Excerpt for Le duché des âmes égarées by Stéphane Carrion, available in its entirety at Smashwords


Stéphane Carrion











Le duché des âmes égarées



roman



















Éditions Dédicaces






Le duché des âmes égarées



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Couverture :

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Un exemplaire de cet ouvrage a été remis

à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte









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Stéphane Carrion










Le duché des âmes égarées



roman



















À Victor Hugo (1802-1885) pour avoir donné vie

au personnage de Cosette, ma petite sœur imaginaire.















Toute ressemblance entre l’un des personnages de cette œuvre

aussi troublante que dramatique et une personne existante ou

ayant existé ne serait qu’une pure coïncidence.







Remerciements




Le mérite d’un livre n’est pas l’unique apanage de son auteur. Sa réalisation n’est rendue possible qu’avec l’appui d’une maison d’éditions et l’aide apportée par l’entourage de l’écrivain. C’est pourquoi il serait injuste que je me réserve un quelconque semblant de prestige, en omettant de présenter tous ceux qui ont contribué à sa création. Parmi eux, ma mère est celle qui s’est toujours le plus évertué à mettre mes rêves de l’avant. Malgré l’importance qu’occupe ce dévouement à mon attention, je tiens à poursuivre la rédaction de quelques éloges.

Pour commencer, Mariette St-Georges et son conjoint Roger Bednarchuk ont toujours participé à l’évolution de ma carrière d’écri-vain. En fait, sans leur contribution, je n’aurais jamais pu me rendre aussi loin dans le monde de la littérature. Semblable à ces derniers, Ziad Chatila qui a toujours été disponible pour me soutenir, n’échappe pas à ma reconnaissance.

Quant aux autres, qui ont soutenu l’essor de mes écrits, il y a Claude Lasanté, Manon Chillas, l’illustrateur Darren Beadman, ma petite Sandra Kellermen, son frère Marc Kellermen, le Docteur Bernard Patry, Gisèle Lavoie, Éric Mitchell, Soubhi Canbarieh, Isabelle Trottier, la poétesse Francine Minville et Witchner Renord. Finalement, je tiens à souligner l’efficacité du travail des Éditions Dédicaces et leur rapidité d’exécution avec leur président directeur général Guy Boulianne.












« Videns autem Pilatus quia nihil proficeret, sed magis tumultus fieret, accepta aqua, lavit manus coram turba dicens: Innocens ego sum a sanguine hoc; vos videritis. » (Matthaeum 27. 24)



« Pilate, voyant qu’il n’arrivait à rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule et dit : Je suis innocent du sang de ce juste, cela vous regarde. » (Matthieu 27. 24)





Chapitre 1

Les années noires


Cette histoire se situe dans le contexte des grands fléaux que sont la pauvreté, la famine, les épidémies, l’injustice et la guerre. Le tout se trame à l’intérieur d’une société féodale, patriarcale et reli-gieuse. Dans cette période de misère où règnent la peur et l’insé-curité, le roi avait préséance sur tous les biens et les décisions du royaume. La terre qui a toujours été à la base de la survivance des peuples et où les paysans cultivaient la richesse, fut responsable d’innombrables guerres de suffisances, d’égaux, de conquêtes et de subsistances. Bien que les seigneurs fassent travailler les paysans sur leurs terres au profit de leur famille et leur cour, en retour ils avaient une tenure ou lopin de terre qui leur était allouée. Celle-ci était divisée en parcelles, obligeant parfois le déplacement entre elles sur une grande distance. Ce qui n’en facilitait pas la tâche pour son propriétaire, d’autant plus qu’une parcelle pouvait être si réduite que dans certains cas elle se résumait à n’abriter qu’un seul arbre fruitier. Néanmoins, dans des temps aussi difficiles, aucune d’elles n’était à négliger.

Cette forme d’exploitation de la paysannerie facilitait la mise en marche de nouvelles guerres instaurées par les seigneurs. Celles-ci leur étaient réservées et elles pouvaient engendrer la destruction de ces terres si précieuses, déjà fragilisées par une mauvaise connaissance de l’agriculture, en plus d’un climat capricieux, qui risquaient de faire apparaître de grandes famines. Si l’on ne mourait pas de faim, souvent la famine favorisait le développement de maladies, elles-mêmes ampli-fiées et transportées par ces mêmes guerres, puis par le commerce. Ces deux facteurs réunis pouvaient contribuer à la formation de véritables pandémies dont l’une, la peste noire, ravagea plus du tiers de la population d’Europe. Contrairement à la croyance populaire, les guerres biologiques n’ont pas débuté au cours du 20e siècle.

En effet, en ces temps reculés lorsqu’une guerre faisait rage et que certains participants mouraient d’une maladie infectieuse, on se débrouillait pour envoyer les corps dans le camp adverse. Pour ce faire, on pouvait les catapulter par dessus les remparts et autres fortifications. Au milieu de toute cette insalubrité, personne n’était à l’abri de la contagion. De l’usage de ces tactiques guerrières, tout le monde sortait perdant. On ne semblait pas réaliser qu’en répandant la contamination chez l’adversaire, celle-ci pouvait engendrer un très grand ravage à l’intérieur de ses propres lignes et au delà des con-trées concernées par cette guerre. Quant au commerce, en raison des nombreux déplacements requis par cette activité, il permettait une plus grande diffusion des maladies en rejoignant le reste de la communauté et les parties du monde les plus reculées.

Le roi suivi des seigneurs étant maîtres de la justice, l’abus des pouvoirs n’en était que plus grand et le paysan se trouvait à la merci de leurs arrogances. Cependant, demeurant des hommes, ils redoutaient une damnation éternelle à la suite d’une vie d’oisiveté et de cupidité. Néanmoins, plutôt que de se mortifier ou s’amender pour leur salut, ils croyaient pouvoir échapper à ce châtiment en venant à l’aide d’hommes vivant de prières, ainsi que de travail intellectuel et manuel. C’étaient les moines, à qui ils offraient la possibilité de s’installer sur leurs terres, en leur octroyant une partie d’entre elles qui leur permettraient de se construire un monastère et de répondre à leurs propres besoins. De plus, pour s’assurer qu’ils seraient dans leurs prières avec leur famille et que leurs fautes seraient pardonnées, ils pouvaient les payer en monnaie sonnante ou sous d’autres formes. Néanmoins, rien ne pouvait confirmer ou infirmer que leurs requêtes seraient exaucées.

En conséquence, ces seigneurs qui croyaient pouvoir acheter leur ciel, n’abandonnaient pas leurs mœurs désinvoltes et leurs pratiques abusives. De plus, grâce aux différentes rétributions reçues par les monastères et à l’autonomie dont ils bénéficiaient, ces lieux de piété pouvaient devenir si puissants qu’ils entraient en contra-diction avec les valeurs spirituelles qui leur avaient fait voir le jour. La situation était si probante que certains monastères finirent par s’entourer de vassaux tout comme les seigneurs et en adopter le comportement. Ainsi, rendre la justice, percevoir des redevances et faire la guerre ne leur étaient pas étranger. Cette ironie, qui s’est répétée à différentes occasions au cours de l’histoire, suscita de grandes réformes qui n’ont pas nécessairement eu les résultats escomptés.

Dans ce monde d’inégalité, la femme se trouvait nettement désavantagée devant l’homme. Démunie et impuissante, ce qu’elle pouvait souhaiter de mieux était d’avoir un mari aimant, argenté et de surcroît avec du pouvoir. Autant de qualités en une seule personne était chose peu courante, mais demeurait possible. L’argent et le pouvoir pouvaient être acquis par la naissance ou la guerre. Pour ce qui était d’être aimant, cela demeurait une qualité en soi. Gabriel, un homme preux de cette période aux nombreux tourments, possédait cette dernière qualité. Tout aussi sensible et affectueux à l’endroit de son prochain, qu’il était vaillant et brave, ce personnage n’en était pas moins démuni d’argent et de pouvoir.

Il faisait partie d’une famille de sept enfants, dont deux étaient des filles. Leur père Eugène était chevalier, un petit noble vassal du duc Hérode propriétaire d’une immense terre. Eugène en occupait une petite partie, mais elle était suffisamment grande pour élever une famille et prospérer à son compte. De plus, il bénéficiait de la protection d’Hérode à qui il était lié par l’obligation de foi et hommage. Ils étaient même si proches qu’on pouvait les considérer comme des frères d’armes, car ayant pour ainsi dire grandi et connu les mêmes batailles ensemble, ils avaient appris à se faire confiance mutuellement, puis à se soutenir. Ceci revêtait une grande importan-ce dans ce monde de trahisons, allant jusqu’au sein même de sa propre famille. Cette fraternité qui les unissait avait également rapproché leurs familles respectives. D’où la chance qu’avait celle de Gabriel de se voir accorder par le duc, cette petite terre sur laquelle reposait la très modeste maison forte qu’elle put occuper.

Par contre, cette familiarité n’était pas sans accrocs et des désaccords demeuraient entre eux. Hérode étant un duc tyrannique, Eugène ne partageait pas ses idées de conquêtes et le despotisme dont il faisait preuve. Souvent en querelle avec les grands seigneurs des terres voisines, Hérode finissait par lever des troupes armées contre eux avec ses vassaux composés notamment de barons et de chevaliers. En réponse à cette menace, des ducs, marquis et comtes se coalisaient pour que la force de leur nombre l’incite à se rétracter avec ses vassaux et ainsi empêcher plusieurs conflits militaires entre eux. Néanmoins, Hérode étant facilement irritable, il finit par aller trop loin et poussa son armée contre celle du marquis Maximilien. Dans ce conflit, il avança qu’il lui avait manqué de respect et qu’il lui devait réparation pour avoir subtilement cherché à courtiser sa femme Cécilia. Cette dernière démentit les fausses accusations de son mari, mais cela ne put interrompre la mise en marche d’un nouveau heurt, puisque c’était là un prétexte pour annexer les terres et les richesses du marquis.

Devant autant d’effronterie, Eugène l’avait prévenu qu’il allait à sa perte. En plus d’avoir l’appui des grands seigneurs, Maximilien était un fils illégitime du roi. Par contre, Hérode ne croyait pas que ce dernier oserait se porter à la défense d’un fils qu’il ne saurait reconnaître. De son avis, ces circonstances pouvaient nuire à la crédibilité du roi et sa couronne risquait de tomber entre les mains d’un personnage retors, influent et ambitieux comme un de ses frères, qui n’attendait que l’occasion pour usurper son titre. Quant aux grands seigneurs, malgré les alliances et les traités signés avec Maximilien, Hérode était persuadé qu’ils ne tenaient pas à s’aventurer dans une affaire aussi délicate pouvant remettre en question la reconnaissance de leur roi dans ses charges et ses fonctions, ainsi que la validité de son droit à régner. Ce qui pourrait instaurer divers litiges entre eux qui auraient des conséquences sur leurs propres situations. Ainsi, Hérode leva son épée contre eux, accompagné de ses deux fils aînés Raphaël et Antoine, en plus d’Eugène pour surveiller ses arrières. Ce dernier aurait voulu déserter devant cette folle entreprise, mais il était trop attaché à ses principes de loyauté pour rompre le lien de confiance qu’il avait bâti avec le duc. Pourtant, il savait qu’il allait vainement se sacrifier pour une cause injustifiée. C’est pourquoi il avait préalablement demandé au duc que ses fils Jean, Paul et Gabriel puissent se tenir en dehors de cet affrontement. Hérode le lui accorda en témoignage du respect qu’il lui octroyait tout en s’en moquant, car il voyait déjà la victoire acquise avec ou sans eux. Mais ses fils ne voulurent pas le laisser seul avec ce fou déraisonnable, alors il fit appel à son autorité parentale pour les forcer à éviter cette guerre futile et ainsi leur épargner de perdre la vie dans le déshonneur.

Ainsi, contrairement à ce qu’Hérode avait envisagé, ce fut Eugène qui eut raison. Cette lutte eut à peine le temps de commen-cer, qu’ils furent écrasés par l’alliance des autres seigneurs où même le roi s’était joint. Hérode, trop confiant, n’avait pas réalisé à quel point son tempérament revêche et son attitude bagarreuse s’étaient aliénés toute la noblesse. De plus, il représentait un danger constant pour leur unité devant les risques d’invasions étrangères. Au cours de cette brève bataille, le manque d’expérience avait eu raison de ses deux fils. Quant à Eugène et Hérode, ils furent désarmés et traînés devant le roi pour y connaître un jugement improvisé. Leur capture rapide avait limité les pertes à moins de 150 précieuses vies humaines. Ne sachant trop que le comportement fougueux d’Hérode ne pouvait être changé et qu’Eugène lui était fidèle malgré le bon sens qui l’habitait, ils furent condamnés à être exécutés sur le champ. Les occasions de se divertir et les événements quels qu’ils soient étant trop rares, la foule s’était massée autour d’eux.


- Mort au tyran, s’écria la foule!

- Mort à son fidèle vassal, rajouta-t-elle!


Finalement, sous la hache effilée du bourreau, leur tête tomba dans un panier d’osier. Le roi trouva regrettable d’avoir eu à juger Eugène de la sorte, sa seule faute ayant été celle d’être un homme loyal. Cependant, ce sentiment était tout autre à l’égard d’Hérode dont il empoigna la tête dans le panier pour en gifler si fort les joues qu’elles semblèrent rougir de rancœur. La foule ahurie par ce geste, n’en sembla pas moins satisfaite par le spectacle. Par contre, celui-ci avait provoqué un choc émotionnel si violent chez les fils d’Eugène, qu’ils quittèrent la chevalerie. Jusqu’à présent ils n’avaient fait que servir des causes injustifiées sous la contrainte d’un suzerain insatiable qui les éloignait du véritable sens des règles religieuses et morales du code chevaleresque établi dans la seconde moitié du XIsiècle, autour de la protection des pauvres, des orphelins et des veuves, la loyauté, la fidélité et la vaillance.


- Vive le roi, poursuivit la foule en liesse!


Ce dénouement macabre n’avait pas fait que des heureux parmi cette noblesse et la foule. Hérode ne fut pas qu’un mauvais seigneur, mais aussi un déplorable mari et un mauvais père. Sa femme Cécilia était restée au domaine avec Charles, son troisième et plus jeune fils, ainsi qu’Adriana son unique fille. Dans sa stratégie, Hérode avait décidé que Charles ne l’accompagnerait pas pour veiller sur sa mère et sa sœur, mais dans les faits c’était surtout pour garantir la protection de ses intérêts au cours de son absence, pendant sa campagne. Le roi décida que Charles pouvait garder le domaine familial et porter à son tour le titre de duc. Cependant, même s’il n’avait pas participé directement au conflit armé de son père, il n’oublia pas qu’il était le fils d’un malfrat, qu’il ne l’avait jamais désapprouvé et que l’intérêt personnel pouvait l’amener à leur dévoiler l’esprit malade dont il pouvait avoir hérité. C’est pourquoi les autres seigneurs allaient le surveiller de près tout en gardant leurs distances.

En conséquence, le roi aurait pu partager les terres du duc vaincu parmi les autres seigneurs victorieux, ce qui aurait pu paraître plus sensé. Néanmoins, un tel acte aurait créé de l’incertitude et de l’insécurité entre eux, au niveau de leurs avoirs, leurs acquis et leurs titres qu’ils voudraient eux-mêmes laisser à leur descendance. Cette transmission de tout ce qu’ils avaient était déjà suffisamment conflictuelle entre les héritiers, qu’on cherchait plutôt à en améliorer la méthode. Celle d’un partage égal des avoirs entre les fils d’une même famille fut loin d’être la plus efficace. Le procédé était simple, mais cela pouvait compliquer notamment la division des terres, tant la dimension de celles-ci s’amenuisait avec les succes-sions répétées. Pire encore, tout un royaume ou un empire pouvait se voir disloquer après la mort de son souverain, incitant ses succes-seurs à s’affronter pour en être l’unique héritier. D’ailleurs, c’est ainsi que l’empire de Charlemagne dont Louis le Pieux avait bénéficié, fut séparé en trois après sa mort. La peur pouvant influen-cer de nouvelles guerres, certaines pouvant même être dirigées contre le roi, après s’être concerté avec les autres grands seigneurs, il ne changea pas de décision. Règle générale, il y avait une bonne entente entre les seigneurs et le roi. La communication et le respect mutuel n’y étaient pas étrangers.

Cécilia, meurtrie par la perte de ses deux fils aînés et de leur loyal ami Eugène, victime de la démence de son défunt mari, trouva refuge chez un autre grand seigneur. C’était le marquis Horace, en deuil de sa première femme. On le surnommait le « Juste », car il menait à bien la justice sur ses terres. Par contre, il lui arrivait d’être un peu sévère envers les paysans et tous ceux qui travaillaient pour lui. La fille de Cécilia ne voulant pas rester avec son frère dont elle sentait l’esprit dérangé, il l’accueillit comme la sienne. Pourtant, au premier regard il ne paraissait pas des plus troublés. D’ailleurs, jusqu’à présent, il s’était montré d’une grande passivité en compa-raison de son père et ses frères. Néanmoins, Adriana percevait en lui un état instable et dangereux qui pouvait porter atteinte à sa sécurité ou à celle de toute autre personne de son entourage. Cette prémo-nition n’était pas fondée, mais de toute façon elle préférait rester auprès de sa mère.

Même si elle avait un âge favorable pour se marier, elle demeurait jeune et la promiscuité de sa mère lui était chère. Cet attachement qu’elle avait pour celle-ci s’était cousu au fil du temps en raison de son père qui la négligeait au profit de ses deux frères aînés plus rudes et prêts à se battre pour imposer leurs idées préconçues. Ces derniers n’étaient pas non plus à l’écoute de leur petite sœur. Quant à Charles, il avait plutôt tendance à se plier aux principes de son père et à ceux de ses deux frères ou à leur volonté. On ne savait jamais vraiment à quoi il pouvait penser, puisqu’ils semblaient le faire à sa place. Par contre, ce qui était sûr, c’est qu’avec le tempérament pompeux qui lui était propre, il cherchait à se démarquer pour masquer sa lâcheté devant l’autorité qu’ils avaient sur sa personne.

Il se montrait toujours fier et orgueilleux, malgré cette vulné-rabilité, en gardant la tête haute et en marchant d’un pas confiant tout en exagérant avec arrogance le balancement de ses épaules. Leur rehaussement semblait vouloir témoigner d’une quelconque complaisance vaniteuse le dissociant de ceux dont le statut ne leur permettait pas de rivaliser avec le sien. Ceci pouvait aussi se sentir dans le ton que sa voix prenait lorsqu’il s’adressait à ces derniers. Adriana s’était également arrêtée sur ce côté craintif qu’il refoulait en montrant une image forte et son repliement de soi face à l’obéissance, qu’il témoignait à son père et ses frères. Ceci était sans compter les autres grands seigneurs à qui il n’osait pas tenir tête, sans sentir l’appui de sa famille pour y percevoir un esprit dont la soumission lui favoriserait un désordre mental, qui pourrait susciter certains incidents fort regrettables.

Ainsi, malgré cette situation, Charles devint le seul maître du domaine de son père. D’une certaine façon, on pouvait aller jusqu’à dire que sa mère et sa sœur avaient fui cet endroit. Cécilia ne voulait plus y être attachée, que ce soit par le nom ou d’autres liens pouvant l’y associer. Elle désirait pouvoir se sentir entièrement libérée du malheur qu’elle avait vécu auprès d’un mari peu soucieux du bien-être de leur fille et du sien. La seule attention qu’il avait pour sa famille, était celle qu’il réservait à l’éducation de ses fils, pour en faire de grands seigneurs et des guerriers puissants qui ne sauraient se laisser intimider par d’autres figures influentes de la noblesse. Cécilia profita de sa seconde chance auprès d’un autre homme pour connaître un bonheur que l’égoïsme d’Hérode semblait vouloir emporter dans sa tombe.

Lorsqu’il était question de son autorité, son marquis n’était pas le plus doux des hommes et il se tenait loin des paysans. Il leur offrait une condition de vie semblable à celle que les autres paysans connaissaient dans le reste du royaume et, comme la plupart des autres nobles, il considérait le rapprochement entre ceux de la classe paysanne et la leur comme une indignation. De son avis, c’était s’abaisser à leur niveau que de les côtoyer et il croyait que le respect d’une position semblable à celle qu’il occupait en souffrirait. Malgré tout, il sut bâtir pour Cécilia ce bonheur qu’elle chérissait et combler certaines de ses attentes les plus candides, ce qui aurait été impensable avec Hérode. Appréciée d’Horace, elle se sentit enfin aimée comme une épouse devrait l’être de son mari.

Cependant, tout comme les autres seigneurs, Horace tenait à garder ses distances vis-à-vis Charles. Alors, pour ne pas déplaire au marquis qui s’était montré aussi accueillant, généreux et bon avec elles, Cécilia et Adriana se contentèrent de rares visites auprès de Charles sans qu’il ait à les accompagner. Le marquis comprenait qu’elles ne pouvaient pas délaisser Charles, mais pour sa part il devait éviter de lui témoigner une quelconque considération. Autre-ment, certains seigneurs auraient pu craindre une certaine alliance pouvant s’avérer dangereuse et compromettante pour la paix nouvellement instaurée. De plus, de tels soupçons pouvaient avoir de graves conséquences à son propre endroit. Cécilia n’appréciait pas cette forme d’isolement vécu par son fils, mais Adriana la consi-dérait justifiée. Elle voyait dans les yeux de son frère une démence qui ne cherchait qu’à s’exprimer. Mais comme sa mère culpabilisait d’avoir refait sa vie loin de lui, Adriana ne partagea jamais ses présomptions avec quiconque. D’un côté, elle savait que Cécilia n’aurait pas accepté qu’elle parle de son frère en des termes aussi peu élogieux et qu’elle verrait en elle un empoisonnement paranoïa-que lui traversant l’âme. Puis de l’autre, que les seigneurs auraient soutenu ses soupçons pour opprimer toute liberté à Charles. Demeu-rant son frère, elle avait un certain malaise à ne pas lui faire confian-ce, mais elle préféra ne pas interférer dans les chances qu’il soit admis dans la confiance des autres nobles.

Charles se sentant accablé par ces circonstances et se retrou-vant maître d’un aussi grand domaine, la solitude commença à le gagner. Pourtant, sa mère ne l’avait pas abandonné et sa sœur ne faisait que rester sur ses gardes à son endroit. Quant à Gabriel, il était demeuré son ami malgré les déboires de leurs deux familles. Il y avait également un bon nombre de domestiques qui travaillaient à son service. En fait, sa demeure était si grande avec le vaste jardin qui l’accompagnait, qu’il serait plus juste de la qualifier de château. À cela se rajoutent les paysans qui y travaillaient pour maintenir son mode de vie élevé et honteux au regard de la condition dans laquelle il les laissait peiner à ses fins. Il n’était pas conscient de son égoïsme puisqu’il exerçait un certain mimétisme de la façon dont son père procédait avec eux. Pour lui, sa position envers les paysans n’était que le résultat d’une réussite familiale, d’où son indifférence à vouloir améliorer leur condition de vie. De plus, il y avait certains barons et chevaliers dont il était le suzerain. Cependant, ils avaient été grandement déçus par le manque de respect qu’avait eu son père à leur endroit. Il en résultat une allégeance qui manquait de solidité à son égard.

Certains d’entre eux l’avaient prié d’agir et de réparer les erreurs de son père. Ce qu’il ne prit jamais en considération. Il préféra se laisser vivre sans se soucier de leurs doléances et regarder ses paysans trimer dur pour qu’il puisse se contenter dans son oisiveté. Une telle insouciance pouvait pousser ses vassaux bafoués et les paysans mécontents de leur sort, à se révolter contre lui. S’il advenait des récoltes insuffisantes pour pouvoir subvenir aux besoins de tous, cette situation ne pouvait que dégénérer. Il n’y avait rien de pire qu’une famine pour aigrir les cœurs et se tourner contre celui ou ceux qui se sont toujours montrés sourds et aveugles à leurs besoins. Néanmoins, les autres seigneurs n’avaient pas forcément fait mieux pour prévenir les jours de disette. Plus soucieux de leur image et de leurs caprices, il leur importait peu que d’autres en souffrent. En fait, lorsqu’un suzerain veillait à ce que les granges soient remplies de grains pour subvenir aux pénuries et pour s’assurer qu’il y ait toujours de nouvelles semences pour les récoltes à venir, on ne pouvait que sortir gagnant d’agir en ce sens. Malheureusement, rien ne semblait influencer Charles à se montrer plus prévoyant et ce dans son propre intérêt.

C’est dans cet ordre d’idées biaisées que Gabriel, grand rêveur et ami d’enfance, voulut l’influencer à exploiter les terres de l’immen-se jardin qui entourait son château. Cette riche idée était facilement réalisable. Charles n’avait nullement besoin d’autant d’espace ver-doyant pour palabrer ou s’adonner à n’importe quelles autres activités aristocratiques. D’autant plus que les terres qu’il laisserait au profit des récoltes demeureraient les siennes. Sans étonnement, Charles qui avait pourtant un certain respect pour le fils de celui qui avait toujours secondé son père, refusa l’idée.


- Regardez ce petit jardin d’Éden, dit-il à Gabriel avec émer-veillement tout en se tournant vers celui-ci, voyez ces magnifiques rangées de haies qui bordent les allées, ces merveilleuses fontaines sur lesquelles elles aboutissent, ces statues qui les enrichissent, ces rosiers qui les accompagnent et la limpidité de ce ravissant bassin central! Comment renoncer à autant de richesses, à toute la magie que cela procure aux yeux!

- Il est vrai que tout cela est enchanteur, acquiesça Gabriel, mais vous êtes le seul à vraiment pouvoir en profiter. Ce luxe ne fait qu’assouvir votre propre satisfaction et il n’est que le résultat d’une exploitation des plus démunis par la force de leurs bras.

- Je ne partage pas votre avis, avança-t-il, il n’en agrémente pas moins la vue des passants et ceux qui l’ont fait naître furent payés pour leur travail.

- Je crois plutôt que les passants ne font que ressentir leur pauvreté en le longeant et le salaire de ceux qui l’on créé se fit avec la vente de leur propre farine, reprit-il, que votre père leur a subtilement soutirée par l’intermédiaire d’une hausse d’imposition sur l’usage de la meule pour moudre leurs grains. D’ailleurs, sa fabrication avec celle du moulin à eau qui l’actionne, lui-même construit par ceux-ci, je considère leur contribution à votre petit paradis terrestre comme une exploitation faite par Hérode.


Gabriel avait soulevé de bons points, mais Charles ne l’entendant pas ainsi, il commença à avoir l’esprit qui s’échauffait, car il était fier des créations qu’avait suscité sa famille et rien ne devait en biaiser le prestige:


- N’avons-nous pas l’une des plus belles cathédrales d’Europe, demanda Charles hargneusement? N’a-t’elle pas était bâtie avec la contribution d’individus autant riches que pauvres, dont certains ont été jusqu’à risquer d’y laisser leur vie tant son édifi-cation pouvait s’avérer dangereuse? Ont-ils reculé pour autant, sans être payés? En plus de vouloir montrer leur foi, certains n’ont-ils pas exprimé le besoin de témoigner leur réussite matérielle en procurant les meilleurs architectes et sculpteurs pour sa concrétisation? Doit-on maintenant démolir ce sanctuaire pour en récupérer le sol sur lequel il a été fondé et y faire pousser plus de blé, de légumes ou de fruits? Si d’autres peuvent avoir un havre où se réfugier aussi majestueux, je ne peux qu’avoir le mien à juste titre!

Ses arguments avaient un certains sens, mais ce n’était pas comparable. Une cathédrale était un lieu de recueillement où tous pouvaient avoir une place. L’endroit n’était pas privé et il ne servait pas l’égoïsme d’un seul homme. L’Église accompagnait tout le monde, de la naissance à la mort. C’était un endroit où l’on trouvait le courage de faire face à une vie difficile, rude et déprimante. La beauté du travail et les couleurs qu’on y retrouvait aidaient à égayer les cœurs en ces temps de grandes noirceurs. En fait, c’était également un lieu de rassemblement où l’on organisait la majorité des activités sociales comme la célébration des mariages et les diffé-rentes fêtes à caractère religieux. Ces chefs-d’œuvre architecturaux avaient bénéficié d’une influence émanant du travail de l’abbé Suger, chapelain du Roi Louis VII. À l’intérieur des cathédrales, il voulait maximiser la pénétration de la lumière à travers des vitraux de couleur.

L’idée était excellente pour répondre à une certaine détresse psychologique et l’Église a su tirer profit des couleurs de différentes façons pour offrir un réconfort qui permettait d’attirer ses fidèles vers elle. Pour y parvenir, elle utilisa le procédé de la croisée d’ogives. Celui-ci permit de libérer les murs à partir d’arcs entre-croisés sur lesquels repose le poids de la voûte. Ainsi, la lumière s’y laisse plus facilement inviter avec la rosace ornant la façade, tout comme ses autres vitraux qui teintent la lumière de bleu, de rouge ou de jaune. Ce procédé ne fît pas qu’alléger ses structures et en aérer l’intérieur. Voulant toujours se surpasser, les nefs finirent par dépas-ser les 47 mètres de hauteur, mais elles s’écroulèrent. Cette forme d’architecture avait fini par atteindre ses limites. Toutefois, ce n’était pas le cas de celle dépeinte par Charles et sa pierre était si finement travaillée, qu’elle paraissait faite de dentelles. Étant le cœur de la vie spirituelle des habitants, cette grande richesse d’où se dégageait beaucoup d’effervescence, avait été fondée au centre de la région.

Dans ces circonstances et voyant comme Charles était obtus, Gabriel ne chercha pas à se faire plus insistant. Cependant, il ne mit pas son idée de côté pour autant. Il la garda précieusement, espérant qu’un jour elle puisse se concrétiser. Sans doute était-il trop rêveur, mais les rêves aidant à vivre, comment le lui reprocher? Il parlait souvent de jours plus heureux, mais les nuages gris se présentant à l’horizon semblaient indiquer tout le contraire. Finalement, peut-être qu’une personne seule ne pouvait pas y arriver, mais avec l’union d’une autre, tout pouvait devenir possible.

Chapitre 2

Gabriel et les moines


Gabriel n’était pas qu’un rêveur. Il ne fallait pas oublier qu’il était le fils d’Eugène, un chevalier mort en vain pour avoir assouvi les ambitions honteuses de son suzerain sans scrupule. Auparavant, il avait perdu sa mère Suzanne, deux frères et toutes ses sœurs. Sa famille avait consommé du pain contaminé par un champignon qui avait produit une toxine mortelle. L’ignorant, ils furent très malades, mais il n’y avait eu qu’eux qui ne se rétablirent jamais. À l’intérieur des frontières de l’ancien duché d’Hérode, plusieurs paysans avaient péri de cette façon. Toutefois, on y répertoria peu de victimes en comparaison des 40 000 personnes décédées en 994, dans des cir-constances similaires. La perte de sa mère et de ses sœurs fut difficile pour Gabriel. Le plus douloureux fut la perte de sa petite sœur Cosette. C’était sa préférée pour qui il se dévouait corps et âme. Il ne se passait pratiquement aucun instant sans qu’il ne veille sur elle. Pourtant, cela n’avait pas empêché qu’elle s’endorme pour ne plus jamais se réveiller.

Avec sa disparition, un gouffre s’était créé en lui. Il avait gardé les petits jouets en bois qu’il lui avait sculptés dans ses temps libres. Parmi ceux-ci, il y avait des figurines d’animaux dont celles représentant des chevaux étaient les préférées de Cosette. D’ailleurs, il lui en avait fait différent pour occuper ses journées. Il lui avait même fait un petit cheval à bascule, qu’elle adorait. C’était lui, également, qui lui avait fait la seule poupée qu’elle possédait. Elle ne s’en défaisait presque jamais; elle la portait souvent contre elle. Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était les moments passés avec elle dans une partie éclairée de la forêt derrière le domicile familial. Cette clairière arborait à la fois un aspect magique et mystérieux. Magique parce qu’il n’y poussait que de petites fleurs blanches qui reposaient sur de longues tiges feuillues. Ces fleurs avaient la parti-cularité d’attirer tous les papillons blancs de la région. Il suffisait de s’asseoir parmi elles pour les voir s’envoler autour de soi. Puis mystérieux, car le phénomène était aussi surprenant qu’il paraissait inexplicable. Certains racontaient que ces fleurs était l’âme de la femme d’un magicien ayant habité sur ces terres et une fois qu’il mourut à son tour, il la retrouva sous la forme de papillons tout aussi blancs qu’elle. Gabriel ne croyait pas à la version de cette histoire. Ce qui l’importait c’était l’épanouissement qu’imprimait ce phéno-mène sur le visage de sa petite sœur.

Assis ensemble, pour le plaisir de Gabriel, elle reproduisait avec ses cils et ses paupières les battements d’ailes qu’ils faisaient. Il faut préciser que Cosette était peut-être la plus jeune de ses sœurs, mais qu’à ses derniers jours elle avait presque sept ans et était suf-fisamment âgée pour prendre conscience de l’affection profonde qu’il avait pour elle et savoir ce qu’il aimait. D’ailleurs, bien qu’elle aimait ses jouets, elle se sentait un peu trop grande pour s’entourer de cer-tains, mais ne voulait pas lui faire de peine. Les membres de la famille considéraient que son attachement pour elle était peut-être trop profond, mais ils n’y virent jamais d’inconvénient. De prime abord, on pouvait penser qu’il voulait perpétuer sa propre enfance à travers elle, mais cela n’expliquait pas tout. Il semblait plutôt avoir le besoin d’interpréter le rôle du grand frère protecteur, princi-palement après qu’elle ait failli se noyer en tombant dans l’étang où sa famille avait pour habitude d’attraper les quelques grenouilles pour leurs cuisses qu’elle cuisait aux repas. Autrefois, ne pouvant pas se permettre d’être trop difficiles dans son alimentation, même les écureuils que l’on surnommait les petits gris, étaient une bonne source de protéines.

Toute jeune, elle avait voulu faire comme eux et c’est en se baissant vers un de ces batraciens, qu’elle fit sa chute. Alerté par ses cris, Gabriel se précipita vers l’étang pour la secourir. Son interven-tion fut rapide, pourtant elle ne respirait déjà plus et il ne connaissait pas les manœuvres de réanimation à effectuer. Toutefois, en la pressant inconsciemment contre lui, elle régurgita l’eau qu’elle avait avalée et se remit à respirer. Cette peur de la perdre une première fois semblait l’avoir motivé à veiller sur elle et à lui apporter toute cette attention, du matin lorsqu’il lui coiffait les cheveux, jusqu’au soir où il lui racontait toutes sortes d’histoires féeriques avant quelle ne s’endorme en se blottissant contre sa poupée. Pourtant, malgré toute la bonne volonté dont l’on peut faire preuve, on ne peut pas toujours empêcher l’inévitable. Cosette n’étant plus, il s’assura que sa dépouille soit mise en terre dans cette petite partie dégagée de la forêt où cohabitaient les petites fleurs blanches avec les papillons de la même couleur. Maintenant, il ne s’y rendait plus pour connaître la joie qui se dessinait sur le visage de sa petite sœur ou le bonheur de la voir reproduire avec ses cils et ses paupières leurs battements d’ailes, mais pour se remémorer tous ces souvenirs en pleurant sur sa tombe. Il ne parvenait pas à se remettre de sa disparition, mais il devait poursuivre sa vie sans elle.

À ce moment, il lui restait encore son père qu’il respectait et deux frères qui lui étaient désagréables. Outre son père, ces derniers prenaient un malin plaisir à se moquer de l’affection qu’il témoignait à Cosette. Il considérait que Jean, son frère aîné, était plutôt égoïste. Quant à Paul, son deuxième frère le plus âgé, il le percevait surtout comme un hypocrite qui se servait d’arguments incongrus pour ne pas reconnaître ne serait-ce que ses véritables sentiments. Donc, à ses yeux, ceux-ci n’avaient pas pleinement hérité des nobles valeurs de leur père. Quant à lui, il paraissait en être imprégné, mais il pré-férait se tenir à l’écart de ses frères lorsqu’il s’agissait de Cosette. De plus, il avait hérité de la douceur et de l’attention de sa mère. Cependant, ces dernières qualités chez un homme n’étaient pas nécessairement les plus profitables pour survivre et se créer un chemin à l’intérieur d’une période où la cruauté de ses habitants pouvait être sans équivoque. Habituellement, il fallait être très débrouillard, car on ne pouvait compter que peu sur les autres qui devaient eux-mêmes pourvoir à leurs besoins et on pouvait facile-ment se faire détrousser ou arnaquer par les autres.

De prime abord, lorsque leur père mourut les deux frères aînés de Gabriel n’étant pas habités par les plus belles vertus, profiteront de l’affliction qu’il vivait depuis la perte de sa petite sœur et de son semblant d’innocence pour se partager entre eux la plus grande part de l’héritage. Conscient que le nouveau duc n’allait pas se porter au secours de leurs finances ou être aussi généreux qu’Hérode l’avait été pour leur père, ils se montrèrent relativement crapuleux à l’égard de leur jeune frère. Se soutenant, tout ce qu’ils lui laissèrent résidait en un petit verger où il ne restait presque plus de pommiers encore debout. Divers fléaux, comme des incendies et des parasites, avaient eu raison des autres pommiers. De plus, la guerre avait rendu cette terre incultivable. Il n’était plus question de pouvoir y faire repousser d’autres pommiers ou autre chose. En fait, c’était les seuls pommiers encore productifs de tout le duché. Néan-moins, ses deux frères étant chacun marié à une jeune femme portant leur premier enfant, alors qu’il ne lui restait plus personne à s’occu-per, il ne chercha pas à s’objecter. Toutefois, n’étant pas dupe devant cet abus apparent, il refusa de demeurer davantage avec ses frères qu’il renia.

Même si Gabriel se retrouvait sans foyer et sans le sou, Charles, qui demeurait proche de lui, l’invita à résider provisoi-rement dans son château, mais il déclina poliment son offre chaleu-reuse. Il avait déjà trouvé refuge dans un monastère relativement près de son ancien domicile. Ainsi, il allait pouvoir continuer à le côtoyer aisément sans avoir à dépendre de lui. Malgré tout, Charles aurait souhaité qu’il demeure un certain temps avec lui, de façon à s’habituer lui-même à sa nouvelle vie. Cette proposition, il ne l’aurait jamais faite aux frères de Gabriel qu’il détestait tout comme lui. Plus jeune, il avait eu à subir leurs attitudes déplaisantes et leurs moqueries à son endroit et c’était Gabriel qui se mettait entre eux pour faire cesser leurs sottises. Charles ne l’avait pas oublié et, tout comme Gabriel, il ne tenait plus à revoir Jean et Paul.

C’était un monastère de taille modeste abritant peu de moines. Toutefois, rien n’y manquait allant de la chapelle avec le cloître et le déambulatoire, en passant par les salles communes comme la salle à manger, puis les cellules ou le dortoir des moines. Sa taille relativement restreinte suscita chez ses moines une certaine hésitation avant de laisser un autre laïc vivre parmi eux. Parmi ces laïcs, que l’on appelle les Familiers, il y avait principalement des serviteurs. Certains d’entre eux ne faisaient qu’y travailler, avant de rejoindre leurs familles. Le monastère en avait déjà accueilli plu-sieurs pour dispenser les moines de certaines tâches matérielles brimant leurs occupations d’ordre plus intellectuel comme la gram-maire et la rhétorique.

Cependant, étant l’ami le plus proche de Charles, fils de leur défunt bienfaiteur à qui ils devaient leur monastère et les terres sur lesquelles ils vivaient en échange du gîte et du couvert, il allait pouvoir les aider dans d’autres tâches quotidiennes, puis seconder les Familiers. Néanmoins, un autre aspect qui était probablement le véritable à avoir joué en faveur de Gabriel, c’était ces fameux pommiers dont il avait hérité. Étant les derniers encore productifs dans tout le duché, cela leur conférait une certaine valeur. D’autant plus que Gabriel leur avait proposé de partager ses récoltes annuelles avec eux et de vendre le surplus au marché public. Cet intérêt qu’avait eu les moines pour ses pommes suivait le mouvement déjà amorcé par d’autres monastères et couvents du moyen-âge qui en ont favorisé le développement de sa culture.

Aujourd’hui cela peut paraître anodin, mais autrefois cette chance d’avoir des pommes était une bénédiction du ciel. Il y avait peu de variété dans les victuailles. L’idée d’avoir d’autres fruits comme les bananes était impensable. Leurs cargaisons mûrissaient trop vite pour pouvoir en disposer en Europe. Pendant longtemps, l’usage du mot pomme servit à désigner un fruit. Quant aux légumes comme les patates, les tomates et le maïs, ils n’étaient pas encore connus des Européens. D’ailleurs, croyant qu’elles étaient pourries une fois rouges, lorsque ceux-ci commencèrent à se familiariser avec les tomates, ils les mangeaient vertes.

Gabriel était très heureux parmi les moines et les autres Familiers. Il y était respecté et personne n’avait de reproches à lui faire. Même s’il y travaillait fort, mais sans pression, il avait beau-coup de temps libre pour ses propres loisirs. Parmi ces derniers, il adorait lire pour s’instruire, apprendre et comprendre ce qui l’entou-rait. De plus, il aimait seconder les moines dans leurs recherches, leurs études parfois farfelues et leurs observations. D’ailleurs ayant acquis la confiance de ceux-ci, il avait un libre accès à leur biblio-thèque. Ce qui représentait une immense aubaine, puisque les monastères étaient reconnus comme d’immenses centres du savoir où les plus riches pouvaient éventuellement envoyer leurs enfants pour y parfaire leur éducation, alors que les plus pauvres ne faisaient qu’en rêver. Avec les moines copistes et les échanges qu’ils avaient entre les monastères, les ouvrages allant des plus communs aux plus rares, en passant par les traductions de travaux arabes et autres pouvaient s’y trouver. Ce qui était loin d’être le cas dans le reste de la société, où une famille qui possédait un seul livre était un phénomène peu courant avant l’avènement de la presse à imprimer en Occident.

Les avantages de se trouver au cœur des activités d’un monastère ne s’arrêtaient pas là. En plus des connaissances acquises auprès des moines, on pouvait y trouver une aide médicale pour soigner ses blessures, ses affections et soulager ses douleurs. Cette médecine monastique qui bénéficia d’importants travaux parmi lesquels on trouve ceux d’Hippocrate et de Galien, avait fini par laisser son legs à celle laïque, que l’on retrouve maintenant dans les universités et les hôpitaux de l’Occident. Plusieurs causes avaient eu raison d’elle. Pour ne nommer qu’elle, il y avait eu différents Conciles qui virent d’un mauvais œil ses pratiques. Braver les interdictions qu’ils lui imposèrent, aurait été considéré comme une hérésie et des sanctions allant jusqu’à l’exécution des contrevenants aux règles établies pouvaient en découler. Pourtant, même si elle était d’abord réservée aux habitants du monastère, les moines en faisaient bénéficier tous ceux qui avaient besoin de soins. Offrir cette aide ou encore de la nourriture, était pour eux une voie vers la rédemption.

Avant d’arriver au monastère, Gabriel n’avait jamais eu recours à la médecine monastique, mais plutôt à celle de médecins privés qui semblaient ne pouvoir en venir qu’à une seule conclusion plausible, que le patient avait besoin d’une saignée. Pourtant, cette intervention n’apportait pour ainsi dire aucun bienfait, si ce n’est une baisse de pression pour ceux dont elle était trop forte. En fait, l’usage de cette méthode était plus souvent une grossière erreur pouvant entraîner la mort du sujet. Ainsi, lorsque Gabriel avait de la fièvre, des douleurs ou qu’il se blessait, dorénavant c’était les moines qui en prenaient soin à l’aide de leur vaste champ de connaissances.

Malgré les dangers réels que pouvait représenter la saignée, des moines l’avaient eux-mêmes employée, mais l’expérience de ceux entourant Gabriel les avaient conduits à l’abandon de cette pratique. Cette réticence avait pris naissance à la suite du sort malheureux qu’avait connu leur acolyte qu’était l’humble moine Mathieu. Au début, il avait commencé par avoir le teint pâle, mais il ne se plaignait jamais de ce qu’il pouvait ressentir ou avoir. Étant d’une nature discrète, personne ne s’était aperçu de cette fragilisa-tion soudaine de son état. Mais par la suite, certains avaient noté qu’il perdait ses rondeurs. Ces dernières dénonçaient son excès de glucides dû au régime déséquilibré qui avait cours chez les moines. À partir de ce moment, on le surveilla d’un peu plus près. Puis, avec le temps, il commença à être incapable de compléter des tâches aussi simples que de s’occuper de leur jardin de fleurs, dont celles-ci pouvaient elles-mêmes servir à des remèdes médicinaux. Son besoin de s’asseoir, accompagné d’étourdissements parfois suivis d’éva-nouissements, devenait fréquent. Lorsqu’on voulait vérifier de plus près le mal dont il pouvait souffrir, il soutenait:


- Ce ne sont que de simples vertiges dus à ma fatigue elle-même provoquée par mon sommeil agité des derniers temps. Cela ne m’occasionne qu’une perte de poids qui compense pour mes excès de table.


Cependant, quelques jours après s’être exprimé en ces mots, il perdit connaissance une fois de trop. Dans sa chute, après s’être presque fracturé le crâne sur l’autel et à la vue de sa peau blanchâtre, croyant pouvoir extraire le mal dont il semblait souffrir, on l’emme-na dans la salle des saignées. Son sang était très clair et l’incision pratiquée dans sa chair ne parvenait pas à se refermer. Ce que tous ignoraient, c’est qu’il était hémophile. Néanmoins, cela n’expliquait pas l’état d’affaiblissement anormal qui l’affligeait. L’âge n’était pas toujours un facteur déterminant, car la moitié de la population mourait avant son trentième anniversaire. Finalement, trop affaibli et hémophile, cette chirurgie eut raison de lui.

Le décès nébuleux de ce moine d’une grande foi cherchant dans le travail et le sacrifice de soi le salut de son âme, prit tout son sens un jour de pluie, alors qu’une femme connue de chacun vint cogner à la porte du monastère. Celle-ci ayant une mauvaise réputa-tion en raison de certains troubles au niveau de sa motricité, on l’appelait la « Déséquilibrée du Duché ». C’était injuste, mais devant l’ignorance des autres, elle eut à subir le rejet et à demander l’aumône pour survivre. Néanmoins, un des moines ouvrit la porte et à la vue de celle-ci, il ne put refuser de laisser entrer cette infortunée détrempée, sale et le sang glacé par l’eau de pluie.

En demandant de quoi se nourrir, elle expliqua qu’elle n’avait rien mangé depuis des jours, car l’un d’entre eux ne venait plus la rencontrer dans la forêt près des gros chênes avec un panier garni de victuailles pour elle et qu’en conséquence elle croyait qu’un malheur pouvait lui être arrivé. Après lui avoir apporté un potage aux légumes, intrigué par ses dires, il jugea préférable de prévenir les siens pour avoir un entretien plus sérieux avec elle. Parmi ceux qui se présentèrent, l’un d’eux demanda à cette femme intimidée à la vue de ces hommes vêtus d’une robe de bure:


- Pouvez-vous nous dire qui est ce bienfaiteur dont vous avez fait mention ou du moins nous le décrire? S’il se trouve parmi nous, peut-être voudriez-vous qu’on le prévienne de votre présence ou qu’on lui laisse un message de votre part?


Sur le moment, elle se fit hésitante avant de répondre à son interlocuteur. Elle ne voulait pas causer de tort à celui qui, à la vue de ses yeux affamés, avait eu tant de bonté à son endroit. D’ailleurs, elle ne se serait pas présentée au monastère, si elle avait pu faire autrement. Hélas, elle l’avait fait en désespoir de cause, ne trouvant plus personne qui veuille ou qui puisse la nourrir. Elle tenait à peine debout tellement la faim qui la guidait, la tenaillait. Néanmoins, trop affaiblie pour refuser de lui dire ce qu’il voulait savoir et parce qu’il se montra doux, elle souffla:


- Lors de notre première rencontre, il était assez rondelet comme la plupart d’entre vous, mais il a beaucoup maigri depuis. Lorsque je lui demandais son nom, il me regardait les yeux remplis de tristesse et il se contentait de passer ses mains sur mes joues décharnées en guise de réponse. Finalement, je ne sus jamais son nom. D’ailleurs, il parlait si peu, qu’il semblait ne pas pouvoir s’exprimer autrement que par des gestes soutenus de tendresse, comme si le bonheur de la parole lui était interdit.


Il n’en fallut pas plus pour que tous comprennent qu’il s’agissait du frère Mathieu. Personne d’autre n’agissait ainsi. Tout leur devint clair. À table, il devait se priver dans ses rations pour pouvoir apporter des vivres à cette femme considérée par la plupart comme une sorcière ou habitée par un esprit malin. Ces soupçons qui pesaient sur elle, n’étaient pas étrangers aux tremblements gestuels que lui faisaient subir ses troubles au niveau de la motricité. Toutefois, Mathieu, connu pour son bon cœur et n’écoutant que sa voix intérieure à la vue de cette femme abandonnée au visage d’enfant, il fut aveuglé et sa bonté l’entraina dans la mort. Considé-rant ces faits, les moines éprouvèrent un peu de rancœur à l’égard de cette femme, mais Mathieu avait agi sans contrainte. En consé-quence, ils lui offrirent un peu de pain pour accompagner son potage aux légumes.

Toutefois, plusieurs étaient portés à se poser une importante question. Pourquoi le frère Mathieu n’avait-il pas procédé autre-ment, puisque leurs portes étaient grandes ouvertes à tous ceux qui en avaient besoin et ce, sans distinction de la classe dont chacun était issu? Bien entendu, cette règle n’était pas toujours religieusement respectée dans tous les monastères. Il pouvait arriver que certains soient favorisés comme les plus riches, mais dans le monastère qui nous intéresse, on dénonçait ce type de passe-droit devant la tenta-tion du gain octroyé par les plus nantis, pour leurs faveurs ou pour avoir une présomption sur une quelconque priorité. De plus, comme pouvait le confirmer le moine cellérier chargé des réserves de nourriture au monastère, elles étaient suffisantes pour supporter d’autres bouches affamées. Alors comment pouvait-on expliquer que le frère Mathieu se soit privé de nourriture pour en faire bénéficier cette âme abandonnée? D’ailleurs la question lui fut posée. Honteuse et confuse, elle répondit:


- Je ne parvenais pas à me frayer un chemin jusqu’à l’un d’entre vous, des hommes de Dieu respectés de tous, sans que mes pas ne soient freinés par mon désarroi. Alors que pour les autres, je ne suis qu’une gueuse méprisée et rejetée de tous, cohabitant dans l’ombre avec Satan. Jusqu’à ce jour, il n’y a eu que cette faim meurtrissant tout mon être qui m’a donné le courage de me rendre devant vous. Auparavant, pour éviter d’aggraver l’angoisse qui avait pris le dessus sur ma raison et qui me rendit folle pendant un certain temps, votre ami qui était également le mien, m’avait assuré qu’il agirait avec la plus grande discrétion sans éveiller vos soupçons sur l’aide qu’il m’apportait. Étant parvenu à gagner ma confiance à travers la sincérité qu’il me témoignait pour apaiser cette démence passagère qui m’habitait, il apparut décidé à s’en tenir à cette promesse comme si j’étais sa rédemption pour des fautes passées.


Devant autant d’innocence et ne pouvant faire autrement que de la pardonner, ils voulurent lui offrir leur appui. L’idée de la placer dans un couvent avait été mise de l’avant, mais avec la position défavorable de l’Église Catholique Romaine envers ceux que l’on soupçonnait d’être à la solde de Satan, ses résidentes pouvaient ne pas vouloir s’attirer l’attention des Inquisiteurs. En 1231, cette église avait fondé l’Inquisition pour appréhender les hérétiques ou non croyants. Puis, en 1320, le Pape Jean XXII avait élargi les pouvoirs octroyés aux Inquisiteurs de façon à pouvoir intenter des procès aux sorciers présumés. Dès lors, de supposés sorciers devenaient aussi dangereux, au regard de l’Église de Rome, que les hérétiques ou non croyants. Néanmoins, il y avait un point sur lequel tous les moines s’entendaient, elle ne devait pas terminer brûlée vive pour sa différence et par de soi-disant représentants de Dieu.

Se sentant étouffée de l’intérieur, après avoir appris les circonstances dans lesquelles le frère Mathieu était mort, la jeune femme comprit le rôle qu’elle joua involontairement et elle ne put terminer le repas qu’elle avait sous les yeux. Malgré la faim qui voulait la retenir attablée, elle pleura en quittant les lieux. Sans savoir où elle allait, les moines continuèrent de se concerter sur l’aide à lui apporter. Mais voyant son désarroi, le frère Étienne se détacha du groupe pour aller la rejoindre. Il n’avait pas voulu la laisser partir, vu son état de grande détresse, ni sans qu’elle ne termine son repas. Finalement, ce ne sera qu’un peu plus tard qu’il la trouva pendue, remplie de remord et de culpabilité, en bordure d’un des chemins menant au monastère. Tombant sur ses genoux, il la fixa un moment et il ne regarda plus que ses longs cheveux caressés par une légère brise venant du nord. Puis, il se releva pour la faire descendre de la branche vers laquelle une si grande détresse l’avait guidée. Il lui enleva la corde avec le nœud coulant qui s’était serré autour de son cou et il la ramena inerte au monastère. Afin de protéger son âme, il convainquit les autres moines que sa mort était imputable à la faim.

Ainsi, elle put avoir un enterrement religieux, ce qui n’aurait pas été permis si d’autres avaient su qu’elle avait fini par se suicider pour fuir l’agonie intérieure qu’elle vivait à chaque instant. Le jour de son enterrement, on n’entendit aucun oiseau chanter, alors Étienne le fit pour elle. N’ayant pas connu son véritable nom, pour faire oublier cette idée saugrenue qu’elle était une complice de Satan et pour dénoncer la plupart des habitants du duché qui étaient les véritables responsables de sa mort avec des mensonges venimeux embrouillant la raison, il demanda que l’on inscrive sur sa pierre tombale « Ci-gît - La Princesse du duché des âmes égarées - 1342 ». Même s’il ne reste plus aucune trace de cette épitaphe, les trouba-dours et les ménestrels continuèrent à perpétuer sa mémoire pendant des siècles; durant lesquels son histoire se transforma au point de devenir celle d’une princesse, ce qu’elle avait toujours rêvé d’être.

Par l’intermédiaire d’un des Familiers, Gabriel avait eu connaissance de cette histoire morbide. Elle lui avait été racontée pendant sa convalescence, alors que les moines avaient refusé de lui cautériser une entaille à la fois importante tout en demeurant béni-gne, à l’aide d’un tison ardent. Il se l’était causée au mollet, acci-dentellement, avec une faucille. Pour les moines, cette méthode était devenue barbare depuis qu’ils avaient redécouvert qu’il était possi-ble de coudre certaines plaies importantes. Proposer cette méthode aurait fait rire plus d’un médecin privé, c’est pourquoi ils n’essa-yèrent jamais de partager leurs recherches et leurs expériences à l’extérieur de leurs murs. Réalisant, quant à eux, les possibilités qu’offrait celle-ci, ils n’entendaient pas à rire et ils firent un premier essai sur un bœuf qui s’était lacéré une patte en labourant leur champ. Ce fut un succès convainquant pour chacun d’entre eux. Ce prodige n’avait pas été sans leur faire rappeler l’utilité qu’elle aurait pu avoir pour sauver Mathieu. Toutefois, on ne pouvait plus retourner en arrière et rien ne pouvait garantir avec certitude, qu’il en aurait bénéficié. Ainsi, Gabriel fut probablement le premier homme du moyen-âge à être soigné de cette façon.

Devant autant de stupéfaction pour les soins prodigieux qu’on venait de lui prodiguer et s’étant épargné les supplices de la cautérisation traditionnelle, Gabriel avait demandé qu’on lui expli-que l’origine de leur connaissance médicale révolutionnaire. Il n’avait pas été étonnant que ce soit un des Familiers qui lui réponde, car la plaie qu’avait occasionnée la perte de Mathieu ne s’était pas encore cicatrisée chez les moines. Avec la perte de sa petite sœur, Gabriel comprenait dans un certains sens ce qu’ils pouvaient ressentir et il ne chercha pas à en savoir davantage. D’ailleurs, il ne parvenait toujours pas à l’oublier. Elle demeurait ancrée dans ses pensées et lorsqu’on lui relatait de tristes histoires, son image revenait sans cesse le hanter, jusqu’à le faire se replier sur lui-même avant de retrouver un semblant de gaieté avec le temps.

Venant des moines, autant de savoir-faire médical pourrait paraî-tre invraisemblable. Pourtant les exemples de leur implication dans la science médicale abondent en ce sens. Notamment, c’est un moine qui a découvert et démontré la circulation sanguine tout comme ce fut aussi le cas pour les gènes. Cela avait été rendu possible grâce au temps libre dont ils pouvaient profiter. Nombreux furent les moines expérimentateurs qui firent d’importantes percées dans différents domaines. Malheureusement, les grandes découvertes pouvaient prendre beaucoup de temps à avoir leur utilité ou à être reconnues devant la gent scientifique qui se bornait à sa conviction archaïque et qui en riait, alors qu’elle ne faisait que se moquer de sa propre ignorance.

Malgré les quelques incidents fâcheux qu’avait connu le monas-tère, on pouvait dire que de façon générale on y vivait conforta-blement et on y ressortait toujours plus fort de ses expériences. Le succès de ce bien-être résidait principalement à travers la solidarité véhiculée parmi ses occupants. Qu’on y soit moine ou Familier, il n’y avait que leurs habits pour les démarquer véritablement. Même Gabriel, qui ne devint jamais moine, finissait par oublier qu’il y avait un statut de Familier tant les moines l’avaient intégré dans leur groupe en partageant leurs activités et leurs intérêts communs. Il remerciait Dieu pour chaque jour qu’il pouvait passer en leur compagnie. Pourtant, il n’avait pas délaissé Charles pour autant. Il demeurait son meilleur ami et lorsque l’occasion se présentait, il allait faire un tour chez lui où la porte était toujours grande ouverte. Il faut dire qu’à part Gabriel, Charles n’avait pas d’ami proche et qu’il n’avait pas de réelles occupations qui l’auraient empêché de l’accueillir avec plaisir. D’ailleurs, il pouvait arriver que ce soit Charles qui finisse une de ses promenades près du monastère, question de vérifier si Gabriel avait un moment de libre à passer avec lui.

Durant leurs rencontres, ils pouvaient passer la majeure partie de leur temps à s’asseoir dans les jardins du monastère ou celui de la résidence de Charles et ils engageaient de longues conversations qui pouvaient se terminer autour d’un généreux repas. Celles-ci tour-naient souvent autour d’un manque dans leur existence respective. Pourtant même si Charles n’était pas reconnu comme un duc d’une grande vertu, sa position était enviable et il demeurait bien entouré tout comme Gabriel qui était choyé parmi les moines. Alors que pouvait être ce vide, dont la quête semblait ne pas être assouvie?



Chapitre 3


Natalia





C’était celui d’une présence féminine à leur côté. Dans le cas de Charles, ce besoin avait un penchant très égoïste, mais il n’y faisait pas attention puisqu’il avait grandi dans un contexte où la femme n’avait pas de réel pouvoir et semblait n’être là que pour veiller au confort des hommes. Quant à Gabriel, il avait tout de même une mentalité plus moderne sur la position de la femme dans la vie de couple, familiale et au centre de la société. Ce qu’il souhaitait trouvez chez une copine de cœur, c’était de pouvoir partager leur vie et s’épanouir ensemble. Avoir une personne dont l’importance et la valeur qu’il lui accorderait serait réciproque. Un être cher qui passerait avant les autres et dont l’ombre ne ferait qu’une avec la sienne. Quelqu’un qui lui accorderait une confiance aveugle, oubliant tous les faux pas qu’il pourrait commettre et qui serait là pour veiller à son bonheur sans oublier d’en faire autant pour elle. Lorsqu’il signifiait son intérêt pour l’une d’elles, on pouvait l’entendre soupirer :


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