Excerpt for L'image de l'enquêteur dans le roman policier français by Marie-Christine Rollet-Grandhomme, available in its entirety at Smashwords


Marie-Christine Rollet-Grandhomme











L'image de l'enquêteur

dans le roman

policier français



(fin du 19ème - début du 20ème siècle)













Thèse de littérature française

Université de Bourgogne

2006


direction : Monsieur Jacques POIRIER





L'image de l'enquêteur dans le roman policier français



© Copyright - tous droits réservés à Marie-Christine Rollet-Grandhomme

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© Alain Lacroix, Louvain (Belgique)



Dépôt légal :

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Marie-Christine Rollet-Grandhomme











L'image de l'enquêteur

dans le roman

policier français



(fin du 19ème - début du 20ème siècle)

















Éditions Dédicaces















REMERCIEMENTS







J’exprime ma profonde gratitude à Monsieur Jacques POIRIER,

professeur à la Faculté des Lettres de Dijon,

qui a dirigé ce travail de recherches.




Marie-Christine

Rollet-Grandhomme





INTRODUCTION GÉNÉRALE





Des presbytères cachent des cadavres, des mystères se terrent dans des jardins, des masques noirs dissimulent des bandits : Lupin ou Fantômas ? Des Zigomar courent les rues de Paris, des Belphégor hantent le Louvre, des Fantômes rôdent dans l’Opéra, des Fu Manchu veulent dominer le monde, des Chéri-Bibi rêvent d’amour… et des aventures toujours plus rocambolesques, toujours plus grand-guigno-lesques ; c’est « La folle du logis » enfin rendue à ses extravagances… C’est la littérature populaire dans toute sa splendeur qui martèle les noms de ses héros. Mais qui se cache derrière ces noms devenus, pour certains, noms communs ou adjectifs ? Et qu’est-ce que la littérature populaire ? Comment prend-elle naissance et comment va-t-elle évoluer ? Comment le roman policier va-t-il émerger du roman populaire ? C’est à travers ces questions, et bien d’autres, que nous allons essayer de comprendre les mutations qui vont amener à définir la littérature policière.


Il nous semble important de commencer ce travail de recherche par une présentation générale de la littérature populaire des années 1830 jusqu’à la Belle-Époque, ce qui nous permettra de mieux comprendre les implications de ce genre dans la genèse du roman policier. En effet, par bien des aspects, le roman policier, de Gaboriau jusqu’au début des années 1920, conserve des éléments venus du roman populaire. Afin de mieux appréhender les corrélations qui s’établissent entre ces deux catégories littéraires, pourtant indisso-ciables, nous allons définir les grandes caractéristiques de la littérature populaire. Nous verrons ensuite comment se produit un glissement d’un genre populaire à un genre policier qui, après la Première Guerre mondiale, amena le roman policier classique.


LES DEUX PHASES DE LA LITTÉRATURE POPULAIRE


La première phase débute dans les années 1830 environ avec des auteurs comme A. Dumas (Le Comte de Monte-Cristo), E. Sue (Les Mystères de Paris,), V. Hugo (Les Misérables), P. Féval (Le Bossu), A. Ponson du Terrail (Rocambole)… Les romans étaient, pour la plupart, construits sur les déboires d’un héros confronté à l’injustice sociale. Les héros venaient souvent d’un milieu pauvre et se trouvaient en but à la perversité des classes dominantes. Le but de ces héros n’était pas de soulever la société mais de rétablir la justice par des actes privés. Ce type de roman donne une vision romanesque pessimiste et larmoyante de la société.

Certains héros peuvent être issus de la bourgeoisie ou de l’aristocratie, comme le prince Rodolphe, ou du peuple, comme Jean Valjean. Leurs fréquents changements d’identités en font des person-nages multiples qui jouent sur plusieurs tableaux. Ainsi, en 1858, A. Ponson du Terrail crée un personnage entre Lupin et Monté-Cristo dans Le Club des valets de cœur, Andréa de Kergaz alias Sir William.

Un des héros majeurs de cette période est Rocambole ; d’abord scélérat, il devient ensuite un héros positif animé par un désir de justice, mais son personnage reste, malgré tout, conventionnel et n’incite en rien à une remise en question de l’ordre établi. Ce sera aussi la période des premiers romans « judiciaires » d’E. Gaboriau avec la création d’un nouveau type d’enquêteurs : Lecoq, Tabaret ou Méchinet, que nous aurons l’occasion d’étudier en détail.

Notre étude portera plus précisément sur la seconde phase de la littérature populaire. Celle-ci met en scène des héros ou antihéros comme Fantômas, Chéri-Bibi, Rouletabille, A. Lupin, Zigomar 1, le Dr Cornélius, Fu Manchu… Son originalité réside surtout dans le renversement des valeurs ; ainsi le roman populaire fait la part belle aux bandits qui attirent la sympathie du lectorat. Cette seconde phase se situe aux environs des années 1900 ; c’est le début de la Belle Époque où l’on assiste à l’émergence d’une littérature populaire-policière exubérante et prolifique.


Le premier auteur abordé dans ce travail de recherche sera Émile Gaboriau. Au plan chronologique, les romans d’E. Gaboriau que nous avons sélectionnés se situent aux environs des années 1865-1870. G. Leroux, M. Allain et P. Souvestre ou M. Leblanc commenceront leurs œuvres à la Belle Époque et, pour certains, la poursuivront au-delà. Nous aurons ainsi l’occasion de voir une évolution – ou une continuité – dans le roman populaire/policier.

SITUATION SOCIALE DE LA LITTÉRATURE POPULAIRE


La naissance du livre populaire destiné au colportage date du début du XVIIe siècle chez l’éditeur troyen Nicolas Oudot. De 1500 à 1850 environ, le colportage sera l’unique d’accès à de minimes connais-sances pour la majorité de la population française. En supplément de divers objets, les colporteurs transportent les livres de la Bibliothèque Bleue, des romans médiévaux modernisés, des biographies de saints, des contes.

Transportés dans les ballots des marchands, les ouvrages doivent être légers, d’où leur format réduit et l’absence de reliure. Mais ils doivent aussi coûter le moins cher possible, ce qui explique leurs pages mal rognées, leurs innombrables coquilles, leurs caractères usés. 2

Le déclin du colportage commence sous Napoléon III à cause d’une surveillance policière très sévère ; en effet, le pouvoir craint les effets pernicieux de ce type de littérature sur des classes sociales peu alphabétisées. De plus, les transformations sociales telles que la montée de la presse, le développement des chemins de fer et, donc, de la littérature de gare ont contribué à évincer ce type de littérature.


Le principe de la Bibliothèque Bleue relève de l’édition popu-laire qui privilégiait les ventes à bon marché, le papier économique, une impression peu soignée et, bien sûr, des couvertures bleues.

Posséder un livre, même de la Bibliothèque Bleue, c’était, pour le lectorat populaire, l’agrément d’acquérir un peu de savoir 3

Les récits de la Bibliothèque Bleue représentait surtout une littérature d’évasion. Le mode de lecture en était collectif et le livre circulait de mains en mains ou était échangé. La notion de bibliothèque personnelle n’était pas encore de mise ; de plus, le livre de la Biblio-thèque Bleue n’était pas considéré comme un objet de valeur. Au point de vue économique et pratique, l’achat d’un livre pouvait servir à plusieurs personnes.

Comme pour le colportage, la Bibliothèque Bleue connut un déclin ; celui-ci se produisit vers les années 1850 avec les dévelop-pements industriels et l’alphabétisation. Là aussi, les romans de gare et la presse de masse eurent raison de son existence :


Personne ou presque ne la jugeait digne d’être conservée – et en premier chef, pas les bibliothécaires. Il a fallu attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour voir la Bibliothèque de Troyes accueillir ses premiers livrets populaires, grâce aux legs de bibliophiles comme Des Guerrois et Millard. À la suite de Nodier et de Nisard, des érudits commencent alors à s’intéresser à ces vestiges d’une culture en train de mourir (A. Socard, A. Assier) Les premières collections se constituent 4.


LA NOTION DE LITTÉRATURE POPULAIRE


La littérature populaire privilégie l’imagination, souvent débor-dante, à la raison et à la logique. Elle reprend aussi des traditions « populaires » dans le choix de ses thèmes et les caractéristiques de ses personnages, mais elle répond surtout à une attente du public et aux normes des éditeurs.

Il faut se reporter à l’époque de la littérature de colportage ou de la Bibliothèque Bleue pour découvrir les premiers ouvrages de la littérature populaire. Ceux-ci reprenaient les contes merveilleux ou les exploits de célèbres brigands comme Mandrin ou Cartouche.

Dans ce genre littéraire, le fantastique et le crime apparaissent comme une constante issue du roman gothique anglais du XVIIIe siècle « Vers 1840, le roman populaire était né de la conjonction du roman noir, du roman historique, du roman sentimental »5. Les histoires d’enfants perdus ou trouvés prolifèrent dans cette littérature, ainsi, Ducray-Duminil est l’un des premiers auteurs de romans noirs à la française après la Révo-lution : Victor ou l’enfant de la forêt (1796) ou Coelina ou l’enfant du mystère (1798).

L’explosion du roman populaire date de 1836 environ avec l’arrivée du feuilleton dans La Presse puis dans Le Siècle. Ces romans seront, par la suite, repris en volumes. Ainsi, durant la IIIe République, des éditeurs comme Fayard ou Lafitte proposeront des collections à bon marché sous forme de livres brochés avec des couvertures illustrées.

La contradiction la plus flagrante du roman populaire vient de ses auteurs. Issus d’un milieu bourgeois, ils écrivent pour un lectorat populaire et ouvrier, même si nombre de bourgeois lisent en cachette ce type de romans… Quant à la diffusion, elle passait, bien sûr, par le journal avec le roman-feuilleton mais aussi par les quais de gare, les épiceries, les merceries dans les zones rurales.

Les années 1865 verront la naissance du roman policier (encore de veine populaire) avec l’Affaire Lerouge et Monsieur Lecoq d’Emile Gaboriau ; Arthur Conan Doyle s’inspirera des romans de Gaboriau pour créer ses propres œuvres. Puis viendra, vers 1907, le Mystère de la chambre jaune où Gaston Leroux voulait surpasser E.A. Poe et A. Conan Doyle. La série des Nick Carter 6 vers 1886 et des Harry Dickson 7 vers 1907 reprend également le mythe du détective-héros infaillible à l’image de Sherlock Holmes.

C’est au début des années 1900 que l’intérêt du lecteur se tournera vers le criminel. De ce fait, les personnages comme Fantômas, Zigomar, Chéri-Bibi et, bien sûr, Arsène Lupin vont modifier les premières ébauches du roman policier en privilégiant l’aventure par rapport à l’énigme.

Les personnages subversifs mis en scène (Fantômas, Zigomar, Fu Manchu, Chéri-Bibi, A. Lupin) ne cherchent pas à amener le lecteur à une quelconque vision anarchique ou revendicatrice mais simplement à le distraire ou à l’effrayer.


Le roman populaire, vers 1830, reste néanmoins très ancré dans son époque ; il apparaît vers la Monarchie de Juillet avec la montée de la bourgeoisie et s’adresse pourtant au peuple. Il traduit les peurs, les angoisses, les fantasmes… de la classe bourgeoise. L’amalgame fait entre les criminels et les ouvriers considérés, au même titre, comme des « classes dangereuses », témoignent d’une angoisse presque constante de la bourgeoisie qui redoute de perdre sa position.


LES DEUX PÔLES DE LA LITTÉRATURE POPULAIRE


Basée sur des oppositions constantes, la littérature populaire s’appuie sur l’équilibre des contraires. En effet, elle met en parallèle la pègre et le grand monde, le bandit et le justicier, la laideur et la beauté, les bouges et les maisons bourgeoises, la police et les bandes d’apaches… En un mot, il oppose, de façon très tranchée, le bien et le mal.

Le contraste des univers, la noirceur des bas-fonds et la lumi-nosité – souvent factice – de l’aristocratie fonctionne comme un miroir où finissent par se confondre ces deux univers. Effectivement, l’un ne peut exister sans l’autre et les apparences sont souvent trompeuses : le noble se fait apache – le comte de Sairmeuse dans Monsieur Lecoq – et le bandit se déguise en noble – Lupin ou Fantômas… De ces failles dans deux mondes opposés naissent des va-et-vient continuels où inter-fèrent sans cesse le bien et le mal.

Enfin, la perversion latente de ce type de romans place l’image symbolique du mal au sein même de l’unité familiale : la mère qui abandonne sa fille – Fleur-de-Marie dans les Mystères de Paris –, le père qui sépare ses fils – l’Affaire Lerouge – ou les frères ennemis qui se déchirent – Juve et Fantômas ainsi que les deux cousins des Mohicans de Paris.

Ainsi, la littérature populaire n’hésite pas devant les extrava-gances pour faire frémir dans les chaumières. Ces romans qui se déroulent souvent dans un milieu aristocratique apportent un semblant de consolation au peuple qui les lit. Le malheur n’est pas réservé aux masses populaires et il est bon de voir les grands de ce monde plier sous le poids de l’adversité.


ENTRE ROMAN POPULAIRE ET ROMAN POLICIER


E. Gaboriau est aujourd’hui considéré comme le fondateur, avec E.A. Poe, du roman policier. Comme le dit Marius Topin : « Là où le premier avait construit la carcasse du système, le second a mis les chairs, le sang, le souffle de la vie » 8 Nous sommes à la fin du XIXe siècle et l’influence du roman populaire est encore très forte ; H. Bordillon, dans son article intitulé « Gaboriau et le roman policier », souligne que:

Curieusement pourtant si l’on s’ingénie d’ordinaire à baptiser Gaboriau: le père du roman policier français, on admet, après un examen attentif de ses romans, qu’ils ne correspondent que de loin à l’image du roman policier “ à problème ” que les Anglo-Saxons imposèrent pendant les premières décennies de ce siècle. Ce jugement des spécialistes de la littérature policière se conforte le plus souvent d’un autre constat : Gaboriau use par trop, dans ses livres, des redites, des longs retours en arrière, des enfants naturels et des querelles familiales surannées... 9

Les romans d’E. Gaboriau, d’une longueur excessive par rapport aux trois nouvelles de Poe, sont d’une lecture fastidieuse pour des lecteurs contemporains habitués à la concision du roman policier moderne. Ce constat vient du fait que ces romans oscillent entre le roman populaire très en vogue à l’époque et le futur roman policier – roman judiciaire à l’époque de Gaboriau. Il ne faut pas oublier non plus que ces histoires étaient publiées en feuilleton : en effet, E. Gaboriau était le feuilletoniste attitré du Petit Journal « Ce n’est que plus tard, sous le Second Empire — et notamment dans le “ Petit Journal ”, que le genre [populaire] est vraiment spécialisé : c’est l’époque de Rocambole et des romans de Gaboriau» 10

Si ce type de roman n’a pas perduré, c’est parce que l’évolution des techniques – radio, télévision, cinéma – a accéléré sa chute. Le « Roman Populaire » n’est certes pas une invention du XIXe siècle, mais la diffusion de l’instruction a favorisé son développement jusqu’en 1914. Les nouveaux médias, fondés sur l’audiovisuel, en précipiteront le déclin. Jean Tortel précise que :

S’il a disparu, c’est en tant que manière de dire, et parce que sa lenteur est devenue insupportable aux esprits accoutumés aux plongées brusques de la caméra. En fait, des progrès mécaniques modifiant le mode d’émission de la pensée commandent sa naissance et sa fin. Si son triomphe est dû au prodigieux développement du journal, celui, non moins subit, du cinéma provoque sa chute 11

Ainsi, le roman populaire et le roman policier archaïque – selon la dénomination de J.P. Colin – furent victimes d’une société qui s’oriente vers une lecture plus condensée, d’où les mutations du roman policier jusqu’à aujourd’hui – roman policier classique ou Whodunit, roman noir : hard-boiled novel américain, suspense, thriller, polar, néo-polar...

La lecture des romans d’E. Gaboriau amène le lecteur à retrouver les aspects récurrents des romans populaires du XIXe siècle, à savoir des intrigues confuses, souvent extravagantes, des héros victimes des circonstances et qui luttent contre le destin, des rebondissements et des situations qui défient les lois du bon sens, des considérations pseudo-psychologiques ou pseudo-sociologiques, des stéréotypes de personnages présentés souvent de façon manichéenne et qui révèlent peu de profondeur psychologique. Tous ces critères, sur lesquels nous reviendrons, reflètent l’idéologie du roman populaire qui s’inscrit dans une société en pleine mutation que Jean Tortel situe approxima-tivement entre 1830 et 1914.

Le roman populaire va aussi changer la vision du héros : il devient un homme du peuple confronté à des circonstances exceptionnelles – Ed. Dantès, J. Valjean... – Un homme – rarement une femme – capable de changer d’identité comme de physique. Nous retrouverons cet aspect protéiforme chez certains des héros de romans policiers : Sh. Holmes, Lecoq, Fantômas, Lupin... cultivent l’art du grimage et du déguisement. Mais si le physique change, la personnalité, elle, n’évolue jamais. Ces personnages de roman policier ont des traits de caractère rudimentaires d’où émerge une caractérologie figée. En effet, malgré leurs nombreuses aventures, rares sont les héros qui évoluent psychologiquement, physiquement, socialement. Ils sont coulés dans un moule. De plus, ils ne semblent pas vieillir, même la mort, qu’ils côtoient pourtant à longueur d’aventures, ne semble pas les atteindre – excepté H. Poirot devenu très âgé et qui décède à la fin du roman H. Poirot quitte la scène (Curtains).


L’ASPECT POLICIER DANS LA LITTÉRATURE POPULAIRE


La littérature de la seconde moitié du XIXe siècle n’est pas exempte d’aspects policiers. Nous en avons quelques exemples avec les Misérables (Hugo), les Mohicans de Paris (Dumas), Une Ténébreuse affaire (Balzac)qui mettent en scène divers types de policiers. Mais, chez Gaboriau, le policier devient le héros, cette nouvelle orientation littéraire va s’appuyer sur une institution qui inquiète ou intrigue à cette époque. Située rue de Jérusalem jusqu’à l’incendie de 1871, la Préfecture de Police est un des centres d’intérêt du public parce qu’elle regroupe deux catégories de personnes : les policiers et les malfaiteurs. Ainsi, tous les secrets inconnus du commun des mortels visent à stimuler son imagination : « On peut dire sans exagération que le secret même de Paris est au pouvoir des hommes de la Préfecture, et ce secret respecté. » 12 Gaboriau, dans le petit Vieux des Batignolles 13, nous fait pénétrer dans les locaux de la Préfecture de Police et nous en montre une image qui s’oppose aux représentations stéréotypées de l’époque. De même, l’archétype du policier sera modifié par Gaboriau : aux policiers sournois, médiocres, bornés, peu soignés… inspirés de Vidocq, Gaboriau oppose le policier bourgeois. Ainsi, Méchinet, Lecoq ou Tabaret mènent une existence confortable dans un milieu plutôt aisé. Ils ne ressemblent pas non plus au Jackal de Dumas ni au Javert de Hugo parce que Gaboriau les a dotés de qualités humaines ; ils ne sont pas uniquement animés d’une volonté mécanisée et condensée dans la lutte contre le mal. Ils sont faillibles, ils doutent, ils rejettent les idées préconçues ; ils se sont dépouillés de l’enveloppe rigide d’une fonction pour acquérir une dimension plus charitable.

L’époque de Gaboriau est aussi celle de l’émergence de la presse et surtout du roman-feuilleton. Ainsi, les directeurs de journaux ont su judicieusement satisfaire le besoin d’informations des lecteurs et le besoin de distraction. C’est ainsi qu’est née la série des « mystères » (Mystères de Paris, Mystères de Londres, Mystère du Palais-Royal, les Mystères de Marseille, Les Mystères de Toulouse… ) et que les ventes sont montées en flèche. Il a fallu que les écrivains s’adaptent à cette nouvelle forme de littérature. Il fallait donc construire subtilement le roman pour tenir en haleine le lecteur jusqu’à l’épisode suivant : c’est l’invention du suspense mais aussi la prise en compte d’une volonté éditoriale.


Les journaux traitaient largement des faits divers sensationnels et présentaient aussi des chroniques judiciaires. Il y avait donc une étroite relation entre l’information et la fiction ; on passait du feuilleton à la réalité presque sans transition puisque la trame du feuilleton était souvent inspirée par un fait divers.


ENTRE ROMAN JUDICIAIRE ET ROMAN POLICIER


Nous pouvons considérer qu’en ce début de XXe siècle, le roman policier n’a pas encore trouvé sa forme pure : il s’agit surtout de romans judiciaires ancrés sur des faits divers exploités de façon romanesque.

En effet, nous sommes à un tournant dans la vision sociale du crime et les auteurs de romans – souvent journalistes – trouvèrent une manne providentielle dans les comptes rendus de procès. Cette incursion judiciaire dans le roman allait orienter le roman policier vers de nouveaux horizons où le policier clairvoyant prendrait la vedette. Mais cette mutation ne s’est pas faite en quelques semaines : comme nous le savons, le roman judiciaire populaire a dû subir de nombreuses évolutions avant de devenir roman policier dans la plus pure tradition classique. G. Thoveron précise que :


Le policier devait clairement, visiblement, se distinguer du populaire. Ce qui définissait le mieux ce dernier genre, c’était, comme le dit, S. de Sacy, une règle de trois multiplicités : d’action, de lieu, de temps. Foisonnement incontrôlé des situations, sauts d’un endroit à un autre, longs retours en arrière : le héros est ballotté, on le fait tomber de Charybde en Scylla. Pour que se fonde un policier classique, il faut s’enfermer dans le rigide carcan des unités 14

Si nous y regardons de plus près, nous remarquons que le roman policier classique des années 1920-1930 obéit, en quelque sorte, à la règle des trois unités : l’action est brève et ramassée dans le temps, le lieu est bien délimité et généralement fermé ; il trouve sa forme extrême dans le crime en chambre close. Quant à l’action, elle est concentrée et ne déborde pas du cadre de l’enquête. Bien sûr, les romans policiers-judiciaires sont très éloignés de ces fondements car la construction rigoureuse d’une intrigue menant logiquement à un but précis n’entrait pas dans leur perspective. Celle-ci consistait plutôt à développer à l’infini d’interminables aventures. Le roman policier, lui, recherche la concision ainsi qu’une fin surprenante et inattendue :

Le lecteur sait aussi que l’histoire aura une fin, qu’elle ne débordera pas le temps de l’enquête, qu’à un moment cesseront les rebondissements. Dans le roman d’aventures, dans le roman feuilleton, on attendait la suite ; dans le roman policier, on attend la fin. 15

Dans le roman judiciaire, il n’y avait pas cette volonté de mystifier le lecteur. N’oublions pas que le roman policier classique est avant tout construit sur l’idée du jeu et que, comme tout jeu, il a ses règles : l’auteur dissémine des indices que le lecteur doit être capable d’identifier, même si c’est rarement le cas ! En fait, le lecteur doit pouvoir trouver le coupable. Tel n’est pas le but des romans de Gaboriau et des autres auteurs où prédomine une démarche judiciaire sur un fait divers. Donc, pas de mise en scène inquiétante : chambre close, chansonnette, comptine, énigme, indices volontairement décalés... ni de complications dans le mobile du crime ; pas de coupables ambigus face à des détectives excentriques.


Ainsi notre propos portera essentiellement sur la période qui fera la jonction entre le roman populaire et le roman policier. Nous commencerons donc notre étude par un auteur presque oublié aujourd'hui : Émile Gaboriau. Pour les spécialistes de la littérature populaire, Gaboriau, nous l’avons dit, est pourtant considéré comme le fondateur du roman policier français. Nous verrons donc pourquoi la structure de ses intrigues et la personnalité de ses héros apparurent comme novatrices durant la seconde moitié du XIXe siècle. Gaboriau constituera ainsi un lien entre ces deux types de littérature ; en effet, ses « romans judiciaires » se divisent en deux parties, l’une policière et l’autre populaire.

Le genre va perdurer, voire s’amplifier, en France, avec un roman fondateur : le Mystère de la chambre jaune paru en 1907. De plus, nous verrons apparaître à la Belle-Époque des personnages extra-ordinaires qui hantent encore les mémoires aujourd'hui : Rouletabille, Fantômas et Arsène Lupin, pour ne citer que les principaux.

Nous aurons ainsi l’occasion de découvrir l’univers social, culturel et idéologique de la Belle-Époque, et de comprendre dans quel contexte ces personnages sont nés. Ils constituent d’intéressants témoins d’une période très courte – de 1900 à 1914 – riche en boule-versements et innovations. L’imagination souvent débordante de leurs auteurs trouvera un ferment très riche à la Belle-Époque ; ces personnages sont donc en parfaite adéquation avec leur temps. Ils en deviennent même l’emblème, telle la grande silhouette de Fantômas qui plane sur Paris.

Comme nous le signalerons dans notre présentation de la Belle-Époque, la montée de la presse et du journalisme aura un retentis-sement évident dans l’œuvre de nos auteurs. Ainsi aurons-nous l’occa-sion de consacrer une partie de notre travail au journaliste-enquêteur. En effet, Rouletabille, Jérôme Fandor et Isidore Beautrelet (par ruse) seront fortement impliqués dans certaines des enquêtes que nous aborderons. Nous les retrouverons face à Fantômas, Arsène Lupin ou Frédéric Larsan et leur rôle sera déterminant dans l’élucidation des mystères ; ils symbolisent le rôle prépondérant du reporter de la Belle-Époque.

Des quatre auteurs étudiés, nous commencerons par Maurice Leblanc dont le héros, Arsène Lupin, fait ses débuts en 1905 16, puis nous enchaînerons avec Gaston Leroux en nous référant à 1907, date de parution du Mystère de la chambre jaune 17. Enfin, nous terminerons avec Pierre Souvestre et Marcel Allain qui vont laisser déferler sur Paris, entre 1911 et 1913 18, l’impitoyable Fantômas. Nous avons privilégié cette période de deux années car elle est au cœur de la Belle-Époque et apparaît ainsi emblématique puisqu’elle correspond aussi aux « exploits » de la bande à Bonnot. La Première Guerre mondiale et la mort, en 1914, de Pierre Souvestre, vont interrompre la série qui reprendra, quelques années plus tard, sous la seule plume de Marcel Allain.


PRESÉNTATION DU CORPUS


Nous avons volontairement limité le choix des textes puisque ce travail de recherche porte sur un thème littéraire et non sur un auteur en particulier. Effectivement, l’ampleur des œuvres de ces cinq auteurs dépassait largement le cadre que nous nous étions fixé. De ce fait, nous présentons comme thème de recherche l’image de l’enquêteur à travers une littérature policière encore peu structurée et encore peu éloignée du roman populaire. Il nous fallait donc trouver, parmi la masse des œuvres, des romans qui possèdent des aspects policiers ainsi que la présence d’enquêteurs. Au sein de l’œuvre d’E. Gaboriau, nous avons donc sélectionné cinq romans s’orientant vers le policier et mettant en scène des enquêteurs dont l’image se révèlera fondamentale. De l’œuvre de M. Leblanc, nous n’avons retenu que deux recueils de nouvelles qui présentent deux détectives, le prince Rénine et Jim Barnett, qui ne sont pas censés être A. Lupin. En ce qui concerne G. Leroux, nous avons voulu étudier le policier F. Larsan qui n’apparaît en tant que policier que dans le Mystère de la Chambre jaune. Enfin, pour P. Souvestre et M. Allain, le choix s’avéra difficile parmi les trente-deux volumes de la première série des Fantômas. L’inspecteur Juve étant présent dans les trente-deux volumes, nous avons donc décidé de le suivre parmi ceux des romans qui nous offraient des pistes d’étude intéressantes.

CORPUS


AUTEURS

TITRES

DATES

Emile GABORIAU

L’affaire Lerouge

Le crime d’Orcival

Le dossier 113

Monsieur Lecoq

Le petit vieux des Batignolles

1866

1866

1867

1868

1870

Maurice LEBLANC

Les Huit coups de l’horloge

L’Agence Barnett et cie

1923

1928

Gaston LEROUX

le Mystère de la chambre jaune

1907

Pierre SOUVESTRE

Marcel ALLAIN

Fantômas

1911 à 1913


PISTES D’ÉTUDE SUR LE CORPUS


Suite à l’étude des trois policiers de Gaboriau, nous poursui-vrons avec deux enquêteurs issus de deux recueils de nouvelles de Maurice Leblanc : les Huit coups de l’horloge et l’Agence Barnett et Cie. Bien sûr, le prince Rénine et le détective Barnett sont, en réalité, Arsène Lupin travesti. Cependant, le lecteur l’ignore, en dehors du prologue de Maurice Leblanc. C’est pourquoi nous étudierons Serge Rénine et Jim Barnett mais pas Arsène Lupin qui est, ici, un personnage clandestin. En effet, c’est l’image de l’enquêteur qui nous intéresse et non celle du gentleman-cambrioleur. Mais, là encore, nous serons bien sûr obligée de présenter le personnage de Lupin pour comprendre ses innombra-bles métamorphoses. Notre propos se limitera à une analyse d’ensem-ble du personnage puisqu’il ne sera pas officiellement le héros principal des deux recueils. Nous considèrerons Serge Rénine et Jim Barnett comme des personnages à part entière ; nous aurons donc affaire à deux enquêteurs différents sans lien entre eux ni, apparemment, avec Arsène Lupin.

Nous poursuivrons notre travail avec Frédéric Larsan, l’inspec-teur chargé de résoudre le Mystère de la chambre jaune. Là encore, nous constaterons que l’approche analytique de Frédéric Larsan ne peut s’effectuer sans Rouletabille. Plus que Rouletabille, F. Larsan nous intéresse dans la mesure où il est chargé de mener une enquête sur son propre crime. Rouletabille, qui est pourtant le héros, se glisse subrep-ticement dans l’affaire du Glandier et mène une enquête parallèle à celle de F. Larsan. Nous nous interrogerons donc sur la faculté de dissimulation et du prétendu policier.

Nous traiterons ensuite de l’inspecteur Juve. Celui-ci est évidemment indissociable de Fantômas ; de ce fait, il nous fut impos-sible d’étudier l’un sans l’autre. Les deux héros récurrents sont sans cesse en quête l’un de l’autre et ne trouvent leur justification que l’un par rapport à l’autre. L’opposition perpétuelle entre l’assassin et le policier suffit-elle à faire un roman policier ? La série des Fantômas offre-t-elle une structure compatible avec le cheminement de l’investigation ? Nous analyserons cette problématique à travers les fulgurantes aventures de Fantômas et de Juve.


Ainsi, les liens bien spécifiques et quelque peu surprenants qui unissent le prince Rénine et J. Barnett à A. Lupin, F. Larsan à Rouletabille et Juve à Fantômas imposent une lecture en partie commune des personnages.


Nous sommes bien consciente de l’ampleur d’un travail de recherche sur le roman policier archaïque, comme le définit J. P. Colin, et des difficultés qu’une telle étude suppose. De ce fait, ladite étude ne prétend, en aucun cas, à l’exhaustivité : d’une part, parce que le corpus est limité à un nombre précis d’auteurs et d’ouvrages ; d’autre part, parce que nous avons restreint nos pistes de recherche à la personne de l’enquêteur au sens large du terme : policier, détective ou reporter. Il nous semble également difficile de parler de « roman policier » pour cette littérature ; en effet, comme nous le verrons, elle oscille continuellement entre le populaire et le policier ; l’aventure domine même si elle se dote d’intrigues policières ou pseudo-policières.

Le but que nous nous sommes assigné consiste à cerner une catégorie de personnages dans un contexte littéraire particulier. Après avoir précédemment étudié le roman policier classique anglais à partir de 1920 aux Éditions du Masque 19, nous avons voulu découvrir plus précisément les origines du genre en France. La période étudiée commence donc vers 1866 avec les romans judiciaires de Gaboriau et s’achève vers 1928 avec l’Agence Barnett et Cie de Maurice Leblanc. Nous pourrons ainsi déterminer, sur une soixantaine d’années, une typologie de l’enquêteur propre à cette période. Nous verrons donc ce que représente l’image de l’enquêteur à travers divers paramètres, tels la capacité d’observation et de déduction, l’art du grimage et de la mystification, les aptitudes physiques et l’adaptabilité aux événements.

Ainsi se dessinera un portrait aux caractéristiques quasi-communes entre tous les enquêteurs mis en scène dans cette étude. Nous verrons également en quoi ces enquêteurs sont les héritiers des justiciers du roman populaire et comment ils ébaucheront ce que deviendra le détective du roman policier classique. Ces héros-enquêteurs constituent donc la charnière entre deux univers – populaire et policier – dont certains critères se révèlent analogues. C’est seulement vers les années 1920 que s’opèrera le glissement vers un genre policier aux exigences très strictes et très codifiées par les règles de S.S. Van Dine en 1927 20, entre autres, ou par le Detection Club, fondé en 1928 par A. Berkeley.





Longtemps méprisée voire méconnue, la littérature populaire offre pourtant une réelle richesse par rapport au nombre impression-nant de ses productions et à l’extraordinaire capacité d’invention de ses auteurs. Ce type de roman, jugé simpliste dans sa conception, a pourtant fasciné les lecteurs populaires et bourgeois qui recherchaient l’évasion voire l’exotisme à travers les aventures des héros. Son caractère ductile lui permettait d’entretenir, presque à l’infini, cette fascination du public et ce besoin de vivre en parallèle les malheurs et les déboires des personnages. Certes, il nous paraît bien fastidieux à lire aujourd’hui mais nous ne pouvons nier l’impact qu’il a eu sur des générations de lecteurs. Rocambole, Fantômas, A. Lupin, Sh. Holmes… ont encore une résonance aujourd’hui ; le héros populaire possède cette caractéristique de survivre au temps.

TABARET, LECOQ, MECHINET : TROIS DÉTECTIVES D’ÉMILE GABORIAU



E. Gaboriau (1832-1873) n’a pas laissé un souvenir impérissa-ble dans la mémoire des lecteurs, et c’est sûrement regrettable. Cet auteur à l’origine du roman policier français a été largement éclipsé par des auteurs français tels G. Leroux, M. Leblanc, P. Souvestre et M. Allain. Ces derniers nous ont légué des héros mémorables : Rouletabille, A. Lupin, Fantômas... mais qui se souvient de Tabaret ou Lecoq ? Et pourtant, il ne serait peut être pas excessif de dire que les héros précités lui doivent presque tout.

E. Gaboriau a eu l’idée de s’inspirer de ses chroniques judiciaires pour base de ses romans et d’exploiter l’image de l’enquêteur comme héros. Il a également su sentir l’importance de la démarche méthodique dans une enquête, ce qu’E.A. Poe avait déjà expérimenté mais de façon plus schématique. Enfin, E. Gaboriau a su répondre au goût de l’époque pour les affaires criminelles.

Malheureusement, il faut bien le reconnaître, si E. Gaboriau. est presque oublié aujourd’hui, c’est en grande partie à cause du caractère difficilement lisible du roman populaire ; il n’est pas encore question de véritable roman policier, nous ne sommes que dans les années 1870...

Nous constatons, malgré tout, qu’E. Gaboriau. a su créer des types de détectives aux traits bien particuliers. C’est cette approche du personnage de l’enquêteur officiel (Lecoq et Méchinet) ou amateur (Tabaret) qui va guider notre étude et nous permettre de comprendre comment nous allons passer de la littérature populaire à la littérature policière.





E. GABORIAU, ECRIVAIN DU XIXe SIÈCLE


E. Gaboriau aura connu trois régimes politiques différents de sa naissance jusqu’à son décès : de 1830 à 1848, c’est la Monarchie de Juillet avec Louis-Philippe 1er roi des Français ; puis, de 1848 à 1852, Louis-Napoléon Bonaparte devient président de la IIe République ; enfin, de 1852 à 1870, le même Louis-Napoléon Bonaparte instaure le Second Empire en se proclamant empereur sous le nom de Napoléon III.

Ces régimes successifs sont peu existants dans les œuvres que nous aborderons. Néanmoins, nous pouvons les supposer puisque les fictions de Gaboriau sont contemporaines de leur auteur. Simple toile de fond, ils donnent une crédibilité historique aux intrigues, le propos de Gaboriau étant la résolution d’un mystère et non pas un récit historique.

Ce qui ressort davantage chez Gaboriau serait l’aspect social. En effet, influencé par Balzac, il se prêterait volontiers à une étude de mœurs sur ses personnages. Mais, là encore, le propos est sommaire et dérive vers les excès du roman populaire.

Nous aborderons plus en profondeur les aspects du roman populaire lorsque nous étudierons les œuvres judiciaires de Gaboriau. Signalons simplement que ce roman populaire/judiciaire s’appuie sur l’opposition de deux classes sociales : les pauvres et les marginaux, la bourgeoisie et la noblesse.

Gaboriau se situe à une époque littéraire où l’émergence de la presse occasionne une nouvelle conception de la littérature. En effet, nous savons que des écrivains plus ou moins illustres se sont laissés séduire par le roman-feuilleton. Parmi ceux-ci, ne figuraient pas seulement des auteur dits populaires (Ponson du Terrail, Féval, Boisgobey...) mais également des romanciers dotés d’une certaine notoriété (Balzac, Hugo, Dumas...). Le point commun entre ces auteurs est justement la veine mélodramatique de certains écrits qui fondent la littérature populaire : grandiloquence, situations invraisemblables, per-sonnages outrés et manichéens... Mais n’oublions pas aussi l’aspect pécuniaire... le fait de publier en feuilleton assurait à l’auteur un revenu régulier tant que durerait le roman... Ne nous étonnons donc pas de la longueur des productions de cette époque... Régis Messac explique ce phénomène par rapport à Balzac :

C’est qu’entre Le Père Goriot et Splendeurs et Misères des Courtisanes le public avait subi de nouvelles transformations et les écrivains accepté de nouvelles conditions de travail. Si Balzac avait fréquenté sous la Restauration des fabricants de Mémoires apocryphes, il connaîtra des feuilletonistes sous la monarchie de juillet [...] M. Le Breton a très finement noté cette influence des journaux sur Balzac « Les journaux [...] lui ont été funestes [...] par l’hospitalité qu’ils lui ont offerte [...] par l’obligation où ils l’ont mis d’écrire pour leurs lecteurs, pour les badauds, pour la foule, et d’adapter ses écrits au goût d’un public qui lit vite, en ne se souciant que d’être diverti 21

Ce qui est vrai pour Balzac l’est aussi pour d’autres auteurs ; ainsi, les bouleversements historiques sont à l’origine de l’ère feuille-tonesque qui répond aux nouvelles attentes des lecteurs.

E. Gaboriau n’échappe pas à la règle, la plupart de ses romans sont publiés en feuilleton au Petit Journal :

Seulement, il subissait, comme tous les autres, les nécessités matérielles [...] il était obligé de donner à ses romans une certaine longueur [...] un feuilletoniste qui voulait vraiment gagner sa vie devait produire avant tout de longs et copieux feuilletons » 22.

Ainsi, pourra-t-il se faire un nom, L’Affaire Lerouge ayant connu un succès presque supérieur aux Travailleurs de la Mer. Roger Bonniot relate ce fait dans son essai sur Emile Gaboriau :

On a prétendu que le roman du grand exilé avait assez vite lassé ses lecteurs, mais il ne le semble pas, du moins les premiers jours [...] En tout cas, le succès remporté par L’Affaire Lerouge fut immédiatement considérable par suite de la nouveauté du sujet et de l’habileté du romancier. Sur le moment le journal n’y fit aucune allusion, peut-être par égard pour Victor Hugo  23

Pourtant, à la mort de Gaboriau, sa renommée reste modeste et son talent peu reconnu. Il est considéré, par d’éminents lettrés, comme un auteur de seconde zone, rejoignant ainsi ceux qui écrivent pour le peuple... En cette fin de XIXe siècle, il lui était impossible de sortir du carcan des préjugés littéraires. Marius Topin cite un article de journal quelque peu condescendant vis-à-vis de Gaboriau :

Ce pauvre Gaboriau, qui vient de mourir, dans toute la force de l’âge sinon du talent, n’avait pas donné sa mesure. Comme la plupart des écrivains que la nécessité pousse à des productions hâtives, il se réservait d‘écrire un jour un livre après avoir écrit tant de volumes. Mais c’est un déplorable don que celui de la facilité, et l’on perd bientôt au métier de l’improvisation le goût du travail sérieux et réfléchi 24

La critique est dure, et Marius Topin s’en indigne en contestant chacune des assertions de l’article. Effectivement, l’œuvre de Gaboriau, même si elle est fortement influencée par le roman populaire, a néanmoins le mérite d’avoir ouvert la voie à une nouvelle forme littéraire. Il est vrai que L’Affaire Lerouge, Monsieur Lecoq... présentent une innovation de l’intrigue qui met en scène un héros détective et son art du raisonnement. L’image de l’enquêteur et le schéma de l’enquête seront presque entièrement renouvelés sous la plume de Gaboriau, c’est ce que nous essaierons de démontrer dans les pages suivantes.

Toutefois, nous ne partageons pas systématiquement certaines des opinions très laudatives de M. Topin. En effet, M. Topin semble considérer Gaboriau comme :

Un logicien de premier ordre, un analyste remarquable, un des écrivains qui ont le mieux enchaîné les effets à leurs causes [...] que la passion est exclue de ses livres où seul domine le raisonnement 25

Nous verrons qu’il y a quelquefois des incohérences dans l’exploitation des indices, que la logique, comme la démarche scienti-fique, sont parfois obligées de se plier aux exigences du roman. Quant aux faits, ils subissent bien souvent l’influence néfaste du romanesque de la littérature populaire. A la décharge de Gaboriau, il ne faut pas oublier que nous sommes à la fin du XIXe siècle et que le roman popu-laire est encore très en vogue. Précisons également qu’E. Gaboriau voulait se lancer dans la rédaction d’un recueil de nouvelles dans la veine de celles d’E.A. Poe. Le Petit Vieux des Batignolles faisait, à l’origine, partie de ce recueil qui n’a jamais été réalisé à cause des obligations feuilletonesques imposées à E. Gaboriau.

M. Topin manifeste une réelle admiration pour la subtilité des enquêtes menées par M. Lecoq, il y voit l’apologie de l’esprit analytique appliqué à la littérature, l’art de concilier science et roman. Il nous démontre que bien des magistrats devraient lire Gaboriau avant de prononcer une sentence. Il fait aussi l’éloge d’un style qui nous paraît vieilli et pesant aujourd’hui :

Après avoir lu tout d’une haleine un de ses volumes (il est impossible de les lire autrement) [...] par l’heureux emploi de qualités toutes littéraires, par la vivacité du récit, par le naturel du dialogue, par la création de types très-vivants, il appartient aussi à la famille des lettres 26

Epoque différente, génération différente ; rien, dans les qualités mentionnées ci-dessus, ne se révèle fondé pour un lecteur du XXIe siècle. Nous verrons que les romans de Gaboriau sont presque illisibles aujourd’hui du fait de leur ampleur. Ce qui faisait son succès au XIXe nous apparaît maintenant comme une singularité littéraire et comme le reflet spécifique d’une époque déterminée.

L’analyse dithyrambique de M. Topin, publiée en 1876, nous semble un peu excessive aujourd’hui. Cela s’explique facilement ; en effet, nous ne sommes pas habitués à une littérature si prolixe d’une part, et, d’autre part, nous avons une représentation beaucoup plus dépouillée du roman policier. De plus, les amateurs de littérature policière ne sont plus surpris par les créations de Gaboriau qui paraissent bien surannées aujourd’hui. On lit Gaboriau plus par curiosité que par intérêt afin de découvrir ce que l’on considère comme l’origine du genre en France.


E. Gaboriau a subi l’influence de Balzac pour l’utilisation récurrente de certains personnages, pour le langage et les mœurs des diverses classes sociales mises en scène. D’E.A. Poe, il a emprunté le raisonnement logique et l’analyse scientifique des faits. Il a aussi lu F. Cooper cité dans L’Affaire Lerouge et Canler cité dans Les Esclaves de Paris, ne doutons pas non plus qu’il connaisse Les Mémoires de Vidocq. Il fut aussi très intéressé par les chroniques judiciaires et les faits divers qui lui fournirent probablement des sujets de romans. Enfin, il fut le secrétaire de P. Féval...

Toute cette alchimie des influences a permis à E. Gaboriau de poser les bases du futur roman policier français.


LES ROMANS JUDICIAIRES DU CORPUS


Dans ce travail que nous allons effectuer sur certaines œuvres d’E.Gaboriau, nous nous intéresserons plus particulièrement à trois enquêteurs : M. Tabaret dit Tirauclair, M. Lecoq et M. Méchinet. Le premier est un détective amateur qui « pratique » les enquêtes en dilettante, les deux autres appartiennent à la police officielle.







ENQUÊTEURS

ROMANS

M. Tabaret dit Tirauclair, amateur

L’affaire Lerouge, 1866

M. Méchinet, policier

Le petit vieux des Batignolles, 1870

M. Lecoq, policier

Le crime d’Orcival, 1867

Le Dossier 113, 1867

Les Esclaves de Paris, 1868

M. Lecoq, 1868


Ces trois personnages créés par E. Gaboriau dans les années 1865-1870 vont faire le succès de Gaboriau d’une part et celui du roman policier. D’autre part. Il ne s’agit pas encore, à l’époque, de roman policier proprement dit mais plutôt de roman judiciaire. Les fondations du roman policier commencent seulement à émerger avec Poe et E. Gaboriau, comme nous l’avons déjà signalé ; il est donc question d’un genre tout neuf qui n’a pas encore réellement trouvé sa place et dont les structures — très rigides dans le roman policier classique — sont encore balbutiantes. C’est pour cela que J.P. Colin, dans sa préface à L’Argent des autres — roman d’E. Gaboriau — parle de roman policier populaire et situe les romans d’E. Gaboriau entre le roman populaire et le roman policier.

Ce que nous voyons essentiellement chez E. Gaboriau, c’est un regard porté sur la société de son époque, mais ce regard traîne en longueur et les données du crime semblent perdues parmi de bien trop longues considérations sur les rapports entre les personnages et sur leurs états d’âme :

E. Gaboriau se situe au confluent de Balzac et du roman-feuilleton. De Balzac, il a la gravité, le ton dogmatique. Comme Balzac, il prétend peindre la société, mettre au jour les secrets des grandes familles. Mais, feuilletoniste au Petit Journal, il est bien obligé de se plier aux exigences du public, et, avouons-le, il est devenu à peu près illisible » 27

tel est le constat de Th. Narcejac dans son article sur le roman.policier.


Nous avons utilisé les termes de « roman judiciaire » à cause des interrogatoires extrêmement longs comme dans Monsieur Lecoq par exemple. Ils constituent effectivement une part importante du ou des roman(s) par la confrontation entre les suspects et le juge. Il y a, dans les romans d’E. Gaboriau, une alternance entre l’enquête et les interrogatoires ; on constate aussi l’importance accordée au personnage du juge et au système judiciaire, ce qui ne sera plus le cas dans le roman policier proprement dit :

Inventé et lancé par l’éditeur Dentu à l’occasion de la parution de l’Affaire Lerouge d’E. Gaboriau (1866), le terme « roman judiciaire » qualifiait, en effet, une assez grande variété de récits, de feuilletons et de romans français - d’auteurs comme Fortuné de Boisgobey, Eugène Chavette, Albert Bizouard, Constant Guéroult et Jules Lermina - dont le seul dénominateur commun était de toucher, de près ou de loin, au crime, à la police ou au processus judiciaire. 28


L’AFFAIRE LEROUGE


Il apparaît qu’avec ce roman, nous avons un exemple parfait du roman policier du point de vue des intrigues amoureuses, du comportement des personnages, de l’invraisemblance des situations. Si l’on retire les quelques éléments de l’enquête, nous nous trouvons devant un roman populaire de mœurs dans un milieu bourgeois et aristocratique où situations romanesques et personnages sont parfaitement stéréotypés.

Ce texte nous amène aux prémices du roman policier parce que cette histoire de mœurs se trouve doublée d’une histoire de l’enquête. Pour la première fois, nous voyons apparaître un personnage de détective comme héros. Ce roman aurait très bien pu se concevoir sans l’enquête et n’aurait constitué qu’une fort banale histoire de mœurs dans l’aristocratie mais, ici, il y a en parallèle une enquête à la suite des événements et tout l’intérêt de l’histoire repose sur cette enquête.

Nous avons quelque chose de tout à fait novateur avec les investigations du père Tabaret ; ce qui stimule la lecture réside dans les aptitudes du père Tabaret à analyser des indices et à reconstituer les événements du crime. Bien sûr, nous retrouvons ce système dans tout roman policier classique, mais, pour l’époque du livre — vers 1866 —, c’est une trouvaille. Même si E. Gaboriau s’inspire d’E.A. Poe, ses personnages de Tabaret, Lecoq, voire Méchinet, plus humains et plus perfectibles, ne se limitent pas à n’être que de savantes mécaniques de déduction, ils ont une vie personnelle, un passé, des ambitions, des doutes... et surtout, ils sont faillibles.

Mais il y a une abondance d’incohérences qui seraient à bannir de ce roman et qui vont totalement à l’encontre des règles prônées par S.S. Van Dine. En effet, parmi ses vingt règles sur le roman à énigme, Van Dine rejette tout développement descriptif et/ou psychologique qui ne serait pas régi par les besoins de l’enquête. Pas d’agréments romanesques qui alourdissent le texte et détourneraient l’attention du lecteur de l’énigme à élucider : « Le véritable roman policier doit être exempt de toute intrigue amoureuse, y introduire de l’amour serait, en effet, déranger le mécanisme du problème purement intellectuel » 29 On voit à quel point cette règle n°3 de Van Dine est totalement absente des romans. judiciaires... Ce qui, d’ailleurs, pourrait paraître logique puisqu’elles sont posté-rieures à l’œuvre d’E. Gaboriau.

Dans L’Affaire Lerouge, il faudrait supprimer plus de la moitié du roman si l’on voulait avoir un pur roman policier La règle n° 16 de Van Dine spécifie :

Qu’il ne doit pas y avoir dans le roman policier de longs passages descriptifs, pas plus que d’analyses subtiles ou de préoccupation d’atmosphère. De telles matières ne peuvent qu’encombrer lorsqu’il s’agit d’exposer clairement un crime et de chercher le coupable. Elles retardent l’action et dispersent l’attention, détournant le lecteur du but principal qui consiste à poser un problème, à l’analyser et à lui trouver une solution satisfaisante.30.

Même si les règles de Van Dine datent de 1928 et ont figé le genre policier dans un carcan, la règle n°16 demeure toujours valable pour que le roman policier soit une dynamique de l’esprit. E. Gaboriau a basé son intrigue sur un mélodrame aux ficelles bien surannées aujourd’hui. Ainsi, Boileau et Narcejac rejoignent l’opinion de Van Dine quand ils écrivent :

Gaboriau va-t-il imaginer une intrigue dans le goût de l’époque et raconter les amours clandestines du comte de Commarin, avec substitution d’enfants, captation d’héritage, etc. Nous sommes, cette fois, en plein mélodrame. Mais justement le “ mélo ” est le corps étranger qu’il faudra extirper du roman policier.  31

Effectivement, dans ce roman, nous avons de nombreuses pages consacrées aux états d’âme des personnages, ce qui, en soi, n’a aucun intérêt et, surtout, n’apporte rien à l’intrigue policière.

R. Bonniot dans son ouvrage consacré à E. Gaboriau, E. Gaboriau ou la naissance du roman. policier, constate également les dérives mélodramatiques et les faiblesses du roman :

Il lui est fait cependant la part un peu trop belle dans L’Affaire Lerouge, car il est doublement surprenant que le détective se trouve être l’ami de l’assassin et le juge d’instruction, le rival, auprès de Claire d’Arlange, de l’inculpé dont le sort est entre ses mains.

Il n’est pas très heureux, d’autre part, que l’intrigue soit dénouée de deux côtés à la fois et que le témoignage de Claire, qui innocente son fiancé, rende en quelque sorte inutiles, pour le lecteur, les déductions de Tabaret, encore une fois servi par le hasard, puisqu’il apprend d’un usurier rencontré à l’entrée de son immeuble la liaison et les dettes de Noël Gerdy.

Enfin, il est regrettable que l’auteur prête à ses personnages, aux moments les plus dramatiques, un langage emphatique pénible-ment feuilletonesque. Comment admettre l’interminable discours au cours duquel Mme Gerdy, à l’agonie, se justifie auprès du comte de Commarin, son ancien amant, qui l’avait autrefois abandonnée, persuadé qu’elle le trompait ? »32

Il est vrai, comme le souligne R. Bonniot, que Tabaret sera servi par le hasard. Il s’agit là plus d’une trace du roman populaire que du roman policier : en effet, dans les futurs romans policiers classiques, le hasard n’intervient jamais — ou de façon rarissime. Si le père Tabaret est favorisé par le hasard, c’est parce que le lien qui le rattache au roman populaire n’a pas encore été coupé et que le hasard servait souvent les rebondissements de l’histoire. Ainsi, ce n’est pas par déduction qu’il découvre un fait majeur mais par hasard. Il y a donc là une contradiction dans le personnage : d’une part, il peut procéder à de longues reconstitutions à partir d’indices et c’est alors qu’il correspond au détective cérébral ; d’autre part, il est aidé par le hasard qui lui permet d’éviter une erreur judiciaire et là, nous sommes plus proche du héros de roman populaire qui adapte ses actes aux circonstances. Une des règles prônées par R.A. Knox stipule qu’il faut « éviter les hasards trop propices, les intuitions inexplicables qui mettent le détective sur le chemin de la vérité » 33


Dans le tableau ci-dessous, nous nous proposons de réper-torier, d’une part, les caractéristiques du roman populaire, et, d’autre part, les innovations propres au roman policier Ceci nous permettra de démontrer que les aspects récurrents du roman policier commençaient à prendre forme à travers le contexte populaire.



L’AFFAIRE LEROUGE

LE ROMAN POPULAIRE

LE ROMAN POLICIER

  • Mme Gerdy est le voisine de M. Tabaret, de plus, Tabaret n’est pas insensible à son charme. Il se trouve qu’elle au centre de l’affaire. P. 44 à 51

  • l’intérêt du livre porte sur l’enquête de Tabaret, il est l’image du héros détective dont la vraie personnalité reste insai-sissable

  • Le juge Daburon chargé de l’affaire a été —et est toujours— amoureux de la fiancée de l’accusé, Albert de Commarin. Le juge, bien avant l’affaire Lerouge, avait demandé la main de Claire p. 104 à 119

  • l’opposition détective amateur — Tabaret — et police officielle — Gévrol —. La suprématie de l’un par rapport à l’autre se retrouvera dans nombre de romans policiers.

  • similitude parfaite des preuves accusant Albert et Noël, les 2 fils du comte —empreintes, cigares, parapluie, gants— p 32 à 34 et p 212 à 213

  • la lecture méthodique des traces et indi-ces laissés par l’assassin et la capacité analytique des faits

  • les amours cachées du comte de Commarin et la naissance presque simultanée des 2 bébés. Toute la correspondance du comte raconte les événements p 56 à 64

  • la faculté de ne pas se laisser abuser par les apparences. Toute la symbolique de « l’œil » chez le détective

  • captation d’héritage, échange de bébés, honneur bafoué, victime innocente, jalousie et désir de vengeance, noblesse de cœur et de naissance...

  • apparition de Lecoq, simple agent au côté de Gévrol, et qui voue une véritable admiration à Tabaret

  • style emphatique, abondance de situations mélodramatiques, théâtralisation des événe-ments, manichéisme des 2 suspects

  • les excentricités de Tabaret et ses dons pour tromper son entourage. Aspect récurrent chez nombre de détectives


Tabaret n’apparaît que dans ce roman, mais son apparition est décisive parce qu’elle préfigure l’archétype du détective classique; de plus, il est le « guide spirituel » de Lecoq que nous retrouverons dans quatre romans. Dans L’Affaire Lerouge, Lecoq a un rôle presque insi-gnifiant : il admire Tabaret qui, lui, a déjà fait ses preuves d’enquêteur dans d’autres affaires et dont la notoriété n’est plus à faire. Il y a pourtant une courte apparition de Tabaret dans Monsieur Lecoq où Tabaret vient au secours de Lecoq qui n’arrive plus à se sortir d’une affaire bien embrouillée. La filiation spirituelle est évidente : Tabaret passe le flambeau à Lecoq en qui il reconnaît un fils spirituel et il le guide dans sa science des enquêtes et lui transmet son savoir. La lignée des Grands Détectives ne fait que commencer...


MONSIEUR LECOQ


Cet imposant roman écrit par E. Gaboriau justifie son ampleur par les contraintes imposées au roman feuilleton. En effet, R. Bonniot dans sa préface à M. Lecoq, explique :

Il parut en feuilleton du 27 mai au 3 décembre 1868 dans le Petit Journal, l’un des quotidiens parisiens du grand financier Moïse Millaud, par son tirage en tête de toute la presse française [...] Le feuilleton disparut le 21 juillet, à la fin de la première partie, pour reparaître le 7 août, nouvelle astuce de Millaud pour aiguillonner l’impatience de ses lecteurs et prolonger d’autant l’exceptionnel tirage de son quotidien. 34.

Tout résidait donc dans l’emprise du journal sur le public à travers le feuilleton et la publicité. Il fallait tenir le lecteur en haleine pendant plusieurs mois grâce à une histoire à rallonge et à diverses astuces médiatiques. On constate ainsi que l’intérêt porte plus sur le nombre des tirages que sur la qualité de l’histoire. Ceci ne veut pas dire qu’E. Gaboriau ait bâclé son roman mais plutôt qu’il était contraint de satisfaire un public avide de romanesque et un journal avide de ventes...

Dans ce roman, nous travaillerons exclusivement sur la première partie qui constitue l’enquête, intitulée : L’Enquête. La seconde partie, l’Honneur du nom, relevant essentiellement du pur roman populaire.


Le livre est divisé en deux parties : l’une racontant la décou-verte du crime et l’enquête menée par Lecoq. (Chap 1 à 43). L’autre, intitulée l’Honneur du nom, est une rétrospective d’événements très antérieurs au crime. Nous remontons quelques dizaines d’années en arrière pour retrouver les protagonistes de l’histoire durant leur jeunesse — ils avaient une vingtaine d’années. Évidemment, ces prota-gonistes sont étroitement mêlés au crime commis à la Poivrière (l’Honneur du nom, Chap 1 à 55). Les deux parties du roman sont liées l’une à l’autre par le crime.

Si l’on examine la première partie, c’est-à-dire le roman judiciaire en lui-même, nous avons tous les protagonistes réunis pour ce genre d’intrigue : les policiers, le juge, les suspects et bien sûr la victime. C’est par le crime que s’ouvre le roman dès le premier chapitre, là, les événements s’enchaînent très rapidement, ce sera loin d’être le cas pour les autres chapitres. Nous retrouvons en pleine action Gévrol, policier que nous avons déjà rencontré dans L’Affaire Lerouge, qui tire évidemment de mauvaises conclusions face à la scène du crime:

- Je voudrais savoir, Général (surnom donné à Gévrol), ce que vous pensez de cette affaire?

- Je pense, mon garçon (Lecoq), que quatre coquins se sont rencontrés dans ce coupe-

gorge. Ils se sont pris de querelle, et des propos ils en sont venus aux coups. L’un d’eux avait un revolver, il a tué les autres. C’est simple comme bonjour. Selon ces antécédents, et aussi selon les antécédents des victimes, l’assassin sera jugé. Peut-être la société lui doit-elle des remerciements.

- Et vous jugez inutiles les recherches, les investigations...

- Absolument inutiles. 35

Il y a là, comme dans beaucoup de romans policiers à venir, une double lecture des indices : ce qu’ils montrent et ce qu’ils laissent entrevoir. Comme toujours, la police officielle se borne aux apparences alors que l’enquêteur (Tabaret, Holmes, Rouletabille, Poirot...) voit au-delà et ne se laisse pas abuser par ce qu’il découvre, à première vue, de la scène du crime. Citons le conseil de Tabaret à Lecoq dans le roman éponyme « Se méfier surtout des apparences, croire précisément le contraire de ce qui paraîtra vrai ou seulement vraisemblable » 36. Cette belle formule s’applique essentiellement aux enquêteurs dont l’esprit semble plus ouvert que celui des policiers pour l’élucidation d’un problème...

Les conclusions catégoriques de Gévrol ne découragent pas Lecoq : il intervient, timidement — il n’est qu’agent — et obtient le droit de poursuivre les recherches (Chap 1). Nous entrons dans les investigations de Lecoq (Chap 2 à 8). Puis, c’est l’intervention des médecins légistes (Chap 9) et l’arrivée du juge d’instruction (Chap 10). Enfin, l’inculpé est conduit en prison (Chap 11). Jusqu’à présent, nous avons un roman bien structuré et dont les actions s’enchaînent plutôt rapidement, chaque chapitre étant consacré à un aspect particulier de l’enquête et nous suivons conjointement l’évolution des recherches de Lecoq, les conclusions des médecins légistes et la procédure du juge. Mais cette rigoureuse organisation va bientôt se dégrader... En effet, les chapitres 12 à 39 constituent les interrogatoires interminables du juge Segmuller et la poursuite mouvementée et quelque peu anarchique des recherches de Lecoq. Le jeune agent Lecoq est débutant, ne l’oublions pas, et il se trouve devant trop de questions sans réponses. Perplexe, il demande l’aide du père Tabaret (Chap 40 à 43) et là, tout le mystère s’éclaire grâce aux révélations extraordinaires de Tabaret... Ceci clôt la première partie.


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