Excerpt for Le dernier voyage de l'Albatros by Marc Feuermann, available in its entirety at Smashwords


Marc Feuermann







Les mondes de glace 1



Le dernier voyage de l'Albatros


















Éditions Dédicaces








Le dernier voyage de l'Albatros



© Copyright - tous droits réservés à Marc Feuermann

Toute reproduction, distribution et vente interdites

sans autorisation de l’auteur et de l’éditeur.










Dépôt légal :

Bibliothèque et Archives Canada

Bibliothèque et Archives nationales du Québec


Un exemplaire de cet ouvrage a été remis

à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte








Pour toute communication :


Site Web : http://www.dedicaces.ca

Courriel : info@dedicaces.ca



Blogue officiel : http://www.dedicaces.info

MonAvis : http://monavis.dedicaces.ca

Marc Feuermann







Les mondes de glace 1



Le dernier voyage de l'Albatros
















Première partie


Uranus


Chapitre 1


La Grande Bleue




L’Amiral Alphonsius Tulk attendait impatiemment le signal. Des signes d'inquiétude commençaient à apparaître sur le visage ridé du vieux loup de mer. Il contemplait l’immensité bleue qui s’étendait sous le cargo, à travers la gigantesque baie de cristal renforcé, immense bulle transparente surplombant l'avant du vaisseau. Debout dans cette bulle protectrice, il avait l'impression de voler au-dessus de l’océan bleu infini comme un oiseau. Un bleu verdâtre, pâle, étrangement uniforme. Il avait l'air si calme... Un calme pourtant trompeur. Pas le moindre petit panache blanc, pas le moindre signe de turbulence n'était visible à des centaines de kilomètres à la ronde. Au loin, une frontière abrupte séparait cette étendue sereine du noir profond des cieux. C'était l'horizon. Les étoiles étaient invisibles. Seules, les lunes et le soleil étaient assez lumineux, mais ni les unes, ni l'autre, ne se trouvaient dans le champ de vision de l'Amiral. La courbure de la frontière entre les deux univers était à peine perceptible. Les deux mondes étaient très ressemblants dans leur uniformité glaciale. Et ils cachaient tous deux leurs pièges mortels. Le bleu et le noir semblaient s'affronter dans un éternel combat. Selon l’humeur de l’Amiral, l’un ou l’autre semblait prendre le dessus et emporter cette guerre silencieuse. Ce jour-là, Tulk avait l'impression que le noir dominait.

Tulk passait des heures à admirer ce fabuleux spectacle, en particulier lors des périodes de récoltes, lorsque ses hommes étaient en plongée, loin en dessous du vaisseau, dans les nuées bleues. Mais ce jour-là, Tulk était inquiet. La météorologie était exceptionnellement bonne et les vents réguliers. Le site de plongée avait été choisi pour cette raison. Et pourtant, il n'y avait toujours pas de signal !

Les autres étaient déjà rentrés depuis plus d’une heure et leur récolte avait été transbordée dans les énormes cuves de l’Albatros. Il s’était sûrement passé quelque chose. Leur métier était dangereux et il leur était arrivé de perdre une capsule de plongée. Mais depuis plus d’une heure, deux d’entre elles manquaient à l’appel. Avaient-elles décroché toutes les deux ? Le matériel venait pourtant tout juste d’être vérifié !

La concurrence était rude et les actes de sabotages fréquents. Mais les capsules avaient été contrôlées par son propre équipage et il avait une totale confiance en son équipage. À bord de l’Albatros, l'équipage formait une famille. Leur survie exigeait une confiance mutuelle. Ils partageaient tout à bord. À plusieurs, on est plus fort, c'était la base même de leur existence. Les derniers arrivés à bord l'étaient déjà depuis au moins dix ans.

Et pourtant, quelque chose avait dû se produire ! Aucun autre cargo n’avait été signalé dans les parages. La Grande Bleue, comme on l’appelait dans le métier, était bien assez vaste et chacun y trouvait son territoire. Dans cette immensité, il y avait de la place pour des milliers de fois plus de cargos qu'il n’en existait.

L’Albatros était le plus grand et le plus vieux des cargos récolteurs encore en service et surtout le dernier récolteur indépendant. Tulk et sa troupe résistaient autant que possible, mais combien de temps allait-ils encore tenir face au rouleau compresseur que repré-sentait le cartel dirigé par Narcisse ? Avec son âge avancé, il sentait ses forces le quitter peu à peu, même s'il essayait de ne rien laisser paraître. Il y avait bien la relève, mais serait-elle à la hauteur ? Bill en serait capable, mais Bill n'était pas là. Et l'Amiral était de moins en moins certain de le revoir un jour.

L’Albatros avait fière allure avec ses presque sept cents mètres de long. Mais il commençait sérieusement à afficher ses quatre-vingt-cinq années de service. C'était déjà un vieux cargo lorsque le jeune Tulk s'était lancé dans l'aventure de la récolte, il y avait de cela presque cinquante ans. L’Amiral avait exactement le même âge que son vaisseau. Tous deux étaient devenus une seule et même légende et, partout dans les mondes habités, se racontaient les aventures à peine exagérées du vieux cargo, de l’Amiral et de son équipage. Ils avaient aussi leurs ennemis. Narcisse en était le fer de lance. Ils laissaient entendre tout haut qu’il était grand temps de mettre le navire et son commandant dans un musée. « Plutôt sombrer dans la Grande Bleue ! » songeait Tulk.

L’Albatros n'était pas simplement un gigantesque astronef, c'était un monde en soi. Tulk avait su en faire un îlot de tranquillité. Sans doute l'un des derniers endroits dans le monde des hommes où ne régnait pas la méfiance de l’autre.

La perte matérielle importait peu. Rien que durant les deux années qui avaient précédé, cinq capsules avaient disparu dans les profondeurs sans laisser la moindre trace. Sur les vingt-cinq que comptait l’Albatros à ses débuts, il n'en restait plus que quinze. Les conditions en bas mettaient à rude épreuve les capsules à chaque plongée et exigeaient des réparations fréquentes. L'âge avancé du matériel n’arrangeait en rien la situation. Quatre capsules étaient immobilisées en permanence pour l’entretien.

De toutes manières, l’équipage n’était pas assez important pour faire fonctionner plus de dix capsules à la fois. Les bons plongeurs se faisaient rares et la plupart préféraient s’engager dans la flotte de Narcisse. Être plongeur à bord de l’Albatros était plus un art de vivre qu'un métier. Et, malgré la difficulté, ils aimaient tous ce travail. Ils étaient fiers d’être les marins de l’Albatros.

Pour des raisons de sécurité, une capsule ne s’aventurait jamais seule dans les profondeurs, et les plongées s’effectuaient toujours par paires. Et voilà que, pour la première fois, deux capsules d’une même paire manquaient à l’appel ! Les pilotes étaient de loin les meilleurs et une collision entre les deux capsules semblait improbable, pour ne pas dire impossible !

Et pourtant quelque chose s'était bien produit ! Deux capsules, cela représentait six hommes ! La perte, si elle devait se confirmer, serait catastrophique ! Tulk se sentait impuissant. Il savait qu’ils étaient là en dessous, quelque part, avec sans doute un problème majeur.

Le cargo émettait son signal de position. Il aurait été insensé d’envoyer d’autres capsules à leur recherche. Dans cette immensité, ça n’aurait servi à rien, sauf à mettre en péril d’autres membres de l’équipage. Ils devaient par eux-mêmes retrouver le vaisseau-mère. Ils savaient qu’ils ne pouvaient compter sur aucune aide extérieure.

Et Bill faisait partie des manquants. L'Amiral le considérait comme son propre fils. Bill n’était encore qu’un adolescent lorsqu’il était arrivé à bord pour la première fois. Tulk n’avait jamais oublié comment il avait fait la connaissance de Bill, comme si cela s’était passé la veille. Leurs chemins s’étaient croisés lors de l’une des nombreuses escales de Tulk à Messina. Les choses n’avaient pas bien commencé entre eux. Bill n'avait alors pas de famille et encore moins de toit. Il survivait tant bien que mal dans la grande cité en détroussant les passants plus ou moins innocents. Sa robustesse et sa dextérité avaient impressionné Tulk lorsque ce dernier eut le malheur d’avoir été choisi comme sa dernière victime. Et l’Amiral fut effectivement sa dernière victime.

À peine le jeune Bill avait-il glissé discrètement sa main dans l’une des nombreuses poches du veston du marin que la poigne de fer de l’Amiral se referma sur son bras. Bien que Bill fût de forte constitution pour son jeune âge, il ne faisait pas le poids en face de l’impressionnant Tulk. L’Amiral avait d’abord songé à livrer le jeune délinquant aux forces de l’ordre. Mais cela n'aurait rien changé. Les geôles étaient bourrées à craquer et sous peu, le gamin se serait à nouveau retrouvé dans la rue. Finalement, il ne lui laissa pas le choix, l’enrôlant de force dans son équipage pour payer sa dette. C’était la seule façon de le tirer de sa vie misérable. Des Bill, il y en avait des milliers à Messina. Tulk se consola en se disant qu'il en avait sauvé au moins un. Depuis, vingt deux années s'étaient écoulées, songea l’Amiral. Le jeune garnement était devenu son meilleur élément. Et en ce moment, il était quelque part là en dessous, dans le monde bleu, de l'autre côté de la frontière. Était-il seulement encore en vie ?

Il y avait aussi Fran, la jeune et timide Fran. Elle n’avait pas encore trente ans. Elle était la fille de l’Amiral Ovidan, un vieil ami et concurrent de l’Amiral. Son père l’avait envoyée faire ses classes dans l’équipage de Tulk dans l’espoir qu’elle reprenne un jour le commandement du Casablanca, son propre vaisseau récolteur. Le destin en voulut autrement. Le Casablanca et tout son équipage sombrèrent un jour sans laisser la moindre trace. Le mystère de cette disparition ne fut jamais résolu. Narcisse n'était sans doute pas étranger à cette tragédie. Fran n’avait jamais plus quitté le bord de l’Albatros, si ce n’était pour plonger.

Et il y avait les autres, Alan, Freddy, Yvan et Phil. Tous des plongeurs expérimentés. L’Amiral les avait tous formés personnelle-ment. La plupart d'entre eux avaient connu plus ou moins le même parcours que Bill.

Tulk essayait de se rassurer en se disant qu’ils avaient des réserves d’air suffisantes pour plonger plus de six heures et qu’il y avait encore des chances pour qu’ils puissent remonter. Les communications étaient impossibles sur de grandes distances si près de la planète géante. Son champ magnétique et ses ceintures de radiations brouil-laient toutes liaisons avec les capsules plongeantes. Il ne pouvait qu’attendre, une attente pénible pour un homme habitué à agir.

Chapitre 2


Agapa




Ici, dans les entrailles de la petite planète Ariel, nous n’avions pas vraiment la notion de jour ou de nuit. La montre, pour ceux d’entre nous qui en possédaient une, était notre unique repère temporel. Même en haut, en surface, Sol était si loin que la différence entre le jour et la nuit était à peine perceptible. D’ailleurs, cela n’avait pas grande impor-tance puisque le jour et la nuit duraient quarante-deux années standard. C’était l’un des inconvénients lorsqu’on habitait sur un monde renversé de presque quatre-vingt-dix degrés sur son orbite lointaine autour de l’étoile centrale. Mais le temps avait-il vraiment une importance ? Les horloges atomiques des Centres du Temps Standard étaient constam-ment sous surveillance et entretenues avec soin. Mais c'était plus par tradition que par nécessité. On vivait au jour le jour et demain n'existait pas. Et, chaque soir, on était heureux d'avoir survécu un jour de plus.

Et pour moi, un nouveau soir arrivait. Il était grand temps de rentrer chez moi pour un repos que je jugeais bien mérité. La relève arrivait enfin, signe que ma période de travail journalier tirait à sa fin. Elle avait été spécialement éprouvante ! Depuis dix heures, je m'étais démené à essayer de colmater les fuites. Cinq incidents en une seule journée, c’en était trop ! Et ce n’était sans doute pas fini. Mais ça, c’était maintenant devenu le problème de la relève.

Les conduits de méthane étaient dans un état lamentable et, de jour en jour, les problèmes de fuites ne faisaient que s’accentuer. Il faut dire qu’avec une température ambiante de moins deux cents degrés, le matériel était soumis à rude épreuve. Il fallait en permanence chauffer l’ensemble des canalisations. Les conduits de méthane étaient emboîtés dans des conduits d’eau. L’eau était chauffée jusqu’à vingt degrés dès son extraction, puis pompée vers la cité. Si l’une des pompes tombait en panne, l’eau s’arrêtait de circuler. En stagnant dans les conduits, elle se refroidissait rapidement pour finissait par geler. Nous avions moins d’une heure pour réparer et relancer la pompe défectueuse avant que l’eau ne gèle. Sinon, les conduits externes se rompaient sous la pression de dilatation de la glace. Les conduits internes de méthane n’étaient alors plus chauffés et le méthane à son tour finissait par se condenser, puis par geler. Tout cela se passait dans les tunnels creusés dans la glace et qui reliaient les mines d’extraction et la cité. Nous portions des combinaisons thermo-isolantes car il n’était pas possible de chauffer les tunnels eux-mêmes.

La situation politique générale était grandement responsable du manque d’approvisionnement de matériel neuf. Nous devions nous débrouiller avec ce que nous avions, et nous bricolions comme nous le pouvions pour colmater les fissures dans les canalisations. Nous n’étions pas les seuls à nous plaindre de ce problème. Nos collègues chargés de l’entretien des pipelines d’hydrogène qui reliaient le cosmo-port, où la précieuse marchandise était apportée jusqu'à la cité, affron-taient les mêmes problèmes. L’ensemble de notre industrie et, par conséquent de notre économie, tournait au ralenti.

Après cette journée bien remplie, une bonne période de sommeil s’avérait nécessaire. Je ne me faisais pas d’illusions, je savais que le lendemain, le travail ne serait pas plus facile ! Mais je ne pouvais pas me plaindre. Au moins, j'avais un boulot qui me permettait tout au moins de survivre. J'étais même plutôt un privilégié. Et ce privilège, je le devais à mon vieil ami Alex, le gouverneur de notre petit monde. J'avais un temps rêvé d'un poste dans l’administration. Mais ces postes étaient très prisés et ceux qui avaient la chance d'en avoir un s'y accrochaient comme des sangsues à leur proie. Avec la crise, le laxisme s'était généralisé et les fonctionnaires en place n’étaient plus contrôlés. Souvent, le travail fourni se limitait à faire acte de présence. C’était la conséquence logique d’un système faible. Alex s'en plaignait souvent. Mais ses pouvoirs étaient très limités et il n'avait aucune emprise sur la machinerie bureaucratique incontrôlable qui parasitait nos mondes.

Le malheureux gouverneur était pris entre deux feux : celui, volontaire, de ses ennemis externes qui ne désiraient que sa perte et la fin de l'indépendance de notre monde, et celui, involontaire et stupide, de ses ennemis internes qui accentuaient sa faiblesse en cassant le moindre espoir d'un sursaut de notre économie. L'invasion tant redoutée aurait au moins le mérite de mettre fin à ce système.

La sortie du tunnel vers la cité n’était pas très éloignée. J’avais donc décidé de faire le chemin à pied. Les rovers mis à notre dispo-sition par la Direction des Mines étaient plutôt inconfortables et leur vitesse limitée à seulement dix kilomètres par heure. Au bout de dix minutes de marche, j’aperçus enfin les lueurs de la cité qui trans-perçaient le double sas de cristal renforcé qui bouchait l'entrée du tunnel et préservait la chaleur de la cité. En même temps, il empêchait la chaleur de renter dans les tunnels et de faire fondre les parois de glace. J’accélérai le pas vers la lumière et ce qu'il restait de civilisation. Cinq minutes plus tard, je pénétrais enfin dans la cité.

Le tunnel débouchait juste à côté de l’entrée Nord de la ville. Aucune personne étrangère à la mine n’osait s’y risquer. Même les rats flairaient le danger et ne s'y aventuraient pas.

Pour me rendre chez moi, je devais traverser le quartier Nord d’Agapa. Il était plus prudent de prendre le taxirail. C’était le quartier industriel où arrivaient et étaient traités tous les produits issus des mines de la cité, ainsi que l’ensemble des matières premières importées.

Les logements avaient été peu à peu abandonnés par les habitants qui fuyaient le bourdonnement incessant des usines à électrolyse, des raffineries et des pompes assurant le transport des fluides dans les canalisations. Les bâtiments abandonnés s’étaient très rapidement dégradés. Les éclairages défectueux n’étaient plus remplacés et les ordures n’étaient plus ramassées. Le quartier était devenu insalubre et infréquentable. Les brigands en tous genres y trouvaient refuge. C’était pourtant le seul chemin entre mon lieu de travail et mon logement. Même le taxirail ne s’arrêtait plus dans le quartier, et le trajet était relativement sûr. Je ne fus cependant pas mécontent lorsque nous traversâmes le boulevard circulaire qui faisait office de frontière entre le quartier nord et mon propre quartier, plus proche du centre de la cité. La métamorphose était étonnante. De l’autre côté du boulevard, les rues étaient beaucoup plus animées, grouillantes de gens. Des groupes d'enfants s'amusaient sous les lampadaires qui brillaient en permanence.

Arrivé dans mon petit studio, j’eus enfin le grand plaisir de me débarrasser de ma combinaison imbibée de sueur et de me plonger sous une bonne douche bien chaude. Quelle récompense ! J’étais fier d’être en partie responsable de l’approvisionnement de l’eau et du méthane, carburant utilisé pour la chauffer. L'eau était d'ailleurs aussi utilisée pour fabriquer l'oxygène si précieux de notre cité. C’était une bonne motivation pour retourner au boulot le lendemain. Ce n’était cependant pas une raison pour abuser de cette denrée précieuse sur notre petit monde et je décidais donc de ne pas trop prolonger cet instant de rêverie. Rêvasser était mon passe-temps favori sur Ariel. C’était un moyen efficace d’échapper aux soucis quotidiens. Je n’avais pas besoin d’alcool ni d’une quelconque autre drogue à la mode à cette époque.

Je n’eus pas le temps de m’essuyer que retentit le bruit caractéristique de mon communicateur mural, qui se trouvait dans la pièce principale de mon studio et qui me servait à la fois de séjour de cuisine et de chambre à coucher. Ce ne pouvait être qu’Alex. Je n’avais que très peu d’amis ou même de relations sur Ariel.

Lorsque j'appuyai sur l’interrupteur du com, je n’eus donc aucune surprise de voir apparaître le visage souriant du gouverneur. Un visage rond surmonté de cheveux coupés très courts. Un long nez légèrement de travers surmontait une bouche fine. Il n’avait pas beau-coup changé depuis notre première rencontre. Ses tempes commen-çaient cependant à grisonner et quelques rides étaient apparues au coin des yeux. Le sourire était sincère.

Nous nous étions rencontrés pour la première fois lorsque nous étions étudiants. Originaire de Messina, je venais de débarquer sur Ariel pour poursuivre mes études de géologie. Agapa n’était encore qu’un énorme chantier, mais son université avait une certaine réputation. J'avais la naïveté de croire que des études pouvaient être un atout pour réussir sa vie. Alex était né sur Ariel, dans la cité de Yangoor. Il connaissait tous les recoins d’Agapa. Il avait loué un petit appartement et cherchait un colocataire pour partager le loyer. Depuis, nous avions suivi chacun notre chemin, mais régulièrement nos pas s’étaient croisés.

Il était d'un tempérament plutôt insouciant, ce qui expliquait sans doute le fait qu’il avait semblé vieillir moins vite que moi. Mais depuis qu’il avait accédé au poste de gouverneur, son attitude avait profondément évolué. Cela faisait plusieurs semaines qu'il ne m'avait plus contacté. Je ne lui en voulais pas. Je savais qu'il n'avait que très peu de temps à consacrer à autre chose qu’à la politique.

– Salut, Vic, me lança-t-il, sans autre préambule et visiblement ravi de lire la surprise sur mon visage.

Il connaissait parfaitement mes habitudes de vieux célibataire et savait très bien que je venais juste de rentrer de mon travail. Il avait la fâcheuse habitude de me surprendre aux moments les moins opportuns.

– Salut, Alex, répondis-je. Que peut bien vouloir le gouverneur en personne d’un simple ouvrier des mines comme moi ?

J’avais pris l’habitude de commencer systématiquement nos conversations avec cette réflexion. Ça le mettait toujours mal à l’aise.

La réponse fut brève et précise :

– Ce soir, tu dînes chez moi à la Tour ! Je t’attendrai en bas dans exactement trente minutes. Ciao !

Et le contact fut interrompu.

Cette invitation ressemblait davantage à un ordre. C’est donc résigné mais tout de même heureux que je revêtis mon plus beau costume, puisque c’était aussi l'unique de ma garde-robe, et que je pris le chemin de la tour centrale. En taxirail, j’avais tout juste le temps d’arriver à destination.


♦♦♦


La récolte de Cocktail touchait à sa fin et les cuves étaient presque pleines. La météo était exceptionnellement bonne et ils pensaient pouvoir remonter et s’arrimer à l’Albatros plus tôt que prévu. William Cooper, dit Bill, le commandant du groupe composé des capsules Six et Sept décida de remonter un peu plus haut, dans la couche brumeuse où le Cocktail était plus riche en méthane. Tulk serait content de faire le plein de méthane pour les besoins personnels de l’Albatros. Les cuves d’hydrogène étaient pleines. L’hydrogène, voilà la substance précieuse qu’ils étaient venus récolter. C’était le composé le plus abondant dans le Cocktail. En tous cas, à cette profondeur ! C’est dans le gigantesque océan gazeux d’hydrogène, d’hélium, de méthane et autres gaz qui composaient le Cocktail que les capsules évoluaient déjà depuis bientôt trois heures. Les pompes et les compresseurs tournaient à plein régime et les filtres fonctionnaient parfaitement pour séparer les différents constituants du cocktail local.

L’hydrogène, c’était la grande ressource énergétique des Mondes Extérieurs, où les rayons du Soleil étaient si faibles. C’est lui qui fournissait l’énergie pour chauffer les villes, fabriquer l’électricité pour l’éclairage, les transports, le fonctionnement de n’importe quel appareil, du plus simple au plus complexe. Il servait aussi de carburant pour les grands vaisseaux interplanétaires. Depuis la découverte et la maîtrise de la fusion thermonucléaire par les humains, c’était devenu l’un des éléments les plus utilisés, et encore plus particulièrement sur les Mondes Extérieurs privés de l'énergie du Soleil. Bien qu’il fût le composé le plus abondant de l’univers, le seul lieu où cette ressource était aisément exploitable, c’était dans les strates supérieures de l’atmosphère d’Uranus.

Dans le système de Sol, quatre géantes gazeuses en étaient principalement composées. Uranus était la plus froide et la moins tourmentée. Pourquoi était-elle si froide alors que ses trois sœurs émettaient tant de chaleur ? Les théories cherchant à expliquer ce mystère étaient nombreuses mais personne n’avait encore pu se vanter de l’avoir résolu définitivement. On savait que l’intérieur était chaud, mais la façon dont cette chaleur était piégée restait une énigme. Parfois, une petite bouffée de gaz chaud remontait des profondeurs pour se condenser en de gigantesques nuages éclatants qui s'étiraient sur des milliers de kilomètres avant d'être déchirés par les vents violents. Mais ces vents n'étaient que de petites brises, comparés à ceux rugissant sur les tumultueuses Jupiter, Saturne ou encore Neptune, où ils pouvaient dépasser deux mille kilomètres par heure. Aucun équipage sensé ne se serait risqué dans ces enfers de tempêtes. Et ceux qui avaient essayé n'ont jamais redonné signe de vie.

Malgré la stabilité relative de sa météorologie, Uranus restait un monde extrêmement dangereux. Les plongeurs connaissaient les risques. Les autres représentants de l’humanité les prenaient pour des fous, mais les respectaient car ils savaient qu’ils étaient très utiles. On les admirait pour leur courage.

La technique consistait à plonger dans un courant stable et évoluer à la même vitesse que ce courant. On avait alors l'impression d'un calme absolu, alors qu'en réalité on se déplaçait à des centaines de kilomètres par heures. C’était l’unique moyen d’avoir une chance de remonter. C’est dans un tel courant qu’évoluaient les deux capsules Six et Sept.

Ce n’est que lorsque Bill décida qu’il était temps de rejoindre l’Albatros que l’incident se produisit. Un choc brutal secoua les passagers de la capsule Sept, comme si elle venait de heurter un autre corps solide. Or, le seul autre corps solide présent dans les parages n’était autre que la capsule Six. Et pourtant Six se trouvait à quinze mètres devant Sept, les senseurs ne pouvaient pas se tromper. De plus, l’équipage de Six n’avait enregistré aucune secousse, aussi petite fût-elle.

Les statoréacteurs calèrent net. Heureusement les stabilisateurs atmosphériques réagirent immédiatement. Les ballons de secours se gonflèrent automatiquement. La capsule pouvait ainsi dériver passive-ment sans danger de décrochage aussi longtemps que les courants aériens restaient stables. Malheureusement, ces courants aériens n'étaient jamais stables bien longtemps. Bill réagit dès que le signal d’alarme se fit entendre dans Six et se jeta sur les commandes pour s’approcher le plus possible de Sept afin de déployer le tunnel de sauvetage. On réfléchirait plus tard à ce qui s’était passé. La manœuvre était plus que délicate et, comme le redoutait Bill, les vents commen-çaient à montrer des signes d'instabilité. Parfois, une rafale éloignait Sept de plusieurs dizaines de mètres et il fallait pousser les réacteurs pour rattraper la capsule en détresse.

La difficulté était accrue par le manque de visibilité. Comble de malchance, l’incident s’était produit dans la couche principale de nuages de méthane qui recouvre l’ensemble de la planète à cette altitude ! Quelques dizaines de kilomètres plus haut ou plus bas, la visibilité aurait été bien meilleure ! Quand Six put enfin rejoindre Sept, Bill et ses coéquipiers purent se faire une idée plus précise de ce qui était arrivé. C’est abasourdis qu’ils se rendirent compte que le stabilisa-teur droit était endommagé et que les deux réacteurs qui devaient se trouver à cet endroit avaient été arrachés. Miraculeusement, la capsule avait malgré tout pu se stabiliser grâce aux deux énormes ballons gonflés d'hydrogène chaud qui s'étaient déployés au moment du choc, l'empêchant de sombrer dans les profondeurs infernales de la planète géante.

Les manœuvres d’arrimage durèrent près d’une demi-heure et il fallut encore autant de temps pour installer le tunnel de transfert pressurisé et transférer l’équipage de Sept dans Six. Finalement, les six plongeurs se retrouvèrent à l’étroit dans une capsule prévue pour deux fois moins d’occupants, mais ils étaient saufs. Avant de prendre le chemin du haut, il fallait encore compenser l’augmentation du poids par la vidange d’une petite partie de leur récolte. Ensuite, ils s’affai-rèrent à localiser le signal de position de l’Albatros dans la soupe des interférences de la planète et de prendre la direction du vaisseau-mère.

L’attente anxieuse de l’Amiral fut récompensée au bout de deux heures et demie lorsque les voyants de la passerelle de pilotage se mirent à clignoter pour indiquer l’approche d’une capsule. Il fallut encore attendre quinze minutes avant que la distance ne fût assez faible pour permettre enfin les communications dans le brouillage électro-magnétique de la planète. C’est alors seulement qu’il apprit que les six membres d’équipage étaient sains et saufs.


♦♦♦


La Tour, c’était le centre nerveux d’Agapa. C’était là qu’étaient prises toutes les décisions politiques et économiques de la cité, mais aussi de l’ensemble d’Ariel depuis qu’Agapa en était devenue la capitale. Et c’était là que demeurait mon ami Alex, entouré de ses conseillers, tous plus incompétents les uns que les autres. La Tour était le plus haut bâtiment de la cité. Elle en était située en plein centre, au sommet d’une colline d’une cinquantaine de mètres d’altitude. Elle servait de pilier central pour soutenir la merveille de technologie que représentait la gigantesque coupole transparente de cristal renforcé qui recouvrait Agapa et protégeait ses habitants du vide glacial extérieur. Agapa avait été construite dans une vaste cuvette naturelle d’environ quarante-cinq kilomètres de diamètre. C'était à l'origine une ancienne cicatrice laissée par l’impact d’un astéroïde sur la croûte gelée de notre petite planète. Les parois de ce cratère servaient d’assise au bord de la coupole protectrice. Des piliers plantés le long des boulevards circu-laires qui séparaient les différents quartiers se répartissaient le poids du dôme et soulageaient ainsi la Tour. La cité s’organisait de façon parfaitement concentrique. Un revêtement ultra-isolant épais de quatre mètres séparait le sol de la cité de la surface gelée de la planète.

Au centre, autour de la Tour, se regroupait l’ensemble des bâtiments administratifs. Ce quartier comportait les constructions les plus modernes et les plus espacées. On s’était même permis le luxe d’y planter par endroits de la végétation. Les quartiers des logements encerclaient le quartier administratif, au-delà du boulevard circulaire intérieur, appelé le Boulevard Central. Les habitations étaient de moins en moins spacieuses et salubres au fur et à mesure qu’on s'éloignait du centre. Ces quartiers étaient divisés en deux par le boulevard extérieur, le Boulevard des Glaces. Des commerces et des centres de loisirs étaient dispersés dans ces quartiers. À la périphérie, au pied de la couronne montagneuse qui entourait Agapa, étaient installés les centres de production et de traitement des matières premières, dont les fermes végétales et animales.

L’ensemble des cités construites durant la Grande Colonisation l’avait été sur le même modèle. On avait mis à profit l'existence de structures naturelles, les bassins d’impact circulaires pour simplifier la construction des dômes. Dans les premiers temps de la Colonisation, les cités devaient avant tout être fonctionnelles. Un certain confort y avait parfois été ajouté par la suite.

Quatre grandes portes étaient placées aux quatre points cardinaux. Elles étaient constituées chacune d’un tunnel qui perçait à travers la couronne montagneuse de glace. Les deux extrémités étaient fermées avec un double sas, ce qui permettait de limiter au maximum la fuite de notre précieuse atmosphère lors des passages entre la cité et l'extérieur. La porte nord donnait accès aux extracteurs d’eau et de méthane, situés à environ cinq kilomètres de là. Ces mines assuraient la totalité de la production de ces deux substances pour Agapa. De l’ammoniac était parfois aussi extrait lorsqu’on avait la chance d’en trouver une veine. C'était là que je travaillais.

La porte ouest donnait accès à un passage souterrain qui menait vers le cosmoport d’Agapa, bâti à une trentaine de kilomètres de la périphérie. Neuf navettes sur rails assuraient le transit journalier des marchandises et des passagers. Depuis quelques mois, le flux d’émigra-tion s’était accentué alors que l’immigration avait pratiquement cessé. Les délais pour avoir un billet sur un vaisseau en partance étaient d’ailleurs de plus en plus longs. Les signes du malaise étaient de plus en plus évidents.

Les portes sud et est ouvraient le chemin vers les autres cités d’Ariel. En direction de l’est, c’était le chemin de Mélusine, une petite cité dont la construction n’a jamais été réellement terminée. C’était un chantier à l’abandon. D’où son surnom : le « Chantier ». Seul le quart ouest de Mélusine était habité et fonctionnel. Le reste constituait en quelque sorte la mine de métal d’Ariel. C’est là que nous allions chercher les pièces de rechange pour nos canalisations défectueuses. Mélusine, c’était une voie sans issue. La colonisation de la région située à l’est d’Agapa s’était interrompue lorsque la population de la planète avait cessé de croître. La voie est constituait le seul lien entre Mélusine et le reste d’Ariel, un cordon ombilical bien fragile.

La voie sud menait à Yangoor, la plus importante cité d’Ariel. Yangoor se trouvait au centre d’un réseau complexe de tunnels reliant seize autres petites cités bâties dans l’hémisphère sud de la planète. La plus éloignée d’entre elles, Kachina, avait été élevée au bord d’un gigantesque canyon comparable à la vallée Marineris sur Mars. Yangoor était la seule autre cité dotée d’un cosmoport. C’était l’ancienne capitale d’Ariel, avant que la plus moderne Agapa ne la remplace. Ariel comprenait un total de dix neuf cités avec une moyenne de deux cent mille habitants par cité, un nombre qui ne cessait de diminuer.

Ce n’était pas la première fois que je me rendais à la Tour mais, à chacune de mes visites, elle m’impressionnait davantage. Le taxirail s’arrêta au bas de la colline. Un long majestueux escalier conduisait vers l’entrée de la Tour, située cinquante mètres plus haut. Un funiculaire était disponible pour les visiteurs les moins courageux. Afin d'éviter les sarcasmes d’Alex, je choisis la solution sportive. Le gouverneur qui m’attendait au sommet de la colline avait l’air si minuscule devant le gigantesque mégalithe qui s’élançait vers le ciel.

– Tu as failli arriver en retard ! me lança-t-il avec bonne humeur forcée, alors que je finissais de grimper les dernières marches. La pesanteur sur notre petite Ariel étant très faible, l'exercice fut moins épuisant que je ne l'aurais cru.

Mon hôte m'accueillit chaleureusement d'une poignée de main. Sa poigne n'avait pas la force habituelle. En le regardant de plus près, je pus constater que ses traits étaient bien plus tirés que d'habitude, son teint bien plus pâle. Cet homme croulait sous les soucis !

Nous nous dirigeâmes lentement vers les entrailles du monstre, dans un silence religieux. Le hall d’entrée n’avait rien en commun avec ce qu’on avait l’habitude de voir à Agapa. Il était immense, en stan-dards uraniens. Quel gâchis de place ! La grande baie vitrée entourant le porche accentuait encore cette impression d’espace. Personne n’était visible à l’accueil. La tour était pratiquement déserte, tous les employés étaient déjà rentrés chez eux depuis au moins deux heures. Alex m’expliqua avec humour qu’il préférait presque cette situation. Au moins pouvait-il profiter des lieux en toute tranquillité.

Nous traversâmes les neuf mètres nous séparant de l’ascenseur. Il nous fallut un certain temps avant d’atteindre notre destination au cent-troisième étage. L’appartement d’Alex était situé au point culminant d’Agapa. Juste au-dessus, la structure métallique de la tour s’ouvrait comme une corolle de fleur pour recevoir le sommet de la coupole. J’aimais bien y venir pour admirer le panorama.

La Tour s’amincissait avec l’altitude et l’appartement ne comportait que cinq petites pièces réparties autour d’un corridor d’une dizaine de mètres de long. À droite de l’entrée se trouvait la chambre à coucher, suivie d’une petite cuisine. À gauche, c’était le bureau, prolongé par un petit séjour. Au fond, la salle de bain. Comparé à mon minuscule studio, cet appartement me paraissait énorme. On pouvait trouver des appartements bien plus grands aux étages inférieurs, mais Alex avait privilégié le panorama à l’espace vital.

Lors de mes rares visites, nous avions pris l’habitude de nous rendre dans le bureau. Alex n’avait pas tellement le sens de l’ordre, ce que la pièce reflétait bien. Il y avait là des centaines de dossiers empilés les uns sur les autres. On en trouvait aussi bien sur le bureau lui-même que sur les autres meubles et à même le sol. Je me demandais toujours comment il arrivait à s'en sortir dans tout ce fouillis.

– C’est un bordel ordonné, disait-il. Tout est à sa place.

J’avais du mal à le croire.

Trois des façades avaient été recouvertes de panneaux synthé-tiques sensés imiter le bois. Du moins, c’est ce qu’on disait. Personnel-lement, je ne pouvais pas le confirmer, n’ayant jamais vu de vraie façade en bois, matériau inexistant sur Ariel. En dehors du bureau, deux fauteuils en polymère synthétique bien usés par les différentes rencontres politiques et nos propres discussions, une commode et une petite table basse complétaient le mobilier. La façade située en face de la porte d’entrée, derrière le bureau était intégralement transparente. C’était elle qui donnait sur l’extérieur du bâtiment. Au milieu de la façade de droite était accroché un tableau représentant un paysage terrestre. Une planète bien étrange, la Terre, avec ses profusions de formes et de couleurs. L’image montrait une montagne recouverte de neige blanche, sous un ciel bleu azur. Au premier plan, la neige cédait la place à la verdure. J’essayais d’imaginer l’activité bourdonnante des insectes, les bruits des oiseaux. J’avais entendu des sons de la Terre en regardant des enregistrements holographiques au centre culturel de la cité, mais l’impression sur place devait être bien différente. Comme à mon habitude je me dirigeais vers la façade transparente. Toute la partie est de la cité s’étendait là sous mes yeux. C’est de là qu’on pouvait le mieux se rendre compte de l’agencement concentrique d’Agapa. Et à l’horizon, la muraille circulaire qui encerclait le tout et empêchait de voir les territoires sauvages qui s’étendaient derrière. À travers le dôme parfaitement transparent, au-dessus de nos têtes, on pouvait apercevoir la voûte étoilée.

Un jour, j’avais décidé de quitter la ville pour voir à quoi pouvaient ressembler les contrées sauvages. Il y avait là-bas des grandes falaises, des gouffres, des montagnes. Le paysage est très accidenté mais d’une teinte grise uniforme sur le fond noir du ciel. La faible lueur du Soleil accentuait encore ce côté lugubre. La couleur n’était représentée que par le gigantesque globe bleuté d’Uranus suspendu immobile au-dessus de nos têtes. Je ne m’y suis pas senti en sécurité. Je préférais l’ambiance protectrice de la cité et je n’avais jamais plus retenté l’expérience.

Ces longs moments de silence étaient fréquents durant nos rencontres. Après trois minutes, je finis par m’installer dans l’un des fauteuils que j’avais dû au préalable débarrasser d’une pile de paperasse. Alex s’était absenté quelques instants pour aller chercher deux pseudo-bières produites dans les fermes locales. Lorsqu’il revint avec les boissons rafraîchissantes, il s’assit en face de moi et commença :

– Alors, tu es toujours aussi passionné par la mécanique des fluides ?

Il faisait allusion à mon travail.

Je lui racontai ma journée et en profitai pour lui expliquer l’état de délabrement du matériel. Il reprit :

– Je sais que les choses ne sont pas faciles ces temps-ci. Ma situation n’est pas enviable non plus.

Ça, je voulais bien le croire !

Il continua :

– Nous avons encore perdu un cargo sur la route de Jupiter. Évidemment, le client ne paiera pas la marchandise qu’il n’a pas reçue. C’est le sixième en trois mois. C’est sans doute un coup de Narcisse.

Narcisse, l’ancien gouverneur de Titania, pompeusement auto-proclamé Empereur des Mondes Unis d’Uranus, était le responsable de tous nos soucis. L’homme était ambitieux et sa petite planète ne lui suffisait pas. Il voulait contrôler l’ensemble des mondes uraniens et était sur le point de parvenir à ses fins. Sa petite armée avait déjà occupé les trois lunes extérieures et maintenant il jetait son dévolu sur Ariel et Miranda. Ses actes de sabotage lui avaient déjà assuré un quasi-monopole sur la récolte et le marché de l’hydrogène et du méthane. S’il hésitait à envahir Ariel, c’était parce que notre petit monde était sous protection officielle de la puissante Confédération Terrienne. Ariel avait signé avec la Terre un accord de monopole de livraison. La Confédération voulait par ce moyen montrer son opposition au régime tyrannique de Narcisse. Mais la Terre était loin et n'avait pas vraiment besoin de notre hydrogène. Et elle avait d’autres problèmes bien plus importants avec son voisin martien. Narcisse savait qu’au pire, il risquait une protestation officielle, mais aucune réponse militaire n’était à redouter. Narcisse ne tarderait plus à nous envahir.

– Il faut partir ! dit soudain Alex, après une longue minute de silence.

– Pour aller où ? demandais-je alors, à peine surpris. Nous sommes entourés par des territoires ennemis !

– C'est là le problème, et c'est pour ça que je t'ai demandé de venir. À nous deux nous devrions trouver une solution !


♦♦♦


Après les chaleureuses retrouvailles, on laissa les six rescapés se remettre de leurs émotions devant un casse-croûte, comme il en était de coutume au retour des plongées. Bill n’avait pas très faim et alla directement dans sa cabine. Il s’étala sur son matelas posé à même le sol. Couché à plat sur le dos, il essayait de se reposer. Il ne dormit cependant pas. Ses yeux grands ouverts fixaient le plafond, mais Bill ne vit pas la surface grise métallique qui le surplombait, il avait quitté son corps, il était retourné en bas. Dans ses songes, il revivait le moindre détail de ce qui s’était passé le matin même. Il percevait à nouveau les mêmes sensations, l’anxiété de se perdre, de perdre ses camarades, puis la jouissance de s’en être sorti une fois de plus. Bill se rendit compte que cette expérience l’avait grisé. Son taux d’adrénaline avait atteint des sommets, son cerveau avait fonctionné à plein rendement, ses muscles avaient obéi avec précision. Avait-il vécu une plongée critique? Celle au-delà de laquelle on perdait le sens de la sécurité, pour l’unique plaisir de se doper avec sa propre adrénaline ? Combien de plongeurs avaient fini par disparaître dans les fonds à force de rechercher toujours plus le danger ? On appelait cela le syndrome des Sirènes. Il fut tiré de sa transe par le signal sonore aigu qui convoquait tous les membres de l'équipage sur la passerelle de commandement.

L’Amiral avait décidé de réunir l’ensemble des cinquante deux membres de l’équipage pour analyser la situation et essayer d’en tirer les leçons. L’incident allait retarder la fin de la moisson et il ne restait qu’un petit mois avant la prochaine fenêtre de désorbitation sur une trajectoire économique vers Saturne, où les clients attendaient la fourniture de la précieuse récolte.

Lorsque Bill arriva sur la passerelle de commandement tous les autres étaient déjà là. L'impressionnante silhouette de Tulk se profilait devant le bleu éclatant de la gigantesque planète, par-delà la paroi transparente de la bulle de cristal renforcé. Le silence total accentuait encore l'atmosphère particulière de ce moment. Tout le monde attendait le signal de l'Amiral pour entamer la discussion. Mais Tulk n'était pas pressé. Il aimait bien ces moments de calme, entouré de tous ses compagnons. Et il ne se privait pas pour les faire durer. Et puis soudain, il brisa le silence. D'un ton très calme, il leur décrivit la situation. Il leur proposa d’immobiliser pendant une semaine toutes les capsules pour des vérifications supplémentaires. Ce temps serait mis à profit pour préparer le départ. Tulk et quelques compagnons profite-raient de cet arrêt momentané de la récolte pour se rendre à Messina afin de faire le plein de provisions et surtout régler les nombreuses et fastidieuses formalités administratives avant le départ. La proposition fut considérée comme étant la plus sage et fut approuvée à l'unanimité. L'Amiral savait qu'il aurait très bien pu se passer de leur accord, mais dans un monde où le mot démocratie n'avait plus grand sens, il estimait que c'était là un bel exemple à donner.

– La situation n’est pas si grave et nous pouvons nous permettre ce léger contretemps, avait finalement conclu l’Amiral.

Après la matinée d’anxiété, il avait retrouvé un peu de sa bonne humeur et de son optimisme.

Il continua, un peu plus sombre :

– L’incident d’aujourd’hui nous rappelle les dangers de la Grande Bleue !

Il lança un regard vers Bill qui comprit que c’était à lui de parler. Il raconta en détail l’incident et décrivit les dégâts subis par Sept tels qu’il avait pu les constater.

– Êtes-vous certains que Six n’est pas entré en collision avec Sept ? demanda l’un des mécaniciens.

– Impossible, répondit Bill. Nous aurions senti un choc. D’ailleurs, aucune trace d’accrochage n’a été détectée sur la coque de Six.

– Mais ce n’est pas possible, il faut bien que quelque chose ait heurté Sept pour arriver au résultat que tu nous as décrit ! Et à notre connaissance, il n’existe rien de solide à cette altitude, s’exclama à nouveau le mécanicien. À moins qu’un énorme bloc de méthane gelé ne se soit formé dans la couche nuageuse. Ça c’est déjà vu ailleurs.

C’était au tour d’Oliver, l’expert en météorologie uranienne, de s’exprimer :

– Il est vrai que des particules solides se forment parfois dans les nuages, mais les dégâts étaient trop importants pour être imputés à de la grêle de méthane. Il aurait fallu que le bloc soit vraiment énorme, ce qui me semble inconcevable.

– Nous ne cherchons peut-être pas dans la bonne direction, intervînt l’Amiral. Une défaillance mécanique comme l’explosion d’un statoréacteur pourrait très bien être à l’origine de l’incident. Et je ne parle pas de sabotage ni de mines laissées là par Narcisse.

– Nous pouvons déjà exclure l’hypothèse de l’explosion, intervint à nouveau le mécanicien. Je ne vois pas comment une explosion de l’un des réacteurs, ou même des deux, pourrait arracher tout un stabilisateur !

– Je ne veux pas mettre en doute les propos de notre ami Bill, reprit l’Amiral, mais comme il nous l’a dit, la visibilité n’était pas très bonne et il se peut très bien que la brume ait pu le tromper. Nous n’avons aucun moyen de vérifier puisque Sept a été laissé sur place et a dû sombrer à l’heure qu’il est.

– Encore un incident que l’on pourra mettre sur le compte des Uranoptères ! conclut Bill.

Cette dernière exclamation fit sourire l’assemblée.

Déjà, à l'époque des premiers explorateurs sur les océans de la Terre, couraient des légendes sur des monstres venus des profondeurs. Cette habitude ne s'était pas éteinte avec l’exploration d’autres mondes et Uranus elle aussi avait ses monstres mythiques. Le premier aurait été aperçu il y avait plus de cinquante années par un groupe de quatre plongeurs lors des toutes premières explorations en profondeur. Ils prétendirent avoir aperçu une énorme chauve-souris noire. Depuis, régulièrement, on disait en avoir observé. On les avait appelés les Uranoptères. Ils étaient issus de l’imagination alcoolisée de quelques vieux marins retraités cherchant un public et un petit moment de gloire dans les bars dans les bas-fonds de Messina. C’est ainsi que naissent la plupart des légendes.

Trente années plus tôt, l’affaire avait été relancée par un sombre exobiologiste à la recherche d’une renommée qu’il ne trouva jamais. Dans son Encyclopédie des Uranoptères, il avait essayé d’imaginer le mode de vie de ces êtres fabuleux, dans les profondeurs insondables de la planète, là où la lumière solaire n’arrivait jamais et où la pression des gaz était si grande qu’aucun engin humain n’y accéderait jamais. Il expliquait que parfois certains d’entre eux se trouvaient piégés dans les rares courants de gaz chauds ascendants et entraînés vers les hautes altitudes où on les avait aperçus. L’ouvrage avait connu un succès passager. Une copie devait se trouver à bord, dans la bibliothèque. Tous les vaisseaux de récolte en avaient une. Une sorte de tradition pour conjurer le mauvais sort. Les superstitions étaient encore très vivantes.

« Non, les seuls Uranoptères que je connaisse sont les mines dérivantes laissées là par notre ami Narcisse ! » songea encore Bill. Et pourtant, les détecteurs à bord des capsules n’avaient rien signalé !

Chapitre 3


La Planète Mère




Virginia Enora détestait être tirée de son sommeil. Elle savait que c’était forcément important. La petite bonne femme à la soixantaine bien sonnée, les cheveux courts et blanc éclatant se leva à contrecœur pour se rendre dans le bureau de son appartement de fonction. Depuis qu’elle avait été nommée à la tête de la Confédération Terrienne, elle s'était habituée à dormir très peu. Les relations interplanétaires étaient plus tendues que jamais et les conflits au sein du système de Sol ne faisaient que s’étendre. La guerre menaçait maintenant aux portes-mêmes de la toute puissante Confédération. Avait-elle vraiment tout fait pour éviter cela ? La paix avait pourtant semblé définitivement acquise après l’expansion de l’humanité autour de l’étoile centrale durant la Grande Colonisation. Une telle entreprise avait nécessité la coopération de tous les humains. Les livres d'histoire étaient tous unanimes pour qualifier cette période de l'Âge d'Or de l'humanité. Mais c'était sans compter sur la nature humaine profonde. Petit à petit, certaines colonies avaient repris le pas sur d’autres, de nouvelles petites puissances s'étaient reconstituées. Et voilà que de partout réapparaissaient des empereurs. Un mot qui n'était utilisé plus que dans les livres d'histoire avait subitement ressurgi dans la réalité. Tout le monde voulait devenir empereur. Le moindre petit monde glacé pouvait subitement se voir doté d'un empereur ! Seule, la Confédération avait échappé à cette mode.

« Le pouvoir corrompt, l’ambition et la cupidité finissent toujours par prendre le dessus sur la morale. C’est ça la nature humaine ! » Lasse de ce constat, le temps de régler les affaires courantes, elle allait présenter sa démission au Conseil Confédéral. Mais elle était encore Présidente et se devait de prendre connaissance du message urgent qui venait d’arriver. Comme elle s’en doutait, il venait de Mars :

« Atama II, Empereur de Mars, vous souhaite le bonjour. » Ça commençait bien. Elle savait qu’Atama lui souhaitait tout, sauf une bonne journée !

« Nous vous informons que le gouverneur de Titania a lancé une nouvelle offensive vers les lunes proches de la Géante de Glace et a ainsi pris le contrôle l’ensemble des mondes uraniens, cela depuis une période de deux jours standards. Vos propres informateurs vous ont sans doute déjà fait parvenir la nouvelle ! »

– Eh bien, justement, non ! ragea Virginia.

« Bien que le petit monde d’Ariel soit officiellement sous la protection de la Confédération, nous nous permettons de vous rappeler humblement que cette dernière n’aurait rien à gagner à intervenir dans une petite querelle locale, loin à l’extérieur. Cela ne ferait qu’attiser des tensions déjà très fortes ! »

Cela ressemblait plus à une menace qu’à un conseil. Le message se terminait avec les salutations habituelles. Il était bref mais parfaite-ment clair. Comment le Martien pouvait-il donner une leçon de diplomatie à la Confédération, et s’immiscer dans une affaire de politique qui ne regardait que la Terre ? À son grand regret, Virginia fut obligée d'admettre qu'Atama avait raison. La Confédération ne pouvait pas se permettre de se lancer dans le conflit, au risque d'embraser tout le système de Sol. Elle était folle de rage.

Elle se sentit d’autant plus frustrée qu’elle était dans l’incapacité d’avoir une conversation directe avec le Martien pour lui exprimer face à face le fond de sa pensée. Virginia n'était pas réputée pour son sens de la diplomatie. Mais Mars se trouvait à près d’une heure lumière, ce qui rendait toute discussion impossible. Les ondes ne pouvaient pas aller plus vite que la lumière. On avait fait des progrès importants dans la mise au point de systèmes de propulsions, ce qui rapprochait considérablement les mondes habités. On ne se trouvait jamais à plus de quatre mois de voyage de sa destination, quelle qu’elle fût. Mais on n’avait toujours pas trouvé le moyen de communiquer plus vite que la lumière !

Le fait que ce fût Atama qui lui avait annoncé la nouvelle n'attisait que davantage sa frustration. Que faisaient ses propres espions ? Il l’avait humiliée une fois de plus et elle savait très bien qu’il n’était pas étranger à cette histoire. La Terre ne l’avait que trop laissé faire. Elle décida de convoquer le Conseil Confédéral sur le réseau de vidéoconférence. Elle espérait que les événements auraient au moins l'avantage de bousculer un peu l'administration engluée de la Confédération Terrienne qu'elle représentait.

La Confédération était composée de six États dirigés par six gouverneurs élus par les peuples, ce qui en soi était déjà un exploit. Le Conseil des six gouverneurs nommait le président. Son seul rôle reconnu par la constitution était d'arbitrer les débats et de représenter officiellement la Confédération lors de cérémonies traditionnelles souvent ennuyeuses. Virginia n'avait pas oublié le jour de sa propre nomination. Il ne fallut pas moins de quatre tours de scrutin pour arriver à un accord. Et c'était avec cette même équipe qu'il fallait maintenant tenter de prendre une décision historique.

Chaque gouverneur pouvait participer au Conseil depuis sa capitale grâce au système de téléconférence à brouillage. Ils pouvaient ainsi discuter librement sans risque d’être entendus par des oreilles indiscrètes. Seul, le gouverneur Yann Farney de l’État du Pacifique rejoignait Virginia dans son bureau présidentiel. Sidney était à la fois la capitale du Pacifique et de la Confédération. Sidney était la plus belle ville de la Terre. Ses innombrables bâtisses blanches s’étendaient sur des kilomètres le long de l’océan. Le vieil opéra fraîchement rénové trônait toujours encore au centre de la ville. Son architecture particulière rappelait les voiles gonflées des bateaux qui entraient au port. Virginia trouvait qu’il ressemblait davantage à une petite famille de coquillages attachés sur leur rocher et défiant la mer.

Elle pouvait lancer la demande de réunion d’urgence depuis son ordinateur personnel situé dans son appartement de fonction. Le signal ferait le tour du monde pour réunir les gouverneurs devant leurs coms respectifs. Elle savait qu’elle avait alors deux heures pour se préparer. Deux heures, c’était vraiment très court pour préparer un Conseil. Elle allait devoir se passer de petit déjeuner. Elle n’aurait de toutes manières pas pu avaler quoi que ce soit. Atama lui avait bel et bien coupé l’appétit.

Les systèmes faibles avaient une tendance naturelle à s’affaiblir par eux-mêmes dans un cercle vicieux. De leur côté, les pouvoirs forts s'étaient développés considérablement. La Confédération était dotée d’un système faible, elle le savait. Elle s’était ardemment battue pour faire évoluer la situation vers un gouvernement confédéral uni, mais de crainte d'une dérive dictatoriale, les gouverneurs ne l'avaient jamais suivie. Elle avait fini par jeter l’éponge et de se contenter de son rôle d’arbitre. Et maintenant la Confédération était en train de payer ses erreurs.

Virginia ne se rendit pas compte du temps qui passait et lorsqu’elle reprit contact avec la réalité, elle s'aperçut qu'elle était encore dans la même tenue que lorsqu’elle était sortie du lit. Elle eut juste le temps de finir de vêtir l'une de ses combinaisons mauves légendaires qui accentuaient sa silhouette rondouillarde lorsque le gouverneur Farney se présenta à la porte de son appartement.

Virginia aimait bien Farney. C’était un homme intelligent et travailleur, deux qualités qui se faisaient rares, même chez les gouver-neurs. Il n’était pas très grand lui non plus, mais il avait beaucoup de charme. En homme galant, il était venu la chercher pour l’accompagner sur le chemin vers le bureau Présidentiel, lieu stratégique où Virginia avait mené toutes ses batailles. Elle en avait gagné beaucoup, mais elle en avait aussi perdu quelques-unes unes. Elle savait que celle qui s’annonçait serait difficile.

Ils se dirigèrent vers le lieu de la bataille situé onze étages plus haut. Le Gouverneur Farney semblait plus soucieux qu'à son habitude. Il resta silencieux durant tout le trajet dans le dédale de couloirs qui les menait vers l'ascenseur. Virginia avait un don pour lire sur les visages, et il était difficile de lui cacher quelque chose. Le Gouverneur n'essaya même pas. Lorsqu'ils se retrouvèrent face à face dans l'ascenseur Virginia creva l'abcès :

– Alors, Yann, vous allez finir par me dire ce qui vous tracasse? Ce ne sont tout de même pas les nouvelles de l’Extérieur qui sont responsables de cette tête d'enterrement !

Elle se doutait que la raison devait être d'importance, mais elle essayait d'alléger un peu l'atmosphère. Elle redoutait cependant la réponse.

– Les Gaïans, grommela-t-il.

Cela suffisait pour que Virginia comprenne.

– Une nouvelle menace, je suppose ! Quand est-elle arrivée ?

– Hier, dans la soirée. Un message télé émis. Nous n'avons pas encore localisé la source.

– Vous pouvez arrêter les recherches, à l'heure qu'il est. Ils ont dû bouger depuis. Et que disait le message ?

– La même chose que la dernière fois. Si les gouvernements de la Terre ne lancent pas un programme de contrôle de la natalité, ils dissémineront leur bactérie au-dessus des dix plus grandes villes pour stériliser de force les habitants.

– Cette bactérie n'existe pas ! C'est du bluff. Ne faites pas cette tête. Ce sont des illuminés qui font plus de peur que de mal. Gardez plutôt votre énergie pour le Conseil qui nous attend. Je sens que ça va être dur !

Le Gouverneur ne partageait pas le même optimisme au sujet des Gaïans. Mais il n'insista pas. La priorité allait évidemment au Conseil.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent enfin et ils quittèrent la cage métallique pour se diriger vers le bureau présidentiel au travers d’un autre dédale de corridors d'un blanc uniforme.

Les Gaïans, Virginia les avait presque oubliés. Comme si elle n'avait pas assez de soucis avec l'Extérieur. Ils s'étaient dénommés eux-mêmes les Gaïans. Une bande d'éco-terroristes disaient les uns, une secte d'illuminés pour les autres. Ils prônaient la suprématie de la Nature et de la Terre. Selon eux, tous les êtres vivants ne faisaient partie que d'une seule conscience, d'une seule existence, Gaïa. On naissait de Gaïa et on y retournait à la mort, en l'enrichissant des expériences, des sensations, des sentiments accumulés durant sa vie. Tout ce qui n'était pas de la Terre était ennemi. Tous ceux qui avaient quitté la Terre pour s'installer sur un des autres mondes qui orbitait autour de Sol, avaient trahi Gaïa et étaient devenus des ennemis, des infidèles. Virginia Enora était considérée comme une infidèle parce qu'elle essayait de pactiser avec les Extérieurs au lieu de tout faire pour les anéantir. Et voilà qu'ils s'étaient mis en tête de réduire la population de la Terre ! Ils disaient que la planète n'était plus capable de supporter une population humaine qui s'était remise à croître.

Virginia ne savait pas de qui elle devait se méfier le plus, ses ennemis Extérieurs ou ses ennemis Terrestres. Elle se réconforta en se disant que ce ne pouvait pas devenir encore pire. Elle se trompait.

Farney marchait à côté d'elle, lui aussi semblait perdu dans ses pensées. Finalement, ils arrivèrent devant la porte blindée du bureau présidentiel. Virginia apposa sa main droite sur le senseur digital et les deux énormes battants s'ouvrirent pour les laisser entrer. Ils se refermèrent dans un grand bruit dès que les deux Terriens furent dans la pièce.

Les écrans encore noirs des coms placés au milieu de la paroi à droite de l'entrée indiquaient qu’aucun contact avec les autres capitales n’avait encore été établi. Comme c’était le cas lors de chaque conseil, il la suivit derrière l’énorme bureau de marbre glacial et s’installa à ses cotés, en face de la façade aux écrans. Dommage qu’il fût tellement plus jeune qu’elle, pensa Virginia.

Il faisait encore nuit à Kiev et Johannesburg, et les gouverneurs d’Eurasie et d’Afrique apparurent encore somnolents sur les deux premiers écrans. Virginia leur présenta ses excuses et leur expliqua qu’elle-même avait eu droit à ce traitement deux heures plus tôt. Puis, ce fut au tour du visage bouffi du gouverneur d’Amérique, siégeant à Vancouver, d’apparaître. Virginia ne l’aimait pas.

– Désolée de vous déranger dans votre golf, mais la situation requérait votre présence ! lui lança-t-elle sur un ton ironique.

Il ne daigna même pas répondre et attendit le début de la réunion. Perez, le gouverneur de la Latinie depuis Lima, apparut enfin sur le quatrième écran.

– Je suis ravi de vous revoir, fit-il avec un sourire charmeur. Vous êtes encore plus rayonnante au réveil !

– Votre hypocrisie vous perdra ! se contenta de répondre Virginia en lui rendant son sourire. Lui aussi elle l’aimait bien. Dans le Conseil, il y avait autant de personnes qu’elle appréciait que de personnes qu’elle n’aimait pas. Farney, Perez et Bakuru faisaient partie du premier groupe. Kovalsky, MacBroock et Hiria avaient l’honneur de faire partie du second.


Continue reading this ebook at Smashwords.
Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-32 show above.)