Excerpt for La chrysalide de Bangkok by Bernard Tellez, available in its entirety at Smashwords

Bernard Tellez













La chrysalide de Bangkok






















éditions Dédicaces










La chrysalide de Bangkok


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Bernard Tellez













La chrysalide de Bangkok





















LA CHRYSALIDE DE BANGKOK








La femme qui s’avance vers moi, habillée de soie verte, de jeans, de chaussures à talons aiguilles, n’est pas celle que j’ai l’habitude de voir, ne peut pas l’être… Je la vois s’approcher du fond du couloir, et sourire, de ses yeux, en amande, qui n’ont pas la forme de ceux de Sarah, à cause de leurs contours plus bridés. Ce sont des yeux de mandorle, au regard vif et précis habitués au souffle de la grande chaleur, quand l’air tremble dans une transe incontrôlable, sous un soleil de feu. Que suis-je allé faire en Asie du sud-est pour rencontrer ce visage, ces yeux-là, les négocier comme des diamants, en échange de dollars, au risque d’y laisser la peau, à l’appréciation de l’ovale de son visage, de ses yeux de jais ? Est-ce à cause d’eux, de son corps aussi, que j’ai acheté Anh, à l’issue de transactions sans fin qui l’ont rendues libre d’un bordel de Bangkok d’où je l’ai sortie, de dire non et de retourner vivre dans son village, au bord du Mékong ? Je ne suis pas un mécène, elle n’est pas incluse dans mon harem, bien que ce soit un peu mon rêve. Je préfère sa compagnie à celle de voler en jet privé, pour montrer que l’on a les moyens… Je ne suis pas assez représentatif, j’ai en horreur les m’as-tu-vu qui vivent pour la façade… Anh a entendu la clef tourner dans la serrure de la porte d’entrée, elle est venue à ma rencontre, et se trouve là, à l’extrémité du tapis menant au vestibule. A côté d’elle, Slay, mon chien doberman, remue la queue… Elle vient de se lever pour me souhaiter la bienvenue. Le chien a dressé les oreilles et senti que c’était moi, qui rentrait du travail. Ces fins de journée d’automne sont surprenantes, surtout lorsque le soleil se couche sur la mer… Si le mode d’expression orale d’Anh n’est pas le mien, elle l’a appris en Asie du sud-est, quand sa mère a fui, comme tant d’autres sur un boat people à moteur qui remontait le Mékong, vers un camp de réfugiés, au nord de la Thaïlande… C’est presque devenu son pays d’origine, et elle dit :

-Sawatdee…

Je lui réponds, en anglais :

-Hello, darling, had you not been so worried, for wainting me ? Bonjour, chérie, n’en avais-tu pas assez de m’attendre ?

Elle ne répond pas directement à ma question, mais pose la main sur mon bras, et me pince la peau, avec douceur. Cela me laisse dans le vague, le flou…

-No darling, dit-elle, en anglais… Non, mon chéri…

Sa voix résonne dans la pièce, et je sens un frisson léger me parcourir. Elle passe mes journées de travail, à rester seule, et je n’ai pas d’autre moyen, sinon de la laisser là, avec mon chien doberman, Slay, dans la journée, avec des cassettes audio pour apprendre le français… Sa voix est comme le froissement de la soie sur sa peau, quand je la vois nue. Elle sort souvent, pour aller le promener, car il y a un parc dans la résidence, et faire ses achats… Elle sait cuisiner à la mode vietnamienne de son pays, c’est un délice… J’aime l’odeur de la papaye verte, s’il est difficile de s’en procurer ici, le goût du « pho », un bouillon aux nouilles, à la viande de bœuf, parfumé à la menthe et à l’anis, le « cha ca », pavé de poissons frit trempé dans une soupe de safran, accompagné de vermicelles de riz, de cacahuètes grillés, d’une sauce aromatisée… J’aime aussi les nems, avec des feuilles de salade de menthe ou de soja, ou encore le « banh com », raviolis constitués de pâtes de riz cuites à la vapeur et farcis de champignons noirs…

-Bonjour, dit-elle, je suis contente de toi, de te revoir…

Elle a une voix charmante, un peu chantante, et joint les mains, à l’asiatique, le « wai », en inclinant à peine la tête, en signe d’assentiment, avec beaucoup de grâce, et de charme, Anh…

Je me penche pour lui donner un baiser sur le front. Au lieu de garder les lèvres serrées, elle se hausse vers moi, en effleurant les miennes, avec une rapidité qui nie la banalité du quotidien de ma vie professionnelle, voire la distraction un peu hagarde avec laquelle elle m’a vu entrer. Elle a posé ses lèvres sur les miennes que j’entrouvre, surpris par cette effusion inattendue. J’ai la sensation d’avoir vécu dans une si longue attente d’elle, que je suis presque déçu, quand ça arrive, devant ma déconvenue de ne pas être au diapason de ce qu’elle ressent, d’avoir été si loin d’elle pendant tout ce temps. Au contact de sa langue contre la mienne naît aussitôt la sensation brûlante de la naissance du désir… Je sens mon sexe durcir, se dresser… Elle s’écarte un peu, baisse son jean, sa culotte, et se met nue. Je fais de même, jetant mes vêtements, au hasard, je n’ai aucun mal à la pénétrer en caressant ses cheveux, sur le canapé du salon… Anh est la fille que je n’attendais peut-être pas, quand vint ce moment qui tomba brusquement sur la chambre d’hôtel où nous étions, où le bruit des motos des rues, des véhicules, s’atténuait presque dans un silence, avant de reprendre, quasi imperturbable, celui du bal des véhicules qui contournent et sillonnent les rues et les artères de Bangkok, la nuit, à donner le vertige …

Les bâtonnets d’encens brûlaient sur l’autel de son grand-père et embaumaient l’espace de la pièce… Son grand-père quitta le Vietnam pour l’Europe, du temps de la guerre, mais si Anh est d’origine vietnamienne, par ses parents, elle est née, à Bangkok, capitale de l’ancien Siam… On ne parle plus de l’ancien Siam aujourd’hui, la Thaïlande est le pays des hommes libres, même si tant d’émeutes, notamment celles de ces derniers temps, secouent la population, si la plupart des touristes qui viennent visiter ce pays d’Asie n’en ont cure, ou ne les voient pas. L’aéroport international de Bangkok a été fermé, et tous les vols entrants et sortants ont été annulés pour une période indéterminée. Les manifestants de l’Alliance du Peuple pour la Démocratie, l’occupent, exigeant le départ du premier ministre, selon eux, corrompu. Des «  chemises rouges », issues du nord du pays ont envahi la ville… Nous avons dû prendre l’avion en direction de Chiang Mai, de Don Muang airport, qui dessert les lignes intérieures. Il eût été plus raisonnable de prendre le bus, moins coûteux, mais j’ai du louer une voiture à Chiang Khan, proche de la frontière du Laos. Nous avons traversé le pont de l’Amitié, sur le Mékong, appelé le pont du sida, par les Laotiens. On roule à gauche sur le pont, côté Thaïlande, et à droite, au Laos. Le changement de côté a lieu à l’extrémité laotienne, contrôlée par des feux de circulation. Un autre pont a été récemment construit à Mukdahan, à deux cents kilomètres au nord du Vietnam, qui permet de rejoindre par la route le delta du Mékong, truffé de nombreux trous, sans parler des millions de mines toujours enterrées au Laos. J’avais l’intention de remonter vers le nord, jusqu’à Hanoi, capitale du Vietnam nouveau. De là, nous aurions pu rejoindre la France… Mais nous avons pris l’avion à l’aéroport de Hô Chi Minh Ville, pour Paris…

***


L’odeur d’iode et de sel de l’océan atlantique, le bruit des vagues qui viennent se jeter contre la jetée, la présence de la vaste étendue d’eau, sont une fenêtre ouverte sur le large et l’infini… On imagine tant de choses face à la mer, à la vague déferlante, à l’assaut intempestif des rouleaux qui se fracassent et s’allongent sur la plage pour mourir en une pluie d’embruns. Mais le ciel qui rejoint la mer à l’horizon est bien celui d’Europe, et nous nous promenons sur le bord du rivage à perte de vue. Slay, mon chien, nous accompagne et joue à se faire peur, le bas de ses pattes trempé par les langues d’écume. Puis nous retournons vers le port de La Rochelle, vers son trafic de bateaux de pêche et de plaisance…


La Rochelle… Du quai Duperré, face à la statue emblématique de l’amiral, l’image caractéristique de l’entrée du port est derrière nous, en retrait des fameuses tours. Le quai propose sur le site du Vieux Port, une balade agréable, ponctuée de commerces achalandés, de cafés, de restaurants. Nous avons dépassé l’imposante tour Saint Nicolas, la tour ronde de la Chaîne, et longeons le bassin d’entrée du port où sont amarrés les bateaux de plaisance, en deçà des deux tours. Nous avons quitté la rade nord de La Rochelle, avec l’esplanade Saint Jean d’Acre et la tour de la Lanterne, depuis la plage de la Concurrence, où nous marchions, tout à l’heure. Nous nous dirigeons, Anh et moi, avec Slay, que je tiens en laisse, du côté de la Grosse Horloge, vers le parc Charruyer… Sous les arcades de la rue du Palais, dans la Vielle Ville, des gens se promènent…


Je marche et reste pensif, avec une arrière pensée… Depuis un mois que j’ai amené Anh, en France, je songe à tout ce qui m’est arrivé dans la « cité des Anges », cette Babylone boulimique broyant le sexe, qu’est Bangkok. Et je me dis que j’ai eu la chance avec moi, que nous avons eu de la chance… Je me suis rendu en Asie du sud-est pour des raisons précises, mais j’ai laissé les motifs, ailleurs, en suspens. Je me suis vengé, point final. J’ai fait ce que je devais faire. Jos Vander Velt était sorti de la prison centrale de Muret, dans le Midi, après trente-deux ans de peine incompressibles… Il avait tué ma petite fille Justine, âgée de dix ans, et celle d’un ami, en les étouffant, avec un lacet. Nous lui faisions confiance, nous l’invitions chez nous, Géraldine et moi… Il portait beau, avec un début de calvitie… Sa voix mélodieuse de contrebasse ne pouvait laisser supposer qu’il était pédophile, que sa pratique des jeunes enfants pouvait aller jusqu’au meurtre, pour satisfaire ses penchants morbides, qu’un tel être, au delà de tout soupçon, se situant en dehors de toute morale, pût soigner sa façade et cacher un ogre issu de la nuit des temps, ou produit récent d’une société hideuse à voir, qui justifiait la dérive de ses pulsions criminelles… Géraldine, ma femme, n’a pas supporté le choc, elle s’est baladée de cliniques psychiatriques, en psychiatriques, avant de mourir. Cet homme, cadre supérieur commercial, a été notre malheur… J’ai appris qu’il vivait, en Asie… Il fallait qu’il expie. J’ai vécu là-bas en si peu de temps, un cauchemar cruel et conscient. Je me suis suffisamment éloigné du plus grand bordel du monde, pour en parler aujourd’hui, et tenter de l’exorciser…


***


J’ai rencontré Anh dans une pharmacie encore ouverte, en fin d’après-midi. Elle servait les clients, à l’accueil, debout, derrière son guichet. Quand ce fut mon tour, je me suis approché d’elle, un peu embarrassé. Je lui ai tout expliqué, je lui ai fait part de ma petite histoire, que je m’étais blessé au côté, sur le flanc droit :

-A cut, dis-je, en anglais, une coupure.

J’ai levé ma chemise, je lui ai montré quel genre de blessure c’était, au niveau de la hanche, plutôt une entaille, ou éraflure, qui continuait à saigner. J’ai dit que j’avais besoin d’un désinfectant, d’un pansement cautérisant. Devant ses yeux effarés, j’ai réalisé qu’elle interprétait ma blessure aussi bien provenant d’un coup de couteau, que cela n’avait pas l’air d’une balle qui m’avait effleuré le thorax. J’ai encore ajouté que j’avais besoin d’un pansement et de médicaments pour désinfecter la plaie. Sous le climat sub-tropical, la moindre affection prend des proportions inimaginables, pour nous, occidentaux.

Elle m’a répondu en thaï, puis en anglais. Elle m’a dit d’attendre quelques instants. J’ai attendu. Il y avait une cliente thaïe qui toussait, dont elle a lu l’ordonnance, avant de lui apporter les médicaments. La femme a payé, puis ce fut mon tour. Elle a fait appel à sa patronne, pour lui dire, je suppose, que je m’étais blessé. Toutes deux m’ont invité à les suivre dans une arrière salle. La patronne de la pharmacie lui a recom-mandé quelque chose, que je n’ai pu comprendre, puis elle est partie pour continuer à servir les clients. Anh a commencé à cautériser la plaie faite par la balle du 9 mm qui ne m’avait pas atteinte, sinon effleuré le flanc, au passage, avec une lotion désinfectante, à base de pénicilline. J’étais gêné, mais elle avait des doigts de la main, très doux, des doigts de fée. Elle a lavé et désinfecté le sang autour de la plaie, avec le liquide cautérisant, puis a appliqué un pansement adhésif.

-Vous restez comme cela pendant deux jours, puis vous revenez, dit-elle, en anglais. Je vous changerai le pansement, je crois que ça ira…

Je l’ai remercié par un sourire, en joignant les mains, à la siamoise. Je suis revenu deux jours plus tard. Elle semblait m’attendre. Elle m’avait aperçu par la vitre, avant que j’eus pénétré dans la « pharmacy ». Elle a de nouveau fait le nécessaire pour me soigner. Elle m’a demandé comment ça allait. Je lui ai répondu que j’allais bien. Elle a paru contente. Devant notre sympathie réciproque à converser et à nous observer dans les yeux, je me suis engagé un peu, je lui ai demandé si elle accepterait une invitation de ma part, à déjeuner, ou à dîner, dans un restaurant thaï, que cela me ferait beaucoup plaisir d’être en sa compa-gnie. Elle n’a pas refusé. Elle m’a demandé :

-When ? Quand ?

-Ce soir, si vous voulez, à la fermeture de la pharmacie. Je vous viendrai vous prendre, en taxi, à la fin de votre service.

-Ce sera tard.

-Tant pis ! J’attendrai.

Elle m’a paru très contente, enchantée, de monter avec moi dans la voiture, malgré notre différence d’âge. Avais-je l’air d’un touriste ? Certes, je l’étais, même si j’ai travaillé et habité, jadis, à Bangkok. Mais la ville a tellement changé, depuis… J’ai aimé sa façon de répondre.

-You are in time…Vous êtes à l’heure…

J’avais décidé de venir la chercher, le soir, à la fin de son travail. L’avenue était illuminée, les véhicules et les gens circulaient, beaucoup de voitures récentes, ou de luxe. J’avais gardé le même taxi et le même chauffeur, et elle m’a conduit dans un restaurant réputé.

-You « farang » ? me demanda-t-elle, une fois dans le taxi. Vous êtes un touriste ?

-Hélas, répondis-je, en anglais. Je n’avais pas emporté avec moi mon guide de conversation anglais-thaï. Jadis, je savais compter et parler un peu dans la langue du pays, mais tout s’oublie, même le Bangkok que j’ai connu, face à l’évidence de la capitale moderne et nouvelle que j’avais devant les yeux, et la montée des prix. Si la monnaie est le bath, il en fallait beaucoup plus pour prendre un taxi. Impossible de discuter avec le chauffeur, de faire baisser le prix de la course… Sa voiture était munie d’un compteur. Jadis, marchander le prix de la course était un privilège dû à ceux qui ne s’en laissaient pas compter.

Le serveur nous désigna nos places, au resto. C’était au bord d’un « klong », un canal de Bangkok, avec des jasmins, des jacinthes baignant dans l’eau, des eucalyptus, une maison siamoise exotique et chic, assise au pied d’un magnifique manguier…

Nous avons mangé sur la terrasse verdoyante, une excellente cuisine thaïe… On a craqué pour le délicieux canard au curry servi dans un ananas, mais aussi pour des salades copieuses, des soupes raffinées, et les nouilles…


Au hasard de la conversation, je lui ai avoué que j’en avais peut-être le look, mais que je n’étais pas vraiment un touriste. Je lui montré un ancien passeport que j’ai gardé comme une antiquité. Les prolon-gations de visa étaient écrites en thaï, à la main. Je travaillais alors à la petite école française de Bangkok, j’avais trente ans. J’ai changé depuis… Mes cheveux se sont éclaircis, aux tempes, et clairsemés. J’ai le visage d’un homme de cinquante ans, avec le regard, je suppose, resté jeune. J’ai senti que mon physique lui plaisait, qu’elle aimait entendre le son de ma voix… Elle n’a pas paru d’emblée faire une différence d’âge, entre nous. Je peux encore séduire, et j’ai attendu l’instant où elle allait se mettre à sourire, pour le faire à mon tour. Elle avait les dents très blanches et bien rangées. J’ai eu l’idée de poser mes lèvres sur les siennes… Je me suis retenu à temps. Nous avons commencé à bavarder.

Alors elle m’a avoué une chose qu’elle n’aurait pas dû me dire. Elle était employée à la pharmacie, mais son salaire étant médiocre, insuffisant, elle travaillait aussi la nuit, deux, trois fois par semaine, au Carribean Club, comme danseuse, pour améliorer ses revenus. Elle me dit que l’argent qu’elle gagnait dans la boîte de nuit, elle le mettait de côté, à la banque, pour se construire un avoir qui pouvait aussi bien lui servir de dot. Elle avait deux jobs. Après son travail du jour, elle se déshabillait, se maquillait, endossait une parure adéquate fournie par l’établissement qui l’employait, déguisée, fardée, prête à évoluer sur la piste de danse du club, au rythme de la sono. Le Carribean Club a de la classe, c’est le haut de gamme du sexe tarifé, à Bangkok, situé dans une « soî », une rue qui donne sur la Sukhumvit Road…

-Vous n’avez pas peur que cette activité nocturne déborde sur l’autre, le travail à la pharmacie ?

Elle a paru hésiter à me dire « non ».

-Je ne me prostitue pas, ajouta-t-elle, mais je prends mes précautions.

-J’ai compris, dis-je.

Au bout d’un instant, en la regardant bien en face, j’ai ajouté :

-Ainsi, vous êtes une occasionnelle ?

Elle a ri.

-Et avec moi ? Dis-je.

-Du moment que vous ne m’apportez pas des maladies…

-J’ai été blessé, vous m’avez soigné.

J’ai ajouté, au bout d’un instant, toujours en la fixant dans les yeux, et ceux-ci n’ont pas cillé, se sont éclairés :

-Cela me plairait.

Elle a baissé les paupières, avec pudeur, avant d’ajouter :

-A moi aussi.

Elle avait posé une main sur la table. J’ai posé la mienne dessus, les doigts un peu écartés, afin de la couvrir.

-Je sors avec qui je veux, et quand je veux !

-Depuis quand faites-vous ce travail ?

-Un mois.

-Prenez garde.

-Je sais.

-Vous n’avez pas un petit ami ?

Elle hésita avant de me répondre :

-J’en ai bien un que j’aime un peu, Kong, il a mon âge, il est chauffeur de taxi.

Une déclaration qui me donna à réfléchir, sans que je n’en laissai rien paraître. Après le repas, nous avons fini la nuit ensemble. Cela me rappelait des souvenirs…


J’ai revu Anh, par la suite… Nous avons pris l’habitude de nous revoir. J’ai eu souvent l’impression que quelqu’un nous suivait dans la ville illuminée, la nuit, face aux enseignes alléchantes de la Sukhumvit Road, où les embouteillages, devant les salons de massages, les bars à gogo girls, étaient denses, aussi fréquents que dans les grandes capitales occidentales, avec la chaleur en plus. Pire, même.


***


Celui qui a le pouvoir d’écrire et d’être entendu, a entre ses mains, une arme de samouraï. Pourquoi fais-je allusion à l’Asie ? Parce que le samouraï du Japon doit être en dehors des parties, il perçoit ce qui est mal, ce qui est juste. Il combat pour les générations futures, et son sacrifice, s’il prend la décision de se donner la mort par le hara-kiri, est un geste symbole pour sauver son honneur et l’humanité… Certes, il n’y a pas que cela dans la vie, ne serait-ce que pour rendre hommage à la création, aux joies, aux peines qu’elle nous procure… Humanoïde : un être ressemblant à l’homme. Du transsexuel, en passant par Sodome et Gomorrhe, vers l’homme normal hétéro, l’enfant que l’on prostitue dans les bordels de Bangkok, et d’ailleurs, cela fait une jolie une famille… Pour le pédophile, la satisfaction de l’instinct au paroxysme de sa jouissance sadique exacerbée par des pulsions incontrôlées, soit qu’il s’agisse d’un malade, ou d’un fou, doit, à mon avis, être châtiée. Ma fille Justine n’a peut-être été qu’un prétexte, pour Vander Velt, elle et sa copine n’ont servi de paravent qu’à un monstre plus infâme encore… Jusqu’où peuvent aller l’orgueil, l’abaissement, et la folie d’un homme ? Tant que je vivrai, je réclamerai justice. Rien ne pourra assouvir ma rancœur, mon sentiment de vengeance bafouées. Les genres d’individu comme Vander Velt doivent être absous de l’humanité, il n’ont plus le droit à la vie, dès l’instant où leurs crimes les démasquent. La question que je me pose, reste en suspens : Que vaut la vie de deux gamines de dix ans, aujourd’hui ? Que vaut une vie ?


***


Il faut que je revienne, en arrière… Avant que je ne vins à la pharmacie, et que je fis la connaissance d’Anh, ce jour-là, de la soï Hama Han, qui fait le coin avec la soï Sukhumvit 8, je pris un taxi et donnai au chauffeur le nom du King’s Hotel, dans Sathorn Road. Bangkok défilait devant mes yeux, avec son encombrement de bus, de tuk-tuk, scooters à trois roues, de véhicules en tous genres, sa foule dense répandue sur les trottoirs. La pâte humaine des touristes se laissait percevoir comme des trous d’aiguille percés dans la pelote des tailleurs de pantalons et de costumes, à façon, qui tiennent boutiques fréquemment dans les hôtels. La « ville des Anges », résidence du Bouddha Emeraude, la Venise de l’Orient, débordante, surpeuplée, sensuelle, généreuse, paraît-il, dans sa misère qui côtoie la richesse, dans sa démarche céleste de Dieu vouée à Indra, son immense Palais Royal, son regard de capitale construite par Vichnukam, avait l’air de me faire signe, mais je me trompais, c’était faux. Personne n’attend jamais personne dans les grandes villes, à plus fortes raisons dans les mégalopoles que sont Bangkok, Tokyo, Osaka, quand on n’a pas d’attaches, pas de lieux ou d’endroits, pour ressourcer, se reconnaître. J’oubliais que la plupart des non-touristes occidentaux qui vivaient là, en réfugiés mentaux sédentaires, avaient l’air d’avoir oublié complètement leurs principes. Des milliers de retraités comme Vander Velt, vivaient, ici, avec une pension dispendieuse, et l’argent de leurs parents planqué en Suisse, ou ailleurs. Jos Vander Velt, jugé derrière une vitre blindée, le jour de son procès, avait abouti là, pour oublier, et vivre une autre vie. Je n’avais pu me venger, alors. L’appa-reillage corsé de la justice, avec ses gardiens armés, était trop rigide, même si, menottes aux poignets, le condamné qui aurait servi de cible au fusil à lunettes, avait regagné la cellule de la prison où il était incarcéré. Impossible de mettre la main sur lui, sans encourir de graves risques…


Une fois déposé devant l’hôtel, je suis entré, j’ai avisé le récep-tionniste. Celui-ci avait l’air fatigué. Il se trouvait près d’un homme fatigué aussi, pâle, presque gris, sous ses cheveux coupés en brosse, en short, chemisette et tricot de peau. Les yeux mi-clos, la tête rejetée en arrière, ce dernier grimaçait pendant qu’un adolescent lui massait les tempes, du bout de ses doigts fins. A l’intérieur, les gros ventilateurs du bar repoussaient la pesanteur du jour. Un gosse de huit à neuf ans, sans doute le fils de la patronne, petite boule de cheveux noirs, et tee-shirt blanc, jouait entre les tables…

Il y avait, dans le hall du rez-de-chaussée, un grand ring de boxe thaïlandaise, une salle de billard, une vingtaine de mini-bars, tous pour-vus d’une rangée de bouteilles, d’employés, d’une kyrielle de tabourets. Le personnel semblait attendre la nuit et les clients. Impossible pour moi de faire un rapport avec le King’s hotel que j’avais connu, des années plutôt, au début de ma carrière professionnelle. C’était déjà un hôtel de second ordre, avec piscine, mais j’ai réalisé d’emblée, qu’il se situait dans une autre époque. On pouvait aussi bien réaliser que l’hôtel d’antan, n’avait jamais existé…

De temps en temps, un occidental entrait, un journal sous le bras, regardait la vaste salle, se montrait, et repartait. Top tôt… L’homme aux cheveux en brosse ne regardait rien, lui. Quand les premiers néons s’allumèrent, je le vis se lever, s’arracher à la caresse de l’adolescent, et marcher d’un pas tranquille, vers la sortie. Il ouvrit la porte et jeta un œil dehors. Il ne se retourna pas. Je le vis disparaître, tandis que je restais, à attendre. Puis je suis sorti, moi aussi. Je vis l’homme marcher quelques temps sur Sathorn Road, puis tourner à droite, dans une ruelle. Il passa devant le kiosque de la police, au passage, et marcha vers la terrasse du Happy Hotel. A trois mètres derrière lui, la boule de cheveux noirs du gamin était là, sur ses talons. A droite de la terrasse, il y avait un escalier discret, et un panneau : « Happy Appartments ». L’homme grimpa d’un pas lent, et l’enfant le suivait, en sautillant. Je pris place au restaurant d’à côté. La nourriture, « chinese soup », soupe chinoise, aux légumes et poissons riz, avait un mauvais goût. Le bruit des motos, des « samlos » à moteur, ou tuk-tuk, couvrait le son de la vidéo sur un écran de télé. Au premier étage de l’hôtel, l’ombre d’une danseuse thaïe se trémoussant sur un trampolino, rebondissait comme un yo-yo cassé. Trente minutes plus tard, la boule noire du gamin redescendit l’escalier, s’arrêta un instant devant la vidéo, se frotta les yeux, et repartit vers le King’s Hotel. L’homme aux cheveux en brosse devait dormir. Mais je me trompais, je le vis apparaître en sueur, chemise ouverte sur le ventre, l’air plus fatigué que jamais. Il marcha sur une cinquantaine de mètres vers un « supermarket », disparut à l’intérieur. Je le vis réapparaître avec une bouteille de coca, dans la main, et s’arrêter devant un distributeur de billets de banque, celui de la Thaïe Farmer Bank. Je quittai le restaurant et le suivis. Je n’avais pas presque touché à la nourriture, à peine l’avais-je reniflé. Cependant, j’avais laissé un billets de vingt baths, sur la table… L’homme revint vers le King’s Hotel, et disparut dans l’escalier. Personne n’avait fait attention à la scène, si banale. L’enfant prostitué reprit sa place entre les tables des clients. La nuit commençait à descendre sur la ville, dans un ciel crépusculaire, assez rapidement, comme toujours… En m’asseyant de nouveau, j’ai songé que soixante dix pour cent des vacanciers étaient des personnes non accompagnées. En clair, sept touristes sur dix étaient des hommes seuls, qui cherchaient une femme, un homme, ou un enfant. Une partie d’entre eux venaient ici, comme dans les maisons closes de Patpong, ou d’ailleurs… Tout était d’une facilité dérisoire : il suffisait de s’asseoir à une table, de regarder la rue, les bars, de suivre attentivement le mouvement des hommes. Avec la nuit, le King’s Hotel devenait très fréquenté. A l’entrée, du côté rue, il y avait la clientèle classique, des mâles de tous âges, coup de soleil sur le visage, chemise éclatante, genre hawaïenne, une lueur de fierté dans les yeux, une, ou deux prostituées thaïlandaises, aux bras. Au fond de la salle, près du tapis de billard et des enfants, on était à peine plus discret. Il y avait l’homme mince, genre élégant, très grand, veston et lunettes cerclées, avec une gueule de diplomate. Un baba cool attardé, la cinquantaine, ou plus, barbu, cheveux longs, pantalons bouffants. Le séducteur guindé, crinière argentée, bagues, croix et chaînes en or, ou l’horrible cou de taureau du bouvier difforme, au regard sans vie, le bras enroulé autour des épaules d’un môme. C’était beau à voir… Certains étaient Allemands, Améri-cains, Français, entre quarante et soixante dix ans… Chaque soir, ils venaient ici, par habitude, comme on prend sa drogue où l’on peut. Monsieur Hong, le serveur, me désigna du doigt un vieillard barbu à l’allure respectable, avec une petite fille, sur les genoux. A côté, un enfant de treize ans entamait son troisième whisky thaï, un adolescent épongeait le crane chauve de son client. Désormais, le bar de l’hôtel était plein de « crocodiles », à craquer. L’atmosphère chaude se détendait, les gamins buvaient, fumaient, se trémoussaient. On s’embrassait dans la bouche. Sur le ring de boxe, les combats commençaient. Ici, les boxeurs s’affrontaient tous les soirs, sans protection, sans protège-dents, avec une rage folle, comme si toute leur vie en dépendait, histoire d’être remarqué. Le punch, la technique, l’agressivité, étaient indéniablement liées au tempérament, au potentiel psychique, même si un boxeur qui a du cœur au ventre est prêt de prendre sa raclée… Il y eut quatre k-o. Les « crocodiles » du fond de la salle, purent regarder les coups, les hématomes et les blessures, en continuant de pincer les fesses des gamins. Un policier en uniforme fit une apparition, histoire d’annoncer sa ronde imminente. Sa vue déterminait chez les serveurs un réflexe instinctif : ils s’empressaient d’enlever du bar, les bouteilles d’alcool. Les touristes pédophiles, eux, ne risquaient rien. Il y avait trop de fric en jeu, trop de protections. Il aurait fallu voir de plus près, l’état des enfants : la majorité portaient, encore visibles, la marque de coups de bâtons, sur leur peau nue, de coups de ceinture, de brûlures de cigarettes, de lacérations, d’hématomes, de fractures. Qu’importait s’ils avaient voulu s’enfuir pour avoir mal travaillé, si le client s’était plaint, ou parce qu’il était parfois trop brutal ? Les pédophiles qui dormaient dans les chambres, étaient réveillés à trois heures du matin, par des coups contre la porte, du garçon d’étage qui voulait récupérer l’enfant, parce que d’autres clients attendaient… Un bruit de mobylette pétarada devant la porte d’entrée du King’s Hotel… La porte s’ouvrit et un géant à la casquette jaune pénétra dans le bar de l’hôtel, comme s’il allait faire ses courses. Il en ressortit avec un gamin de quatorze ans, aux sourcils épilés, aux manières de travesti, qu’il emporta pour la nuit vers son hôtel, ou son bungalow. Cinquante six pour cent des prostituées, je l’ai su, sont séropositives, la plupart ne connaissent pas le préservatif, le client paie plus cher le droit de ne pas utiliser de protections. La pratique des enfants mineur serait, paraît-il, la seule parade contre le sida. Faux ! Un enfant prostitué est un enfant maltraité, violé, désormais, et avec le sida, assassiné…


Je me suis décidé : je suis monté au premier étage. J’ai senti qu’il y allait y avoir du nouveau. Jos Vander Velt devait avoir quitté son logement, de la soï Piphat 2, face au bordel organisé de Patpong, dans la Silom Road, et se trouver au King’s Hotel, pour être mieux sensibilisé, ému par l’ambiance du bordel pour enfants, quoiqu’il y en eût à Patpong aussi. Mais on prend ses habitudes…

J’avisai le garçon d’étage, au bout d’un tapis de sol malpropre, et lui dit, en anglais :

-Monsieur Jos Vander Velt. Je sais qu’il est là !

L’un des sbires en faction dans le hall du premier étage s’appro-cha et vint me fouiller avec le respect dû à un occidental. Sans jambages, ensuite, parce que j’avais vraiment l’air d’un touriste étranger qui voulait, ou pouvait, à l’occasion dépenser de l’argent :

-Chambre 306, dit l’employé d’étage. Prenez l’ascenseur, ajouta-t-il, en me le désignant du doigt.

Je ne répondis pas et me retournai pour me diriger, dans le hall, vers l’ascenseur vétuste. Il l’était déjà, quand je travaillais à la petite école française, non loin de là. Il répondait une fois sur deux, à l’appel. Un monte charge.

Je me dirigeai dans le couloir du troisième étage. J’ouvris la porte de la chambre 306, sans frapper. Le tableau que j’eus sous les yeux avait quelque chose d’hallucinant, ne fût-ce que par l’effet de la lumière qui se projetait du sol carrelé, à travers les persiennes, en effleurant les joues, les lèvres et les sourcils des occupants, en laissant de grandes taches d’ombres sur leur visages, ce qui leur donnait l’air d’avoir été rongés par les rats. Je restai interdit pendant une demi-seconde, stupéfait par la scène qui avait une sorte d’atroce beauté. C’était une autre forme, presque liturgique du bordel d’enfants, dans cette lumière d’outre-tombe, où des fillettes, des garçonnets de huit, dix ans, vêtus de chemises de nuit en lambeaux, au plis presque bibliques, les lèvres peintes, des pendeloques de cuivre autour du cou, des bracelets de perle entourant leurs maigres bras, attendaient… Des enfant ébouriffés qui ne parlaient que le thaï. L’innocence de leurs petites figures trahissait encore leur pitoyable accoutrement. Il y avait un minuscule temple allumé, en l’honneur de Bouddha, le vénérable, autour duquel des bâtonnets d’encens brûlaient, en humectant l’atmosphère de la salle, d’un brouillard de vapeurs. Leur senteur était forte et situait le lieu hors du temps. L’attitude des enfants contrastait de façon saisissante avec la silhouette barbare de Jos Vander Velt, au centre de la pièce, qui se tenait les jambes fléchies, le visage tourmenté et ravagé. Les ramages de l’encens miroitaient dans les atomes de lumière, qui se projetaient des persiennes entrouvertes.

Il se tourna vers moi, à demi, et après toutes ces années d’absence, il eut un haut le cœur. Je le sentis frémir, il me reconnaissait. Il resta quelques secondes, presque sans vie, le regard ahuri, le corps figé, comme prisonnier de lui-même, en catalepsie. Puis il se mit à crier, à rugir des paroles, d’un son guttural, quasi incompréhensibles. Ce qu’il venait de crier était happé par le silence, peut-être une phrase, un juron, une interjection, en hollandais, et je vois encore saillir les muscles de son menton qui reliaient la tête à ses épaules. Il s’élança et passa devant moi, prit la fuite et claqua la porte…

-Tu m’as retrouvé ! semblait-il avoir dit.

Il semblait avoir dans le maintien et l’expression de son regard, l’instinct de fuir, à croire que la peur, la stupeur, avaient sensiblement dressé ses cheveux sur son crâne. Je me hâtai à sa recherche, ouvrit la porte qu’il venait de rabattre, et me trouvai dans le couloir. Il ne pouvait pas m’échapper, je le sentais… J’ai un flair infaillible, quand il s’agit d’êtres chers que j’ai perdus et aimés, qui par la faute d’un imbécile, ne sont plus, un don de seconde vue… Je me sentis orienté sur la gauche, car les couloirs de l’hôtel ont un mouvement tournant. Je poussai une porte. Pourquoi celle-là, plutôt qu’une autre ?

Sur un sofa défoncé, dans un coin de la pièce, à la lueur blafarde qui se reflétait sur les murs, une enfant toute recroquevillée dans sa chemise de nuit, semblait morte. Dès que j’entendis la porte se refermer derrière moi, je fis très attention. Où se trouvait désormais Vander Velt ? Depuis le temps que je le cherchais, je n’avais pas le droit de le laisser filer : Je connaissais tout sur l’endroit où il habitait, les lieux qu’il fréquentait. Je me vis de nouveau courir dans le couloir, vers l’entrée de l’une des pièces. Cela dura une infime seconde, ce fut comme un flash qui m’aveuglait. Je venais d’ouvrir la porte de l’une d’entre elles, je venais de courir après lui, je sentais qu’il était là.

La chambre était fraîche. L’air conditionné était le seul luxe de l’endroit. Au dessus du lit, un miroir gras, et des préservatifs usagés qui traînaient dans un cendrier.

Vander Velt était là aussi, à l’autre bout de la pièce, le front soucieux. Il m’avait vu entrer et s’obstinait à fixer mon visage comme un obstacle rétif. Il semblait m’en vouloir d’être incapable de piquer une de mes grosses colères, un peu feinte, car je restais impassible. Il semblait avoir oublié qu’il avait tué ma fille Sergine, qu’il était responsable de la mort de ma femme, Géraldine.

-Toute la police thaïe t’as à l’œil, si tu espères fuir, pure vantardise ! lançai-je.

-Qu’est-ce qui vous dit que j’ai envie de fuir ?

Il sortit un peu de l’insolence paisible, un peu méprisante, au son de ma voix, et de la sienne, probablement. Pour lui, je sentais que semblait désormais réglée la dette qu’il devait à la société qui l’avait puni, qu’il avait payé sa dette. Pas pour moi ! Je le reconnaissais, de moins en moins. Il avait changé depuis, avec sa calvitie, ses poches sous les yeux, ses traits avachis, ses lèvres affaissées, autour de la bouche. Néanmoins, j’avais devant moi un homme veule, au mouvements bien coordonnés, comme alourdis, à la voix précise, avec lequel je devais jouer à égalité, avec lui, si je ne parvenais pas à le dominer, sous peine de ridicule.

-Comment s’appelle-t-elle ? demandai-je, à la vue de l’enfant qui se trouvait dans la pièce, avec lui.

-Aom, répondit-il, d’un air las.

La petite se dirigea vers la salle de bain. Au ruissellement qui s’en suivit, je compris qu’elle prenait une douche rapide. J’ai réalisé que Vander Velt se figurait peut-être que de me parler, l’aiderait à s’en sortir. Nous avions vu l’enfant se diriger vers la salle de bains, avant de ressortir, à moitié nue, une serviette autour de la taille. Elle ne dit rien, elle sembla ne rien voir, en laissant tomber la serviette, et s’allongea de nouveau sur le lit, les yeux fixés au plafond, avec les gestes fatigués d’une vieille prostituée, prête à l’emploi. Elle avait la peau bronzée des gens du nord du pays, des grands yeux bruns, plissés par une profonde inquiétude, dans le regard. Elle devait avoir huit ans, à peine. Nous étions deux adultes face à la fillette, dans la chambre 306, du King’S Hotel, une maison de passe, sur Sathorn Road, à dix minutes de Patpong. Dans la chambre sordide, les cafards asiatiques couraient dans la salle de bains jusque dans la pièce, sous le lit, les serviettes sentaient le moisi. Je restai quelques secondes, muet, pétrifié devant le lit, et cette gamine prostituée qui attendait que l’on en finisse, l’enfant martyre que Vander Velt avait choisie. Je voulais m’approcher d’elle, lui parler longuement, à voix basse, lui donner la confiance d’espérer... Mais comment pouvais-je faire ? J’étais démuni devant cette misère là, comme on peut l’être devant un grand malade atteint d’un mal incurable, ou quelqu’un qui va mourir. La gamine ne semblait pas réagir, elle fixait le visage de Vander Velt, un client pas comme les autres. Puis ses yeux se tournèrent vers moi. Brusquement, elle se détendit, elle avait compris. Ce n’était pas elle que sa présence concernait. D’une main, j’aperçus sur le bord de mon regard que l’enfant avait repris la serviette et se couvrait, avec une pudeur retrouvée. Je ne cessais pas d’observer Vander Velt. C’était le moment catastrophe, imprévu, où je devais faire irruption dans sa vie, comme un fantôme, bouleverser la scène comme on fracasse d’un coup de poing une vitre, en morceaux. Le charme, le miroir étaient brisés. Leur perspective en étaient faussées, rendues difformes, par ma présence gênante, dans la pièce.

Aurait-il dit : « Fichez le camp ! Vous n’avez rien à faire ici ! », que j’aurais surgi pour le frapper comme un sac de sable…

Il dissimula mal son indécision, pris en flagrant délit. Pour trouer brusquement le silence immobile qui dormait entre nous, il dit quelques mots, en français, une phrase qui en disait long, ou précisait la situation :

-Qu’est-ce que vous comptez faire ? C’est à vous de décider. Vous êtes venu pour ça, je suppose, me tuer ?

-Tu as tout compris, mon gars !

-C’est l’occident que je hais, comment n’avez-vous pas compris cela ? C’est difficile à saisir, mais vous ? Vous avez déjà vécu en Asie ! 

-Ce n’est pas une raison suffisante.

-Si !

-Tu as tué ma fille, Sergine, tu dois payer.

-Pas de cette façon-là. Vous me comprenez pas ? J’ai étranglé votre fille pour une autre raison précise, parce qu’elle était pure, et que je voulais la garder pour moi, en moi !

Je songeai : C’est parce qu’il a tué, qu’il a perdu sa quiétude. Ses années de taule l’ont brisé moralement dans une fébrilité maladive où j’ai du mal à reconnaître le cadre supérieur hollandais, d’autrefois…

-Salaud ! Tu as détruit ma vie !

Il avait perdu tout principe, il était devenu une bête, un monstre, qui confondait son désir avec l’acte. Un tueur, à tuer…Mais il devait être repéré de la police thaïlandaise, à moins qu’il bénéficiât de prérogatives, de concussions, de compromis ! Il fallait qu’un certain quota d’enfants disparaisse, atteints par le sida, ou autre chose…

-Certes, répondit-il… Mais je suis un prédateur, un varan…

-Un monstre…

Il attendait que j’agisse sur lui. Il savait probablement qu’il fallait qu’il expie, que la justice des homme n’était rien.

-Qui n’est pas monstrueux ? L’homme est le diable, il n’y a rien à redire à ça. Il tue, chaque jour, pour se nourrir, j’ai vécu pendant des années comme un tigre en cage. Pourquoi êtes-vous venu me chercher ? Ne croyez-vous pas que j’ai déjà assez payé ?

-La mort de ma fille, celle de mes amis, celle de ma femme !

-Je n’aurais pas cessé de tuer, mais ils m’ont arrêté à temps. Pour un tigre, il n’y a que des meurtres d’instinct, incontrôlables, mais on fait toujours la même chose, hélas !

-Comment en êtes-vous arrivé là ?

-A croire que vous ne comprenez pas ? Votre enfant était une fillette qui se trouvait sur mon parcours, elle était faite pour ça !

-Ordure !

Je commençais à frapper déjà, mais il s’avança sans hâte, vers le lit, où se trouvait la petite, insensible à nos propos, en apparence. Il eut un bref regard vers moi, comme s’il semblait vouloir me donner à voir comment il s’y prenait. Puis il se retourna, me fit face.

-Je suis à votre disposition, ou voulez-vous que…

Brusquement, comme pour s’incliner vers l’enfant, je le vis se baisser et glisser la main sous l’oreiller… Il pivota, se redressa, désor-mais sans inquiétude, car il tenait un pistolet dans la main. Il me faisait face encore, et l’arme qu’il brandissait, était braquée à hauteur de ma poitrine.


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