Excerpt for Histoire d'un Choix by Bulent Alagun, available in its entirety at Smashwords


HISTOIRE D’UN CHOIX


Par Bulent Alagun


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Smashwords Edition

Copyright 2011 Bulent Alagun



Smashwords Edition, License Notes.


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Sommaire


Chapitre 1 - Jenny & Jérôme

Chapitre 2 - La rencontre

Chapitre 3 - La disparition

Chapitre 4 - Le choix

Chapitre 5 - La sentence




Chapitre 1 - Jenny & Jérôme


Ce soir comme tous les soirs je terminais tard le travail. Paul partait alors que je répondais aux derniers emails de la journée.

"Jérôme n'oublie pas qu'il y a une vie après le travail, me dit-il en enfilant sa veste".

"Je vais partir bientôt, car nous dînons ce soir avec Jenny au Socrates".

"Passes-lui le bonjour de ma part, à demain."

"À demain Paul."

Paul est un collègue de travail et un ami que j’apprécie particulièrement. Il est très professionnel ; ce qui ne l’empêche pas d’avoir de l’humour. Nous nous sommes rencontrés ici même, chez XDev, il y a maintenant six ans de cela. Le temps passe tellement vite parfois. J’ai l’impression que cela date d’hier. Je me souviens notamment nos premières paroles, notre premier déjeuner : à la sandwicherie du coin, « l’Italienne » comme nous avons coutume de l’appeler. Il serait temps que j’y aille, je ne voudrais pas faire attendre ma tendre Jenny. D'autant plus que j'ai l'intention de m'y rendre à pied. J’aime tant me promener les soirs, à la tombée de la nuit. Alors que je quitte l’immeuble, la nuit fait lentement son apparition. Une fine pluie presque douce commence à caresser mon visage. Ce n’est pas désagréable. Le restaurant « Le Socrates » se situe à environ un kilomètre d'ici, vers le Nord-est. C'est un parcours qui me plaît beaucoup, car il me permet de longer « Le Fluan », le fleuve qui a permis à cette ville de devenir ce qu'elle est aujourd'hui. J’allume une cigarette. Je pense que, jamais, je ne pourrais abandonner cette mauvaise habitude. Quel spectacle exceptionnel que de voir les ondes créées par les gouttes qui tombent dans le fleuve. Cela accompagné de la douce mélodie de la pluie, je suis comme emporté dans un autre monde. J’arrive à l’intersection entre la Septième avenue et le boulevard de la République. C’est ici que le tramway me dépose tous les matins pour venir au travail. C’est un lieu très fréquenté même à cette heure-ci. Je vais d’ailleurs m’empresser de rejoindre la petite allée de l’autre côté du boulevard. Cette allée est un raccourci que j’emprunte régulièrement lorsque je me rends de l’autre côté de la ville. En effet, c’est une allée très calme et sombre, comme je les affectionne. La pluie continue lentement de tomber. J'espère ne pas être trop trempé pour le restaurant, c'est tout de même l'un des restaurants les plus réputés de la ville. Qui plus est, cela serait irrespectueux envers ma chère Jenny. Jenny est tellement exceptionnelle, je ne voudrais pas la décevoir.

Nous avions fait connaissance à l’université. J’étudiais les sciences ; et elle la littérature. C'était un ami commun dont j'ai oublié le nom qui nous avait présentés l'un à l'autre. Et par chance, il avait dû nous quitter pour régler une affaire urgente. Je ne saurai jamais s'il l'avait fait exprès ou pas, mais en tout cas je lui en suis reconnaissant. Il m’avait laissé en tête à tête avec la plus belle jeune femme de l’université. C’est comme cela qu’elle m’apparaissait. Ses cheveux châtains, ses yeux verts, son petit nez, ses lèvres roses, ses joues rougeâtres ; tout en elle me plaisaient. Nous avions engagé la discussion en parlant de Marcel Proust, car elle tenait un de ces livres entre les mains. Je remerciais Dieu de m'avoir permis de lire la plupart des ouvrages de Marcel Proust. Bien évidemment j’essayais de l’impressionner par ma culture. Je crois que l’objectif était atteint. Ou du moins, c’est peut-être ce qu’elle voulait aussi. Ensuite, tout a été très vite puisque après l'avoir invité au restaurant quelques fois, ainsi que quelques cinémas, nous avions fini par être ensemble. Je suis tellement heureux de connaître une telle personne. Je me demande parfois si je la mérite : elle est tellement gentille et si compréhensive.

Je viens d’arriver sur l’avenue « Doschill », c’est au bout de cette avenue que se trouve le Socrates. Je suis persuadé que Jenny est déjà là, installée dans son siège, en train de parcourir un roman de Dostoïevski ou bien un théâtre de Shakespeare. Elle est très branchée théâtre en ce moment. La mélodie « Cluster One » de Pink Floyd me travaille l’esprit. Quel beau morceau, comme la plupart de leurs chansons. Me voici enfin devant l’entrée du restaurant. À l'intérieur il fait chaud, trop peut-être. Je me présente au réceptionniste qui me signale que Jenny est déjà là. Ponctuelle comme toujours. Le serveur me guide jusqu’à notre table qui semble se trouver à l’autre bout du restaurant. Comme toujours le restaurant est plein, pas une table de libre. J’aperçois Jenny, assise appuyée contre la fenêtre et en train de feuilleter un livre comme je pouvais m’en douter. Qu’est-ce qu’elle est belle ? Une tenue vestimentaire toujours irréprochable, d’une classe à faire pâlir toutes les dames du restaurant. Je m’approche d’elle alors qu’elle semble plongée profondément dans son livre. Elle esquisse un sourire en m’apercevant :

"Puis-je vous inviter à ma table monsieur ?" me demande-t-elle.

"Avec plaisir, chère demoiselle. C’est un honneur pour moi de m’installer à la table d’une si charmante personne."

"Honneur partagé."

Il y a beaucoup de pudeur dans notre relation, nous ne nous embrassons jamais en public. Cela est probablement stupide, mais c’est ainsi que nous avons toujours procédé. D'ailleurs quoique nous nous connaissions depuis huit années, nous n'avons jamais vécu ensemble sous le même toit. Le repas commence, il est copieux pour moi. Jenny mange léger comme à son habitude ; une salade verte en entrée, un plat à base de poisson et un fruit en guise de dessert. Le repas se termine par un café serré, accompagné de quelques échanges sur nos journées respectives. En réalité, je souhaiterais lui parler d’un sujet important. Un sujet que nous n'avons jamais abordé et qui je suis sûr lui a traversé l'esprit aussi à plusieurs reprises : le mariage.

Il est tellement difficile de parler de mariage. Mais je vais devoir le faire, car Jenny est sans nul doute la femme de ma vie, je ne peux me permettre de la perdre. Je me lance :

"Jenny, comme tu le sais, nous nous connaissons depuis plus de huit années. Tu es quelqu’un que j’apprécie énormément. En fait, tu es la personne qui compte le plus pour moi. Je pense qu’il serait temps d’officialiser notre relation : Jenny voudrais-tu m’épouser ?"

C’est bête, j’ai l’impression de ne pas avoir été à la hauteur pour cette demande en mariage. J’ai bien lu la surprise dans son regard. Pourquoi ne répond elle pas ? Elle me regarde. J’ai l’impression qu’elle a besoin de réaliser qu’il s’agit bien d’une demande en mariage. Peut-être attendait-elle cela depuis longtemps ? Peut-être que ça n’est pas du tout le cas et qu’elle recherche un moyen diplomatique de refuser. Ou simplement peut-être qu’elle est restée sans voix. Enfin, elle se décide à parler :

"Jérôme...tu es une personne qui compte aussi beaucoup pour moi. Je t’apprécie aussi."

C’est étrange ; j’avais précisé qu’elle était la personne qui compte le plus pour moi et elle me dit que je compte beaucoup. De même, mon appréciation énorme se transforme par une appréciation simple.

"En fait, Jérôme, je ne suis pas prête pour un mariage. Pour être franche avec toi, je ne pense pas que nous soyons faits l’un pour l’autre. Il est vrai que nous sommes ensemble depuis huit années, mais cela ne suffit pas à mes yeux."

Mon monde s’écroule.

"Je suis désolée Jérôme."

Je la regarde sans voix. Comment est-ce possible ? Comment n’ai-je pas pu me rendre compte que nous étions si distants ? Je n’arrive pas à prononcer le moindre mot. Elle me fait un signe de la tête et s’en va. Parfois, le bonheur ne tient qu’à un fil. Un fil, si facile à rompre.

Je me réveille à la douce lumière du jour. Mon appartement n’est pas rangé et j’ai bien du mal à trouver mes pantoufles. Ce qu'il me faut, c'est une bonne douche bien fraîche. J'ai beau essayer de ne pas penser à la soirée d'hier, mais sans cesse les paroles de Jenny me reviennent à l'esprit telle une mélodie que nous avons en tête et dont il est impossible de se défaire. La vie est faite ainsi : lorsque l’on croit avoir trouvé le bonheur, un événement inattendu vient briser cet équilibre fragile. Et c'est lors de ces instants que l'on peut se rendre compte qu'il n'est pas possible de maîtriser ses sentiments. Aussi cartésien, aussi raisonné que l’on soit, le cœur prend parfois le dessus sur la conscience. Dès lors il devient difficile à empêcher les larmes de couler. Les gouttes de mes larmes qui se mêlent à celles de l’eau de la douche et glissent ainsi le long de mon corps. Ressaisis-toi ! Je ne peux pas laisser ma vie ainsi être guidé par mes sentiments. Je dois être fort, je dois être capable de surmonter les soucis de la vie. Après tout, peut-être que Jenny n’était pas faite pour moi, peut-être que cela faisait partie de mon destin. J’ai néanmoins du mal à croire au destin. Je ne veux pas y croire. Je sors lentement de la douche, tout comme j’y étais entré. Je parcours les quelques mètres qui me séparent de mon peignoir en contemplant les rayons de soleil qui commencent à pénétrer dans le salon. Je reste admiratif devant la beauté de la nature, ces rayons de soleil sont tout simplement parfaits ; d'une géométrie irréprochable. Alors que j’ouvre la fenêtre, la lumière m’aveugle et mes yeux s’habituent rapidement à cette luminosité. J’aperçois le fleuve « Le Fluan » au beau milieu de ce paysage. Le fleuve sépare la ville en deux : sur la rive gauche, la vieille ville, telle qu'elle était encore, il y a bien des années, et telle que je l'ai toujours connue. Sur la rive droite, de grands immeubles, des gratte-ciel, des centres commerciaux modernes et immenses et bien évidemment des centaines de bureaux : c'est ce que nous appelons communément la ville nouvelle. C’est de ce côté que je travaille comme la plupart des habitants de cette ville. Le long du Fluan, une large allée piétonne recouverte de pavés et très prisée par les sportifs matinaux. Tout au bout de cette allée se trouve la gare de tramway que j’ai l’habitude d’emprunter pour me rendre au travail tous les jours. Il serait temps que je m’habille si je ne veux pas être en retard au travail. J’aimerais être au travail au plus tôt afin d’occuper mes pensées. Car inévitablement c’est Jenny qui en est le sujet. Le travail est un bon moyen pour oublier, plus efficace que l’alcool. Je suis tellement submergé par mon travail que j'en oublie tous mes soucis. C'est lorsque je prends le tramway le soir qu'à nouveau, je repense à elle. Que peut-elle faire en ce moment ? À quoi peut-elle bien penser ? Peut-être pense-t-elle à moi ? Peut-être m’a-t-elle déjà oublié ? Qui sait? Le trajet du tramway est court, surtout lorsque notre esprit est complètement ailleurs, au restaurant « Socrates » par exemple, en train de se remémorer une scène qu’il n’oubliera probablement jamais. Je marche en direction de la maison lentement. Mais je ne souhaite pas rentrer maintenant, je crains trop de passer ma soirée à penser à elle. Je vais faire un tour. Pourquoi ne pas me rendre dans un restaurant pour varier mes repas ? Ces derniers jours, je m’étais habitué à manger toujours la même chose : du thon avec du maïs comme garniture, et un peu de mayonnaise. Je passe devant un magasin de vêtements pour femme, à la vitrine illuminée. Plusieurs robes magnifiques sont exposées sur des mannequins aux formes parfaites. Je me demande comment serait Jenny avec une de ces robes. J’aimerais tant entrer dans ce magasin pour en acheter une et lui offrir. Je suis persuadé que cela lui irait à merveille. Elle, à qui tous les vêtements vont comme un gant. Je l’imagine en train de me remercier pour ce cadeau en se contemplant devant le grand miroir de sa chambre. Ce miroir devant lequel elle aime tant se plaindre de ses bourrelets. Bourrelets qu’elle était la seule à voir. Son corps si parfait n’avait pas le moindre kilogramme de trop, pas la moindre imperfection. Pourquoi a-t-il fallu que nous nous quittions de cette manière ? Moi qui t'aimait tant. Moi qui ne pense qu’à toi, jour et nuit.

Le ciel s’assombrit lentement, il se met à pleuvoir. Je marche sans destination précise. J’ai faim. Je vais me rendre au restaurant chinois du coin de la rue. Je ne me souviens plus son nom ; le Dragon Rouge, je crois. Je viens d'arriver au pied du restaurant, il s'appelle, en fait, « Le Dragon de feu ». Le restaurant est quasiment vide. Une famille occupe une table à droite, un couple en face et un vieil homme seul un peu plus loin derrière eux. Le garçon me désigne une table dans le coin gauche. Je mange rapidement tout en observant les autres clients. Le couple semble en froid, ils ne se parlent pas. Le vieil homme quant à lui, a du mal à utiliser les baguettes chinoises, il devrait demander une fourchette. Il attrape difficilement un morceau de viande qu’il tente de mener laborieusement à sa bouche ; mais celui-ci retombe alors qu’il était presque arrivé à destination. Je dois reconnaître que ce monsieur est particulièrement têtu, il effectue une nouvelle tentative : avec succès cette fois-ci. Il relève la tête avec satisfaction en scrutant dans toutes les directions afin de trouver une personne qui saurait apprécier l’exploit à sa juste valeur. Je fais mine de ne pas avoir vu. La famille quant à elle semble heureuse. La petite fillette qui accompagne ses parents semble s’amuser avec ses baguettes. Je n’aperçois pas le visage de ses parents qui me tournent le dos. Aurai-je aussi un jour un enfant ? Je quitte le restaurant, je n’ai pas trop apprécié le repas ; à l’exception du dessert. Je vais rentrer chez moi, je suis fatigué de marcher.


Chapitre 2 - La rencontre


Ce matin le temps est magnifique, je me réveille avec un beau soleil dont les rayons illuminent ma chambre à coucher. Je crois que cette journée va être pleine de belles surprises. Je vais devoir me presser si je ne souhaite pas être en retard au travail. Nous avons une réunion importante ce matin avec un client d'Asie du Sud, des Thaïlandais, je crois. Il me reste seulement une heure pour la douche, le repassage et le trajet. Je vais oublier le petit déjeuner pour ce matin, il est d’ailleurs fréquent que je n’en prenne pas. Quelle chance, le tramway, arrive tout juste, c'est à ce genre de petits détails que l'on sait qu'une journée va être bonne ou mauvaise. Une jolie jeune femme en face de moi me sourit. Décidément, je me sens bien aujourd'hui. J’arrive à l’arrêt Bertoldi, où je vais descendre. La jeune femme me lance un dernier regard interrogateur, alors que je franchis le seuil de la porte du tramway. Il y a une effervescence inhabituelle ce matin au travail, tout le monde semble avoir été piqué par, je ne sais quelle abeille. Il est vrai que ces clients asiatiques sont importants, mais je n'aurais pas cru qu'ils auraient impliqué un tel intérêt. Je vais rejoindre Paul pour voir ce qu’il en est. Il est plongé dans son écran.

"Paul, les Asiatiques sont-ils arrivés ?"

"On s'en fout des Asiatiques, tu n'es pas au courant ou quoi?"

"Au courant de quoi ?"

"Des extraterrestres pardi, regarde la télévision."

Je jette un œil à l’écran de son ordinateur où nous pouvons apercevoir Carl Lower, le journaliste le plus en vue de ces dernières années, détailler l’objet derrière lui à en perdre haleine. Il se trouve en effet devant une grande forme grisâtre, flottant au-dessus de la statue Saint-Georges. Des milliers, peut-être des millions de petites lumières s’allument et s’éteignent de manière aléatoire sur la surface de cette forme. De quoi s’agit-il donc ?

"Paul, est-ce une blague que tu me fais là ?"

"Ne sois pas stupide, Jérôme, c’est un jour historique. Des extraterrestres sont sur terre. Des extraterrestres, tu peux le croire."

Je ne répondis pas, j’avais en effet bien du mal à le croire. De son côté Carl Lower ne cessait d’émettre des hypothèses sur les possibles raisons de leur visite : visite amicale, visite scientifique, visite hostile, et d’autres conjectures encore plus loufoques telles que le besoin de se nourrir. On se croirait en pleine littérature de science-fiction : Jules Verne, H.G Wells ou encore A.E. Van Vogt. Je m’installe à ma place et allume la chaine Hebdo-News. Personne ne m’en voudra de ne pas travailler aujourd’hui après tout. Carl Lower a laissé sa place à Jessica Price qui, elle, se trouve au siège du journal, à deux pas d’ici d’ailleurs. Elle récapitule les faits : un objet volant non identifié est apparu dans les airs cette nuit aux alentours de cinq heures du matin. Cet OVNI s'est lentement déplacé vers le Sud et c'est arrêté au-dessus de la statue Saint-Georges vers six heures trente. Il n’a plus bougé depuis. Des avions de la force de défense nationale ont tournoyé autour de l’OVNI pour analyser sa structure et tenter d’entrer en communication avec lui ; sans succès. L’OVNI mesure près d’un kilomètre de longueur sur une largeur de trois cents mètres environ. C’est une masse opaque avec des lumières par milliers s’allumant et s’éteignant sans cesse. On croirait, pour peu, être en face d'un manège de fête foraine. Cela fait des heures que je surveille mon écran, ou plutôt cette forme grisâtre sur mon écran. Il ne s’est pas passé grand-chose depuis, à l’exception d’un brève instant durant lequel l’OVNI a changé de couleur, il a blanchi. Tous les écrans de l’immeuble se sont brouillés ensuite pendant quelques secondes pour revenir à la normale par la suite. L’OVNI a de même retrouvé sa couleur grisâtre originelle. Le président va effectuer une allocution télévisée d’ici une heure. J’attends avec impatience ce qu’il va bien pouvoir nous dire. Il paraît que l’armée a déjà commencé à se regrouper à l’ouest de la ville. Il est possible que le gouvernement ait décidé d’effectuer une intervention armée. L'Homme a de tout temps craint ce qu'il ne connaît pas, ce qu'il ne maîtrise pas. J'ai bien peur que nous soyons dans une de ces situations-là. Je me demande tout à coup ce que Jenny peut penser à cet instant. Elle doit probablement être rivée à son poste de télévision à regarder avec intérêt les informations. Telle que je la connais, elle doit être recroquevillée dans son fauteuil ; tremblotante de peur. J’aimerais tant être près d’elle, à la consoler, à la serrer contre moi. J’aime son côté femme fragile. Le président apparaît enfin à l'écran, il commence son discours de manière rassurante :

« Nous maîtrisons la situation. Cet objet semble inoffensif. Nous avons de toute façon positionné le porte-avions Herald et ses vingt-sept avions de chasse dernière génération, à la limite accessible du fleuve Le Fluan. Nous avons de plus des centaines de soldats au sol, armés de chars d'assaut. Et pour garantir le succès, nous avons dirigé six missiles sol-air en direction de cet OVNI. Comme vous pouvez le constater, si dans un scénario défavorable ces extraterrestres viennent à être agressifs, nous pourrions les mater en moins d'une minute. J’ose toutefois espérer que nous pourrons engager une communication avec eux et tenter de comprendre ce qu’ils veulent. »

L'allocution se termine de manière rassurante comme elle avait débuté, mais il apparaît clairement que les moyens militaires sont près et que le gouvernement ait opté pour une solution musclée. J'espère que ce choix sera le bon, nous ne connaissons absolument rien de ces extraterrestres. Tiens, l’OVNI commence à nouveau à blanchir, comme il l’avait fait tout à l’heure. L’OVNI a complètement blanchi et les écrans commencent à se brouiller. Ces deux événements semblent liés. Un visage vient d'apparaître sur tous nos téléviseurs, un visage humain, mais qui donne l'impression d'être fabriqué. Quelque chose sonne faux dans ce visage. Il est silencieux et nous observe. Ces larges lèvres rouges se mettent à bouger. Les paroles qu'il prononce sont décorrélées du mouvement de ses lèvres ; c'est comme si ces paroles ne sortaient pas de cette bouche. Il parle lentement en prenant soin de bien articuler :

« Chers Terriens, nous sommes ici pour vous tester. Cela fait plusieurs semaines d’après votre calendrier que nous vous observons. Nous allons prendre une décision concernant votre avenir: vous anéantir ou vous laisser subsister. Notre conseil va se réunir et décider de votre sort. »

L’écran se brouille à nouveau et le joli visage de Jessica Price refait son apparition. Elle paraît aussi perturbée que nous. Que nous réservent les prochains jours ? J'ai passé la soirée devant la télévision, il est inutile de préciser que toutes les chaînes ont interrompu leur programme pour diffuser des informations sur cette apparition. Débats, analyses et allocutions se sont succédé toute la soirée. Les spécialistes ont décortiqué tous les termes employés par l'extraterrestre. Il est évident que le mot « anéantir » à particulièrement pesé dans tous les esprits. Dans toutes les villes, des manifestations ont lieu, dont les causes peuvent varier : certains souhaiteraient que nous attaquions cet engin sans plus attendre, d’autres voudraient tenter une approche afin de dialoguer, d’autres encore sont là en raison de leur secte qui attendait cela ou bien qui l’avait prédit. Quoi qu’il en soit, un beau désordre règne depuis hier dans nos rues. Les policiers sont partout, dans certaines villes, c’est même l’armée qui s’est déployée. En effet, le nombre des vols et des violences a décuplé. Des bagarres éclatent de toute part, pour des raisons bénignes : pour se disputer une boîte de conserve dans un supermarché, pour une bousculade dans un métro, etc. Je crois que je ferais bien d’aller voir Jenny, elle doit être terrifiée. Il est même possible qu’elle ne soit pas sortie du tout et qu’elle soit en manque d’aliments. Je n’arrive pas à l’appeler, les lignes sont trop encombrées. C’est incroyable de voir comment l’Homme se comporte face à une situation inhabituelle comme celle-ci. Si seulement tout le monde pouvait garder son calme. Après tout, il ne s’est rien produit de grave, cet OVNI est là et ne bouge pas, il n’a pas montré non plus de signes agressifs. Je traverse la rue rapidement, je ne vais pas prendre le tramway, il doit être archicomble. Les gens courent dans tous les sens. Fort heureusement, certains ont conservé leur calme et se déplacent normalement. L'appartement de Jenny se trouve à l'est de la ville, du côté du quartier chinois. Je me déplace rapidement dans les ruelles sombrent, il est bientôt minuit. Je me demande si Jenny m’ouvrira, elle doit être effrayée et ne prendra aucun risque. On verra cela d’ici quelques minutes puisque je longe le restaurant Le Pentacle. Il nous arrivait souvent de dîner ici avec Jenny. C’était une belle époque, je ne me rendais pas compte de la chance que j’avais. C’est le propre de l’Homme de ne pas apprécier les belles choses dont il dispose. Je pense à mon père, je l’aimais tant. Je n’ai jamais pu le lui dire et il nous a quittés, il y a quatre ans de cela. Quel idiot je fais. Je m’en suis toujours voulu. J’arrive à l’immeuble de Jenny. J’enjambe les quelques marches qui mènent au second étage. Je suis devant sa porte, cette vieille porte de bois rayée et usée, qu’elle n’a jamais voulu changer. Je n'ose frapper, il va pourtant bien falloir le faire. Je frappe. Personne n’ouvre. Je frappe encore. J’entends des pas derrière la porte, elle semble s’être arrêtée juste derrière la porte. Elle doit probablement regarder au travers de l'œil-de-bœuf. Elle m’ouvre enfin.

"Bonsoir Jérôme."

"Bonsoir Jenny."

"Entre, je t'en prie."

"Merci, je ne te dérange pas ?"

"En réalité, je suis très contente que tu sois venue. J'ai même dû me retenir pour ne pas bondir dans tes bras."

Cela me fait plaisir de l’entendre parler ainsi.

"Jenny, est-ce que tu as faim ?"

"Crois-tu que l'on trouvera un endroit où manger à cette heure-ci, qui plus est avec ce remue-ménage tout doit être perturbé ?"

"Je suis passé devant le Pentacle en arrivant et il était ouvert. Tu sais, beaucoup de gens sont paniqués, mais la vie suit son cours et le meilleur moyen de ne pas céder à la panique est de continuer son travail de tous les jours."

"Dans ce cas, allons-y, j’avoue être un peu affamée."

Le Pentacle était plutôt désert contrairement à ce que nous aurions pu croire. Et un calme salvateur régnait ici. Nous prîmes notre temps pour manger, je pouvais profiter à nouveau de la présence de Jenny. Je sentais qu’elle appréciait aussi cet instant. Les jours qui suivirent furent plutôt calmes. L’OVNI était devenu partie intégrante du paysage de la ville. Comme une nouvelle sculpture apportée d’un pays lointain. Nous avions même reçu nos clients asiatiques qui avaient porté un intérêt sans pareil à notre nouvelle sculpture. Ils avaient signé le contrat sans broncher. L’épisode du restaurant Le Pentacle m’avait rapproché de Jenny. Nous étions à nouveau ensemble et je ne voulais plus lui parler de mariage. Probablement de peur de la perdre. Je pourrais presque dire que j’étais heureux l’espace de deux semaines. C’était sans compter sur le réveil de notre chère grande forme grisâtre qui commença à nouveau à blanchir un samedi matin alors que tout le monde l’avait oubliée. On se doutait que les canaux de télévision allaient être réquisitionnés pour une annonce extraterrestre. Ce fut en effet le cas. Nous avons eu droit cette fois-ci au visage d’une jeune femme. Encore une fois, il apparaissait clairement que ce visage était fabriqué de toutes pièces. Certainement le fruit d’un savant mélange entre plusieurs visages humains, un morphing habile. Une voix lente et douce se fit entendre : « Chers terriens, notre conseil n'a pas pu trancher quant à votre avenir. Dans cette situation, nos lois veulent que nous appliquions le Grand Test. C'est l'issue de ce test qui décidera de votre destinée. Notre Grand Test est généralement appliqué lorsque les membres du conseil ne réussissent pas à se mettre d’accord sur la bravoure et la bonté de votre peuple. Le test est simple ; il consiste à sélectionner une personne complètement au hasard dans une tranche d’âge adéquat et de lui faire la proposition suivante :

- Soit il fait le choix de la conservation de son espèce, mais aux dépens de sa propre vie

- Soit il choisit de vivre avec cent personnes de son choix, mais aux dépens du reste de l'espèce.

Nos calculateurs vont dès maintenant commencer la recherche de l’être en question. Nous vous ferons savoir qui il est très prochainement ». Les écrans se brouillent et laissent places aux programmes quotidiens. Pour ma part, j’étais en train de regarder le film Brazil de Terry Gilliam. L'allocution extraterrestre vient de me mettre un coup au moral. Je pense que je regarderais la suite du film un autre jour. L'annonce extraterrestre avait bouleversé la terre entière. Leurs intentions semblaient maintenant claires : juger de la bravoure et de la bonté de notre peuple. Qui sont-ils pour nous juger ? C’est pourtant ce qu’ils font, sans même demander notre avis. Qui plus est, la sentence est des plus radicales puisqu’elle consiste tout simplement à exterminer l’espèce humaine. La réponse de nos dirigeants ne tarda pas. Le président en personne annonça qu’il n’y avait plus de doute sur le caractère hostile de notre hôte. Ils allaient donc dès maintenant passer à l’acte. Le plan était simple : demain matin un bombardier M21 transportant une ogive nucléaire survolerait l'OVNI pour lâcher sa charge lorsqu'il se trouvera à dix mille pieds au-dessus de lui. Cette bombe nucléaire devrait réduire à néant ces extraterrestres. Le périmètre environnant la statue Saint-Georges, c'est-à-dire à la verticale de la masse grise ; serait complètement évacué dans la matinée. Bien évidemment tout ce spectacle sera retransmis sur l'ensemble de nos chaînes de télévision en direct.

Je n'ai pas dormi de la nuit. Très certainement comme beaucoup de nos concitoyens. Jenny a passé la nuit chez moi, dans la petite chambre adjacente à la mienne. Je crains qu'elle n'ait pas bien dormi non plus. Il est bientôt dix heures, nous nous approchons tout doucement de l’heure H. Jenny vient de se lever aussi. Nous prenons rapidement notre petit déjeuner tout en gardant un œil sur la chaine Hebdo-News. Le bombardier a pris son envol et se dirige tout droit vers l'OVNI. C’est une merveille de technologie. La charge que transporte cet avion est telle, qu'elle pourrait faire disparaître une ville entière. Malgré le discours télévisé des experts, je reste persuadé que cette bombe laissera des émanations radioactives dans la région et cela pour des décennies. Jenny n’a pas dit un mot, elle regarde l’écran de télévision en tremblotant. Le bombardier s’est rapproché de sa cible, il commence à monter en altitude. L’image se trouble, les caméras au sol ont du mal à suivre l’avion. Fort heureusement, l'armée a autorisé l'installation d'une caméra embarquée dans l'avion. Celle-ci permet d’avoir une vision différente de l’OVNI, nous pouvons voir maintenant à quoi il ressemble de dessus. En fait, il n’y a pas grand-chose à en dire, c’est une énorme forme ovale grise comportant des milliers de lumières. Le bombardier est quasiment à la verticale de l'OVNI ; il semble redresser son assiette afin d'être positionné idéalement pour lâcher la bombe. C’est une question de secondes maintenant. C’est fait. Nous pouvons apercevoir la bombe tomber, il va lui falloir un certain temps pour atteindre son objectif. Le bombardier quant à lui s'éloigne très rapidement. Un bruit sourd. Une lumière aveuglante. Une fumée opaque. Plus rien n’est visible pendant plusieurs minutes. Jenny me jette un regard interrogateur. Je lui réponds par un geste de la tête, en tentant de la rassurer. En réalité, je n’en sais pas plus qu’elle. Il y a maintenant plus de quinze minutes que nous n’avons plus d’image. Ou du moins, une brume épaisse, au travers de laquelle rien ne filtre. Tout à coup, l'image commence à se brouiller, et rapidement un visage apparaît. Le même visage qu'à la première allocution des extraterrestres. Jenny est restée bouche bée. Je suis de même déconcerté. L'extraterrestre est très calme, il attend un peu avant de parler : « Il est inutile de tenter quoi que ce soit contre nous, nous sommes indestructibles. Sachez que notre calculateur a presque terminé sa recherche ».

Je m’appelle Jenny Curtwright. Je suis née le 22 janvier 1979 à Tiverland. J’habite aujourd’hui ici, à Pletoncity. J’ai connu Jérôme à l’université, il y a huit ans de cela, et je l’ai toujours aimé depuis. Comment-a-t-il pu disparaître ? Cela fait maintenant trois jours que Jérôme n’est plus là. Nous étions ensemble à regarder la télévision. L’échec cuisant du bombardier nous avait démoralisés. Jérôme me proposa de nous rendre à un restaurant pour le déjeuner. J’avais besoin de sortir un peu et oublier ce qui venait de se passer. Nous décidâmes de nous rendre chez l’Italienne, proche du travail de Jérôme. Il y avait peu de monde dans le restaurant. C’est comme si tout le monde était resté chez lui par peur de je ne sais quel maléfice. Je commandais une salade comme à mon habitude, Jérôme demanda une escalope bien cuite accompagnée de haricots verts et de choux de Bruxelles. Après le dessert, Jérôme se rendit aux toilettes pour se laver les mains et il ne revint jamais. Je l’ai cherché partout depuis, j’ai appelé sa famille, tous ses amis. Paul m’a aussi aidé dans mes recherches. Mais sans succès. Paul et moi avons aussi alerté la police qui nous a promis qu’elle ferait le nécessaire pour le retrouver, mais nous sentions bien qu’elle était dépassée par les événements. Je n’ai plus la moindre nouvelle de lui depuis. Où-es-tu donc mon Jérôme, tu me manques tellement ? J’espère qu’il ne t’es rien arrivé. Je m’en voudrais à vie. Je n'aurai jamais pu te dire pourquoi je ne souhaitais pas le mariage. Je n'aurai jamais pu t'avouer que je ne peux pas avoir d'enfant. Toi qui les aime tant. Pardonne-moi Jérôme!


Chapitre 3 - La disparition


Cela fait maintenant six jours que Paul et moi recherchons Jérôme. Tous les jours, nous interrogeons la police et tous les jours, nous obtenons la même réponse : « Mademoiselle Curtwright, croyez-nous, nous faisons notre possible, mais pour l'instant nous n'avons pas de nouvelle. Nous vous tiendrons au courant de la moindre avancée ». Je crains qu’il ne lui soit arrivé un malheur. Paul a beau vouloir me rassurer, j’ai perdu tout espoir de le revoir. Depuis la disparition de Jérôme, plus rien ne m’intéresse. Plus rien n’a d’importance pour moi, pas même le fait qu’aujourd'hui soit le grand jour pour l’humanité. En effet, les extraterrestres vont nous annoncer l’identité de la personne qui a été choisie pour effectuer le Grand Test. C'est un choix particulièrement sournois que ces gens-là ont mis en place. Ils permettent à une personne de se retrouver roi du monde avec cent personnes de son choix en prime. Je pense qu'ils savent pertinemment que beaucoup d'humains seraient prêts à vendre père et mère pour survivre. Il faut prier pour que le hasard fasse bien les choses, pour que nous tombions sur un être bon, un être pour qui sa propre vie ne puisse être comparé à celle de tout le reste du monde. Les écrans se brouillent pour laisser place à un visage extraterrestre. C’est le même visage que lors de la première allocution. Je trouve décidément qu’il ressemble beaucoup à Tom Hanks. Ils se sont peut-être inspirés de son visage pour créer celui-ci. Il commence son discours lentement comme toujours : « Chers terriens, nos calculateurs ont déterminé la personne de votre planète qui sera le sujet de notre Grand Test. Il s’agit d’une personne vivant dans la ville de Pletoncity ». C’est incroyable, la personne choisie est de la même ville que moi. L'extraterrestre continu « c'est un homme de trente-trois ans ». Tiens, il a le même âge que Jérôme, et si… L'extraterrestre poursuit son intervention avec le nom de l'élu « Son nom est Jérôme Menasis ». J’ai eu l’impression que mon cœur s’arrêtait de battre lorsque j’ai entendu le nom de Jérôme. Cela expliquait sa disparition soudaine. Curieusement, j'eus une pensée très égoïste à cet instant, je me suis dit que puisque Jérôme était choisi j'avais toutes les chances de faire partie des cent personnes s'il prenait cette option. Je me demande comment je peux penser cela alors que nous sommes peut-être à la veille de l’extinction de l’Homme. L'extraterrestre termine son allocution en précisant que l'Élu avait une semaine pour faire son choix et qu'il résiderait à bord de leur engin spatial pendant cette période. Dans une semaine jour pour jour, il dévoilerait lui-même sa décision dans le stade de football de la ville. Mon pauvre Jérôme, dans quelle galère t’es tu encore fourré ?

Depuis l'annonce de l'identité de l'Élu, toutes les chaînes de télévision ont diffusé des dizaines de reportages sur Jérôme. Ils ont retracé sa vie en long et en large. Beaucoup ont parlé aussi de moi. J'ai, d'ailleurs, été sollicitée plusieurs fois pour faire des reportages, mais je les ai tous rejetés. Paul est passé plusieurs fois à la télévision, se vantant régulièrement d’être le meilleur ami de Jérôme. Inlassablement, les journalistes lui posaient la même question : « d’après vous, quel va être le choix de M.Menasis ? ». Paul n’hésitait pas dans sa réponse et rassurait tous les téléspectateurs en leur garantissant que Jérôme ne pouvait faire que le choix de la survie de l’humanité. Je me demande s’il le pense vraiment. Au fond, il a dû se dire aussi qu’il ferait très certainement partie des cent personnes que Jérôme épargnerait. Au fond, l'intervention de l'extraterrestre, du sosie de Tom Hanks m'a rassurée. Alors que j’avais perdu tout espoir, je sais maintenant que Jérôme est vivant. Je sais aussi que s’il fait le choix de sauver l’humanité, il devra le payer de sa vie. Quelle lourde tâche, il a le poids de tous les êtres humains sur les épaules. C’est un comble pour lui qui se plaignait souvent de douleurs aux lombaires. Je me demande bien ce qu’il peut faire à cet instant. J'espère au moins que ces extraterrestres ne te font pas de mal Jérôme. J'ai très mal dormi. J'ai faits des cauchemars toute la nuit. Je voyais un extraterrestre en train d'opérer Jérôme qui se trouvait allongé, inconscient sur une grande table transparente. L'extraterrestre était grand avec des membres extrêmement longs. Il avait trois doigts par main, mesurant chacun plus de vingt centimètres. Il était nu, son corps lisse était d’une couleur jaunâtre avec des grands yeux marron en forme d’étoile. Il avait une tête énorme, à croire qu’il devait disposer d’un cerveau extraordinaire. Il s’avança vers la table d’opération, son index pénétra lentement dans l’oreille gauche de Jérôme et ses yeux se fermèrent lentement comme s’il se concentrait pour explorer l’intérieur de Jérôme. Je fis tout à coup une intrusion dans leur bloc opératoire pour tenter de réveiller Jérôme mais en vain. Son visage avait, d'ailleurs, changé, il ressemblait maintenant à ces extraterrestres. C'est comme s'il avait subi une mutation. Fort heureusement je me suis réveillée à cet endroit du cauchemar.

La matinée est brumeuse. Il fait gris et froid. J’ai pris ma douche et me suis servie un café. Je n’arrête pas de penser à Jérôme ; j’ai beau savoir que mon rêve est stupide, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer qu’il lui arrive des malheurs. Il faut que je fasse quelque chose pour oublier un peu. Je n'ai pas envie d'allumer la télévision, je sais ce qu'ils doivent diffuser et j'en ai marre de leur reportage. Je crois que je vais sortir un peu. J'ai vu qu'au coin de la rue une jeune femme chantait pour aider le peuple à oublier cette histoire d'extraterrestre. Je vais aller l’écouter moi aussi, elle a une voix si douce et si pure. Quand je pense qu’il est possible que tout cela disparaisse, que tous ces gens autour de moi ne soient plus là, que ces enfants cessent de jouer, que cette femme ne soit plus là pour chanter, j’en ai la nausée. La vieille dame à ma droite souffle à son mari que le jeune homme ne pourra pas faire le mauvais choix. Elle veut parler bien évidemment de Jérôme. C’est en effet demain qu’il donnera sa décision. C’est demain que nous saurons s’il a fait le choix de l’égoïsme ou de la sauvegarde de l’humanité. Mon Jérôme, je sais que tu ne peux pas te tromper. La plupart des habitants de la ville de Pletoncity se sont déjà rendus au grand stade de football. Ils ne veulent pas rater le spectacle de demain. Qui sait, ce spectacle est peut-être le dernier ? Une scène a été installée là-bas, paraît-il, une immense scène avec des chanteurs de tous les pays qui seraient venus pour offrir un concert de dernière minute. Un concert qui va durer toute la nuit et se prolonger jusqu’à demain midi. Heure à laquelle les extraterrestres vont apporter Jérôme pour qu'il nous fasse part de sa décision. Je crois que je vais m’y rendre aussi. La proximité d’autant d’être humain me fera du bien. Je m'insère dans un groupe de personnes qui se déplace lentement en direction du stade. Notre groupe grossi à chaque intersection. C’est maintenant nous qui nous déversons dans un groupe encore plus grand à l’approche du stade. Celui-ci semble déjà plein à craquer. Il va falloir se frayer un chemin. J’espère être aux premières loges pour voir Jérôme de prêt. Il me manque tellement. S’il le faut, je rappellerais que je suis la petite amie de Jérôme, ce laissez-passer devrait me permettre d’obtenir les meilleures places. Nous y voilà enfin. Je parviens à attendre les premiers rangs. La scène est occupée par un duo de chanteurs anglais. Ils ont repris quelques morceaux des Beatles et de Simon And Garfunkel. Les heures passent, les groupes se succèdent, les gens se bousculent. L’heure approche et la scène se vide complètement alors que nos montres indiquent midi moins dix minutes. Un large rideau bleu se ferme très lentement sur la scène. Je crois que nous y sommes. Je suis nerveuse, mon cœur bat très fort alors qu'il ne reste qu'une poignée de secondes pour l'arrivée de Jérôme. Mon Jérôme.


Chapitre 4 - Le choix


J’ai un mal de tête abominable. Que s’est-il passé ? Ça y est, ça me revient. Le restaurant, Jenny, les toilettes, puis le noir complet. Où suis-je donc ? Mes mains ne sont pas liées, je n'arrive pourtant pas à les bouger. C’est pareil pour tout mon corps. En fait, je n'arrive pas à faire le moindre mouvement, ni même à écarter les paupières. Il règne un silence total. Je sens la fatigue à nouveau peser sur moi, je crois que je vais m’endormir. J’ai beau lutter rien n’y fait. Mon réveil est difficile. J'ai du mal à ouvrir les yeux, une forte lumière m'éblouit dès que je tente de le faire. Après quelques instants, je réussis enfin à lever les paupières. Je suis dans une petite pièce toute blanche. C’est un cube parfait d’environ trois mètres de côté. Il n'y a aucune ouverture visible, en fait, il n'y a rien du tout à part ce lit, qui lui-même est d'ailleurs partie intégrante du mur. Je fais le tour de la pièce en tâtant la surface des murs. Mais rien ne laisse présager un possible passage. Je me demande comment ils ont fait pour m’enfermer ici. D’ailleurs où puis-je bien être ? Vu l’aspect étrange de cet endroit, ainsi que la soudaineté de mon enlèvement, je ne vois qu’une seule explication possible : je suis le fameux élu, celui qui doit décider du destin de notre planète. J'ai du mal à y croire, c'est pourtant forcément la réponse. Je dois être à l’intérieur de l’OVNI. J’ai l’impression d’être enfermé en prison. Je suis exténué, je crois que je vais essayer de dormir un peu encore. Après tout, il n’y a rien d’autre à faire.

Après quelques heures de sommeil, une voix me réveille. C’est une sorte d’hologramme au milieu de la pièce. C'est l'homme qui était apparu dans la première allocution des extraterrestres. Lentement, il répète mon nom : « M.Menasis, M.Menasis, etc. ». Il doit attendre une réponse de ma part :

"Oui."

"Bonjour M. Jérôme Menasis."

"Bonjour."

Je n’arrive pas à y croire. Je suis en train de parler à un extraterrestre. Comment est-ce possible ?

"M.Menasis, vous pouvez m’appeler K. Je suis le porte-parole de notre espèce."

"Et quelle est votre espèce ?"

"Cela n’a que peu d’importance. Vous devez savoir que vous avez été sélectionné par nos calculateurs. Vous allez donc représenter tous les vôtres."

Il marque une pause, peut-être s’attend il à une réponse de ma part. Je n’ai rien à dire, ou bien trop de choses. Il reprend son discours:

"Votre tâche est en somme très simple : faire un choix. Un choix historique pour votre humanité. "

"J’ai du mal à vous suivre."

"Eh bien, notre rôle est de tester les espèces de l'univers. Ce test consiste à évaluer le degré de sagesse et de solidarité des habitants de chaque planète. Le résultat de ce test implique la survie ou bien la destruction des habitants de la planète. Lorsque notre conseil ne peut trancher, nous appliquons le Grand Test. Celui qui va faire intervenir un être de l’espèce en question ; vous en l’occurrence pour la Terre."

"J’imagine que le choix doit être particulièrement délicat."

"Le voici : vous allez choisir entre d'un côté votre survie ainsi que celle de cent personnes de votre choix, mais aux dépens du reste de l'humanité, et d'un autre la survie de tous, mais aux dépens de votre propre vie." Je reste dubitatif. Comment peuvent-ils me demander cela ? C’est impensable. Devant mon étonnement, il reprend:

"Mais n’ayez crainte M. Jérôme Menasis, vous allez avoir du temps pour réfléchir. Une semaine exactement. Maintenant, je vais vous laisser, réfléchissez bien et faites votre choix."

L'hologramme disparaît comme il était apparu. Je suis abasourdi par les paroles de l'extraterrestre. Que vais-je faire ? Comment puis-je choisir entre la mort et la vie ? Et d’abord qui suis-je pour décider de cela ? Soudainement, j’ai les membres lourds. C’est comme si je venais d’avaler un somnifère. Un somnifère particulièrement efficace d’ailleurs. J’ai l’impression que mes membres s’immobilisent, je vais me coucher sur le lit avant de ne plus pouvoir bouger du tout. J’ai désormais beaucoup de mal à tenir les yeux ouverts. Après tout c’est inutile de résister, je m’endors. Je reviens à moi tout doucement. Toujours avec un mal de tête atroce. J’ai l’impression d’être debout à présent. Mes poignets me font mal. J’ai toujours autant de mal à ouvrir les yeux. Je pense que je suis ligoté par mes poignets. C’est comme si mon corps pesait des tonnes. C’est calme ici, mais il y a comme des chuchotements en face de moi. Parfois un éternuement ou bien une personne qui tousse. Je fais un effort surhumain pour entrouvrir mon œil droit. Ma vue est trouble, j’aperçois néanmoins une sorte de rideau bleu en face de moi. Un rideau fermé. Le sol est en bois, un parquet visiblement. Sans aucun doute, c’est une scène. J’ai réussi tant bien que mal à ouvrir aussi mon œil gauche. Ma vue n’en a pas été améliorée pour autant. Mais que m’arrive-t-il ? Pourquoi suis-je ici ? Peut-être n’est-ce qu’un rêve. Je me suis endormi dans les toilettes du restaurant l’Italienne et je vais me réveiller d’un instant à l’autre. Voyons Jérôme, ne soit pas stupide. Tu sais encore différencier le rêve de la réalité. Tu es bien là, à souffrir le martyre. Un mal de tête, des poignets douloureux, une vue affaiblie ; voilà la réalité. Et comme si tout cela ne suffisait pas, j'ai une terrible envie de fumer une cigarette.

Lentement ma vue s’améliore. Je vois maintenant précisément le rideau et le parquet. Cela ne m’apporte rien de plus. Mes mains sont en effet attachées par de solides liens qui partent vers le haut de la scène. Je ne peux suffisamment lever la tête pour voir jusqu’où vont ces liens. J’ai l’impression de ne plus sentir l’extrémité de mes doigts; l’affluence de sang a dû être réduite par les liens qui se comportent comme des garrots. Par pitié, que cela cesse. Je crois que le jour de la décision est arrivé. Lentement le mécanisme d’ouverture du rideau se met en marche. Le large rideau bleu s'ouvre laissant apparaître des milliers, des millions de visages en face de moi. La lumière m’éblouit, mes yeux ne se sont pas encore accoutumés aux rayons du soleil. Des applaudissements et des acclamations retentissent lorsque le rideau s'écarte et laisse apparaître mon corps las et fatigué. Étrangement, une sensation de fierté m'envahit, pour la première fois de ma vie, j'ai l'impression d'être quelqu'un. Je sais au moins que je n'aurais pas vécu pour rien, il est même possible qu'une page me soit réservée dans les livres d'histoire. L'hologramme de l'extraterrestre apparaît devant moi, et le silence s'installe. Il prend la parole : « chers Terriens, voici M. Jérôme Menasis, il est ici pour décider de l'avenir de votre espèce. Sachez que quelle que soit sa décision, la sentence s’appliquera immédiatement après. Maintenant, M. Menasis, c'est à vous de vous exprimer, prenez ce microphone et faites nous part de votre choix s'il vous plaît. ». Il positionne le trépied devant moi et règle le microphone à ma hauteur. Il s’écarte vers la droite en me regardant. Ces extraterrestres sont tout de même très avancés technologiquement, ils arrivent à déplacer des objets avec des hologrammes. Tout le monde me regarde, la Terre entière est devant son poste de télévision. La première rangée est occupée principalement par des caméramans et des personnalités célèbres. C’est comme s’ils étaient à mes pieds. Cette pensée me fait sourire. Il serait temps que je prenne la parole.

« Bonjour à toutes et à tous. Je ne vais pas vous faire un long discourt. Vous savez tous pourquoi je suis ici, après tout. Avant de vous faire part de ma décision, je voudrais juste passer un message à ma bien-aimée Jenny, lui dire que je l’aime. » J’attends quelques instants pour poursuivre, la pensée de Jenny m’a un peu perturbé. « Maintenant concernant le choix… » Je marque à nouveau un temps d’arrêt. Je profite de l'instant présent « et bien en réalité il n'y a pas eu de choix, les dés étaient jetés d'avance. Comment pourrai-je être assez égoïste et inhumain pour comparer ma vie à celle de milliard de personnes ? » Quelques chuchotements se font entendre dans le public. Je poursuis mon discourt : « vous l’avez compris, j’ai choisi la sauvegarde de l’humanité. » Des acclamations et des applaudissements comme je n’en ai jamais entendu retentissent. La scène tremble de toute part. Certains scandent mon nom, d’autres s’embrassent, d’autres pleurent, des larmes de joie bien sûr ; en tout cas, tous semblent heureux. Des milliers de sonneries de téléphones mobiles se font entendre. J’ai du mal à croire que tout ce peuple est heureux grâce à moi, c’est pourtant bien le cas. J’imagine que Jenny doit être aussi ici, à scander mon nom. Ou bien à pleurer, car il est vrai que mes paroles signaient en même temps mon arrêt de mort. Mon regard se baisse, mon visage devient sévère. J’ai tout à coup conscience du fait que je vais devoir quitter ce monde. C’est dur, très dur, surtout après ce qui vient de se passer. Le silence s’installe lentement dans le public. Ils viennent de comprendre mon désarroi. Bientôt un silence total règne ici. Tous m’observent. Après quelques instants, l'hologramme extraterrestre réapparaît et s'approche de moi. Il se tourne vers le public et prononce quelques paroles : « cher terriens, M.Menasis a choisi et nous respecterons son choix. Maintenant que la sentence s’exécute. » Il disparaît à nouveau. Maintenant, nous y sommes, mon long voyage se termine. Je quitte donc ce monde à l'âge de trente-trois ans après une vie monotone et inutile. Je me surprends à peser le poids de mes pêchers, espérant probablement aller au paradis.


Chapitre 5 - La sentence


L’attente de la mort est longue. J'aimerais que l'on en finisse. Je ne peux plus supporter cela. Je ne peux plus supporter ce silence. Je ne peux plus supporter tous ces regards fixés sur moi. J’ai l’impression que chaque seconde dure une éternité. Mes poignets me font particulièrement mal. Deux hommes apparaissent à droite de la scène. Ils apportent une table sur la scène, qu’ils posent devant moi. Au milieu de la table se trouve une sphère noire. Les deux hommes repartent sans un mot. La sphère a un aspect étrange, c'est certainement un objet extraterrestre. Peut-être est-ce là mon bourreau ? La surface de cette sphère est magnifique, de plus près, on peut se rendre compte qu'elle n'est pas d'un noir uni mais plutôt d'une couleur sombre avec des gris par endroits, des bleu foncé et d'autres couleurs encore. C’est comme s’il y avait des tourbillons. Je suis fasciné devant cet objet alors que je vais probablement mourir dans les minutes à venir. Le grand écran du stade affiche, lui aussi, la sphère avec un gros plan. Les spectateurs semblent aussi admiratifs devant cette boule noire. J’ai un instant l’impression d’être un magicien avec son chapeau magique en train de divertir cette foule. J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose, la sphère change de couleur, elle s’éclaircit doucement. Le noir vire au gris, le gris vire au blanc. Les tourbillons s’accélèrent. Des éclairs commencent à jaillir de la boule, de petits éclairs de couleur bleue. Et, finalement après quelques secondes d'agitation, un immense éclair vient me frapper de plein fouet.

Deux hommes apparaissent, ils apportent une boule. Qu’est-ce que c’est que ça ? Ils déposent la table avec la boule entre Jérôme et nous. Je me demande de quoi il peut s’agir. Le grand écran nous montre la boule de plus près. C'est un objet étrange de couloir noir. C’est comme si cet objet était vivant, il y a du mouvement à l’intérieur. J’ai l'impression que la boule change de couleur. Elle devient de plus en plus claire, elle est presque blanche maintenant. C’est incroyable, il y a des éclairs qui jaillissent dans tous les sens. Mon pauvre Jérôme, j’ai l’impression que cette boule est là pour toi. C’est elle qui va se charger de t’emporter dans l’autre monde. La boule émet des éclairs et des sons stridents se font entendre. Les premières allées de spectateurs commencent à reculer de peur d’être atteint aussi par cet objet, ou plutôt cette arme. La boule devient toute blanche et soudain émet un éclair fulgurant qui vient heurter Jérôme. Le cri de douleur poussé par Jérôme a refroidi le stade entier. Il n’y a plus un bruit. La boule a retrouvé sa couleur sombre d’origine. Jérôme a la tête baissée, il est immobile. J’ai l’impression qu’il a été assommé. Je ne peux retenir mes larmes. Il vient de nous quitter. Non, il bouge légèrement, il n'est pas mort; Dieu merci. Il vit encore. Il remue lentement la tête, comme s’il souhaitait se remettre de ce choc. Certains spectateurs applaudissent et des cris de joie se font entendre. Je suis si heureuse de le voir vivant. Le stade scande son nom. L’écran géant du stade zoom à nouveau sur la boule; en effet celle-ci commence à nouveau à s’agiter. Des tourbillons apparaissent et accélèrent leur rotation. De petits éclairs font leur apparition autour de la boule. Le répit aura été de courte durée et il semblerait que les extraterrestres aient décidé d'aller jusqu'au bout. Des cris de protestation se font entendre. Tiens, un homme de la foule vient de monter sur la scène, il se dirige précipitamment vers la boule. Il est à quelques centimètres de l’objet, lorsque celui-ci lui administre aussi un éclair, d’une violence terrible. L’homme se retrouve propulsé à une dizaine de mètres au milieu de la première rangée. Il a été littéralement assommé par l’impact. La boule quant à elle continue son manège, elle est quasiment blanche. Elle émet un son aigu et strident très désagréable. L'éclair jaillit soudain et frappe Jérôme à la poitrine, le cri de douleur est encore une fois terrible. Cette fois-ci l’éclair perdure pendant plusieurs secondes. Les cris de Jérôme sont insupportables, il se débat dans tous les sens. Je ne peux plus voir ni entendre cela, je me détourne et bouche mes oreilles. Je pleure comme une enfant. Après plusieurs minutes, le silence s'est à nouveau installé dans le stade. Il n’y a plus un bruit. Je me relève et j’aperçois Jérôme immobile.

Cette fois-ci il n'y a plus de doute, après une telle charge, il ne peut avoir survécu. Il nous a quittés. Les yeux sont tournés vers la scène ou bien vers le grand écran qui zoom sur Jérôme. La boule est devenue complètement noire. C'est comme si elle avait consommé toute son énergie pour accomplir sa funeste besogne. Un homme monte sur la scène, il porte une blouse blanche et un stéthoscope. Il s’approche de Jérôme pour écouter son pouls et son cœur. Après quelques instants il se retourne vers le public et d'un geste, il nous signale que tout est terminé. Mon Jérôme est mort. Je ne peux pas le croire. Il nous a quittés. Il m’a quitté. Pourquoi a-t-il fallu en arriver là ? Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Le médecin appelle deux hommes qui arrivent avec une civière. Les deux hommes détachent les liens et allongent lentement avec beaucoup de précautions Jérôme sur la civière. Avant d’emporter le corps de Jérôme, les deux hommes le présentent aux spectateurs pour une dernière ovation. Ils attendent quelques instants et reprennent leur marche vers la sortie. C’est à ce moment qu’un événement étrange se passe. Des « particules » de Jérôme se détachent et s’envolent à la verticale. C’est incroyable, le corps se désagrège. Tous observent ce spectacle étrange et inattendu. Le médecin s’approche et essaye d’attraper une de ces particules. La particule lui file au travers de la main, comme un fantôme. Le corps de Jérôme disparaît ainsi complètement après plusieurs minutes. Les extraterrestres ont décidé de rien nous laisser de lui. C’est honteux, il méritait au moins des funérailles dignes de sa personne. Mon bien-aimé vient de me quitter à jamais. Il va me manquer terriblement. Que vais-je faire sans lui ?

Cela fait maintenant cinq jours que Jérôme nous a quittés. Les chaînes de télévision ont retransmis les événements du stade des dizaines de fois, sous tous les angles, avec différents commentaires. Mais dans tous les cas le film se termine de la même manière; avec la mort de Jérôme. Une statue a été érigée en son honneur devant la mairie, au centre de Pletoncity. Une école va aussi porter son nom. Dans beaucoup de villes du monde, des rues, des avenues, des monuments vont porter son nom. Les livres d'histoire sont modifiés pour qu'un chapitre soit dédié à Jérôme Menasis et à l'intrusion des extraterrestres. Un réalisateur m’a même contacté pour que je joue mon propre rôle dans un film qu’il compte faire sur Jérôme. Ce film retracera les événements depuis le jour de l'arrivée des extraterrestres jusqu'à la mort de Jérôme. J’ai refusé de participer. En fait, je n’ai plus goût à rien. Je me rends compte que je ne peux rien faire sans lui. Je ne suis rien sans lui. Les jours se succèdent; semblables les uns aux autres. Ma vie n’a plus vraiment de sens. Je me suis remis à lire pour oublier un peu Jérôme. Paul passe me voir aussi de temps en temps. La vie a repris son court. Pour beaucoup cet épisode n’est plus que de l’histoire ancienne. Les scientifiques tentent toujours d'expliquer les différents phénomènes, mais les avis se succèdent et se contredisent. Les extraterrestres étaient bien au-dessus de nous technologiquement parlant.


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