Excerpt for Comme le vent (Como el viento) by JP Touzeau, available in its entirety at Smashwords

Como el viento

(Comme le vent)

Jean-Philippe Touzeau




Smashwords Edition © Copyright 2011 by J.P. Touzeau


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Table of Contents


Introductions, I, II, III, IV, V, VI, VII




Introduction



Je suis le conquérant de ma vie.

Oui, cette vie qui nous fuit entre les doigts, plus rapidement que le vent, sans que l’on s’en rende compte. Pour la conquérir, j’ai fait mon parcours initiatique.

Certains s'élancent sur les chemins de Compostelle. Moi, pèlerin de la vie, je suis parti en sens inverse. Littéralement.

Il y a longtemps, je travaillais. Tous les jours. Sans arrêt. Quand je rentrais chez moi, une femme et deux filles m’attendaient. Je travaillais encore. Après, quand j’en avais encore la force, je reprenais quelques dossiers en regardant la télé. Et je m’endormais. La tête dans les papiers. La tête sur l’accoudoir du sofa. La tête ailleurs.

Les années ont passé. Le temps s’est échappé.

Et puis un jour, j’ai dit non. Je me suis rebellé.

J’ai appelé le bureau pour leur dire que j’étais malade et que le docteur m’avait arrêté pour une semaine. J’ai dit à ma femme que je partais en voyage pour le boulot. Elle a haussé les épaules. J’ai même cru voir dans son regard du soulagement. J’ai embrassé mes filles qui m’ont demandé où j’allais exactement.

J’ai répondu : loin.

Leur regard résigné m’a fait mal au cœur. Un enfant dont les yeux ne brillent pas en pensant aux jours à venir, n’est déjà plus un enfant. Il est comme un petit robot. Un mécanisme presque sans vie. Comme moi.

J’ai fermé la porte d’entrée avec soulagement.

J’ai claqué la portière de la voiture avec un plaisir égoïste. Moi. Juste moi, avec moi.

C’est bon.

On dit que sur la route, les pèlerins de Saint-Jacques ont des visions et reviennent changés.

En fait, des Compostelle, il y en a partout, pour peu qu’on veuille bien se donner la peine d’ouvrir ses “vrais” yeux et de voir le chemin.




-I-



En sortant de Bayonne, j’hésite un peu. Sur la gauche je peux aller vers Dax. En allant tout droit, je peux rouler jusqu’à Pau pour tout oublier dans le confort du Parc Beaumont, un hôtel de luxe que je connais assez bien. Ou alors, je peux prendre à droite, vers les Pyrénées et la frontière espagnole.

Je veux de la paix. De la vrai. Donc je prends à droite car je sais que par là, j’ai peu de chance de tomber sur quelqu’un que je connaisse et que dans cette direction, il n’y a que des petits villages isolés.

J’aurai dû prendre mon anorak, car il risque de faire frais ce soir. Mais non, on ne part pas en voyage d’affaires avec un anorak.

Je commence à sourire. J’avale la route. Plus personne pour me déranger. Je suis seul avec moi. Moi, moi, moi !

Je monte le son de la radio et je me mets à fredonner le dernier tube qui joue. Chanteur nul, voix nulle, guitare nulle mais ce n’est pas grave, je me sens revivre. Je monte encore la musique qui fait vibrer le pare-brise et j’écoute le solo de guitare. Pas doué le garçon. Avec ma Fender, je faisais bien mieux que ça.

Tiens, ça fait combien de temps que je n’ai pas gratté ? J’aurai dû la prendre ma guitare !

Mais non, encore une fois, on ne part pas en voyage d’affaires avec une mallette dans une main et une housse de guitare dans l’autre.

Les kilomètres défilent, la route monte un peu et joue à cache-cache avec les collines. Je n’ai pas de plan. Je vais vers l’Espagne ou pas ?

En arrivant à Cambo-Les-Bains, j’hésite un peu et puis, d’un coup de volant intuitif, je prends à droite.

Tout est calme. La nature est belle, verte, vallonnée avec les sommets blancs des Pyrénées au loin. Ça fait combien de temps que je ne suis pas venu par ici ?

Pourquoi ?

Je passe un autre village. Espelette. Les champs sont bien cultivés, bien propres. Ma fenêtre est ouverte et j’aspire l’air à fond. J’ai l’impression de ne pas avoir respiré comme ça depuis des années.

En fait, il y a tellement longtemps que je n’ai pas respiré du tout.

Je passe encore d’autres villages. St-Pée-sur-Nivelle, Amotz, Cherchebruit. Cherchebruit ? Quel drôle de nom pour un lieu si calme. J’en éclate de rire.

Ça fait deux fois en moins d’une heure que je ris comme ça. Ma femme ne me reconnaîtrait pas. Une pointe de remords cherche à m’envahir mais je la balaie rapidement, comme de la poussière que l’on cache très vite sous le tapis.

Sans trop réfléchir à mon orientation, je continue. Je me dis que je vais suivre cette route jusqu’à la frontière et que je redescendrai ensuite pour chercher une petite chambre d’hôte pour la nuit.

Je sifflote. J’ai laissé Bayonne et ma vie de chien battu derrière moi. Des pensées coupables cherchent encore à se cramponner à mon esprit. Pas maintenant. Je veux encore profiter de ce petit bout de temps, de ce petit bout de route qui serpente entre les grandes collines émeraudes de ma liberté.

Alors que je pénètre dans un petit bois, je fronce un peu les sourcils.

Déjà arrivé ? Je m’attendais à devoir grimper bien plus haut. Mais non, la frontière est là, juste devant moi sur cette départementale déserte baignée par un soleil printanier.

Frontière est d’ailleurs un bien grand mot.

Il y a juste une pancarte rouge pour indiquer “Navarra” en espagnol et “Nafarroa” en basque. Sur la gauche, une clairière va me permettre de faire ce demi-tour. En m’y engageant, je remarque que sur un des côtés, près de la petite route, il y a une sorte de longue table. En fait, c’est une grande dalle de pierre, épaisse, à laquelle est attablé un homme, assis sur ce qui paraît être un tronc d’arbre couché, épais et moussu.

Il me regarde pendant que je fais mon demi-tour le plus rapidement possible.

Il me salue de la main.

Je lui réponds d’un hochement de tête. Il me fait signe de le rejoindre.

J’hésite un peu. Quelque chose me retient. Je n’ai... Je n’ai pas le temps, moi. Pas le temps ?

J’ai envie de me frapper la tête sur le volant. Suis-je donc si bien programmé, si bien dressé par mon train-train ? Je dois ainsi me forcer à me rappeler que je n’ai pas de rendez-vous, que je ne suis pas pressé, que j’ai tout mon temps, que je suis libre comme l’air pur de cette vallée.

J’ai même du mal à me croire. J’aurais presque envie de le vérifier dans mon agenda.

Je stoppe le moteur. Et là, le silence me prend complètement. Intense, apaisant, enivrant. Pas un bruit, juste quelques oiseaux qui chantent et un léger vent dans les arbres. Je sors lentement de la voiture et, tout en douceur, je ferme la portière, comme pour ne pas déranger.

L’inconnu, entièrement vêtu de noir, me fait signe de m’asseoir en face de lui. Il a le crâne rasé et un bouc tout blanc qui trahit son âge. Son regard est direct et son sourire, authentique.

“En promenade ?” me demande-t-il dans un français accentué.

“Oui, en quelque sorte et vous ?”

“Moi aussi,” me répond-il en pointant sur sa gauche. “Je suis allé avec le petit train à crémaillère jusqu’au col de la Rhune, son terminal. Et puis, j’ai marché jusqu’ici où je fais une petite pause,” dit-il en avalant un bout de son sandwich. “Vous en voulez ? J’en ai acheté plusieurs.”

J’ai faim et le fait de le voir mordre dans le pain croustillant aiguise encore plus mon appétit. Moi qui n’ai d’habitude pas faim à cette heure-ci.

“D’accord mais je vous paie pour le sandwich.”

Il me regarde, presque choqué puis part dans un grand éclat de rire qui fait vibrer la clairière. Un véritable rugissement. Il secoue la tête.

“Goûtez-moi celui-ci au chorizo. Un délice ! Je l’ai acheté ce matin à la Rhune.”

Il pousse le sandwich devant moi, sort un gobelet identique au sien de son sac à dos et me sert un peu de vin rouge. J’ai à peine le temps de déballer le casse-croûte que déjà il lève son verre.

“Santé ?” me dit-il avec son accent qui ne me paraît pas espagnol. “A la vôtre,” je lui réponds, esquissant un sourire avant de trinquer.

Pendant quelques instants, nous mangeons en silence. Le sandwich est délicieux, le chorizo encore tiède et piquant. Je bois une gorgée de vin. Je savoure de toute mon âme cet instant, perdu au milieu de nulle part, avec cet inconnu.

Il me voit sourire.

“La vie est belle ?”

“J’aimerais bien,” je lui dis, mon visage redevenant sérieux. “Oui mais là, maintenant, on est bien, non ?”

“C’est vrai, c’est bon. Mais, ce qu’il y a avant et après l’est moins.” Il hausse les sourcils. Il a une petite lueur dans les yeux.

“Le passé est passé et le futur n’est pas encore là,” conclut-il avant de mordre à nouveau dans son casse-croûte. “Et si je vous disais que je suis en fuite,” je lui dis brusquement, regrettant immédiatement mon aveu.

Mais non, ça le fait juste partir à nouveau d’un grand rire contagieux.

“Aha,” me dit-il d’un ton mi-sérieux, mi-facétieux, ”vous êtes un dangereux criminel échappé de prison, vous !” Je ne peux m’empêcher de sourire.

“En quelque sorte. Ma prison, c’est ma vie actuelle.” “Et pourquoi ? Vous n’aimez pas votre travail ?”

“Si, ça va, mais j’en ai trop. Ma femme le ressent. Mes filles ne me voient plus. Je cours, je cours et j’étouffe.” Il m’écoute en buvant un peu de vin. Il hausse un sourcil.

“Pourtant, aujourd’hui… vous êtes ici… tranquille. Vous prenez un peu de temps pour vous ?”

“Je vous l’ai dit, je suis en fuite. J’ai menti à ma boite. J’ai menti à ma famille et je suis parti. Comme un voleur.” Il repose son verre. Il a l’air choqué.

“Je suis désolé,” je lui réponds. “Je vous ennuie avec mes histoires minables qui ne vous regardent pas.” Il secoue la tête.

“Non, non, je suis simplement étonné que vous n’ayez pas fuit avant. Moi je n’aurais pas pu tenir, sinon je serais tombé dans l’alcool ou les drogues.”

Son regard se fixe au-dessus de mon épaule, perdu dans le lointain. C’est comme si des souvenirs lui revenaient. J’essaie de ramener son attention en continuant.

“Si seulement j’avais un peu de temps de libre, juste pour moi. Je pourrais me relaxer, recharger mes batteries, faire un peu de guitare. Et puis, après, je serais plus disponible pour jouer avec mes filles et parler avec ma femme. Mais non. Ça fait des années que ça dure. Je n’en vois pas le bout, alors, ce matin j’ai craqué.”

Il caresse son bouc.

“Vous êtes vraiment courageux d’avoir tenu si longtemps, mais vous allez sans doute droit au mur si vous continuez comme ça. Enfin, peut-être que vous pourriez encore vous accrocher à ce rythme mais vous ne seriez plus qu’une ombre sans vie, obscurcissant le reste de votre famille.”

Je continue à manger mon sandwich. Il a moins de saveur.

“Ceci dit,” reprend-il avec un petit sourire, “vous avez fait un premier pas dans la bonne direction aujourd’hui.” Je hausse les épaules.

“Si seulement j’avais plus de temps…” Il écarte les bras.

“Vous l’avez, ici. Maintenant.”

Je penche la tête sur le côté en faisant la moue, pour lui faire comprendre que c’est plus compliqué que ça. Il insiste.

“Vous savez ce que disait Saint Augustin ?” Il inspire un grand coup : “Qu’est-ce que le temps ? Si personne ne me le demande, je sais ce que c’est; mais si je veux l’expliquer à quelqu’un, je ne sais plus !”

Je repose mon gobelet vide et je fronce les sourcils. Il se penche un peu en avant.

“Ce que j’en déduis,” dit-il avec un petit sourire, “c’est que le temps pris pour soi est le plus pur, le plus fluide, le plus important qui soit. Il ne doit jamais être sacrifié aux autres. Sinon, vous vous perdez et vous perdez ceux qui vous entourent.”

Je hoche la tête.

“Croyez-moi, si vous voulez plus de liberté, plus de temps, si vraiment vous désirez ça, vous pouvez changer votre situation. Vous n’êtes pas un prisonnier en fuite, comme vous le disiez tout à l’heure. Vous êtes libre. Vous avez le temps. Si vous le voulez.”

“Vous pensez ?”

“Regardez, vous êtes ici aujourd’hui.”

“Oui mais ce n’est pas vraiment ça que je veux.” Il secoue la tête.

“C’est un début. Vous aviez vraiment besoin d’un bol d’air et vous le prenez maintenant. Cela va vous permettre d’y voir plus clair et votre créativité naturelle va rebondir. Vous allez trouver des solutions qui vous conviennent à vous et à votre famille.”

“Vous croyez vraiment ?” “J’en suis certain.”

Je souris. Il part de son rire de stentor et nous finissons tranquillement nos sandwiches. “Vous faites quoi après ?” me demande-t-il, en me resservant un peu de vin.

“Je ne sais pas.”

“Vous devriez faire le chemin que je viens de parcourir. Une petite marche, ça vous détendrait et puis c’est une très jolie randonnée.”

“Mais je ne connais pas l’itinéraire.”

Il éclate de son rire qui résonne à nouveau dans la clairière.

“C’est facile ! Le chemin longe la frontière qui est délimitée par de grosses bornes en pierre. Tenez, comme celle-là,” dit-il en pointant du doigt quelque chose à côté de mon bras.

Ce que j’avais pris pour un gros accoudoir de pierre est en fait une de ces bornes. Je l’examine et je vois qu’elle porte un numéro gravé. Le 36.


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