Excerpt for Juste un Détour by Romain Combes, available in its entirety at Smashwords

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JUSTE UN DETOUR

Romain Combes


Smashwords Edition

Copyright © 2011 Romain Combes



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Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.


Photo de couverture par Jul89 : http://www.flickr.com/photos/lorpic89/




Ce voyage était de plus en plus déprimant. Le voyageur ne comptait plus les heures, et encore moins la distance parcourue. Ses dernières découvertes n'avaient pas été concluantes, et l'espoir qui le motivait quand il avait accepté cette tâche était en train de le quitter. Il secoua la tête et regarda en l'air. Il contempla la nuit mais n'y trouva pas le même réconfort que d'habitude. Les étoiles semblaient avoir perdu de leur éclat.

Il en venait parfois à espérer une panne, ce qui lui fournirait l'excuse nécessaire pour rentrer voir ses proches. Mais son véhicule était bien trop récent, et ne montrait aucun signe de faiblesse. Il tendit la main vers l'appareil radio chromé qui occupait le centre du tableau de bord, pressa deux touches du bout des doigts, et tourna le bouton en métal crènelé qui se trouvait le plus à gauche. Des sons distordus s'élevèrent et l'écran de l'appareil baigna la cabine d'une lueur rouge vif. Le conducteur tourna le bouton jusqu'à ce que ces bruits insupportables se dissipent. Il apprécia le silence qui s'ensuivit, et chercha une nouvelle fréquence. Un crachotement saturé s'éleva des haut-parleurs, suivi par une voix familière.

Elle appartenait à l'un de ses compagnons, et le voyageur sourit en l'entendant. Son sourire s'estompa presque aussitôt : les paroles captées étaient d'un pessimisme achevé. Elles formulaient de manière simple et claire des doutes que le voyageur n'était visiblement pas le seul à éprouver. Elles incarnaient parfaitement leur découragement à tous. Ils allaient d'échec en échec et se demandaient si ce qu'ils faisaient avait vraiment un quelconque intérêt.

Le voyageur estima qu'il en avait assez entendu. Il tourna au maximum le bouton de recherche de fréquence vers la gauche afin de couper court à ces propos qui lui sapaient le moral. Une friture crachotante s'éleva alors et le voyageur éloigna immédiatement sa main de l'appareil.

Ce bruit était anormal.

Il y avait peut-être quelque chose à creuser, se dit-il. Il manipula le bouton avec une extrême lenteur, et la friture laissa progressivement la place à une mélodie intrigante. Le voyageur ouvrit la bouche et laissa échapper un juron.

Il avait trouvé un signal qui correspondait en tous points à l'objet de sa quête. Il aurait dû s'en réjouir, mais, pour la première fois depuis qu'il s'était engagé dans ces recherches sans fin, il n'en était rien. Il savait qu'il devait remonter jusqu'à la source de ce son si particulier — c'était la règle — mais ne parvenait pas à en éprouver l'envie. Il n'avait encore jamais entendu musique aussi gracieuse, mais craignait trop d'être de nouveau déçu.

La mélodie s'arrêta subitement, remplacée par une nouvelle voix, aussi familière que la première. L'écran du récepteur radio changea de teinte, ce qui indiquait que toutes les communications des explorateurs avaient été remplacées par une intervention prioritaire. L'habitacle baignait à présent dans une lumière d'un jaune chaud qui changea agréablement le voyageur des tons rouge vif qui lui agressaient les yeux.

La voix qui emplit la cabine était reconnaissable entre mille. C'était celle de leur Meneur, qui leur rappela à quel point leur mission était importante et leur dit de ne surtout pas perdre espoir. Il expliqua qu'il était chaque jour confronté aux mêmes cruelles désillusions. Mais il avait, disait-il, repéré un signal qui lui semblait plus que prometteur. Il conclut son intervention sur de chaleureux encouragements et sa voix s'éteignit, aussitôt remplacée par la fascinante musique.

Le voyageur n'était pas particulièrement convaincu par les paroles qu'il venait d'entendre, mais il avait le sentiment de les avoir entendues au meilleur moment possible. Peut-être s'agissait-il d'un signe ? Qui sait... Il écouta avec délectation la mélodie à laquelle il avait failli renoncer, et activa un complexe compas incrusté dans le tableau de bord brun clair. L'outil s'affola quelques instants avant de se stabiliser et d'indiquer une direction avec précision.

L'Ouest.

L'explorateur hocha imperceptiblement la tête et tourna à gauche.


***


L'accélérateur pressé au maximum, il fonçait. Il ne voulait pas risquer de perdre cette luxuriante musique. Les yeux rivés sur sa route, il ne prêtait aucune attention au paysage qui défilait derrière les vitres en de larges bandes colorées. D'abord sombres et quasiment unis, les rubans flous qui se succédaient à toute allure derrière les fenêtres devinrent de plus en plus colorés et fins. Sur le tableau de bord, le compas s'affola de nouveau, indiquant au conducteur que son objectif était proche. Le voyageur ralentit, et la vitesse à laquelle il passa à cinq à l'heure l'aurait sans doute surpris s'il n'était pas autant accoutumé à son bolide dernier cri.

Il repéra d'épais bosquets et se gara derrière la végétation aux tons automnaux. Il quitta son véhicule et s'engagea sur la petite route de terre sombre qui longeait les plantes.

Évitant trous et flaques boueuses, il progressait avec prudence. Il regarda l'horizon. Il n'entendait plus la musique depuis qu'il avait coupé la radio et quitté son bolide, mais l'osselet cuivré qu'il serrait dans sa main émettait des vibrations dont l'intensité augmentait en fonction de la proximité de l'objectif. Les vibrations étaient de plus en plus puissantes; l'explorateur savait qu'il était près du but.

Entendant le vrombissement d'un moteur, il se retourna. Une vive lueur blanche l'éclaira et l'éblouit à mesure qu'elle se rapprochait. Il tendit la main devant son visage pour se protéger de la lumière aveuglante, et hésita à fuir. Une hésitation trop longue : un homme corpulent s'extirpait déjà de la voiture aux pleins phares. Il était vêtu de bleu sombre et fit un pas en avant.

« Bougez pas », dit-il en se rapprochant.

Le policier arriva au niveau du voyageur, et ce dernier contempla le visage gras et suant qui masquait maintenant les lumières crues et puissantes des phares.

« Papiers d'identité », fit-il en tendant mollement la main, paume vers le ciel.

Le voyageur ne réagit pas et continua sa contemplation. Troublé, le policier se racla la gorge, et réitéra sa demande. Il ne récolta qu'un lourd silence rendu d'autant plus pesant par le regard fixe que portait sur lui l'explorateur.

Le flic tiqua. Quelque chose l'intriguait dans ce regard. Le perturbait. À tel point qu'il détourna les yeux et préféra concentrer son attention sur la grande taille de l'inconnu. Le regard fuyant, il n'en tâcha pas moins de se donner une contenance. Le mépris fonctionnait plutôt pas mal d'habitude, se dit-il.

Il y alla franchement.

— Bon Dieu de merde, t'es le plus grand fils de pute que j'ai vu de ma vie. Et crois-moi, des fils de pute, j'en ai vu un paquet.

Ce gros type qui l'insultait fit très mauvaise impression au voyageur. C'était donc pour ça qu'il était venu se perdre dans ce coin perdu ? Incroyable.

Le policier n'apprécia pas vraiment le peu de réaction que ses injures suscitèrent. Il posa la main sur l'étui en cuir qu'il portait à sa ceinture. Le voyageur ne broncha pas, et n'eut pas l'occasion de savoir jusqu'où le flic adipeux aurait bien pu aller. Un fracas musical s'élevait derrière la voiture de police arrêtée dont le moteur tournait au ralenti. Son doux ronronnement mécanique s'éclipsa, remplacé par la musique hurlante qui se rapprochait, provenant des basses sur-vibrantes situées à l'arrière d'une voiture dont seule la sono avait dû coûter cher.

Furibard, le flic se retourna en direction du véhicule assourdissant et cria quelque chose d'inaudible à l'attention des occupants de la voiture : un jeune couple aux coiffures anarchiques et aux bras noircis de dessins tribaux.

Le voyageur observa un instant le policier s'exciter et sentit l'osselet métallique vibrer doucement au creux de sa paume. Les jeunes lancèrent de grands sourires ironiques au policier, et la fille aperçut l'explorateur. Elle le montra du doigt à son compagnon d'encre et de décibels. Ses paroles étaient couvertes par la musique tonitruante, mais le voyageur parvint à lire sur les lèvres de la jeune femme. Ça donnait quelque chose du genre « hé, regarde un peu... Qu'est-ce qu'il a aux jambes, ce mec ? ». Quoi que ça puisse bien vouloir dire, l'explorateur décida de s'en moquer. Du moins, autant que possible.

Il soupira et regretta encore une fois d'avoir fait ce déplacement. Mais il était là, alors autant continuer. Les jeunes rirent et le jeune homme fit rugir son moteur devant les injonctions du policier de descendre de leur « putain de bagnole ».

Un dernier vrombissement, et la voiture démarra en projetant derrière elle un nuage de terre pulvérisée.

Le policier jura et se retourna vers l'explorateur.

— Bordel de merde !

Le voyageur n'était plus là.


***


Les larges feuilles des plants de maïs fouettaient l'explorateur, mais il n'y portait aucune attention. Il avait les yeux rivés sur l'osselet qui s'excitait et dansait au creux de sa main. La gigue de l'objet devint folle, et le voyageur leva les yeux.

À tout juste cent mètres devant lui se dressait une grange imposante dont la silhouette se découpait sur la lune à la manière d'une ombre chinoise. Le voyageur sourit légèrement et se dirigea vers le bâtiment. Il entendit une voiture approcher, et se baissa avant que les faisceaux lumineux des phares d'un 4x4 ne balaient entièrement la zone où il se trouvait. La Jeep passa à vive allure non loin de la cachette du voyageur et se gara devant les lourdes portes coulissantes de la grange rouge sombre.


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