lumière que déversaient les meurtrières: sortant en entonnoir de la mince ouverture, l’onde lumineuse semblait figurer la présence divine avec une force que les peintres italiens de la Renaissance avaient reproduite sur leurs toiles. Le sentiment fruste de la beauté surgissait, telle une évidence, de cette construction brute, sans concession, épurée. Cependant, il y régnait un froid intense ; aussi les prières ne pouvaient-elles y être que fort brèves.

En descendant vers le village, Paulin s’arrêta chez la fileuse de laine, qui profitait d’un rayon de soleil pour se réchauffer devant sa porte. Il lui répéta les recommandations de Laetitia, qui avait passé commande à la pauvre femme, crispée sur son travail, comme momifiée dans ses vêtements de deuil, vieillie par les épreuves. Qui a fait du costume de veuve le costume traditionnel des Corses ? la misère ? Il avançait dans l’air glacial ; il songeait que lui, au moins, avait les moyens de quitter le village; d’autres, la plupart des Corses, ne pouvaient se permettre une telle fuite. Les plus pauvres se trouvaient contraints à l’exil mais le souvenir nostalgique de leur terre natale les poursuivait comme une hantise.

Paulin essuya ses semelles sur le décrottoir. L’eau courante n’existait pas; le tout à l’égout encore moins. Les porteuses d’eau dressaient leur silhouette menue sur les chemins poussiéreux car de rue dallée il n’était pas question non plus. Il ouvrit la porte basse qui donnait accès au troquet. La salle du café était toute petite ; elle s’ouvrait sur un extérieur en terrasses ombragées très tentatrices en été. Paulin venait y trouver son régisseur, pour lui donner ses derniers ordres. Autour d’une table rectangulaire, sans nappe, des paysans jouaient à la scopa, un jeu de cartes compliqué ; lui, il préférait le poker ; autrefois, il avait beaucoup perdu dans d’interminables parties ; depuis son mariage, il avait renoncé. Dans les fourrés du noir chagrin, il pensait son avenir brisé ; à quoi bon chercher une direction? est-ce que les épreuves apprennent vraiment quelque chose… des bêtises, tout ça…

Il aperçut le régisseur, accoudé au bar ; il s’approcha.

- Et pour les bêtes, tu t’es arrangé ? ” demanda-t-il.

La route pour se rendre à Corte serait  difficile car elle se frayait un chemin à travers les montagnes. Il fallait passer le col de Vizavona, à plus de mille mètres d’altitude, affronter la neige et peut-être aussi le vent - charger une voiture à chevaux et emprunter les routes, les chemins, les sentiers, le maquis, la forêt de montagne.

- Oui, elles seront prêtes à l’heure ; demain matin, Hippolyte, le berger viendra sans faute pour vous guider ; je l’ai averti ; il est d’accord ; il n’a rien à faire d’autre en cette saison. Etc.

Enfin, Paulin sortit. Dehors, dans une flaque ténue de soleil, des vieillards discutaient avec une lente animation. Dans leurs prunelles décolorées, leurs regards semblaient ne se poser sur rien mais ils voyaient tout et peut-être au-delà. Cette transparence vitreuse effrayait Paulin ; il lui semblait y lire la déliquescence d’une existence ; il y plongeait comme dans le vide d’un néant tout proche. Il détourna le regard. Un jeune porteur de reliques lui présenta quelques restes de sainte Zita ; il fit au petit l’aumône qu’il demandait. Puis il se rapprocha de la roche qui affleurait à vif sur un côté de la place, si étroite, du village.

Rien que d’exigu en Corse ; rien de large où s’étaler dans la jouissance même si les paysages vertigineux invitent à la contemplation…  des précipices, des barrières naturelles, des promontoires où se perchent des forteresses. Il toucha la pierre et il éprouva la sensation très nette de recevoir comme un fluide électrique, l’énergie de sa terre ancestrale. Le roc, c’était le cœur de la nature. Paulin embrassa l’horizon  du regard: dans la solennité de ces apparitions, la montagne corse toujours vivante, il voyait une beauté sublime, jamais inférieure à elle-même, portant très haut l’exigence. Son village, sa Corse… il allait quitter ce lieu magique qui déclenchait en lui une telle émotion, archaïque, esthétique, spirituelle, qu’il lui donnait l’impression de rejoindre le Grand Etre. Et il récitait la prière qu’il s’était inventée : « Petite châtaigne, Corse, une fois ôtée la bogue de tes piquants, tu dispenses à tes farouches habitants une nourriture roborative – mais aussi la chair savoureuse de la signification –. »

En lui se fit le silence, un silence dense recouvrant les noces élémentaires de l’esprit avec la terre, sa terre, et de l’individu avec l’unité. Il savait qu’il n’est nul besoin de se trouver en un lieu précis pour en éprouver au plus profond de soi, avec intensité, l’énergie tellurique. Cette force, les Corses la connaissent, dans l’exil et les reniements.

Chapitre 3

Le lendemain, dès l’aube, Paulin, aidé de son domestique, entassa dans la voiture les bagages en cuir rapportés de Naples ; une grande malle en cuir fauve, un carton à chapeau, un sac de voyage, etc. Le brouillard diluait les formes dans une humidité glaciale ; tout semblait mort ou prêt à disparaître. Un soleil austère tentait de dissiper cette confusion. Laetitia s’enfonça dans la voiture fermée par des portières en cuir clouté. A l’intérieur, elle tentait d’aménager un espace confortable, une banquette recouverte de coussins rembourrés. Elle n’arrivait pas à avoir sommeil et pourtant elle n’avait pas dormi de la nuit. Lili lui avait préparé une chaufferette et un gros paquet de châtaignes bouillantes. Elle souffla sur le sac, tellement chaud qu’elle ne savait s’il la brûlait ou la glaçait. Jean-Baptiste s’installa près d’elle et, bientôt, son corps d’enfant se détendit, se défit dans le retour au sommeil interrompu. Elle voulait profiter de cette suavité, cette odeur, cette langueur ; elle le cala au cœur de son bras. Paulin vint, enfin, s’asseoir en face d’elle, dans le sens inverse de la marche ; il tenait ses armes à portée de main. Le nombre des meurtres diminuait : on commençait seulement à respecter la loi.

Le valet-cocher et le berger s’installèrent sur le devant de la voiture, avec les fusils. Ambroise s’assit sur le banc, rabattit sa cape immense d’un geste ample et ferma ses lèvres sur ses secrets. Il vivait, solitaire, avec ses bêtes, dans la montagne ; il avait accepté de conduire les Bardi par respect pour Paulin, qui l’avait aidé, jadis, à éviter les mauvaises fréquentations, celles qui peuvent détourner du droit chemin et mener en prison. Pour descendre en ville, il avait fait des efforts d’habillement : costume de velours sous sa peau de chèvre. Laetitia lui enviait cette allure rustique et rassurante, celle d’un homme simple, empli d’un savoir antique, une science de la nature transmise de génération en génération – sans doute ne se posait-il pas beaucoup de questions ; peut-être n’était-il que grossier, comme ces rustres analphabètes qui peuplaient les campagnes; peut-être faisait-il partie de cette minorité de surdoués que la conscription révélait parfois.

Peu à peu, l’atmosphère s’éclaircit ; le jour se leva. Et ce fut pire car des précipices vertigineux s’ouvraient au regard imprudent du voyageur. Laetitia levait les yeux pour éviter d’imaginer la chute. Des mouflons guettaient sur les sommets escarpés le moment de se risquer à découvert. Plus haut encore, dans un ciel d’un bleu marine très profond, un aigle royal dominait l’espace. Elle ne regrettait plus d’ignorer les noms des bêtes qui peuplent les campagnes ; elle pouvait mieux rêver à une initiation aux énigmes animales, aux grimoires végétaux, aux palimpsestes gravés dans la pierre depuis le néolithique. Nymphes et dryades, filles de la nature corse, donnez-moi le sentiment de l’infini… Des lambeaux de brouillards tardaient à se détacher des ramures compliquées. Le givre mettait aux branches des guirlandes brillantes que rehaussaient les bouquets de gui, ramassés en nids noueux. Les forêts de châtaigniers se refermaient sur des mystères antiques. Des présences confuses, des Iris tremblantes, des Hermès mystérieux, des Apollon furtifs passaient en hâte… ombres hasardeuses errant dans un ancien lieu de relégation car l’ombrageuse Corse infligeait aux Romains raffinés un exil redouté dans un dépouillement forcé. En fait de créatures mythologiques, Laetitia n’apercevait pas grand chose : en cherchant bien, un improbable chamois qu’elle confondait peut-être avec une branche d’arbre ; traqués par les chasseurs, les sangliers restaient invisibles. Elle se secoua de son engourdissement.

La littérature pouvait servir à cela : à s’oublier, animer des fantômes disparus. Elle songea à ses spectres familiers, ses enfants ; elle sentait son corps se creuser de leur absence, petits êtres envolés elle ne savait pas où… Autrefois, quand la maternité tardait à venir, elle regardait tous ceux qu’elle côtoyait et, pour se rassurer sur sa fécondité, elle se disait que tous avaient été des nourrissons… Maintenant, elle se demandait comment font les autres pour vivre normalement… sans avoir l’air de rien ?

Ambroise, par exemple, avait perdu toute sa famille dans une épidémie de choléra, à Marseille. Et, depuis, il était devenu berger, comme d’autres entrent dans les ordres ; sa douleur était irréparable comme l’atteinte irréversible à sa destinée. Elle le regardait ; rien en lui ne faisait soupçonner ce drame ; est-ce que tout le monde dissimule ces tragédies secrètes sans en rien laisser paraître ? est-ce que tous étaient des stoïciens accomplis ? ou bien est-ce que personne n’apprenait rien , même du malheur ? Elle aussi, elle tenait à la vie et cette obstination la décevait – l’espoir, le sale espoir qui empêche de vivre le présent.

Les routes étaient désertes ; ils commencèrent à traverser de rares villages endormis, lentement sortis de leur torpeur hivernale. Plus on montait vers le ciel, plus les hommes semblaient dépourvus des nécessités les plus rudimentaires. Rien de comparable avec les descriptions aimables et les éloges rustiques qui fleurissaient les colonnes des journaux à petit prix. Ce n’était que pauvres et pauvresses, sans force, pitoyables de maigreur. L’existence semblait bien triste décidément. Dans ces campagnes désolées, isolées sur une terre montagneuse au relief contrasté et au climat violent, on s’efforçait de survivre. La Corse sombrait.

A la mi-journée, les voyageurs s’arrêtèrent dans une bergerie en pierres sèches, en plaques de calcaire superposées recouvertes de  lauzes, feuillets en schiste du pays ; un miracle d’équilibre. Ambroise connaissait les lieux ; il ouvrit la large porte ; la cabane offrait l’abri sommaire d’une pièce unique et glaciale ; le mobilier des plus sommaires se réduisait à sa plus simple expression: une table et quelques chaises, mais un porte-fusils ; Ambroise alluma un feu ; Jean-Baptiste tenta de s’y réchauffer tandis que Laetitia déballait les provisions préparées avec Lili. Elle n’avait pas très faim mais elle éprouva du plaisir à voir manger les hommes. Il faisait chaud dans la cabane maintenant. Ambroise fumait une herbe à l’odeur âcre. Dehors, le bleu du ciel s’était durci avec l’apparition d’un gai soleil indifférent.

Il fallait reprendre la route sans tarder ; Jean-Baptiste finit par s’endormir, bercé par le roulis de la voiture On entendait sonner les sabots ferrés des chevaux sur la terre glacée.. Dans l’après-midi, ils passèrent le col où traînaient quelques coulées de neige. Pins et sapins frissonnaient dans l’air sombre. Plus bas, les eaux vives d’un torrent éclataient de blancheur sur les roches dénudées. Tantôt un rocher se détachait de la pente raide sous l’effet du gel ; tantôt des cailloux dévalaient, sur des tons en dégradé retentissant, la côte que gravissait la voiture. Des bruits de bêtes, éclatants ou sourds comme des grognements de sangliers, se faisaient parfois brusquement entendre. Qui a dit que la nature était sereine et accueillante ?


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