Gérard Porcher
Crimes en eau trouble à Lisses
Éditions Dédicaces
Crimes en eau trouble à Lisses
© Copyright - tous droits réservés à Gérard Porcher
Toute reproduction, distribution et vente interdites
sans autorisation de l’auteur et de l’éditeur.
Couverture :
© Feng Hui, Chengdu (Chine)
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Un exemplaire de cet ouvrage a été remis
à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte
Du même auteur :
- Les outils pour bien appliquer l’hygiène en restauration, TheBookEdition 2008
- Les poèmes d’une jeune fille disparue (1905), Edilivre 2010
- Une inconnue plane sur le crime, Éditions Dédicaces 2009
- Nuit torride à Kéresquant, Éditions Dédicaces 2010
- Les petites enquêtes de Tanguy Pétillon, Éditions Dédicaces 2011
Éditions Dédicaces inc
6285, rue De Jumonville
Montréal (Québec) H1M 1R7
Canada
Téléphone : + 1 (514) 375-1042
www.dedicaces.ca | www.dedicaces.info
Courriel : info@dedicaces.ca
Gérard Porcher
Crimes en eau trouble à Lisses
Remerciements à Audrey, ma belle-fille,
Et à la maman de Samuel
Pour l’aide apportée
À la réalisation de ce livre.
Une ville plaisante à vivre.
1
Il faisait noir autour du petit point d’eau, près de l’espace Léonard de Vinci. Un léger vent remuait les roseaux, où se cachaient quelques palmipèdes. Les tiges qui se profilaient vers l’horizon, formaient des ombres mouvementées. La lune joyeuse, dans un ciel chargé de nuages, lançait par moment ses reflets sur l’eau calme. Quelques grenouilles croassaient dans ce calme olympien. Le chantier de construction pavillonnaire était plongé dans une noirceur d’encre, les travailleurs étaient rentrés chez eux après une bonne journée de labeur.
Près de l’hôtel, une voiture se gara, se cachant parmi les quelques arbres. Deux individus en sortirent et se dirigèrent vers le petit étang. A leur démarche, on devinait que leur rendez-vous, n’était pas une promenade d’amoureux. Leurs pas étaient un peu pressants. Par moment, l’un des individus qui avait l’allure d’une femme, se retournait. Elle ne semblait pas tranquille.
La torpeur de cette nuit de pleine lune est souvent synonyme de violence. D’après les anciens, il ne faut pas mettre du linge blanc à sécher ces nuits-là, sinon il jaunit. Et les criminologues, signalent beaucoup plus de crimes, dans ces nuits blanches par cette pleine lune catastrophique. Lisses échapperait-elle à ces présages d’un autre temps ? Pas sûr.
Les deux ombres avançaient tranquillement le long de l’eau endormie, faisant par endroit s’envoler quelques canards. Puis dans un arrondi de l’étang, ils s’arrêtèrent et attendirent. Dix minutes d’attente et deux individus, portant des cagoules, se joignirent à eux. Un moment de conciliabule et les deux compères encagoulés s’éclipsèrent dans la nuit noire, laissant de grandes ombres allongées derrière eux.
Un peu plus haut, sur la petite butte surplombant le petit étang, se trouvait assise une jeune fille qui regardait sereinement le site. Elle contemplait la beauté du coin. De sa hauteur, elle voyait le terrain de foot, à l’arrière une étendue de champs agricoles et sur la droite une entreprise de laboratoire aux vitres bleutées. Puis le bois de la Tombe qui arrivait sur le parc d’activités et l’hôtel de Léonard de Vinci. En admirant ce joli site, elle se rappela que son papy lui avait dit, à l’époque où il était maire adjoint, qu’il voulait faire de ce coin un parcours de santé, avec des sentiers de promenades fami-liaux et des secteurs de pique-nique. Enfin un vaste projet pour la population Lissoise.
Julie était là à attendre son rendez-vous, elle se disait que c’était peine perdue et qu’il ne viendrait plus. Elle avait trouvé ce jeune homme sur internet. Sur la photo il était mignon, il habitait Evry. Il était plus âgé qu’elle mais quelle importance. « Je suis mineure et lui majeur, et alors, du moment que je me trouve bien avec lui. Et c’est moi qui décide de ma vie. » S’était-elle dit.
Julie avait du caractère, elle fréquentait le cercle des gothiques, simplement, sans aller trop loin, elle le faisait plus pour embêter sa mère que par conviction. Pour son rendez-vous, elle s’était habillée d’une chemisette et d’un pantalon noir. Elle avait mis du noir aux yeux et sur ses lèvres. Elle avait mis des mitaines et elle avait enfilé un blouson épais, noir aussi, pour supporter la froideur de la nuit.
L’attente était pesante dans cette nuit d’encre, éclairée par moment par une belle pleine lune. Quand le vent, poussant quelques nuages, laissait apparaître cette clarté éblouissante, les formes auprès de l’étang prenaient des contours imprécis et disproportionnés, disparaissant dans la nuit.
Le manège des ombres humaines au bord de l’étang l’intriguait. Quatre individus qui par moment étaient éclairés par la lune. Julie devina facilement deux jeunes hommes, d’une trentaine d’années, portant des cagoules, puis elle sembla voir un couple, un homme et une femme. Les ombres, sous l’effet de la lune et des nuages, prenaient des formes incongrues. Julie croyait voir un spectacle de sa hauteur, elle se leva et sa curiosité l’emportant, elle descendit lentement de la butte, elle entrevit les deux jeunes partir et disparaître dans la nuit.
Elle arriva auprès de l’eau sans bruit, se cachant derrière les roseaux. Elle essayait d’écouter ce que disait le couple, mais elle n’était pas assez près. Julie s’approcha un peu plus. Mais las, en avançant d’un pas, elle réveilla un couple de canard qui, sous la peur, partirent à tire d’aile, rasant l’eau. Le claquement de leurs ailes, prit des allures disproportionnées, faisant un bruit du tonnerre autour de l’étang. Le bruit explosa dans l’air. Le couple en alerte aperçut Julie, qui, par la clarté lunaire et son déguisement gothique, ressemblait à un fantôme. Le moment de surprise passé, le couple avança vers Julie, qui paralysée par la peur, n’eut aucune réaction. La femme la ceintura fortement et la fit tomber au sol. L’homme se mit sur elle pour la bloquer sur l’herbe humide.
Julie sentait le froid la pénétrer dans le dos, sa chemisette était trempée. Elle commença à se débattre, mais impossible elle était coincée par l’homme. Pas un mot ne sortait de la bouche du couple. D’un seul coup, la femme lui passa une corde autour du cou. L’air commençant à lui manquer, Julie se débattit un peu plus fort. Elle voulut crier, mais la femme avait posé sa main sur sa bouche et aucun son ne sortit.
Dans la nuit, une voix retentit, doucement, calmement. L’homme enfin ouvrit la bouche. C’était comme un sifflement dans la nuit tellement il parla faiblement.
Non attends avant de serrer, fais-lui une piqûre. Comme cela elle ne souffrira pas et par la même occasion cela fera croire à une overdose.
La femme opina de la tête, prit son sac et sortit une seringue toute prête de son liquide mortel, auparavant elle avait mis ses gants d’infirmière. Elle approcha l’aiguille du bras de Julie qui se débattit de plus belle, elle gesticulait de tous les côtés mais que pouvait-elle faire avec ses quatorze ans face à un homme pesant quatre vingt kilos. Elle sentit l’aiguille piquer son avant bras, elle regarda intensément ses deux tortionnaires comme si elle voulait encore les provoquer. Son regard fit vaciller celui de l’homme, qui piteusement baissa les yeux. Elle sentit la drogue faire insidieusement son effet. Elle se sentit guillerette, semblant voler parmi les nuages, elle était soudain heureuse, les branches du saule pleureur, ressemblaient à des larmes tombant sur elle. Elle crut voir un ange dans un halo de lumière. Elle eut un sourire et soudain le trou noir.
La vie s’en était allée de ce jeune corps.
La cruauté de ce couple lui avait été fatale.
La femme serra un peu plus fort la cordelette, puis sentant le corps devenir flasque, elle prit son pouls. Julie était partie dans l’autre monde, là d’où l’on ne revient pas. La femme ramassa la cordelette dans son sac, prit la seringue, la mit dans la main de Julie et serra très fort.
Bon que faisons-nous maintenant ? demanda l’homme.
La femme était debout, elle ne répondit pas à l’homme, elle réfléchissait. Que faire du corps ? En regardant au loin le chantier, elle eut une idée.
Viens, on va la transporter là-bas dans le chantier. En la trouvant, ils vont penser qu’elle est venue se shooter en se cachant parmi les remblais de terre.
L’homme souleva la frêle jeune fille et la porta sur son épaule comme un fétu de paille, la jeune fille eut un léger râle, de surprise il fit un bond et faillit la lâcher. Mais non elle ne s’était pas réveillée. Rassuré, à grande enjambée, il se rendit sur le chantier, la traversée de la route fut rapide, aucune voiture ne passant à cette heure-là.
Avant de partir, l’homme s’agenouilla et se mit à dessiner un sigle sur le front de Julie. Le froid et la petite pluie qui se mit à tomber soudainement, le fit trembler, il s’appliqua à bien terminer son œuvre. Il se releva content de lui. Il s’assura que la seringue était bien en place dans la main de Julie. Et tous deux partirent vers leur véhicule.
2
On était au mois de mars, pluvieux comme à l’habitude, le ciel gris sale où le soleil ne pouvait passer un rayon. Les nuages noirs ne présageaient rien de bon, une pluie torrentielle ne devrait pas tarder à tomber. Edgard, étudiant, faisait partie d’une association de recherche archéologique de la région. Son président, un matin l’avait appelé pour intervenir sur un chantier de construction d’une zone pavillonnaire, pendant ses vacances.
C’était un mardi matin, vers 10 heures, les vacances com-mençaient. Edgard ne savait pas quoi faire, aller se promener à vélo, le temps n’était pas terrible, travailler sur son devoir, il n’avait pas envie, bref il était indécis, il était un peu comme le temps, mi figue, mi raisin, quand le téléphone sonna :
Allo, Edgard ? C’est moi, Michel, tu vas bien ?
Oui, c’est moi. Que se passe t-il, Michel ?
J’ai un chantier en vue, dit Michel, es-tu disponible pour m’accompagner, on doit faire des fouilles sur un chantier de lotisse-ment ?
Où ça ? c’est loin d’Evry ?
Il lui posa cette question, car habitant Evry, et bien que les transports soient efficaces dans la région, il ne souhaitait pas passer son temps dans les transports en commun.
Non, lui dit-il, c’est près de chez toi, à Lisses.
Bon d’accord, lui répondit Edgard, quand et à quelle heure ?
Eh bien, disons Lundi à huit heures trente, je viens te chercher à la gare d’Evry-Courcouronnes. Ca te va ? lui demanda Michel.
Ok, j’y serai, répondit Edgard. Comme d’habitude, à la sortie côté Mairie.
Edgar se sentait heureux que son président l’ait pressenti pour cette mission. Pour lui c’était un changement dans sa routine de tous les jours. Effectuer des recherches sur des fouilles archéolo-giques, c’était son plaisir. C’était sa B.A humanitaire, il se sentait utile à quelque-chose dans sa vie, comme s’il accomplissait une œuvre humanitaire, un service à la Nation. Découvrir les vestiges d’une ville, son origine. C’était important pour savoir comment vivaient nos ancêtres dans la région.
Edgard était étudiant à la fac d’Evry, âgé d’une vingtaine d’années, passionné de lecture, aimant jouer de la guitare avec des potes. Tout ce qui le rapprochait de la nature lui faisait plaisir, tel que faire du vélo dans la région de l’Essonne et, bien sûr, les recherches archéologiques. Edgard avait une allure de jeune premier avec son visage juvénile, toujours bien habillé, assez grand, mince, mesurant environ 1.75 mètre, très soigné sur lui-même avec des cheveux mi-longs, légèrement bouclés.
Il vivait dans un studio seul, il aimait la solitude et avait une sainte horreur de la foule et des transports en commun. Il adorait faire des balades à vélo avec sa petite amie, admirant les champs de blé ou de maïs, voir les animaux sauvages gambader dans les champs. La joie de vivre quoi ! Et puis sa copine aimait ça aussi.
Etant impliquée dans une association de défense de la nature, sans pour autant être écolo, elle adorait rouler avec Edgard. Pour l’instant ils ne souhaitaient pas vivre ensemble, voulant encore vivre de leur célibat.
Edgard se mit en devoir de préparer ses affaires, pour deux semaines de fouilles il fallait s’organiser. Alors, les pinceaux, le cordeau, le marteau… Quoi encore ? Ah ! Une petite bassine et quelques chiffons et voilà tout est prêt. Il mit tout cela dans un grand sac de sport.
Il savait que Michel, son président, était très méticuleux et ordonné, il aimait que les choses soient carrées. Edgard se deman-dait si, à une époque, Michel n’avait pas été militaire.
Le lundi matin, le jour était au beau temps, un ciel bleu où se dégageaient quelques nuages, cachant un soleil timide qui ne deman-dait qu’à lancer ses rayons ardents. Edgard était pile à l’heure, à la gare où Michel l’attendait.
La cinquantaine bien sonnée, le front dégarni mais avec des cheveux gris, longs et frisés bien garnis sur les côtés, le visage ressemblant à la figure de Tournesol dans Tintin et Milou, d’une taille moyenne, enseignant de son métier. Etant passionné de recher-ches archéologiques, il avait créé une association et il en était le Président. Michel aimait bien Edgard, sérieux et toujours disponible, il l’avait pris sous son aile, il était un peu comme l’enfant qu’il n’avait jamais eu. Devenu veuf très tôt, sa femme étant décédée dans un grave accident de voiture, il avait des allures de vieux garçon.
Ils se saluèrent et Edgard monta dans sa voiture. La C2 démarra et roula vers Lisses. Passant devant la Mairie, Edgard ne put s’empêcher de regarder la cathédrale voisine de la maison du peuple. L’ensemble était fait en brique rouge, la Cathédrale ressemblait à une grande tête surmontée d’une couronne. Sur l’arrondi, près du ciel, étaient plantés quelques arbres. En chemin, Michel lui expliqua la situation.
Dans un secteur de la ville de Lisses, près de l’aqueduc de la Vanne qui alimentait en eau la ville de Paris, il était prévu la construction d’un lotissement pavillonnaire. Et la tractopelle du chantier, en creusant la terre, était tombée sur des fragments médié-vaux. Le Ministère des monuments historiques, averti par la muni-cipalité, avait fait appel à l’INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives). Et cet institut, étant limité en moyen humain, a appelé l’association pour faire les recherches à leur place.
Michel raconta l’histoire de la ville à Edgard :
Il faut savoir que la ville de Lisses, à l’époque médiévale, était entourée de bâtiments féodaux. L’église, dont le portail est déclaré monument historique, ainsi que les fermes du bois de Place, de Montblin, de Beaurepaire et le domaine de Montauger. Sans oublier l’Eglise Saint Germain dont la particularité est l’absence de clocher qui aurait disparu en 1881, et les deux cloches qui s’appe-laient « Reine-Charlotte et Charlotte-victoire » placées dans les combles à l’emplacement du clocher disparu.
Eh bien tu en sais des choses, dit Edgard, admiratif.
En tant qu’enseignant sur la région, j’ai beaucoup étudié le département de l’Essonne, et toi, si tu continues à travailler avec moi, tu en connaîtras autant, répondit Michel.
D’ailleurs, reprit Michel, l’origine du nom de la ville de Lisses vient du mot francisé Listja qui veut dire ‘barrière’. Car à l’époque, les chevaliers du Roi Soleil (Louis XIV) venaient com-battre sur ces terres, et ces fameuses barrières étaient, en fait, des lisses, qui séparaient les chevaliers dans leurs joutes. Comme ceux que l’on voit entourant les terrains de foot. En ce moment, ils sont en train de faire des fouilles à la ferme du Bois Chaland car ils ont découvert des vestiges. Il faut savoir que la ferme appartenait au Chevalier Girard Chalam, ce fut le seul fief à Lisses qui possédait un ‘hôstel’ au XIVème siècle.
Michel, après ces explications, eut un moment de pause. Et Edgard en profita pour lui poser des questions.
Mais c’est un gros chantier, s’exclama Edgard, je ne pourrai rester que deux semaines, car après mes cours reprennent.
Normalement, il n’y en a que pour une semaine, lui répondit Michel, et même si cela n’est pas fini, nous sommes six, donc tu pourras partir quand tu le voudras.
D’accord, lui répondit Edgard.
Michel continua à expliquer la situation du terrain.
Le terrain a déjà été préparé, il a été compartimenté en rectangle de 1,3 m sur 3 m, comme la réglementation l’oblige et on nous demande de faire vite pour ne pas retarder le chantier ».
Peu de temps après, ils arrivèrent sur le chantier, où se trouvaient des engins de travaux, pelleteuse, cabane etc. En face il y avait un petit point d’eau que l’on pourrait appeler un petit étang et où se trouvaient beaucoup de canards sauvages, de poules d’eau et d’oies qui s’agitaient parmi les roseaux. Sur la berge, deux ou trois pêcheurs se mettaient en place, la pêche n’était pas autorisée à cet endroit, mais les autorités ne disaient rien. A côté se trouvait un établissement hôtelier et de relaxation, l’«Espace Léonard de Vinci» et de l’autre côté, l’aqueduc de la Vanne avec derrière les habita-tions. Le coin était sympa et Edgard pensa qu’il aimerait bien trouver un logement dans cette ville. Nature, champs, animaux sauvages et la campagne tout près pour faire de bonnes balades dans la région. Il aimait bien Evry, avec toutes ses commodités, trans-ports, magasins, la FAC, mais de vivre en campagne cela serait mieux.
Après les salutations avec les collègues, ils se mirent au travail, sous la surveillance de l’INRAP. Et après deux jours de labeur intense, Michel leur annonça qu’ils avaient bien avancé et qu’ils auraient fini pour la fin de semaine. Il est vrai qu’ils avaient trouvé beaucoup de choses et l’INRAP les a automatiquement rangées et classées.
Le lendemain matin, mercredi, tout le monde se mit au travail. Le temps était chagrin, un ciel gris qui sentait la pluie, un léger petit vent se levait. Et tout d’un coup, un grand cri.
Venez voir, il y a un cadavre ici ! dit l’un des jeunes qui, affolé, marchait de long en large auprès du corps.
Comment ça un cadavre, c’est quoi ? demanda Michel, d’une voix étonnée ! Un rat, un sanglier ? Il s’avança vers le jeune collègue qui était abasourdi et avait reculé d’un pas.
Bon sang ! s’écria-il, un corps. C’est le cadavre d’une jeune fille, mince alors. Voilà la tuile qui arrive, pensa t-il. Surtout ne touchez à rien, s’écria t-il, et toi ne restes pas là. Allez tous auprès de ma voiture, pendant que j’appelle les autorités.
Michel prit son portable et appela la police. Après son coup de téléphone, il s’approcha du corps et vit une jeune fille d’une quinzaine d’années, à moitié ensevelie sous la terre. Les cheveux mi-longs bouclés, le visage blanc comme un linge, vues les circons-tances. Sur le cou, il voyait une trace de couleur violette. « Elle a été sûrement étranglée, cette pauvre gamine » se dit-il !
« Voilà qui compromet nos recherches. » se lamenta-t-il.
« Dans combien de temps la police nous laissera-t-elle conti-nuer ? Et est-ce que l’on pourra continuer ? Et les jeunes pourront-ils rester encore, leurs études vont reprendre. Bof, attendons… »
Avant de s’éloigner, il regarda une dernière fois le corps et constata que la jeune fille ressemblait à une gothique, vêtue de noir avec des mitaines en tulle noir qui tombaient à la moitié des doigts, les yeux, les sourcils et les cheveux étaient aussi noirs que les plumes des corbeaux. Avec le visage blafard de la mort, toute cette noirceur du style gothique ressortait. Dans sa main elle tenait une seringue. Sur son front, une croix était dessinée à l’envers (que l’on appelle pentacle inversé). Michel connaissait les gothiques, ayant lu des livres sur le sujet.
Edgard, voyait Michel, très pensif, avec sa tête des mauvais jours. D’un pas tranquille, il se rendit auprès de la responsable de l’institut et du chef de chantier. Ils n’étaient pas contents de ce qui arrivait.
Le chantier retardé pour l’un, les fouilles repoussées pour les deux autres. Cela n’arrangeait pas les affaires de chacun. On aurait dit que le temps se mettait aussi de la partie, car une violente averse se mit à tomber, tout le monde courut aux voitures pour s’abriter. Cela dura quelques minutes puis la pluie s’arrêta nette, laissant place à un grand soleil, les nuages comme par enchantement avaient disparu. Un peu plus loin, un arc en ciel resplendissant rendait l’endroit lumineux. Ce temps mitigé ne prévoyait pas une journée agréable, et aussi des jours sombres avec la découverte de ce corps.
3
Le bruit strident des sirènes annonçait l’arrivée des pompiers, suivis des gendarmes. Le secteur devint chargé des couleurs bleu et rouge des gyrophares, avec le ciel bas et ses nuages gris, les couleurs flashaient dans l’espace. Les pandores se dirigèrent les premiers vers le corps et firent signe aux pompiers qu’il n’y avait plus rien à faire et qu’ils s’en occupaient. Les pompiers restèrent à l’écart attendant que les autorités leur permettent d’amener le corps. Les gendarmes protégèrent l’endroit, qui devint un lieu de scène de crime. Un cordon jaune ceinturait tout le chantier. Un médecin était à genoux auprès du corps, afin de l’examiner.
Le médecin légiste, son examen terminé, alla voir les auto-rités pour leur signaler le décès de la jeune fille et les informa qu’apparemment il s’agirait d’une overdose.
Aussitôt, les gendarmes appelèrent leur hiérarchie. Ensuite, ils prirent les noms des personnes présentes au moment de la décou-verte du corps, et leur demandèrent de rentrer chez eux, tout en restant à leur disposition en cas de besoin.
Michel, Edgard et les autres, partirent très déçus de ce qui leur arrivait et de leurs pas nonchalants, rejoignirent leurs véhicules. En espérant qu’ils pourraient revenir assez rapidement, finir ce qu’ils avaient commencé. Leurs visages étaient marqués par la découverte de cette jeune fille morte, sans compter la déception de quitter leur chantier. Edgard se retourna une dernière fois, regardant les travaux effectués, il se demandait s’ils allaient pouvoir continuer. Machinalement, son regard tomba sur le corps. Que c’est triste de finir comme ça, se dit-il. La drogue, c’est vraiment un fléau de notre génération.
Beaucoup de monde s’affairait sur les lieux du crime, une femme et deux policiers en civil, assistés du médecin, étaient auprès du corps. Ils étaient tous vêtus de blanc : combinaisons, masques et gants.
Leurs combinaisons ressemblaient à des tenues de cosmo-nautes. Cela partait des chevilles et se terminait par une capuche qui leur entourait la tête, un masque bleuté sur le nez. Sur la combi-naison, un liseré bleu foncé partait des poignets et entourait la poitri-ne, le cou et la capuche. Chacun, aux pieds, portait des bottes blan-ches. Ce liseré les rendait plus humain et plus agréable à regarder. Le chantier n’étant que de la terre, et avec la pluie qui était tombée, les gens de la judiciaire pataugeaient dans un terrain boueux. Le bas de leurs bottes était maculé de boue.
Une jeune femme prenait des photos, faisait des prélève-ments qui étaient ensuite mis sous enveloppe kraft. Elle enleva la seringue des mains de la jeune fille et la mit dans un sachet. L’un de ses collègues, une torche à lumière rasante à la main, cherchait quelques traces invisibles à l’œil nu. La recherche d’indices était lancée.
Elisabeth Desrine, grande et mince, d’allure distinguée, était âgée d’une trentaine d’années, elle mesurait 1,70 m, avait les cheveux longs et bruns et les yeux marron foncés tirant sur le noir, au regard ombrageux. Elle paraissait avoir un caractère fort et exigeant, sachant garder son sang-froid dans toute circonstance. Le lieutenant de la police judiciaire, c’était son statut, dans sa tenue blanche, s’éloigna des lieux avec ses collègues. Ils retirèrent leur tenue et la jeune femme fit signe aux pompiers d’amener le corps.
Elisabeth, dans sa tenue tailleur-pantalon, un léger trait de couleur rouge sur les lèvres la rendant féminine, paraissait à l’instant fragile, puérile et sensible dans cette ambiance triste et chargée d’émotion dans ce lieu de crime : « Une gamine de quinze ans venir et finir sa vie dans ce terrain vague, c’est horrible à moins que ce soit un crime crapuleux. L’enquête nous en dira un peu plus. »
Elle en frissonnait de dégout et de haine. Elle pensait à sa fille qui avait à peu près son âge. Elle se retourna vers ses collègues et leur dit :
Je me rends à l’institut médico-légal, je vais assister à l’autopsie et ensuite on se retrouve au 36, Quai des Orfèvres.
D’accord, répondirent-ils, on va aussi remettre les prélè-vements au laboratoire et faire développer les photos.
Les deux hommes accompagnaient toujours Elisabeth Desrine dans les missions qui leur était confiées. L’un ressemblait au muet des Max Brother avec ses cheveux bouclés et peignés en bataille et le deuxième, un peu plus grand, plus raffiné, aimait se pavaner devant les femmes, c’était le Don Juan de service.
Et rapidement, ils se rendirent à leur voiture. Il était vrai qu’avec Elisabeth, il fallait faire vite et bien, mais ils aimaient bien travailler avec elle, car elle faisait son métier avec minutie, regardant chaque détail, analysant chaque chose. Et dans le service, elle était très estimée, respectant chacun, avec toujours un mot gentil, gardant toujours son calme et surtout sa féminité.
D’accord, répondit Elisabeth, à tout à l’heure pour le débriefing.
Elisabeth assista à l’autopsie pratiquée par le médecin-légiste. Vêtue de sa tenue blanche habituelle, son masque bien posé délicatement sur son nez, elle avait mis une compresse imprégnée d’essence algérienne à l’intérieur, pour lutter contre les odeurs. C’est ce qu’elle avait trouvé de plus efficace, pour ces cas là. Elle regardait méthodiquement le médecin travailler sur le corps, qui parlait dans un dictaphone, signalant tout ce qu’elle découvrait.
A travers la vitre de la salle d’autopsie, un homme frappa et salua le lieutenant Elisabeth Desrine, quand elle le reconnut, elle eut un moment de surprise. Surprise de voir cet homme là, dans un lieu qu’il n’aimait pas. Elle se débarrassa de son masque qu’elle posa sur la table en inox où se trouvaient les affaires de la défunte, et se dirigea vers cet homme.
Alors, cher inspecteur Jérémy Roncher, dit Elisabeth d’une voix suave, vous avez été chargé de cette affaire il me semble, à moins que vous ne soyez venu me rendre visite, ce qui m’étonne-rait. Car je sais que vous n’aimez pas ces lieux lugubres.
Les deux, chère Elisabeth, les deux ! J’ai été désigné pour diriger cette enquête, et c’est avec un plaisir évident que nous allons travailler ensemble.
Mais pourquoi la police criminelle, je croyais que c’était la gendarmerie qui s’occupait de l’affaire ?
La gendarmerie a fait appel à nous, car un ministre vient voir le député-maire de Corbeil, et actuellement ils sont surchargés de travail. Donc ils ont appelé mes supérieurs qui ont pensé à moi, voilà ma chère Elisabeth.
Elisabeth était contente de travailler avec cet homme, ensem-ble ils avaient élucidé quelques crimes. Il menait les enquêtes avec minutie et, ce qui était bien, c’était sa mémoire d’éléphant, il se rappelait de tout ce qu’il voyait sur les lieux de crime. Même le plus petit indice n’échappait pas à sa vue. Il mémorisait tout facilement.
Jérémy avait une allure de jeune homme, malgré la cinquan-taine bien présente. Un visage très fin, les cheveux grisonnants, coupés courts, pratiquement rasés. Mesurant 1,74 m, il avait les yeux marron et une petite moustache. Habillé d’un pantalon bleu marine, tiré à quatre épingles, avec une chemise bleue et une veste assortie à la couleur de son pantalon, Jérémy enfila une tenue blanche, des recouvres chaussures, un calot et le masque. Et ainsi habillé, il entra dans la salle blanche.
Une fois les amitiés terminées, ils en vinrent à leur affaire. La jeune fille était là, complètement nue, l’autopsie déjà faite. Sur sa petite poitrine à peine formée, il y avait comme un grand ‘V’ raccommodé. Le médecin-légiste avait recueilli beaucoup de rensei-gnements enregistrés, sur son dictaphone.
Jérémy ne pourrait jamais s’y faire aux salles d’autopsie. C’est froid, lugubre, austère. Les murs, le sol en carrelage et les tables en inox lui rappelaient les cimetières, les églises silencieuses et froides, avec ces odeurs d’encens, de formol et les odeurs des corps en décomposition. Il ne put s’empêcher de trifouiller son nez. Ces odeurs lui démangeaient les narines. Machinalement, il regarda la femme médecin, qui avait pratiqué l’autopsie. Petite, boulotte, maquillée à l’extrême, les cheveux en l’air, bien droit sur l’avant et enduit de gel, cela ressemblait à la brosse à colle pour papier à tapisser. Elle dépareillait dans cette salle froide, sentant l’odeur fade du chloroforme et de la mort. Les couleurs chatoyantes et provo-cantes de ses vêtements, de son maquillage, le firent machinalement sourire. Encore un style gothique.
Avec des gestes extravagants, parlant comme les gens du Sud en se servant beaucoup de ses mains, elle commença à expliquer tout ce qu’elle avait trouvé.
Eh bien ! Sur cette jeune fille, habillée comme une gothi-que, j’ai trouvé une trace de piqûre à la pliure du coude, du bras droit. Elle devait sûrement se droguer. Elle est morte par strangu-lation, sûrement avec une corde à rideau. Voyez les traces laissées sur son cou, c’est bien droit et rond. Elle n’a pas subi de violences sexuelles. Sinon, au niveau santé, c’était une fille saine, probable-ment bien élevée, d’une famille aisée. Voilà pour l’examen corporel. Dans les prises de sang, j’ai trouvé des traces d’amphétamines, mais attention, cela ne veut pas dire qu’elle se droguait à fond. J’ai analysé la seringue, qui doit provenir sûrement d’un hôpital, les seules empreintes que j’ai retrouvées sont celles de la jeune fille. Et elle leur donna un sac contenant les affaires de la gamine. Pour le reste à vous de voir, dit-elle.
Elisabeth et Jérémy se retirèrent de la salle d’autopsie pour aller travailler dans un bureau, avec les documents et les divers objets trouvés sur la morte, que leur avait transmis le médecin.
Bien dit, Elisabeth, c’est bien un meurtre. Elle n’a pas été violée, pas de marque de torture, une légère trace de drogue dans le sang. Attention ! cela ne veut pas dire qu’elle se droguait, car d’après l’analyse que j’ai en main, ce ne sont que de légères traces d’un produit d’amphétamine.
Prenant les documents des mains d’Elisabeth, Jérémy les lit et se posa quelques questions. Drogue, strangulation et gothique, ces trois associations étaient quand même bizarres.
Il continua :
Sur les objets trouvés sur la défunte, pas grand-chose. Dans ses poches, il y avait un mouchoir jetable, une paire de clés avec un passe, environ 10 euros de monnaie. Elle portait des vêtements pratiquement neufs, propres, à part la terre du chantier où elle a été trouvée. Par contre, quelque chose m’a frappé, en regardant le cadavre, j’ai remarqué que le pentacle inversé semblait avoir été dessiné par quelqu’un d’autre. Le dessin n’est pas très net.
Pourquoi, par quelqu’un d’autre, demanda Elisabeth qui voyait déjà la perspicacité de son collègue se mettre en route. Comment tu peux dire cela ?
Il fit signe à Elisabeth de le suivre auprès du corps. Puis ils retournèrent auprès du médecin-légiste qui commençait à ranger le matériel. Le corps était enveloppé, prêt à rentrer dans un tiroir. Jérémy se dirigea vers l’arrière du corps et se posa au dessus de sa tête, il mima la façon dont le tueur avait dessiné le pentacle.
Regardes, la façon dont le dessin a été fait, on voit que l’auteur n’était pas en face d’elle, mais au dessus de sa tête, donc derrière elle. Regardes la croix, le petit trait est mal fait, j’ai l’impression qu’il tremblait en le faisant, donc il se trouvait à l’extérieur. Je pense que le tatouage a été fait après que l’assassin l’ait tuée, auprès de l’étang. Il faisait froid, la pluie devait tomber et notre homme devait trembler de froid.
Jérémy réfléchissait en même temps qu’il expliquait ses pensées. Le dessin était mal fait, fait précipitamment et d’une main tremblante, ils voulaient les égarer sur la piste des gothiques, c’était évident.
Tu vois, il y a un problème dans ce crime, on veut nous égarer sur la voie des gothiques et des drogués.
Mais pourquoi ? dit Elisabeth. Je ne comprends pas.
A nous de chercher le pourquoi.
Il était déjà à fond dans cette enquête, il se remémora les histoires qu’il avait lues sur les gothiques. Normalement, ils n’aiment pas la violence, et ne ressentent pas la haine, ils sont parti-culièrement pacifiques. Il se dirigea vers Elisabeth, et commença à lui expliquer.
« L’assassin n’est pas un gothique, car ils n’aiment pas la violence et le sang, mais au cas où, cela aurait été un gothique, nous aurions trouvé le corps dans un cimetière, car c’est leurs endroits de prédilection. Ah ! Une autre question ? Pourquoi la seringue se trouvait-elle dans la main gauche ? A moins d’être gaucher, quand on se pique c’est avec la main droite. »
Mais alors, dit Elisabeth, que fait-on ?
Pendant que je vais sur le terrain, dit Jérémy, peux-tu rechercher sur ses vêtements des indices, genre : poils, cheveux, moquette enfin tout ce qui peut nous amener sur le lieu du crime. Parce que pour moi, là où on l’a trouvée n’est pas le lieu du crime. Les tueurs l’ont tuée ailleurs et l’ont amenée à l’endroit où on l’a trouvée.
Et pendant que tu y es, demandes à tes collègues de rechercher son état civil et si possible son adresse, car étant, en bonne santé, elle doit habiter la ville. Qu’ils fassent un portrait robot et qu’ils enquêtent sur la ville. Je sais que cela n’est pas dans tes attributions, mais mon adjoint n’est pas encore revenu de vacances et j’ai besoin d’aide.
Pensivement, il se dit que la jeune fille devait habiter Lisses. Ses habits étaient de bonne qualité, ses dents bien soignées, une fille bien présentable. Et comme la ville de Lisses est réputée pour avoir des habitants aisés. « La solution je la trouverais ici, dans cette ville. Je ne vois pas d’autre alternative. » Il partit soudainement laissant en plan Elisabeth.
Elisabeth regarda partir l’inspecteur, étonnée de sa soudaine volte face. Elle se dit que le chasseur était en route et que l’affaire allait vite être réglée. Elle se rendit à son bureau et appela ses deux adjoints.
Bien ! chers collègues, nous avons une nouvelle enquête à régler. Il s’agit d’une jeune fille de quinze ans, découverte morte sur un chantier. Apparemment il s’agirait d’une gothique. C’est l’inspecteur principal Jérémy Roncher qui est chargé de l’enquête. Et il me demande de l’aider, car son adjoint est encore en vacances. Voilà le dossier.
Ah ! chouette, répondit le capitaine Delacre, « tonton » est de retour, j’aime bien travailler avec lui. Son adjoint le capitaine Tumart, il est encore en vacances celui là…
Oui, répondit Elisabeth, tous les deux, vous allez me prendre une photo de la gamine à l’institut médico-légal, puis vous me faites une enquête de proximité dans la ville de Lisses. Voyez les commerçants, les médecins, les dentistes.
D’accord, lieutenant on y va, répondirent en chœur les deux hommes. Cela va nous changer, de se promener dans la ville.
4
A l’autre bout de la ville, Ginette et Marcel rentraient chez eux. Ils rangèrent la voiture au parking et gravirent les marches pour rejoindre leur maison. Ils habitaient dans une petite maison, située au milieu de la ville près des bureaux de GDF.
C’était un mardi pluvieux, un temps à ne pas mettre un chien dehors. C’était au petit matin, quelques heures après que l’on ait retrouvé le corps de la jeune fille.
Ils étaient tous les deux trempés jusqu’aux os. Dans les escaliers qui les amenaient vers le couloir de leur maison, ils s’ébrouaient vigoureusement afin de retirer l’humidité de leurs vête-ments qui ruisselaient sur leurs chaussures pleines de terre, cela laissait sur le sol des grandes marques de boue.
Marcel fit demi-tour et retourna sur le parking pour nettoyer sa voiture. Il fallait qu’elle soit propre pour ne pas laisser de traces. A l’intérieur, il y avait plein de traces de boue qu’il retira métho-diquement.
Ginette, arrivée chez elle, prit sa douche, changea ses vête-ments salis par la boue du chantier. C’est vrai que transporter le corps de cette gamine sur le chantier, n’avait pas été une sinécure.
Marcel, encore dans sa voiture, se posait la question de savoir si le crime avait été utile. Il avait encore dans sa tête le regard fixe de la gamine.
Cette gamine ne demandait qu’à vivre, il avait des remords maintenant que les choses étaient faites. Qui était cette fille ? Que faisait-elle là ? Habitait-elle Lisses ? Marcel n’avait que des ques-tions qui tournaient dans sa tête. Il était un peu perdu.
Il pensa que sa femme avait été trop loin. Parfois il ne com-prenait pas sa dureté. Il se posait toujours la question de savoir pourquoi elle était comme ça. Si froide, si distante et si frigide, parfois cruelle.
Quand Ginette avait décidé que la jeune fille devait mourir, c’est lui qui avait décidé de la droguer pour qu’elle ne souffre pas. Puis il avait maladroitement dessiné ce pentacle sur son front, pour égarer les recherches de la police. Pour la drogue cela avait été simple, comme sa femme était infirmière à l’hôpital, cela lui avait été facile de se procurer cette seringue contenant une dose de drogue.
« Pauvre fille, repensa t-il.
Pourquoi s’est-elle trouvée sur notre chemin ?
Que faisait-elle là ?
Il est vrai qu’elle paraissait curieuse comme fille, à nous regarder ainsi intensément, avec ses yeux de fouineuse. Elle aurait pu faire capoter « l’affaire ». Mais que faire d’autre après cela, en fin de compte, Ginette avait eu raison de la faire disparaitre. Maintenant au moins on est tranquille.
La pauvre fille, comprenant ce qui l’attendait, s’était débattue vigoureusement. Malgré son jeune âge, elle avait une force incroya-ble.
Ginette avait eu du mal à lui faire la piqûre, je la tenais forte-ment, elle poussait des cris. A l’entendre, j’avais l’impression que ma tête allait éclater, qu’une veine allait péter, c’était terrible.
Et soudain le corps était devenu flasque, je l’avais lâchée, dans un soubresaut elle s’était étendue de tout son long sur l’herbe humide. Il avait fallu que je la retienne, car le terrain à cet endroit était en pente et elle aurait fini dans l’étang.
Ginette lui avait passé la corde autour du cou et avait serré, serré. Jusqu'à ce que mort s’ensuive.
Son souffle s’était éteint peu à peu.
Et d’un seul coup, un soubresaut, un râle et plus rien.
La vie était partie. »
Le crime se déroulait encore dans son crâne comme les images d’un film, c’était insoutenable. Une heure après le crime, il en avait encore mal à la tête, les images lui revenaient par intermit-tence, lui vrillant le cerveau.
« Cette gamine, avait probablement entendu ce qu’on disait. Elle pouvait détruire six mois de travail. » Six mois qu’ils travail-laient d’arrache-pied sur cette « affaire ». Ils l’avaient mise en route avec des caïds de Paris et cela pouvait leur rapporter gros, le jackpot de leur vie. Mais maintenant, est-ce que l’affaire n’était pas compro-mise, allaient-ils pouvoir continuer, c’était à voir ! Marcel poussa un cri, le mal de tête revenait plus fort. « Il faut que j’oublie cette scène » Se dit-il. Il ferma les yeux quelques secondes, fit le vide, et le mal peu à peu s’élimina.
« Et les caïds de Paris, quand ils apprendraient cela, quelles seraient leurs réactions ? Comment allaient-ils réagir ? » Beaucoup de questions tournaient dans sa tête et il fallait en parler avec Ginette. Il prit le chemin de son logement, évitant de marcher dans les pas de boue laissés par sa femme. Ginette l’attendait, elle était là immobile à le regarder, se posant une question : que faisait-elle encore avec lui ? Dix ans qu’ils étaient ensemble. Elle se disait que son homme était mou, ne prenant aucune responsabilité. Un imbé-cile, un incapable. Des mots de plus en plus durs sur Marcel, lui venaient à la tête, mais ne sortaient pas de sa bouche.
Il y a une dizaine d’années, ils étaient arrivés à Lisses, pour y vivre dans une vie tranquille. Bof, entre eux ce n’était pas le grand amour, mais Ginette, étant passée par des moments très difficiles, avait un besoin de rompre cette solitude. Et Marcel représentait le calme et la tranquillité. Trop même.
Il est vrai qu’avant Marcel, elle avait vécu avec un autre homme. Et cela avait été l’enfer. L’alcool, les femmes, les bagarres, puis c’était la maladie qui l’avait emporté. De cette union, elle n’avait pas eu d’enfant. Heureusement, se disait-elle. Ce moment de sa vie l’avait endurcie, avait forgé son caractère. C’est vrai que Marcel lui reprochait son sale caractère, sa froideur, sa distance dans les choses. Mais elle était comme ça. Avec lui non plus, elle n’avait pas eu d’enfant. Le médecin lui ayant dit, après avoir effectué un tas d’examens, qu’elle était stérile. Cela l’avait traumatisée. Elle avait été déboussolée, suite à cette nouvelle. Le choc avait été trop fort et elle en avait fait une dépression nerveuse.
Elle repensa encore au crime qu’ils avaient commis. « Pour-quoi cette gamine était arrivée là, à nous écouter. » Curieusement, elle n’avait aucun sentiment de culpabilité envers ce crime. Le fait de n’avoir pas eu d’enfant l’avait endurcie et elle n’était pas trauma-tisée de son geste, bien au contraire.
« Curieuse, fouineuse, elle n’aurait eu que ce qu’elle méritait. Après tout, elle n’avait qu’à être ailleurs.
Elle allait faire rater l’«affaire». Et Marcel, avec sa mollesse, sa gentillesse, pensa-t-elle. Pourquoi lui avait- il parler ?
L’affaire prenait, pourtant une bonne tournure. Le rendez-vous était programmé avec les caïds. L’argent rentrait dans les caisses.
Et voilà, cette fille était arrivée là, comme un cheveu sur la soupe. Bon n’y pensons plus, se dit-elle. Continuons notre chemin comme si rien ne s’était passé. »
Ginette n’avait pas de moralité, pas de sentiment. Elle était loin de ces considérations humanitaires.
Pour elle, un problème qui importune doit être supprimé radicalement.
Et le meurtre de cette gamine était pour elle une chose logique.
Logique par rapport à sa mentalité.
Son mari était là, face à elle. En le voyant ainsi, une pulsion lui vrilla la tête. Le voir marcher lentement sans se presser, cela la stressait. Elle sentait la colère lui monter à la tête. C’est comme si une vague partant de l’estomac, montait insidieusement en lui serrant la poitrine et explosait dans sa tête. Un tsunami de colère, un torrent de haine, qui la dépassait.
Et elle commença à lui parler fortement.
Que fait-on maintenant ? tonna Ginette, de sa voix stridente. Pourquoi tu as agi de la sorte. Par ta faute il a fallu la tuer.
Marcel fit un geste pour répondre, lui dire qu’il était humain, que cette gamine méritait de vivre, mais sa femme l’arrêta net.
Non, ne commences pas à sortir tes sornettes ! lança Ginette, j’en ai par-dessus la tête de tes salades habituelles, de ton humanité, basta !
Marcel se tut, marcha de long en large dans le salon, se rendit à la cuisine et machinalement rangea quelques affaires en écoutant sa femme crier de plus en plus fort. Elle devenait de plus en plus détestable, intolérable, il en avait plus que marre de ses réflexions, mais voilà il était faible devant elle ! Il prit un balai et se dirigea vers les escaliers en répondant à sa femme :
Je vais nettoyer les escaliers, il ne faut pas laisser de trace du chantier ici.
Dans sa tête, tout se mélangeait. La douleur revint d’un seul coup, il se prit la tête à deux mains et se frotta les tempes. Les problèmes remontaient à la surface de sa mémoire. Il revoyait le moment où elle avait mis la corde au cou de la jeune fille, elle ne bougeait pas, endormie par la drogue. Elle n’avait aucune réaction. Pour Marcel, c’était comme si elle dormait, ne s’étant pas rendu compte de ce qui lui arrivait, que sa vie s’envolait. C’était mieux comme cela, se dit Marcel. Et à l’instant la douleur crânienne s’en alla.
Pendant ce temps là, Ginette réfléchissait. Elle pensait que son mari devenait un problème, un poids mort. Que l’affaire, elle pourrait la faire seule, sans lui. Comment faire pour s’en débarrasser sans faire de vagues, sans poser de problème à « l’affaire ».
Et tout à coup, la colère commençant à s’apaiser, une idée germait dans sa tête machiavélique.
Un plan macabre s’échafaudait.
Elle avait trouvé comment faire disparaître son mari, en faisant croire à un suicide. Marcel se serait suicidé, à cause de remords, d’avoir tué la gamine. « Voilà c’est parfait », se dit-elle.
Ginette, c’était le démon, le diable personnifié.
Elle avait un sang froid qui faisait froid dans le dos.
De son côté, Marcel était pensif. Il trouvait sa femme bizarre, de plus en plus irascible, il n’arrivait plus à la comprendre. Que manigançait-elle ?
Ma foi, se dit-il ! Elle est comme ça, c’est son caractère. Il retourna à son appartement, s’assit devant son ordinateur et entra dans le monde des ténèbres. Le fait de rentrer dans cette toile d’araignée du web, en lisant ses e-mails, regardant quelques sites, il oublia sa femme et ses douleurs.
Ginette, pendant ce temps là, continuait à réfléchir. Son cerveau était en ébullition. Il fallait qu’elle se calme, qu’elle reprenne confiance en son mari, afin d’arriver à ses fins. Elle prit un morceau de corde à rideau, celui-là même qui avait servi à étrangler la gamine et discrètement le mit dans la poche du jean de son mari. « Pour l’instant, tout va bien » se dit-elle. Elle fit à manger et dès que le repas fut prêt, elle appela Marcel.
Le couple mangea tranquillement. Ils parlèrent de tout et de rien, ils se comportaient comme si rien ne s’était passé. Comme si inconsciemment leur cerveau avait signé un pacte de réconciliation temporaire, avant l’acte final ? Mais quel acte ?
Au dessert, Ginette avait une attitude plus sereine. Hypo-critement, elle demanda à Marcel s’il était d’accord pour aller faire un petit tour. Elle avait pris sa voix la plus douce, la plus suave pour faire sa demande.
Tu sais Marcel, j’aimerais faire un tour à la ferme de Beaurepaire, tu veux bien m’accompagner ? demanda Ginette, d’une voix sensuelle.
Ah ouais, répondit Marcel, pourquoi pas ! Moi aussi j’aime bien cet endroit, la nature m’a toujours attiré.
Oui, j’ai toujours aimé cet endroit, dit Ginette. C’est tranquille, reposant.
Cela nous fera du bien, dit Marcel.
J’aime bien voir les champs aux alentours, le petit point d’eau, ainsi que la tourelle de forme carrée prolongée d’un toit pointu, cela me fait penser à l’époque des chevaliers, dit Ginette.
La discussion entre le couple était simple, irrationnelle, plate comme une feuille de papier blanche. Aucun sentiment dans leurs paroles. Entre ces deux là, il n’y avait pas d’amour. Cela se sentait et se voyait.
C’est vrai, dit Marcel, on raconte même qu’en ce temps-là, la tourelle que l’on voit actuellement était en fait le pont levis de l’ancien château. Et un peu plus loin à environ 500 m de cette tourelle, juste aux premières maisons de Lisses, se trouvait une autre tourelle qui aujourd’hui a disparue. Quand on voulait faire dispa-raitre certains gêneurs, c’est là qu’ils étaient balancés et on les oubliait, d’où l’origine du nom « oubliettes ».
Marcel ne se rendait pas compte qu’il entrait dans le jeu de sa femme, et que c’était lui, maintenant qui allait devenir un ‘oublié’. C’était lui qui allait finir dans cette fameuse tourelle. Mais il ne s’en doutait pas. Il était loin d’être aussi machiavélique que sa femme. Dans sa tête, les idées étaient plus saines, il ne pouvait pas penser au mal. Il ne voyait pas que sa femme avait à dessein de le faire dispa-raitre. Son caractère, sa façon de vivre, de penser, l’empêchait de bien voir la situation qui se propageait à l’horizon. Il avait l’esprit trop simple.
Bon ! Allons-y, dit Ginette, profitons qu’il fasse beau maintenant, car dans très peu de temps, il va pleuvoir. Avec le temps qu’il fait maintenant, nous allons pouvoir faire une bonne prome-nade champêtre, surenchérit Ginette.
D’accord, répondit Marcel, je me change et on y va.
J’ai préparé tes affaires, elles sont sur le lit, je t’ai mis un jean et une chemise à carreaux, répondit malicieusement Ginette.
Ginette, dans son fort intérieur, pensa que les choses qu’elle faisait actuellement étaient pénibles, pas normales, mais que les circonstances l’y obligeaient. Il ne fallait pas décevoir les caïds. D’ailleurs, « l’affaire », c’est elle seule qui l’avait négociée avec eux. Marcel était là, simplement pour l’aider, et sans lui, cela pouvait fonctionner. Et puis comme ça, elle gagnerait plus d’argent, pourra se faire une vie descente, et peut-être refaire sa vie avec quelqu’un d’autre. Elle pensa à ce freluquet qui depuis quelque temps la draguait. A chaque fois qu’elle allait faire ses courses au Long Rayage, il était là, près de la presse, comme s’il l’attendait, lui faisant des petits signes affectueux, et à chaque fois elle lui répondait par un petit geste de la main. Oui, ce serait bien de refaire sa vie avec lui. « A voir, se dit-elle, d’abord, finissons le travail et après on verra ».
Marcel avait déjà sorti la voiture du parking et attendait impatiemment. Ginette arriva toute pimpante. Dès qu’elle fut installée, Marcel démarra et prit la direction de la ferme de Beaurepaire. Ils passèrent devant le gymnase Jean Moulin, puis la Mairie et enfin ils quittèrent la ville. Sur leur droite, ils apercevaient au loin la ferme avec la tourelle et les bâtisses. De chaque côté de la tourelle, se trouvaient les douves contenant un peu d’eau, et sur le côté droit un long mur d’une centaine de mètres ceinturait un petit bois. Marcel était étonné de voir que sa femme était dans un tel état, qu’est-ce qu’il y avait derrière tout cela, pensa t-il ? Mais malgré tout, il était content de voir sa femme ainsi. Ses soupçons disparurent d’un seul coup et s’envolèrent dans les méandres de son cerveau.
Au bout de dix minutes de route, ils arrivèrent à destination. Marcel se gara à quelques mètres de la tourelle. La vue était belle à voir. Avec un ciel bleu clair et un soleil resplendissant, fait rare en cette période de Mars.
Tu vois, dit Marcel, qui se transforma en prof d’histoire, au XVIème siècle, ici, c’était un château fortifié avec un pont levis, et au XVIIIème siècle il était le plus beau château du canton.
Et il ne reste plus que ça ? demanda Ginette.
Elle était étonnée de voir cette tourelle au toit pointu. Elle pensait voir un donjon avec un pont qui se levait par un système de chaine.
Oui, car en 1825, le Baron Michau de Montrant ne pouvant plus l’entretenir le fit démolir et vendit le tout, pierre par pierre. Et 150 ans après, la propriété fut reconstruite comme tu le vois maintenant.
Ginette sortit de la voiture et marcha sur l’allée menant au domaine. Elle n’écoutait plus son mari, ses pensées étaient ailleurs. Elle cherchait quelque chose pour accomplir son acte monstrueux. Elle admira les bâtiments et se dirigea vers la tourelle. A terre, elle remarqua une grosse branche tombée d’un arbre. Elle se dit que cela serait suffisant, en l’assommant avec, pour qu’il tombe dans la douve.
Elle s’éloigna et regarda les vastes champs de maïs et de blé qui se profilaient à perte de vue. A sa droite, on voyait quelques toits de maison, vers la gauche se trouvaient les bois de la Tombe et de la Folie. En même temps, elle surveillait son mari qui était encore dans la voiture. Allait-il sortir ? Enfin elle le vit s’étirer, sortir, faire quelques pas devant sa voiture puis se diriger vers la tourelle. A la droite de la tourelle, il s’appuya sur le muret qui entourait le peu d’eau qu’il y avait. Il contemplait les canards qui pataugeaient dans cette eau saumâtre.
Ginette s’approcha tout doucement, à pas mesuré, elle s’approcha de la branche d’arbre, la ramassa et lentement leva le bras. Marcel était là, ses coudes bien posés sur le muret, contemplant le fond de la douve et ses canards. Il n’avait pas remarqué que sa femme s’était approchée de lui.
Soudain, il sentit que quelque chose allait se passer. Son instinct l’avertit que quelque chose allait venir, mais c’était trop tard. Il vit une ombre s’avancer vers lui. Il se releva du muret, mais un quart de seconde plus tard, l’ombre d’un bras s’abattit sur lui.
Le bras de sa femme, armé de la branche d’arbre, tomba vigoureusement sur sa tête. Il sentit une vive douleur au-dessus du crâne. Des étoiles tournoyaient dans sa tête.
Tout d’un coup, tout devint noir.
Il tomba à la renverse dans le fond de la douve. En glissant sur l’herbe gluante qui se trouvait près de l’eau, sa tête cogna violemment contre une grosse pierre de rivière.
Un bruit étrange se propagea dans sa tête.
Une trainée de sang, sortant d’une oreille, coula vers l’eau.
Le choc l’acheva définitivement.
Il faisait maintenant partie des « oubliés ». Un oublié de l’ère contemporaine, du XXème siècle.
Ginette, dans un éclair de lucidité, qui ne dura que deux secondes, fit un geste vers Marcel, comme si elle voulait le rattraper. Mais son bras resta bloqué en l’air. Elle respira un grand coup, jeta la branche très loin et rejoignit la voiture.
Maintenant elle se sentait libérée. A la fois tranquillisée et, en même temps, une certaine inquiétude s’installait en elle. Mainte-nant, que faire ? Attendre quelques jours pour signaler la disparition de son mari à la police ? En se débrouillant bien, elle pourrait faire croire qu’il a fait une fugue avec une femme, les hommes c’est souvent comme ça, et les policiers y croiront sûrement.
Elle prit la voiture. « Heureusement que j’ai appris à con-duire », se dit-elle. Elle fit demi-tour devant la tourelle, n’ayant pas un regard à l’endroit où son mari était tombé. Elle n’avait pas remarqué, le grand gaillard à l’entrée de la ferme, qui la regardait partir. Elle se rendit rapidement à son logement. Rapidement elle se changea. Puis elle se mit à manger un morceau de gâteau. Une fois rassasiée et ses mauvaises pensées évacuées de sa tête, elle prit le téléphone. Elle appela la gendarmerie pour leur signaler la dispa-rition de son mari.
«Bon maintenant, il faut que j’appelle les caïds. Il faut que je leur dise qu’il y a un changement. Et que je continue seule l’affaire».
5
Jérémy inspecta l’endroit où fut découvert le corps de la jeune fille, espérant trouver un indice. Il arpenta les travées, enjam-bant des tas de terre, il y avait tellement de pas qu’il était impossible de trouver quelque chose de concret. Le temps était exécrable, un crachin lui tombait sur les épaules, il était transi de froid. Il tremblait comme une feuille morte. Quand son portable se mit à sonner.
Allo, l’inspecteur principal Jérémy Roncher à l’appareil ?
Allo! lui répondit son correspondant, c’est moi, Elisabeth, un nouveau cadavre a été retrouvé sur Lisses.
Ah bon, encore un autre, où ça ?
A la ferme de Beaurepaire, à la sortie de Lisses, direction d’Echarcon à droite à cinq cent mètres du rond-point Lisses-Mennecy. J’y arrive dans environ vingt minutes.
D’accord, j’y vais de suite. L’affaire se corse on dirait. Mais les deux crimes sont-ils liés ?
Elisabeth ne répondit pas, elle avait déjà raccroché. Il prit sa voiture et se rendit à l’endroit indiqué. Il mit le chauffage à fond, mais le moteur étant froid, il n’eut que de l’air froid, et coupa cet air frais qui venait du tableau de bord. Il avait trop froid. Deux morts en deux jours. Mais que se passait-il donc dans cette ville ? Au loin, il vit un attroupement auprès d’une tourelle. Une voiture rouge de pompiers et deux voitures bleues de la gendarmerie étaient à pieds d’œuvres. Il s’arrêta auprès d’eux, et présenta sa carte de police.
Bonjour inspecteur, lui répondit le gendarme. Le corps se trouve dans le fond de la douve, juste en face de vous, on attendait après vous pour le remonter.
Il regarda l’édifice, c’était une tourelle de forme carrée, avec un toit en forme de chapeau de gendarme. Derrière se trouvaient des bâtisses et de chaque côté, un point d’eau et des champs à perte de vue. Il regarda par-dessus le petit muret qui se trouvait à la droite de la tourelle, et vit le corps recroquevillé sur lui-même, la tête posée contre une grosse pierre. Le sang, en s’écoulant jusqu’à l’eau vaseuse de la douve, donnait des couleurs irisées et formait au bord de cette eau une frange rosacée.
Comment a été découvert le corps ?
C’est ce couple qui se promenait et en regardant le plan d’eau auprès de la tourelle, ils ont aperçu le corps et ensuite ils nous ont appelés.
Tout à la recherche d’indices, il n’avait pas remarqué l’arri-vée d’Elisabeth. Et quand elle lui parla, il sursauta, tellement absorbé dans ses recherches. Toujours aussi splendide dans sa tenue blanche, avec sur son visage un léger trait rouge sur les lèvres, sa féminité était toujours omniprésente même dans sa tenue d’astro-naute.
Attention, lui dit-elle, prévenez tout le monde de ne pas marcher auprès de la tourelle et demandez aux gendarmes de préserver la scène de crime.
Il demanda aux gendarmes de mettre en place la zone et pendant qu’Elisabeth prenait des photos, il continua à chercher, regardant chaque recoin, chaque parcelle de terrain. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur de la tourelle. Un plancher en bois de couleur grisâtre, patiné par les temps. De là, il ne voyait pas le corps. Par moment, avec les reflets du soleil, on apercevait de l’eau qui brillait et éclairait légèrement le mort. Il était en train de mémoriser la scène de crime. Un rayon de soleil réussit à traverser les nuages, cette onde dorée le réchauffa légèrement. Il remonta le col de sa veste, il ne tenait pas à attraper la crève. Puis se tournant vers le gendarme, il lui demanda de faire remonter le corps. Ce que firent prestement les pompiers.