Hervé Attab
Métabolisme
éditions Dédicaces
Métabolisme
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Hervé Attab
Métabolisme
« Dans un monde de silence et de froid,
tout n’est qu’une question de minute,
et la mort vous emporte sous son grand manteau blanc. »
PROLOGUE
De tout temps, les chiens de toutes races confondues ont aidé les hommes dans des opérations de secours telles que des missions de recherche en décombres lors de catastrophes naturelles, ou pour apporter une assistance aux personnes malvoyantes.
Plus encore, des espèces ont été sélectionnées pour leurs capacités à travailler au sein des forces de police ou de gendarmerie.
Les fameux saint-bernard ont sauvé de multiples vies notamment grâce à leur courage, mais aussi par une ténacité sans pareil afin d’extirper des personnes ensevelies sous la neige ou disparues en pleine montagne.
Aujourd'hui, je vais vous raconter l'histoire des fameux chiens de traîneau de race, alaskan malamutes et huskies confondus.
Bien que ce récit soit une fiction, il relate bien souvent des histoires vécues dans de pareilles situations plus au moins délicates au sein de milieux hostiles.
Chapitre 1
Départ précipité
Je m'appelle Sam, les gens de mon quartier me nomment « Samdog », en référence à ma passion pour le comportement des chiens en milieu rural. Je vis à Manhattan, dans des quartiers mal famés. Dans mon immeuble délabré réside au rez-de-chaussée la concierge, Mme Lampion, chez qui les blattes cohabitent avec ses ustensiles de cuisine. À l'étage loge une famille de réfugiés mexicains puis, encore plus haut, quelques familles de réfugiés clandestins. Quel beau tableau...
Quoi de plus banal que de vivre avec des tas d'immondices en bas du palier ? Une odeur de rat crevé me soulève le cœur tous les matins, dès que je pars travailler dans mon agence de presse.
Je suis journaliste. J'aime ma profession bien qu'elle ne m'apporte pas de grosses rentrées d'argents, mais je m'en contente. J'écris des articles dans la rubrique nécrologique, mais je suis également chro-niqueur.
Mes interviews, je les vis au jour le jour. Accompagné de mon cameraman, je vais au plus près de l'information en me fondant dans la masse des bons et mauvais citoyens. Je suis célibataire, mon métier me prend énormément de temps.
Aujourd'hui, la météo est exécrable. J'apprends par l'un de mes confrères exerçant son activité sur la plateforme Météosat que l'arrivée prématurée du cyclone Maeva risque de faire des victimes et de multiples dégâts matériels sur son passage.
Ce jour-là, je m'empresse d'en avertir mon directeur d'agence qui trouve le sujet très intéressant, sujet qui ferait la une des journaux télévisés. Il ne dispose d'aucun journaliste disponible dans mon secteur car tous sont mobilisés pour des chroniques de meurtres en bandes organisées.
J'ai carte blanche de mon supérieur. Je bondis dans mon pick-up et aide mon ami Jess, le cameraman, à hisser le matériel cinématique à l'arrière de mon véhicule. À travers un ciel obscurci par des nuages gorgés d'eau, un vent violent soufflant par rafales chasse le pick-up en contrebas de l'autoroute. Voulant me rassurer, Jess me demande de mieux maîtriser la conduite de mon véhicule.
— Nous sommes à l'apogée d'un terrible évènement et tu t'amuses à jouer les James Bond ?
— Bien sûr que non, pauvre idiot ! Ne mets pas en doute ma conduite car aujourd'hui est un jour inoubliable empli de suspens et d'action.
Il ne faut pas que je trahisse mes émotions malgré un certain malaise lié aux autres événements. Mon compteur affiche 150 km/h sur une route heureusement dégagée. L'odeur du bitume s'évapore à mesure que nous avançons vers le cyclone. L'air se raréfie, un silence à peine absorbé par le piaillement de petits oiseaux s'est installé.
Je ralentis et rétrograde en troisième pour mieux percevoir ce qui se trame autour de nous…
Soudain, un sifflement strident parvient à nos oreilles. Jess se retourne et balbutie quelques mots suffisamment clairs pour que je puisse comprendre que la compagnie tant désirée arrivait par derrière.
Effrayé, j'ai peine à détailler la chose qui va finir par nous mixer dans une fraction de secondes. Des sentiments contradictoires me tourmentent. Une fois sûr que mon dispositif pour prendre la fuite est encore d'actualité, j’appuie comme un malade sur l'accélérateur.
— Maeva nous talonne de près ! me crie Jess.
— Commence à filmer cette belle demoiselle au nom si élogieux ! lui dis-je.
— Mince ! J'ai peine à zoomer sur cette saleté...
— De gros plans, ajuste-moi des gros plans de Maeva pour que je puisse l'afficher en format poster dans le bureau du chef !
— Tu ferais mieux de regarder la route qui est sacrément sinueuse.
J'essaye en vain de contrôler mes émotions face à cette situation périlleuse. Des maisons volent en éclats, emportant dans le sillage de Maeva les animaux des fermes avoisinantes. Vaches, chèvres, moutons, poules, chiens et chats, plus aucune vie ne résiste à l'attraction qu'elle exerce.
Je vois arriver des couples désorientés cherchant un abri de fortune dans de petites forteresses de contreplaqué et de carton. Sur l'autre versant d'une colline, une mère et ses deux filles sont emportées par les bourrasques puis sont écrasées sous des amas de tôles froissées. Croyant m'être débarrassé de ce maudit cyclone en empruntant un tunnel d'une centaine de mètres, je ralentis la cadence et attends patiemment que la suite de l'épisode soit moins risquée.
— Ouf ! Dans quel foutu bourbier on s’est mis ? me questionna Jess.
— Bon gré, mal gré, je pense que nous tenons le scoop du siècle, sans parler des retombées médiatiques qui feront l'effet d'une bombe atomique.
Un couple de huskies vient à notre encontre puis se couche sous le pick-up. Je coupe le moteur en évitant de les surprendre et je tente de les rassurer en leur donnant une poignée des biscuits que j'emporte souvent lors de mes pauses casse-croûte. Adossé contre le pare-choc, je les regarde sans insistance, mais je ne peux pas les laisser dans tel un état de terreur. Pétrifiés comme ils le sont, ils n'iront pas bien loin.
— Prépare une place pour nos nouveaux compagnons d’infortune !
— Certainement pas, Sam ! Tu es devenu dingue ?
— Oui ! Dingue d'aimer les chiens, si je peux m'exprimer ainsi.
— Ce sont des loups, mon vieux Sam ! Pas de vulgaires bâtards !
— Assez de bavardages, Jess ! Obéis à mes instructions et ne traite pas de bâtards des chiens que tu ne connais pas, entendu ?
— Ce que j'en dis, c'est que les problèmes arrivent sans même les avoir cherchés.
La femelle me suit et grimpe facilement à l'arrière du véhicule. Le mâle, plus méfiant, marque un temps d’arrêt, me regarde droit dans les yeux jusqu'à ce que je ne croise plus son regard. Après un certain laps de temps, il décide de rejoindre sa compagne tout en grognant après la caméra. Remettant le moteur en marche, je me dirige vers la sortie. Jess met une bâche sur le dos des chiens, histoire de les protéger des jets de branches où de projectiles. Il pose la caméra sur son épaule et filme les évènements catastrophiques dont nous sommes témoins.
Des toitures sont éventrées par des voitures, les jardins habituelle-ment si verts sont littéralement recouverts de nappes boueuses. Près d'un parc pour enfants, les manèges sont imbriqués les uns dans les autres.
Tout à coup, le mâle me mordille délicatement l'épaule de ses inci-sives. Je bifurque en direction d'un étroit sentier et stoppe mon véhicule. Les deux chiens sont descendus à toute vitesse et se dirigent tout droit vers un hangar isolé au milieu d’un corps de ferme. Je me précipite vers eux pour cerner le plus distinctement possible ce qui peut les amener se comporter de la sorte.
À l'intérieur de ce hangar se trouvent deux vieux tracteurs, des bottes de foin et du fertilisant. Enfin, rien d'extraordinaire pour quelqu'un qui vit de son labeur. Les huskies se font plus insistants à l'approche de leur découverte et hurlent à la mort à n'en plus finir.
Je distingue alors une vision d'horreur : empalées sur une grande herse servant à labourer les champs, les dépouilles d'un couple de personnes âgées semblant apparemment avoir été les maîtres de nos deux compagnons à quatre pattes. À leurs pieds reposent deux gamelles de viande avariée envahies par les asticots et sur lesquelles sont apposés les noms de Luna et Mika. Les couleurs différent également, l’une est rose et l’autre noirâtre, surement celle de Mika.
— Ces chiens ne portent pas de collier servant à les identifier ! s'exclama Jess.
— à défaut, ils sont peut-être tatoués, d'ailleurs on aurait dû vérifier cette chose-là beaucoup plus tôt ? questionna Sam.
— Allons jeter un coup d'œil vers le corps de ferme. Enfin… ce qu'il en reste !
— Tu crois réunir des preuves servant à les identifier dans ces décombres ? Tu veux rire, camarade !
— Sam, tu ne regardes jamais plus loin que le bout de ton nez. Le contraire pourrait nous faciliter la tâche !
Les deux comparses s'en vont quêter, sous des blocs de pierres et de chevrons de bois, une preuve matérielle utile à leur mission d'identi-fication.
— J'ai trouvé, Jess ! Précisément sous la toiture de chaume se trouvent réunies plusieurs photos de leurs maîtres, et nos huskies y sont également représentés. Sur l'un des clichés, on voit inscrit tout en bas le nom de Luna, qui devait bien avoir six mois si j'en juge sa taille au garrot. Et sur une autre est apposé le nom de Mika, identifiable grâce à l'espèce de grosse tache noire sur sa tête. D'ailleurs, maintenant que j'y pense, on dirait qu'il porte un masque.
Chapitre 2
Concertation
Après avoir déterminé l’identité de Mika et Luna, Jess et Sam ont pour lourde tâche de décider du sort des chiens. Qu'adviendrait-il d'eux par la suite ?
— Que fait-on maintenant ? Allons-nous les mettre dans un refuge, à la S.P.A. par exemple ? me questionna Jess avec amertume.
— J'ai pris ma décision. On va éviter un tel supplice pour ces huskies.
— Je redoute le pire venant de ta part ! lança Jess.
— Je les adopte tous les deux dans mon appartement cossu...
— Bonjour les odeurs ! Sentir des relents nauséabonds remontant de ta cage d'escalier en plus de ceux des chiens, cela fera un effet boule de neige !
— Au diable la putréfaction ! J'irai habiter dans un quartier aux odeurs moins putrides, ou je m'installerai dans une villa avec un petit carré de jardin. Un espace de verdure leur fera le plus grand bien.
Le cyclone Maeva a enfin disparu après avoir laissé un spectacle de désolation sur son passage. Jess et Sam rejoignent leurs habitations afin de se reposer suite à leur périlleux reportage. Sam sent son estomac se tordre comme si on l'avait battu. L'idée de partir à la rédaction en laissant ses chiens seuls lui donne la nausée. Aussi part-il avertir Mme Lampion, la concierge, de veiller au bien-être des huskies durant son absence, moyennant une compensation financière.
— Mika et Luna, soyez sages avec Mme Lampion, compris ?
Ils aboient en guise d'approbation puis vont sur la terrasse pour voir leur nouveau maître partir à son travail.
— Vous frappez avant d'entrer. Et ensuite, ayez l'obligeance de fermer cette porte ! cria le directeur d'agence de publication.
— Bien le bonjour, Griffin ! Toujours de mauvaise humeur, n'est-ce pas ?
— Te savoir dans les parages me met les nerfs en pelotes, Sam.
— Ouvre grand tes oreilles, car je tiens le scoop de l'année !
— Où se trouve Jess ? L'aurais-tu perdu en chemin ? Canaille...
— Peu importe où il se trouve, Griffin. Désormais, je possède la vidéo de la belle et douce Maeva. Rassuré, chef ?
— Arrête de disjoncter et visionnons ce film ensemble, veux-tu ?
— Sans problème, chef Griffin ! Projetons la scène sur votre splendide écran plasma...
Griffin, grinçant des dents, lutte contre de désagréables remontées gastriques qui lui contractent la gorge. Il griffonne à l'aide de son crayon des paragraphes entiers relatant ce qu'il pourrait améliorer pour rendre le reportage plus saisissant.
— C'est certain, ça en jette ! Le son me paraît un peu juste. Aussi je compte appliquer quelques effets sonores qui rendront le sujet plus prenant.
— Les commentaires sont entrecoupés, ce qui rend le dialogue crédible aux yeux des téléspectateurs.
— Bon sang ! Ta voix résonne, avec en option de petits échos. Arrangeons tout ce m… !
Le scoop, malgré quelques difficultés techniques, paraît satisfaire Griffin. L'évènement passera sur leur chaîne, la News BBC. L'opérateur machiniste attend l'accord final pour le diffuser le plus rapidement possible, avant que d'autres chaînes ne le transmettent avant eux et remportent ainsi le palmarès de l'édition.
— Tout ce montage me plaît beaucoup, Sam ! C'est Michel, l'ingé-nieur du son, qui arrange la bande-son. Ensuite, la transmission sera instantanée.
— Merci, patron ! Pendant un instant, j'ai eu chaud aux fesses en croyant que je serais mis sur la touche...
— Certes, d'autres reporters plus zélés que toi arrivent souvent à me convaincre de les placer sur d'autres évènements plus intéressants et mieux payés selon leur importance, mais je suis convaincu que ce tournage est l'un de tes meilleurs jusqu'ici. Qu'en penses-tu, mon vieux Sam ?
— Affirmatif, Griffin ! Je pensais à un truc et…
— Deux minutes, vieux ! Je dois répondre au téléphone.
Griffin, tout en se relaxant sur son bon vieux fauteuil en cuir, allume un havane en inhalant la fumée comme un aspirateur, puis en la rejetant sèchement sur la baie vitrée de son bureau, imitant à la perfection les anciennes locomotives à vapeur.
— Mince ! C'est un bouleversement climatique qui s'annonce ? répondit-il à son interlocuteur.
Les cendres de son cigare retombent sur ses notes partiellement griffonnées, traversant les restes d'un emballage de sandwich.
— Apparemment, l'appui d'un convoi en attelage est le plus plausible dans cas de figure, Bill ?
Bill, ancien salarié à la retraite d'une entreprise de robotique, occupait la majeure partie de son temps à informer son ami d'enfance, Griffin, sur les changements climatiques qu'il observait en parcourant la calotte glaciaire. Il avait posé ses valises en toute quiétude avec un matériel sophistiqué d'études en surface et en profondeur de la couche glaciaire. Son dernier soupir, disait-il, il le pousserait dans l'Arctique auprès de ses amis les manchots.
Équipé d’une liaison de communication par satellite, il n'avait aucun problème pour joindre ses collègues à l’autre bout du monde. Il passait la plupart de son temps à creuser des trous dans la glace pour y pêcher du poisson. Il s'était étroitement lié d'amitié avec des familles Inuits.
Seul dans la vie, sa passion de la nature était le fruit d'une collaboration étroite avec ses proches amis, également préoccupés par le réchauffement climatique. Cela les amenait à regrouper l'ensemble de ses études pour établir un plan d'action.
— Envoie-moi un de tes reporters le plus rapidement possible, Griffin ! demande Bill.
— J'ai en ce moment un scoop du tonnerre qui va nous propulser à la une de tous les journaux ! rétorqua Griffin. Il me reste sous la main le plus virulent de mes reporters et chroniqueurs, il se nomme Sam et il est dans mon service depuis vingt ans.
— Je le connais, ce type, il voulait à l'époque que je réalise la struc-ture métallique d'un hangar agricole pour l'un de ses vieux camarades du régiment d'infanterie.
— Bon, c'est super !
— C'est un brave gars, un peu débordé par son travail, mais je suis certain que c'est l'homme de la situation pour relater ce qui risque de se produire si les hautes autorités ne prennent pas les choses au sérieux.
Reprenant petit à petit son expression de chef préoccupé, à mesure que la discussion arrivait à son terme, Griffin raccrocha. D'une voix ferme, il ordonna à Sam de se préparer à suivre un long périple à travers l'empire des glaces.
— Je... enfin, point de précipitation, chef ! lâcha nerveusement Sam.
— Désolé, mon vieux. D'autres problèmes, disons… climatiques, se préparent plus au nord !
— J'ai également depuis peu deux animaux de compagnie. Qu'est-ce que j'en fais maintenant, chef ?
Griffin est soucieux et pensif. Cependant, prenant le problème très au sérieux, il lui demande quelle espèce d'animal domestique il avait recueillie dans son foyer.
— Ce sont des huskies, de braves et chaleureux compagnons. L'un se nomme Mika et l'autre Luna !
— Alléluia ! Pince-moi, je rêve !
— Sûrement pas chef, c'est véridique !
— Sais-tu que leurs ancêtres viennent des loups ?
— La situation telle qu'elle se présentait à mes yeux m'a obligé à éprouver de la compassion vis-à-vis de ces quadrupèdes.
Conjurant le mauvais sort, Griffin, au pied du mur, fait face à ce petit inconvénient. Désormais, cette situation assez incongrue semble justifier une cause pouvant l'amener à discerner plus amplement le problème des chiens qui, se dit-il, serviraient à tirer les traîneaux dans le Grand Nord.
Tout en ruminant, il établit rapidement un tracé à main levée sur son bloc-notes, esquissant le parcours qui lui semblait le plus propice à son reporter et son caméraman.
— Demain à l'aube, tu prends tes chiens, tes documents, et je m'occupe du matériel à charger dans notre avion personnel.
— Il me faut également les papiers des chiens, que je ne possède pas, ainsi que leurs carnets de vaccinations, observa Sam.
— C'est juste un détail ! Oublie les formalités car j'ai mes contacts à chaque frontière. Pour ce qui est de la vaccination, je t'envoie illico un vétérinaire à domicile.
— Mika et Luna sont peut-être porteurs de la rage ?
— Tu fais tout pour que j'annule ce départ… Mais là, tu te fourres le doigt dans l'œil, mon grand !
Chapitre 3
Préparatif
Animé d'une grande frénésie, Sam organise son départ en catastro-phe mais avec une certaine organisation. Il met dans ses sacs de randonnée le strict nécessaire de survie, à savoir : un GPS, un ordinateur portable servant à la rédaction de ses reportages, du cordage, une trousse médicale, deux couvertures de survie, une lampe-torche et une lampe frontale, des aliments déshydratés, une paire de jumelles à infrarouge.
Mika et Luna sentent que quelque chose de nouveau va se produire dans leur petite existence. Leur queue brasse l'air comme un énorme ventilateur. Appuyant leur doux museau sur la table basse de la salle à manger, ils observent leur maître s'agiter, semblable à un lion en cage, parcourant toutes les pièces de l'appartement en quête d'un objet indispensable à l'expédition.
— Les chiens ! Cessez d’être inutiles et ne me regardez pas d'un air empli de désespoir, enfin ! s'exclama Sam.
Le téléphone sonne bruyamment près de la lampe de chevet. Sam décroche le combiné nerveusement d'une main leste et a la surprise d'entendre sa mère qui se soucie de son bien-être.
— Mon fils, écoute-moi bien ! dit Mary, la mère de Sam. J'ai eu vent d'une rumeur concernant ton départ. Tu es mon seul et unique enfant, et je ne voudrais pas te voir disparaître pour une cause qui, hélas, est justifiable puisqu'elle offre à l'espèce humaine l'unique chance d'agir pour sa survie.
— Mère ! Je suis déjà parti en expédition pour des reportages que je qualifierais de périlleux. Ce reportage est nécessaire autant pour m’in-vestir dans une mission de sauvetage de notre espèce, mais également pour savoir si le métier que j'exerce peut me mener à découvrir d'autres facettes de ce que la vie nous offre de si précieux et valant la peine de s'y accrocher.
— Tu as adopté des loups capables du pire ?
— Pas du tout, mère ! Sache que ce sont des chiens de traîneau de la race des huskies, ils sont entraînés à ce genre de situation depuis les temps les plus reculés...
— Je respecte ton choix, cependant le rôle d'une mère est d'appor-ter le plus précieux des conseils à ses enfants, même s'ils sont contraires à ses pensées !
Sam interrompt la conversation avec sa mère en gardant l'espoir qu'elle puisse comprendre sa décision. Les bagages fin prêts, il part se reposer un petit moment en s'allongeant sur son canapé en cuir. Son repos est de courte durée : on sonne à sa porte trois coups retentissants. Il se lève tout courbaturé et ouvre sauvagement. Devant lui se tient son ami Jess, raide comme un piquet, le regardant d'un air ébahi.
— Entre, Jess ! Je sais dorénavant que tu ne peux tenir ta langue quand ma mère te supplie de l'informer de mes déplacements !
— Ce n'est pas ce que tu crois, mon ami ! Le chef m'a informé de notre départ dans l'urgence. Soucieux de ce qui pourrait éventuellement nous arriver, je n'ai pu m'empêcher d'en avertir ta maman adorée afin qu'elle ne se fasse pas trop de soucis quant à notre éloignement. Quoi de plus normal ?
— Bigre ! Quelle idée saugrenue...
La conversation un peu houleuse au départ semble se calmer, l’ambiance est plus décontractée. Le café encore brûlant repose sur la plaque chauffante de la cuisinière et dégage un parfum embaumant dans une bonne partie de l'appartement et jusqu'à la cage d'escalier. Tout en appréciant ce doux breuvage, Jess et Sam répertorient ensemble la liste des accessoires emportés dans leurs bagages, puis étudient les quelques cartes qu'ils possèdent de ce vaste continent, l'Alaska.
Le portable de Sam se met à sonner. Il prend l'appel et écoute ce que Griffin a à lui dire sur l'organisation de ce fameux reportage.
— Alors, fainéant ! Tu crois peut-être partir pour les Bahamas où les îles Fidji ?
— Certainement pas, chef ! Jess m'a rejoint avec le matériel au complet.
— La pause café est terminé pour vous deux, mes lascars. Il est grand temps de prendre la poudre d'escampette. J'ai mis à votre dispo-sition un taxi qui, à l'heure actuelle, vous attend devant l'immeuble.
— Nous descendons, Griffin ! Le temps de museler les chiens et de mettre en place leurs harnais et on y va. J'espère que vous avez prévenu le chauffeur de la présence des huskies dans son véhicule ?
— Tout à fait, Sam ! Le simple fait de doubler la commission pour votre trajet l'a encouragé à accepter mon offre.
— Merci d'avoir réglé ce problème de transport, chef. Nous filons comme l'éclair !
Ayant entendu des bruits de pas dans les escaliers, madame Lampion sort sur le pas de sa porte pour les intercepter.
— Alors, bande de mécréants ! On ose fuir sans dire au revoir à la belle concierge, hein !
— Justement ! réplique Sam, je disais à Jess qu'il ne fallait pas partir comme des voleurs sans vous avoir consultée au préalable afin de vous laisser le double des clés de l'appartement.
— Très bien, je prends le double des clés, mais venez m'embrasser et laissez-moi votre adresse, que je puisse avoir de vos nouvelles de temps à autre.
Après une longue étreinte, nos deux comparses et leurs compa-gnons à quatre pattes se ruent à l'intérieur du taxi qui part en trombe les déposer à l'aéroport le plus proche de leur domicile.
— Tout doux ! Tout doux, les chiens ! ordonne Sam.
Mika et Luna tirent sur leur laisse, semblant très nerveux à l'écoute des réacteurs rugissant sur le tarmac de l'aéroport. Un avant-poste de contrôle avant l'embarquement inquiète Jess, car il a omis de mettre en lieu sûr quelques sachets de sucre en poudre qui pourraient aisément passer pour de l'héroïne aux yeux des douaniers. Jess aime beaucoup le sucre, que ce soit dans le café ou lors d’un effort physique intense, et il en consomme régulièrement. La chance est de son côté, les douaniers ont d'autres préoccupations et s'intéressent de près à la gent féminine, ce qui leur laisse le champ libre.
À bord du jet affrété spécialement pour l'occasion, les bagages sont placés soigneusement dans les soutes. Les huskies sont introduits dans un compartiment situé au fond de l'avion et placés dans de spacieuses cages métalliques aux barreaux solidement ancrés.
Le pilote signale à la tour de contrôle que son jet est prêt à décoller.
— Tour de contrôle à SJ117, veuillez vous diriger vers la piste 4 !
— SJ117, Roger ! Piste 4 en phase pour décollage !
Sur les écrans de contrôle, les opérateurs de la tour vérifient que le couloir est bien dégagé pour confirmer le décollage.
— Tour de contrôle à SJ117, décollage immédiat demandé !
— Roger !
Le jet décolle à la vitesse d'une fusée. Le pilote observe l'assiette de navigation et maîtrise d'une main de maître le manche, puis il manipule les touches permettant la fermeture de la trappe du train avant. Une hôtesse est présente à l'intérieur du cockpit. Elle sert également de copilote, en somme, c'est surtout une femme parfaitement affranchie de tout danger. Son attitude très professionnelle ne laisse planer aucun doute sur ses bonnes intentions. Féline et féminine à souhait, sa démarche laisse Sam et Jess dans un état second.
— Puis-je vous servir un apéritif, messieurs ?
— Pourquoi pas, Mademoiselle ! répond Jess.
Sam est plutôt du genre réservé, mais non sans répartie.
— Je ne bois pas d'alcool, ma chère, ce qui me permet de garder toute ma lucidité.
— À votre convenance, Monsieur Sam !
— Point de Monsieur entre nous, mademoiselle...
Le bar roulant chemine entre les accoudoirs des sièges à chaque trou d'air que le jet traverse.
— Veillez à bien attacher vos ceintures, messieurs. Nous traversons quelques perturbations qui peuvent s'avérer dangereuses! lâche l'hôtesse.
— Vous pareillement, mademoiselle... fait observer Sam.
— Je m'appelle Isabelle, pour vous servir !
Après trois bonnes heures de vol, le jet s'engouffre dans d'énormes nuages chargés d'eau, le ciel obscurci est parsemé d'éclairs enveloppant l'atmosphère d'une charge électrique. L'équipage doit faire face à un exercice périlleux.
L'appareil est entouré d'électricité statique, laquelle s'insinue à travers les systèmes électroniques embarqués.
— Ne vous angoissez pas, Isabelle ! la rassure Jess. Le pilote maîtrise la situation...
— Je le sais ! répond-elle.
Plusieurs éclairs frappent le fuselage sans causer le moindre dégât, quand soudain...
— Accrochez-vous à ce que vous pouvez ! crie le pilote.
— C'est génial ! Encore des problèmes qui s'accumulent. Je sens que ce petit voyage va mal se terminer !
— Avez-vous fini de vous apitoyer sur votre sort, Jess ! Vous me faîtes l'effet d'un sacré Don Juan dans un corps de femmelette ! s'insurge Isabelle.
Au même moment, un éclair frappe l'un des réacteurs qui se met à brûler en projetant des gerbes d'étincelles sur les hublots, provoquant ainsi des retours de flammes sur la partie supérieure de l'aile. L'angoisse est à son comble parmi l'équipage.
— Tour de contrôle à SJ117, coordonnées 15.6, altitude 1000.40. Appareil en feu, je répète, appareil en feu ! Demande autorisation d'atterrir secteur 17 en approche de l'Alaska ! crie le pilote.
— Négatif, SJ117 ! répond la tour de contrôle. Secteur 17 encom-bré suite à des atterrissages forcés. Vous n'êtes plus très loin du point d'approche, dirigez-vous vers les coordonnées 32.07, équipe de secours en attente avec appui médical prévenus de votre arrivée.
Le pilote redresse le jet en bifurquant vers la nouvelle direction. La manœuvre ainsi effectuée plonge l'appareil dans une pénombre totale. Désormais, la chance est de leur côté. Une piste éclairée par des rangées de torches a été soigneusement installée sur les abords d'une calotte glaciaire, non loin du continent des glaces.
Une équipe constituée de chercheurs et de sous-officiers de la marine nationale naviguant entre deux eaux a établi ses bases sur d'immenses icebergs accolés entre eux. L'appel intercepté par l'un des sous-officiers a permis de dresser en toute hâte une piste praticable pour un atterrissage forcé.
Le train sorti, le jet s'approche de la piste en étant mal aligné et bifurquant en direction de la base militaire. Ce qui reste de la piste éclairée ressemble à un immense brasier parcouru de fumée noirâtre, empêchant toute visibilité à mille lieues à la ronde.
— Rien ni personne ne pourra échapper à ce terrible drame qui va se dérouler sous nos yeux ébahis ! gémit Jess.
— Assommez votre ami, qu'on ne l'entende plus se plaindre, bon sang ! cria Isabelle d'une voix railleuse.
— Je te préviens, Jess, encore un mot et ce qui me restera de force, je le passerai à te faire avaler ta caméra, entendu ?
— J'ai compris, Sam ! Quand je vois cette Isabelle et tous ses reproches, j'ai en...
Trop tard pour l'ami Jess, une parole de plus contre la lady Isabelle aurait été la goutte d'eau qui aurait tôt fait de faire déborder le vase. Une mesure adéquate est prise dans l'urgence. Isabelle s'empare de sa trousse médicale et prend rapidement une seringue afin de lui administrer un calmant. En bonne hôtesse de l'air qu'elle est, ses capacités à faire des injections en une fraction de secondes font des merveilles.
— Désormais, on a la paix ! annonce-t-elle.
Le fuselage bascule légèrement en avant, puis l'une des ailes commence à prendre feu. Le jet, dans sa course folle, entraîne les drapeaux militaires plantés dans la glace. La tête sur les genoux, les deux membres d'équipage prient avec ferveur. Le pilote garde les yeux bien ouverts et effectue une manœuvre délicate en positionnant l'avion dans un écart de 180 degrés, afin de le placer au fin fond d'un filet de retenue dressé dans l'urgence par les troupes au sol.
— Mince ! J'ai failli à ma mission... s'insurge le pilote.
Un filet de sueur perle sur son front, des gouttes tombent sur le palonnier.