Albert Stino Matsimouna
Paul
ou le chaînon manquant
Éditions Dédicaces
Paul, ou le chaînon manquant
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Albert Stino Matsimouna
Paul
ou le chaînon manquant
A toute ma famille, ici et au pays.
A Moréline ma femme, à Albérick, Rudy et Karl-Darvin nos enfants.
A tous mes collègues, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui.
A Michaël DEBUSSCHERE, pour l’aide nécessaire qu’il m’a toujours apporté dans la réalisation de mon travail d’écriture.
A tous ceux qui travaillent dans le milieu médical, principalement en Psychiatrie.
A tous ceux qui travaillent avec les handicapés.
A tous les hommes et les femmes de ce monde qui sont heureux,
ou qui pensent l’être.
A tous les hommes et les femmes de ce monde
qui espèrent être heureux, et qui désespèrent.
Préface
Paul ou le chaînon manquant d’Albert Stino Matsimouna est un petit chef-d’œuvre orienté à la fois vers le roman et la réflexion philo-sophique sur l’existence.
Dans la part romanesque se révèle tout d’abord un aspect ethnologique : celui d’une société issue du Congo Brazzaville qui a ses règles et ses codes, notamment vestimentaires, définis par l’appartenance à la société de « la Sape ». On assiste à une façon de vivre sans doute déroutante, mais toujours orientée vers le bonheur et dont l’humour n’est jamais absent, sous une forme inhabituelle et de fort bon aloi.
En outre, la réflexion existentielle se creuse, se rassemble, s’épanche autour du conflit conjugal entre Valentin et cette femme qu’il croit connaître, Martha. C’est d’après un refus obstiné de fuir les boîtes de nuit, les soirées dansantes et tout ce qui est festif que Martha exprime ses traumatismes, ses phobies, ses inhibitions venues d’une enfance vécue avec une mère volage… Mais au-delà de ses véritables crises d’angoisse, ne peut-on voir chez Martha un rejet de cette société de consommation des plaisirs et de l’admiration naïve envers la futilité ? Ne s’agit-il pas d’une condamnation de ce que notre société occidentale place au sommet de ses valeurs, à seule fin, semble-t-il, d’oublier ses problèmes, ses drames les plus profonds ?
Paul ou le chaînon manquant ne se laisse certes pas aborder comme une œuvre d’évasion, mais au contraire comme un ouvrage de réflexion profonde, voire dérangeante, sur ce qui constitue notre quotidien et sur une nécessaire remise en question de celui-ci. Quant au personnage de Valentin, ne peut-on y voir une parodie de Socrate s’efforçant de com-prendre les actes parfois violents de sa propre épouse, une mégère épousée à dessein, afin de mieux cerner les régions interdites de l’âme humaine ?
Thierry ROLLET
Agent littéraire
Un jour, quelqu’un m’a posé la question suivante au détour d’une banale conversation :
– Dis-moi Stino pour toi, la vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue ?
C’était Daddy, mon petit-frère, ce bourlingueur devant l’éternel toujours en train de courir, et d’être embarqué dans des histoires très compliquées pour moi.
« Si la vie valait la peine d’être vécue hein, humm… ! ».
Quelque peu désarçonné par cette étonnante interrogation, je répé-tais machinalement cette phrase tel un automate, avant de marmonner tout seul en regardant mon interlocuteur.
– Hé Daddy, hâ bouéh kouâh mpanguîh ngué-mpéh1, m’enquis-je ?
Je suis resté circonspect sans attendre qu’il me réponde, ne m’attendant pas du tout à une telle préoccupation de sa part. Des questions de cette nature, nous en débattions effectivement souvent lui et moi. Mais la plupart d’entre elles sont centrées sur la famille restée au pays et notamment sur Jeanne notre mère, sur André notre frère ainé au Gabon ou sur Pulchérie notre sœur habitant à Paris et sa petite famille, sur nos petites difficultés existentielles personnelles au quotidien, etc. Ce que nous venions d’ailleurs de faire quelques minutes auparavant. Or là, il ne s’agit ni plus ni moins que de la vie, dans un de ses fondements les plus significatifs.
Quoi lui répondre exactement alors puisque visiblement, il attend cela de ma part.
Il est vrai que quotidiennement et à chaque instant de notre existence, nous sommes toujours face à toutes sortes de préoccu-pations liées à la vie, sans être quotidiennement et à chaque instant de cette même existence confronté à ce genre de questionnement. Tous les jours pourtant et même quand nous n’y faisons guère attention, cette même existence se charge toujours pourtant de nous rappeler par tous les moyens, à travers ses bons souvenirs et son corollaire de problèmes, qu’elle est bel et bien là, toujours là, et plus que jamais là quoi que l’on fasse.
C’est ici alors que cette interrogation, la vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue, prend alors toute sa signification.
Je répétais plusieurs fois sa question en mon for intérieur, en ayant l’impression bizarre d’avoir déjà lu ou entendu quelque chose à ce sujet. En fait, il ne s’agissait-là que d’un fil conducteur me permettant de mieux circonscrire la pensée de mon interlocuteur.
C’est à ce moment-là précisément et curieusement, que ma tête sera instantanément submergée par un foisonnement d’images éton-nantes représentant des enfants en pleine récréation courant bruyam-ment dans tous les sens, avant que ne leur succèdent le brouhaha d’une bande de jeunes filles à l’allure espiègle dans cette même cours de récréation, certaines sautant à la marelle en chantant, d’autres rigolant allègrement entre elles dans une belle complicité juvénile. L’instant d’après, ce fut un groupe d’hommes richement enturbannés et joyeux, dans un lieu qui ne me disait rien qui vaille, d’apparaître. Je les voyais formant un cercle au contour irrégulier, et martelaient vigoureusement le sol de leurs pieds nus en se trémoussant avec frénésie tels des possédés, sur un mode pourtant festif puisqu’ils chantaient et battaient leurs mains, au rythme endiablé d’un joueur de tam-tam situé au milieu d’eux.
Aaah oui m’étonnais-je surpris par ces apparitions, ne comprenant rien à une telle perception?
Humm, marmonnais-je en me ressaisissant, tout en me grattant la tête quelque peu surpris par ce kaléidoscope inattendu et en me demandant :
« Mais, qu’est-ce que mon inconscient essaie donc de me suggérer-là en me projetant toutes ces images ? Essaie-t-elle de me suggérer la vie sous cette forme ? Et, que sont tous ces enfants, ces jeunes-filles et ces hommes richement enturbannés ?».
De toutes ces élucubrations mnésiques mon valeureux petit-frère n’en saura rien.
– C’est bizarre tout ça, réussis-je seulement à articuler pour essayer de maintenir un semblant de dialogue avec lui, alors que s’il avait suivi mon regard il se serait vite rendu compte que je ne m’adressais pas spécialement à lui, qu’en réalité je parlais dans le vide !
Ce qui ne manquera d’ailleurs pas de le faire réagir, puisqu’il adopta un ton quelque peu en dessus en s’adressant à moi en ces termes :
– Aaah ! Tu trouves qu’elle est bizarre ma question ?
Alors pour le rassurer et essayer de relativiser mon propos, je lui répondis simplement :
– Non, non, c’est rien, Daddy !
Pourtant, que ce soit avec ces enfants, avec ces jeunes filles ou tous ces hommes dansant avec frénésie, ces images suggéraient bien l’expression du bonheur et cette joie de vivre qui caractérisent parfois la vie. Ça pouvait être autre chose aussi, pourquoi pas ?
« Mais, pensais-je, le fait d’être là debout devant lui à bavarder, à papoter sur la vie, nous parlions justement des problèmes qu’il avait avec sa campagne, n’était-ce pas déjà en soi une preuve suffisante que la vie valait vraiment la peine d’être vécue ? C’est vrai quoi, enfin ! »
À moins qu’il en soit autrement dans la tête de mon petit-frère, sait-on jamais avec lui.
Dans ces cas-là, qu’entendait-il exactement alors par-là ?
À quelle vie fait-il donc allusion ici, si tant est qu’on ait plusieurs vies en même temps ?
La vie sentimentale, la vie professionnelle, la vie maritale, la vie artistique, la vie civile ou militaire et que sais-je encore, à moins de parler de l’existence en tant que telle…
Cette question me fit étrangement penser à quelqu’un qui en a marre de la vie, à quelqu’un qui est déprimé, dépité, et qui veut mettre un terme à ses jours ou du moins, à cette vie-là qui le déprime, à défaut de prendre son courage à deux mains et à chercher à circonscrire l’objet même à l’origine de ses tourments.
Était-ce le cas pour lui en me posant une telle question ?
Cette angoissante perspective me fit peur aussitôt.
J’observais alors mon frère à la dérobé, pour voir si quelque chose pouvait transparaître sur son visage qui puisse signifier au moins qu’il était tracassé, ou si quelque chose n’allait pas chez lui, mais en vain. Daddy était stoïque et droit dans ses bottes. Il remarqua d’ailleurs à quel point j’étais moi-même très embarrassé, attendant probablement que je dise lui quelque chose.
Mes rapports avec mon petit-frère sont régis par plusieurs choses, dont le droit d’aînesse qui veut qu’il en soit ainsi dans nos traditions. Dans ce cadre-là, il me consulte d’ailleurs assez souvent dès qu’il a un problème personnel ou un problème lié à la famille, à moins d’avoir le cafard et ce besoin impérieux de parler à quelqu’un qu’on a à ce moment-là.
Ecouter les autres parler, ne fait-il pas partie de mon travail ?
Il n’a pas échappé à Daddy que je travaille en psychiatrie, domaine dont l’une des caractéristiques est justement l’écoute et la disponibilité envers l’autre. C’est ici que ma relation avec lui prend tout son sens, Daddy passant du petit-frère qu’il est pour devenir alors circonstan-ciellement un ami, un copain et que sais-je encore. A ce moment-là, nous discutions librement, sans tabou, de toutes sortes de sujets.
Ce qui était le cas ici.
Mais, cela ne me disait toujours pas pourquoi m’avait-il posé cette question ?
Fallait-il que je lui réponde en tant que professionnel, comme un ami, un copain ou tout ça à la fois?
Dans le doute et après une petite hésitation, je me suis donc résolu à lui poser avec empressement ces deux questions justement. N’était-ce pas là le moyen pouvant me permettre au moins de mieux connaître le fond de sa pensée, sait-on jamais ? Autrement dit, avait-il par exemple des raisons d’avoir peur ou des raisons de s’inquiéter de quelque chose?
À défaut de me répondre directement et devant mon grand embarras, il se contenta simplement de repréciser les choses.
D’après lui en effet, pourquoi une telle question ne se poserai-t-elle pas, dans la mesure où elle engage l’être tout entier dans ce qu’il a de plus cher et de plus complexe à savoir :
Son existence propre, sa vie ?
« Humm, humm, de plus en plus intéressant ce gars-là, commençai-je à me dire, très étonné de voir Daddy être versé dans ce genre d’exercice ! ». Jamais je ne l’avais vu raisonner de la sorte, avec un argumentaire qui me faisait demander s’il n’avait pas adhéré à une secte, ou à une de ces Églises dites du Réveil qui pilulent en ce moment sur la place de Paris.
– Ainsi, poursuivit-il avec une certaine maestria rappelant un pédagogue, entend-on souvent certains faire l’apologie de la vie en vantant sa beauté, tout ce qu’il faut faire pour parvenir à cette beauté ou la préserver ; d’autres se targuant de vivre pleinement la leur sans se soucier de quoi que ce soit, comme s’ils avaient quelque chose à rattraper ou comme s’il leur restait peu de temps à vivre ou encore, comme s’ils avaient peur de rater quelque chose dans la vie justement ! Et du reste, ajouta toujours mon petit-frère, vivre durement aujour-d’hui par exemple pour vivre mieux demain ne s’inscrit-il pas dans cette perspective ? Il y a des gens qui le disent, qui y croient en tout cas, et qui inscrivent leur vie dans une telle démarche !
– Ah oui ? T’as peut-être raison mpanguîh2 pourquoi pas après tout, dis-je en ajoutant pour relativiser quelque peu ses propos : mais tu sais Daddy, parfois aussi, contre ton gré évidemment, c’est une vie de martyr ou vie de chien qu’on peut te fait vivre aussi !
– Aussi ouais, se contenta-t-il quelque peu surpris par cette opinion contraire !
Il leva alors ses yeux vers moi, et je vis que son regard était interrogateur, attendant sans doute une suite à ce que je venais de dire.
– Mais oui, ajoutai-je alors spontanément en poursuivant effecti-vement mon propos en ces termes : l’envers du décor, quoi, si tu veux, pour ne pas parler de l’autre face de la médaille ! On ne peut pas toujours considérer la vie sous le seul angle que tu proposes. Je ne pense pas, dans les cas que je viens d’évoquer là, que la vie vaille vraiment la peine d’être vécue. Pas cette vie-là en tout cas, conclus-je mon propos avec le sentiment d’avoir répondu à sa question.
Mais malgré tout ce beau discours dont le contenu était aux antipodes de ce qu’il venait de dire, je ne comprenais toujours rien à sa démarche.
« Où diable veut-il donc en venir et, quel intérêt a-t-il donc à me parler de toutes ces choses, me suis-je alors demandé à la fin ? ».
Si tu veux parler de moi, de ma vie professionnelle par exemple, lui dis-je en substance tout en lui répondant d’emblée : Ah celle-là, elle vaut en tout cas la peine d’être vécue, de même que ma vie sentimentale d’ailleurs !
Tout cela fit sourire Daddy, et il me dit que dans ces cas-là, qu’il était alors très content pour moi !
Pour autant, je n’étais toujours pas quitte avec lui.
Je connaissais suffisamment bien mon petit-frère pour ne pas être surpris par cette rhétorique. Rassurez-vous, Daddy n’est pas un de ces illuminés que l’on croise parfois au quotidien, et qui vous prennent la tête avec leurs histoires à dormir debout sur Dieu, sur la vie, sur Jésus, sur la mort...
Et d’ailleurs ils se disent Pasteur, pour se donner bonne cons-cience.
Tout de même, pourquoi une telle interrogation, là et maintenant ?
Qu’essayait-il de me faire comprendre en réalité ?
Ses problèmes avec sa campagne par exemple pouvaient-ils expli-quer cela ?
Je commençais à penser fortement qu’en réalité, tout pouvait pro-venir de là : des disputes incessantes avec elle, une animosité récipro-que larvée, une affection qui s’étiolait chaque jour, aucune perspective ni projet sérieux de vie commune...
La vie valait-elle la peine d’être vécue dans ces conditions ?
Sans doute pas, je pense, même si cela me semble discutable et envisageable, sous certaines conditions bien sûr.
J’avais bien compris dans ses propos qu’il était question de la vie, sans pour autant percevoir le fond de sa pensée. Il n’avait fait allusion à personne, même pas à lui-même ni à moi directement, ou à quelqu’un que nous connaissions lui et moi, encore moins à un quelconque événement qui nous serait familier. Mais alors, pourquoi cette question et surtout, pourquoi s’en préoccuper aujourd’hui ?
Tout se passe comme s’il avait une arrière-pensée ou du moins, une préoccupation allant dans ce sens.
Je n’osais évidemment pas lui poser toutes ces questions tant sa démarche me semblait mystérieuse et énigmatique, attendant le cœur plein d’appréhensions qu’il se charge lui-même de me dire la suite ou du moins, me dire le fond de sa pensée. Mais à mon grand étonnement, il se tut et ne dit plus rien, me laissant désespérément sur ma faim.
À ce moment-là, les idées se mirent à se bousculer à nouveau dans ma tête, et je me reposais la question de savoir si effectivement, la vie valait vraiment la peine d’être vécue ?
« Ça y est, il a vraiment gâché ma journée celui-là avec sa question ! » me suis-je dit d’emblée, en repensant à nouveau à ses turpitudes conjugales et en me disant finalement : « Ce serait quand même bien qu’il m’en dise davantage, que je sache s’il s’agit bien de cela ou non, et quel est le fond de sa pensée ! Mais bon… »
J’étais comme une personne mise en condition, et devant réfléchir en cherchant par soi-même la suite de ce qu’il y avait à trouver. Mes pensées se focalisèrent alors sur cette question existentielle, dans une espèce de cheminement neuronal où je devais absolument trouver par moi-même les éclaircissements nécessaires et les réponses aux ques-tions que je me posais. C’est en restant sur cette lancée que je me mis à reconsidérer cette chose qu’est la vie, en essayant de l’individualiser. Mais voilà qu’au terme de cette investigation mnésique, apparaître la vie comme une totalité.
Je pensais instantanément à la somme d’une vie en fait.
Oh bien sûr, on ne peut pas réduire la vie à une simple extra-polation mathématique ou arithmétique d’éléments disparates, dont on ne considérerait que le résultat. Mais l’idée s’en rapproche, puisqu’il s’agit justement de considérer ces éléments disparates (ou chaînons) mais en termes constitutifs, en essayant de les agréger pour obtenir cette totalité compacte qu’est la vie, comme un seul bloc.
Les incrédules se demanderaient alors, tout interloqués devant le résultat obtenu :
Ce serait donc ça la vie, toute la vie en somme ?
L’Être n’est-il pas une totalité ?
La vie s’oppose à la mort, au sens où elle suppose une existence, tout ce qui concoure à cette même existence (l’alimentation, la crois-sance, la reproduction, etc.) et toute une organisation.
Ce qui apparaît de cette petite investigation mnésique est une réalité palpable, une réalité tangible représentée par l’homme lui-même dans le cas qui nous concerne ici, à un moment donné de sa vie.
De mon point de vue, c’est un instantané, l’expression même de ce qu’on est à un moment donné et que l’on peut mesurer à travers ce qu’on est devenu, à travers tout ce qu’on a pu faire de sa vie, etc. Le résultat obtenu suggère alors soit un échec, ou une réussite par exemple, ou rien du tout d’ailleurs. En se situant dans une démarche dynamique, il s’agit alors de considérer positivement ou négativement les choses au regard de ce qui apparaît et donc :
Prendre les mesures qui s’imposent si le résultat est insatisfaisant, en opérant des ajustements ou des changements nécessaires.
Laisser la situation telle quelle, et s’en satisfaire en se laissant vivre.
Accentuer encore un peu plus ce résultat, s’il parait modérément positif par exemple, à défaut de se résigner et chercher à mettre fin à ses jours, si l’on considère être dans l’échec, l’impasse. Ce qui arrive parfois.
En tout cas, chacun appréciera.
N’est-ce pas ce qu’essayait de me faire comprendre Daddy ?
La vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue !
Dans tous les cas, je ne lui disais rien des réflexions que je venais d’avoir et dont je me satisfaisais d’ailleurs, ne m’ayant jamais autant intéressé à la vie comme je le faisais-là.
D’après ce que l’on dit, les choses se passent ainsi en ce bas monde pour beaucoup d’entre nous. Sauf que toujours en ce bas monde, peu d’entre nous semblent se satisfaire de ce que nous sommes et de ce que nous avons. Pourquoi alors ne pas considérer simplement cette même vie, à travers les éléments qui la composent et la définissent ?
Il n’y a pas que du négatif parmi eux.
D’où l’intérêt de toujours relativiser les choses dans la vie, d’où l’intérêt aussi de considérer chaque élément (chaînon) de cette équation à multiples inconnues qu’est la vie, au lieu de ne se contenter que de la somme obtenue et de s’en satisfaire. Autrement dit en soi, on est une totalité et ce que l’on est à un moment donné de sa vie, le résultat d’une combinaison de tous ces éléments considérés (chaînons) et qui la définissent.
Que sont-ils alors ?
À chacun de se les définir pour arriver à se définir soi-même, pour dire qui il est exactement et savoir de son point de vue, si la vie vaut vraiment la peine d’être vécue.
Ainsi seulement, peut-on s’en satisfaire ou non et le cas échéant, envisager de reconsidérer les choses en recherchant le chaînon manquant.
La combinaison des chaînons qui la composent a-t-elle été la bonne ?
Leur agencement s’est-il effectué dans de bonnes conditions ?
À quel niveau se sont produits les problèmes, si problèmes il y a ?
Et de quelle nature sont ces problèmes ?
Des questions, encore des questions, à l’image de ce qui arrivait à notre héroïne ici, ainsi que nous allons le voir maintenant.
Mais quand je changeai d’avis en expliquant tout cela à mon petit-frère, il rigola et me dit tout de suite :
– Ah ! Désolé yâhyâh 3mais, je n’avais pas du tout pensé à cet aspect de la question !
Le lendemain, j’apprenais qu’il avait pris un nouvel appartement et quitté sa campagne.
Comme quoi hein...
AVANT PROPOS
Arrêter définitivement sa vie avec Valentin...
Simple leitmotiv ou postulat ?
Pourtant, Martha a toujours eu de bonnes raisons de le faire mais comme à d’autres occasions, elle hésite, tenaillée en cela par la peur, cette angoisse insidieuse et profonde qui l’empêche d’aller jusqu’au bout de ce qu’elle pense, et cette angoisse tenace de ne plus être l’objet d’une quelconque attention affective…
Il en a toujours été ainsi chaque fois qu’elle prend une telle résolution ou lorsqu’elle fait une nouvelle rencontre, en pensant que cette fois-ci c’est la bonne. Alors, elle hésite, se donne des raisons, doute, se méfie.
En embuscade en effet il y’a toujours eut Paul le meilleur ami et l’ami fidèle, celui-là même qu’elle connait depuis son enfance, et pour lequel elle a toujours secrètement éprouvé des sentiments amoureux et avec qui elle aimerait vraiment partager sa vie. Ici et plus que tout au monde, Martha rêve d’un grand amour, allant même jusqu’à fantasmer sur Paul, espérant transformer cette profonde amitié en une consé-cration amoureuse. Or, au moment de se décider, au moment même où il faut franchir le pas et déclarer ses sentiments, notre héroïne hésite et prend peur, ne sachant plus exactement où elle en est avec lui sur ce plan, ni comment il réagira si d’aventure elle faisait ce premier pas, ou si c’est lui qui annonçait la bienheureuse nouvelle.
Alors à cette hésitation et cette peur angoissante, succèderont des longs moments de réflexion et des appréhensions multiples et du temps perdu, qui la feront à chaque fois (malheureusement) tourner le dos à Paul qui pourtant n’attend que ça, pérennisant un peu plus son angoisse.
Que manque-t-il donc à Martha pour qu’il se passe quelque chose de positif dans sa vie, puisque c’est de cela qu’il s’agit en réalité ?
Que manque-t-il donc ici pour que quelque chose se passe réellement entre Paul et elle ?
Que faut-il donc à Martha pour franchir le pas ?
A toutes ces questions et à bien d’autres encore, il n’y a que Martha pour y répondre.
Au terme de cette longue tergiversation en tout cas, surviennent des doutes, et des regrets, puis une certaine apathie à croire qu’un jour, la situation s’arrangera.
Ce qui ressemble étrangement à du fatalisme.
De part et d’autre pourtant, chacun est sur le même position-nement.
L’un et l’autre croiront en cet amour, chacun y fondant de grands espoirs, mais personne pour se décider vraiment à franchir le pas et aller franchement vers l’autre en lui déclarant ses intentions, ses sentiments, envahi par le doute et la peur de l’autre en se laissant inexorablement entraîner dans une sorte de surenchère alors même que le bonheur est là et bel et bien là à leur portée à leur portée. Comment peut-il en être autrement avec une Martha envahie par ses démons intérieurs qui lui empoisonnent la vie, entraînant notre héroïne dans une fuite en avant ou chaque occasion n’est jamais la bonne?
Paul, cette sorte de chaînon n’est-il pas la solution à la problé-matique existentielle de Martha dans sa vie, alors même qu’il apparait comme cet élément essentiel manquant effectivement au bonheur de cette jeune femme?
Plongeons-nous au cœur de la vie de Martha et dans ses travers, pour répondre à toutes ces interrogations.
Tout était parti d’une dispute somme toute banale entre Martha et Valentin, sur un sujet tout aussi banal que sortir pour aller à une soirée dansante avec des amis ce samedi, ou alors dimanche, faire un tour au Terrain4 à défaut d’aller dans un n’gandâh5 boire une bière fraîche et manger un morceau.
Une telle situation aurait pu arriver à n’importe qui d’ailleurs sauf qu’ici, la réaction qui s’en suivra prit une telle tournure que son am-pleur révéla au grand jour la nature profonde de chaque protagoniste et surtout, la profondeur du fossé qui en réalité les avait toujours séparés malgré leur vie commune.
C’est ainsi que sans ménagement aucun et avec une violence qu’ils n’avaient que rarement connue, s’entre-déchirèrent-ils comme de simples inconnus, alors même qu’ils donnaient l’impression de filer le parfait amour et semblaient heureux d’être ensemble.
Quel paradoxe hein ?
Tout le monde, à commencer par ceux et celles qui leur étaient proches, s’émurent de cette situation, la qualifiant d’absurde. « Comment a-t-elle osé ? » s’étonnèrent les amis de Valentin par exemple, d’autres notamment du coté de Martha se contentèrent de prendre acte de cette situation, estimant simplement, « qu’il valait peut-être mieux qu’il en soit ainsi car, ces deux-là n’étaient vraiment pas fait pour vivre ensemble ! ».
Finalement pour Martha, n’est-ce pas un mal pour un bien que cette situation-là arrive maintenant, notre héroïne étant prise dans une désespérante quête existentielle qui semblait perpétuelle et qui pouvant trouver-là un dénouement ? Encore faut-il que Martha se ressaisisse, et qu’elle prenne véritablement sa vie en main en éclaircissant sa position vis-à-vis de sa mère, et de Paul ce meilleur ami secrètement aimé et toujours en embuscade, qui ne demande qu’à être aimé et partager sa vie avec elle.
Jugez-en donc.
– NON, NON, NON JE’N VEUX PAS, avait fermement protesté Martha face à l’invitation que Valentin venait de lui faire de bouger6 un peu ce samedi soir ou bien dimanche avec ses amis, avant de pour-suivre sa protestation en ajoutant avec véhémence et détermination :
Je n’ai vraiment pas envie et je ne veux rien savoir de tout cela, vois-tu ! Ne me parle même pas de ça ! Va tranquillement avec tes amis si ça te chante mais laisse-moi tranquille s’il te plait, laisse-moi en dehors de tout ça ! Hum, hum, humm, maugréa-t-elle avant de poursuivre sa protestation avec sévérité en se parlant à elle-même:
« Pfuutt ! Rigo et les autres vont y être hein ! Tu parles d’une sortie entre amis, une sortie pour aller danser et faire la fête ? Mon œil oui! ».
A la fin, elle poursuivra son propos juste au moment où Valentin voulait rajouter quelque chose, avant de lui tourner définitivement le dos et de se renfrogner dans son coin une fois ses ruminations terminées, non sans lui avoir hurlé dessus une dernière fois en disant :
VA-T-EN, VA-T-EN, VA-T-EN DONC ET LAISSE-MOI TRANQUILLE, T’AS COMPRIS!
Martha avait parlé.
Cueilli à froid, le pauvre homme resta tétanisé et bouche bée, ne comprenant rien à ce qui lui arrive. Valentin avait encaissé tout cela sans broncher, le regard désespérément tourné vers le sol tel un individu accablé. Honteux, confus, apeuré, irrité, déçu, dépité, il fut tout cela à la fois, le temps que dura cette diatribe inattendue dont l’intensité et la densité allaient les entraîner dans un face-à-face qui se poursuivra tout au long de la soirée, pour se terminer dramatiquement le lendemain.
Il est vrai que Martha n’est pas très éloignée d’un tribun, habituée qu’elle était des longues tirades et autres joutes oratoires enflammées auxquelles elle se livrait quotidiennement de par sa profession d’avo-cate et donc, une spécialiste des rapports de force verbaux sachant très bien discerner ce qu’est une modération ou un excès de langage, un langage courtois ou un langage ironique.
Bref en matière d’expression verbale, rien n’était donc un secret pour elle.
Et sans s’en douter donc, c’est à cet Être-là que Valentin avait eut la maladresse de s’adresser.
Pourtant Martha est avant tout une personne et, de surcroît une femme, avec une sensibilité à la fois propre et si particulière. Parmi tous les enfants de Mauricette7, elle est celui qui a toujours eu une bonne opinion auprès de leur entourage. Unanimement, tout le monde la qualifie de sérieuse et calme, de celle qui ne parle pas beaucoup bref une fille sans histoire et qui a très bien réussi sa vie.
Justement, c’est à cet Être-là que la demande de Valentin était d’abord adressée, cet Être-là habituellement si calme, si douce et qui malheureusement poussé à bout, se comportera comme le commun des mortels, en ne prenant aucun gant pour bien faire comprendre son mécontentement à cet impétueux compagnon. Martha n’hésitera pas à lui hurler au visage pour lui montrer combien elle était exaspérée, ce qu’elle n’a pas l’habitude de faire.
Tout cela était-il prémonitoire de ce qui couvait déjà depuis longtemps entre eux ?
Difficile à dire.
Toujours est-il qu’en même temps qu’elle lui avait hurlé dessus, son doigt boudiné avait désigné le couloir, comme pour bien faire com-prendre à cet impétueux compagnon qu’il fallait absolument qu’il parte de là et la laisse tranquille.
Assurément, Martha voulait être seule.
Un peu comme si dans son entendement tourmenté, la présence de Valentin n’avait plus aucun sens à ce moment-là, l’intéressé devant immédiatement disparaître. Alors tel un dérivatif, les pensées de Martha ne firent qu’un tour pour se diriger subrepticement vers Paul l’ami d’enfance, celui-là même que notre héroïne voyait quelque fois, celui-là aussi pour lequel elle a toujours secrètement éprouvé des sentiments amoureux, espérant partager sa vie avec lui.
«Hahaa ! Si j’avais su vraiment... ».
Martha se parlant ainsi à elle-même et pour cause, notre héroïne avait la désagréable impression que sa vie était en train de se déliter alors qu’elle aurait été différente si d’aventure elle avait fait le choix de la partager avec Paul.
Est-ce qu’elle méritait tout cela ?
Pourquoi ne pas envisager autrement sa vie ?
Et si tel était le cas, la présence de Paul ne pouvait-elle pas à nouveau être envisagée, et être une opportunité en profitant des moments comme ceux-ci pour la concrétiser ?
Cette perspective ne fit malheureusement que majorer la colère d’une Martha qui, dépitée, réalisa à ce moment-là ce qu’avait été sa vie, toute la bêtise qu’elle avait faite de choisir Valentin comme compagnon, et la perte de temps qu’avait impliqué un tel choix pour elle. C’est ainsi qu’en réaction à ce qui n’était autre qu’un constat d’échec, crut-elle bon d’en rajouter une couche pour enfoncer le clou à cet impétueux personnage et être quitte avec elle-même.
– Non mais hey ! Aller danser ou parader ensemble avec ses amis, c’est bien ça hein, répéta-t-elle avec ironie le regard méchamment dirigé vers son compagnon, en donnant une tonalité grave et interrogative à sa voix, avant d’y répondre en se parlant elle-même d’ailleurs:
« Non mais oh ! Il n’a qu’à y aller avec eux celui-là ! Non ? ».
La demande de Valentin pouvait pourtant paraître légitime et anodine, en considérant son entendement propre. Mais à en juger par la réaction de Martha, cet entendement semblait ne pas correspondre aux attentes toutes aussi légitimes de sa campagne et poser problèmes.
Il fallait voir l’expression du visage de notre héroïne à ce moment-là pour s’en convaincre.
Rarement Valentin n’avait vu Martha dans un tel état d’excitation, de rage et surtout, dans une telle colère. Plus par déformation profes-sionnelle que par réflexe, Martha s’était d’ailleurs mise debout, pour mieux tenir tête et dominer son interlocuteur. L’expression de son visage, la froideur de son regard, ce bras tendu et cet index boudiné pointé pendant de longues minutes en direction du couloir, tout cela ne faisait que traduire une détermination qui fit peur à Valentin.
Quand il réussit à se ressaisir et tenta d’en placer une, histoire de simplement bien préciser le fond d’une pensée qu’il croyait incomprise, il ne put même pas articuler sa mâchoire. Et quand il réussit enfin à le faire, ses propos furent confus et sa phrase intempestivement interrompue par Martha, entraînant notre pauvre homme à bafouiller honteusement.
Alors, il adopta un profil bas en baissant tristement son regard au sol tel un enfant pris en défaut, interloqué par la tournure que prenait cette situation en restant bouche bée.
« Humm, tout ça pour si peu », finit-il par se dire en s’exclamant comme à regret :
« Fait chiiii! ».
Mais, Valentin se parlait à lui-même en réalité. Non content de subir cette colère à ses yeux injuste cependant, réussira-t-il finalement à dire à sa campagne :
- Oh mon Dieu ! Mais c’est pourtant pour toi que je fais tout ça !
Son intention correspondait donc à une marque de grande attention.
« Pour moi hein, tu parles, se dit Martha en son for intérieur en le toisant du regard, tout en faisant semblant de ne pas l’avoir entendu pour éviter de lui répondre directement et donc, de parler à nouveau avec véhémence ! ».
Martha s’en tiendra à cette attitude, une attitude qu’elle s’efforcera de garder quoi qu’il arrive, estimant avoir été suffisamment claire et avoir réglé son compte à cet impertinent. Et du reste, son front ridé suffisait largement à exprimer ce qu’elle pensait de ces propos. L’intensité de l’énergie qu’elle venait de dépenser en si peu de temps nécessitait donc bien qu’elle se calme en effet, pour refaire le plein d’oxygène dont son jeune corps avait besoin.
Virevoltant son regard de part et d’autre de la pièce tel un voleur, Valentin ne pensait qu’à une seule chose à ce moment-là : se ressaisir définitivement et profiter de cette accalmie relative pour se faire discret et pourquoi pas, se faire définitivement oublier de Martha devenue l’instant d’une joute verbale explosive, sa persécutrice.
« Pfut, à quoi bon continuer puisqu’elle n’entend rien, se dit-il à la fin ! ».
Mais malgré cette relative accalmie, notre homme n’était pas quitte pour autant puisque c’est sous un autre angle que cette malheureuse situation allait lui apparaître.
En effet, Valentin prit peur.
Il avait tellement peur de la tournure que venait de prendre une situation au départ si anodine, que le pauvre homme se mit à redouter le pire :
Que Martha se mette à tout casser autour d’elle par exemple, ou qu’elle se jette sur lui toutes griffes dehors en lui lacérant le visage avec furie, comme une folle. Pour malheureuse qu’elle soit et connaissant très bien Martha, Valentin savait déjà que cette perspective était envi-sageable, s’étonnant même qu’elle n’ai pas encore eu lieu. « On se calme, on se calme », finit-il par se dire cependant, pour se donner du courage et éviter de s’alarmer outre mesure, réalisant que son imagination était en train de l’entraîner aux antipodes de l’irréel. « Non au secours, elle n’osera pas faire ça j’espère, pensa le pauvre homme quelque peu en proie au doute, son regard balayant subrepticement toute la pièce ! ».
Pour Valentin, un excès de rage était capable de pousser quelqu’un à une telle extrémité. Ce qui n’était pas loin de ce que venait d’avoir Martha. Finalement, notre homme finit très vite par se ressaisir, consi-dérant que son avocate de campagne avait suffisamment d’orgueil et de fierté pour se risquer à un tel comportement.
Mais, en se comportant comme elle l’avait faite jusque-là, pourquoi ne serait-elle pas capable du pire ? Valentin resta sans voix, réalisant en vérité que de la part de Martha, la perspective d’un passage à l’acte était réelle et pouvait donc effectivement s’envisager. Il n’en fallait donc pas plus pour émouvoir notre homme, l’alarmer outre mesure et faire apparaître Martha sous un autre angle.
Dire cela prouvait-il quelque chose ?
D’un seul coup, le regard de Valentin devint furtif.
Face à cette évidence, notre homme devint à la fois apeuré et craintif, ses yeux virevoltant à nouveau d’un point à l’autre de la pièce tel un individu pris dans un piège dont il cherchait à s’en défaire :
« Oh mon Dieu mon écran plat 21 pouces, et ma chaîne musicale, s’exclama-t-il avec regret en son for intérieur, prêt à bondir sur Martha pour la contenir et défendre ses biens. Non, pas ça j’espère, se dit-il tout en ajoutant toujours en son for intérieur : franchement, autant me battre que de voir tout ça partir en miettes ! ».
À n’en pas douter, c’était-là toute sa fierté en somme, tout ce qu’il avait pu s’acheter à usage domestique bien-sûr depuis qu’il était en France, en dehors de ses vêtements et ses chaussures de marque, surtout l’écran plat récemment acquis, et la chaîne musicale, le pendant de son hobby musical...
Cette rapide mise à jour fit apparaître une réalité telle à Valentin, que la perspective même de la destruction de ces équipements lui glaça le sang, notre homme redoutant de tout perdre d’un seul coup. « Quelle tragédie ce serait-là donc oh mon Dieu, ne put-il s’empêcher de penser, la main droite sur le cœur ! ».
Alors, il chassa aussitôt cette malencontreuse perspective de sa petite tête, pour revenir à la réalité de sa propre situation. Mais cette situation d’ensemble commandait néanmoins d’être plus prudent, sait-on jamais. Aussi, eut-il là une raison suffisante pour ne pas bouger de la pièce malgré l’injonction de Martha.
Valentin se tint coi, bomba son torse en se demandant tout de même que faire à présent malgré cette mise en garde, surtout que toute discussion était impossible avec sa campagne. Même en essayant d’articuler sa bouche avec l’intention de lui répliquer, rien ne put en sortir tant sa gorge était nouée et son cœur serré d’angoisse.
Valentin demeura donc bouche bée, se demandant bien comment Martha réagirait à la fin.
En lui proposant cette sortie, il s’agissait certes pour lui de tenir un engagement pris quelques jours auparavant vis-à-vis de ses amis mais aussi et simplement, il pensait réconcilier Martha avec les mêmes amis même si par-dessus tout cela il cherchait en réalité à renouer avec de vieilles habitudes, dont il était presque privé depuis un an :
Ecumer à nouveau les soirées dansantes, les boîtes de nuit et prendre part aux joutes vestimentaires auxquelles ses amis et lui se livraient contre d’autres Sapeurs 8.
Se retrouver avec ses amis, pour boire une bonne bière fraîche, manger un morceau ou des brochettes chaudes dans des n’gandâh ou aux Terrains. En parlant de Terrains justement, les rumeurs annon-çaient la fréquentation de ces endroits par certains jeunes Sapeurs récemment venus du pays et qu’il connaissait, et souhaitait donc les rencontrer car cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas vus.
N’est-ce pas ce qu’avait toujours été sa vie Parisienne auparavant ?
Assurément, quelque chose d’important manquait à cette vie à laquelle il était astreint malgré lui, cette vie devenue peu à peu mono-tone, invivable et à laquelle il voulait s’affranchir. Finalement et sans même obéir à l’injonction de Martha, Valentin demeurera à sa place, avec cette conviction de n’avoir rien fait de mal et d’avoir fait une demande tout ce qu’il y’avait de légitime.
Assis en face d’elle et malgré cette éprouvante cohabitation, le jeune homme essayait de garder une certaine décontraction en restant aussi naturel que possible. Mais, la tension était telle qu’il ne put rester longtemps dans cette position, ses gestes manquant d’aisance et ses jambes engourdies s’ankylosant de plus en plus. Valentin commençait même à éprouver une certaine raideur à la nuque, tant il était crisper à l’idée même de ne pas bouger. C’est dire combien sa situation était éprouvante. En réalité, le pauvre homme était face à un dilemme :
Partir ou rester, sans savoir exactement quoi faire ni quelle décision prendre finalement.
Intensément nourri par toutes ces pensées qui lui traversaient l’esprit à ce moment-là, Valentin ne put qu’amèrement constater sa peine, lui qui pensait pourtant bien faire en proposant cette sortie et donc, en escomptant de passer un moment agréable avec Martha et ses amis. Même si ce n’est pas pour la première fois que Martha réagissait de la sorte, et même si ce n’est pas pour la première fois aussi qu’il se lançait dans une telle initiative, il était en tout cas en train d’apprendre à ses dépends que décidément, il ne fallait vraiment pas titiller Martha avec ce genre de questions.
Mais cette errance mnésique fut de courte durée.
À nouveau, Valentin fut ramené à la triste réalité de sa propre situation par le spectacle pathétique d’une Martha presque en transe sur le vieux canapé en face, et qui était en train de s’entortiller le corps tel un serpent pris au collet. Les yeux grands ouverts d’étonnement, notre homme se retrouva devant un spectacle digne d’un contorsionniste en pleine représentation et se demanda une nouvelle fois tout en restant toujours à sa place :
« Pourquoi donc hein ? Tout ça pour si peu ? Pfuuuut !».
Valentin était exacerbé.
Pour lui en effet, « il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat avec cette histoire! Non mais tu te rends compte un peu, et si c’est elle qui avait subi cette excès de colère alors hein, qu’en serait-il, se dit-il outré, à la limite de déroger de cette règle de réserve à laquelle il s’est lui-même imposé ! ».
Et comme il le faisait parfois dans pareille circonstance et qui, à la longue, avait fini par devenir un tic désagréablement énervant aux yeux de sa campagne :
Valentin se mit à grimacer du visage tout en marmonnant des phrases incompréhensibles qui malgré tout, parvinrent jusqu’aux oreilles de Martha toujours en train de s’entortiller. À la fin de cet exercice physique qui semblait ne pas s’arrêter, notre héroïne finit par adopter une position fœtale très caractéristique, sans rien dire de plus. Visiblement, Martha qui ne fait jamais les choses à moitié ou sans raison, ne réussira à rien obtenir de ce qu’elle espérait, allez savoir quoi.
En tout cas, il y’avait une certaine attente chez elle…
De son coté, en restant presque impassible aux gesticulations de sa campagne, Valentin prenait en quelque sorte-là une revanche dont il n’aurait en rien voulu se priver.
Pourquoi fallait-il qu’il soit l’éternel souffrant d’une situation qu’il avait voulu pour faire plaisir à Martha ? Au-delà cependant, il n’en exprimait pas moins son incompréhension, aussi bien que son agace-ment et son irritation face à la colère à ses yeux excessive et injustifiée de sa campagne, à sa rhétorique incendiaire de tantôt, qu’à cette théâtralité à laquelle elle était en train de se livrer à présent. Pour cou-ronner le tout, voilà notre homme terminer son geste disgracieux du visage par un long et dédaigneux pfuuuut de dépit, qui bien évidemment arriva aux oreilles de Martha et qu’elle prit effectivement d’ailleurs pour du mépris.
Mais là non plus comme tantôt, elle n’y répondra pas :
« A quoi bon hein, conclura-t-elle en se parlant à elle-même ! ».
Assurément et plus que jamais, l’un et l’autre étaient à présent fatigués de se battre.
Ce qui n’empêchera pas Valentin de marmonner à nouveau dans son coin, et de jeter un regard torve à sa campagne tout en se demandant quelque peu excédé :
« Comment supporter encore longtemps ce face-à-face oppressant et toutes ces turpitudes sans réagir ? ».
Mais tout cela était de bonne guerre.
Réagir, tel allait être le maître-mot trottant dans la petite tête de Valentin.
Mais, que pouvait-il faire ?
Dans cette sorte de jeu du chat et de la souris, il était comme un homme se trouvant au gué d’une rivière en crue, ou en présence d’une équation insoluble pour ne pas parler d’une situation difficilement supportable, et qui n’avait que ses yeux pour constater son impuis-sance.
Réaction impossible, alors qu’il fallait faire quelque chose ?
Quel dilemme !
Alors de ses doigts squelettiques, voilà le pauvre homme pris d’une frénésie soudaine à entortiller nerveusement les boutons de sa vieille chemise de lin à moitié fripée et ouverte, pour finir par virevolter à nouveau son regard de part et d’autre de la pièce, cette fois-ci à la manière de quelqu’un cherchant quelque chose de précis. En temps normal ou en d’autres circonstances pourtant, cette chemise ouverte aurait été un bon prétexte (pour ne pas parler d’une bonne occasion) à une Martha excitée de passer sa main sur la poitrine velue de son cher compagnon en un geste tendre et affectueux pour en explorer les moindres contours, geste pouvant en appeler d’autres...
« Hé oui, constata amèrement Valentin, un brin nostalgique en hochant sa petite tête! ».
Ce qui n’était pas le cas aujourd’hui, et surtout pas à ce moment-là.
Valentin était comme un homme pris en défaut.
Quelque chose lui disait de se lever et d’aller vers sa campagne. En même temps, par ses gestes et autres gesticulations visuelles en réalité, cherchait-il à occuper son esprit pour ne pas succomber à cette tentation à ses yeux diabolique, et sans doute aussi à mieux canaliser sa propre violence pour contenir celle de Martha, évitant ainsi toute confrontation avec elle.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est son inconscient qui lui offrira la solution à cette problématique inattendue, en lui permettant comme par magie de se détacher mentalement aussi bien de cet événement fâcheux, du cadre même dans lequel il se déroulait, que de l’interlocutrice en face de lui. Comme si cette Martha bouillonnant n’avaient plus d’intérêt pour lui à cet instant précis, voilà les pensées de Valentin opérer un curieux glissement pour se diriger subrepticement vers leurs voisins de l’étage en dessous.
Tout cela se fit tellement vite que Valentin semblait effectivement ne plus être là, à en juger par l’air détaché qu’arborait son visage. Concrètement donc et bien calé sur son fauteuil, notre homme avait les yeux à demi fermés comme s’il dormait, mais donnant l’impression de ne pas perdre Martha de vue. L’instant d’après, il fut comme envahi par des appréhensions multiples et fortes l’attirant irrésistiblement vers ces dits voisins, avec qui les relations ont pas toujours été bonnes. Non pas que ceux-ci eussent été pour quelque chose dans ce qui l’opposait présentement à Martha, ou que Valentin leur soit redevable de quelque chose dont il était en train de se rappeler l’existence soudain, bien au contraire.
Dans cette résidence, Valentin a toujours été serein sur sa propre personne, et conscient des réactions que ses apparitions pouvaient susciter auprès de ses voisins. Beaucoup en effet ici (y compris nos fameux voisins d’ailleurs) admiraient l’allure de ce black qui disait bonjour à tout le monde, qui avait toujours fière allure parce que toujours élégamment habillé, se demandant bien ce qu’il faisait réelle-ment dans la vie pour être comme ça.
Il s’agit d’un couple de quinquagénaire et de Pamphile, leur vieux garçon de fils.
Ne les avait-il pas un jour entendu l’appeler par ce prénom ?
Ces gens-là, comme on avait coutume de les appeler dans la résidence étaient connus et redoutés pour leurs états d’âme très volatiles, au point d’avoir une mauvaise réputation auprès des autres habitants qui les évitaient, les ignoraient carrément ou les regardaient de travers.
Personne ne savait d’ailleurs qui ils étaient exactement ni d’où ils venaient mais, ils faisaient bel et bien pourtant partie des habitants de cette résidence réputée calme, comme on en voyait dans le reste de cette communes ouest Parisienne. Certains les disent racistes et xéno-phobes, d’autres les traitant de cinglés et fous, tous reconnaissaient unanimement qu’ils sont acariâtres, intolérants, aigris et surtout, qu’ils avaient le chic de se mêler de ce qui ne les regarde pas.
Bien souvent postés à leur fenêtre d’où rien ne peut leur échapper, ils passent leur temps à épier tout le monde pour ensuite et à l’occasion, questionner sournoisement ceux qui leur sont d’un bon contact, au détriment des autres et au gré des rencontres, quand un quelconque détail de la vie des habitants ou du quartier leur échappe. Ainsi, on-ils l’habitude de colporter et rapporter toutes sortes de ragots sur tout le monde, allant même jusqu’à semer la zizanie parmi les habitants de l’immeuble en les clivant, exercice à laquelle ils excellent bien.
Qui ne s’était pas encore coltiner avec eux pour des broutilles ou des peccadilles, depuis qu’ils ont emménagé ici ?
De là où il était assis, Valentin pensa à sa propre situation, à ce qui venait de se passer là entre Martha et lui, en se disant être le prochain sur la liste :
« Huuummmm ! Une fois de plus, n’allaient-ils pas trouver-là des raisons de se plaindre ? Ils ne faisaient que ça ce couple de vieillards et leur vieux garçon de fils, et tout ça par la faute de cette écervelée de Martha ! Dire que c’est une avocate qui se comporte ainsi, pfuuuut, ajouta-t-il tout en pestant et en se demandant :
« Que vont-ils encore penser de nous après tout ce boucan ! Tu vas voir comment ils vont s’en donner à cœur joie en tapant leur plafond, ou les murs de leur appartement avec leur balai, juste pour nous emmerder et se venger ! ».
Valentin en tout cas se désola de cette situation en pensant à Pamphile justement, le fis de ces vieux aigris, et qu’il croisait parfois devant l’ascenseur ou en bas de leur immeuble.
«Il a l’air d’avoir un bon fond pourtant! Mais ses parents, de vrais phénomènes à eux deux!».
Cette opinion de Valentin résumait à elle seule toute la probléma-tique des rapports de voisinage ici. Comment ne pas s’en préoccuper, Martha et lui étant au première loge parce qu’habitant juste au-dessus de ces gens-là.
Plus que jamais, voilà notre homme en train de se préoccuper de l’apaisement et la quiétude devant prévaloir dans leur appartement, deux thèmes qui le poussait inexorablement à ne pas encourager cette surenchère à laquelle Martha était en train de se livrer et qui pouvait leur être préjudiciable. Ne se voyant pas en train de gérer deux situations explosives en effet, Valentin tendit ses oreilles et focalisa toute son attention en direction de ses voisins pour en avoir le cœur net et réagir en conséquence. Mais, rien qui ne puisse l’alerter et le mettre sur ses gardes.
Ce qui rassura quelque peu notre homme qui se dit cependant :
« C’est bizarre ! Ils sont peut-être sortis, je suppose ? Ouf, conclut-il à la fin de cet insoutenable suspense ! ».
Oh oui, ses insupportables voisins étaient effectivement absents de chez eux cet après-midi-là. Pour Valentin, ces gens-là sont très réactifs. S’ils étaient chez eux, ils se seraient alors déjà manifestés en râlant par exemple ou en vociférant comme ils savaient le faire, à défaut de donner des coups de balai aux murs et au plafond, exercice qu’excellait bien leur vieux garçon de fils. C’est de cette façon seulement qu’ils exprimaient leur mécontentement aux impertinents qui, comme Martha et Valentin ce jour-là, osaient braver leur tranquillité.
Il n’était d’ailleurs pas rare d’entendre parler à haute voix ou hurler de chez eux, non seulement pour les divergences qui les opposaient parfois entre eux mais surtout, pour signifier leur mécontentement à tout voisin impertinent qui avait le malheur de les importuner :
ARRÊTEZ BON SANG ! ARRÊTER D’EMMERDER LE MONDE AVEC VOS HISTOIRES ! les entendait-on clamer.
Comme pour bien se faire entendre, ils n’hésitaient pas à se poster à la fenêtre de leur salon.
Difficile de savoir qui du père, de la mère ou du fils est à l’origine d’une telle vocifération tant l’intonation de la voix était forte. En tout cas, l’intéressé concerné n’avait qu’à se tenir tranquille, au risque d’en entendre davantage. Dans ces cas-là, les propos injurieux et les noms d’oiseaux n’étaient pas en reste pour compléter ce tableau déjà funeste.
À la fois, n’est-ce pas singulier et archaïque comme mode de communication dans le cadre d’une relation de voisinage qui pourtant devait être bonne, courtoise, polie et harmonieuse ?
Hélas, ce cas n’était pas isolé ni exceptionnel, tout le monde ici le déplorant.
Ainsi, quand notre homme dirigea à nouveau son attention dans leur direction pour être vraiment bien fixé, c’est un silence total qu’il perçut en retour. Ce qui signifiait que ces gens-là étaient bel et bien absents de chez eux, à moins qu’ils soient en pleine sieste. Mais même dans ces cas-là, il fallait compter avec leur promptitude à réagir à la moindre sollicitation.
À demi-rassuré, Valentin n’en était pas quitte pour autant puisque très vite et par un cheminement neuronal dont seul le cerveau a le secret, il fut rattrapé par la réalité de sa propre situation lui rappelant avec acuité effectivement que rien n’allait plus entre lui et sa campagne, rien n’allait plus chez eux.
Valentin avait les yeux totalement ouverts à ce moment-là. Ce qui lui permettra de mieux appréhender cette lancinante réalité et pour preuve, Martha elle-même prostrée juste en face, les yeux rougis et en larmes, continuant à émettre des sniff très évocateurs, tandis que Valentin était en plein ressentiment vis-à-vis d’elle. Les propos qu’elle avait prononcés résonnant encore en échos dans la petite tête de Valentin puisque dits avec vigueur, détermination et conclus en hurlant. À ce moment-là seulement, Valentin réalisera en effet :
« Oh mais oui vraiment, qu’il y a quelque chose qui ne va pas ici ! ».
Le souvenir vivace du ton de Martha lui rappela qu’elle était vraiment sans équivoque, et les propos qu’elle lui avait balancés sans ambiguïté. « Pourquoi s’était-elle donc comportée de la sorte envers moi, se demanda-t-il alors tout en maugréant comme pour mieux montrer son agacement, cachant mal l’inquiétude qui était en train de le gagner ? ».
Outré, il changea de posture, bien décidé à lui tenir tête.
Même si l’intention avérée ici n’était que d’allonger ses longues jambes pour être plus à l’aise, en réalité Valentin essayait opportu-nément d’éviter ce face-à-face oppressant qui commençait à lui être pesant sans bouger de là. En changeant de position donc, il eut une certaine distance entre les deux belligérants.
Ainsi, le pauvre homme put-il mieux respirer, et ne voir Martha désormais qu’en biais.
Intensément envahi par cette espèce de fort ressentiment qui se mit à altérer sa perception, il put aisément donner libre cours à ses pensées, en traitant en son for intérieur Martha de tous les noms et en fustigeant discrètement son égoïsme et son conservatisme, sans être le moins du monde inquiété.
« Quels que soient les problèmes qui peuvent nous opposer, se dit-il avec beaucoup de regret, pourquoi ne peut-elle pas exprimer autrement sa désappro-bation au lieu de vociférer cette manière ? Et pourquoi réagit-elle toujours ainsi sans se soucier des autres et de ce qui les préoccupe ? Mon Dieu mon Dieu oh mon Dieu, quelle femme est-ce donc là ? Quelle paysanne ? ».
D’après le film des événements tel qu’il se mit à se dérouler dans la tête de Valentin, Martha avait en effet réagi au quart de tour comme une personne sans éducation (dixit Valentin), ne laissant même pas le temps à celui-ci d’exposer le fond de sa pensée encore moins de la terminer. Une fois de plus pourtant, c’est gentiment, simplement et en toute innocence que la question lui était posée, dans l’intention bien compris d’un plaisir à partager ensemble :
- Chérie, si t’es pas trop fatiguée et que tu n’as rien prévu de spécial demain soir, est-ce qu’on pourrait aller danser ? Rigo et les autres y seront, avait-il ajouté en substance avant de poursuivre son propos en ces termes :
Comme ça on pourra se joindre à eux, s’amuser et faire la fête ensemble ! Hein, ça te… ?
Mais cette demande, ô misère, qui n’était pas à sa première formulation près et même si elle fut faite dans l’intérêt bien compris des deux jeunes gens, cette demande donc semblait ne pas être du goût de Martha.
Rigo et les autres vont y être, hein ? Mon œil oui ! avait-elle répété en substance avant d’ajouter à nouveau toute courroucée en lui hurlant dessus et en lui indiquant le couloir, de son index boudiné : Humm, humm, tu parles d’une sortie ! VA-T-EN, VA-T-EN, VA-T-EN DONC ET LAISSE-MOI TRANQUILLE !
« Oh mon Dieu les voisins, avait instantanément pensé Valentin ! ».
Mais cela ne suffira pas à détourner l’attention de sa chère campagne qui, fermement, en une seule et brève petite formule, dit tout ce qu’elle avait au fond de son cœur, décidant entre autre qu’il n’était pas question de parler sortie en boîte de nuit. Bien plus encore, Martha ne voulait même plus entendre parler des amis de Valentin car pensait-elle, « c’est à cause d’eux que son homme avait cet entêtement, alors même qu’elle avait réussi à le mettre à distance de ces lieux de débauche et faire en sorte qu’il se passe d’eux ! C’est curieux d’ailleurs qu’il en parle aujourd’hui… ! ».
Ce qui pour Martha signifiait que ceux-ci étaient toujours là, en embuscade, bien décidés à le faire revenir dans leur giron et lui, de succomber à cette attraction.
Quoi faire dans ces cas-là ?
Martha en tout cas était fatiguée de se battre, considérant l’attitude de Valentin comme une trahison, déplorant le manque d’implication de Valentin dans un combat perdu d’avance. Le discours de Martha et ce qui avait suivi firent de ce samedi un jour pas comme les autres, consacrant le statut quo qui s’était installé entre eux depuis quelque temps déjà, que Valentin qualifiera volontiers de routine et qu’il essayait-là de briser.
Quoi penser d’autre dans ces conditions ?
Et pourquoi une telle demande n’était-elle pas du goût de Martha ou du moins, pourquoi avait-elle provoqué une telle réaction chez elle ?
À l’évidence, en parlant de s’amuser et faire la fête pour justifier cette sortie, Valentin avait sans le savoir utilisé des mots et une phraséologie lourds de sens pour Martha et mis sur le tapis un sujet pour le moins conflictuel, mettant son doigt semble-t-il là où il ne fallait pas.
Contrairement aux autres demandes qui avaient pourtant toujours l’approbation de Martha comme sortir pour aller au restaurant par exemple ou à la terrasse d’un bon café par beau temps manger une glace, ou se promener au Parc toujours par beau temps, tout ce qui fâche semblait se focaliser sur les sorties en boîte, à des soirées dansantes ou se rendre dans leurs fameux Terrains ou au n’gandâh. Pire encore, il y’avait les amis de Valentin, ou des copains à lui susceptibles d’être rencontrés à ces différents endroits, et dont la préoccupation principale et les thèmes de conversation tournaient toujours autour des vêtements et des chaussures griffés, leurs critiques acerbes sur les autres soit disant qui s’habillaient mal, etc.
Ce qui à la longue, avait fini par exacerber Martha.
Ainsi, toutes les fois où il était question d’aller en boîte, à une soirée dansante (anniversaire, mariage…), toutes les fois où il était question de se retrouver avec les amis de Valentin pour aller au Terrain, la réponse de Martha était toujours non.
Passe encore pour un refus ou deux, ainsi que dira Diamès9… !
Or, ici, l’attitude de Martha sera constante et sans équivoque à l’égard du pauvre compagnon. Comme si sortir en boîte, aller à une soirée dansante ou au Terrain pour s’amuser, faire la fête ou profiter simplement de cette occasion pour voir et discuter avec ses amis au n’gandâh relevaient d’une faute grave, de quelque chose d’inenvi-sageable désormais ou totalement proscrite, et faisant partie des actes n’ayant plus place dans la vie du couple Martha/Valentin.
Invariablement en effet, comme s’il s’agissait de quelque chose d’une extrême gravité ou comme si Valentin lui apprenait une mauvaise nouvelle, le visage de Martha se décomposait aussitôt à l’énoncé d’une telle demande. Notre héroïne se sentait alors comme agressée et perdait toutes ses aises au point d’être déstabilisée, avant que ne fuse immédiatement le NON fatidique.
Il y avait une telle détermination dans sa voix qu’avec le temps, la réponse de Martha finira par s’apparenter à une défense, chose qu’elle pratiquait couramment du reste au prétoire, l’intéressée ne cherchant même pas à en savoir davantage sur ce qu’on lui proposait.