Excerpt for En série - Journal d'un tueur by David Forrest, available in its entirety at Smashwords



En Série – journal d’un tueur

Par David Forrest



Smashwords Editions

Copyright 2011 David Forrest



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Table des matières



Naissance

1.

2.

3.

4.

5.

6.

7.

8.

9.



Journal

10.

11.

12.

13.

14.

15.

16.

17.

18.

19.

20.

21.

22.

23.

24.

25.

26.

27.

28.

29.

30.

31.

32.

33.

34.

35.

36.

37.

38.



Règne

39

40.

41.

42.

43.

44.

45.

46.

47.



Remerciements

Du même auteur





NAISSANCE





1.

C'est aujourd'hui que je suis né, après trente années d'existence. Comme toute naissance, la mienne a commencé par une extase, un orgasme, une révélation.

C'était en avril dernier, dans la rue même où j'exerce, cette rue si vide en dehors de ces heures où des centaines de personnes s'engouffrent dans les immeubles de bureaux sans âme qui l'emprisonnent.

Elles n'en sortent que pour avaler d'insipides plats qu’elles dévorent debout ou mâchent au coin d'une table, dans de banales brasseries qui alignent leurs prix sur le cours du ticket restaurant.

Le soir venu, les bâtiments les vomissent de concert et comme une nuée de Panurge, elles rejoignent leurs tanières. Généralement, je réussis à éviter de me retrouver noyé dans cette moite multitude, mais ce jour-là, je me retrouvais en son sein, ballotté d'un relent de sueur à la fragrance écœurante d'un parfum bon marché. Levant la tête pour tenter d'aspirer une ténue bouffée d'air moins vicié, je la vis, moi qui jamais ne regarde personne.

La rousseur de ses cheveux subtilement bouclés détonnait dans la masse avec évidence, mais je notais surtout la douce et fine ligne de ses doigts, alors que sa main levée devant son visage repoussait des mèches rebelles. Ce n'est qu'après que son visage m'apparut, souriant alors qu'elle marchait dans ma direction tout en parlant avec quelqu'un sans intérêt — une femme, je crois.

Je me tenais immobile — ou presque, régulièrement bousculé par les anonymes pressés — à l'admirer.

Mais ne pensez pas que je la fixais avec l'obscénité du voyeur ou pire, que j'imaginais subir ce que de supposés romantiques nomment coup de foudre. C'était un mélange de fascination, de désir et d'évidence. L'évidence que je devais la posséder.

Les courants humains de cette honnie heure de pointe déviaient sa route et je la vis passer à portée de main sans qu'elle me remarque. Et la foule l'engloutit avant que je ne reprenne mes esprits.

Puis l'étouffante réalité m'assaillit : il ne restait autour de moi que la horde d'abjects anonymes, plus pressants et plus horribles que jamais, stigmatisés par l'apparition aux cheveux roux dont l'écho ne faiblissait pas.

C'est tremblant que je réussis à m'extirper de cette masse grouillante, nageant à contre-courant jusqu'à la familière porte verte écaillée de l'immeuble où je travaillais. Je crus défaillir en la poussant, mais je pus me traîner jusqu'à mon cabinet au troisième étage, heureusement vide à cette heure.

Je m'écroulai dans le couloir, épuisé, vidé.

Et dans le calme rassurant d'un lieu familier, dans cette solitude apaisante, baignant dans ces odeurs aseptisées si caractéristiques, je me calmais pour sentir cette émotion écrasante glisser doucement vers une autre, tellement plus coutumière.

La colère, la haine envers mes semblables si écœurants, revenait. Je savais cependant qu'il m'était enfin possible de l'amener à disparaître, de l'expulser, aidé par ces nouveaux sentiments qu'une inconnue avait éveillés.

Je sentais refluer cette force destructrice qui jusqu'alors s'emparait entièrement de moi, me mettait à sa merci, m'écrasait sous sa domination.

Elle se rendormit cette fois-là plus vite et plus facilement que jamais, sans qu'aucune petite pilule assommante n'effrite sa puissance, sans même que je doive exploser pour assouvir sa faim aveugle et insatiable afin qu'elle daigne enfin me laisser un peu de répit. Je me laissais alors aller à une intime jouissance, me jurant de retrouver cette apparition rousse, de la conquérir et de lui offrir celui que je suis vraiment.

Normalement, c'est là que vous me trouvez un rien mélodramatique, à la frontière du pathétique – et pas forcément du bon côté. N'est-ce pas ?

Je vous rassure, j'ai ressenti la même chose, y compris ce zeste de répugnance que vous n'oseriez m'avouer. Mais je me suis vite repris, j'avais après tout un défi à relever.

Je m'empressai donc de mettre toutes les chances de mon côté, annulant tous mes rendez-vous, donnant congé à ma secrétaire, installant à la fenêtre donnant sur la rue un poste d'observation confortable (mais pas trop, afin de ne pas risquer l'assoupissement) qui me permettrait de passer mes journées les yeux rivés sur le trottoir, dévisageant (hélas) chaque passant dans l'espoir de la revoir passer. Je refusais d'imaginer qu'il soit possible qu'elle ne revienne jamais, qu'elle n’ait été là que par le fait d'un hasard qui jamais ne se reproduirait. Elle allait revenir et je la verrai. Je la suivrai et l'aborderai.

Et à peine quelques jours plus tard, à peu près à la même heure, je la repérais. Même port, même démarche souple, même chevelure, unique, reconnaissable entre toutes. Combattant mon envie de me ruer dans l'escalier, de me jeter follement dans la rue à sa suite, je la suivis des yeux quelque temps, afin de m'assurer du chemin qu'elle empruntait.

Sûr de moi, je descendis alors prestement les escaliers, sortant sur le trottoir pour me laisser porter dans son sillage, la retrouvant sans mal.

Je décidai de rester en retrait quelque temps, savourant ce moment de retrouvailles, tentant même de capter son parfum. Comme je le soupçonnais vu le chemin que nous suivions, nous arrivâmes en vue de la gare ferroviaire la plus proche. J'avais heureusement prévu cette possibilité et gardais en poche ma carte de transport, afin de ne pas risquer de la perdre, bloqué par ces portails de plexiglas qui m'auraient barré la route sans ce sésame. Je pus ainsi monter derrière elle dans ce train de banlieue disparaissant sous des tags illisibles et de toute façon sans le moindre intérêt.

Les voyageurs étaient par chance peu nombreux, je trouvais donc une place stratégique dans la voiture. Après avoir un bref instant envisagé de m'asseoir face à elle, je préférai finalement m'écarter un peu et m'installer deux rangées en retrait, avec suffisamment de décalage latéral pour deviner une petite partie de son visage.

Le voyage dura une petite heure, durant laquelle je l'observais, me forçant cependant à regarder ailleurs régulièrement, afin que personne, et surtout pas l'acariâtre grand-mère desséchée qui me fouettait du regard depuis le départ du train, ne devine que je la suivais.

Elle passa le temps absorbée par un roman de poche et n'en sortit que lorsque le train ralentit pour la huitième fois, dans la gare impersonnelle d’une banlieue formatée. Je la suivis de loin une dizaine de minutes, le long de rues bordées de maisons basses qui se ressemblent toutes.

Elle arriva enfin devant un petit immeuble de trois étages, tapa un code d'entrée (a priori 3741, vu le mouvement de son doigt de la position où je pouvais l'observer).

La porte claqua, elle l'ouvrit et disparut dans le hall. J'attendis quelques minutes, le temps qu'elle rentre chez elle. Je scrutais les fenêtres, attendant le moindre signe d'elle et je la vis ouvrir les rideaux d'une baie vitrée au premier étage. Je n'allais pas plus loin, reprenant le chemin inverse, un sourire aux lèvres.

Je venais de passer une inoubliable heure et demie avec elle, sachant désormais où la retrouver. Après tout, elle m'avait guidé jusque chez elle : les choses commençaient merveilleusement.

Il m'incombait ensuite de ne pas faillir et de l'aborder avec succès. Ce que je fis quelques jours plus tard.

J’ai souvent pensé à mon premier grand rendez-vous. Ce serait un vendredi soir, rituellement. J’irai frapper à sa porte, les bras chargés de fleurs. Rasé de près, vêtu de vêtements à la fois distingués et confortables pour aller au bout de la nuit avec classe et décontraction. Elle se serait préparée pendant des heures, aurait su trouver le maquillage adéquat, léger mais travaillé de sorte qu’il ne serve non pas à masquer d’inexistants défauts mais juste à souligner sa beauté naturelle. Elle se serait également parée d’une robe légère, pleine de promesses, mais dénuée de vulgarité.

Mais ce soir-là, je savais que les choses ne se passeraient pas tout à fait comme dans ces rêves. Si de mon côté, je m’étais préparé depuis longtemps, je savais bien évidemment qu’elle-même ne serait certainement pas apprêtée idéalement. Après tout, j’allais la surprendre, l’étonner, arriver dans sa vie sans prévenir.

Je garai ma voiture dans le petit parking mal éclairé de son immeuble courtaud, sortis du coffre le magnifique bouquet de roses rouges acheté plus tôt, vérifiant que le transport ne l’avait pas trop abîmé. J’entrai avec un peu d’appréhension le code de la porte d’entrée : un déclic me confirma mon 3741. Je montai au premier étage en jetant un regard circulaire sur la configuration des lieux, afin de trouver à quelle porte pouvait correspondre la fenêtre où je l’avais aperçue la dernière fois. Sans doute ni hésitation, je me dirigeai vers la porte 12. Sur le pas, je pris le temps d’inspirer avant de frapper.

Quelques instants plus tard, des pas se firent entendre de l’autre côté de la porte, se rapprochant. Lorsqu’ils s’arrêtèrent, j’entendis la caresse d’une main sur le bois, certainement pour garder l’équilibre comme elle se penchait pour regarder par le judas. Moi, caché derrière le bouquet de roses, j’attendais. Un « Oh ! » attendri se fit entendre de l’autre côté, rapidement suivi par un fébrile cliquetis de la serrure. Elle ouvrit grand la porte avec un sublime sourire aux lèvres et, déjà, un remerciement franchit ses lèvres. Un « Tu n’aurais pas dû, Séb » ! », suivi immédiatement par un silence figé lorsque j’apparus, radieux, derrière l’énorme bouquet.

« Qui êtes-vous ? », demanda-t-elle avec un regard durcissant, laissant transparaître par ses rapides mouvements de pupille un début de panique.

« Mais… c’est moi… et ces roses… pour toi ! », répondis-je. Son expression avait changé, plus inquiète. Elle recula d’un pas. Je gardais mon port serein et mon sourire radieux et plein de promesses.

Et puis sans prévenir, elle balbutia un « Désolée, c’est sûrement une erreur » en reculant un peu plus, prête à me refermer la porte au nez. Et c’est à ce moment, lorsque je la vis prête à nous claquer notre avenir au nez que j’ai à mon tour paniqué. J’ai poussé la porte violemment avant qu’elle ne la ferme, d’un grand coup d’épaule. Sa tête a claqué contre le bois et elle est tombée en arrière, un filet de sang naissant sur son front.

Choquée mais consciente, elle se redressa un peu, restant assise comme une enfant désorientée alors que j’entrai, fermant la porte derrière moi d’une main. De l’autre, je tenais toujours le superbe bouquet de roses comme je m’approchais d’elle. Elle semblait hoqueter ou chercher à aspirer suffisamment d’air pour crier. Elle allait, j’en suis certain, hurler. Alors je l’ai frappée. Instinctivement, j’ai lancé mon poing droit, serré sur les roses. Lorsque j’écrasai mes phalanges sur sa joue, certaines tiges cassèrent net, des pétales volèrent et le plastique transparent qui ceignait le bouquet éclata. Quant à elle, elle rebondit contre le mur et tomba inconsciente.

Quant à moi, quelques instants plus tard, spontanément, je me suis éjaculé dessus en regardant le sang goutter de son front sur le lino de l’entrée.







2.

Il est vrai que ça aurait pu mieux commencer si ces imprévisibles violences qui ont quelque peu chamboulé les choses ne s’étaient pas manifestées. Il me fallait corriger ces faux pas, reprendre un meilleur départ, mais je me doutais bien qu’elle aurait peut-être un peu de mal à accepter cette marche arrière et oublier les coups, la panique, la violence. Je devais l’y aider.

Il me fallait mettre toutes les chances de mon côté et j’avais lu que pour faire pencher la balance en sa faveur, rien ne valait de se retrouver en terrain conquis, sur son propre territoire. Je décidai ainsi de ne la laisser se réveiller que là où je bénéficierai de l’avantage du terrain, comme on dit.

Après avoir vérifié qu’elle était encore profondément inconsciente (ce que sa respiration régulière et son pouls calme me confirmèrent), je fouillai sa salle de bain et y trouvai calmants et somnifères. Statistiquement, il paraît qu’on a plus d’une chance sur deux d’en trouver dans l’armoire à pharmacie d’une femme de son âge : elle entrait visiblement dans cette courte majorité. Je glissai ensuite deux petites pilules dans sa bouche, les laissant se dissoudre afin qu’elle reste endormie pour une poignée d’heures.

Puis je nettoyai les quelques marques laissées par notre petite friction : gouttelettes de sang, traces de doigts et pétales de rose disparurent en quelques minutes.

La nuit s’était assombrie et le parking de la résidence était presque entièrement plongé dans le noir. J’aurai certainement pu l’emmener sans la cacher, la portant juste à bras le corps jusqu’à ma voiture, mais j’ai préféré chercher un moyen à la fois plus discret et qui solliciterait un peu moins mes muscles, envers lesquels ma confiance restait limitée. Dans le placard de sa chambre, je trouvai justement une grande valise souple, mais robuste, et deux ceintures solides. J’en passai une sous ses genoux serrés en pressant ses cuisses contre son ventre. Avec l’autre ceinture, j’attachai par derrière ses chevilles et poignets. Ainsi compressée, elle entrait aisément dans la valise, même s’il fallait bien caler la tête de côté pour que la fermeture à glissière du bagage coulisse en douceur. Essayez chez vous, vous verrez : le volume dans lequel tient un corps bien ligoté vous étonnera. Surtout celui d’une femme, dont les articulations, notamment celles des hanches, offrent une bien meilleure flexibilité que celui d’un homme, largement moins extensible. Croyez-moi, je m’y connais en la matière.

Il ne me restait alors qu’à l’emmener ainsi. Je fermai tranquillement sa porte d’entrée, je descendis précautionneusement l’escalier, en portant bien sûr la valise à bras le corps afin qu’elle ne heurte pas les marches. C’est sans encombre que j’arrivai à ma voiture, déposai mon fardeau dans le coffre et démarrai.







3.

Mes parents ne m’avaient pas laissé grand-chose (heureusement si l’on parle de génétique, d’ailleurs), mais j’étais bizarrement toujours resté attaché à leur seul bien de quelque valeur, à savoir leur vieille maison paumée à l’écart d’un petit village de banlieue.

Elle ne valait même pas son prix au poids et aurait besoin d’un sacré ravalement (ou d’un bon plasticage), mais je l’aimais bien. Je n’y vivais évidemment pas depuis plusieurs années, mais j’y retournais régulièrement pour y faire un peu de ménage, juste le minimum pour l’empêcher de tomber totalement en ruine. Chaque fois que j’y passais un peu de temps, j’y pestais, rageant contre les échos de l’alcoolisme paternel ou de la bêtise maternelle.

J’avais laissé à l’abandon l’étage, auquel on accédait par un petit escalier droit branlant, n'occupant que le rez-de-chaussée qui me suffisait largement : un salon, une cuisine, une salle d’eau avec WC et ma chambre.

Je n’étais pas attaché à cette baraque pour des souvenirs d’enfance inoubliables, ni pour la nostalgie de mes défunts géniteurs, mais certainement parce que je lui ressemblais. A l’exception d’une maison dont le jardin jouxtait celui de ma « propriété familiale », les habitations alentours étaient plutôt éloignées. Comme si elle les faisait fuir, tant elle dénotait et mettait mal à l’aise avec ses murs gris défraîchis, ses volets en bois sombre, presque noir et son jardin broussailleux, jamais vraiment entretenu, où les herbes folles ont poussé les dalles en pierre du chemin, au point où il était difficile de retrouver le tracé original de l’époque où des personnes le foulaient quotidiennement.

Ma vieille maison était donc assez moche pour qu’on ne la remarque pas vraiment et trop peu pour attirer l’attention. On y était au calme, sans voisin suffisamment proche pour se mêler de ce qui ne le regardait pas, du moins si l’on faisait preuve d’un minimum de discrétion. À y repenser aujourd’hui, on pourrait presque croire que la maison avait été bâtie pour servir de scène à ce qui allait se dérouler à partir de ce soir-là.

Merci, Papa et Maman. Finalement…

J’arrivai donc en pleine nuit dans ce morne petit bled où j’avais grandi et qui affichait sa décrépitude, même à ces heures sombres. Aucune lumière dans les rues, encore moins aux fenêtres. Même pas un petit panneau publicitaire à l’unique arrêt de bus du patelin (quatre passages par jour, tout de même). La route centrale avait subi les assauts du temps et des tracteurs. Les rues secondaires étaient au mieux crevassées et gorgées de gravillons, sinon boueuses comme des vestiges moyenâgeux qu’on aurait souhaité garder intacts juste pour rappeler aux gens civilisés qui se seraient paumés dans le coin quelle chance ils avaient de vivre ailleurs, là où le mot bitume signifie quelque chose. C’est sur l’une de ces voies cahoteuses, limite chaotiques, que je m’engageai pour arriver devant le vieux portail, devinant dans le noir le terrain en pente sur lequel était plantée la demeure. Sortant de la voiture, je m’apprêtai à pousser la lourde barrière lorsque j’entendis un petit bruit venant du coffre. Ma douce invitée se réveillait. Mais il était inutile de me hâter pour autant.

C’est donc tranquillement que je revins au volant, menai la voiture le long de la pente descendante menant à l’entrée du garage enterré. Je redescendis vite fermer le portail, revins ouvrir la porte du garage afin d’y garer le véhicule. Et pendant tout ce temps, les petits bruits à l’arrière du véhicule se faisaient de plus en plus insistants, rejoints par des cris secs et aigus. Avant de refermer derrière moi la porte, je vérifiai que les clameurs de mon invitée ne résonnaient pas au-delà de la cloison du garage. À peine en effet l’entendis-je à deux-trois mètres du mur. Cela m’assura qu’aucun tumulte ne franchirait les limites de la maison et que notre intimité serait respectée.







4.

En ouvrant le coffre, je souris devant le spectacle de la valise sautillant presque comme un gros pois du Mexique, comme ceux avec lesquels bien des enfants ont pu jouer. Moi, assez peu, mes parents avaient refusé de m’en acheter un autre après que j’eus ouvert celui qu’ils m’avaient offert quelques minutes après l’avoir reçu. Ma mère m’a d’ailleurs bien engueulé quand je lui ai fourré sous le nez le ver qui se trouvait dedans. Il faut dire qu’il n’était pas encore mort à ce moment.

J’avais donc près de vingt ans plus tard mon deuxième pois du Mexique. Un gros pois rectangulaire, mais surtout un gros pois bien plus bruyant. Je sortis non sans mal le bagage gigotant et expectorant, le laissant tomber maladroitement au sol en esquissant une grimace. Mon invitée s’était tue, sentant qu’elle était déplacée. J’entendis quand même sa respiration courte et décidai de la libérer rapidement de son inconfort. Je me dépêchai donc de l’emmener vers le petit nid que je lui avais préparé.

Le sous-sol semi-enterré de la maison s’étendait assez loin sous le sol. Au fond du garage, j’avais dressé une cloison qui fermait l’ancien accès à une grande cave qui avait pendant des années servi de débarras. Ayant pris le temps de bien tout préparer, j’avais rafraîchi la pièce, à laquelle on n’accédait désormais que par une trappe dans le placard de ma chambre, au rez-de-chaussée. J’avais travaillé d’arrache-pied pour préparer ce petit refuge. Les murs étaient repeints, l’éclairage modernisé et le sol recouvert d’un chouette lino (j’avoue quand même que j’aurais pu m’appliquer un peu plus pour la découpe autour des barreaux).

Je montai l’escalier menant du garage à la cuisine avec ma lourde valise qui restait toujours aussi calme. Je continuai vers la chambre où je posais la valise, le temps d’ouvrir le placard, écarter les vêtements qui y étaient accrochés et déverrouiller la trappe.

Je regardai ensuite la valise en me demandant comment j’allais descendre par l’étroite trappe avec mon doux fardeau. Je décidai de descendre seul, de déplacer le matelas sous l’échelle, de remonter et de laisser la gravité et les ressorts du matelas jouer leur rôle. Je vous l’accorde, j’aurais dû mieux prévoir la chose. Tout cela aurait été plus simple si je n’avais pas été obligé de l’amener enfermée dans son propre bagage.

Allongé au sol, penché sur la trappe, je limitai autant que possible la distance de chute en tenant la valise des deux mains, les bras tendus, le corps penché en avant. En touchant le matelas un peu moins de deux mètres plus bas – plus violemment que je ne l’avais envisagé, la valise laissa échapper un petit cri étouffé, suivi d’un hululement assez désagréable qui me laissa penser que la descente avait été un peu trop rude pour son contenu. Je descendis l’échelle prestement, un peu mal à l’aise, grommelai une excuse. Un rien exténué, les bras endoloris à force de manipuler la lourde valise — de bonne qualité soit dit entre nous, vu qu’elle n’avait aucunement souffert d’avoir été tant malmenée — je traînai le bagage piaillant vers le fond de la pièce, dans la partie prévue pour accueillir mon hôte.

Je crois vous l’avoir signalé plus tôt, j’avais réarrangé le sous-sol, notamment en divisant la partie cachée de la cave en deux parties, séparées par de lourds barreaux épais, distants d’une dizaine de centimètres. Les barres métalliques courraient sur la moitié de la largeur de la pièce, du nord au sud, soit trois petits mètres d’un mur à l’autre, coupés en leur milieu par une porte elle aussi métallique, dotée d’une solide serrure accompagnée d’un cadenas conséquent – on n’est jamais trop prudent quand il est question de sécurité. Le mur sud, qui courrait au fond de la cage, était à toute épreuve : deux épaisseurs de parpaing de quinze centimètres séparés par un épais rouleau de laine de roche assuraient l’isolation. J’avais moi-même monté sur le même principe le mur du côté nord de la cage, qui séparait la pièce du garage attenant. Au sud, je m’étais contenté d’une paroi en parpaing simple. La façade extérieure, parallèle, était deux bons mètres plus loin : j’avais installé mes cuves dans cet espace bien utile. Le reste de la pièce était vide, à l’exception d’une petite armoire coincée à l’angle du mur de séparation du garage et du mur ouest, au centre duquel était fixée l’échelle menant à l’étage supérieur.

La cellule de mon invitée était spartiate : seul un petit seau en plastique et un rouleau de papier toilette y étaient installés. Rien d’autre. J’ai hésité un moment à y jeter un matelas en mousse, mais n’ai trouvé aucune bonne raison de le faire.

Refermant sans cependant la verrouiller la lourde porte derrière moi, je me décidai à ouvrir la valise, de nouveau silencieuse.

Quelle déception ! Devant moi se tenait une sorte de caricature de chanteuse de groupe new-wave des années 80, hirsute, les joues et les contours des yeux souillés de traces de Rimmel, la bouche maculée de rouge à lèvres barbouillé jusqu’au menton. Et au milieu de cet écœurant tableau, une paire d’yeux exorbités, effrayés, rougis. Ce visage pathétique aurait presque été comique vu la position du corps ligoté en dessous, mais je ne ressentais que du dépit, au point d’avoir envie de cacher et d’étouffer cette face informe sous un sac-poubelle bien serré autour du cou, histoire de ne plus jamais risquer de l’apercevoir encore.

Mais c’est aussi devant ce spectacle que je fus finalement vraiment honnête avec moi-même.

Et par la même occasion avec vous.

Car finalement, et ce depuis le début, peu m’importait vraiment qui elle était, à quoi elle ressemblait. Ce qui m’intéressait c’était ce que j’allais faire d’elle. Finalement, elle n’était pas belle. À ce moment précis, je me rendis compte qu’elle représentait surtout cet archétype de la femme qu’il est de bon ton d’aduler. Juste une femelle comme les désirent la plupart des hommes. Et bêtement, je me suis convaincu qu’après tout, moi aussi je voulais la séduire. Alors que finalement, je haïssais tout ce qu’elle représentait. À part ses cheveux, peut-être. J’aimais bien ses cheveux.







5.

Probablement est-il temps, donc, de faire mon petit mea culpa. Peut-être y croyais-je sur le moment, mais j’attribue maintenant mes fausses et répugnantes errances d’amoureux transi à une pudeur mal placée, vestige des rares codes sociaux dont je m’étais malgré moi imprégné au fil des ans. Mais au fond de moi, peut-être sans me l’avouer consciemment, j’avais toujours su ce que je souhaitais réellement. Après tout, aurais-je sinon aménagé sa cage dans cette cave loin des yeux et des oreilles du monde ? Aurais-je soigneusement effacé mes traces chez elle ? Vous me voyez donc désolé de m’être un peu joué de vous sur ce point, mais soyez indulgents : rappelez-vous que moi aussi, je m’étais laissé embarquer dans ces égarements. En parlant de digression, ceci en est une belle. Je reprends donc.







6.

Je n’avais encore jamais admiré un tel regard. Vous avez peut-être déjà vu ces images documentaires où une antilope se fait happer par une lionne et reste immobile, bien qu’encore vivante, dans la gueule du prédateur. Devant ces images, on se demande si l’animal accepte son sort fatal ou refuse tellement d’y croire qu’il en est comme court-circuité. C’était un peu dans le même genre, en largement plus intense. J’avais certes rêvé de voir ce genre de chose par moi-même, mais avoir le nez dessus, ce n’est pas rien, je vous le promets.

L’horreur qui se lisait dans ses yeux allait largement au-delà des espérances. Ça me faisait penser à des hurlements si intenses que l’oreille refuserait de traduire un tel son. Et cela était accentué par le fait que sa bouche peinturlurée avec obscénité restait close, frémissant à peine sous ses halètements, tandis que son corps plié et toujours solidement ficelé tressautait comme sous le coup d’une crise d’épilepsie accélérée. Mais ses pupilles, elles, ne tremblaient pas, vissées sur mon visage sans pour autant traduire la moindre expression autre que cette frayeur viscérale, primitive.

J’étais tout de même gêné par cette attitude, ne sachant pas vraiment comment y réagir. Je décidai de la détacher et l’en informai, lui demandant avant de me promettre de rester sage, pensant ne pas avoir de réponse tant elle semblait plus paralysée que l’antilope citée plus haut. J’eus cependant droit à un double hochement de tête vif et net, une réaction qui m’étonna tant elle jurait avec le chaos qui secouait son corps dans le même temps.

Je défis donc avec un peu de difficulté les ceintures qui la comprimaient : le cuir était un peu rentré dans la peau qui affichait une sale teinte rougeâtre et même des coupures à certains endroits et surtout, ses tremblements avaient augmenté, rendant toute manipulation plus compliquée. Je dus même m’assoir sur ses jambes pour atténuer les convulsions et attraper l’extrémité de la ceinture. Pour les bras, cela fut encore plus difficile, mais je ne l’en blâmai pas : comme elle l’avait promis, elle fut irréprochable, se laissant détacher sans se rebiffer. Mais son épaule droite était démise, certainement suite à sa chute dans la cave (je veux bien admettre ne pas avoir adopté la meilleure technique). Cela ne m’inquiéta évidemment pas, j’étais dans mon élément : avec l’assurance du professionnel expérimenté, j’enserrai son épaule entre mes mains et clac : elle étouffa un petit grognement que je savais être plus lié à la surprise qu’à la douleur – largement atténuée une fois l’épaule remise en place. Lorsque j’eus terminé, je reculai en la regardant se déplier progressivement en geignant, endolorie et ankylosée On aurait dit une grosse fleur mal coiffée et mal maquillée qui aurait été ballotée sans ménagement pendant des heures. Ce qui avait été un peu le cas, quand on y pense. Je décidai donc de la laisser un peu seule se dérouiller. Je quittai la cage, refermai derrière moi la serrure et le cadenas, glissant les deux clefs dans la poche avant droite de mon pantalon avant de me hisser, les bras encore fatigués d’avoir été tant sollicités pendant cette nuit qui n’en avait plus que pour quelques heures avant d’être chassée sans vergogne par le petit matin. Une fois à l’étage, je me jetai sur le lit, plongeant rapidement dans un sommeil serein.







7.

Le sommeil est un voyage, on le dit souvent. Pas seulement à cause des rêves, mais aussi parce qu’on ne dort pas de la même façon sur toute la durée du repos. C’est un cycle, une suite de montées et de descentes où alternent différents types de sommeil, où les ondes du cerveau se mêlent, se rapprochent et s’éloignent. Vous avez sûrement déjà entendu les termes « profond », « paradoxal » et « lent » dans ce contexte, donc je ne m’étendrai pas plus sur ces histoires d’horloge biologique, sinon pour vous confirmer que la mienne est plutôt sensible. Surtout lorsque je suis brutalement réveillé, comme ce matin-là, par d’horribles hurlements hystériques qui valaient bien une centaine de craies crissant de concert sur un seau d’ardoise qu’on vous aurait glissé autour du crâne alors que vous dormiez paisiblement, épuisé par les péripéties de la veille. Tétanisé par cette cacophonie, les phalanges blanches à force de serrer les doigts sur la couette, les yeux révulsés et les oreilles comme mordues au sang par cette décharge sonore, je mis quelques instants avant de pouvoir réagir et sauter du lit – ou plutôt en tomber maladroitement, bien décidé à faire taire illico la sirène du sous-sol coupable de cette tonitruante agression.

Encore embrumé, je tâtonnai pour ouvrir la trappe et manquai de tomber en descendant aussi rapidement que possible l’échelle menant au sous-sol, toujours assailli par des rafales de décibels qui allaient s’intensifiant comme je me rapprochais de leur source.

Le bruit était plus fort, certes, mais aussi plus audible. Elle se tenait debout, légèrement voûtée, les mains accrochées aux barreaux de sa cage et elle me regardait, le regard haineux. Elle m’invectivait, m’aboyait dessus, m’exhortait de la libérer avant qu’elle ne m’arrache les couilles, sans me quitter du regard. La pathétique bête apeurée de la veille était partie, tapie ou morte, remplacée par une furie encore plus écœurante. Et surtout hurlante.

Désormais bien éveillé, dopé par l’adrénaline que l’énervement induit par un réveil si exécrable, j’avançai vers elle d’un pas décidé et m’arrêtai face aux barreaux, lui rendant fixement son regard, en silence. Je la laissai beugler sans ciller, sans la quitter des yeux et après quelques instants, elle se tut brusquement – enfin ! Le souffle court, elle me défiait, ses yeux laissant paraître une étincelle d’incompréhension face à mon attitude sereine. Après quelques secondes dont je savourais le silence, je levai ma main droite ouverte vers mon visage, refermai mon poing à l’exception de mon index que je posai sur ma bouche. Me voyant lui instaurer le calme de manière si puérile, sa colère s’effaça un instant derrière un rictus incrédule. Je profitai de cette accalmie pour pointer rapidement ma main levée vers son visage, enfonçant violemment mon index dans son œil gauche.

C’est une sensation assez unique, je vous avoue. Si vous vous demandez l’effet que cela fait de crever un œil ainsi, il me serait bien difficile de vous l’expliquer. Peut-être devriez-vous demander à votre boucher du coin de vous garder de côté un œil-de-bœuf (ou de mouton, peut-être, c’est moins épais et plus petit ; plus proche de l’œil humain je pense). Calez-le bien face à vous, dans un étau par exemple, et lancez votre doigt en visant bien la pupille (évitez bien de taper dans l’étau, ça risque d’être très douloureux). Après cela, imaginez la même chose avec tout de même quelques légères différences, notamment – et c’est ce qui m’a le plus marqué – cette sensation amusante au bout du doigt, ces spasmes des petits muscles oculomoteurs qui soubresautent sous la douleur, ce que l’œil d’un animal mort ne saurait évidemment retranscrire.

Autant vous dire que mon invitée se remit aussitôt à brailler. Je la sentis osciller vers l’inconscience, déchirée par la douleur, portant sa main à quelques centimètres de son œil blessé, mais n’osant pas toucher sa blessure. Elle vomit sans pour autant sembler arrêter de mugir et je notai silencieusement combien la différence entre ces cris et ceux qui m’ont réveillé était nette. C’était désormais plus des vagissements mêlés de pleurs qui retentissaient. J’attendis qu’elle reprenne son souffle entre deux coassements pour glisser un « chut ! » sec qui fit immédiatement son effet. Elle avala aussitôt ses glapissements, se mordant la lèvre, luttant contre une douleur presque aussi évidente que la terreur qui l’avait de nouveau recouverte de son froid manteau. L’antilope de la veille au soir était revenue. Je me détendis et sentis mon ventre réclamer pitance… et ma vessie solliciter une purge. Avant de remonter m’occuper de tout cela, je demandai à ma sirène si un petit-déjeuner la tentait. Je la vis hocher rapidement la tête et lui répondis par un petit sourire, ravi que nous ayons enfin un échange cordial. Je m’empressai alors de passer en cuisine concocter notre collation… sans oublier auparavant de faire un petit crochet par les toilettes.







8.

Lorsqu’on reçoit, le petit-déjeuner est à coup sûr le plus complexe des repas à préparer. Avez-vous remarqué à quel point les gens peuvent avoir des rituels et des goûts si particuliers lorsqu’ils s’attablent pour la première fois de la journée ? Entre l’amateur de grosses tranches de baguette toastées, non brûlées, tartinées de margarine, mais surtout pas de beurre, puis de miel et non de confiture ; le frugal qui se contente d’un café noir sans sucre ; le gourmand qui se délecte de chocolat au lait et de pâtisseries qui réveillent le cholestérol au clairon ; la tatillonne qui compte une à une les calories de son yaourt au bifidus coupé à l’eau allégée, les habitudes de chacun face au petit-déj’ sont aussi spécifiques que ses empreintes digitales.

Ainsi faut-il soit avoir de tout sous la main lorsqu’on doit servir un petit-déjeuner, anticiper les envies et besoins des convives. Une telle logistique tient du cauchemar, bien plus que pour tout autre repas. Avez-vous remarqué que s’il est rare d’être harcelé par les doléances d’un convive au déjeuner ou au dîner, les gens ayant pris l’habitude de respecter et faire honneur à l’hôte, avec certes plus ou moins d’hypocrisie, la collation matinale ne s’embarrasse que rarement des convenances. Chacun y va de sa petite réclamation (« Y’a pas de la chicorée plutôt ? ») et refuse catégoriquement de faire la moindre entorse à ses routines.

Si je suis plutôt dans la catégorie des connaisseurs ne jurant que par une collation matinale équilibrée (thé, jus de fruit frais et pain beurré), je n’avais aucune idée des goûts de mon invitée en la matière. J’envisageai un instant de redescendre afin de le lui demander, mais me ravisai, me rappelant qu’elle avait une insupportable douleur à gérer et ne serait certainement pas réceptive à une telle attention, aussi délicate soit-elle.

Je préférai donc me laisser porter par l’instinct et optais pour une pomme, un yaourt avec sa cuillère en plastique, une petite brioche industrielle emballée individuellement et un thé dans une de ces tasses à couvercle hermétique, qui tient au chaud et évite les débordements accidentels (rappelez-vous, il y a une échelle à descendre).

Après avoir pris le temps de me sustenter, je préparai tout cela dans un petit sac de supermarché certes peu esthétique, mais pratique à amener au sous-sol (j’aurais dû mieux penser les choses sur ce point, je vous l’accorde). J'accompagnai le tout de quelques compresses, d’une poignée de gélules de paracétamol et d’un spray antiseptique (une formule sans alcool, afin que cela ne pique pas et qu’elle ne se remette pas à beugler) qui devraient être particulièrement appréciés.

En bas, je la trouvai agenouillée, la tête baissée, les deux bras levés et les mains jointes au même barreau, pendue telle une poupée de chiffons un rien grotesque. Elle avait encore vomi, la bile avait coulé le long des barreaux et souillé sa gorge et les mèches de cheveux qui tombaient devant son visage. Dans cette position, je ne pu voir son œil crevé, mais je me doutai qu’elle luttait pour écraser la douleur. Les muscles de ses bras étaient tétanisés, sa tête et son abdomen tremblaient rapidement : ce genre de signes ne trompe pas…

Je m’approchai et l’entendis gémir, demander pitié, promettre de ne rien dire, jurer ne pas m’en vouloir, quémander de la laisser partir, mendier de l’emmener à l’hôpital pour son œil. Je la laissai se lamenter tout en lui tendant le sac de nourriture, attendant qu’elle s’en saisisse. Mais après quelques minutes de pleurnicheries ininterrompues, je perdis patience et jetais le sac au pied des barreaux. Cela eut pour effet de la faire taire instantanément et d’augmenter la fréquence de ses tremblements. Je lui rappelai qu’elle devait avant tout manger et soigner son œil. Que j’attendrais qu’elle termine, puis qu’après seulement, nous parlerions. Et qu’en attendant, je resterais là à surveiller qu’elle se nourrisse bien et qu’elle nettoie sa plaie, mais qu’elle devait arrêter de geindre. Immédiatement.

Ce qu’elle fit évidemment.







9.

Je l’observais mordiller avec hésitation et force tremblements dans la petite brioche, les yeux dans le vide (enfin, un surtout, l’autre n’étant pas spécialement en état de quoi que ce soit), sentant monter en moi ce sentiment que j’attendais avec autant d’impatience que de crainte. C’était comme une plage à marée haute, chaque vague étant suivie par une autre plus forte, s’approchant inexorablement sans qu’on sache vraiment où et quand cette montée en puissance s’arrêterait. J’avais l’impression de vibrer de l’intérieur de plus en plus vite, dans un bourdonnement qui enflait exponentiellement, mais mon corps ne trahissait rien. Pas le moindre tressautement, nul tremblement ; même pas de poils qui se hérissent ou de sueur qui perle le front. Seulement cette grondante envie, cette furieuse faim de prendre sa vie, de briser rageusement sa frêle existence pour une simple question de survie. Plus l’appétit montait, plus il devenait évident que ce que mon sang et mon instinct réclamaient depuis tant d’années allait enfin leur être octroyé.

Elle s’était arrêtée de manger et me regardait. Son œil valide faisait de rapides et nerveux allers-retours de l’un à l’autre de mes yeux. Une goutte de salive perlait sur son menton et sa main était serrée à en blanchir les phalanges sur les restes de brioche. J’imagine que le regard que je devais avoir quand ces pensées me traversaient l’esprit l’inquiéta. Et jamais elle ne fut aussi belle qu’à ce moment-là, en ce fugitif instant où elle vit sa mort se refléter sur mon visage. Elle recula en gémissant des « Non ! Non ! » ponctués de mouvements horizontaux de la tête avant même que je ne me lève pour me diriger vers la porte de sa cage. Elle continua de clamer son déni de l’inéluctable. Elle se recroquevilla dans l’angle de sa cage comme je refermai la porte derrière moi, sans la quitter des yeux, glissant la petite clef dans une poche de mon pantalon. Je m’approchai jusqu’à prendre son visage où coulaient de chaudes larmes entre mes mains. Je levai sa tête et lui sourit tendrement, pour lui faire comprendre à quel point je la remerciai pour ce moment magique, pour la beauté qu’elle dégageait à cet instant et que jamais je n’oublierais – première fois oblige.

Puis je la tirai brusquement pour la redresser, dos au mur. Elle ne résista pas, ne se débattit pas, même lorsque je posai mes deux mains sur ses tempes. Sa lèvre inférieure trembla lorsqu’elle sentit l’étau de mes mains se refermer sur ses tempes. Elle ferma son œil valide pour ne le rouvrir que par réflexe, lorsque l’arrière de son crâne frappa le mur derrière elle.

Je pense qu’elle a plongé dans l’inconscience dès ce moment, mais je continuai de frapper son crâne contre le mur, sur lequel s’épanchaient petit à petit de grotesques taches rouge sombre, presque noires. Je crois qu’elle est morte au bout de deux ou trois autres coups, mais je ne m’arrêtai que quand mes bras n’eurent plus la force d’écraser ce corps sans vie contre la dure pierre de la cave. Alors, je lâchai prise et ce qu’il restait de mon invitée s’effondra mollement sur le sol. Et moi, je me mis à crier et à pleurer.

C’est après tout ce que font les nouveau-nés lorsqu’ils viennent au monde, non ?







JOURNAL







10.

Qu’il est bon aujourd’hui encore de se remémorer cet instant, ce dépucelage. Ma tête semblait prête à exploser, débordant d’une puissante et euphorique fureur. Je me sentais tellement soulagé de pouvoir enfin goûter à ce moment redouté et espéré, ce fragment de vie qui s’était avéré non seulement délicatement jouissif, mais au-delà même des magnifiques promesses qu’avaient jusque-là modelées d’innombrables rêves.

Je ressentais bien sûr ce besoin de tuer gronder en moi depuis longtemps, mais il ne me fut possible de l’accepter réellement que lorsque ce jour-là, je le laissai s’exprimer. Pour la première fois. C’est exactement ce qui me vint à l’esprit en regardant son corps sans vie. Je savais aussi que d’autres allaient mourir de ma main, mais pas de la même façon. Un sentiment moins agréable prit vite le dessus. J’avais certes plutôt bien préparé les choses, mais j’avais surtout clairement bâclé le plus important, me laissant déborder par d’incontrôlables pulsions qu’il me faudrait mieux maîtriser ensuite, ne serait-ce que pour savourer la mise à mort dans les meilleures conditions.

C’est à ce moment que je décidai de tenir ce journal. Voyez-vous, une fois en passe de devenir ce que certains (enfin, la plupart des gens) appelleraient « tueur en série », il me sembla évident de retranscrire fidèlement mes faits et gestes. N’y voyez pas de la mégalomanie ni une quelconque envie de devenir un modèle ou d’entrer dans la légende ; juste une forme d’honnêteté envers moi-même que je souhaite voir s’étendre à ceux qui tôt ou tard s’intéresseront à moi. Police, médias et tout type de menteurs ne manqueront pas de déformer mes actes, mes valeurs, mes raisons lorsque’inéluctablement, j’atteindrai ce point de non-retour où mes meurtres attireront l’attention. Mais avant de prendre la plume, il me fallait me débarrasser de ce premier cadavre. Parmi les différentes options envisagées, l’une d’entre elles me paraissait particulièrement séduisante et je me sentais tout excité à l’idée de vérifier son efficacité, d’autant que je m’étais donné bien du mal pour la concrétiser.


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