Les marches d’Odessa
En
mai 2010, il y a un peu plus d’un an, nous avions publié un
billet intitulé Fourches
caudines et tango argentin que nous vous proposons
de relire pour mettre en perspective d’une part l’enchaînement
des événements qui vont se dérouler dans les prochains mois,
d’autre part le contenu de ce billet. Vous pouvez également relire
le billet de la semaine dernière (Le
« mal américain ») : toutes ces
analyses sont liées.
Un peu d’histoire
Depuis 30 ans et la mise en place des Reaganomics
à l’échelle mondiale (qui ont eu pour conséquence de réduire
les recettes des États en multipliant les baisses et exemptions
d’impôts au bénéfice des entreprises et des citoyens les plus
fortunés), les États n’ont cessé d’emprunter pour maintenir
leur « train de vie » : éducation, justice,
diplomatie, dépenses sociales, militaires, etc.
Ce
phénomène d’emprunt structurel a abouti d’une part à créer
des dettes colossales (par exemple 14 000 milliards de
dollars pour l’État fédéral américain, 1 650 milliards
d’euros pour l’État français), d’autre part à « créer
de l’argent » (augmenter la masse monétaire, comme
disent les économistes ; vous trouverez un peu plus de détails
sur ce sujet dans notre billet Le
jour où le dollar s’effondrera).
On
a donc multiplié exponentiellement la masse monétaire dite M3,
qui comprend non seulement les billets et pièces en circulation mais
aussi et surtout les dépôts sur les comptes bancaires, tous les
produits d’épargne type livret A et tous les « instruments
du marché monétaire » (bons du Trésor, SICAV, etc). En
contrepartie… rien. Et c’est là que le bât blesse.
Cette
explosion de la masse monétaire d’un pays pour cause d’endettement
excessif n’est pas une nouveauté. Un des exemples les plus connus
est celui de la république de Weimar en Allemagne avant la Seconde
guerre mondiale : pour payer ses dettes (liées au traité de
Versailles) et assurer la paye des fonctionnaires, le gouvernement
allemand avait alors fait fonctionner à plein la « planche à
billets » en imprimant des milliards de marks, générant
hyperinflation et instabilité économique.
Une
pièce en trois actes
Aujourd’hui, ce « mal »
a atteint un nombre très - trop - élevé de pays occidentaux,
États-Unis en tête, mais également Royaume-Uni, France, Italie...
Alors, que va-t-il se passer ?
Premier acte,
que nous vivons actuellement : la trouille. Les créanciers
de ces dettes (banques, institutions financières, fonds de pension…
notamment ceux basés en Chine) ont la trouille que certains
États, dont les États-Unis, ne remboursent jamais leur dettes.
D’où le climat de quasi-panique actuel, le cours des actions des
banques qui dégringole en Bourse, etc.
Deuxième acte :
l’acceptation de la réalité. Même en saignant à blanc le
pauvre peuple (réduction drastique des dépenses, augmentations
d’impôts…), le lobby financier va réaliser que nombre d’États
ne pourront ni rembourser leurs dettes conformément aux échéances
prévues, ni en rembourser la totalité. Il va donc falloir négocier,
au cas par cas.
Troisième acte : la négociation.
Le grand marchandage va alors commencer, période de fortes
incertitudes nous diront alors les économistes et politiciens.
« Vous ne pouvez pas rembourser tout le bel argent que nous
vous avons prêté, alors que nous offrez-vous en échange ? »,
demanderont les banquiers aux États.
De la réponse de ces
derniers dépendra alors notre sort. Certains dirigeants
« lâcheront tout » (c’est ce que, très
cyniquement, le lobby financier allemand réclame de la Grèce :
privatisez tout ce qui peut l’être, vendez vos îles, vos statues
antiques… le Parthénon même !). Totalement à l’opposé,
d’autres (sans doute beaucoup plus rares) ne lâcheront rien
et oseront prendre une position « révolutionnaire »
(après la confiscation des biens du clergé le 2 novembre 1789,
celle des biens des banques le 2 novembre 2012 ?). Entre les
deux, toute la gamme des compromis, arrangements et tractations en
tous genres.
Dernier acte : des États
exsangues, sur le carreau, tenus en laisse par le lobby financier
(la proposition de Sarkozy d’insérer dans la Constitution
l’obligation de voter un budget en équilibre va tout à fait dans
ce sens) qui ont, à de très rares exceptions près, perdu tout
pouvoir effectif au profit de ce même lobby.
Cette
pièce va mettre plusieurs mois - voire plusieurs années - pour se
jouer mais c’est en tout cas dans ce contexte que se déroulera les
prochaines élections présidentielles aux États-Unis et en France
et c’est ce type de situation que devront gérer ceux qui seront
élus en 2012.
Alors, on fait quoi ?
Les « Quatre propositions pour 2012 » (voir notre
série des billets du 12 juin au 23 juillet) que nous avons avancées
comme agenda prioritaire pour la France nous semblent donc plus que
jamais d’actualité : dans un tel maelström, il faudra
d’une part savoir définir l’essentiel, le non négociable,
d’autre part ne rien lâcher, ne jamais reculer sur ces points
essentiels.
Enfin, et c’est là une qualité humaine
rare, il faudra être capable de « sortir du cadre »,
notamment lors de la négociation du « troisième acte »
que nous avons décrite ci-dessus. Pour reprendre une expression que
nous avons précédemment employée, il faudra avoir le cran de
mettre, fiscalement et économiquement, quelques têtes de banquiers
au bout d’une pique.
Lundi
© La
Lettre du Lundi 2011