Excerpt for Edith Piaf - Hymne à la môme de la cloche by Thierry Rollet, available in its entirety at Smashwords




Thierry Rollet








Edith Piaf


Hymne à la môme de la cloche





Essai biographique


















Éditions Dédicaces






Edith Piaf - Hymne à la môme de la cloche



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Thierry Rollet







Edith Piaf


Hymne à la môme de la cloche





Essai biographique
















PRÉFACE




N’était-ce pas une gageure que d’écrire un nouvel ouvrage retraçant la vie d’Edith Piaf qui a déjà suscité une foison d’ouvrages et d’images ? Mais le défi est relevé, pour notre plus grande satisfaction.


S’adresser à Edith, comme à une amie de toujours, belle entrée en matière ! qui accentue l’actualité et l’intimité de l’auteur et de son héroïne.


Thierry Rollet semble en parfaite harmonie avec elle puisque, dès son enfance, les airs les plus connus, et surtout « non je ne regrette rien » l’ont fait vibrer, et il a fait sienne la dévotion que sa propre mère portait à Edith Piaf et à son talent.


Il a souhaité, dans cet essai « Hymne à la môme de la cloche », démontrer, par un hommage sans fard, mais empreint d’une grande délicatesse, comment la vie d’Edith commencée sous de funestes auspices de vulnérabilité et de misère, a pu évoluer d’une manière totalement imprévue, tel un cataclysme.


Edith a connu des moments d’horreur, de miracle, de grand bonheur, d’amour, de deuils douloureux, que Thierry Rollet dévoile au fil des pages, comme s’il avait côtoyé lui-même l’artiste ; et tout au long de cet essai biographique, nous ne pouvons qu’être subjugué par l’intensité de la vie d’Edith Piaf.


L’auteur a fait une grande recherche de détails pour nous offrir ce bel essai biographique, et nous dévoile les sentiments qu’il a éprouvé tout au long de cette écriture, jusqu’à la diffusion du film « La Môme », si émouvant et si fidèle.


Imprégnons-nous donc avec délices et émotion de tous ces souvenirs grâce au talent de Thierry Rollet.



Brigitte Willigens

Auteure de poésies



AVANT-PROPOS




LETTRE À EDITH




Chère Edith,


Je ne t’ai jamais connue personnellement, bien sûr, et pas même à la manière d’un fan de ton vivant. En effet, lorsque tu as dû quitter ce monde en laissant la chanson française orpheline de toi, j’avais 3 ans. Et pourtant, il est tout à fait vrai, tout à fait sincère de te dire que tu as bercé mon enfance. En effet, ma mère, qui avait une magnifique voix, aimait à me chanter la Vie en rose, l’Hymne à l’amour et bien d’autres de tes immortels succès. En outre, elle s’amuse toujours beaucoup à me rappeler cet émouvant souvenir qui date de ma troisième année sur cette terre – qui coïncida malheu-reusement avec ton départ définitif : petit bonhomme remuant et éveillé, je jouais dans mon parc avec auprès de moi la radio en sourdine, ce qui ne m’empêchait pas de reconnaître et d’écouter l’un de tes ultimes titres, et non des moindres : Non, je ne regrette rien :

– Écoute, Maman ! disais-je en me redressant alors de toute ma taille. Écoute ! Rien de rien !

Petit mélomane, mon plaisir était fort éloquent tandis que ce « rien de rien » résonnait autour de moi et dans ma tête. Encoura-geant ces bonnes dispositions, ma mère montait le son de la radio. En vérité, il n’eût fallu que cela pour me rendre sage !

Par la suite, adolescent, je me laissais, je l’avoue, plus volontiers attirer par d’autres musiques qui ne pouvaient guère faire office de berceuses, notamment les rocks des groupes anglais : Beatles, Stray Cats, Rubettes, pour ne citer que ceux-là. T’avais-je oubliée, Edith ? Pas entièrement, même si l’adolescence est un âge ingrat par bien des aspects. En vérité, c’est à la fin de cette période troublée que ressurgirent dans ma mémoire tes airs à la fois sensibles et passionnés, qui mettaient en valeur toutes les ferveurs cachées de ta toute petite personne.

Ainsi, outre les deux titres précités, je me suis laissé envoûter par Padam padam, la Goualante du pauvre Jean, l’Accordéoniste et tant d’autres. Je fis également connaissance avec le film Si Versailles m’était conté où le personnage de femme du peuple que tu jouais chantait le Ça ira sur la grille de l’imposant château. « Venez voir ! m’écriai-je irrévérencieusement à l’adresse de mes proches. Il y a un Piaf sur la grille ! » Mais je t’assure que ce n'était pas une vaine moquerie, plutôt une phrase affectueuse pour la digne représentante du peuple de Paris que tu incarnais si bien.

J’aurais tant à te dire, chère Edith… Je poursuivrai plus loin.

Pour l’heure, je voudrais juste ajouter une dernière note, la plus émouvante pour moi : lorsque je suis allé admirer ton sosie dans le film la Môme, tu as terminé ce dernier show virtuel par le merveilleux Non, je ne regrette rien. Et, dans la salle, des applaudissements aussi spontanés que frénétiques, auxquels je me suis joint, ont salué ta dernière apparition à l’écran. Quel plus bel hommage pour la môme si chère au cœur des Français ?


Repose en paix, Edith. Personne ne t’a oubliée.


Lettre publiée dans le n°7 de la revue Au fil des pages






CHAPITRE 1


JEUNESSE ZOLIENNE OU HUGOLIENNE




UNE jeunesse comme la tienne, Édith, n’en fut pas une : de ta naissance à 20 ans, elle ne fut qu’une sorte de tunnel fait de contretemps, de déménagements, de contraintes physiques et morales… On peut la comparer à un orage, une tempête qui, au lieu d’avoir un déclenchement instantané et une durée proportionnelle à la fureur des éléments, se serait étendue sur vingt longues années avec des concerts d’éléments déchaînés entrecoupés de fausses périodes d’apaisement.

Était-ce un avertissement de la destinée pour la seconde partie de ta courte existence ? Peut-être… Nous le verrons.





Il n’est pas donné à tout le monde d'être une enfant de la rue au sens propre du terme. Verrait-on de nos jours une mère sans domicile fixe accoucher dans la rue ? Mais en 1915, on ne parlait guère de services sociaux au sens que prend cette expression aujourd'hui. Pas question donc pour un ménage « d’artistes », alors fustigés par le terme infamant de saltimbanques, de prétendre à une assistance quelconque lors d’un événement aussi délicat que providentiel. Anetta-Giovanna Maillard et Louis-Alphonse Gassion devront se débrouiller pour que leur unique enfant voie le jour sur le trottoir de la rue de Belleville à Paris, face au numéro 72. En vérité, la palme de la débrouillardise reviendra à Anetta-Giovanna, alias Line Marsa, vendeuse de nougat et chanteuse de rue : elle accou-chera seule, sans assistance car la Première Guerre mondiale lui a pris son mari et unique soutien : il combat les « Alboches1 », comme on les appelait alors, tandis que sa femme combat souffrance et adversité.

Ce combat sera reconnu dans l’avenir : à la mort d’Édith Piaf, Maurice Chevalier fera poser une plaque sur cet immeuble : « Sur les marches de cette maison naquit, le 19 décembre 1915, dans le plus grand dénuement, Édith Piaf dont la voix, plus tard, devait enchanter le monde. » Cette plaque commémorative est toujours là. Le souvenir de celle qui l’a inspirée est plus vivace encore.

L’époque n’est pas tendre pour les artistes et les enfants des rues. Devant l’impossible, la débrouille est la seule arme. Donc, on va continuer : la chanteuse de rues Line Marsa allaitera sa fille entre deux ritournelles, mais ses fréquents déplacements l’obligeront à confier la petite Édith alternativement à ses deux grands-mères. L’éducation de l’enfant dans une maison de prostitution tenue par « Maman Tine », son aïeule paternelle, fait partie de la légende d’Édith Piaf. Elle fut donc dès le berceau plongée dans le cloaque que la bourgeoisie méprisait sans se faire faute d’en profiter notablement. Ce siècle adolescent, puisqu’il n’a que 15 ans, n’a guère changé depuis Maupassant : autant sa généreuse Boule de Suif n’eut pas droit à la reconnaissance de ses compagnons de voyage, autant Édith Piaf n’aurait été plus considérée si quelques bonnes fées ne s’étaient penchées sur son lit d’enfant. Et que ce lit fût placé entre deux chambres d’un bordel n’interdit nullement à une enfant de croître dans la tendresse, celle de Maman Tine et de ses filles de joie – ici bien nommées !

En effet, qui se serait occupée de la petite Édith si elle n'avait bénéficié de l’affection et des attentions de tant de « marraines » ? Sûrement pas sa mère, dont j’aurai l’occasion de souligner plus loin l’irresponsabilité. Édith le dira tout au long de sa vie : pour sa mère, elle n'avait que de la rancœur ; pour Maman Tine et ses filles, que de l’amour ; pour son père, que de la reconnaissance.

Sa légende, popularisée tout d’abord par le livre de son amie de jeunesse Simone Berteaut, rattrapera encore Édith lorsque son père, démobilisé, reviendra la chercher. « Le vrai père, c’est celui qui aime », affirme Pagnol dans Fanny. Louis Gassion aime sa fille au point de vouloir tout ce qui est bon pour elle : c’est pour elle qu’il a divorcé de la chanteuse volage et inconstante, cette mère défini-tivement absente ; c’est pour elle qu’il l’arrachera littéralement aux attendrissements de Maman Tine, préoccupé de faire d’elle une petite fille « comme il faut ». Lui aussi est victime des préjugés bourgeois : pas question de laisser sa fille pousser à la diable dans un bordel ! Elle poussera sur les chemins, là où passe le cirque Caroli qui a donné à l’acrobate Louis Gassion ce qu’il appelle sans doute « sa situation ». Lui, possède un vrai métier, doit-il penser. Loin de lui donner tort, imaginons un instant quels regards envieux et extasiés auraient tant de jeunes enfants si on leur proposait de vivre dans un cirque ambulant ! Nous aussi, laissons-nous rêver… et comprenons que l’adolescence d’Édith, bien loin d'être sordide, fut teintée de rêve dans les strass et les paillettes !

Bien sûr, il nous faut, en revenant à la réalité, admettre que le rêve ne remplit pas une vie et ne fait guère bouillir la marmite. Édith et son père durent se priver, se contenter de peu, tout autant que l’avaient fait Molière et son Illustre théâtre sur les routes de France ! Surtout lorsque le cirque les abandonna : que faire à deux, seuls, devant un public restreint et souvent plus curieux que généreux ? Une fois encore, il faut faire appel à la magie, au sortilège qui a fait d’une petite femme mesurant 1,47 mètre ce prodige, ce colosse de l’art lyrique. N’a-t-elle pas ému le public des rues en chantant un jour la Marseillaise devant lui alors qu’elle n'était qu’une pré-adolescente ? Est-ce encore une légende de dire que c’est alors que se décida sa carrière ? Peut-être… mais la vérité est ici bien agréable à constater : la voix naissante d’Édith épatera le public des rues mieux que n'avait su le faire celle de sa mère, bien qu’elles eussent sans doute chanté les mêmes rengaines à la mode de cette époque. Si bon sang ne saurait mentir, force nous est ici de reconnaître que même le mauvais sang peut produire un artiste, que même la plus mauvaise terre peut faire germer une magnifique petite graine… !

Faut-il croire à tout cela ?

Oui, sans doute, il faut y croire. Certes, ce n’est pas l’ouvrage de Simone Berteaut, qui se veut « biographie » d’Édith Piaf et qui deviendra un best-seller après la mort de la chanteuse, qui nous renseignera avec précision sur les différentes parts de la légende et de la vérité. Mais les fans vivent plus d’histoires, d’anecdotes que de vérité.

Simone Berteaut et Anetta-Giovanna, alias Lisa Marsa, vont tout de même grandement contribuer à bousculer une vie de barreau de chaise que Louis Gassion s'était pourtant efforcé de stabiliser, autant qu’un artiste tel que lui pouvait le faire. Anetta-Giovanna sera exclue de la vie d’Édith lorsque son père divorcera. De ce que l’on appellerait aujourd'hui « une famille en kit » naîtront un demi-frère et une demi-sœur pour Édith. Mais la vraie famille d’Édith, c’est la rue. Louis voulait l’en préserver mais l’atavisme maternel parlait plus fort. Le monde d’Édith, c’est celui des « apaches », des marlous parisiens. Et Simone Berteaut, sa grande amie, en fait partie : c’est parmi eux et avec elle qu’Édith fera ses premières armes en épousant, à la fois par goût et par talent, le métier de sa mère.

À cette époque, la rue des années 30 était sans doute moins encombrée, moins bruyante que de nos jours. Pourtant, l’ère de l’automobile avait commencé et les marchands et crieurs ambulants avaient de la peine à se faire entendre. L’année 1932 verra les débuts de la chanteuse de rues Édith-Giovanna Gassion, qui n'avait pas encore de pseudonyme. Édith chante, Simone dite Momone fait la quête : une association qu’Édith tentera d’officialiser en rédigeant un « contrat d’engagement » pour Momone, alors qu’aucune des deux amies n’est seulement majeure. S’agit-il là d’une volonté affichée de respectabilité ? Sans doute pas : la future Piaf n’a jamais rien eu d’une femme d’affaires. C’est au gré des quatre vents, au fil du ruisseau, au cours des saisons que la voix déjà puissante d’Édith se fait entendre. Des passants s’arrêtent, repartent, certains après avoir jeté des aumônes ; parfois, les pièces tombent des fenêtres et Momone ramasse, collecte, comptabilise, s’appliquant à mériter les 15 francs par jour prévus à son « contrat ».

Pendant ce temps, Édith chante, essayant de couvrir le bruit de la rue avec les inflexions chaudes et enivrantes qui sont déjà les siennes et qui feront sa renommée. Il faudra l’intervention d’un Louis Leplée et son cabaret le Gerny’s pour créer à la fois Édith Piaf et l’empêcher de casser définitivement sa voix dans la rue. Édith a son premier engagement ! Nous sommes en 1935, elle a tout juste 20 ans et va connaître la célébrité ! Remarquée dans la rue, elle sera consacrée sur la scène ! Encore un coup de la mystérieuse baguette magique qui n’a cessé de la frapper toute sa vie : un prince charmant sous la forme d’un impresario devenu patron de cabaret lyrique passe par hasard, remarque cette gamine presque naine dotée d’une voix si prometteuse et l’engage aussitôt ! Quel beau début de conte de fées moderne ! C’est pourtant ce qui s’est passé et qui verra la transmutation d’une artiste de rue sans nom en une nouvelle attraction populaire : portée par le même courant que la Goulue, Mistinguett et autres Yvette Guilbert, voici que naît le Moineau, puis la Môme Piaf, Louis Leplée n’étant pas satisfait du premier pseudo. Après tout, un moineau est un piaf chez les apaches parisiens, et le public du Gerny’s veut s’encanailler au maximum. Va pour la Môme Piaf !

Celle-ci devra néanmoins se plier à une discipline de fer : Louis Leplée est un tyran, qui veut former une chanteuse, une vraie et non pas se contenter d’un produit du pavé parisien. Édith est donc priée de ne plus fréquenter les arsouilles. On commencera par mettre à la porte la pauvre Momone, trop peu distinguée, trop apache ; Édith cèdera après bien des larmes cachées, au souvenir de celles de son amie qu’elle n’a pas su essuyer. Par contre, Leplée ne pourra se débarrasser tout de suite de l’ancienne Lisa Marsa, puisque sa fille Édith-Giovanna est encore mineure : c’est à elle qu’iront les premiers cachets de sa fille si prometteuse. Cette fois, c’est la rage au cœur qu’Édith entretiendra littéralement celle qui n’a jamais été une vraie mère pour elle et qui, désormais, vivra à ses crochets. Mais il faudra attendre deux ans, l’assassinat jamais élucidé de Louis Leplée et la rencontre du compositeur Raymond Asso pour qu’Édith rompe tout contact avec le milieu parisien2. D’ici là, Édith aura entamé sa carrière, manqué d’être accusée du meurtre de Louis Leplée et sauvée par Asso d’un naufrage certain : une artiste ne se remet pas facilement des séquelles d’un pareil scandale…

D’autres séquelles, cependant, auraient pu miner Édith. Cédant à une impulsion bien naturelle de jeune fille, elle a connu en 1933 son premier amour : Louis Dupont dit P’tit Louis, lui aussi pur produit du pavé, qui la laissera enceinte. Édith connaîtra alors son unique maternité : une petite Marcelle, qu’elle enterrera peu de temps après car l’enfant mourra d’une méningite. La légende va encore parler : comment Édith, alors presque sans le sou, a-t-elle pu faire face aux frais d’obsèques de sa fille ? Chanter dans les rues ne rapportait guère, et Louis Leplée était encore loin. Seule issue : la prostitution. Nous nous poserons encore cette question : faut-il y croire ? Elle confiera pourtant ce drame de sa vie au journaliste Jean Noli, qu’elle rencontrera durant ses dernières années :

« Vous savez, (…) une nuit, après la mort de ma fille Marcelle, il me manquait dix francs pour payer son enterrement. Je n’avais pas d’argent et je ne connaissais personne à qui en emprunter. Alors, savez-vous ce que j’ai fait ? (…) Un type qui remontait la rue de Belleville derrière moi m’a racolée comme une fille. Et j’ai accepté. Je suis montée avec lui, pour dix francs. Pour enterrer mon enfant ! »3

Oui, sans doute, répondrons-nous encore, il faut y croire puisque Édith elle-même y croyait. Pourtant, même Jean Noli ne semblait pas attacher beaucoup de crédit à cet épisode sordide. Il révélait notamment le peu d’attachement d’Édith pour les enfants : « Elle avait tendance à les considérer comme des petites bêtes malodorantes et bruyantes. »4 Mais il est vrai que lorsqu’il s’agit du sien… Pourquoi Édith Piaf aurait-elle fait moins pour son propre enfant que la Boule de Suif de Maupassant, déjà évoquée précédemment pour une autre comparaison ? Si la question reste posée, la conviction, voire le simple bon sens face à une telle situation, peut lui apporter quelques éléments de réponse.







CHAPITRE 2


ÉDITH ET LA RELIGION




J’AI évoqué jusqu’ici la série de « miracles » qui ont aidé Édith à entrer dans ce que l’on appelle aujour-d'hui « le show-biz » – que l’on appelait alors plus modestement, voire plus poétiquement, le monde des artistes lyri-ques. Il faut souligner qu’Édith croyait fermement aux miracles, même si elle paraissait bien éloignée de la religion, de ses dogmes et de ses pratiques. Édith a toujours été une « femme libre » : si la pilule et autres moyens contraceptifs avaient existé couramment à son époque, elle les eût préconisés sans vergogne ni détours, du moins si l’on en juge par le nombre croissant d’amants qui défileront dans toute son existence5. Bien avant Sœur Sourire6, elle se voulut détachée de la morale et des conventions sociales, les bravant ouvertement même, en particulier dans ses relations avec le boxeur Marcel Cerdan7. Elle cultivait néanmoins dans son esprit un étrange attachement avec le paranormal, sa foi envers les miracles outre-passant largement l’acception religieuse et catholique du terme.

Ce fut pourtant une religieuse, une sainte même, qui intervint directement, et la première, dans la prime existence d’Édith. En effet, suite à une kératite ulcéreuse ou inflammation de la cornée, Édith perdit momentanément la vue alors qu’elle n'avait qu’une dizaine d’années. En ce début de 20ème siècle, la kératoplastie ou greffe de la cornée n’existait pas encore et la petite Édith-Giovanna serait restée aveugle sans une intervention à la fois humaine et miraculeuse. La première protagoniste en fut Maman Tine, la bonne grand-mère maquerelle qui, escortée de toutes ses « filles », mena l’enfant dans la ville proche de Lisieux, afin d’y prier Sainte-Thérèse. On peut ici encore évoquer Maupassant, qui montre la Maison Tellier, dans la nouvelle éponyme, « fermée pour cause de première communion » ; dans ce cas précis, la maison de Maman Tine fut sans doute « fermée pour cause de pèlerinage », autre occasion de montrer que les voies du Seigneur sont impénétrables, puisqu’Il sait insuffler Son esprit parmi des femmes rejetées en vrac et avec horreur par la société bien-pensante. Mais qu’aurait-elle justement pensé, cette société, si elle avait connu l’heureux dénouement de cette pieuse visite : la fillette recouvra la vue ! À quoi sert donc la vertu ? Sans doute à dissimuler une forme de perversité et de méchanceté souvent parée de fausses couleurs… !

Par la suite, Édith conservera une solide piété envers Sainte-Thérèse de Lisieux, sa bienfaitrice. Elle prétendra même l'avoir vue lui apparaître dans les pires moments de sa vie. Certes, ces moments furent ceux de maladies mal soignées8, durant lesquels Édith semblait perdre jusqu'à sa raison. Mais, en vérité, qu'est-ce que la raison face à la foi ? Très souvent, un moyen de la nier, ce qu’Édith, à sa manière, ne fit jamais. À une jeune journaliste qui, lors d’une convalescence à Saint-Jean-Cap-Ferrat, l’interviewa en lui deman-dant notamment ce qui, pour elle, comptait le plus dans la vie, Édith, très diminuée physiquement, répondit : « Aimer ! Toujours aimer ! » Aimer, n'est-ce pas le premier commandement de Dieu ? Ce fut, en tous cas, un hymne qui constitue encore aujourd'hui l’un des plus grands succès d’Édith Piaf9.





Cependant, ses attaches religieuses devaient représenter pour Édith Piaf à peu près la même chose que pour les Indiens d’Amérique latine : du Pérou à la Bolivie, en passant par l’Argentine où Édith effectua l’un de ses derniers grands voyages, les Indiens sont très catholiques, tout en conservant leur panthéon polythéiste de dieux et de démons ; selon eux, la religion catholique, son Dieu, ses saints et ses bénédictions sont autant de moyens pour lutter contre les divinités malfaisantes qui pourraient les menacer. De même, ainsi que je l’ai déjà dit, Édith Piaf considérait les manifestations de l’occultisme sur un même pied d’égalité que les miracles chrétiens. Les unes et les autres lui servirent à conserver son équilibre mental lors des pires moments de sa vie.

Ainsi, après le tragique décès de Marcel Cerdan10, celle qui était alors une grande vedette de l’art lyrique s’enferma parfois dans un occultisme de fête foraine – à moins que ce fût, là encore, une façon plus ou moins avouée de défier la morale et ses conventions ? Ses proches, en tous cas, ne voyaient pas les choses ainsi. Édith souffrait moralement de la perte d’un grand amour, même s’il avait été illicite ; elle avait besoin de croire non seulement en l’immor-talité de l’âme, mais encore en de mystérieuses « présences » invisibles, que l’on peut appeler « âmes » ou « fantômes » si l’on veut. L’amante désespérée avait besoin de « contacts » occultes avec ses chers disparus, sans doute pour se persuader, en premier lieu, qu’elle ne les avait pas totalement perdus, ensuite pour trouver un sens, une explication à ces décès qui la plongeaient dans un désarroi proche de la prostration. Ce fut d’abord la mort inadmissible de sa fille Marcelle, suivie des sordides moyens qui lui assurèrent des obsèques décentes11. Ce fut ensuite la disparition de Marcel Cerdan. Ce fut enfin celle de « Guite », c'est-à-dire de Marguerite Monnot, pianiste et compositrice qui accompagna Édith Piaf tout au long de sa carrière12. Ces terribles deuils firent les choux gras d’escrocs à la petite semaine, de voyants et de tourneurs de tables qu’Édith convoquait dans son appartement du boulevard Lannes, à Paris.


Ainsi était la « religion » d’Édith Piaf, un étrange creuset dans lequel elle faisait fondre sa désespérance dans l’espoir d’y voir germer de nouveaux espoirs, de nouvelles forces de vie. Qui de nous n’en a pas été tenté ? Mais l’existence d’Édith allait décidément plus loin : à la lumière de ces croyances disparates, on peut constater qu’elle était composée d’un cocktail d’espérances, de visions, de délires, de convictions en perpétuelle ébullition, pour ne pas parler d’explosion. Mais n'est-ce pas de ces bouillons informes, voire pernicieux, que naît le génie ? Édith en était un, j’en suis persuadé, et je vais tenter de le démontrer mieux encore par la suite.




CHAPITRE 3


ÉDITH ET LES HOMMES




ON le sait, la plupart des chansons d’Édith sont des chansons d’amour – comme la plupart des chansons, dira-t-on. Sans doute. Mais a-t-on mesuré la place que prenait l’amour dans la vie d’Édith Piaf ?

Je consacrerai un chapitre spécial à ce thème13. Dans celui-ci, j’examinerai d’abord quel rôle jouaient les hommes dans la vie de celle qui fut une sorte d’anti-star, mais avant tout une femme déchirée.

On a toujours eu tendance à oublier, de son vivant, qu’Édith n'était pas un objet sexuel, comme l’ont cru tant d’hommes qui l’ont connue. La morale étriquée de cette époque tendait à assimiler les femmes à des reproductrices, voire, pour une morale plus hypocrite ou tout simplement plus élastique, à des machines à plaisir.

Il est exact, cependant, que le grand bouleversement social dû à la Première Guerre mondiale bénéficia aux femmes, parce qu’elles remplacèrent les hommes mobilisés dans les champs et les usines, ce qui les rendit pour quatre ans maîtresses d’elles-mêmes, voire de leur destin. Le temps des garçonnes date des Années Folles de l’Entre-Deux-Guerres, de même que celui des revendications d’émancipation féminine. Le journal communiste l’Humanité alla jusqu'à une audacieuse anticipation, en titrant un jour à la Une : « Droit de vote accordé aux femmes ! » Il fallut cependant attendre 1944 pour que le gouvernement provisoire de la République française, en succédant à l’État français, accordât effectivement ce droit de vote. Et Édith Piaf dans tout cela ? Fut-elle une garçonne ? Une femme libérée ? Autant le dire franchement : jamais.

Vis-à-vis des hommes, Édith Piaf fut une femme avant tout. Vis-à-vis de la société, elle fut une anti-star – nous y reviendrons14.

Une femme, oui, mais une femme libérée, non. Édith aimait par-dessus tout faire plaisir. Son arthrose ne l’empêchait pas de tricoter des pulls que personne ne portait jamais, car elle les destinait à tout le monde. Sa soif de contacts humains la conduisit à se plier à tout ce qu’on lui imposait – sauf à la fin de son existence. Édith ne savait pas dire non, c’est pourquoi bon nombre d’hommes en profitèrent.

Édith suivit un cheminement dont nous avons déjà vu le début : elle fut une obéissante petite fille chez Maman Tine, puis en dans les tournées de saltimbanque qu’elle effectua avec son père. De mauvaises langues prétendirent ensuite que c’est de ces deux milieux fort semblables : celui des prostituées puis celui des saltim-banques, qu’elle tira des mœurs déplorables qui la conduisirent, en quelque sorte, à se prostituer elle-même durant presque toute sa vie. Rien n’est plus faux. Je l’ai dit : Édith était une Boule de Suif moderne ; son caractère était celui de l’héroïne de Maupassant, donnant beaucoup pour recevoir très peu.

Elle produisit donc le meilleur d’elle-même en tant que chanteuse pour se retrouver bien frustrée dans ses rapports avec les hommes qui la lancèrent, puis avec d’autres qu’elle lança dans la carrière.

Louis Leplée constitue une exception, puisqu’il fut pour ainsi dire un second père pour Édith – un père qui, toutefois, exigeait des résultats de sa « découverte ». Tout comme Louis-Alphonse Gassion, qui voulait que sa fille à peine pubère participât à ses spectacles de rue, Louis Leplée exigea des résultats de la Môme Piaf. Certes, il fut loin d'être déçu : Édith, nous l’avons vu, se plia à toutes les exigences de ce nouveau métier qu’elle découvrait alors : chanteuse de cabaret, puis sur une scène autre que la rue.





Ce rôle de bonne élève, elle dut le jouer de nouveau avec Raymond Asso lorsque, après l’assassinat jamais élucidé de Louis Leplée, elle connut une période de vaches maigres. Elle avait connu, après le cabaret Gerny’s, la scène du Vel’ d’Hiv’ aux côtés de Maurice Chevalier et de Mistinguett mais la mort de son premier imprésario la laissa sans protecteur. Il lui fallait en trouver un autre : ce fut Raymond Asso, qu’elle avait connu au Gerny’s et sous l’aile duquel elle se plaça de sa propre volonté – sous l’aile et sous le corps !

En effet, c’est à partir de cette année 1937 que la Môme Piaf commença à payer avec son corps. Sans doute ne fut-elle pas la seule, le monde du spectacle n’ayant jamais été tendre avec les femmes. Quant à Édith, elle était trop reconnaissante vis-à-vis de Raymond Asso pour se plaindre du régime carcéral dans laquelle il l’enferma et de ses exigences en matière de répétitions de chant. Il lui sembla donc normal que cette collaboration ou plutôt cette sou-mission allât jusqu'au sexe. En outre, Édith éprouvait une reconnais-sance sans bornes pour Asso, qui lui avait lancé une véritable bouée de sauvetage : d’emblée, elle s'était soumise à lui en lui téléphonant en janvier 1937 de la sauver de l’oubli ; il lui parut donc naturel de lui témoigner sa reconnaissance en devenant sa maîtresse : son sauveur devint tout naturellement le nouvel homme de sa vie.

Pour Asso, Édith accepta tout, s’imposa tout : les répétitions, le jeu de scène, le travail de sa voix déjà exceptionnelle mais inexpressive : « Elle chante des textes sublimes dont elle ne comprend pas le sens ! » se plaignait Asso. Il faut dire que l’impré-sario répétiteur et compositeur était un ancien militaire, engagé à 18 ans dans les spahis, où il servit en Orient. De cet ancien métier, il avait gardé des habitudes d’autorité ainsi que des thèmes de prédi-lection, d’où la discipline et les chansons qu’il imposa à Édith : de sa vie, la Môme vit disparaître Momone la parasite, puis ses copains les apaches et finalement son père, qu’Asso nantit d’une petite pension en échange de sa discrétion ; de ses chansons, Édith dut ajouter à son répertoire des airs langoureux quoique d’inspiration militaire, dont le triomphal Mon légionnaire, qui la propulsa sur la scène de l’ABC où elle renoua instantanément avec le succès.


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