Thierry Rollet
Les faux amis
des écrits vains
Ce qu'un auteur doit savoir
pour éviter les pièges
Éditions Dédicaces
Les faux amis des écrits vains
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Thierry Rollet
Les faux amis
des écrits vains
Ce qu'un auteur doit savoir
pour éviter les pièges
I
QU’EST-CE QU’UN ÉCRIT VAIN ?
Définition liminaire
Au sein de la foule des gens qui ont, de temps en temps ou professionnellement, profité de l’invention de l’écriture, un grand nombre d’entre eux n’a jamais écrit que vainement. On peut, sans exagération, parler ici de majorité.
Non publiées ou impubliables, leurs productions écrites ne sont sorties du tiroir que pour y rentrer cornées et défraîchies, quand elles ne passaient pas tout simplement à la poubelle. J’entends : la poubelle universelle, que l’on nomme également l’oubli. En effet, je ne crains pas d’affirmer que jamais aucun Écrit Vain n’a été jeté aux ordures au sens propre et banal du terme. J’expliquerai plus loin la raison de cette étrange décision et le drame qu’engendre ce sort particulier. Que l’on sache seulement ici que ces travaux écrits n’ont pas trouvé preneur parmi les éditeurs parce leur vanité leur a sauté aux yeux – à ceux des vrais éditeurs, ceux qui défendent la culture contre les Écrits Vains.
Non publiés ou impubliables, ces travaux et leurs produc-teurs – car les uns et les autres peuvent être taxés d’Écrits Vains – persistent, pour les premiers, dans la médiocrité et, pour les seconds, à demeurer hors de leurs gonds, soit qu’ils se trouvent en cours de rédaction, soit qu’ils tentent d’exploiter leurs productions. Lors de chacune de ces activités, lesdits exploitants potentiels œuvrent toujours avec une maladresse évidente et un discernement inexistant. Cette catégorie très particulière d’auteurs ferme les yeux devant ses pages d’Écrits Vains et ne les rouvre que pour les voir scintiller. Jamais ils n’admettraient que ce scintillement n’est qu’un mirage qu’ils sont les seuls à découvrir.
C’est pourquoi ils cultivent, pour eux-mêmes et leurs tra-vaux, une foi aveugle, sourde mais jamais muette, bien qu’elle ne s’exprime que dans un seul sens : celui de la louange aussi outran-cière que personnalisée, qui se mue en indignation dès que l’on cherche, même courtoisement, à la contredire.
En résumé, on peut retenir les 5 points suivants :
l’Écrit Vain est une forme de vie complexe, en ce sens qu’elle se confond fréquemment avec son créateur ;
on peut dire alors que l’Écrit, c’est-à-dire le texte ou soi-disant tel, se confond avec le Vain, c’est-à-dire l’humain qui l’a pondu ;
ce dernier, semblable à une poule aux œufs d’or, ne cesse de s’éblouir volontairement en contemplant sa création. Pas question d’en dire du mal, encore moins d’y toucher pour le transformer : ce serait un véritable viol ;
l’Écrit Vain est unique et indivisible : ses deux composantes ne forment qu’un seul corps, du fait qu’un Vain ne peut produire qu’un Écrit qui lui ressemble trait pour trait ;
la production reste médiocre parce qu’elle est le fruit d’un être médiocre, pour lequel lutter contre son Écrit serait Vain.
Je connais bien cette race pour la voir souvent défiler. La liste n’est pas exhaustive...
Le drame du texte non publié
Un texte, c’est une vie avant d’être une œuvre. Il est compa-rable à un enfant qui vient de naître, du moins, peut-être, pour ceux d’entre nous auxquels les joies de la paternité humaine ont été refusées. Quoi qu’il en soit, la tendresse que l’on éprouve pour lui n’est jamais artificielle. L’expérience mérite d’être vécue.
Alors, que dire d’un texte non publié ? Vraisemblablement, ce que l’on pourrait dire d’un enfant né infirme : il reste cloîtré sans aucune possibilité de contacts humains, dont il a pourtant besoin en tant qu’instrument de communication par excellence. Il souffre même d’une infirmité qui lui est réservée, puisqu’il gît au fond d’un tiroir sans jamais se mêler au monde humain. Il subit également une claustration très particulière, puisqu’elle n’existe que pour lui.
C’est en cela, bien sûr, que le texte non publié n’est qu’un Écrit Vain. C’est la définition que tout le monde, même les profanes de l’écriture, lui donnera. Ces derniers, cependant, ne se douteront sans doute jamais du drame que subira l’auteur de ce texte : dès lors, il s’assimilera à un Écrit Vain lui-même, du fait qu’il n’est pas publié.
C’est, je pense, le seul cas d’innocence en la matière. Enten-dons par là que l’auteur n’est coupable d’aucun manquement, même vis-à-vis de son public. Pour s’en convaincre, il faut examiner au moins deux cas de figure :
1) l’auteur, Écrit Vain par excellence, n’ayant jamais été publié et croyant s’être montré prétentieux du fait d’avoir osé composer un ouvrage, n’ose présenter son texte à personne ;
2) l’auteur, Écrit Vain par coutume, ayant déjà quelque peu publié et estimant ainsi avoir pris de bonnes habitudes, s’afflige de ne pas voir tous ses textes tirés de l’oubli du tiroir.
Le premier cas, semble-t-il, a tendance à se raréfier car les excès d’humilité n’aveuglent plus guère nos contemporains. Ce cas existe toujours cependant et s’assimile tout simplement à une forme invalidante de timidité. C’est comme de plonger pour la première fois dans une piscine : il faut d’abord apprendre à nager, faute de quoi la paralysie froussarde survient aussitôt. Que l’Écrit Vain ainsi intimidé fasse comme le nageur débutant : qu’il se décide à apprendre à nager dans la piscine des professionnels de l’écriture. Il peut le faire seul mais faire appel à un agent littéraire*(1) n’est pas exclu. C’est même à conseiller vivement.
Le second cas, qui se définit comme un gonflage de tête ou de chevilles en continu, est plus fréquent. On pourra revenir plus loin, d’ailleurs, sur cette sélection éditoriale, peu compréhensible, il faut le dire, pour les auteurs :
« Pourquoi a-t-on accepté certains de mes textes pour en refuser d’autres ? se lamente l’auteur. Puisque j’ai déjà été publié, pourquoi ne m’a-t-on pas tout pris ? Pourquoi refuse-t-on certaines pièces de ma production ? Pourquoi me reste-t-il encore une petite montagne de papier qui reste condamnée à l’oubli du tiroir ? »
__________
(1) Les termes suivis d’un astérisque renvoient au glossaire en fin de volume.
Telles seront les paroles d’un débutant, pensez-vous ? Pas obligatoirement : tous les auteurs, mêmes confirmés par plusieurs publications, restent des débutants dans l’âme. Tenez : à l’heure où je tape ces lignes sur mon clavier, je viens de voir mon dernier bébé de papier, le petit chéri, le chouchou du moment, refusé pour la seconde fois. Et par qui ? Un éditeur nouvellement venu sur le marché du livre. Enfin, il est vrai que le fondateur de ce nouveau temple de la production imprimée est un vieux routier de l’édition... Mais enfin, il a dit non, prétextant que le coup de cœur* ne s’est pas produit. Il n’a pas aimé mon nouveau bout de chou – ou bout de papier –, ce sauvage, ce sans-cœur, ce marchand de prose imprimée(2) !
Pourtant, j’ai déjà été publié 13 fois, bientôt 14 et j’ai tenu à le lui faire savoir en lui adressant ma biobibliographie en même temps que le compuscrit*. La réponse a tout de même été négative. C’est cependant plus frustrant qu’illogique : nous sommes tous des débu-tants, nous autres auteurs, même ceux d’entre nous – plutôt rares – qui ne sont pas des Écrits Vains. Nous avons tous beaucoup de peine à admettre que notre production entière ne se retrouve pas imprimée, référencée, cotée, indexée, répertoriée de toutes les manières possibles et imaginables. Alors, notre tête et nos chevilles enflées commencent à nous faire mal et nous pleurons, pour ne sécher nos larmes qu’en regardant vivre et, si possible, grandir nos précédents enfants de papier... !
En vérité, tout ça, c’est normal. De « grands » auteurs sur-publiés se plaignent constamment d’avoir des montagnes d’Écrits Vains chez eux. Seule solution : faire comme eux et en prendre notre parti. Assez gaspillé de larmes ! Comme toutes les dépenses, elles sont trop chères. Notre époque a déjà appris à ne pas économiser seulement les bouts de chandelle : instruisons-nous donc à son école.
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(2) Traduction littérale de pensées du moment, irréfléchies comme toutes celles de cette espèce, bien entendu.
Le drame du texte impubliable
Pourtant, il faut bien oser l’avouer : aux flancs de la monta-gne de papiers non publiés, s’accrochent toujours un grand nombre d’impubliables.
Qu’est-ce que c’est, un texte impubliable ? Beaucoup d’entre vous seront tentés de répondre que cette triste catégorie comprend tous les textes non publiés. Fatale erreur, due à la hâte de définir, de cataloguer qui n’est, bien souvent, qu’une des pires formes de l’ignorance. Un texte non publié n’est pas forcément un texte impubliable, pas plus qu’un cheval non ferré n’est un tocard ou une carne, ou un chien non tatoué un corniaud.
Encore une fois, c’est une catégorie particulière d’Écrit Vain, en tant que texte seulement. Nous verrons dans le chapitre suivant ce que cela donne en tant qu’auteur.
Tout agent littéraire digne de ce nom a vu arriver sur son bureau ce genre de texte, et plutôt cent fois qu’une. Impossible d’en décrire tous les aspects, vu leur nombre pour le moins effarant. Tout juste l’agent littéraire pourrait-il citer les vices qui reviennent le plus souvent, avec quelques exemples concrets à la clé.
Voici donc d’abord les tares aussi fréquentes qu’avérées. Je les cite par ordre croissant :
maladresses dans l’écriture (orthographe défectueuse, faiblesses, voire incompétence stylistique générale) ;
emphase permanente ou « style pompier » ;
descriptions trop brèves ou trop compactes ;
dialogues trop longs, générant de nombreux temps morts ;
persistance du remplissage, des passages hors sujet ;
clichés, lieux communs, banalités tenant lieu de descriptions ou même d’éléments d’intrigue.
Un texte aussi mal fichu – appelons-le par son nom – consti-tue un drame à lui seul. Nombreux sont ces textes à se promener chez les éditeurs, ce qui les incite de plus en plus à lire les tapus-crits* en diagonale. Cependant, cet encombrement persistant dans leurs rayons engendre l’agacement et la lenteur des comités de lecture. C’est en cela que de tels Écrits Vains nuisent profondément aux autres textes, plus élaborés, mieux maîtrisés et donc publiables quant à eux.
Un drame n’arrive jamais seul car il en génère d’autres. Leurs causes sont multiples et leurs troubles fréquents. Il convient cependant de bien connaître, pour mieux juger cette catégorie d’Écrits Vains, les fauteurs de ces troubles.
Le drame de l’auteur non publié
Le croirait-on ? Il existe des fauteurs de troubles raisonna-bles. Entendons par là : des textes et des auteurs demeurant le plus souvent des Écrits Vains mais qui ont le mérite de n’emmerder personne : ni les éditeurs ni les imprimeurs ni leurs proches ni, par contrecoup, eux-mêmes.
Ces Écrits Vains-là ne désespèrent presque jamais – bien que personne ne soit parfait et surtout pas ceux-là. Ils ne se transforment pas en veaux pleurnichards lorsque leurs tapuscrits* ou compus-crits* leur reviennent sans lauriers ni contrat ni chèque d’à-valoir*. Ils ne tressent pas de couronnes mortuaires symboliques à leur matériel d’écrivain. L’un ne lacère pas l’autre avec une rage décu-plée par la rancœur et la déception. L’un ne se présente pas chez tel ou tel éditeur avec un pistolet mitrailleur pour défendre ou venger l’honneur de l’autre, tout en hurlant : « Publiez-moi ou je fais un massacre ! »
Non. Ces Écrits Vains-là poursuivent une œuvre constructive qui ne s’achève pour ainsi dire jamais. Les uns – les textes – conti-nuent d’enchanter l’autre, même quand ils n’ont pas su se vendre auprès des éditeurs. L’autre – l’auteur – prend plaisir à les relire, voire à les peaufiner : on ne sait jamais, un jour, peut-être, à force de se voir ainsi chiadés... Il profite des leçons qu’ils lui donnent – car écrire un nouvel ouvrage est toujours riche d’enseignements – pour leur offrir des petits frères. Et puis, un jour, heureuse décision, il décide de les honorer et de se faire plaisir en les conduisant chez un imprimeur, magicien qui a le pouvoir de transformer les Écrits Vains en auteurs et en ouvrages imprimés.
Un rêve réalisé...
« Ouais ! diront beaucoup. Trêve de blabla. Il nous parle d’un drame et il finit sur un rêve. Il se fout de nous ou quoi ? »
Pas du tout. Même quand je rêve, je suis très sérieux. Ceux d’entre vous qui s’impatientent aussi grossièrement sont des gens qui ne rêvent pas – alors, pourquoi écrivent-ils ? – ou trop peu. Bien sûr, les auteurs non publiés vivent un drame, je n’en disconviens pas. Mais ils lui font face. Même si rien n’est plus affligeant que d’être un Écrit Vain parce qu’on n’est pas publié, cette affliction reste, malgré tout, constructive. Textes et auteurs se soutiennent mutuelle-ment car un véritable auteur aime son texte et un véritable texte sait se faire aimer de son auteur. Aucun des deux ne détruit ni ne dévalorise l’autre, bien au contraire. La communication est loupée mais les vases communicants demeurent. Bref, on peut soutenir ce paradoxe : le drame de non-publication reste un statut constructif, tout simplement parce qu’un ouvrage d’art ne peut cesser de plaire à son inventeur sous prétexte qu’un tel ou un tel ne l’a pas apprécié. Le véritable artiste reste heureux et fier de son œuvre, même si les autres ne l’aiment pas.
Bref, placer la publication avant tout et pour tout, c’est l’une des plus grosses bourdes que l’on puisse commettre. Van Gogh n’a jamais vendu un seul tableau de son vivant, cela ne l’a jamais empêché de peindre. Plus modestement, me revient en mémoire la réponse d’une dame qui s’était prise pour une auteure, comme disent nos cousins québécois et qui, apprenant que sa nouvelle ne valait pas grand-chose, m’a dit :
« Tant pis, il me plaît, à moi, ce texte. Puisque que personne n’en veut, je le garde. Il me donnera de bons souvenirs et amusera mes petits-enfants. »
Je lui réponds :
« Bravo, Madame ! Voilà une attitude digne et constructive face au drame précité. »
Si cette dame et son texte restent des Écrits Vains, leur vanité ne sera ni désagréable ni même complète.
Autre sujet de méditation…
Le drame de l’auteur impubliable
J’affirmais plus haut que jamais aucun Écrit Vain n’a été jeté aux ordures au sens propre et banal du terme. Ce sort particulier s’explique surtout par le fait que certains Écrits Vains (auteurs) refu-seront toujours d’admettre que leurs textes ne sont précisément que des Écrits Vains, du fait que leurs qualités littéraires et même leurs qualités tout court brillent par leur absence.
Entre alors en scène la redoutable confrérie des Nombrilistes, terme imagé qui trouve sa justification dans l’attitude des auteurs en question : ils ne voient que leur nombril, exacerbant ainsi leur moi et faisant preuve ipso facto d’une incommensurable mégalomanie – le terme n’est pas trop fort – et, partant, d’une naïveté inimaginable, du moins pour des adultes sains d’esprits.
Dressons le portrait robot de l’Écrit Vain nombriliste. C’est tout d’abord un fat, persuadé d’être génial du fait qu’il a réussi à pondre laborieusement un texte plus que quelconque. C’est précisé-ment là que commence à germer en lui l’infection de la naïveté. Le film Uranus en présente une allégorie dans l’attitude du personnage joué par Depardieu, persuadé d’être poète parce qu’il a réussi à construire un alexandrin. Ledit personnage n’est pas aussi caricatural que l’on pourrait le croire : j’ai eu le vif déplaisir de rencontrer un certain nombre de ces créatures plus que stupides, donc souvent méchantes. Ne pas respecter leur conviction d’être passées du stade d’Écrit Vain à celui d’écrivain, ne pas porter aux nues leurs élucu-brations écrites et, au contraire, dénoncer leurs infirmités notoires, c’est s’exposer à des représailles qui vont des insultes aux menaces.
Certes, les moins idiots se contentent de bouder, sans pour autant corriger leurs Écrits Vains (tapuscrits) d’un iota ni les mettre à leur vraie place : la poubelle. Les autres, tout en copiant cette détermi-nation à ne pas détruire l’œuvre de leur vie (!), vouent tous les professionnels de l’édition aux gémonies et les agonissent d’injures, déversant sur eux des niaiseries sales, comparables à celles qui figurent dans leurs textes. Bref, non contents d’en avoir abreuvé l’éditeur ou l’agent littéraire, ils leur en servent une suite plus abondante encore : l’overdose n’est pas loin !
Fort heureusement, cette cohorte infernale est relativement peu nombreuse, sans quoi les joies des métiers de l’édition devien-draient illusoires !
Quelques exemples, pour rire jaune :
Lettre d’une poétesse ratée
à un comité de lecture :
« Messieurs,
Je suis déçue, déçue, à un point que vous n’imaginez même pas ! Mon message n’a pas été du tout compris. Et mon recueil n’est même pas à acheter, merci !
Vous êtes des chiens savants, des chats-huants !
Veuillez agréer, Messieurs, l’expression de ma considération distinguée. »
Bref, un vrai poème, avec une conclusion fort surprenante !
Lettre d’une pseudo-romancière
à un comité de lecture :
« Messieurs,
Je m’indigne du jugement porté sur mon roman. Il est ridi-cule, dites-vous ? Cette affirmation prouve que vous n’avez pas su le lire. C’est donc votre jugement qui est ridicule ! Vous allez jusqu’à croire que le français n’est pas ma langue maternelle, en vous étonnant du nombre de fautes que vous avez, paraît-il, trouvées dans mon texte ? Alors, qu’attendent mes employeurs pour me licencier ? J’ai tout relu sans trouver la moindre faute : encore une preuve de votre incompétence ! De plus, là où j’utilise un style personnel, vous parlez d’incorrections de style dans les phrases et expressions suivantes (liste jointe). Alors, sachez qu’elles figurent déjà dans des romans publiés ! (...) »
Arrêtons-là le massacre, pour noter avant tout l’orgueil démesuré de la donzelle, qui n’a trouvé aucune faute dans son texte et se satisfait de ce constat pour dénier toute qualité littéraire à ceux qui ont tout de même eu la patience de la lire ! En outre, sa liste de phrases plagiées veut convaincre de la qualité de son style, qu’elle prétend « personnel ». On croit rêver, pas vrai ?
Franchement, l’étalage de la bêtise humaine, surtout dans un tel domaine, est si lourd que l’étal en est menacé d’effondrement. Arrêtons tout et passons à la suite : nous avons vu ci-dessus les Écrits Vains et, de ce fait, cité leurs Vrais Amis, ceux qui s’efforcent de les remettre dans le droit chemin. C’était une illustration nécessaire pour bien comprendre ce que sont les Faux.
II
QUI SONT LES FAUX AMIS ?
Définition liminaire
Tous, toutes, nous avons connu, pratiquement dans chacune des circonstances de notre vie sociale, des êtres souriants et même affables qui nous ont toujours traités selon une logique tribale ou circonstancielle. On ne critique pas la famille, sous peine de provo-quer des failles multiples et concomitantes. On ne froisse pas les alliés, les collègues, les camarades, les condisciples car on peut avoir grand besoin d’eux. Bref, on maintient les bonnes manières et les faux-semblants. Tant mieux si l’édifice des bonnes relations ne repose que sur ces pieds fangeux et gluants : la vie en société se nourrit constamment des outrages faits à la vérité. Gageons que, dans le cas contraire, elle s’en porterait mieux puisqu’elle reconnaî-trait d’avance que la pureté n’existe pas. L’avenir des relations humaines réside vraisemblablement entre la demeure d’Alceste et celle de Philinte.
L’aventure de l’Écrit Vain, qu’il soit auteur ou texte, n’est pas exempte de ce genre d’avatar. Bien au contraire, celui-ci fait partie de ses conséquences les plus marquantes. Un tel a écrit, donc il sort de l’ordinaire. Et sortir de l’ordinaire au sein de sa tribu ou de son cercle d’intimes déclenche les cris d’admiration, les louanges réitérées, les tournées de petit lait et les bains de pieds symboliques. C’est inévitable. L’objet de ces multiples attentions se voit alors remettre les clés du Royaume des Encensés. À lui d’avoir l’intelli-gence de ne pas s’en servir.
Contrairement à ce que l’on peut imaginer, cette situation n’offre pas grand-chose de comparable avec celle des flatteurs qui vivent aux dépens de celui qui les écoute. On ne flatte pas en famille ni parmi les amis : on est poli, voire gentil. La flatterie n’est qu’un mensonge et, comme tous ceux-là, elle glisse et finit par tomber du fait qu’elle ne peut s’accrocher à rien. Au contraire, l’encensement demeure, s’agrippe, s’infiltre, réalisant finalement entre lui et l’encensé une véritable osmose, qui agira sur l’encensé comme le plus virulent des poisons.
C’est alors qu’il se sentira invulnérable, l’Écrit Vain, puis-qu’il sera drogué jusqu’à l’overdose, au point de tuer en lui ce qui réunit les qualités des personnes normalement constituées. Quant aux Faux Amis, ils deviennent alors des Sisyphe qui, après avoir poussé tous ensemble le rocher de l’Écrit Vain jusqu’en haut de sa montagne de vanité, s’amusent à le voir osciller sur sa base, puis rouler jusqu’en bas tout en s’abîmant les angles dans le désarroi de sa chute.
Il faut néanmoins savoir en distinguer les diverses catégories.
Les Faux Amis proches
J’essaie de me placer ici dans la peau de l’Écrit Vain qui considère que, quoi qu’il arrive, quoi qu’il ait pondu, il trouvera ses meilleurs juges au sein du cercle élastique de sa famille et de ses relations les plus intimes :
TOTO : « Papa et Maman ne se sentent plus de joie : ils ont un fils écrivain ! Un fils qui est venu à bout d’au moins 30 pages de signes noirs sur des surfaces blanches ou recyclées. Qu’importe si ces signes composent un texte qui l’est lui aussi – recyclé : en effet, écrire, c’est avant tout imiter les grands, les beaux, les illustris-simes, bref, ceux qui ont réussi et au profit desquels éditeurs et médias ne cessent de guillocher les ponts d’or qu’ils leur ont déjà construits. J’ai écrit dans leur style, je leur ai même emprunté leurs meilleures idées. Ce n’est pas du plagiat, c’est de la lucidité : il faut continuer à produire ce qui est dans le vent, ce qui a fait ses preuves. Et maintenant, je suis un nouveau petit génie. Plus qu’à trouver un éditeur : une simple formalité... »
ZINZIN : « Évidemment, Toto, il est plutôt sympa et même marrant mais il n’a rien compris, le pauvre ! Et son malheureux petit torchonnet de 30 feuillets ne vaut pas grand-chose. Moi, j’ai pondu un vrai roman de 500 pages, pas comme lui avec ses 30 petits poèmes cuculs qui se veulent baudelairiens, verlainiens, rimbal-diens, lamartiniens et hugoliens tout à la fois. Rien à foutre de tous ces grands auteurs adjectivés, ceux que tout le monde doit lire et même imiter, paraît-il, parce qu’ils sont réputés géniaux ! Moi, je ne les lis jamais et c’est pour ça que mon roman à moi, il ne doit rien à personne. C’est mon bouquin à moi que j’ai. Bien sûr, j’ai fait presque la même chose que Toto : lui, il achevait chaque vers en arrivant au bout de la ligne, pour commencer le vers suivant juste en dessous. Moi, j’ai aligné des péripéties directement inspirées de mon enfance et des souvenirs de vacances en famille. Ça va leur plaire, à papa et à maman, sans parler des oncles, tantes et cousins ! Et puis, notre famille est si connue que tous les voisins vont s’arracher le bouquin. J’ai tout mis en vrac, comme ça : rien ne vaut la tripe. J’ai même rajouté Mimi, le hamster que j’ai élevé quand j’étais gamin et je lui ai donné le don de la parole, comme Milou dans les tout premiers albums de Tintin. Zinzin, mon petit pote, t’es un vrai génie ! Reste à devenir un pro, donc à te faire éditer mais les éditeurs raffoleront de ta prose, tu vas voir ! »
Je vous pose la question : c’est le premier que vous trouvez le plus risible ? Le second ? Tous les deux ?
Vous avez choisi la dernière réponse, bien sûr. Comme ça, au moins, vous êtes sûr(e) de ne pas vous tromper. Ou bien, j’accepte de vous faire confiance : après tout, ce petit livre peut tomber sous les yeux d’un véritable auteur, qui a du talent et à qui on ne bourre pas facilement le mou – quoique personne ne soit parfait, j’en sais quelque chose.
Bien sûr qu’ils sont grotesques tous les deux, Toto et Zinzin ! À tel point qu’on les prendrait pour des caricatures. Je vous certifie cependant qu’il s’agit de personnes bien réelles, que j’ai rencontrées et qui m’ont tenu les discours que vous venez de lire. Certes, j’ai quelque peu condensé ces discours, de façon à reproduire les paroles de plusieurs personnes à la fois, du fait qu’elles se ressemblaient par leur appartenance aux plus naïfs des Écrits Vains – mais ils avaient au moins cette excuse.