Excerpt for Les forces de l'abîme by Laurent Noerel, available in its entirety at Smashwords


Laurent Noerel











Les forces

de l'abîme


nouvelles

















Éditions Dédicaces






Les forces de l'abîme



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Couverture :

© Ryan Jorgensen, Brisbane (Australie)



Dépôt légal :

Bibliothèque et Archives Canada

Bibliothèque et Archives nationales du Québec


Un exemplaire de cet ouvrage a été remis

à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte









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Laurent Noerel










Les forces

de l'abîme


nouvelles








Avertissement pour le présent recueil




J’ai écrit la nouvelle : « Les désirs souillés » dans le courant de l’année 2002, et je l’ai proposée depuis à différents éditeurs, sans succès jusqu’ici. A travers le récit d’une lutte opposant durant plusieurs siècles deux puissances occultes, j’ai voulu amorcer une réflexion sur le sentiment religieux et le fanatisme, réflexion que j’ai appuyée par des exemples tirés de la littérature, de l’Histoire, et aussi de l’actualité de l’époque, en particulier de la situation tendue entre Israéliens et Palestiniens. J’ai notamment condamné clairement la politique offensive menée alors par Ariel Sharon contre les Palestiniens. Si la situation a depuis évolué, et si Ariel Sharon, avant son récent accident, avait semblé adopter, de manière totalement inattendue, une politique plus positive, plus pacifique ( évacuation des colonies de Gaza, création d’un parti de centre favorable à la paix), j’ai cependant décidé de ne pas modifier ces références à l’actualité d’alors, pour les raisons suivantes :

 En premier lieu, la politique que menait Ariel Sharon à cette époque reste condamnable, et ses effets se font malheureusement encore sentir dans les rapports entre Israéliens et Palestiniens. Quant à son adhésion nouvelle aux idées pacifistes, elle serait peut-être à nuancer (démantèlement des colonies de Gaza contrebalancé par l’implantation d’autres colonies, poursuite de la construction du « Mur de sécurité »).


 En second lieu, l’actualité est par nature sujette à des évolutions imprévues et parfois surprenantes, et vouloir en rendre compte en permanence reviendrait à modifier sans cesse mon texte sans jamais le voir achevé, en courant de plus le risque de le voir dénaturé par ces modifications sans fin. Un tel choix m’aurait obligé, pour ce récit, non seulement à modifier tous les passages concernant Ariel Sharon, mais aussi à supprimer ceux parlant de Yasser Arafat, puisqu’il est mort il y’a un an. Cette nouvelle repré-sente donc, entre autres, ce que je pensais de la politique au Moyen Orient en 2002, et ne tiens par conséquent pas compte des évolutions ultérieures, que je reconnais dans cet avertissement.


 En troisième lieu, enfin, ces exemples politiques, ainsi que les exemples littéraires et historiques que j’ai évoqués plus haut, ne sont là que pour soutenir et enrichir la réflexion que j’ai essayé d’amorcer sur la religion et le fanatisme, réflexion dans laquelle je défends des positions qui rejettent l’intolérance et la haine, et dans laquelle les lecteurs ne trouveront aucun racisme, ni contre les Israéliens, ni contre les Palestiniens, ni contre aucun autre peuple. Je condamne fermement tous les discours racistes et fascistes, ce que mon texte mettra, je l’espère, en évidence.


Le second récit que je propose dans ce recueil est également composé de deux nouvelles, la première, intitulée : « L’eau de Viviane », introduisant la seconde, nettement plus longue, intitulée : « Les forces de l’abîme ». Dans ces nouvelles, j’ai mis en scène une légende qui m’a toujours fasciné, celle des Chevaliers de la Table Ronde. Je n’ai cependant pas voulu écrire une nouvelle version de l’histoire déjà connue, conscient que je ne pouvais égaler les versions existantes, notamment celle réalisée au cinéma par John Boorman, « Excalibur », dont je me suis cependant inspiré, y faisant de nombreuses et claires allusions. Mon récit se déroule dans un futur proche, à un moment où des guerres multiples ont détruit toute trace de technologie et renvoyé l’Europe à un état moyenâgeux (la perspective de placer le Roi Arthur dans un contexte futuriste ne m’intéressait pas particulièrement). Dans ce monde revenu à des conditions de vie moyenâgeuses, et alors que les combats connaissent une pause peut-être provisoire, une armée inconnue va apparaître, menée par un étrange cavalier noir, et semer la mort sur son passage. La venue de cet être animé par une puissance maléfique va entraîner le retour des Chevaliers de la Table Ronde qui s’opposeront à lui.


Ces deux récits ont donc une très nette dimension idéologique. Mais ils sont avant tout des œuvres littéraires, et je me suis efforcé de faire en sorte que la dimension idéologique ne nuise pas à la dimension littéraire, qui doit rester la plus importante. Les artistes ont le droit, et même le devoir, de s’engager dans les débats qui agitent notre monde, mais leurs écrits ne doivent pas se transformer en tracts, sous peine de perdre toute valeur. Je ne peux évidemment pas affirmer avoir réussi des textes intéressants, étant de toute évidence peu objectif pour juger mes propres écrits, mais j’espère cependant avoir élaboré deux récits qui échappent à un militantisme trop important. Je laisse aux lecteurs le soin d’en juger.



Laurent NOEREL



JE TE REJOINDRAI






La nuit imposait son empreinte aux montagnes silencieuses, aux rares maisons qui affrontaient la nature sauvage, à l’âme de la jeune femme qui roulait lentement, les mains étreignant le volant, les yeux gangrenés par la souffrance. La lumière disparaissait peu à peu en elle, seuls la poussaient à continuer son voyage le visage d’un mort et la certitude qu’il ne reposait pas encore en paix. Marion ne savait pas si elle pouvait encore l’aider, mais elle était résolue à agir. Elle était proche du lieu qu’elle cherchait. Lorsqu’elle l’aurait atteint, elle se trouverait face au responsable du décès de Ludovic, et la colère qui grandissait en elle pourrait enfin s’exprimer. Suffirait-elle à libérer Ludovic? Marion l’ignorait, et ce doute augmentait sa douleur, faisant naître un cri qu’elle retenait, craignant qu’il n’emporte sa raison. Elle serra les lèvres, se concentra sur la route.

Son réservoir d’essence était plein, et elle avait fait soigneuse-ment examiner son véhicule avant de partir. Il ne risquait donc pas de tomber en panne. Cependant, depuis quelques instants, elle contrôlait de plus en plus difficilement sa trajectoire, sa voiture se déportait parfois mystérieusement, et elle devait alors la redresser rapidement. Elle s’était reposée au cours du voyage, et la fatigue ne pouvait être la cause de ces incidents. Et son esprit, malgré sa souffrance, restait suffisamment lucide pour lui permettre de suivre ce chemin étroit avec sûreté. Mais ses ordres semblaient de moins en moins respectés par le véhicule, comme si son mécanisme subissait une brusque altération. Soudain, alors qu’elle se battait avec le volant, elle vit de la fumée sortir de son coffre, la voiture avancer avec hésitation, comme victime d’une étrange ivresse, avant de s’arrêter. A la lueur vacillante des phares, elle aperçut en face d’elle une maison imposante. Tout à coup, la lumière disparut, le moteur cessa de fonctionner.

La jeune femme descendit lentement, s’avança vers la silhouette sinistre. Le but de sa quête était devant elle, derrière ces murs sombres. Ses habitants avaient rendu sa voiture inutilisable, faisant disparaître son unique possibilité de fuir. La peur s’infiltra en elle, tentant d’inves-tir son âme, mais elle la repoussa. Elle ne pouvait plus reculer et ne le voulait pas, ne l’avait jamais voulu. Ludovic était mort, et l’angoisse ne pouvait triompher de la douleur et de la colère. Marion se mit en marche. La grille de la propriété était ouverte, elle entra, frappa avec force sur la porte. Un homme lui ouvrit:

« Bonsoir, madame, commença-t-il, il est bien tard pour rendre visite aux gens. Que puis-je faire pour vous?

 Nous ne nous sommes jamais vus, et peut être ne connaissez-vous pas mon nom. Mais vous savez que je ne me suis pas perdue, et que je suis attendue.

 Vous êtes directe, c’est une qualité appréciable. Bien enten-du, je sais qui vous êtes. Entrez donc. »

Elle obéit:

« Il était inutile, reprit-elle, de détruire ma voiture. Croyez-vous que je veuille renoncer, que je partirai avant d’avoir accompli ma mission?

 On n’est jamais trop prudent.

 Je ne suis pas d’humeur à m’amuser à ces petits jeux verbaux. Je suis venue pour voir Julien, et vite.

 Je suis désolé, mais Julien est absent. Je crains que vous ne puissiez le tuer avant demain soir. Voulez-vous que je vous conduise à votre chambre?

 Rappelez-moi de m’occuper de vous lorsque j’en aurai fini avec Julien. Vos cris adouciront mes nuits.

 Je n’y manquerai pas. Votre chambre est au premier étage. Je vous souhaite une bonne nuit. »

Elle était étendue sur un lit, immobile. Ses pensées erraient sur un chemin obscur, incapables de se rassembler. Elle n’avait aucune idée, aucun plan. Elle était venue ici pour répandre le sang, emportée par une puissance qui dominait son esprit, son âme, sans savoir comment elle allait réaliser ce désir. Mais, même dans l’état où elle se trouvait, elle gardait suffisamment d’intelligence pour s’étonner de la réaction de l’homme. Bien qu’il sache manifestement quelle menace elle représentait pour lui et Julien, il n’avait manifesté, en l’accueillant, aucune inquiétude. Que signifiaient cette absence de peur, cette assurance? Avait-elle été, depuis le début, manipulée par l’esprit pervers de Julien, Ludovic et elle n’avaient-ils été que des pions dans un jeu cruel ? Elle écarta ces questions, refusant de se laisser distraire. Elle allait se trouver face à l’assassin de Ludovic, et cela seul avait de l’importance.

Elle prit son sac, en sortit une photographie sur laquelle souriait un homme. Elle fixa le sourire qu’elle ne reverrait jamais, les mains qui ne feraient plus naître de musique en réponse à ses chants, et les larmes qui étaient restées prisonnières si longtemps coulèrent enfin, froides et silencieuses. Une semaine plus tôt, elle serrait Ludovic contre elle, le caressait, lui parlait d’une voix faible. Il la regardait, les yeux emplis de brume, ternis par la maladie inconnue qui l’avait achevé en une journée. Elle avait tenu son cadavre dans ses bras, niant son décès, espérant encore contre toute raison. Soudain, ses lèvres sans chaleur avaient tremblé, un nom en était sorti, avant que le silence ne leur inflige sa loi. Et Marion avait su qui était responsable de la mort de son amant.

Elle reposa l’image figée. La vengeance était désormais son unique but, sa volonté n’était plus assez forte pour lui proposer une autre action. Elle ne le semblait également plus pour la maintenir dans un pourtant nécessaire état de vigilance, l’abandonnait sous l’assaut d’une soudaine fatigue qui s’appesantissait sur elle. Les formes se brouillèrent, s’effacèrent, elle sombra dans un profond sommeil. Elle fit des rêves confus dont elle ne garda que peu de souvenirs. Une silhouette apparut parfois, qu’elle tenta vainement d’enlacer. La lumière du jour lui fit reprendre conscience sans chasser ces visions. Elle se redressa, leva la tête, et ses membres devinrent brusquement de pierre.

Devant elle se tenait un homme.

Il était de haute taille, vêtu d’habits sombres. Son apparence ne semblait pas, au premier regard, hostile. Rien dans son attitude n’indiquait une intention menaçante, c’était simplement un homme, pour l’instant immobile et muet. Cependant, l’inquiétude s’éveilla en Marion tandis qu’elle observait l’inconnu, crut lorsqu’elle le vit soudain s’animer, avancer vers elle. Son expression était neutre, mais la jeune femme ne pouvait se détourner de ses yeux, dans lesquels elle croyait percevoir une curieuse lueur, une froideur implacable étrangère à la vie. Sa main droite, encore libre de se mouvoir, s’élança vers son sac, en sortit une arme qu’elle braqua sur l’intrus. Mais, avant qu’elle n’ait pu appuyer sur la gâchette, une voix calme se fit entendre:

« Cela ne servirait à rien. »

Marion sentit sa main trembler, la vit se baisser lentement, refusant d’obéir à sa volonté, et lâcher le pistolet sur le lit. L’inconnu s’arrêta à quelques pas d’elle, son regard la retenant toujours. De nouveau, il parla:

« Je ne vous veux aucun mal. Et, de toute façon, vos balles seraient impuissantes contre moi.

 Qui... qui êtes-vous?

 Habillez-vous et suivez-moi. Je dois vous parler. »

Elle obéit, incapable de résister à cet ordre. Le contrôle de ses actes lui échappait, et elle craignit brusquement de ne pas pouvoir accomplir sa vengeance. Mais elle chassa aussitôt cette pensée. Cette éventualité était inconcevable, et trop insupportable pour être seule-ment envisagée. Julien devait payer pour son crime. Elle serra les lèvres, sortit derrière l’homme:

« Vous m’avez demandé qui je suis, commença-t-il alors qu’ils marchaient dans un jardin. Il me serait très difficile de vous répondre, et vous ne me croiriez certainement pas. Sachez seulement que l’on me nomme l’Errant.

 L’Errant?

 C’est le seul nom que je porte désormais. Peu de gens me connaissent. Seul Julien est informé de ma présence en ce lieu.

 Julien! Vous choisissez mal vos amis.

 Vous êtes venue ici le cœur empli de souffrance et de haine. Vous ne vivez plus que pour la mort d’un homme. Et cet homme est Julien.

 Julien s’est rendu coupable de la mort de mon amant.

 Je le sais. Mais ne vous laissez pas aveugler par la colère. Julien n’est pas nécessairement votre ennemi. »

Marion se figea, la stupéfaction et la révolte brûlant ses veines. Lorsqu’elle put bouger, elle se tourna vivement vers l’Errant, la rage faisant vaciller ses mots:

« Mi… misérable chien! Comment osez-vous? »

Elle s’interrompit tout à coup, incrédule, la stupéfaction gravée sur le visage. L’Errant ne se trouvait plus à côté d’elle, elle était seule. Elle chancela, les mains tremblantes, s’efforça de dominer le tumulte de son esprit. Elle ferma les yeux, repoussa peu à peu les murmures pervers. Des hallucinations. Voilà qu’elle était en proie à des hallucina-tions. Elle devait maîtriser son esprit troublé. Si elle laissait la souf-france l’emporter au fond de l’abîme, elle n’aurait aucune chance contre Julien. Les paroles entendues ne pouvaient l’influencer, n’étaient nées que du délire, des puissances mauvaises. Elle regagna sa chambre, se déplaçant avec précaution, scrutant les alentours. Elle s’allongea sur le lit.

Elle ne sortit pas de la pièce durant la journée. Elle attendait la nuit et l’apparition de Julien. A midi, l’homme qui l’avait accueillie lui apporta un repas, qu’il partagea avec elle pour lui prouver qu’aucun plat n’était empoisonné. Son attitude, son étrange prévenance, étonna encore Marion. Comment pouvait-il la traiter ainsi alors qu’il n’ignorait rien d’elle? Et surtout, comment pouvait-il se montrer aussi désinvolte alors que sa venue avait été causée par un assassinat ? Mais les sentiments violents qui vivaient en elle ne parvenaient pas à s’exprimer, retenus par une mystérieuse barrière, n’étaient perceptibles que par d’infimes frissons sur son visage. Des frissons qui ne troublèrent pas le serviteur, n’altérèrent pas le rythme paisible de ses paroles. Il refusa de répondre à ses questions, se contentant d’affirmer que les explications viendraient de Julien. Après son départ, Marion resta longuement songeuse. Les événements lui échappaient, elle se sentait manipulée, et le désir de fuir jaillit, se répandant soudainement en elle. Mais l’unique espoir de salut de Ludovic résidait peut être dans son action. Elle ne pouvait abandonner. Elle refoula difficilement ses pensées de renon-cement, appela les images du passé pour renforcer sa détermination.

Ils avaient rencontré Julien quelques mois auparavant. Une sympathie réciproque était née, des relations s’étaient nouées. Julien était un homme au comportement chaleureux, et les soirées passées en sa compagnie se déroulaient agréablement. Mais Marion et Ludovic croyaient parfois deviner au fond de son regard une présence étrange, une ombre fugitive. Ce n’étaient au début que de vagues impressions, et ils n’y avaient pas prêté attention. Mais l’ombre s’était manifestée à de nombreuses reprises, devenant toujours plus forte, plus résistante. Marion et Ludovic avaient essayé d’aider Julien, mais son comporte-ment avait rapidement évolué, et il avait fini par s’éloigner. Le couple n’avait pu le contacter.

Peu à peu, Ludovic avait souffert de curieux malaises, que les médecins n’avaient pu expliquer. Ils ne semblaient pas très graves, et les deux amants avaient pensé que le temps les apaiserait. Mais ils étaient devenus de plus en plus fréquents, de plus en plus inquiétants. Un matin, Ludovic s’était réveillé dans un état de grande faiblesse, en proie au délire. Appelé, un médecin s’était déclaré impuissant, avait prescrit, sans grande conviction, quelques médicaments, conseillé d’attendre le soir, et d’appeler un hôpital si l’état du malade ne s’améliorait pas. Mais les médicaments n’avaient eu aucun effet, et Ludovic avait succombé à l’approche du crépuscule.

Des images floues harcelaient Marion, devenant parfois plus nettes, plus douloureuses. Elle voyait de nouveau la peur dans les yeux de Ludovic, que ses paroles rassurantes n’arrivaient pas à apaiser. Les mains de son amant s’agrippaient à elle, tentant de repousser la certi-tude de sa mort, cherchant une aide qu’elle ne pouvait plus donner. Et l’horreur avait gagné l’âme de la jeune femme tandis que la vie s’éloi-gnait de Ludovic. Elle l’avait serré contre elle, essayant vainement de lui transmettre sa chaleur. Mais c’était le froid qui s’était répandu en eux.

Elle était prisonnière de sa souffrance, et n’entendit pas la porte s’ouvrir. Mais la brusque lueur des lampes lui fit prendre conscience de la présence du serviteur:

« Julien est arrivé, attaqua-t-il, il veut vous parler. »

Elle eut un sourire amer, se leva. Elle prit son sac, l’ouvrit, y engouffra sa main:

« Il veut vous parler. Vous ne prendrez pas votre pistolet. »

Elle sentit une énergie importune entrer en elle. Elle serra les dents, s’efforça d’avancer sa main vers son arme, de refermer sa paume sur sa crosse. Mais le regard du serviteur, bien qu’elle ne soit plus tournée vers lui, exerçait toujours sur elle son implacable puissance, comprimait son bras dans un étau invisible. Un vent sournois s’enroula autour de sa tête, son esprit sembla soudain perdre tout contact avec son corps. Sa main sortit de son sac, ne tenant que le vide:

« N’essayez pas de résister. Julien m’a donné certains pouvoirs. Et maintenant, suivez-moi. »

Elle lui emboîta le pas, soumise. Devant sa voix, elle n’était qu’une faible carapace, qu’un souffle pouvait briser. Avant même d’avoir commencé, la lutte semblait tourner à son désavantage. Son adversaire n’avait manifesté aucune crainte, crainte qui aurait visible-ment été sans fondements. Son désespoir s’accrut, menaçant son âme, mais elle le repoussa de toute la volonté qui lui restait. Elle n’avait pas le droit de renoncer.

Julien l’attendait dans une petite pièce, assis devant deux assiettes pleines de nourriture. Son visage portait la marque d’une pro-fonde lassitude. Il n’eut aucune réaction en voyant entrer la jeune femme, ne parla que lorsqu’elle s’arrêta devant lui:

« Prenez place. Tout est prêt. J’espère que vous passerez un moment agréable.

 Un moment agréable? ne put que répéter Marion, suffoquée. Ca doit être une tentative d’humour. Profitez-en, tant qu’il vous est permis de rire.

 Je comprends votre violence mais elle est inutile, car elle ne peut désormais s’exprimer qu’en paroles. Vous ne maîtrisez plus vos actes. Je me trompe? »

Marion ne put qu’acquiescer, tremblante de colère et de désarroi, faible et désemparée devant la puissance impérieuse qui s’était appropriée son corps :

« Je dois vous paraître cruel, mais je vous assure que je n’avais pas le choix. Tuer Ludovic a été une décision terrible dont j’ai beau-coup souffert.

 Votre grande souffrance ne peut que susciter la compassion. Celle de Ludovic est vraiment bien infime, en comparaison.

 Le mal, poursuivit Julien, indifférent à l’intervention de Marion, prend peu à peu le contrôle de mon âme. Bientôt, je ne pourrai plus lui résister. Je vous ai attirée ici afin que vous m’aidiez.

 Que je… ? Avez-vous définitivement perdu la raison ?

 Pas encore. Et vous me soutiendrez, ne serait-ce que pour sauver Ludovic.

 Que voulez-vous dire?

 Vous aviez raison, Ludovic ne repose pas en paix. Son âme est retenue ici, et le seul moyen...

 Salaud! »

Ces dernières paroles avaient brusquement rendu à Marion sa liberté. Folle de douleur, elle saisit un couteau, se rua sur Julien pour lui trancher la gorge. Mais une brutale douleur écartela son ventre, elle chancela en criant. Elle voulut avancer, étreignant son arme, mais la douleur s’acharnait en elle, engendrant une force mystérieuse qui s’emparait de son esprit. Elle vacilla, s’effondra sans ajouter un mot.

La porte n’avait pas été ouverte. Personne n’était entré pour soulever Marion évanouie et la porter dans sa chambre. Et cependant, Julien était seul, toute faim disparue. Il contemplait l’endroit où avait été neutralisée la jeune femme, se demandant dans quelle pièce elle allait se réveiller. Soudain, il perçut un mouvement, vit une ombre se détacher de ses sœurs, s’approcher de lui. Il la reconnut aussitôt, et un faible sourire éclaira son visage:

« Entre-donc, Errant. Je t’attendais. »

La silhouette sombre quitta les ténèbres, baissa les yeux vers l’humain qui désirait ses réponses:

« Notre ennemi est de nouveau entre ces murs. Je sens sa puissance grandir, il convoite mon âme.

 Résiste, Julien. La lutte n’est pas achevée.

 Je le sais. Mais ce combat est difficile. Sans ton aide, je me serais déjà incliné devant Lui. Cette femme peut-elle vraiment le vaincre?

 Elle a en elle une force qu’elle ignore encore. J’espère qu’elle aura le temps de la découvrir. Je serai naturellement avec elle dans l’affrontement, même si, en apparence, je ne quitterai pas cette pièce.

 Mais qui es-tu? Je ne connais presque rien de toi.

 Ce que j’ai été n’a plus d’importance, et je ne suis pas sûr de savoir ce que je suis devenu. Ne te laisse pas obnubiler par ce genre de questions et concentre-toi. L’heure approche. »

Marion ouvrit lentement les yeux. Elle resta quelques instants immobile, incapable d’une pensée, les yeux fixés sur une lumière pâle qui descendait sur elle, dans laquelle elle reconnut peu à peu la lueur de la lune. Elle traversait une mince fenêtre pour éclairer faiblement la pièce où elle se trouvait, dont elle ne percevait que le sol froid contre son dos. Elle frémit, se redressa avec précaution, essayant de distinguer des formes dans la pénombre. Que faisait-elle ici? Les images vinrent lentement, elle revit Julien assis en face d’elle, entendit de nouveau ses paroles. Julien! Elle devait le retrouver. Tant que la vie n’aurait pas déserté son corps, elle continuerait à le traquer. Même si cette poursuite devait se solder par sa propre mort.

Brusquement, elle sentit une présence. Elle se retourna vivement, scruta la salle, mais la lumière nocturne ne lui révéla rien. Pourtant, elle était persuadée d’être observée, percevait autour d’elle une énergie étrange, dont l’aura imprégnait les objets, les pierres. Elle recula, les lèvres frissonnantes. L’aura renfermait une inquiétante froideur, une sauvagerie stupéfiante dont la violence dépassait l’enten-dement humain, une malfaisance issue de temps reculés antérieurs à toute civilisation. Les ténèbres l’accompagnaient, réclamant des victi-mes. Leur voix ironique s’éleva soudain, cingla brutalement la jeune femme:

« Que vois-je là? Voilà qu’une nouvelle proie m’est offerte. Et charmante en plus. Ma patience serait-elle enfin récompensée?

 Qui... qui êtes-vous?

 Celui qui provoque le malheur et s’en réjouit. Ton amant a succombé par ma faute. Il sera un de mes serviteurs les plus zélés.

 Vous... vous!

 Te contenteras-tu de paroles offensées? Où est passé la femme énergique, prête à l’action?

 Libérez Ludovic!

 Réaction peu convaincante, je suis déçu. Est-ce là tout ce que tu envisages de faire contre moi? »

Un hurlement sauvage jaillit de la gorge de Marion, hurlement de haine, de souffrance, habité par la folie. Une puissance nouvelle s’éveilla dans le sang de la jeune femme, elle se jeta sur son adversaire moqueur. Il chancela sous son assaut mental impétueux, mais se ressaisit. Un sourire écarta ses lèvres:

« Ah!. Voilà qui est déjà mieux. Je commençais à m’inquiéter. »

Marion ne répondit pas, concentrée sur ses attaques. Julien n’était qu’un instrument, le mal qui menaçait Ludovic s’incarnait en cet être, qu’elle devait à tout prix détruire. Mais s’il reculait sous ses coups, il reprenait aussitôt le terrain perdu, et résistait de mieux en mieux aux projectiles invisibles qu’elle dardait sur lui. Elle se sentait faiblir, une puissance sombre, perverse, s’infiltrait dans son âme, la soumettait lentement. Soudain, alors que sa volonté vacillait face à la violence des ténèbres, elle crut distinguer une porte presque invisible qui s’ouvrait devant elle. Dans un sursaut de révolte, elle se précipita vers elle, se reçut dans une autre pièce, aux murs nus:

« Marion n’est pas encore battue. L’espoir n’a pas succombé. »

Julien était allongé sur le sol, une grimace de douleur déformant son visage. Ses forces l’abandonnaient, il avait de plus en plus de difficultés à s’opposer au mal:

« Ne renoncez pas, Julien, poursuivit l’errant. Ne Lui donnez pas ce qu’il réclame, sa victoire n’est pas assurée. »

Marion se redressa vivement, scrutant les murs. Mais elle n’y trouva aucune trace de son adversaire. Brusquement, elle perçut une autre présence, entendit une voix résonner en elle, et ressentit un soudain et incontrôlable déferlement de joie. Elle avait reconnu Ludovic. Elle le vit à quelques mètres d’elle, courut vers lui en criant son nom. Mais, alors qu’elle allait enfin le rejoindre, se dressa soudain devant elle un obstacle étrange, une barrière d’eau sombre qui la séparait de son amant, sans toutefois le cacher à sa vue. A travers ses parois mouvantes, elle découvrit avec horreur sur le corps du prisonnier des traces noires qui croissaient sans répit. L’être avait posé sa marque sur lui. Sans hésiter, Marion s’élança en avant, ignorant les avertissements de sa raison. La barrière l’accueillit avec une étonnante facilité, comme si elle ne cherchait pas à s’opposer à son intrusion. Mais la jeune femme fit taire ses interrogations, s’élança vers le captif, animée par un sentiment d’urgence qui rejetait toute prudence.

Sa course folle fut brutalement stoppée tandis que la voix redoutée s’élevait:

« Je n’en attendais pas moins de toi, chère ennemie. Mais je crains que ta fougue ne t’ait entraînée dans une situation délicate. »

Marion voulut bouger, s’approcher de Ludovic, mais ses mem-bres semblaient tout à coup privés de vie. Alors qu’elle tentait d’en reprendre le contrôle, elle sentit des puissances obscures s’éveiller en elle, des pulsions mauvaises se manifester dans son âme. Elle frémit en sentant des mains invisibles mais ardentes la parcourir, avides de lui imposer des désirs pervers qu’elle s’efforçait de rejeter. Mais les mains se mouvant sur sa peau les attisaient, leur donnaient une force effrayante tandis qu’elles s’emparaient lentement de son sexe. Elle gémit sous leurs caresses, releva la tête vers Ludovic qui tendait les bras vers elle. Quelle importance avait-il en face de ce qu’elle était en train de vivre? Sa musique faiblissait en elle, ses notes perdaient peu à peu de leur clarté, supplantées par le rire de l’être qui réchauffait son sang:

« Oui, donne-toi à moi, jeune femme, deviens ma servante dévouée et propage ma force de ténèbres. »

Marion serra les lèvres, tentant de résister au pouvoir nocturne, de retenir les airs fougueux qu’elle avait jadis accompagnés de ses chants, mais elle vit ses jambes s’écarter lentement pour laisser l’être la pénétrer. Cependant, tandis que l’énergie maléfique se faufilait avide-ment vers son sexe offert, elle entendit soudain son nom, crié par la voix qui avait encouragé la sienne à s’élever. Cet appel rencontra en elle un foudroyant écho, dans une violente réaction, elle freina, stoppa, la progression des fils. La musique se déployait de nouveau en elle, les paroles qu’elle avait écrites et chantées revenaient à sa mémoire. Des chansons qu’elle avait lentement composées avec Ludovic, au long des nuits où ils avaient dansé ensemble, mêlant leurs mouvements ardents, leurs soupirs, et leurs cris. Des chansons que les flammes croissant dans leur sang avaient alimentées, amenées à la vie. Marion hurla, s’arracha à la barrière maudite, dominant de nouveau son corps. Elle avait retrouvé la liberté, mais Ludovic, qu’elle distinguait à quelques mètres d’elle, restait prisonnier de cette étrange maladie.

Elle s’avança vers lui. Elle s’aperçut brusquement que les habits qu’elle portait avaient disparu, remplacés par un autre vêtement, plus léger et agréable, une robe qui révélait sa beauté, mettait habilement ses charmes en valeur. Une robe qu’elle avait mise pour aller en souriant à la rencontre de Ludovic qui l’attendait, assis sur le lit, les mains tremblantes impatientes de la déshabiller afin que, pour la première fois, il puisse faire l’amour avec elle. L’évocation embrasa son âme. Elle marcha de nouveau jusqu’à la froide barrière qu’elle franchit avec détermination, sans se laisser arrêter par les murmures pervers. Et elle se trouva face à Ludovic.

Le mal gagnait du terrain, progressait peu à peu jusqu’à son esprit, son acharnement brisant patiemment sa volonté. Marion le serra contre elle, ses lèvres partirent en quête des siennes. La glace qui tentait de figer son sang passa vivement dans le corps de la jeune femme, le lacérant sauvagement. Marion se figea une seconde, le souffle coupé par la vigueur de l’attaque, la peur jaillit en elle. Mais elle resta enlacée à Ludovic, ses lèvres trouvèrent enfin les siennes. Une chaleur nouvelle naquit entre ses jambes, se répandit avec fougue dans son corps, dans son âme. Elle sentit Ludovic réagir à l’éclosion de cette puissance, l’embrassa longuement, profondément.

Les mains de Ludovic frémirent, hésitèrent quelques secondes, en proie à une influence sournoise, puis prirent Marion tandis qu’il lui rendait son baiser avec ardeur. La robe de la jeune femme tomba à terre, Marion, nue, se serra plus étroitement contre Ludovic, l’aima. Leur adversaire essayait de l’arracher à lui, d’étouffer les braises qui luttaient pour survivre, mais elle sentait, sous ses brûlantes étreintes, la vie, le désir, revenir en Ludovic. Il l’enlaça soudain avec force, répondit enfin à ses mouvements troublants, retrouvant le rythme revigorant de ses mélodies. Marion rejeta la tête en arrière, poussa un long cri lorsque son énergie revenue s’exprima avec une enivrante violence.

Ludovic la souleva doucement, la porta vers un lit, l’allongea sur ses draps délicieux. Il fut sur elle, elle l’encouragea de ses caresses tandis qu’il s’enfonçait toujours plus loin, toujours plus intensément, en elle, lui faisant pousser des gémissements prolongés et exaltés. Leurs cris se mêlèrent, se répandirent dans les couloirs déserts lorsque le plaisir les unit de nouveau.

Julien tremblait, des soupirs s’échappaient de ses lèvres frémis-santes tandis que les mains de l’Errant se déplaçaient au-dessus de son corps. C’était le seul mouvement qui animait l’étrange homme, mais son visage portait la marque d’une lutte féroce. L’entité qu’il affrontait faisait preuve d’une sauvagerie terrifiante, et il peinait à maintenir sa concentration. Mais il ne relâchait pas ses efforts. Il avait une mission à accomplir, et il ne faillirait pas. Soudain, alors qu’il était contraint de reculer, les voix d’un homme et d’une femme lui parvinrent. Une exclamation s’élança de sa gorge, il saisit le visage de Julien.

Ses mains étaient gagnées par une chaleur croissante. Il sentit, dans les profondeurs de l’âme de Julien, le mal chanceler, ses envoyés se replier. La chaleur augmentait, affluant vers l’humain. Le mal s’opposa brutalement à son avancée, rassemblant ses forces, réussit à la freiner. Le combat reprit, duel implacable entre deux esprits mysté-rieux. L’Errant ne bougeait plus, maintenant toujours fermement la tête de Julien entre ses paumes, l’éclat de ses yeux prouvant seul qu’il n’était pas une forme de pierre. Les ténèbres réclamaient leur proie, harcelant celui qui osait leur tenir tête, agitant ses joues de brefs frissons. Mais les cris des deux amants résonnaient toujours contre les murs, leur écho ébranlait l’obscurité, la forçait peu à peu à reculer. Elle fut lentement repoussée, renvoyée dans les profondeurs. L’Errant frémit, reposa Julien au sol :

« Il est parti, murmura-t-il, nous avons triomphé. Désormais, vous êtes en sécurité. »

Julien se releva lentement, encore affaibli, regarda son allié:

« Où est Marion? Nous devons la retrouver. »

Julien, l’Errant, et le serviteur, s’étaient engagés dans les couloirs silencieux. Ils trouvèrent la jeune femme dans une chambre. Lorsqu’ils la virent, ils crurent qu’elle était endormie, et entrèrent avec précaution, sans faire de bruit. Mais, en s’approchant, ils découvrirent que sa poitrine ne se soulevait plus. Elle était allongée sur un lit, nue, les bras ouverts, comme si elle invitait quelqu’un à la rejoindre. Un curieux sourire éclairait ses lèvres.

L’Errant, immobile dans la nuit qui s’imposait peu à peu, obser-vait la tombe de Marion, attendant la venue d’un homme. La jeune femme était venue jusqu’à cette maison attirée par son image, et maintenant, il allait enfin la rejoindre. L’Errant frissonna. Le mal avait été vaincu aujourd hui, mais la lutte n’était pas encore terminée, le dernier combat restait à livrer. Et nul ne pouvait prévoir son issue. Il fut distrait de cette sombre pensée par un mouvement discret. Une silhouette parut, hésita un instant, puis s’avança lentement vers la tombe.

L’homme marchait en silence, les yeux retenus par la terre fraîchement remuée. L’Errant ne bougeait pas, présent seulement pour veiller à ce que l’union ait lieu. L’homme s’arrêta devant la sépulture. Un frémissement parcourut le sol, il s’ouvrit peu à peu, une belle voix de femme en sortit:

« Viens, Ludovic. »

Ludovic se pencha, pénétra dans le lieu paisible, tandis que ses vêtements se détachaient de lui pour se transformer en une fine poussière que le vent emporta. Au moment où la terre recouvrait les amants, l’Errant crut entendre deux soupirs. Il s’approcha de la croix, y vit deux visages absents une seconde plus tôt, qui se regardaient en souriant. Il les observa un instant avant de s’éloigner.

Sa tâche ici était achevée. Julien était désormais à l’abri des pièges du mal, ainsi que les autres humains qui l’avaient aidé. Mais sa propre route ne s’arrêtait pas encore. Les paroles de Gabriel retentirent de nouveau en lui. L’acte qu’il avait commis le condamnait à parcourir inlassablement les chemins obscurs pour affronter son ennemi. Lorsque celui-ci essaierait d’effacer de son esprit le souvenir de Céline, il saurait que l’affrontement final approchait. Pour l’instant, le visage de la femme assassinée était toujours aussi net. L’Errant marcha d’un pas rapide, se demandant avec inquiétude s’il serait prêt un jour à faire face à son destin.





LES DÉSIRS SOUILLÉS






L’appel avait ramené l’Errant à la conscience, et, dominant sa peur, il s’était de nouveau engagé sur les sentiers livrés au vent. L’adversaire qui, en quelques secondes, avait autrefois mis fin à ses rêves, se manifestait. De nouveau, il pouvait sentir sa présence, devinait ses yeux qui le guettaient sans répit. Sa puissance était bien plus grande que lors de leur dernière rencontre, et le tenir en échec serait difficile. L’assurance que l’Errant affichait ne le préservait pas de la peur. Mais il refusait de la laisser s’emparer de son âme.

Il ferma un instant les yeux, évoqua le visage de Céline. Il parut lentement, plus lentement que d’habitude, mais enfin, il fut devant lui, souriant comme il l’avait été avant que, par sa faute, il ne devienne le jouet du mal. L’Errant sentit la douleur monter en lui, toujours aussi forte malgré les années écoulées. Mais il ne voulait pas se laisser affaiblir par les remords et l’incertitude. Il était toujours prêt à combattre, et, tant que son corps ne serait pas tombé en poussière, Céline ne serait pas entièrement soumise à son ennemi. Il parvint enfin au sommet de la colline, se prépara pour le voyage.

Il devrait parcourir de longues distances avant d’atteindre son but, et, pour ne pas perdre de temps, il avait choisi d’emprunter des chemins inconnus des humains. S’engager sur ces voies était dange-reux, et celui qui s’y aventurait devait maintenir son esprit en éveil, le stimuler par un effort constant afin qu’il puisse utiliser ses ressources dissimulées. Celui qui perdait, même une seconde, sa concentration, risquait de ne jamais arriver à destination, et nul n’osait imaginer quelles souffrances l’attendaient alors. L’Errant était conscient de cette menace, aussi repoussa-t-il avec beaucoup d’attention les pensées perturbatrices, alimentées par les entités vivant de la peur. Son esprit fit naître une flèche de lumière qu’il projeta en avant. Alors, les portes invisibles s’ouvrirent, les distances n’eurent plus d’importance.

L’Errant se redressa prudemment, vit devant lui une montagne recouverte par la nuit. Il scruta un instant les alentours, ses yeux ne se laissant pas arrêter par les ténèbres. Il sourit. Il avait réussi. Il se retrouvait là où il avait voulu aller. Bientôt, il pourrait contrecarrer les plans de l’être.

Soudain, alors qu’il s’aménageait un coin où se reposer, prenant toutes les précautions nécessaires contre une éventuelle attaque noctur-ne, un trouble curieux, une étrange sensation de malaise, s’empara de lui. Il tenta de découvrir son origine mais, pendant quelques instants, il en fut incapable. Brusquement, il comprit la tactique de son adversaire. Le visage de Céline ne venait plus vers lui, comme retenu par un soudain obstacle. Il devint enfin visible, mais ses contours n’étaient pas nets. L’Errant tenta de mieux l’apercevoir, mais ses traits étaient peu à peu voilés par une étrange brume. L’avertissement de Gabriel se rappela alors à lui.

Le mal essayait d’effacer l’image de Céline de son esprit. L’heure de l’affrontement décisif approchait.

Il mobilisa toute sa puissance pour retenir la vision de cette femme. Ses souvenirs lui appartenaient, et il ne pouvait permettre à personne de les lui prendre. S’il les laissait lui échapper, l’ennemi aurait acquis sur lui un avantage non négligeable. Son énergie se heurta à une volonté implacable. Le mal connaissait sa valeur, et tenait à remporter dés le début une victoire importante. La brume devenait plus dense, recouvrant lentement Céline. L’Errant hurla, la barrière cessa soudain de croître. Une lueur parut derrière elle, Céline redevint visible. Mais l’être ne renonçait pas, son attaque fit chanceler l’Errant qui ne plia toutefois pas, résista. Les images du passé vinrent à ses côtés, accou-rant le soutenir dans son duel.

La rencontre avait eu lieu longtemps auparavant, en un siècle ancien, lors d’une nuit où la lune se cachait, alors qu’il portait un autre nom qu’il avait depuis oublié. Il était allongé sur un toit, fondu dans l’ombre, scrutant la demeure d’un riche bourgeois. Il avait grandi dans un quartier pauvre, avait très tôt été obligé de voler pour se nourrir. Son agilité naturelle, son étonnante aptitude à passer inaperçu, lui avaient rapidement valu une réputation flatteuse. Il avait délesté de leur bourse de nombreux marchands, avait réussi d’audacieux larcins sans jamais se faire prendre. Cette nuit, il avait décidé de s’attaquer à un homme redouté, dont l’influence s’exerçait sur les maîtres de la cité eux-mêmes. Il possédait de forts précieux bijoux, et le jeune voleur avait passé de longues journées à observer les lieux, à élaborer un plan. L’adversaire était de taille, et faisait preuve, le cas échéant, d’une étonnante cruauté. Le maraudeur devait se montrer prudent, s’il ne tenait pas à être capturé et remis entre ses mains.

Il attendit quelques instants puis, avec des gestes rapides et précis, il sortit une corde au bout de laquelle il forma un nœud coulant qui, au premier lancer, s’accrocha au toit. Il avait soigneusement répété les gestes qu’il aurait à faire, agit avec son habileté habituelle. Lorsqu’il se retrouva sur le toit désiré, il sortit de sa ceinture une tige en fer. La fenêtre ne lui résista pas plus de dix secondes et, sans un bruit, il pénétra dans la place. Sa main droite caressa le manche de son couteau. Lors de ses expéditions nocturnes, il avait déjà tué plusieurs fois sans manifester ni éprouver aucun remords. Il se dirigea vivement vers la chambre où reposaient les joyaux. Elle était occupée par une jeune femme dont tous vantaient la beauté mais qui était mystérieusement tenue à l’écart du monde, de la lueur du jour. Personne ne connaissait les raisons de ce singulier isolement. Le voleur s’en préoccupait peu. Les mystères de cette demeure ne le concernaient pas.

Il ne croisa personne avant d’arriver devant la porte. Le maître des lieux semblait croire en l’inviolabilité de son repaire, ce qui ne déplaisait nullement au voleur. Sa tâche serait moins difficile qu’il ne l’avait prévu. Mais, lorsqu’il fut en vue de la pièce qu’il cherchait, son sourire disparut brusquement. Deux hommes de haute taille, robustes, aux yeux froids, gardaient l’entrée. Le voleur resta un instant immobile, observant les deux colosses, puis son assurance lui revint. Il était déjà venu à bout de combattants redoutables, et un peu de sang apporterait du piment à son expédition. Il sortit son arme et s’avança lentement, restant dans l’ombre.

Il progressait sans bruit, prenant toutes les précautions néces-saires pour ne pas révéler son intrusion, atténuant même sa respiration. Rien ne semblait pouvoir le trahir, mais soudain, sans qu’il puisse comprendre comment, les deux gardes prirent conscience de sa présence. Ils se retournèrent avec une étonnante rapidité, leurs armes l’avisèrent, fondirent sur lui. Sa réaction fut immédiate. Il s’élança, esquiva l’attaque du premier garde, lui trancha la gorge tandis qu’une violente douleur se fichait dans son bras. Il recula vivement, scrutant le deuxième homme.

Il s’était débarrassé de son premier ennemi, mais celui-ci avait eu le temps de le blesser et la souffrance le handicapait. Il craignait que l’autre garde n’appelle des renforts, mais celui-ci n’en fit rien. C’était un tueur qui aimait visiblement régler ce genre de désagréments lui-même. Les deux adversaires se regardèrent un instant, comparant leurs atouts respectifs. Sa plaie représentait pour le voleur un désavantage certain, mais il repoussa le doute et la peur. Il avait déjà connu des situations critiques et était toujours vivant. Il se prépara au combat.

L’assaut du garde le prit presque au dépourvu. Le géant avait su attendre le bon moment, une légère seconde d’incertitude, pour frapper, et son épée ne passa qu’à quelques centimètres de la poitrine du voleur. Celui-ci dut esquiver encore trois coups portés avec une énergie peu commune avant de trouver la faille dans la défense du combattant. Son poignard ouvrit son ventre, faucha son cou. Il essuya sa lame, remerciant les entités nocturnes pour cette lutte intéressante.

L’affrontement avait été rapide et discret. Cependant, le voleur resta un instant attentif, guettant le moindre bruit de pas, le moindre signe indiquant que leur duel avait été entendu. Mais un sourire écarta bientôt ses lèvres. Tous dormaient, confiants dans la valeur de leurs gardes. Lorsqu’ils découvriraient leur erreur, il serait hors d’atteinte. Il entra lentement dans la pièce, s’approcha avec précaution du meuble qui renfermait les précieux joyaux.

Il pouvait se déplacer dans l’obscurité avec aisance mais cette faculté se révéla inutile. La lueur de la lune se déployait librement dans la pièce, lui montrant ses différents murs, ainsi que la forme allongée sous les draps. La respiration de la femme était régulière, aucun danger n’était à craindre. Le voleur ouvrit le meuble, trouva rapidement le recoin secret qui recelait un collier et des bagues dont la vente lui rapporterait une fortune. L’aspect le plus périlleux de son aventure allait se dérouler maintenant. Le bijou le plus convoité se trouvait prés du lit de la jeune endormie, et le subtiliser sans l’alerter serait délicat. Bien sûr, si elle commettait l’imprudence de se réveiller, sa lame lui épargnerait définitivement toute nouvelle surprise désagréable. Mais ce serait une solution de facilité. Dérober l’objet à son insu serait bien plus valorisant. Le voleur traversa la pièce, s’arrêta une seconde prés du lit avant de se tourner vers un tiroir prometteur. Brusquement, une lumière jaillit, il se trouva face à Céline, assise sur son lit, levant une chandelle entre leurs visages.

Il ne sut jamais ce qui avait alerté la jeune femme. Sa progres-sion avait été aussi discrète qu’à l’accoutumée, n’aurait pu laisser percevoir à l’oreille la plus exercée qu’un léger frottement. Et pourtant, Céline était consciente, le fixait de ses yeux écarquillés, la flamme se mouvant sur son superbe visage. Il saisit le manche de son couteau, prêt à frapper. Mais, soudainement, sa main se figea, et, malgré son appréhension, son arme ne s’exprima pas.

Son attitude était stupide et suicidaire. Céline pouvait crier à tout moment, et sa peau perdrait alors toute valeur, il serait pourchassé sans pitié. La jeune femme l’avait vu, pouvait désormais l’identifier et lancer les autorités à ses trousses. Et cependant, il hésitait, un trouble étrange l’empêchait d’agir. Céline ne bougeait pas, le fixant intensé-ment, une lueur indéfinissable dans les yeux. Le voleur devait prendre une décision. Sa sécurité était en jeu. Qu’était la vie de cette femme face à la sienne? Il était convaincu du bien fondé de son raisonnement, et pourtant, il lâcha son poignard, et, sans quitter Céline des yeux, recula rapidement, se retrouva dans le couloir. Il se mit à courir, s’attendant à tout moment à entendre un cri retentir dans le couloir. Mais rien ne troubla le silence, il put regagner les ruelles protectrices sans difficultés.

De retour dans son abri, ses pensées l’emportèrent vers Céline. L’attitude de cette femme l’étonnait. Elle avait montré une parfaite maîtrise d’elle-même, se comportant de la meilleure manière possible devant le danger qu’il représentait. Mais, après son départ précipité, elle aurait dû appeler des gardes. Pourquoi ne l’avait-elle pas fait? Le voleur décida que cette question était secondaire. Céline connaissait à présent son visage, cela seul importait. Dans les prochains jours, il devrait faire preuve de la plus grande prudence. S’il était capturé, il serait livré au bourreau, et subirait une longue agonie. Il s’allongea sur une paillasse, mais eut du mal à s’endormir.

L’Errant serra les dents pour ne pas hurler, la souffrance causée par cette évocation se mêlant à celle infligée par les pouvoirs de son ennemi. Il vacillait sous ses coups mais résistait toujours, lançait toute sa volonté, toute sa puissance, dans le combat. Ces souvenirs, tout douloureux qu’ils fussent, étaient les seuls présents qui, pour l’instant, lui restaient de Céline, et il entendait les conserver. Mais la brume croissait de nouveau, éloignant lentement Céline de lui, malgré les efforts qu’il faisait pour la retenir. La nuit pâlissait, mais la venue de l’aube ne lui apportait aucun réconfort. Il eut le sentiment que la défaite devenait possible, et même probable, sentit le désespoir s’immiscer en lui, ébranlant son âme. Soudain, alors que Céline devenait de plus en plus pâle, une chaude énergie envahit l’esprit de l’Errant, une voix de femme résonna à ses oreilles:

« Ne renonce pas! Continue à lutter! »

Il s’imprégna de cette nouvelle puissance, lança un dernier assaut. La brume s’écarta brusquement, révélant Céline, distincte et souriante. L’Errant chancela, deux mains le retinrent, l’aidèrent à se relever. Il tourna la tête, vit une magnifique jeune femme qui le soutenait, les yeux lumineux. Ils se regardèrent un instant en silence:

« Merci pour votre aide, dit enfin l’Errant. Sans vous, j’aurai échoué.

 Je m’appelle Christelle, répondit la jeune femme. Les membres du groupe m’ont envoyée à ta rencontre.

 Le groupe?

 Une organisation secrète créé par Gabriel. Il a pu former un successeur avant sa mort, et nous avons survécu, attendant le moment de l’affrontement.

 Est-ce là votre premier combat?

 Non. J’ai déjà effectué plusieurs missions avec différents compagnons. Nos membres sont éparpillés sur toute la surface de la terre.

 Combien de personnes vont-elles m’apporter leur soutien?

 A part moi, une seule. Un homme nommé Karim. Nous allons le rejoindre. Notre directeur actuel a estimé que nous étions les seuls capables de mener à bien ce combat. »

Le ton employé par Christelle fit naître en l’Errant une sensa-tion étrange, une soudaine inquiétude:

« J’ai l’impression, commença-t-il avec prudence, que vous auriez préféré faire équipe avec quelqu’un d’autre.

 Karim est musulman et je suis juive. Vous êtes sans doute conscient de la tension qui règne actuellement entre nos deux commu-nautés.

 Cette tension aura-t-elle une influence sur vos futurs rapports?

 Karim et moi sommes croyants, mais nous refusons de justifier par des arguments religieux le rejet de l’autre, la haine. La vio-lence, la perversion idéologique qui s’expriment actuellement auraient plutôt tendance à ébranler nos convictions.

 Pourquoi votre maître vous a-t-il choisis dans ces conditions?

 Karim et moi avons récemment travaillé ensembles, et obtenu de bons résultats. Mais c’était au moment des négociations entre le travailliste Rabin et Arafat, alors que la paix semblait possible, et même sur le point d’être acquise. Mais la politique démentielle de Sharon, dirigeant du Likoud, a tout remis en cause. Karim et moi mili-tons pour le rapprochement mutuel, pour la discussion, et les affron-tements actuels résonnent douloureusement en nous, nous laissent un sentiment d’impuissance et de désarroi. J’ai soulevé ces objections devant notre maître, mais il n’est pas revenu sur sa décision. Il ne m’a donné aucune explication.

 Une attitude pour le moins curieuse. Votre maître semble avoir une conception de la stratégie un peu particulière.

 Sa désignation par son prédécesseur a surpris beaucoup d’entre nous. Il a accédé à cette responsabilité très jeune, et ses choix peuvent paraître hasardeux. Mais ils se sont jusqu’ici révélés pertinents, et j’ai confiance en lui. Quoi qu’il en soit, nous ne vous laisserons pas combattre tout seul. Mais des difficultés nouvelles vont peut-être nous handicaper.

 Quels sont vos atouts?

 Vous avez remarqué que je dispose, comme Karim d’ailleurs, de certains pouvoirs. Ils m’ont permis de vous secourir, et j’espère qu’ils seront efficaces contre notre adversaire. De plus, je porte également ceci. »

Elle lui montra un pendentif:

« Mon amant, Marcel, me l’a donné. Il contient en lui une énergie puissante, celle qui nous lie, qui vit dans la chaleur de nos étreintes. Il me sera d’un précieux concours. »

Ils n’échangèrent plus une parole durant le reste du trajet. Christelle marchait en avant, sans marquer aucune hésitation. L’Errant la suivait, les pensées entraînées par un vent furieux. Il sentait la présence du mal, devinait sa colère devant son échec. Un échec qui ne leur assurait cependant pas la victoire, la volonté sombre restant redoutable. Il regarda Christelle. Il pensait pouvoir compter sur elle. Elle ne montrait aucune peur à la perspective du combat imminent, mais la blessure qu’il sentait en elle était toutefois dangereuse. Il se demanda pourquoi le successeur actuel de Gabriel n’avait pas envoyé quelqu’un de plus solide. Un malaise naquit lentement en lui, qu’il ne put chasser.

La lumière du jour faiblissait, annonçant l’approche du crépus-cule, lorsque Christelle s’arrêta un instant, montrant à son allié le sommet d’une colline:

« Nous arrivons, lui dit-elle, Karim nous attend derrière cette butte. »

Elle sourit et reprit son ascension. L’Errant la suivit, sans manifester de joie particulière. Il allait rencontrer un deuxième compa-gnon qui partagerait avec eux les périls de leur expédition, mais il ne parvenait à éprouver aucun soulagement. Tout au long de la journée, la sensation de malaise ne l’avait pas quitté, croissant au fur et à mesure que le soleil était attiré vers les montagnes. L’imminence de l’affronte-ment longtemps attendu pouvait certes l’expliquer, mais sa force et son insistance troublaient l’Errant, le tourmentaient de froides questions. Cette sensation était-elle due uniquement à son appréhension ? Etait-elle un… avertissement ? Une peur soudaine jaillit en lui, il voulut avertir Christelle, mais elle atteignait déjà le sommet. Il eut une brusque confirmation de ses craintes en la voyant se figer. Il courut vers elle, découvrit le spectacle qui l’avait pétrifiée.

Une maison se dressait dans la vallée, mais elle ne pouvait plus offrir d’asile à personne. Les flammes achevaient de la consumer, seul leur grondement déchirait le silence. Les dents serrées, les lèvres tremblantes, Christelle s’élança en avant, une arme dans chaque main. Elle progressait avec agilité, sans faire le moindre bruit, prête à tirer. L’Errant était à côté d’elle, scrutant les lieux en quête d’un signe de vie. Ils s’engagèrent dans les ruines, aux aguets:

« Qui que vous soyez, ne vous retournez pas, et déposez vos armes sans gestes brusques ! »

L’Errant s’immobilisa, une énergie puissante s’éveilla dans ses membres. Il était capable de se déplacer avec une stupéfiante rapidité, et pensait pouvoir neutraliser l’inconnu, s’il parvenait à détourner un instant son attention. Mais, avant qu’un plan ne se forme dans son esprit, la voix de Christelle se fit entendre, changeant en une seconde son point de vue:

« Ne t’énerve pas, Karim. C’est nous. »

La jeune femme remit ses armes dans leurs étuis, s’avança vers un homme de taille moyenne, un bras retenu par un bandage, qui pointait un fusil sur eux. Il baissa le canon de son arme, l’inquiétude cédant la place au soulagement sur son visage. Il fit une faible tentative de sourire:

« Christelle... Et voici l’Errant sans doute. Vous m’excuserez de ne pas pouvoir vous accueillir selon les règles de l’hospitalité.

 Karim, ça va?

 Pas vraiment, mais on va faire comme si.

 Que s’est-il passé? demanda l’Errant.

 L’ennemi nous a repérés. J’ai été attaqué par une de ses créatures. Une femme aux pouvoirs redoutables. Ses sortilèges ont réduit ma maison en flammes. J’ai finalement réussi à la repousser, mais... »

Il se tut un instant, les lèvres tremblantes:

« Mais? , l’encouragea Christelle.

 Ma femme et mon fils sont entre ses mains. »

Le silence régna quelques secondes:

« Tu as bien dit que ton assaillant était une femme? demanda l’Errant.

 Oui.

 Pourrais-tu la décrire?

 Une femme d’une grande beauté, aux cheveux et aux yeux noirs.

 Ne te souviens-tu de rien d’autre?

 J’ai vu quelque chose d’étrange. Un couteau enfoncé dans sa poitrine.

 Céline, » murmura l’Errant.

Les trois alliés achevaient de manger sans un mot. L’Errant avait parlé à ses deux compagnons de la nuit où il avait rencontré Céline. Karim s’exprimait peu, tourmenté par un sentiment de culpabi-lité qu’il tentait vainement de repousser. Christelle le regardait, inquiète devant la lutte intérieure qu’il soutenait, se demandant comment l’apaiser. Elle décida d’intervenir:

« Karim, murmura-t-elle, tu n’es pas coupable de l’enlèvement de ta femme et ton fils. N’oublie pas notre mission. Nous ne devons pas trahir la puissance qui nous l’a confiée.

 Vous semblez accorder beaucoup d’importance aux questions religieuses, remarqua l’Errant.

 Christelle t’a dit, commença Karim, que nous sommes tous deux croyants. Je pense que, s’il existe une question fondamentale pour l’humanité, c’est bien celle de savoir si Dieu existe ou pas, que cela nous plaise ou non. On peut difficilement s’interroger sur le sens de la vie sans se l’être, au préalable, posée.

 Mais, objecta Christelle, est-il vraiment nécessaire de s’inter-roger ainsi pour trouver un sens à sa vie? Et si je n’éprouvais aucun désir de m’infliger ces questions?

 Je n’ai pas envie de mourir. Pourtant je mourrai et personne ne me demandera mon avis.

 La conscience de notre mort future nous pousse effective-ment à nous poser ces questions, même si ce n’est pas nécessairement agréable.

 De plus, la réponse que l’on donne aux questions méta-physiques, quelle qu’elle soit, influence toutes les autres. Comment résoudre les énigmes du sens de la vie, du rôle éventuel que nous avons à jouer sur terre, de la différence entre l’humain et l’animal, si nous n’avons pas d’abord choisi de croire ou de ne pas croire?

 J’ai personnellement choisi de croire. Je suis convaincue que notre combat a un sens. Cependant, certains événements ont fait naître la peur en moi, et je suis actuellement en proie au doute. Je me demande de plus en plus souvent si mes convictions ne sont pas illusoires, si mes actes ne sont pas fondés sur un mensonge.

 Je comprends ce que tu ressens. Jusqu’ici, j’ai cru que notre fragile et éphémère existence avait forcément une signification, qu’elle ne pouvait pas être le fruit du hasard. Mais maintenant, j’ai parfois l’étrange crainte que les certitudes du groupe soient fondées sur une tromperie. Qui nous prouve que cette mission dont nous nous sentons investis n’est pas un piège, une ruse de notre ennemi pour entretenir un espoir pervers et nous le retirer ensuite, nous laissant la souffrance? Cette puissance bénéfique que nous pensons servir existe-t-elle seule-ment? Qu’en penses-tu, Errant? »

L’interpellé resta silencieux quelques secondes, puis, sa voix sortit lentement, ses paroles franchirent avec hésitation la nuit:

« Lorsque j’étais encore humain, je vivais dans un quartier pauvre, et ma seule préoccupation était de dérober des objets de valeur pour assurer ma subsistance. Je ne m’encombrais pas de considérations morales ou philosophiques. L’apparition de Céline a bouleversé mon monde, mais elle a malheureusement, par ma faute, été brève. L’inter-vention de Gabriel m’a préservé du mal, du désespoir. Mais ses paroles me semblent de plus en plus lointaines, et je ne suis plus sûr de leur validité. N’a-t-il pas été abusé lui-même, était-il réellement le messager d’une force supérieure? Un philosophe et scientifique, Jean Rostand, a écrit: « Les vérités consolantes doivent être démontrées deux fois. » L’idée que le bien existe et s’oppose au mal, celle que la vie a un sens, ne sont-elles pas des vérités consolantes? Gabriel m’a assené des vérités qu’il ne m’a jamais démontrées. William Shakespeare avait-il raison lorsqu’il écrivait dans Macbeth:

« Life’s but a walking shadow, a poor player

That struts and frets his hour upon the stage,

And then is heard no more: it is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury,

Signifying nothing »?

« La vie n’est qu’une ombre en marche, un pauvre acteur

Qui s’agite pendant une heure sur la scène

Et alors on ne l’entend plus; c’est un récit

Conté par un idiot, plein de son et furie,

Ne signifiant rien. »

Si la vie n’a aucun sens, aucune valeur, quel bonheur peut-elle apporter? Est-elle une bénédiction ou une malédiction? La connaître est-il préférable à ne pas la connaître ?:

« Era Odisseo: lo riportava il mare

alla sua dea: lo riportava morto (...)

chi l’immortale gioventù non volle.

Ed ella avvolse l’uomo nella nube

dei suoi capelli; ed ululo sul flutto

sterile, dove non l’udia nessuno :

 Non esser mai! non esser mai! più nulla,

ma meno morte, che non esser più! »?

« Et c’était Odysseus: la mer le ramenait

à sa déesse; elle le ramenait sans vie (...)

celui qui refusa la jeunesse immortelle.

Et elle enveloppa l’homme dans le nuage

de ses cheveux et fit entendre un hurlement

sur le stérile flot où nul ne l’entendit:

« Ne jamais être! Ne jamais être! C’est plus

de néant, mais moins de mort, que de ne plus être! »

Giovanni Pascoli, l’ultimo viaggio ( le dernier voyage).

Pendant un instant, personne n’ajouta un mot. Puis, Karim se dressa brusquement:

« Peu importent, s’emporta-t-il, nos doutes. Notre croyance en une puissance bénéfique est peut-être un rêve dénué de tout fonde-ment, né de notre peur de la mort, mais le mal existe, et, si nous n’agissons pas, il exercera son emprise sur la Terre. Je lutterai contre lui, quels que soient les risques.

 Nous viendrons avec toi, Karim, sois-en sûr.

 Et nous sauverons Céline. Peut-être. »

L’Errant se tut, son esprit s’aventura dans des régions obscures, à la recherche d’images anciennes. La volonté maléfique s’était éloignée, mais son agression avait laissé des traces, des brumes qui s’interposaient entre son esprit et les scènes du passé. Une tension soudaine se grava sur son visage, il entendit vaguement une voix inquiète, sentit deux mains se poser sur ses épaules. Le pouvoir vivant en Karim et Christelle passa en lui, il perçut distinctement leurs paroles:


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