Paul Exelmans
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Table des matières
L’annonce paraissait intéressante, pourtant, et surtout elle tombait à point à l’époque. Elle était rédigée comme suit :
Propriétaire belle propriété en Sologne cherche gardien
Disponibilité complète appréciée
Bons appointements
Ecrire au journal sous réf N°X qui transmettra.
J’étais justement à l’époque à la recherche de ce genre d’occupations. Je devais en effet rédiger un épais mémoire qui était destiné à la fois à mes directeurs de recherche et à un éditeur intéressé par le sujet. Ne disposant pas de ressources infinies, il me fallait donc trouver un travail peu prenant qui me permettrait de continuer à écrire tranquillement. Le calme de la campagne semblait se prêter merveilleusement à cette activité.
Aussi, j’écrivis, sous la référence mentionnée, au journal pour faire acte de candidature. Je décrivis franchement la nature de mes activités mais j’omis de parler de mon manque d’expérience dans le métier de gardien.
La réponse ne se fit pas attendre. C’était un pli épais qui contenait plusieurs documents, des clés ainsi qu’une lettre dont je livre ici la substance :
"Monsieur,
Vous avez bien voulu porter à notre connaissance l’intérêt pour notre proposition, publiée dans le journal Les Nouvelles de P du 11/10/XX. Nous avons le plaisir de vous informer que votre candidature a retenu toute notre attention et que, sous réserve que les conditions vous agréent, vous voudrez bien prendre vos fonctions dès le premier lundi du mois prochain.
Ainsi que le précisait l’annonce, nous sommes les heureux possesseurs d’un château en Sologne, dans les environs de L (cf. plan ci-joint). Nous ne l’occupons évidemment pas à plein temps (nous ne descendons que le week-end) et il nous coûte de laisser cette propriété sans surveillance aucune pendant la semaine. Aussi, nous vous remercions par avance de nous délivrer de cette inquiétude en vous installant à demeure pendant nos absences. Votre travail consistera à surveiller la maison et à régler les menus problèmes d’intendance qui pourraient survenir.
Vous résiderez chez nous toutes les semaines à partir du Lundi, à 9 heures jusqu’au Vendredi 17 heures. En aucun cas, vous ne serez autorisé à rester pendant les week-ends.
En cas d’accord, nous vous remercions de renvoyer un exemplaire du contrat de travail joint à notre représentant sur place, le cabinet H, que vous voudrez bien contacter pour de plus amples informations. Outre ce contrat de travail et le plan d’accès, la présente enveloppe contient :
- une description de la propriété,
- une paire de trousseau de clés,
- une liste des principaux artisans que je vous remercie de contacter dès détection d’une anomalie (un jardinier est mandaté pour venir chaque mercredi, aussi, cette corvée vous sera épargnée).
En souhaitant vivement que la présente offre vous agrée, nous vous prions d’accepter, Monsieur, l’expression de notre considération distinguée."
Assez satisfait d’une issue aussi heureuse (et aussi rapide), je me mis à farfouiller dans l’enveloppe pour y trouver mon contrat de travail. Mes émoluments étaient d'un montant correct (intéressant même pour un emploi aussi peu prenant) et je vis avec satisfaction que le droit du travail s’appliquait même pour les gardiens car j’avais droit à des congés payés, à des heures supplémentaires sous certaines conditions, et qu’un préavis de trois mois devait m’être signifié avant de me renvoyer, ce qui me laisserait le temps de me retourner, en cas de besoin. Je mis un point d’honneur à effectuer scrupuleusement mes premiers actes de salarié et après avoir signé le contrat et être descendu spécialement à la poste, je téléphonai au cabinet H pour les informer de ma venue. La personne que j’eus en ligne (Monsieur H ?) ne fut pas autrement surprise de m’entendre et se contenta de m’expliquer précisément comment accéder à la ville de L et à la propriété. Il m’indiqua également qu’il m’attendrait à la grille "pour me donner les ultimes recommandations". Puis il raccrocha.
En somme, tout semblait se dérouler le mieux du monde. Pourtant, certains éléments auraient dû, dès cette époque, attirer mon attention. La lettre, tout d'abord ne mentionnait pas de nom en en-tête. En outre, le ton général, bien que courtois, était plutôt directif bien que je n'aie pas encore donné mon accord.
C'est ainsi que le premier Lundi du mois suivant, je me levai à l'aube et je pris ma voiture en direction de L. Nous étions à la fin de l'automne et un froid humide (qui retarda d'ailleurs quelque peu le démarrage du moteur) s'était établi. L'itinéraire se déroula sans problème même si je me perdis naturellement après l'arrivée à L. J'avais cependant eu la sagesse de prendre de la marge et j'arrivai à neuf heures moins dix à la grille de la propriété dont j'étais le nouveau gardien.
Le représentant du cabinet H m'attendait déjà.
Enchanté, me dit-il, H, je suis le patron de l'étude. On s'est parlé au téléphone. Vous fumez ? Non ?
Il ouvrit la grille (il possédait lui aussi un trousseau) et me guida à travers le parc. Celui-ci était vaste. Il comprenait une large allée de gravier bordée de chênes et de frênes qui débouchait majestueusement sur l'escalier en encorbellement du château, une pelouse doucement inclinée plantée d'arbustes et un petit jardin à la française, agrémentée d'un grand bassin orné d'une statue néo-grecque (une nymphe pensive). A droite de la bâtisse, on distinguait un bosquet de grands arbres parmi lesquels je reconnus un cyprès et des chênes sans doute centenaires. L'ensemble ne semblait d'ailleurs pas très bien entretenu. Des feuilles maculaient l'allée et des bûches gisaient là comme abandonnées. La pièce d'eau était quelque peu délabrée et le nez de la nymphe était même couvert de mousse. Au fond, proche du château, un cèdre vieux et majestueux étendait ses branches jusque par-dessus le toit.
L'essentiel de la propriété se trouve derrière le château m'expliqua mon guide.
Le "château" proprement dit était un pastiche début de siècle d'une gentilhommière du dix-septième agrémenté d'une touche de kitsch bourgeois. Toutefois, il ne comprenait que le corps central et était dépourvu d'ailes. L'ensemble était cependant assez impressionnant et suffisant, en tout cas, pour abriter des parties de chasse spectaculaires, dans cette région qui s'y prêtait admirablement.
M. H m'ouvrit le rez-de-chaussée.
Dès que vous aurez pris vos fonctions, vous pourrez entrer votre voiture dans le garage. Le coin est humide, ça la protégera.
L'intérieur du château, fraichement repeint et meublé avec goût, contrastait avec le parc plutôt négligé. La bâtisse comprenait trois niveaux et des combles. M.H me fit faire le tour du "propriétaire". Cependant, je notais à plusieurs détails qu'en dépit de son professionnalisme, il ne semblait pas connaître très bien les lieux. Il prit les WC du 1er pour un placard et tourna un certain temps au second avant de me désigner ma chambre qui était petite mais décorée avec soin. En revanche, il fut impeccable dans la maîtrise dont il fit montre dans l'utilisation des appareils électriques et des clés du trousseau. Il me fit découvrir également le sous-sol, dont le principal intérêt était de comporter un immense congélateur, abondamment garni, dans lequel affirma-t-il je pouvais me servir, dans certaines limites évidemment. Il acheva la visite par quelques recommandations pratiques.
Donc, OK, vous arriverez chaque Lundi vers 9 heures et vous repartirez le Vendredi à 17 heures. Pas question de rester ici le week-end. Les propriétaires ont insisté sur ce point.
Qui sont-ils ? Demandai-je.
Les propriétaires ?
Il me regardait d'un air étonné. Comme je confirmai ma question du regard, il prit un air hautain et s'embrouilla dans des explications sur des gens importants qui ne souhaitaient pas que leur identité fût révélée.
C'est moi qui vous enverrai votre bulletin de salaire chaque mois. Il vous sera viré sur votre compte par vos employeurs. Il faudra juste que vous me donniez un relevé d'identité bancaire.
Chaque mercredi, vers 10 Heures, le jardinier passera pour entretenir le parc. Il n'a pas la clé, alors vous devrez lui ouvrir. Je vous ai montré la sonnette ? Oui.
Est-ce que je suis autorisé à quitter la maison, le soir ?
Mais pour faire quoi, grand dieu ?
Je ne sais pas, moi, aller faire des courses ou me promener dans la campagne.
Eh bien ? Je pense que oui. Je n'ai pas reçu d'instruction contraire. Pour les courses, vous trouverez l'essentiel à L, revues, pain et essence mais si vous voulez un choix plus important il vous faudra courir jusqu'à O, dans la zone commerçante.
Bon, je vous remercie.
De toute façon, si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez m'appeler.
Cela dit, il s'engouffra dans sa berline cossue et avant de s'éloigner, il me donna un dernier conseil en baissant la vitre de sa voiture.
A propos, cela peut sembler bizarre, mais les gens du coin, enfin de L je veux dire, ne connaissent cette maison que sous le nom du château. Ne vous étonnez pas si on vous demande si vous habitez "au château". Puis, il me laissa seul.
J'obéis à ses consignes et rentrai la voiture dans le garage (non loin des congélateurs) et je décidai de passer le reste de la matinée à explorer plus avant mon nouveau domaine. Le château, aménagé comme il l'était, n'avait rien d'une résidence secondaire, telle que je me l'imaginais, avec chauffe-eau fonctionnant au butagaz et papier peint à fleurs délavé dans les chambres. En effet, il était muni de tout le confort moderne et aurait pu accueillir pendant des mois un "honnête homme" et sa famille. La cuisine était impeccable et disposait d'un équipement complet. Le séjour (ou du moins la grande pièce du rez-de-chaussée) était ornée de meubles élégants et confortables, doté d'une grande télévision et d'une chaîne haute-fidélité. Des disques étaient d'ailleurs dissimulés sous l'une des fenêtres. Des pastels dix-huitième et des huiles de scènes de forêt ornaient les murs. Le chef-d'œuvre de la pièce était incontestablement l'immense cheminée de pierre de taille et de briques réfractaires qui prenait la moitié de la largeur du mur. Je me demandai si je m'autoriserai à y faire du feu car la tentation était forte. Une bibliothèque était contiguë au séjour et ses murs divisés par les nombreuses étagères comprenait un nombre respectable d'ouvrages qui, mieux encore que l'ameublement, sanctionnait le goût très sur de leur propriétaire. Borges voisinait avec Kafka et Mann dans un désordre alphabétique apparent qui marquait, je pense, la frénésie de lecture des habitants habituels de ces murs. Cela me rassura en tout cas sur ma capacité à survivre ici pendant les longues soirées d'hiver. En revenant sur mes pas vers l'entrée, je regardai avec admiration le superbe escalier, aux marches recouvertes de marbre, poli par les milliers de pieds qui l'avaient escaladé au fil des ans, et à la grille en fer forgé évoquant des motifs floraux. Le premier étage comportait 2 chambres, dont celle, supposai-je, de mes employeurs, un bureau ainsi qu'une pièce dont l'emploi me semblait mystérieux. Au second étage, outre ma chambre, on trouvait une vaste salle de jeu ainsi qu'une ancienne buanderie reconvertie en débarras. Plus haut, on accédait au grenier et aux combles.
Après avoir dévalisé le congélateur et inauguré le four micro-onde, je consacrai le reste de la journée à faire le tour de la propriété. M. H n'avait pas menti, l'arrière du parc était immense. Je n'en fis d'ailleurs pas le tour pendant l'après-midi. Cette partie n'était pas du tout entretenue mais elle gagnait en mystère ce qu'elle perdait en propreté. A chaque pas, des flots de feuilles, battus par les vents, s'enroulaient autour de mes jambes. J'arrivai bientôt au bord de l'étang. Celui-ci était très imposant. L'un de ses bras supportait un pont " à la chinoise" au pied duquel une vieille barque pleine d'eau et de feuilles sommeillait tranquillement. L'endroit était sauvage, charmant et humide. Cette humidité m'avait d'ailleurs marqué dès mon arrivée au "château". La buée avait envahi l'habitacle de ma voiture dès mon arrivée. Les branches pourries et les flaques avaient d'ailleurs gêné ma marche. Comme je réfléchissais à cette singularité, j'atteignis bientôt le mur d'enceinte de la propriété. Il était haut et massif mais la pourriture avait attaqué la pierre par endroit. En passant la main, je pus d'ailleurs constater que la surface s'effritait. En regardant ma montre je m'aperçus qu'il s'était écoulé beaucoup de temps depuis que j'avais quitté le "château". Je décidai de longer le mur d'enceinte pour faire le tour de la propriété. Je dus rapidement remettre ce projet à plus tard car ma marche, pendant laquelle je m'enfonçai à chaque pas dans un lit d'humus, m'épuisa rapidement et je regagnai le château. La nuit tombait déjà lorsque j'entrai dans le séjour. Je décidai d'installer dans ma chambre les quelques affaires que j'avais amenées.
Ma chambre était petite, je l'ai déjà dit, mais possédait tout le confort que je pouvais désirer. L'ameublement se composait d'un large lit en merisier, à l'ancienne, revêtu d'une couette, d'un bureau de style directoire et d'une armoire normande. Les propriétaires avaient même disposé une petite télévision dans un coin sur une commode, ce qui constituait une touchante attention. Je possédai un cabinet de toilette attenant à ma chambre. Je pourrai avoir mon intimité même en cas de présence de mes employeurs pendant mon temps de "travail".
Prévoyant de regagner mon appartement durant la semaine, je n'avais amené que le strict minimum. Je n'avais même pas pris beaucoup de travail pour avancer dans mon mémoire présageant que ces premiers jours ne me laisseraient pas beaucoup de temps.
J'allai fermer la grille (effectuant ainsi le travail pour lequel j'étais rémunéré) et j'en profitai pour évacuer quelques feuilles. J'aimais déjà cette propriété.
La soirée passa vite, d'autant plus que je découvris sous une fenêtre un stock d'apéritifs et je me servis un généreux whisky "pour paiement des services déjà effectués", peut-être indûment. J'avais tout de même pensé à apporter un livre pour occuper mes soirées mais chose curieuse, j'en lus à peine trois pages avant de le reposer avec un soupir de lassitude. A la place j'allumai la télévision. Les programmes ineptes m'occupèrent un bon moment avant que, la fatigue aidant, je me décide à regagner ma chambre. Je fis une dernière fois le tour de la maison dans le froid humide et je fermai tous les volets dont certains étaient fort rouillés. Je me fis la remarque que les propriétaires semblaient s'être davantage consacrés à l'aménagement intérieur, qui était presque parfait, qu'à l'entretien extérieur, question de priorité sans doute.
Une fois dans ma chambre, j'éteignis la lumière immédiatement et je m'endormis en quelques minutes au milieu de cette campagne silencieuse. Mon sommeil avait dû être agité car lorsque je m'éveillai, la couette était tombée à terre et l'oreiller était presque hors de sa taie. Il devait être tard car des filets de lumière, tamisée par les volets, inondaient ma chambre. Mes employeurs, dans leur prévoyance pourtant grande, n'avaient pas pensé à doter ma table de nuit d'un réveil. Je descendis tranquillement à la cuisine avec la douce nonchalance de l'homme qui se sait seul.
La journée s'annonçait belle. Mon programme consistait à achever ma visite du parc et à faire un tour à L afin de découvrir les commodités qu'offrait la petite ville.
La promenade dans le parc me prit jusqu'à la fin de la matinée tant la surface était grande. Après un rapide repas, je pris ma voiture et me rendis jusqu'à L. C'était un gros bourg fait de maisons de briques comme on en voit en Sologne. L'ensemble donnait une impression soignée et plutôt de bon aloi. M. H ne m'avait pas menti, on trouvait l'essentiel à L, pour peu qu'on eut une version plutôt restrictive de l'essentiel. Le village possédait en tout et pour tout un magasin d'alimentation générale, une boulangerie, un tabac-bar-presse et une quincaillerie qui vendait également des articles de chasse. Après avoir acheté du pain frais (le château en était évidemment dépourvu), j'entrai dans le bar, j'achetai un journal et je m'assis afin de prendre un verre. Une jeune fille, plutôt jolie d'ailleurs, vint prendre ma commande et j'en profitai entre deux gorgées pour observer la clientèle. Les gens paraissaient être des habitués et discutaient à voix haute sur la dernière chasse (un grand sujet d'intérêt local semble-t-il) ou sur les prochaines élections et les mésaventures sentimentales d'un des candidats. Je payai et sortis avant de regagner mon gîte. Incontestablement, L ne constituait pas un pôle d'attraction suffisant pour me détourner de mon travail en dépit des ragots croustillants qu'on pouvait y entendre.
Le jour suivant était celui de la visite du jardinier. Bien qu'il arrivât à une heure déjà bien avancée, j'étais encore au lit lorsque j'entendis retentir la sonnerie. Je me précipitai à la grille pour lui ouvrir.
Je leur avais dit de me laisser la clé pour pas vous déranger mais H a rien voulu entendre. Pfff.
C'était un homme petit, rougeaud et assez âgé qui devait compléter sa maigre retraite en faisant les jardins des autres.
Je n'ai pas de réveil, je viens d'arriver ici mais bientôt j'y remédierai, expliquai-je.
Il se dirigea en bougonnant vers la loge à droite de l'entrée qui avait été reconvertie en abri de jardin et où se trouvaient tous ses outils.
Il ne semblait pas très causant. Aussi, plutôt que de faire la conversation, ici dans le froid en veste de pyjama, je lui dis de venir me voir lorsqu'il aurait fini, espérant bien sympathiser un minimum avec cet hôte occasionnel (le seul à part moi durant la semaine) du château. Mes espoirs furent déçus et l'homme vint me dire au revoir d'un ton indifférent.
Vous connaissez les propriétaires, ici ? Hasardai-je.
Jamais vu, c'est M. H qui a tout réglé. Il me connaissait en tant que jardinier alors il m'a dit qu'ils cherchaient quelqu'un au "château".
Mais, comment connaissez-vous les travaux à faire ?
Vous savez, pas besoin de beaucoup de jugeote, je tonds la pelouse, je ramasse les feuilles et, en été, je m'occupe de la rangée de lauriers-roses, là, le long du mur. Sur ce, j'vous laisse, au revoir.
Je l'accompagnai jusqu'au seuil du "château". Le jardin avait effectivement meilleure allure mais je regrettai qu'en plus des travaux courants d'entretien, le temps alloué au jardinier ne permit pas d'améliorer l'existant.
A la semaine prochaine, lui fis-je.
C'est ça, à la semaine prochaine.
Perdu dans mes pensées, la journée avança vite et il fut bientôt 17 heures. On était mercredi et c'était la soirée que je m'accordai dans mon appartement. Je pris ma voiture et je fus bientôt loin de L et de son "château". Je n'avais rien prévu de particulier ce soir mais j'avais quelques affaires à prendre, surtout un peu de matière pour avancer mon mémoire.
Une fois arrivé chez moi, je pris connaissance des quelques messages que des amis avaient déposé sur mon répondeur. Je répondis à certains leur expliquant ma nouvelle situation (ils parurent surpris) et leur fixant des rendez-vous le week-end car il m'était impossible désormais d'honorer leurs invitations pendant la semaine. Même si le voyage m'avait fatigué, je profitai de ma soirée pour aller dîner dans un petit restaurant près de chez moi, où le patron me reconnût et engagea avec moi une conversation à bâtons rompus. Il connaissait la Sologne et me recommanda quelques restaurants de la région. Il n'était jamais allé à L même si le nom lui disait quelque chose. Il m'offrit même le digestif et nous bûmes "à la Sologne", ce qui était particulièrement ridicule.
Je regagnai sans problème mon "travail" dès le lendemain matin mais je me perdis de nouveau en arrivant, ce qui me sembla incompréhensible car j'avais déjà fait le trajet entre L et le "château" deux fois. Je retrouvai avec une certaine satisfaction la majestueuse allée, dont le gravier était déjà couvert de feuilles et mon accueillante chambre. Je m'autorisai un petit tour d'inspection avant de me mettre au travail mais rien n'avait bougé depuis mon départ. En arpentant le parc, je me dis que je devrais prochainement débarrasser la nymphe de sa mousse disgracieuse.
Curieusement, j'éprouvai beaucoup de difficultés à me concentrer sur les ouvrages que j'avais apportés et qui étaient censés constituer les fondements de mon mémoire. J'étais pourtant confortablement allongé sur le canapé du salon dans une tranquillité absolue mais mon esprit vagabondait sans cesse loin de mon livre. Je le refermai d'un coup sec. Je mis cela sur le compte de la fatigue du voyage et sur mon réveil très matinal. Pour m'occuper, je me décidai à aller acheter le journal et prendre un verre au bar-tabac de L.
Comme je m'asseyais à une table en formica près de la fenêtre la jeune serveuse de l'autre jour me reconnût. Alors qu'elle m'apportait ma bière, elle engagea la conversation :
Voilà, Monsieur, ça fera 10 Francs cinquante. Vous êtes nouveau dans la région ?
Un peu décontenancé par cette entrée en matière, je lui répondis maladroitement :
Oh, je suis juste de passage, je suis gardien pour quelques temps de la grande propriété en allant vers le hameau de R.
Ah oui, le "château".
C'est ça, le "château".
Ah, c'est vrai, on m'a parlé de vous...Ca ne fait pas très longtemps que vous êtes arrivé ?
Moins d'une semaine.
Les nouveaux visages sont plutôt rares par ici, excusez ces questions (elle avait dû noter ma surprise).
Non, non au contraire.
J'espère que vous reviendrez, ça me permettra de discuter.
Et elle s'en fut vaquer à ses occupations.
Je n'avais jamais eu l'occasion de constater à mes dépens combien la curiosité était omniprésente dans les petites villes mais mon apprentissage fut rapide. On lui avait parlé de moi, donc. Je m'imaginai dans une vision quelque peu fantasmatique tous les foyers de L bruisser le soir de rumeurs à mon sujet, le nouveau "gardien du château".
Après avoir parcouru le journal d'un air distrait, je regagnai mon lieu de "travail". Il était déjà l'heure de manger. L'après-midi ne fut guère plus productive que la matinée. J'eus beau m'installer au bureau de ma chambre, mon attention était instable et je me résignai bientôt à m'allonger sur mon lit et à laisser le temps passer.
Celui-ci passait d'ailleurs beaucoup plus vite que je ne l'aurais imaginé. Alors qu'une de mes grandes craintes était de m'ennuyer comme un rat mort dans cette bâtisse isolée (moi qui était habitué aux lumières et au monde de la grande ville), je constatais avec surprise qu'il n'en était rien et que le soir succédait comme en accéléré à l'après-midi, qui suivait elle-même de fort peu les matins qu'on aurait dit rabougris, tant ils passaient vite. N'ayant pas trouvé d'explication satisfaisante à ce paradoxe, je descendis au salon et me versai un apéritif (il faudrait que je remplace les bouteilles que je vidai) et allumai la télévision.
En me réveillant le lendemain, je me résolus à aller trouver H pour lui remettre mon relevé d'identité bancaire et lui demander quelques explications. Malheureusement, mon intention initiale ne put se réaliser puisque M. H était "en clientèle" comme me l'apprit une dame assez âgée (son assistante ?) qui me jaugeait d'un air sévère derrière ses grandes lunettes. Je laissai le relevé et j'allai prendre ma désormais traditionnelle bière. A ceux qui trouveraient étrange l'instauration de ce rite, je répondrai que l'une des principales raisons de vivre est justement constituée par la répétition de ces petites habitudes simples, une boisson, un journal, une jeune serveuse, librement imposées.
La jeune serveuse susmentionnée me sourit d'ailleurs avec bienveillance lorsqu'elle me vit entrer. Je m'assis à ma place habituelle et elle m'apporta presque aussitôt mon demi. Elle ne dit rien à ma grande surprise. Lorsque je la hélai pour payer, je profitai de l'occasion à la fois pour discuter un peu (les occasions de parler étaient en fait assez rares) et tenter d'obtenir des renseignements sur mes employeurs :
Dites, vous les connaissez, les propriétaires du "château" ?
Pas vous ?
Non j'ai été recruté par petite annonce.
Vous savez, on ne les a pratiquement jamais vus, on m'a dit qu'ils venaient parfois le week-end en saison mais, personnellement je ne les ai jamais rencontrés...
Il doit bien leur arriver de faire quelques courses ?
J'imagine qu'ils viennent avec des provisions plein leur voiture. Et puis, on doit leur paraître pas très fréquentable, nous autres... Elle partit d'un petit rire aigre.
Mais si vous êtes le gardien, vous les verrez bien un jour, reprit-elle après un silence
Pas sûr, je suis censé décamper tous les vendredis soirs.
Oh... A votre place, je m'en ferai pas trop, va. L'essentiel c'est que la paye tombe. Tenez v'la votre monnaie, à propos d'argent.
Désireux de m'en faire une alliée, je lui laissai un pourboire confortable et je m'en fus.