Excerpt for Chroniques de Galadrie, tome 2 : la vengeance du clan Arthas by Pauline Sarélot-Le Floc'h, available in its entirety at Smashwords

Chroniques de Galadrie

« La vengeance du clan Arthas »

By Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition

Copyright 2011 Pauline Sarélot-Le Floc’h

Smashwords Edition, License Notes

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Quinze mois s’étaient écoulés depuis mon incroyable mariage. Dans tout le royaume, on m’appelait « celle qui a changé de futur époux une semaine avant la cérémonie ». J’assumais. Mes frères me charriaient régulièrement, ma mère revenait de temps en temps sur ce terrible frisson qui l’avait traversée en découvrant la conclusion de mon discours, mes beaux-parents me présentaient comme leur « belle-fille inattendue », et mes collègues trouvaient très drôle de me nommer « Yola-express ». Tout le monde se fichait de moi, mais c’était de bonne guerre.

Mon frère Guéwen avait enfin décidé d’épouser sa compagne. Ils vivaient ensemble depuis des années et n’évoquaient jamais d’union officielle devant nous. Mais quand la petite dernière, celle qui aurait dû tout faire après les autres, a franchi le cap avec autant de passion et d’excentricité, ça leur a probablement mis la pression. Contrairement à moi, Guéwen prit soin de fixer la date officielle plusieurs mois à l’avance, pour le plus grand bonheur de nos parents. Le mariage débuta en fin de matinée à la mairie de Baldrives. Guéwen étant logiquement le prochain à se retrouver avec une couronne sur la tête, son mariage fut encore plus médiatisé que le mien. Il portait le costume traditionnel que tous les princes Galadriens devaient se coltiner, tandis que Constance avait opté pour une robe couleur champagne incrustée d’un bon millier de gouttelettes de verre, comme pour rappeler que c’était bien un prince Dolack qu’elle épousait ce jour-là. Pendant l’échange des consentements qui sembla durer une éternité, Tarek étouffa un rire cynique.

- Je me demande de quoi tu es en train de t’amuser, chuchotai-je à mon époux.

- Je me mets à la place de Constance. En disant oui à ton frère, elle devient princesse royale, a la quasi-certitude d’être sacrée reine, et donnera naissance à un ou plusieurs futurs souverains. Ca fait froid dans le dos.

- Tu es bien devenu prince royal en m’épousant, et ça ne t’a pas traumatisé plus que ça.

- Mais toi, contrairement à ton frère, tu as la quasi-certitude de ne jamais monter sur le trône.

- Je détesterais devenir reine.

- Et je ferais un très mauvais prince-consort. C’est quand même incroyable que vous alliez jusqu’à caser du verre dans une robe de mariée.

- Bienvenue chez les Dolack, votre altesse.

Ma mère se retourna pour nous faire signe de nous taire. Je me confondis en excuses d’un geste des mains et me concentrai sur la cérémonie. J’observai Constance et repensai à ce que disait Tarek. En devenant son altesse royale la princesse Constance Dolack, cette fille prenait la responsabilité d’assurer la dynastie et avait de fortes chances de régner aux côté de mon frère quand le temps serait venu. Effectivement, il y avait de quoi hésiter avant de signer. Mais elle signa.

La réception eut lieu au palais royal. Etant enceinte de quatre mois, je me trouvai privée de champagne. Alors que mes proches jouaient à se pavaner sous mon nez avec leurs flûtes pétillantes pour le plaisir de me faire enrager, les officiels du pays se pressaient pour me féliciter et se réjouissaient avec moi de cet heureux événement à venir. Bande d’hypocrites. Ma plus grande frustration ne fut pas due à l’interdiction formelle d’avaler une goutte d’alcool, mais à l’impossibilité de danser. En effet, la vie continuait de se montrer incroyablement généreuse avec moi. Après avoir mis près de trois mois à me rendre compte que j’étais enceinte, j’avais appris avec fracas quelques semaines auparavant que j’attendais des jumeaux. Par conséquent, sans avoir atteint la moitié de ma grossesse, je ressemblais déjà à une baleine. Mes belles-sœurs eurent pitié de moi et se relayèrent à mes côtés pour me faire la conversation, pendant que Tarek enflammait la piste de danse. Mon premier bâillement apparût vers vingt-et-une heures, et je jetai définitivement l’éponge trente minutes plus tard. J’étais complètement crevée.

Le lendemain matin, j’émergeai avec autant de punch qu’un escargot mort peu avant onze heures. Je me traînai dans la salle de bain et remarquai l’absence de Tarek. Bizarre. Je descendis dans la grande salle à manger où ma mère, ma sœur et quelques cousines se goinfraient des restes de la veille.

- Quelqu’un sait où est Tarek ?

- Pas vu, répondit la reine. Tu devrais demander à ton père. Il est dans son bureau.

- Dans son bureau un dimanche matin, alors qu’il a marié son fils aîné la veille ?

- Ne remue pas le couteau dans la plaie.

Depuis un mois, mon père n’avait pas une minute à lui. Il se levait aux aurores, déjeunait à toute vitesse et ne quittait ses obligations que tard dans la soirée, week-end et jours féries compris. Ca ne m’aurait pas interpelée si je n’avais pas remarqué les mêmes symptômes chez Tarek. Il partait de très bonne heure, ne trouvait jamais le temps de déjeuner avec moi le midi, m’appelait en début de soirée pour m’annoncer qu’il quittait tout juste son lieu de travail, et trouvait encore le moyen de recevoir des coups de fils professionnels à des heures peu raisonnables. Dans la famille, tout le monde ignorait le véritable métier de Tarek. La version officielle voulait qu’il occupe un poste administratif à l’université de Baldrives, sous la houlette de son cher papa. Les gens semblaient s’en contenter. J’étais donc la seule à pouvoir remarquer combien mon père et Tarek bossaient comme des fous depuis un mois. Si je posais des questions, on ne me répondrait pas. Mais dans le doute, je me pointai quand même dans le bureau du roi. Je le trouvai seul, occupé à lire un polycopié d’au moins cent pages.

- Que puis-je pour toi, ma chérie ?

- Sais-tu où est Tarek ?

- Aucune idée. S’il ne t’a pas laissé de mot, c’est qu’il ne doit pas être bien loin.

- Qu’est-ce qui se passe, en ce moment ?

- De quoi parles-tu ?

- Arrête, Papa. Ca fait un mois que tu es collé à ton fauteuil, et Tarek est à deux doigts d’installer un lit de camp dans son bureau. Il y a un souci ?

- Absolument pas. Bonne journée, ma chérie.

C’était profondément agaçant, mais je ne pouvais pas y faire grand-chose. Je subissais donc cette loi du « secret-défense » du mieux que je le pouvais. Mais les temps devenaient difficiles. En apprenant l’arrivée de mes jumeaux, j’avais été prise d’une angoisse assez déconcertante. Tout le monde me disait que c’était les hormones, mais je sentais que le mal venait d’ailleurs. Je vivais depuis quelques semaines avec une anxiété incontrôlable, et j’ignorais totalement ce qui la créait. Le plus énervant, c’était cette incapacité à exprimer ce que je ressentais. J’étais mal, déprimée, nerveuse, tourmentée, et rien ne me soulageait. Je n’arrivais pas à mettre des mots sur ce satané tracas, et l’optique de vivre encore plusieurs mois avec ce nœud à la gorge m’effrayait.

Je regagnai mon chez moi. Des travaux étaient en cours pour agrandir notre demeure royale de deux petites pièces. Ainsi, nos jumeaux auraient chacun leur chambre. Les artisans ne travaillant pas le dimanche, je profitai du calme pour me poser devant la télé. Après avoir fait le tour des chaînes, je m’intéressai à un reportage sur les peintres galadriens du siècle dernier, espérant y trouver de quoi me distraire. A la fin du reportage, alors que je cherchais depuis des jours d’où provenait mon tourment, j’eus contre toute attente la réponse à ma question. La chaîne embraya sur un flash présentant l’évolution des marchés financiers en direct. Tout à coup, en écoutant le présentateur, j’eus l’impression qu’il me suffirait de tourner ma tête à droite pour trouver Dayann, assis à côté de moi sur le canapé, en train de prendre des notes. Je compris alors d’où venait le mal qui me rongeait. Et c’est à ce moment-là, comme par hasard, que Tarek réapparût.

- Où étais-tu ?

- J’ai été appelé à huit heures ce matin, répondit-il après s’être assis à côté de moi. Rien de grave, mais ma présence était souhaitable.

- Je n’ai pourtant pas entendu le téléphone sonner.

- C’est normal, tu dors comme une souche depuis que tu es trois.

Les larmes me montèrent aux yeux. Tarek le remarqua immédiatement et prit mon visage dans ses mains.

- Tu veux consulter quelqu’un pour tes angoisses ? murmura-t-il en me caressant les joues.

- C’est inutile. Je sais ce qui me tracasse.

- Et la révélation date de quand ?

- De ce matin, à l’instant. C’est pour ça que je suis émue.

- Tu me racontes ?

- J’attends des faux jumeaux.

- Oui. Et donc ?

- Et donc il y a un an, j’aurais dû épouser un homme qui était lui-même un faux jumeau. C’est de lui dont je devrais être enceinte aujourd’hui. C’est comme si la vie, en me collant ces deux bébés hétérozygotes dans le ventre, jugeait nécessaire de me rappeler que les prénoms de mes fils devraient commencer par un D, et non par un T.

- Tu penses que nos bébés sont la réincarnation maléfique de Dayann et Dorann ?

- Je pense de manière rationnelle que la gémellité est le fruit du hasard. Mais cette espèce de clin d’œil à la famille Arthas me rend nerveuse.

- Ce ne sont peut-être pas deux garçons.

- Je l’espère de tout cœur. Tu me trouves idiote ?

- Absolument pas. Je comprends que cette odieuse coïncidence te contrarie. Mais tu ne dois pas penser que le monde est peuplé de gens qui souhaitent te rappeler ce que ta vie a failli être. Tu as des regrets ?

- Non. Certainement pas.

- Alors libère-toi, une bonne fois pour toutes.

Tarek avait raison. Je devais arrêter d’imaginer la famille Arthas en train de planter des aiguilles dans une poupée vaudou à mon effigie. La page était tournée depuis bien longtemps.



Depuis mon mariage, je menais une existence royale dans tous les sens du terme. Nous vivions au palais de façon indépendante tout en pouvant profiter de quelques avantages, mon travail me passionnait et mes collègues semblaient m’estimer à ma juste valeur, je formais un couple haut en couleurs avec l’homme le plus glamour du pays, ma belle-famille m’appréciait et c’était réciproque, mes frères et sœur cessaient de me voir comme le bébé Dolack… La seule ombre au tableau, c’était les longues absences de Tarek. Et, comme me le répétait régulièrement le roi, je devais m’en accommoder. De temps en temps, j’aimais regarder mon mari droit dans les yeux en lui disant qu’il serait l’homme le plus parfait de la planète s’il n’occupait pas le bureau n°246 des renseignements généraux. Je faisais exprès de prendre un air désespéré en pensant qu’un jour, à force de lui répéter que son activité professionnelle pourrissait notre vie de couple, il déciderait d’en changer. Mais j’avais toujours droit à la même réponse : « Je changerai de job le jour où les Dolack se lanceront dans la porcelaine. ».

J’avais l’intention de continuer mon boulot tant que ma forme physique me le permettrait. Je pouvais facilement travailler assise, et l’idée de me retrouver seule au palais à attendre patiemment que mes jumeaux pointent le bout de leur nez ne me réjouissait pas plus que ça. Mon médecin m’avait déjà prévenue que je n’irais jamais jusqu’au terme, et que les chances d’aller au-delà des huit moi étaient quasi-nulles. Il me restait donc quatre mois.

- Ca ne doit pas être simple de trouver des prénoms de fille en Y, lança Maïwenn tout en corrigeant un prototype de porte-serviettes.

- J’ai quelques idées, mais rien ne sonne correctement avec Mélia. Et Tarek fait la grimace dès que je lui fais une proposition.

- Tu voudras connaître les sexes ?

- Oh oui. J’ai besoin de conjurer le mauvais sort en m’assurant que je porte au moins une fille. Dans le cas contraire, les quelques mois qui me restent ne seront pas de trop pour me faire à l’idée qu’on ne peut rien contre la fatalité.

- Tu pourrais conjurer le mauvais sort en les appelant Tayann et Torann.

- Très drôle.

- Tu ne l’as jamais revu ?

- Jamais. Et c’est bien mieux ainsi.

- Je me demande ce qu’il devient.

La famille Arthas avait complètement disparu de la vie mondaine de Baldrives. Le père, condamné à vingt ans de prison ferme, ne sortirait du centre pénitentiaire qu’à l’aube de ses soixante-quinze ans. La mère se cachait dans leur grande maison vide, la fille avait mis sa carrière entre parenthèse pour donner naissance à son premier enfant, et j’imaginais que les jumeaux continuaient de trader. Le roi avait hésité à les convier au mariage de Guéwen. Je m’y étais formellement opposée, persuadée que de toute façon, ils auraient décliné l’invitation.

Alors que je m’apprêtais à quitter mon lieu de travail, un message de Tarek m’avertit qu’il ne rentrerait pas pour le dîner. Formidable. Je comptais rentrer au palais, mais puisque j’étais condamnée à y manger seule, je changeai d’avis et me dirigeai vers les grandes rues commerçantes à la recherche d’une idée originale pour satisfaire mes trois estomacs. Un traiteur marocain attira mon attention, de même qu’un bar à tapas dans lequel j’aperçus plusieurs luminaires issus de la dernière collection des verreries. Le chauvinisme l’emporta, et je passai les portes de l’établissement en ignorant si j’allais commander « sur place » ou « à emporter ». En étudiant le menu juste devant le comptoir, j’entendis quelqu’un entrer, s’arrêter net en me voyant, et hésiter à faire demi-tour. Je levai les yeux et me retrouvai face à face avec Dayann. La surprise fut telle qu’aucune réaction ne se produisit, ni de son côté ni du mien. Nous ignorions quoi faire, et attendions chacun que l’autre adresse ses salutations ou se casse en courant. Comprenant qu’il était seul, je ravalai ma fierté et murmurait un petit bonjour parfaitement neutre. Dayann me sourit.

- Ca me fait plaisir de te voir. Comment ça va ?

Il avait posé sa question avant même de m’avoir regardée de la tête aux pieds. Je me mis alors de profil face à lui pour qu’il puisse facilement constater que quelque chose avait changé.

- Waouh, lâcha-t-il avec stupéfaction. C’est… C’est génial. Félicitations.

Dayann semblait terriblement mal à l’aise, et ça avait quelque chose de touchant.

- Tu viens souvent ici ? demandai-je en réalisant que j’aurais difficilement pu trouver quelque chose de plus naze à dire.

- Non, c’est la première fois. Je n’ai plus rien dans le frigo et j’ai la flemme de faire des courses, alors… Et toi ?

Il était hors de question d’avouer à Dayann que je me trouvais ici parce que mon mari n’avait pas le temps de dîner avec moi. Il me fallait trouver une parade. Et le gérant du restaurant entendit ma prière.

- Alors, tous les deux, vous voulez une table ou vous prenez racine devant le menu ?

Je proposai à Dayann de partager quelques tapas avec moi, en tout bien tout honneur évidemment. Après tout, j’avais partagé un quart de ma vie avec cet homme. Mon offre n’était pas si aberrante que ça. Curieusement, il accepta, avec une certaine timidité. Sans nous concerter, nous commandâmes exactement la même chose, ce qui ne manqua pas de nous faire sourire.

- Ton bébé doit naître quand ? demanda-t-il gentiment.

- J’attends des faux jumeaux, avouai-je en baissant les yeux.

- C’est vrai ?

Dayann se mit à rire de manière cynique et moqueuse. Et je ne pus m’empêcher de l’imiter tant cette situation était burlesque.

- Ce sont des filles ? Des garçons ? Les deux ?

- Je ne le sais pas encore. Dans deux semaines, sans doute.

- Tes parents doivent être fous de joie.

- Ton frère va bien ?

- Je crois. On se voit un peu moins ces derniers temps.

- Il ne travaille plus avec toi ?

- C’est plutôt moi qui ne travaille plus avec lui. On m’a proposé un poste au ministère de l’économie, il y a un an. Ca paye moins, mais le boulot est intéressant et j’ai l’impression d’être beaucoup plus détendu qu’avant.

- Tu bosses dans un ministère ? répétai-je atterrée. Tu es…

- Fonctionnaire, me coupa-t-il, au service de l’Etat.

- Dites-moi que je rêve.

- Qu’est-ce qui te choque ? Qu’un drogué de la trade se reconvertisse en employé ministériel, ou que des gens pensent que tous les princes Arthas ne sont peut-être pas des crapules ?

Les deux. Et j’étais bien impatiente de savoir si mon père avait été informé de cela.

- Alors, tes jumeaux ? C’est pour quand ?

- Normalement, début septembre. Mais a priori, ça sera plutôt début août.

- Dorann et moi sommes nés six semaines à l’avance. On commençait à se sentir à l’étroit.

- Tu vis toujours dans le même appartement ?

- Toujours.

- Et… tu vis seul ?

- Ai-je vraiment besoin de t’expliquer pourquoi j’ai tiré un trait sur les relations amoureuses ?

- Non, évidemment, grimaçai-je. Mais ça serait dommage de généraliser. Il ne faut pas croire que toutes les femmes…

- …se casseront une semaine avant le mariage pour épouser un type aussi bizarre que quelconque ?

Le ton changeait. Jusque là, Dayann s’était montré tendre et réservé. Je reconnus à présent son regard accusateur et son sourire linéaire. Moi aussi, je décidai de me montrer amère, me rappelant de ce que j’avais ressenti en surprenant mon fiancé et son frère en pleine conversation dans les vestiaires du palais, le soir de Noël.

- Qu’est-ce que tu reproches à Tarek ? lançai-je avec curiosité.

- Je ne me permettrais pas de parler en mal du père de tes enfants.

- Vas-y, Dayann. Dis-moi ce que tu entendais par « un type aussi bizarre que quelconque ».

- Et bien… je ne sais pas. Je trouve ça étrange, la façon dont il a débarqué. On n’avait jamais vu ce mec de notre vie, il apparaît comme par magie à l’anniversaire de ton père, semble savoir que tu adores danser, prétexte avoir des rendez-vous professionnels avec ton père pour se pointer au palais… et six mois plus tard, tu l’épouses. Tu ne trouves pas ça… insolite ?

- Insolite dans quel sens ?

- Insolite du genre… suspect.

- Tu crois quoi ? Que mes parents ne pouvaient pas te blairer, et qu’ils ont engagé Tarek pour faire capoter notre mariage ? Tu penses qu’il n’était qu’une marionnette destinée à éloigner définitivement le clan Arthas du trône ?

- J’avoue que ça m’a traversé l’esprit.

- Ok. Alors écoute-moi bien. Deux personnes sont à l’origine de l’annulation de notre mariage : moi qui suis tombée amoureuse de Tarek, et toi qui ne peux t’empêcher de vénérer ton père. Point final.

- Parfait, déclara-t-il en levant les mains, comme pour se protéger d’un coup de feu. N’en parlons plus.

- Nous avons éclairci le côté « bizarre ». J’aimerais que tu développes le côté « quelconque », s’il te plait.

- Yola…

- J’écoute.

- Très bien. Je ne sais pas grand-chose de Tarek Mélia. Mais d’après ce que tu m’en as dit à l’époque, il est… employé administratif à l’université. Autrement dit, il n’a pas ou peu fait d’études supérieures, et son niveau de vie est plutôt modeste. Ca m’étonne. Tu es brillante, douée, cultivée… je ne comprends pas ce que tu lui trouves. Il ne t’arrive pas à la cheville. Certes, son sang est bleu. Mais tu mérites tellement mieux que ça, Yola !

Ses paroles ne me blessèrent pas. Dayann était comme tout le monde. Il ignorait que Tarek avait le quotient intellectuel le plus élevé du pays et que son cerveau se trouvait au service des renseignements généraux. J’avais l’habitude de ce genre de discours. Ce que je ne comprenais pas, c’était si Dayann crachait sur Tarek juste pour le plaisir de me faire du mal, ou s’il nourrissait l’espoir totalement irrationnel de me reconquérir.

- Rassure-toi, Dayann. La sobre situation de Tarek ne l’empêche pas d’être plus instruit que toi et moi ne le serons jamais.

J’engloutis mon dernier tapas et quittai le restaurant en prenant soin de laisser l’addition au prince Arthas. Je rentrai au palais, avec la ferme intention de régler un compte avec sa majesté le roi Guilhiam Dolack.



Le soleil s’était couché depuis bien longtemps, et mon père avait toujours les fesses posées sur son fauteuil de souverain. Son dernier rendez-vous de la journée se termina au moment-même où je franchis les portes du palais. Je me précipitai donc dans son bureau, furieuse et impatiente d’entendre ce qu’il trouverait à me dire.

- Si tu comptes encore me demander où est Tarek, en sous-entendant que c’est de ma faute s’il n’est pas rentré, je t’arrête tout de suite.

- Rien à voir. Je viens te demander comment Dayann a pu se retrouver au ministère de l’économie et des finances.

- Comment sais-tu cela ?

- Peu importe. Es-tu au courant, depuis combien de temps, et comment est-ce possible?

- Bon. Tâchons d’être synthétique. Oui, je sais qu’un poste de responsable de projet a été proposé à Dayann, et qu’il a accepté. J’ai été consulté avant que l’offre lui soit faite, et ai donné mon accord en toute confiance. Ce pauvre Dayann n’a pas à souffrir des agissements de son père, et son travail a toujours été remarquable. Je tiens à te rassurer en te confiant que ses supérieurs gardent un œil averti sur lui. Pour le moment, rien ne peut lui être reproché.

- C’est toi qui as voulu qu’un poste lui soit proposé ?

- Non. L’actuel ministre de l’économie voulait renforcer ses équipes avec des gens comme Dayann, qui connaissent parfaitement toutes les entreprises du pays. Il n’a pas été le seul à recevoir une proposition. Qu’est-ce qui t’embête, ma chérie ?

- Tu lui fais confiance ?

- Oui, je lui fais confiance. Mais ma confiance n’empêche pas la sécurité nationale de mettre son nez dans les affaires de Dayann, de temps en temps.

- Je l’ai vu, ce soir. Il vous accuse, toi et Maman, d’avoir engagé Tarek dans le but d’empêcher notre mariage. Et il croit dur comme fer à sa théorie.

- Quoi ? s’indigna mon père.

- Alors ? rétorquai-je, fière de mon petit effet de style. Tu lui fais toujours confiance ?

Le roi ne répondit pas. Il se contenta d’un haussement de sourcils et me fit comprendre par un tendre sourire qu’il avait encore à faire. En rentrant chez moi, je n’eus même pas le courage de me poser devant la télé et filai directement sous la couette, martelée de coups de pieds intra-utérins. J’entendis vaguement Tarek rentrer à une heure peu raisonnable, mais mon sommeil se montra plus fort que tout.

Dans les jours qui suivirent, je ne parlai à personne de ma rencontre avec Dayann, pas même à Tarek. Je n’en voyais pas l’intérêt. Je me sentais pourtant contrariée, et terriblement méfiante à l’égard de mon ancien compagnon. Certes, tout le monde change. Mais en ce qui concernait Dayann, le changement était plutôt radical. Notre rupture avait certainement joué un rôle dans tout ça, le poussant à abandonner son métier de fou et accepter un emploi plus modeste et moins stressant. Mais ça ne collait pas. Je connaissais Dayann. Je le connaissais par cœur. Ca ne lui ressemblait pas. Où était passée son ambition ? Comment pouvait-il s’épanouir dans un job qui ne correspondait en rien à ses attentes ? Et pourquoi ce revirement si inopiné ?



Deux semaines plus tard, alors que je commençais à trouver que l’emploi du temps de Tarek s’assouplissait, une mauvaise surprise stoppa net mes envies de restaurant en tête à tête, de promenade nocturne dans les rues de Baldrives et de soirées consacrées à la recherche de doux prénoms pour nos bébés. Je me levai donc ce matin-là, plutôt en forme et impatiente de dévorer mon petit déjeuner. Sauf que je trouvai Tarek en plein milieu du salon, en train de boucler sa valise.

- Tu pars ?

- Une urgence, soupira-t-il. Je serai de retour dans quelques jours.

- Quelques jours ? couinai-je. Mais je passe l’échographie demain !

- Je sais. Je n’ai pas le choix. Je t’assure que j’ai supplié mon chef de prendre quelqu’un d’autre. Mais je travaille sur ce dossier depuis des semaines. Je suis coincé.

- Tu pars où ?

Tarek ne répondit pas, car la réponse était évidente. « Secret défense ». Il m’adressa un regard amusé mais désolé. J’étais hors de moi et tâchais de me contenir.

- L’échographie est prévue depuis longtemps. Ton chef aurait pu avoir pitié de toi ne serait-ce qu’une fois dans sa carrière et repousser ton voyage à demain soir.

- C’est ce que je lui ai dit. Et je ne te ferai pas l’affront de répéter ce qu’il m’a répondu.

- C’est si important que ça, cette affaire ?

- Oui.

- Ca concerne mon père ?

- Yola, tu sais très bien que je ne peux rien dire.

- Au moins, j’aurai essayé.

- Je t’appelle dès que je peux. Tu me diras à quoi ressemblent nos bébés.

Génial. Tarek s’en alla avec sa valise, et il me fallut quelques secondes avant de réaliser que ce genre de scène ferait à jamais partie de mon quotidien. Parfois, je me demandais quelle mouche m’avait piquée. J’étais complètement maso d’avoir épousé ce type. Mais pour rien au monde je ne l’aurais échangé contre un autre.

Je pris mon mal en patience et acceptai de me faire chouchouter par mes proches qui avaient tout simplement pitié de moi. J’étais devenue la grosse princesse abandonnée. A défaut de Tarek, ce fut Maïwenn qui m’accompagna à l’échographie. Le médecin examina les bébés sous toutes les coutures pendant une bonne demi-heure, et finit par me demander si je souhaitais connaître les sexes.

- Oui, répondis-je. C’est absolument indispensable.

- Alors, marmonna le médecin en faisant glisser l’appareil sur mon gros bidon, je peux vous dire avec certitude que notre bébé numéro un est un petit garçon.

Je croisai les doigts. Un garçon, d’accord. Deux, je serais tentée de rencontrer un sorcier capable de chasser l’esprit des Arthas de mon utérus.

- Notre bébé numéro deux est pudique, grogna le médecin. Je n’arrive pas à voir grand-chose.

- Je m’en fiche, rétorquai-je. Je suis prête à passer la journée ici s’il le faut. Prenez votre temps.

- Je fais de mon mieux, je vous assure.

Maïwenn me fit signe d’arrêter les caprices. L’absence de Tarek me minait, mais ça n’excusait pas tout. Enfin, le médecin vint apaiser un peu ma tristesse.

- C’est une fille.

Ouf. Maïwenn se retint de me sauter dessus tant cette nouvelle était une délivrance. En sortant du cabinet, j’essayai de joindre Tarek. Impossible, évidemment. Son portable habituel était toujours éteint lors de ses missions. Je devais donc attendre qu’il m’appelle depuis une ligne sécurisée pour lui donner des nouvelles de nos enfants et lui faire part de mon soulagement. Je passai le reste de la journée mon portable à la main, attendant patiemment un coup de fil de mon cher et tendre. Mais la sonnerie ne se fit pas entendre, pas même le soir venu. Lorsque je m’endormis, complètement épuisée, mon téléphone se trouvait sur ma table de chevet, et demeurait silencieux. Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, mon premier réflexe fut de prendre l’appareil pour voir si Tarek avait laissé un message. Mais rien. Ni appel manqué, ni quoi que ce soit d’autre. D’un côté, je le maudissais de s’intéresser aussi peu aux révélations de l’échographie. D’un autre côté, j’imaginais que s’il ne m’avait pas appelée, c’était parce qu’il n’en avait pas eu la possibilité. Mais quand même. Difficile de ressentir autre chose que frustration, chagrin et rancœur. Et pour couronner le tout, en me levant, un bouton de ma chemise de nuit sauta sous la pression de mon gros ventre.

Je passai ce samedi matin retranchée dans mon appartement royal, le regard dans le vide et la tête pleine de questions. Je me décidai finalement à faire un tour en ville, histoire de me changer les idées. En ouvrant la penderie dans laquelle nous rangions nos manteaux, un détail retint mon attention. Il manquait deux paires de chaussures dans les casiers verticaux. Tarek était parti je ne savais où avec deux paires de chaussures. Cela me sembla étrange, parce qu’il se contentait habituellement du strict minimum. Mon intuition me poussa à ouvrir son placard à vêtements. Je découvris avec stupeur que Tarek avait pris la quasi-intégralité de ses dessous, et qu’il ne restait que quelques chemises et trois pulls sur les étagères. Je me rendis alors à l’évidence. Mon mari n’était pas parti pour quelques jours, mais pour une durée indéterminée. Il le savait dès le départ, et m’avait menti.

Ma mère étant partie au marché central de Baldrives avec ses copines, je n’eus aucun mal à m’entretenir seule avec mon père. Pour une fois, il ne se trouvait pas à son bureau mais dans leur appartement, paisiblement installé devant la télé avec une tasse de café noir. Et je lui posai cette question pour la énième fois de ma vie de femme mariée.

- Où est Tarek ?

- Je l’ignore et même si je le savais, je ne serais pas autorisé à te le dire.

- Tu l’ignores ? Tu penses que je vais te croire ?

- Je t’assure que c’est la vérité.

- Mais tu es le roi ! Il te suffit de décrocher ton téléphone pour savoir où le chef de la sécurité a envoyé ton gendre. Papa, s’il te plait.

- Non, Yola. Tu es ma fille et je t’aime, mais je ne cèderai pas à ton caprice.

- Un caprice ? Je suis enceinte de jumeaux, je vis une grossesse fatigante, mon mari n’a même pas pu assister à la dernière échographie, et je viens de comprendre qu’il ne reviendrait pas avant longtemps. Je ne suis pas capricieuse. Je veux juste avoir des réponses à mes questions.

- Tu savais ce qui t’attendait en épousant Tarek Mélia. Personne ne t’a forcée à le faire. Tu dois accepter, Yola. Les absences de ton mari font partie de son métier.

- Ok, lançai-je. Sur quoi travaillait Tarek ces derniers temps ?

- Secret défense.

- Tu penses qu’il est parti loin ?

- Yola, par pitié, arrête de me harceler. Je ne te dirai rien. Tu n’obtiendras rien de moi. Tes privilèges de princesse royale s’arrêtent là où commence le travail de Tarek. C’est compris ?

Je n’avais pas l’intention de claquer la porte. Ca aurait réveillé mes jumeaux qui se seraient fait une joie de commencer une partie de foot dans mon ventre. Je sortis normalement et remontai à l’étage au-dessus, où j’avais l’intention de fouiller l’intégralité de mon appartement à la recherche d’indices concernant la mission de Tarek. Je supposais qu’il se trouvait à l’heure actuelle dans un taudis semblable à notre studio de Novick, quelque part en Galadrie ou ailleurs, et je comptais bien le localiser d’une manière ou d’une autre. S’il fallait passer mes journées à remplir des grilles de mots croisés comme je l’avais fait pendant le rapt de mes frères, cela ne me dérangeait pas, pourvu que cela me permette de passer du temps avec Tarek qui me manquait atrocement. Je ne trouvai rien d’intéressant dans le buffet du salon, ni dans la table de chevet, ni dans les étagères du bureau. Je m’attaquai aux tiroirs du meuble sur lequel se trouvait l’ordinateur. Beaucoup de papiers appartenaient à Tarek. Difficile de savoir ce qui était important, et ce qui ne l’était pas. Un dossier finit tout de même par attirer mon attention, de part sa taille volumineuse et la mention « confidentiel » apposée en rouge dans le coin supérieur gauche de la première page. Le document s’intitulait de la manière suivante : « Société Kélian : rapport et analyse budgétaire ». En feuilletant le dossier, je reconnus l’écriture de Tarek. Il avait inscrit quelques notes par-ci par-là, entouré des noms et souligné des phrases au stylo rouge. Je ne comprenais pas grand-chose à tout ce charabia chiffré. Après avoir parcouru le document, j’en fis une pâle synthèse : la société Kélian se trouvait à la frontière entre la Galadrie et la Grégavie dans une ville moyenne nommée Parmaze. L’entreprise, créée quelques années plus tôt, fabriquait et exportait des éléments de décoration à travers toute l’Europe, et ses bénéfices ne faisaient qu’augmenter au fur et à mesure du temps. J’étais à deux doigts de reposer le dossier dans son tiroir, pensant qu’il ne présentait aucun intérêt, mais un détail m’arrêta. Au dos de la dernière page, Tarek avait noté ceci au crayon à papier : « Parmaze, 15 avril, 17H30, gare quai n°3 ». Nous étions le quinze avril. Il était à peine onze heures du matin. Après mûre réflexion, je décidai d’épargner une nouvelle crise à mon père et de filer droit chez Maïwenn.

Ma chère amie et collègue se montrait toujours extrêmement attentive et ne se privait pas de me dire que je dépassais les bornes lorsque c’était le cas. Après lui avoir raconté mes découvertes de la matinée et confié mon intention de rejoindre Tarek, sa réaction fut sans appel.

- N’importe quoi, lança-t-elle. Redescends sur Terre, ma grande. Tu es enceinte de plus de quatre mois, tu fais une grossesse gémellaire donc forcément une grossesse à risques. Tu manques de tomber dans les pommes dès que ton estomac s’est vidé de ton dernier repas, tu dors douze heures par nuit, tes jambes te font mal en fin de journée, tu as des tiraillements dans le ventre dès que tu attrapes un objet en hauteur… et tu veux partir seule à Parmaze en catastrophe parce que tu penses que Tarek y est ?

- Je l’ai bien accompagné à Novick. Je peux recommencer.

- Tu ne sais même pas s’il est vraiment à Parmaze, et tu ignores ce qu’il y fait. Si ça se trouve, sa mission est très dangereuse. Je comprends que tu sois lasse, surtout s’il ne t’a pas appelée depuis son départ. Mais vu ton état, la seule chose sensée que tu puisses faire, c’est de rester sagement ici.

- J’ai besoin d’être sûre qu’il va bien.

- Il n’est parti que depuis deux jours. Sois patiente. Il finira bien par appeler.

- Je devrais peut-être faire une scène chez Téobald.

- Même si ton beau-père t’adore, il ne pourra rien pour toi. Si le roi a lui-même déclaré que tu n’avais rien à espérer de qui que ce soit, je ne vois pas qui serait en mesure de te donner des informations sur la mission de Tarek.

Sans le savoir, Maïwenn venait de me donner une idée. Elle avait raison sur un point : Tarek n’était parti que depuis deux jours, et même s’il avait emporté les neuf dixièmes de sa garde-robe, cela ne signifiait pas forcément que son absence durerait longtemps. En revanche, elle se trompait en affirmant que personne ne me donnerait la moindre piste concernant les activités de mon époux. Je gardai mon idée pour moi, et décidai d’attendre une semaine. Si je n’avais pas la moindre nouvelle de Tarek d’ici sept jours, je partirais à sa recherche.



La date que je m’étais fixée arriva, et Tarek ne m’avait donné aucun signe de vie. Je me sentais attristée. Depuis notre mariage, Tarek ne s’était jamais absenté aussi longtemps, sans trouver le moindre instant de libre pour me passer un coup de fil. Le fait que je sois enceinte donnait une dimension encore plus dramatique à la situation. Comme convenu, je décidai de mettre mon plan en exécution. L’idée qui me trottait dans la tête était la suivante : le fameux dossier concernant la société Kélian comportait plusieurs feuillets sur lesquels on retrouvait le tampon officiel du ministère de l’économie et des finances. Après avoir mis ma fierté de côté et pris mon courage à deux mains, j’appelai Dayann. Terriblement surpris, il accepta malgré tout de me retrouver dans un salon de thé du centre-ville l’après-midi même. Lorsqu’il arriva au rendez-vous, j’allai droit au but.

- J’ai besoin de ton aide, déclarai-je.

- De mon aide ? répéta-t-il, l’air ahuri. Que puis-je pour toi ?

- La société Kélian, ça te dit quelque chose ?

- Evidemment. Je crois même avoir signés quelques rapports récents concernant cette boîte. Qu’est-ce que tu veux savoir ?

- Qu’a-t-elle de particulier ? Pourquoi le gouvernement s’intéresse-t-il tant à cette petite entreprise ?

- Je ne te suis pas très bien, dit-il en fronçant les sourcils.

- Je suis désolée, Dayann. Ca doit te sembler complètement aberrant que je te donne rendez-vous de toute urgence pour te parler d’une boîte de déco.

- Un peu, oui. Mais ça ne fait rien. Je t’écoute.

- Je sais qu’une étude a été menée concernant cette société. Il y a un document nommé « rapport et analyse budgétaire » qui a été remis aux renseignements généraux il y a quelques semaines.

- Comment peux-tu être au courant ?

- Peu importe. Sais-tu de quoi il s’agit ? Et crois-tu que le gouvernement ait pu envoyer des agents pour enquêter sur place ?

- Ton père devrait pouvoir te renseigner.

- Il ne veut rien me dire, regrettai-je. Tu es la seule personne à qui je peux m’adresser. Je t’en prie, répond à mes questions.

- Ok. La société Kélian est effectivement étudiée sous toutes les coutures. J’ai moi-même été sollicité pour rédiger quelques rapports chiffrés. Beaucoup de personne y travaillent au ministère. Mais je n’en sais pas plus.

- Et tu pourrais te renseigner davantage ?

- Pourquoi donc ?

- Et bien… parce que je te le demande. S’il te plait.

- Je n’y comprends rien. Qu’est-ce qui t’intéresse à ce point dans cette histoire ? Tu as acheté des actions Kélian ?

- Non, ça n’a rien à avoir. Excuse-moi, mais je ne peux pas t’en dire plus.

- Très bien. Alors moi non plus, je ne peux pas t’en dire plus. La balle est dans ton camp.

Dayann me regarda un instant, attendant une réaction de ma part. Je ne pouvais pas lui dire la vérité. Tarek ne me le pardonnerait jamais, mon père et Téobald me traiteraient de gourde immature, et mon ex-fiancé serait incapable de garder ça secret. Mais j’en avais marre. Plus que marre. J’étais à bout de nerfs et ne supportais plus de rester là à attendre patiemment que son altesse royale le prince Tarek Mélia ramène sa fraise pendant que les deux bébés Mélia me pompaient un peu plus d’énergie chaque jour. Alors tant pis. Je me jetai à l’eau, prête à assumer toutes les conséquences de mes actes en affirmant avoir agi sous l’emprise de mes hormones de grossesse.

- J’ai besoin de savoir ce qui se trame autour de cette société parce que je crois que Tarek est parti enquêter sur le terrain.

- Alors là, je te suis encore moins.

- Tarek a disparu depuis dix jours, sans donner de nouvelles. Avant de partir, il m’a dit qu’il reviendrait vite. Mais plus le temps passe, plus je pense qu’il se trouve dans une situation compliquée, et j’ai l’intention de le rejoindre. Mais avant de me lancer, je dois m’assurer que c’est bien pour enquêter sur la société Kélian à Parmaze qu’il est parti en emportant tous ses vêtements.

- Tous ses vêtements ? Tu penses qu’il t’a quittée ?

- Non, je ne pense pas qu’il m’ait quittée ! grommelai-je enragée. Je pense qu’il est parti pour une mission extrêmement compliquée et qu’il n’a pas eu le courage de me le dire avant son départ, parce qu’il savait très bien que je lui ferais une scène d’anthologie en apprenant qu’il me laissait seule avec mon gros ventre pour une durée indéterminée.

- D’accord… mais qu’est-ce que tu entends par « Tarek est en mission » ? Quel rapport entre Kélian et l’université de Baldrives ?

- Tarek ne travaille pas pour l’université, murmurai-je avec amertume. Il fait partie des renseignements généraux.

- Quoi ???

- Ce que je viens de te dire est confidentiel, et dans certains pays on m’aurait déjà condamnée pour avoir divulgué un tel secret. Promets-moi de tenir ta langue.

- Tarek Mélia est agent secret ?

- Oui.

- Tu le savais avant de l’épouser ?

- Oui.

Dayann me dévisagea, dans un mélange d’ahurissement et d’hostilité. Malgré le désespoir qui avait motivé mon geste, je n’en revenais pas d’avoir fait une telle révélation à une personne que je ne jugeais pas digne de confiance. Après quelques secondes de réflexion, Dayann prit un air solennel et me fixa droit dans les yeux.


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