Jouer avec le feu
« Rassurer
les marchés » : à longueur de journée, hommes
politiques et « experts », relayés par des médias fort
peu critiques, nous présentent cet objectif comme LA priorité du
moment. « Si nous ne rassurons pas les marchés, le monde va
s’écrouler » : tel est le message que l’on veut nous
imprimer dans la tête. Le bon citoyen doit se préoccuper avant tout
de la santé des marchés.
Nous ne reviendrons pas ici sur
les critiques, arguments et propositions que nous avons développés
dans les deux précédents billets consacrés à ce thème, Les
marches d’Odessa et De
l’utilité de la Bourse (nous vous proposons
cependant de les relire avant de poursuivre la lecture de ce billet,
afin de mettre en perspective les développements ci-dessous). Nous
allons nous concentrer sur la dernière trouvaille du monde politique
pour rassurer les susdits marchés.
Une mise
sous tutelle programmée…
De Delors à Sarkozy en
passant par Cohn-Bendit ou Trichet, la proposition tourne autour d’un
même axe : il faut une plus forte intégration économique
européenne, une « coopération
économique renforcée » (Delors), un
« véritable
gouvernement de la zone euro » (Sarkozy), des
euro-obligations
(Cohn-Bendit), un ministre
des finances européen (Trichet)… bref, même si
cela n’est pas exprimé ainsi, une mise sous tutelle des
politiques économiques nationales par une autorité européenne.
Bien sûr, les propositions varient selon les clivages
politiques mais, de facto et en termes peu diplomatiques, leur
proposition est la suivante : comme nous l’avons fait pour
la monnaie, donnons les « clés du camion » aux Allemands
qui, compte tenu de leur tempérament de fourmis besogneuses,
sont les mieux placés pour conduire, avec toute la rigueur
nécessaire, une politique économique européenne qui
« rassurera les marchés ».
On parlait
autrefois du « parapluie nucléaire américain » en
matière de défense, on peut aujourd’hui parler d’un « parapluie
économico-financier allemand » sous lequel il faudrait aller
se réfugier pour « rassurer les marchés ».
Nous n’aborderons pas ici la question – cependant cruciale
mais traitée dans de précédents billets – de la soumission de
cette (future) autorité au lobby bancaire et financier pour nous
concentrer sur un autre aspect : la légitimité démocratique
de ce qui se prépare.
… à l’insu des
citoyens…
La dernière fois que les Français ont
été appelés à se prononcer sur un sujet de nature européenne,
c’était en 2005, à l’occasion de la ratification du traité
établissant une Constitution pour l’Europe. Tous les « grands »
partis politiques, UMP et PS en tête, appelaient à voter « oui »…
et le « non » l’emporta avec près de 55 % des
voix.
Faisant fi du désaveu populaire, le Prince a
cependant engagé la France dans le traité de Lisbonne du
13 décembre 2007, version édulcorée du traité rejeté en
2005.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les
Français sont très réservés à l’égard de l’intégration
européenne. Quelle que soit l’opinion de chacun sur le sujet,
le refus populaire du « plus d’Europe » est un fait,
et la règle démocratique, c’est de respecter le choix de la
majorité.
Profiter de la « panique »
actuelle pour nous embarquer dans l’aventure d’une intégration
économique européenne nous semble, dans ce contexte, non seulement
anti-démocratique mais fort dangereux.
…
c’est jouer avec le feu
Anti-démocratique,
évidemment. Soit on transfère de facto des pouvoirs sans
donner une consistance juridique « forte » à ce
transfert, soit les pouvoirs transférés constituent un abandon
manifeste de souveraineté, et il faudra alors modifier la
Constitution. Dans ce cas, ne rêvons pas d’un référendum sur le
sujet. Il y a fort à parier que, si cette modification est
juridiquement nécessaire, elle s’effectuera par le biais d’une
réunion du Congrès à Versailles, les citoyens étant exclus du
processus.
Dangereux car, révision
constitutionnelle ou non, cette évolution en catimini vers le
fédéralisme, effectuée à l’insu des citoyens sous prétexte de
« rassurer les marchés », ne fera qu’attiser leur
ressentiment vis-à-vis d’un personnel politique déjà largement
déconsidéré : non seulement il a été incapable (à
droite comme à gauche) de « bien gérer » le pays depuis
30 ans mais, cerise sur le gâteau, il abandonne maintenant à
l’Allemagne le soin de diriger la politique économique et
monétaire de la France, comme un incapable que l’on place sous
curatelle.
Voilà, à peu de choses près, le type
d’argument que ne manquera pas d’employer Marine Le Pen, touchant
ainsi des franges de l’électorat a priori peu réceptives
aux thèses du Front national.
En dehors des urnes, le
résultat sera tout aussi désastreux : poussée du
sentiment anti-allemand (qui sera alors démagogiquement utilisé par
ceux qui préconisent les solutions décrites plus haut), révoltes
et jacqueries en tous genres (voir Révolution
ou jacqueries ?) qui ne manqueront pas
d’éclater quand les plans de rigueur conçus outre-Rhin seront mis
en œuvre. On voudrait augmenter les tensions entre les nations et
les peuples européens que l’on ne s’y prendrait pas mieux…
Les dirigeants politiques de tous bords qui envisagent, dans la
« panique » ambiante, un renforcement des pouvoirs
communautaires sans soutien populaire sont donc en train de jouer
avec le feu. On peut vouloir aller vers le fédéralisme ou le
gouvernement économique européen, mais pas à l’insu des
citoyens. Le silence absolu des politiques et des médias sur
cette « non-participation du peuple » à une évolution
aussi importante est d’ailleurs particulièrement révélateur.
C’est, s’il en était encore besoin, une preuve
supplémentaire de l’attitude de l’aristocratie qui nous gouverne
à l’égard des citoyens, considérés comme une masse plébéienne
par cette même aristocratie : il ne s’agit pas de demander
aux citoyens de choisir (ce devrait pourtant être le cas dans une
démocratie…) mais de contrôler les réactions de la plèbe à
l’aide d’une « communication adaptée », voire de
lâcher quelques miettes et quelques concessions quand « ça
braille trop ». Une démocratie à la Poutine, en somme…
Lundi
© La Lettre du Lundi 2011