Françoise Chesnay
La Visiteuse
éditions Dédicaces
La Visiteuse
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Françoise Chesnay
La Visiteuse
à Jean,
à mes enfants,
à ceux que j'aime,
leurs sourires et leurs voix habitent mes mots.
Chapitre un
Le parfum des asclépiades lui parvenait par la fenêtre grande ouverte. Personne ne les avait pourtant jamais plantées. Ces fleurs poussaient au hasard un peu partout, mais leur odeur sucrée lui rappelait les jacarandas de son enfance et l’avenue de l’Indépendance. Ce souvenir précis surgissait toujours sans qu’elle y prît part. Réminiscence qui effaçait quarante ans de vie et l’emmenait là-bas, comme un roman dont on relit les premiers chapitres.
Elle soupira. Elle tournait distraitement les pages du journal local, mais n’y trouvait rien d’intéressant. Rien qui la concernât. Consciente de sa naïveté, elle sourit. Vraiment, qui s’intéressait encore à un voleur de bicyclette ? En ville, il en disparaissait chaque jour des dizaines et personne ne donnait suite. Alors, qui allait s’intéresser à une vieille bécane, volée à une presque vieille dame, malgache de surcroît, dans son petit village perdu de Saint-Pothin?
N’empêche, c’était un bon bicycle. Maintenant, pour aller au village, il lui faudrait toujours prendre l’auto. C’est ce qu’elle faisait l’hiver, il fallait bien, mais l’été, rien ne valait le vélo.
La porte s’ouvrit sur Pierrette.
Dis donc, je ne t’ai pas entendue !
J’ai pourtant cogné, mais tu ne répondais pas.
Pierrette se laissa choir sur le sofa ou elle poussa le chat.
Salut toi !
Elle s’était penchée pour caresser sa majesté la Reine Ranavalona. C’était le nom que Betty avait donné à sa chatte pour honorer l’histoire nationale malgache. En fait, elle avait surtout réussi à semer la confusion chez ses amis québécois qui n’arrivaient jamais à prononcer le nom correctement, comme n’importe quel nom malgache, d’ailleurs, ce qui était une constante source d’amusement.
Sa Majesté, se frotta vigoureusement aux jambes de Pierrette comme pour la remercier de sa visite. Son Altesse adorait la compagnie.
Tu veux boire quelque chose ?
Non, non, je ne resterai pas longtemps. J’étais juste venue te dire…tu sais, tu n’es pas la seule …
La seule ? Qu’est ce que tu entends par là ?
Tout en parlant, elles s’étaient dirigées vers l’arrière de la maison où se trouvait une petite véranda, la seule pièce qui donnât réellement sur le lac. C’était là qu’en été Betty recevait ses visiteurs. Elle y avait glissé un vieux sofa jaune et un fauteuil en velours marron, si doux ! si confortable! Le préféré de tous. Quand arrivait l’hiver, elle rapatriait les meubles dans la chambre d’amis, invasion dont Régis se plaignait à chaque visite.
Elle choisit tout naturellement son fauteuil et s’y laissa choir avec mollesse. En face d’elle, Pierrette s’était calée confortablement. Elle la contemplait avec tendresse. Elle adorait Pierrette avec ses jeans quatre-saisons et ses espadrilles un peu avachies. Un air d’éternelle étudiante que rien n’avait jamais altéré, ni le temps, ni les sempiternelles vacheries que la vie réserve à tout un chacun. Pierrette avait perdu sa fille unique il y avait une vingtaine d’années, elle n’en parlait jamais. Elle avait aussi passé sa vie à enseigner l’histoire à l’Université de Montréal. À présent, elle peignait. Magnifiquement. Des fleurs, rien que des fleurs avec leurs corolles délicates comme de la porcelaine. Avec Bob, ils élevaient des lapins et faisaient d’immenses virées dans les montagnes. Ils s’étaient mis en tête de retrouver de vieilles mines d’or. Ils étaient sûrs que c’était possible. Ils exploraient donc la région avec leurs bouteilles d’eau, leurs bâtons de marche et leurs yeux clairs pleins de foi.
Ce que je veux dire, continuait Pierrette, c’est que quelqu’un d’autre s’est fait piquer sa bicyclette. Daniel, ton voisin.
Betty connaissait un peu Daniel Vézina, horloger à ses heures. Elle lui avait apporté la montre de Lucien, celle qu’ils avaient achetée un jour à Paris, entre deux avions. Le problème, c’est que plus personne ne savait réparer ces objets. Daniel avait pu, lui. Il avait des doigts magiques et une vraie passion pour la mécanique.
Ne me dis pas que sa vieille bécane a intéressé quelqu’un ? C’est moche pour Suzanne. C’est surtout elle qui s’en servait. Tu sais qu’elle ne conduit pas. Bof ! elle est quitte pour s’en racheter une … Que veux-tu, ce sont des choses qui arrivent !
Mais c’est pas tout ! Il y a quelque chose de bizarre dans tout ça. Allez, fais-moi ton café et je te raconte.
Le café de Betty. Le meilleur au monde ! En tout cas, le meilleur de tout Lanaudière, foi de Pierrette!
Betty voyait bien que Pierrette ménageait ses effets. Elle déchiffrait chez son amie la fièvre et l’émoi du chercheur d’or. Alors, elle se retint de la presser. Elle se leva en bousculant un peu la chatte, lissa méthodiquement sa jupe et ses cheveux – ses beaux cheveux de Merina, encore très noirs, à peine marqués de gris, avec leur texture soyeuse, si rare par ici, et elle partit s’activer au café.
Qu’est-ce donc qui est bizarre ? Dis-moi pas que tu as une idée du voleur ?
Quel jour ta bicyclette a disparu, hein ? Quel jour ?
Le huit juillet. Facile. C’est le jour de ma fête.
Et bien voilà ! - Pierrette avait levé les bras au ciel dans un geste très mélodramatique- C’est exactement où je voulais en venir. Figure-toi que Vézina s’est fait voler le sien le dix-sept juillet !
Ah ? Bon ? et alors ?
Et le dix-sept juillet – Pierrette ralentit le débit, baissa la voix et se pencha en avant avec un air de conspirateur- c’est justement sa date de naissance!
C’est une coïncidence.
Une coïncidence ? Tu ne me feras pas croire ça.
Tu as raison. C’est vrai que c’est bizarre, fit Betty, rêveuse.
Tout heureuse de son coup, Pierrette buvait le café à toute allure comme à son habitude, alors que Betty le sirotait doucement, par petites gorgées. Elle tenait la toute petite tasse au creux de sa main comme pour s’en réchauffer. Geste machinal, sans rapport avec le beau soleil d’août qui illuminait la véranda.
On a peut-être voulu nous jouer un tour, reprit Betty. Tu crois que ça pourrait être des enfants ? Les petits Groulx, par exemple ?
Les Groulx habitaient au bout du rang et les trois garçons étaient de charmants petits monstres.
C’est pas exclu, quoique ça me semble un peu trop compliqué pour des enfants. Et puis, j’y vois autre chose. Selon moi, ces vols ont un sens. Je ne sais pas lequel mais ils ont un sens. Comme si quelqu’un voulait vous faire passer un message. Et puis la coïncidence des anniversaires est quand même bizarre !
Pierrette s’était exprimée d’un ton péremptoire qui cadrait bien avec sa silhouette énergique. C’est ainsi qu’elle devait parler à ses étudiants : vous avez ceci et cela à faire. Arrangez-vous. Point à la ligne.
Demain, on va faire un tour, si tu veux te joindre à nous…
« On va faire un tour » sous-entendait une exploration méthodique de chercheur d’or
Betty était partante.
C’est bon. Je vous accompagne. Mais cette fois, Bob est mieux de ne pas se perdre !
Elle adorait ce pays ou elle vivait depuis des années. Elle aimait son immensité, sa forêt vierge, ses rêveurs et ses fous. Elle aimait imaginer l’espace qui la séparait des glaces du Grand Nord, le vide, le néant lointain. Et puis, le petit peuple des forêts, les milliers de bêtes postées autour de ces innombrables lacs dont elle chérissait l’abondance à la fois admirable et inutile.
Les lacs de ce pays ne se laissaient pas compter. D’ailleurs, rien d’important dans ce pays ne se laissait totalement mesurer. Tout y était soumis au hasard et à l’imprévisible depuis les âges géologiques les plus reculés, durée trop vaste aussi qui l’enchantait. Curieusement, quand elle se mettait à imaginer ces choses, elle y puisait un sentiment d’extrême réconfort, une sécurité profonde dont elle ne démêlait pas le pourquoi, mais qui la consolait pour d’autres paysages perdus, d’autres paysages aimés.
Elle sourit à Pierrette. Elle sourit au plaisir d’être justement là, aux côtés de ces chercheurs d’or improbables dans un pays qui restait éternellement à faire et dont les confins ne se laissaient pas saisir.
A demain, donc, fit Pierrette. Veloma.
Veloma (qui se prononce : véloume) veut dire au revoir en malgache. Pierrette avait adopté le mot, et quasiment tout le village de Saint-Pothin aussi. De la même façon, plusieurs foyers avaient essayé, au moins une fois , la recette du Romazafa (lire : roumazafe).
Elle hésita un moment entre l’anti-moustiques et le filet protec-teur qui couvre tout le visage. Hélas ! le noir du filet sur sa peau sombre lui donnait un air absolument sinistre. Elle opta pour le produit dont elle s’aspergea résolument. On était au mois d’août, mais beaucoup de bestioles vous attendaient encore dans les sous-bois. Elle se ferait un peu piquer (le protecteur absolu attendait encore son inventeur) mais, au moins, elle verrait où elle mettait les pieds.
Elle attrapa son bâton de marche, poussa la porte du chalet – elle ne fermait presque jamais à clé. Qu’est-ce qu’on aurait pu lui voler ? - et s’engagea sur le chemin.
Très vite, une bifurcation grimpait dans la montagne et la menait au sentier qui rejoindrait la piste empruntée par ses amis. En marchant à la rencontre les uns des autres, il y en avait pour vingt minutes tout au plus. Ensuite, ce serait à Bob de décider du chemin à suivre.
La matinée était plutôt fraîche et le ciel très bleu. Rien qui ne laissât présager les orages qu’on annonçait pour l’après-midi. Des bas-côtés du sentier montaient des odeurs capiteuses. Le sucre des asclépiades et du trèfle se mêlant à la note dominante de la résine, omniprésente. La forêt laurentienne. Les pins blancs, les épinettes mêlés aux bouleaux, aux merisiers, aux érables. Un décor qu’elle n’aurait même jamais imaginé autrefois et qui était devenu le sien.
Un écureuil lançait son cri perçant au-dessus d’elle. Sous la semelle de ses souliers, elle sentait les cailloux.
J’aurais dû me mettre de meilleurs souliers, se dit-elle.
Je vous emmène quelque part ?
Elle n’avait pas entendu la voiture s’approcher. C’était Pierre Karwowski, un voisin. Il habitait seul, tout près, une grande maison rouge sang presque entièrement cachée derrière son allée de cèdres. Elle le rencontrait de temps à autre dans des réunions, au village. Depuis peu, tout le monde avait décidé de s’intéresser à l’environnement. Des tas de comités étaient apparus et elle s’était laissée gagner par le mouvement.
Pierre Karwowski et elle-même étaient inscrits au Comité : Revitalisation des Berges. On y parlait d’algues bleues (la terreur pour tous les riverains!), de myrique baumier, de gazon et d’engrais. On parlait beaucoup et on agissait peu, c’était l’avis de Betty, mais du moins ressortait-on de ces réunions comme on le faisait autrefois du confes-sionnal : délivré de sa culpabilité.
Dans la vie, Pierre K. était un peu taxidermiste et un peu dentiste. Il ne pratiquait plus l’art dentaire que deux ou trois jours par semaine, à Montréal ! (cela lui faisait une sacrée trotte!) Il avait l’air d’un brave type, comme ça, mais n’empêche, Betty ne lui aurait pas confié sa mâchoire, pas même post mortem .
Elle se força à prendre un ton aimable pour lui répondre.
Profitez-en…. profitez-en ! Dieu sait ce qui nous attend !
Il avait redémarré.
Elle s’efforça de déchiffrer les mots sibyllins de la dernière phrase. Faisait-il allusion au bulletin météo ou était-ce un avertissement plus vaste au contenu vaguement métaphysique ? Elle se dit que ce type n’était décidément pas un rigolo.
C’est à cet instant précis où la Honda disparaissait dans le détour qu’elle fut saisie d’un sentiment particulier Elle le reconnut tout de suite. Le fady. La ligne rouge dépassée. L’impression d’avoir violé quelque interdit malgré les signes, les avertissements aussi lisibles que le code d’une carte routière. « C’est fady ! » se dit-elle comme se l’étaient dit des générations de Malgaches avant elle. Une angoisse diffuse, la réminis-cence de quelque chose de passé mêlé à l’inquiétude de quelque chose à venir. Mais quels en étaient donc les signes ? Cet homme rencontré par hasard ? Le cri alarmant d’une volée de geais bleus ? ou ce nuage qui passait devant le soleil et transformait brutalement le paysage?
Et quel était l’interdit ? La montagne elle-même ? Piètre montagne en vérité! Il en restait si peu après ces millions d’années d’érosion qui avaient façonné, défait ces Laurentides, autrefois aussi splendides que l’Himalaya. Cette montagne, donc, à peine une colline en vérité, avait-elle été jadis quelque mont Sacré ? Quelque chose comme le mont Kailash des Tibétains ? Montagne exemplaire, ciselée par les Dieux pour inviter les hommes à la grandeur et à la perfection ? Modèle d’éternité et de perfection qu’il n’est pas question d’approcher de trop près, encore moins de gravir... Ou alors, tout simplement - et l’idée lui en fit pousser un soupir de soulagement - c’était la mine d’or qui était Fady. C’était ça ! Et si elle était fady, personne ne la trouverait jamais. Cette idée la remplit comme une certitude.
Bob et Pierrette l’attendaient. Pierrette portait un chapeau de paille à larges bords et elle balançait à bout de bras un grand fourre-tout rouge dont Betty ne voyait pas trop l’utilité. Bob avait l’air un peu absent des myopes privés de lunettes. Il les avait pourtant sur le bout du nez. Elles ne le quittaient jamais. C’était bien Bob, avec son air un peu triste de musicien éloigné de son cher violoncelle. Mais Bob était un bon marcheur, il fallait lui reconnaître ça.
On t’attendait, dis donc !
Pierrette avait dit ces mots gentiment, avec un sourire dans la voix.
Il faut dire que Betty avait la réputation de ne jamais trop se presser. Mora mora comme disent les Malgaches ! (Moura moure, ce qui veut dire : il n’y a pas de presse!)
Je ne pouvais pas aller plus vite, je pensais !
Tu pensais ? Bob et Pierrette riaient de bon coeur. Tu peux nous dire à quoi ?
Mais comment raconter la montagne moribonde ? Le nuage qui triomphe du soleil ? Le chant de mauvais augure des oiseaux ? Comment parler du fady ? Bob et Pierrette, surtout Pierrette, étaient du côté du soleil, des formes nettes, des ombres sans équivoque.
Elle décida de se taire.
Alors, on y va ? fit Bob , prêtes pour la grande Aventure ?
Bob était Américain. Un léger accent ou une certaine façon de parler le trahissait encore quelquefois. Il était arrivé au Québec en 1968, à l’époque de la guerre du Viêt Nam, et c’est là qu’il avait rencontré Pierrette, étudiante comme lui. Il n’était plus jamais reparti. Betty avait toujours su que l’idée de larguer des bombes sur ce pauvre pays ne lui avait rien dit. Quand on connaissait son amour des arbres, des plantes et des êtres, il n’y avait pas lieu de s’étonner. Ils en avaient rarement parlé. Betty se disait souvent que ses deux amis avaient gardé des traces de leurs années vaguement hippies. Une complicité particulière mêlée d’une certaine ironie, mais très douce. Une manière moqueuse d’aborder la vie.
Il va nous falloir grimper un peu. L’autre jour, on a repéré un vrai filon de marbre, fit remarquer Pierrette.
L’enthousiasme de Pierrette la portait toujours à l’exagération. Et cet aspect juvénile de sa personnalité enchantait Betty.
Le sentier qu’ils prirent longea d’abord une ravine clairsemée de gros rochers. De gros blocs de gneiss.
J’ai tout repéré comme il faut, fit Bob. Le problème, c’est que les entrées sont souvent cachées par la végétation.
Derrière lui, Betty soufflait un peu. Elle avait compris qu’il parlait des mines.
Mais peux-tu me dire qui a jamais exploité ces mines d’or ? Je n’ai jamais trop compris. Je n’en avais même jamais entendu parler avant toi. Lanaudière, ce n’est pas le Klondike, tout de même.
Aucune idée. Les gens du coin, je suppose. Le premier qui m’en ait parlé, à moi, c’est le coiffeur du village. Il a mentionné la mine d’or du lac Noir et m’a raconté comment il l’avait découverte avec son père quand il était gamin.
Et comment il l’avait découverte ?
La côte était dure et Betty essayait de ralentir la marche avec ses questions.
En poursuivant un lièvre qui en avait fait son terrier. Même qu’il y avait encore tous les outils à ce qu’il paraît. Les étaux et tout ça.
Les étais, Bob. Pas les étaux. Les étais, fit Pierrette. Mais tu vois, c’est ce qui m’embête. Tout ça repose sur des on-dit. Tu n’es vraiment sûr de rien…
Pas du tout ! Pas du tout s’anima Bob.
Betty marchait derrière lui et remarquait que sa chemise était trempée. Sa voix lui parvenait aussi un peu plus lente et assourdie à cause de l’effort.
Tout le bassin hydrographique, continua-t-il, tout le bassin charrie de l’or. En petite quantité, certes, mais de l’or véritable. On peut penser qu’il s’est accumulé en certains endroits. L’idée des mines n’est pas idiote du tout.
Avec un peu de chance, on verra des farfadets ! se mit à rigoler Pierrette. Si tu m’en attrapes un, je l’installe dans le jardin, sous le balcon, et je garde pour moi son chaudron. Vous saviez que leurs chaudrons débordent de pièces d’or ? Vous saviez ça ? On sera riche, Bob !
La joie de Pierrette était communicative. Ils se mirent à rire tous les trois, sans s’arrêter de marcher, en file indienne.
Et puis, Bob se retourna. Il fronçait les sourcils et chassait d’une main les maringouins. Il avait l’air concentré.
Vous entendez ?
Quoi ?
La cascade. Il y a un ruisseau tout près. Voilà. Il va falloir le suivre. La grotte est un peu plus haut. J’ai repéré l’autre jour une ancienne clôture.
Une clôture ? Ici ? fit Pierrette. Cela fait plus d’une heure que nous marchons et je n’ai pas vu une habitation à la ronde. À quoi pourrait bien servir une clôture ?
Personne ne répondit. Betty se disait que le coin avait peut-être été habité autrefois. Mais, franchement, elle en doutait. On ne voit pas trop de quoi auraient pu vivre des êtres humains abandonnés au milieu de la solitude, des arbres et des cailloux.
Plus personne ne parlait. Chacun regardait où il mettait les pieds. Il n’y avait plus de sentier du tout. Au-dessus de leurs têtes, le ciel s’était assombri d’un coup quand la forêt était devenue plus épaisse. Bêtement, Betty sentit qu’elle avait faim. Elle regretta de ne pas avoir emporté quelque chose à manger. Ce qu’elle adorait dans ces expéditions, c’était les petites friandises qu’on se glissait au fond des poches et qu’on en extirpait à tout bout de champ. Elle était gourmande, mais sans complexe aucun. Elle vivait en parfaite harmonie avec son léger embonpoint. Léger ! tout à fait léger. Elle aimait le mot. Gentiment, il ne se rappelait à elle que dans les côtes, à plat il se faisait complètement oublier.
C’est elle qui la vit la première, quand elle releva la tête et pensa à regarder vers la droite. Une grotte bien nette, avec son entrée flanquée d’un grand pin, coincée au milieu d’un amas de très gros rochers, épars ici et là. Elle était là, béante et vaguement inquiétante.
Je crois que j’ai trouvé quelque chose !
Bob la rejoignit très vite.
Non ! non ! Tu te trompes, on n’est pas encore arrivé, je t’assure. C’était plus loin. Il faut encore marcher. On ne s’arrête pas comme ça.
Betty était un peu vexée qu’il ait l’air de la soupçonner d’être une tire au flanc. Elle préféra se taire.
Faites attention ! fit Pierrette, je ne voudrais pas me retrouver nez à nez avec un ours.
C’était leur peur à toutes deux. Une vieille peur, presque un mythe. En fait, depuis qu’elle vivait à temps plein à Saint-Pothin- bientôt huit ans- Betty n’avait jamais rencontré d’ours. Des chevreuils, des ratons laveurs et autres bestioles, certes, en quantité. Mais d’ours, jamais. Ça restait pourtant sa crainte. Du coup, autant elle pouvait sillonner en raquette tous les sentiers possibles et inimaginables l’hiver – car l’hiver, les ours dorment, c’est bien connu - autant, l’été, elle était extrêmement prudente. Elle s’arrangeait pour se trouver un compagnon de marche ou bien ne prenait que des sentiers bien connus d’elle et qu’elle pensait sûrs. Et puis, en promenade, elle fredonnait toujours les plus jolies chansons de son répertoire malgache. Stratégie infaillible, à ce qu’il lui semblait, la seule capable d’éloigner ces animaux. Jusqu’ici, ça avait bien marché. Pierrette, pourtant québécoise authentique, née et élevée dans le pays des ours noirs, partageait sa crainte. Sur ce chapitre, comme sur bien d’autres, elles étaient des amies véritables.
Bob s’approcha avec circonspection.
Tu as peut-être découvert quelque chose d’intéressant, Betty. Je vais rentrer dedans pour voir. Mais on y va doucement. Si c’est une vieille mine, les structures pourraient être pourrites. Je ne voudrais pas me faire enterrer vivant.
Betty nota qu’il avait dit «pourrites » comme font souvent les Québécois. Petite faute de syntaxe qu’elle relevait davantage quand elle était tendue ou préoccupée. Elle nota aussi que Pierrette n’avait pas corrigé Bob, ce qui était un signe.
Bob avait disparu dans la pénombre de la grotte. Pour rentrer, il avait dû plier un peu sa grande carcasse. Les deux femmes l’attendaient en se grattant vigoureusement le nez, les yeux et les oreilles, car depuis qu’elles ne bougeaient plus, les mouches noires et les maringouins s’en donnaient à coeur joie.
Il se passa un bon moment. Bob tardait. Soudain, il ressortit en tenant devant lui, avec précaution, ce qui leur parut tout d’abord une grosse roche grise. Il semblait aussi un peu pâle.
Vous avez vu ce que j’ai trouvé ?
Toutes deux tendirent d’abord la main vers lui, puis se ravisèrent.
C’était un crâne. Un crâne humain très bien conservé avec ses orbites bien dessinées et l’étrange rictus de la mâchoire (rire ou grimace?) - Un beau crâne, en vérité.
Qu’est-ce qu’est que ça ? s’exclama Pierrette.
Question purement rhétorique. N’empêche. Il fallait bien que Pierrette dise quelque chose.
Il y en a d’autres comme ça ? continua-t-elle. C’est quoi ? Une nécropole ? On peut aller voir ?
Pierrette ne lâchait jamais prise quand elle flairait quelque chose d’intéressant. C’est ce que Betty appelait son instinct de chercheur, bien naturel après une longue carrière universitaire.
Vous pourriez prendre ma lampe de poche, mais vous ne verrez rien de plus. J’ai bien regardé partout, je n’ai rien vu d’autre.
Il allait ajouter autre chose, mais il se tut. Betty sentait bien que sa découverte l’avait ébranlé. Il tremblait même légèrement.
Pierrette entra seule dans la grotte pendant que Betty examinait le crâne. Elle qui avait été infirmière plus de trente ans, en gardait une précision particulière dans les gestes. La tête était ronde, lisse, sans trace aucune de violence. Une tête plutôt belle, avec un je ne sais quoi de très esthétique et de très cruel à la fois. Comme une violence contenue, concentrée sur sa noirceur.
Betty avait assisté dans sa jeunesse à plusieurs « Famadihana » (prononcer : famadine. Le Fahadihana ou retournement est une des plus étranges coutumes de la Grande Ile. Il consiste à déterrer les morts, à nettoyer leurs restes et à les remettre en terre.) Elle en gardait le souvenir d’une grande fête un peu bizarre, certes, mais étrangement joyeuse et vivante. La réconciliation des morts et des vivant dans un climat de familiarité plutôt rassurant. Mais ce retournement-là avait un autre sens, elle le sentait.
Pierrette réapparut, son jean maculé de terre.
Tu avais raison. Il n’y a rien d’autre à voir là-dedans ! De la mousse et des araignées. J’aurais cru que c’était plus profond que ça ! En fait, on tombe tout de suite sur une énorme paroi rocheuse.
Elle s’était tournée vers Betty qui tenait toujours le crâne livide entre ses deux mains café au lait.
Mon Dieu ! Lâche ce truc ! C’est un peu dégoûtant, non ?
Betty avait le sentiment que, depuis un moment, Bob voulait prendre la parole mais que Pierrette ne s’en rendait pas compte.
C’est alors qu’un coup de tonnerre se fit entendre. Tout absorbés par leur aventure, ils n’avaient pas remarqué que le jour avait beaucoup décliné sous les frondaisons. L’orage annoncé se préparait. Il fallait prendre une décision.
On remet cette chose à sa place et on file, annonça Bob.
Minute ! On risque de ne jamais le retrouver. On l’emmène avec nous.
C’était Pierrette qui avait parlé. Ses pommettes étaient toutes rouges comme chaque fois qu’elle était excitée.
Tu as raison. On l’emporte. De toute façon, il va nous falloir prévenir la Police. J’imagine que c’est ce qu’on fait dans un cas semblable, non ?
Ils ne lui répondirent pas. Ils faisaient à présent le chemin en sens inverse. La mine d’or, ce serait pour une autre fois. À présent, Betty sentait qu’elle avait vraiment faim. Une faim de loup. Elle avait aussi très hâte de se retrouver chez elle, devant une bonne tasse de café brûlant et les biscuits de chez Nicole. (Boulangerie de Jadis, Saint- Pothin).
Et voilà que la pluie se mettait à tomber. Doucement d’abord, à cause du couvert des arbres. Mais ils allaient bientôt être trempés. Il fallait donc faire vite. Alors, elle sortit en vitesse l’imper de son sac à dos. Elle y enfourna aussi le crâne en prenant soin de l’enrouler dans son chandail de rechange. Un vrai travail de Gache !
À l’intérieur d’elle, elle souriait.
Et voilà ! Peut-être auraient-ils pris une autre décision si cette urgence ne s’était pas imposée à eux. Toujours est-il qu’ils ramassèrent le crâne inconnu, trouvé quelque part aux confins de Saint-Pothin (à moins qu’on ne fût déjà à Sainte- Bertille ? allez savoir…) et qu’ils s’enfuirent à toute allure , forcés par les trombes d’eau qui leur dégringolaient dessus.
C’est ainsi qu’ils quittèrent ce lieu dont ils savaient bien qu’ils ne le retrouveraient jamais.
Chapitre deux
Ils se séparèrent très vite, sans même avoir reparlé de leur trouvaille ou échafaudé quelque plan. Il fut simplement décidé – à la hâte, là aussi – que ce serait Betty qui garderait la « chose » en attendant… Elle aurait bien aimé inviter ses amis pour un café, mais ils avaient envie de changer de vêtements et de retourner chez eux. Ils étaient trempés.
Betty termina le bout de chemin seule, poussa la porte, posa soigneusement son bâton de marche à sa place – appuyé dans l’angle du grand rayonnage de livres qui faisait tout un mur. Ces centaines de livres, rassemblés autrefois par Lucien, qu’on trouvait un peu partout dans la maison, et dont elle disait qu’ils lui tenaient chaud par les grands froids. Et puis, elle jeta son sac sur le grand canapé du salon, ce que ne manqua pas de remarquer sa majesté Ranavalona qui vint examiner la chose avec circonspection.
Elle se changea de vêtements, enfila une jupe de coton imprimé et passa sa vieille veste de laine. Après la pluie, un petit vent s’était levé et le fond de l’air était vif tout à coup.
Ce ne fut que quand elle fut calée au fond de son fauteuil préféré- le gros marron de la véranda, avec sa jolie vue plongeante sur le lac- ce ne fut donc que quand elle eut allongé les jambes, une tasse de café odorante à la main, qu’elle se fit cette réflexion : mais qu’est-ce qu’on a fait là ?
Elle n’était plus très sûre qu’ils aient pris une bonne décision. C’est qu’ils avaient tellement envie de rapporter quelque chose de leur expédition ! C’est sans doute ce qui avait brouillé leur jugement . Et, curieusement, c’est l’aspect éthique de l’affaire qui la tracassait davantage que l’aspect légal. Avait-on le droit de toucher aux restes des morts ? Avait-on le droit d’interrompre leur méditation sur le temps, l’espace et l’éternité ? Voilà qui tracassait en elle la Malgache nourrie de récits de retournements et d’esprits errants.
« Je me demande ce qu’en penserait Mado ! »
Mado était sa grande amie. Son autre grande amie avec Pierrette. Mado avait fêté ses quatre-vingt ans l’hiver passé. Elle habitait une minuscule maison au coeur du village, tout près de la gracieuse petite église blanche.
Elle en était là de ses réflexions quand le téléphone sonna. Elle reconnut immédiatement la voix de Régis.
Maman, ça va ?
Oui, on peut dire que ça va.
Tu as une drôle de voix ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Rien, je te raconterai. Tu prévois toujours de venir samedi ?
Samedi, c’est demain, maman. Oui, je serai là en soirée. Attends-moi pour le souper.
Tu ne me parles pas de Paola? Comment va Paola? Paola Costa. C’est bien son nom ? C’est un nom péruvien, n’est-ce pas ?
Colombien, maman. Colombien. Elle va très bien. Mais elle ne viendra pas avec moi, pas cette fois. Elle a du travail à finir. Je vais venir seul. Je peux quand même ?
Betty avait vu quelques fois Paola. Et elle lui avait instantané-ment plu avec ses fossettes et ses grands yeux rieurs. Une Colombienne, songea-t-elle, la Planète Terre…
Bon. Je t’attends. Tu pourrais me monter du Vary ? Je commence à en manquer.
Le vary ( prononcer :vare ) ou riz malgache – si important pour le romazafa – était introuvable à Saint- Pothin et dans tout Lanaudière. Mais Régis connaissait une boutique qui en vendait dans le Mile-End. Régis vivait à Montréal où il était né et où elle-même et Lucien avaient vécu toutes ces années avant l’achat du chalet.
Le samedi soir, donc, ils se retrouvèrent tous les deux devant le Romazafa de Betty. Un romazafa à la mode canadienne. : du boeuf de l’Ouest (si gras ! si gavé !) en guise de zébu (si maigre ! si éthique !) et des épinards au lieu des brèdes traditionnels. Mais le riz, le vary, était cuit à point et croquant sous la dent dans sa cosse rouge.
Régis avait fait un petit feu et la reine Ranavalona s’étirait d’aise, couchée devant l’âtre
Quand elle ne l’avait pas vu depuis un certain temps, Betty était toujours frappée par la sensation de jeunesse qui se dégageait de son fils. Régis n’était pas grand, tout comme elle, mais il émanait de sa personne une force remarquable, faite d’énergie et de contrôle de soi. À la longue, cette première impression s’estompait et émergeait plutôt de sa per-sonne une sorte d’humour malicieux, gentiment moqueur, jamais méchant. En somme, Régis était un vrai Malgache. Il n’avait hérité de son père que les yeux clairs qui surprenaient toujours dans son visage doré, et puis un certain goût pour la technologie et la rationalité qui la désemparait parfois un peu. Comme si la vie fut chose si ordinaire qu’elle pût se mettre en équations !
Elle venait de lui raconter son aventure.
Mais enfin, maman, ne me dis pas que vous n’avez même pas songé à prévenir la police !
Régis avait l’air absolument interloqué, la fourchette suspendue à mi-chemin entre sa bouche et son assiette.
Oh ! tu sais! Si on avait trouvé de l’or, tu peux être sûr qu’on n’en aurait pas parlé aux autorités, répondit-elle avec un sourire dans la voix. C’est peut-être pas tout à fait légal, mais qui s’en préoccupe ?
Ma mère délinquante ! C’est du propre. Je reconnais bien là l’influence de tes amis, rétorqua Régis, taquin. Tu deviens vraiment terrible !
Tiens, ressers-toi donc de romazafa plutôt que de dire du mal de ta mère.
Mais alors, qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?
En fait, on n’a pas eu le temps de s’en reparler.
Comment ça ?
Bob et Pierrette devaient descendre à Montréal pour la fin de semaine. C’est pour ça qu’on n’a pas eu le temps d’en discuter.
Alors, qu’est-ce que tu as fait de la … tête ?
Betty piqua sa fourchette dans un beau morceau de boeuf. Son romazafa était très réussi cette fois-ci. Sans doute la qualité du boeuf y était-elle pour quelque chose. Elle avait bien fait de changer de boucher, même s’il lui fallait faire quelques kilomètres de plus.
Maman ? tu m’écoutes ? reprit gentiment Régis qui la sentait ailleurs. Où as-tu mis ce que vous avez trouvé ?
Betty ne fut pas sans remarquer que Régis évitait d’employer des mots comme : crâne ou pire : tête de mort. Cette retenue l’étonnait un peu et disait de lui quelque chose qu’elle aurait bien aimer déchiffrer. Mais il fallait lui répondre.
A vrai dire, je ne savais pas trop quoi faire et ne voulais pas l’installer dans la maison. Alors, je l’ai mise dans la serre.
La serre ?
Oui. Tu veux du blé d’Inde ? Je n’étais pas sûre, alors je ne l’ai pas fait cuire. Mais si tu en veux, ça va prendre cinq minutes, le temps que je le mette au micro-ondes.
Non, laisse faire. Tu me dis que tu as mis cette chose dans ta serre ! Avec tes orchidées et tes hibiscus ! Quelle horreur ! Tu n’as pas peur pour tes plantes ?
Betty se mit à rire franchement.
Quelle idée ! D’abord, je te ferai remarquer qu’à cette saison, la serre est pratiquement vide. Les plantes sont toutes ici, dans la maison. Et puis, au cas où tu ne le saurais pas, je n’y ai jamais mis mes plus belles plantes. Tu crois vraiment qu’elles réchapperaient au mois de janvier ? Avec ton père on avait bien pensé l’isoler davantage et même y installer un petit chauffage. Mais on a laissé tomber. Ça nous aurait coûté beaucoup trop cher. Non, je l’utilise plutôt pour les outils et les trucs comme ça. J’ai bien déjà essayé de lui donner un autre nom, mais ça n’a pas marché. Elle reste la serre.
Régis ne pipa mot. Il n’avait jamais vécu dans cette maison et il en connaissait imparfaitement les rituels. Tous les souvenirs de son enfance reliés à ses parents avaient pour cadre Montréal. Il était chaque fois un peu décontenancé de sentir combien, au chalet, il se sentait un simple invité.
Betty reprit après un léger silence :
Je l’ai enroulée dans une toile de jute. De quoi lui faire un lambamena assez acceptable (le lamba est un morceau de tissu, tradition-nellement blanc, dont les femmes malgaches se servent pour divers usages vestimentaires. Le lambamena est le linceul des morts).
Et qu’est-ce que vous allez en faire, finalement?
Elle prit un air grave en enfournant une dernière bouchée de riz.
J’aimerais bien la garder. D’abord pour découvrir à quel corps elle appartenait. Et pour comprendre ce qui s’est passé. J’ai le sentiment que si elle a abouti entre nos mains, c’est que nous devons élucider ce point.
Tu ne penses pas que c’est le rôle de professionnels ? C’est exactement à quoi sert la Police, non ?
Franchement, Régis, qu’est ce que la Police a à faire avec cette histoire ? Tu comprendras tout à l’heure quand tu l’auras vue.
Ce qu’on appelait la serre était plutôt une remise à outils suffisamment spacieuse, dotée de larges fenêtres côté sud, ce qui avait donné à Betty l’idée d’en faire une serre. Elle avait bricolé des étagères avec quelques planches et un lot de briques. Le résultat approximatif lui avait plu. De toute façon, elle n’était pas une perfectionniste. Dès qu’elle estimait avoir ce qui lui convenait en terme de confort, de commodité ou d’esthétique, elle ne touchait plus au décor. Elle cherchait rarement à améliorer, à transformer ce qui lui paraissait bien en place. Et elle ne manquait jamais de rappeler à son entourage qu’elle avait avant tout l’esprit pratique. Pratique et imaginatif tout ensemble : le yin et le yang de sa personnalité. L’un retenant l’autre et l’empêchant de s’envoler dans des sphères réputées dangereuses, l’autre vaccinant à jamais le quotidien de la banalité qui étouffe tant de coeurs. Au fond, c’était toujours ce deuxième versant de son être qui l’emportait. Il faut dire que tout l’enchantait et était pour elle matière à rêverie: le sens profond de la vie, le mystère des êtres humains, la signification étonnante de leurs actes et de leurs pensées. Son esprit se tournait toujours vers ces énigmes avec une curiosité sans défaillance depuis qu’elle était toute petite. Elle ne se souvenait pas d’avoir été jamais différente, même à cette époque où le ciel était si incroyablement bleu, la terre si rouge et si douce sous les doigts, les parfums si violents!
Régis la suivait, en silence. Alors elle saisit promptement un paquet enroulé dans une toile grise et le déplia.
La tête apparut tout de suite sous la toile. Très blanche, d’un blanc très pur un peu crayeux.
Tu vois cette couleur ? Cela veut dire qu’elle est restée longtemps dehors, lavée par les intempéries, la neige, la pluie et le soleil.
Dans la grotte?
Ça, je ne sais pas. Mais je mettrais ma main au feu que ce n’est pas une mort récente. C’est pour ça que la Police ne donnera pas suite. Ils la mettront dans un sac avec une étiquette et classeront l’affaire.
Tandis que toi ? Qu’est ce que tu vas faire ?
Rien. Enfin, rien pour le moment.
Maman ! Je te connais ! Je sens que tu as une idée derrière la tête.
Peut-être…
Betty réfléchissait en lissant sa jupe de ses deux mains, l’un de ses gestes familiers. Un petit silence se fit. Il fut rompu par Régis.
Elle n’a pas l’air commode ! Franchement, plus je la regarde et plus je lui trouve une sale gueule!
Betty sourit gentiment à son fils.
Tiens ! Toi aussi ? Figure-toi que j’ai eu exactement la même impression la première fois que Bob me l’a mise dans les mains. J’ai tout de suite imaginé une mauvaise femme. Et puis, remarque bien, pas un homme : une femme. Je ne sais pas trop pourquoi. En tout cas, elle avait de belles dents. Il n’en manque pas une.
Betty retournait le crâne entre ses mains, passant un doigt sur l’arête du nez et la crispation de la mâchoire.
C’est fou, continua-t-elle, on dirait qu’elle se moque de nous ! Elle a l’air de rigoler, tu ne trouves pas ?
C’est comme ça avec toutes les têtes de mort, non ? Elles ont toutes ce rictus bizarre, impossible à déchiffrer. Hein ? Ma vieille, fit-il en se penchant sur le crâne, qu’est-ce que tu cherches à nous dire ? Maman prétend que tu nous tires la langue, mais il faut lui pardonner. Ma mère, c’est une vieille Malgache qui a assisté à un tas de famadihana, alors elle dit n’importe quoi pour se rendre intéressante.
Betty lui envoya une bourrade.
Hé, dis donc, toi ! Je n’ai pas trop aimé le mot « vieille ». Et puis, c’est faux. Si j’ai vu des famadihana, je ne m’en souviens plus. J’étais toute petite. Je me rappelle seulement la fête et le monde. Je n’ai pas d’autres souvenirs, vraiment pas. Bon, maintenant, laissons notre invitée en paix. On doit être les premiers Malgaches qu’elle voit de sa vie… ou plutôt de son éternité… Il ne faudrait pas lui faire peur.
A présent, ils riaient de bon coeur.
En tout cas, dit Régis, si je peux t’aider à quoi que ce soit…
Sa phrase resta en suspens. Il avait dit ça à tout hasard, par pure gentillesse. Régis était avant tout un ingénieur. Il ne voyait pas trop ce qu’il aurait pu faire pour une tête de mort lanaudoise, aussi intéressante fût-elle.
Ce ne fut que quand son fils fut reparti le lendemain soir que Betty repensa à sa trouvaille et en mesura pleinement toute la bizarrerie.
« Il faudrait bien que je lui trouve un nom, tout de même!
Elle pensa d’abord à un nom malgache, mais Pierrette et Bob ne seraient peut-être pas d’accord. Alors, elle opta pour « la Visiteuse », mot qui résumait bien la situation.
« Cela te plaît, ma Reine ? »
En guise de réponse, la chatte se frotta énergiquement contre ses jambes. C’était son heure préférée, où elle avait sa chère maîtresse pour elle toute seule, prélude aux heures délicieuses de la nuit qu’elle partageait entre la couette duveteuse et la chasse aux souris.
« La Visiteuse est chez nous, ma Reine, il faudra bien s’y faire ! »
Ce soir-là, elles s’endormirent toutes deux dans la quiétude des âmes honnêtes.
Le lendemain, elle se réveilla en forme, l’esprit frais et dispos. La nécessité d’en savoir plus sur cette affaire lui apparaissait très clairement. À qui donc avait appartenu ce crâne ? Que diable faisait-il tout seul en pleine forêt ? Elle décida qu’elle ferait enquête et trouverait une réponse à ses questions.
Le problème, c’est qu’elle ne savait par où commencer. Son premier et probablement son meilleur atout était le temps. Comme on dit, elle disposait de tout son temps.
Elle ne travaillait plus vraiment depuis plusieurs années déjà, depuis l’époque où ils avaient acheté le chalet. Et puis Lucien était mort après une très courte maladie et elle s’était retrouvée seule. Elle avait décidé de quitter définitivement Montréal. Elle avait mis en vente le duplex de la rue Berri et en avait tiré assez d’argent pour faire quelques améliorations sur le chalet (une salle de bains moderne, une cuisine fonctionnelle et un vrai plancher). C’était un endroit qu’ils aimaient tellement tous les deux ! Et depuis, chaque jour, la petite maison, son lac et sa forêt consolaient Betty pour tout ce qu’elle avait perdu.
Elle y vivait comme elle avait toujours vécu : avec fermeté et application. Au milieu de ses chers arbres et dans le vert profond, presque noir de son lac, elle puisait sans relâche énergie et réconfort. C’est qu’elle se sentait en parfaite harmonie avec ce paysage que tout pourtant aurait dû lui rendre lointain : la couleur de sa peau, le souvenir d’une terre natale si merveilleusement attachante et le regard de ses voisins pour qui elle resterait toujours l’Étrangère. Or, il n’en était rien. Dans sa petite maison bleue de bois peint, elle se sentait heureuse d’être Betty la Malgache et elle assumait pleinement l’originalité de son destin
(combien de Lanaudois pouvaient se prétendre Malgaches?). En vérité, pour quelqu’un dont la destinée était si parfaitement unique, le temps était chose bien secondaire. N’ayant de comptes à rendre à personne – ni ici ni ailleurs - elle avait décidé une fois pour toutes que le temps lui appartenait.
C’est Pierrette qui eut une première idée, et c’est en prenant le café du matin qu’elle lui en fit part.
Le rite du café matinal était presque quotidien pour les deux amies et il se déroulait généralement chez Bettty. En général, Pierrette frappait deux coups à la porte et filait directement à la cuisine où Betty partait la cafetière. Il y avait cependant deux variantes au rituel : la variante été et la variante hiver. L’hiver, Pierrette arrivait par la véranda, en arrière de la maison, donc, et elle y retrouvait Betty qui, générale-ment, l’avait vue venir, étant donné que la cuisine avait une belle fenêtre qui donnait sur l’arrière. L’été, donc, il n’y avait pas de réelle surprise et on se saluait avec modération. L’hiver, comme la véranda était fermée et entièrement obstruée par la neige, le scénario changeait. Pierrette (et tous les autre invités) se présentaient par la porte avant avec des : coucou! C’est nous! Le tout dit assez fort, car ils savaient que leur hôtesse se tenait le plus souvent en arrière et ils ne tenaient pas à la surprendre, pire, l’effrayer . Du coup, les visites d’hiver s’en ressentaient. Elles en prenaient une tournure vaguement officielle qui n’avait rien à voir avec la bonhomie des visites d’été.
Betty se disait parfois que c’étaient d’infimes détails comme celui-là qui faisaient que l’hiver était une saison plus difficile.
Pierrette se laissa tomber sur une chaise.
J’ai pensé que tu pourrais trouver des informations à la bibliothèque.
Il faut dire que Betty y faisait du bénévolat de temps à autre. Oh! C’était une toute petite bibliothèque de village, bien sûr, mais tout de même assez fournie.
Tu crois vraiment ?
Oui. Je me souviens qu’il y a quelques années, la bibliothèque a récupéré une collection qui pourrait nous intéresser..
Une collection ? Une collection de quoi ? Tu parles de quoi, au juste?
C’est quelqu’un qui avait ramassé au fil du temps tout ce qu’elle pouvait trouver sur Saint-Pothin. Une Madame Gagnon, je crois. Un nom comme ça. Je ne sais pas, moi. Des articles de journaux, des photos, des récits recueillis à droite et à gauche. Le genre de chose que les gens mettent des années à constituer et que personne ne regarde jamais plus. Il y a même eu, à une époque, une Société historique. Je me demande si ça ne vaudrait pas la peine de jeter un coup d’oeil de ce côté-là. Je vais m’en occuper. Je sais même exactement qui je vais aller voir.
Betty ne lui demanda pas de qui elle parlait, elle le saurait en temps et lieu.
Veux-tu encore du café ? C’est d’accord, je vais m’occuper de la bibliothèque. Je ferai parler mon voisin Vézina aussi. Il est né ici et il sait pas mal tout
Bon. Mais fais attention. Tu ne lui parles de notre trouvaille, tu me promets ? Il serait capable de prévenir la police. C’est ce qui m’embête avec cette histoire. Il y a des gens qui ne seraient pas d’accord du tout avec ce qu’on a fait.
Qu’est ce qu’on a fait de mal ?
Effacé les traces, emporté la tête, ce genre de choses. Si tout ça c’était le résultat d’un crime, on a bousillé le travail des enquêteurs.
Betty resta songeuse un instant. Elle sentait la bonne odeur du café tout autour d’elle en même temps qu’elle savourait la voix aimée de son amie. Le bonheur, c’est ça, pensa-t-elle en un élan.
Compte sur moi. Je suis maligne. Je ne suis pas Gache pour rien.
Elles rirent ensemble.
Et Bob ? Qu’est-ce qu’il fait?
Oh ! Tu le connais ! Il s’est mis dans la tête d’acheter des lapins à un Bulgare. Une espèce qu’on ne trouve que là-bas, paraît-il
Mais comment il va les faire venir ?
Aucune idée. Et puis, il est en train de tout relire Stevenson. Ça lui prend un temps fou, car il prend des notes sur de très petits carnets avec son écriture minuscule.
Il veut peut-être écrire un roman lui aussi, une espèce d’« Ile au trésor » lanaudoise.
Va savoir ! Je sais qu’il a sa théorie sur la question. Il prétend que tous les humains ont un trésor à trouver au cours de leur vie. Le problème, c’est que bien peut y parviennent. Il leur suffirait pourtant de creuser sous leurs pieds la plupart du temps.
Exactement comme Bob.
Comment ça ?
Il croit que son trésor se niche au creux de la forêt, alors que son trésor, c’est toi.
Pierrette rit aux éclats.
Alors là ! T’as bien raison ! Attends que je lui dise ça ! Je pense qu’il va moins t’aimer.
Non. Ne lui dis rien. Le zébu ressent plus de bonheur à chercher l’herbe qu’à la ruminer.
Encore un de tes proverbes malgaches ?
Si ça te fait plaisir…
Comment ça : « Si ça me fait plaisir » ? Tu veux dire que tu n’en est pas sûre ?
A vrai dire, je ne sais plus trop. Il y a les proverbes véritables et puis…ceux que j’ai … inventés ! Et parfois, je ne m’y retrouve pas moi-même, avoua Betty avec un sourire désarmant
Tu as « inventé » des proverbes? Bien alors, ça ! C’est incroyable ! Tu ne m’avais jamais dit une chose pareille ! Je ne t’aurais jamais cru capable de tromper ton monde de la sorte.
Betty prit un air faussement penaud pour s’expliquer.
C’est que c’est tellement facile ! Il n’y avait pas un habitant à dix lieues à la ronde qui fût capable de détecter mes inventions. J’en ai un peu profité, ça m’amusait. Le problème, c’est que je ne m’y retrouve pas toujours moi-même. Mais je pense que j’ai inventé de très beaux proverbes. Après tout, je ne suis pas Malgache pour rien, n’est-ce pas ? Et si tu y penses comme il faut, il a bien fallu que quelqu’un fasse comme moi à un moment ou à un autre.
Comment ça ?
Ce que je veux dire, c’est qu’il y a eu forcément tout un tas d’autres Betty qui ont fait comme moi à un moment ou à un autre du passé. Pour qu’un proverbe existe, encore faut-il que quelqu’un le propose un beau matin. Et c’est grâce à tous ces inventeurs anonymes que nous avons un répertoire unique au monde. Tu peux être sûre.
Dans le fond, Pierrette s’amusait beaucoup de cette façon dont Betty manipulait la vérité à sa convenance. Elle se sentait tout à fait incapable de lui en vouloir vraiment (pourrai-je jamais avoir un vrai grief contre elle ? se demanda-t-elle?) mais en bonne historienne tour-mentée par le concept de vérité, elle voulut marquer qu’elle faisait la différence.
Tout de même ! Tout de même! Je n’en reviens tout simplement pas ! Quand je pense que je ne me suis jamais douté de rien ! fit -elle avec une indignation si appuyée que la Reine Ravonala qui était juchée sur ses genoux en dégringola illico.
Ne me dis pas, continua-t-elle, que mon préféré : « Le vent n’agite pas les feuilles des arbres pour rien » est une de tes inventions ?
Ben, oui ! admit Betty. Mais, il pourrait être VRAIMENT Malgache, tu sais !
Moi qui l’aimais tellement !
Mais moi aussi, je l’aime ! Et puis, ça ne fait de tort à personne. Des Malgaches, des vrais, auraient pu tout aussi bien l’inventer. Là-bas aussi, il y a des arbres, tu sais. Je vais t’en dire un autre : « Lorsque nous écoutons un kabary bien fait, nous ne pensons plus aux puces qui nous piquent. » Celui-là, d’après toi, il est authentique ou pas. Il te plaît ?
Il est authentique. Qu’est ce que c’est : un kabary ?
Un discours, un beau discours. Les Malgaches sont de beaux parleurs.
Comme toi, alors !
Oui, à peu près.
Elles riaient toutes les deux.
Tout de même, fit Pierrette. Tu ne manques pas de toupet !
Elles rirent encore un moment des facéties de Betty, puis Pierrette repoussa sa tasse et se leva.
Bon. Il faudrait peut-être que j’aille voir si Bob n’est pas en train de nous préparer une invasion bulgare. Je vais te laisser. Ne me raccompagne pas, je connais le chemin. Veloma, ma belle. Prends bien soin de notre Visiteuse. Salut, la Reine.
Redis-moi seulement. La femme dont tu parlais tout à l’heure, celle qui a laissé sa collection à la bibliothèque, tu l’appelles comment ?
Bonne question. Gagnon, je crois. Ou Gendron. Un nom comme ça. En fait, je ne sais plus. Tu ne devrais pas avoir de mal à trouver. Tu me raconteras.
Après son départ, Betty ramassa les deux tasses et fut prise de l’envie de descendre au lac.
Depuis peu, une famille de canards y avait élu domicile. De très beaux canards, tout dodus et tout noirs, avec du bleu sous les ailes. Six jeunes et leur mère qui se donnait beaucoup de mal comme toutes les mères. On pouvait supposer qu’ils faisaient une petite halte avant le grand départ de l’automne. Ils étaient arrivés depuis une quinzaine et Betty s’était prise d’affection pour eux. Aujourd’hui, elle allait leur apporter du maïs. Elle en remplit un pot en plastique et descendit vers le lac en fredonnant un petit air de son enfance. Une petite chanson, dénuée de sens véritable, comme sont souvent les chansons enfantines, et qui parlait d’un petit oiseau et d’un crocodile. Mais il n’y avait pas de crocodile au lac des Chats.
Le lac des chats ! Quel drôle de nom pour un lac ! C’était ce nom, d’ailleurs, qui l’avait convaincue d’adopter la Reine Ravanalona, elle s’y était sentie quelque peu obligée. Elle ne pouvait vivre au lac des Chats et ne pas avoir de chat ! On pouvait supposer que les premiers occupants s’étaient trouvés à cours d’idée. Les lacs carrés, longs, rouges, verts, noirs étaient déjà pris alors, ils s’étaient rabattus sur les chats. C’était le prix à payer pour un pays qui contenait tellement de lacs qu’on ne savait plus qu’en faire. Et pour Betty qui avait passé son enfance dans une contrée où les lacs se comptent sur les doigts de la main, la désinvolture de ces gens, pour qui ils étaient si peu de chose qu’on leur donnait le premier nom qui venait à l’esprit, cette désinvolture était admirable. Elle ne s’y était jamais tout à fait habituée.
Elle sourit à un souvenir. Elle revoyait son père. Toute la famille, était partie en promenade au lac Itasy. C’était la promenade du dimanche qu’elle préférait avec le dîner dans un restaurant près de Tana, les collines flamboyantes et le ciel toujours bleu. Ce jour-là, il leur avait fait une petite leçon. « Voyez-vous toute cette belle eau, les enfants ? Nous autres, les Merina des hauts plateaux, nous avons de la chance. Nous possédons plusieurs grands réservoirs d’eau douce, comme ce grand lac Itasy. Mais les gens du sud, les Sakalava, les Antandroy, eux, n’ont pas notre chance et l’eau leur manque souvent cruellement. Alors, vous devez prendre à coeur de ne jamais gaspiller l’eau, de ne jamais la faire couler pour rien. Sinon, je vous gronderai. » Ce discours l’avait impressionnée puisqu’elle s’en souvenait. Et cela faisait – elle fit rapidement le calcul – cela faisait bien cinquante ans ! Son père était instituteur et directeur d’école. Il se faisait un devoir de bien éduquer ses enfants. N’empêche que, placées dans une perspective contemporaine, ses paroles étaient prémonitoires.
Les canards coururent vers elle avant même qu’elle n’atteigne le rivage et ils se bousculèrent autour de ses jambes. Ils étaient incroyable-ment familiers. Elle aurait pu les apprivoiser au point qu’ils la suivent dans la maison. Mais il ne le fallait pas. S’ils n’apprenaient pas à se méfier des hommes, ils étaient perdus. Betty leur jeta les graines de maïs en s’amusant de leur gloutonnerie, mais prit bien garde de ne pas les toucher. Puis elle alla s’asseoir un moment sur le quai. Ils la suivirent d’abord, mais quand ils comprirent qu’elle ne leur donnerait plus rien, ils se désintéressèrent d’elle et retournèrent à l’eau, leur mère sur les talons avec son air soucieux de mère bourrée de responsabilités.
Betty examina d’abord la berge avec satisfaction. Elle pouvait constater que les plantations qu’elle avait faites au printemps avaient prospéré. Les pieds de myrique baumier avaient pris de l’expansion, on pouvait espérer que l’an prochain ils recouvriraient uniformément le rivage. Quasiment tous les riverains – sauf quelques irréductibles sots- s’étaient lancés dans ces nouveaux aménagements. C’était le prix à payer pour garder le lac en santé et échapper au fléau des algues bleues. Pour sa part, elle s’était conformée aux nouveaux règlements avec diligence. En fait, elle était secrètement satisfaite à l’idée qu’un jour les gazons disparaîtraient des berges. C’est qu’elle n’aimait pas trop les pelouses sans âme et tellement répétitives. Mais elle ne s’en vantait pas, sachant que dans les alentours, on ne partageait pas toujours son point de vue.
Bonjour, voisine !
Elle ne s’était pas rendu compte de leur présence et elle sursauta un peu. C’étaient ses voisins de droite. Albertine et Jean-Pierre. Du côté gauche, il y avait le chalet d’Erika, une jeune femme très drôle qui ne venait que de temps en temps avec ses amis pour faire la fête. Betty avait un faible pour Erika. La maison d’Erika était la plus petite et assurément la plus négligée du lac. Rien à voir avec celle d’Albertine et de Jean-Pierre, les nouveaux retraités. Albertine, en plus d’avoir ce nom rare et proustien, était une frêle personne angoissée qui donnait toujours l’impression de vivre un drame. Ses tenues étaient exagérément élabo-rées pour la campagne et ses coiffures absolument impeccables. Jean-Pierre, quant à lui, était du genre austère. On le voyait peu et il faisait rarement la conversation.
Albertine se tenait de l’autre côté de la haie et comme seule sa tête dépassait, Betty avait l’impression d’un nid d’oiseaux dans la haie, un nid soigné qui aurait eu des yeux et qui aurait parlé. Jean-Pierre s’affairait plus loin à ramasser on ne sait quoi.
Je crois qu’ils vous aiment.
Ah ? Oui ?
Les canards, je crois qu’ils vous aiment .
Ah ? Bon ? mais Betty devinait bien le sous-entendu implicite : et moi, ils ne m’aiment pas, d’ailleurs qui m’aime vraiment ? etc. etc.
C’est que je leur donne à manger. C’est la reconnaissance du ventre. Vous devriez essayer.
J’aurais trop peur qu’ils y prennent goût et ne veuillent plus décamper. Ces bêtes-là, ça fait tellement de dégâts !
Betty sentait bien le sous-entendu (vous, bien sûr, vous suppor-tez ces choses. Mais c’est que vous venez d’un pays où l’on peut supposer que toutes sortes de bêtes cohabitent avec toutes sortes de gens. Mais nous, c’est … différent ! ) Or, le contenu du mot« différent » était si vaste et en même temps, il allait tellement de soi qu’il n’était pas nécessaire de le préciser . Elle devinait aussi ce qui allait suivre.
Vos nouvelles plantes ont bien poussé et je vois que vous ne coupez plus l’herbe au bord de l’eau.
Et vlan ! Albertine gardait de vingt ans vécus à Sainte-Dorothée une peur viscérale de l’anarchie chlorophyllienne. Elle était une grande adepte de la tondeuse, du taille-haie et du sécateur, les plus sûrs garants de la civilisation.
Je ne fais que me conformer aux nouveaux règlements : dix mètres de végétation naturelle. Mais ça n’est pas plus mal, j’ai moins de travail.
Betty était taquine, elle avait frappé dans le mille. Au mot règlement, une citoyenne exemplaire comme Albertine ne pouvait tout simplement rien rétorquer. Encore que cette façon de prétendre avoir moins de travail fût un peu suspecte …
L’an prochain, nous allons faire comme vous. Il faudra bien (soupir).
Albertine s’était tournée vers Jean-Pierre qui se trouvait à quelques pas derrière elle, comme pour le prendre à partie. Betty devinait que le couple devait parler longuement de ces choses et elle ressentit leur lassitude de gens presque âgés qui devaient se faire à ces nouveaux paradigmes, à ces nouvelles pensées de planète polluée, menacée, presque moribonde alors que toute leur vie, absolument toute leur vie avait été bercée par une autre chanson, la ritournelle du rêve américain, de l’optimisme obligatoire et du « façonnons le monde à notre image ! ».
Elle était bonne fille. Elle décida de lâcher un peu de terrain.
Vos fleurs sont superbes, à ce moment de l’année, elles sont encore plus belles qu’au début de l’été. Question de lumière, proba-blement. Moi, je pense que j’ai trop d’ombre. Trop d’arbres.
Ce fut Jean-Pierre qui répondit. Il avait rejoint sa femme près de la haie et ils s étaient avancé tous deux vers Betty, en passant carrément sur son terrain. La haie le permettait, car elle n’allait pas jusqu’à l’eau.