Les saints confesseurs
G.P De Blonde

LurbaineDesArts
Editions
Noveling-Press
Paris
LES SAINTS CONFESSEURS
G.P de Blonde
1.La Brigade de Braxmeu.
Je m'en souviens bien de comment tout a commencé, oh ça comme si c'était hier, enfin au moins la veille, la veille d'une date, le départ de quelque chose. Je dînais au Pavillon Bain en compagnie du Classique El Wad, seuls, en tête à tête.
Nous en étions au dessert, un Vacherin magnifique tout en Chantilly et meringue surfine, un chef d'oeuvre d'avant la faim, et puis Le Classique il adore ça le Vacherin. C'est le côté appareil, échaffaudé, combustion lente qui le fascine, je crois. A l'époque il avait à son service un cuisinier, un pour maison bourgeoise j'entends, un maître de bouche, pas un de ces affameurs chez qui l’on a que le secours du petit pain pour colmater sa faim, non un vrai cuisinier à l'ancienne, qui préparait ses vols au vent en mettant le temps d'une transplantation cardiaque ou à peu prés. Nous en étions donc arrivé au Vacherin, tout allait bien .
-Maître vous prendrez bien un peu de Vacherin ?
-Avec plaisir mon petit ... mais ne m'appelles donc pas Maître, à chaque fois j'ai envie de me retourner pour voir à qui tu parles !
Je souriais, lui non, il était même sérieux comme souvent, il prend grand soin de vos réponses ce garçon, un peu comme un gamin ramasserait un scarabé Doré pour l'admirer longtemps et ne lui faire aucun mal, jamais .
-Pourtant c'est un titre qui vous revient ... je veux dire que dans n'importe quelle corporation l'on prend les grades que votre talent vous sert ...
Vous comprenez un peu mieux pourquoi je lui donné ce surnom de Classique El Wad, sans moquerie, je serais bien impuissant à me moquer de lui, mais enfin c'est vrai qu'il a un côté grand- siécle, régnant, voilà c'est ça ce qu'il est: un contemporain régnant. Il gouverne son petit monde, sa circonscription de gloi- re, comme tout un chacun, mais il y a autre chose et si on me de- mandait dans longtemps en supposant que dans longtemps je sois encore vivant, oui si l’on me demandait alors de qui j'ai été le contemporain, je répondrais sans inquiétude: du Classique El Wad.
-Tu sais je ne suis qu'un petit écrivain de polars ... réfugié en Suisse pour pas payer d'impôts... je suis même pas un réfugié politique mais comment dire? Un réfugié fiscal ... il y a rien d'admirable là-dedans.
-Il y a vos romans ... depuis que j'ai quinze ans je ne lis que ça ... je crois que je pourrais passer me vie à vous relire ... d'ailleurs c'est ce que je vais faire .
Le plus marrant c'est qu'il est tout à fait capable de se tenir à ce genre de résolution .
-Alors là tu perdrais ton temps mon garçon, j'ai écris que des merdes. Enfin ça m'a nourri et même un peu mieux que ça. Maintenant je dis pas, je fais un peu plus gaffe, ça vient moins facile mais je travaille ...
Je me taisais, je voyais bien que c'était pas l'écrivain que j'étais devenu, l’Alexandre Thomine actuel qu'il admirait mais le romancier que j'avais été entre 53 et 67 . Pendant ces quinze ans j'en avais écris cent de ces romans policiers à raison d'une demi-douzaine l'an, cent qui m'avaient rendu millionnaire ...et suisse . Depuis que j'avais rejoint la suisse j'avais pris des manières d'exilé, j'avais même viré écrivain catholique sur une terre de réforme c'est méritant, c'est logique aussi . J'étais remarié et philatéliste, père de famille et télégénique, je vendais tout autant qu'avant et même un peu plus, on m'avait rallié en nombre quand j'avais enfin perdu la grâce, je me souvenais même plus de mon passé, du temps d'avant la Suisse, d'avant ma fuite. Oui je me voyais Suisse à perpét ‘ jusqu'à ce que je rencontre ce garçon à l'état civil compliqué. Moi, tout de suite je l'ai appellé Le Classique ou le Classique El Wad, ses copains, il en a quelques uns et pas les plus mauvais, oui ses copains disent plutôt Le Président El Wad.
La premiére fois que je l'ai vu c'était sur le conseil de l'un de mes amis banquiers suisses, Henri Lannanson, j'avais de l'ar- gent à placer, j'en ai toujours un peu :
-C'est du supplément, tu vois ce que je veux dire, je peux pren- dre des risques, si je perds ma mise tant pis, mais si les numé- ros sortent je veux être payé et largement ?
-Oui, oui je comprends de la spéculation pure donc !
Il était pas contre, et même ça l'amusait de m'envoyer au casse-pipe, il avait retiré ses lunettes basses et dorées, avait réfléchi longtemps.
-J'ai bien quelques noms... mais tu es un personnage public ...
-Ah oui tant qu'à faire je préférerais éviter de blanchir l'argent de la drogue ou de subventionner des taules d'abattage aux Caraïbes. C'est vrai après tout je suis père de famille et je tiens à ma respectabilité .
-Bien, alors tu devrais t'intéresser à une boîte qui s'appelle la C.F.B.I, je vais te l'écrire…
Il avait regagné son bureau :
-Voilà C.F.B.I, ça veut dire Compagnie Française des Biens d'Industrie, la société n'est pas très liquide...
Comme c'est pédagogue un banquier suisse, il ajouta aussitôt :
-...ça veut dire qu'il n'y a pas encore beaucoup de papier ... d'actions si tu préféres sur le marché mais le rendement est bon et il pourrait devenir excellent un jour ou l'autre…
-Un jour ou l'autre ça ferait quand ?
-Tu sais c'est comme aux cartes ces affaires-là, il faut attendre le moment mais ça peut venir ... oui ça peut venir …
En disant cela il avait l'air de pas mal fantasmer sur le coup à jouer.
-Tant qu'à faire j'aimerais autant rencontrer quelqu'un de chez eux, tu me connais, ça compte pour moi, les contacts.
-Pas de problèmes je vais te faire un mot pour Paul-Louis Ravier-Morinaud, il est Directeur Général de la C.F.B.I, on s'est connu quand il était au cabinet du ministre français des Transports... avant cette lamentable affaire…
Il écrivait sa recommandation et moi je me demandais assis en face de lui en fumant ma pipe ce que ça pouvait être que cette lamentable affaire.
-Voilà ! Il me tendait son ordonnance : 15000 actions de la C.F.B.I
-Merci docteur combien je vous dois ?
-Mettons dix pour cent sur le profit maximum et rien en cas de perte ... et surtout le silence !
Il me raccompagnait à la porte du palier, Lannanson, quand je lui dis enfin :
-C'était quoi cette lamentable affaire ?
-Comment ?
-Tout à l'heure tu m'as dit que le Directeur Général de ta C-F... machin avait été mêlé à une lamentable affaire ... qu'est-ce que c'était ?
Il referma la porte de l'ascenseur, un peu emmerdé quand même par ma question .
-Tu ne te souviens pas ? Ca avait fait du bruit en France dans les années ... voyons ... oui c'est ça 86 ... 87... c'est vrai que tu es tout à fait suisse maintenant ... l'affaire Ravier-Morinaud ça ne te dit rien ?... Remarques tous comptes faits ça a plus fait scandale en Suisse qu'en France. A l'époque donc il était directeur de cabinet du ministre français des Transports quand on a découvert qu’il avait organisé un énorme racket sur les péages autoroutiers genre Baron brigand quand l’automobiliste mettait dix francs au pot, il y en avait cinq pour lui, trois pour sa femme, deux pour sa maîtresse, un pour son chauffeur… même la belle-mère touchait là-dessus et puis dans le même temps il guignait une circonscription en Normandie et avait milité pour le Calvados populaire, il en avait même fait distribuer dans les écoles... d'autres trucs aussi ... une affaire de proxénétisme hotelier dans les M.J.C... et je sais plus quoi encore...
-Eh ben dis-donc on dirait que c'est un garçon entreprenant et tu me conseilles de faire affaire avec lui ?
-Mais c'est plutôt bon signe je pense ... et puis c'est toléré tout ça en France non ? Au moins tant qu'on en parle pas... en fait il obéissait surtout, du moins la plupart du temps, il travaillait pour son ministre, le parti, la France et aussi son avancement .... C'est lui qui a payé c'est tout ...et puis je te l'ai dit, il ne s’agit pas d’un placement de père de famille, maintenant tu peux toujours te retirer ?
-Non, non tu as raison, je vais aller voir ce type, tu viens man- ger à la maison un de ces jours ?
-Eh bien ça serait avec plaisir mais en ce moment c'est le coup de feu.
On aurait pu croire qu'il commençait déjà à se montrer prudent, à se demander si j'étais encore fréquentable ?
Bon là-dessus je retourne vers mon doux foyer, je créche dans un chalet au-dessus de Lausanne, mais j’ai aussi un appartement en ville, le genre garçonnière, c'est bien la Suisse pour un français parce qu'on y est jamais dans ses meubles, c'est sans doute le coin le plus exotique que je connaisse. J'ai l'impression souvent de vivre dans une carte postale ou dans un de ces chalets barométriques à figurînes animées. Enfin l'altitude et l'air des Alpes pour un fumeur de pipe c'est encore ce qu'il y a de mieux.
Je suis dans le métro et je réfléchis, est-ce que ces petites spéculations financières ne sont pas une manière de me divertir de mon existence actuelle, des existences j’en ai eu quelques unes, celle-ci n’est pas la plus heureuse.
Ai-je seulement réussi ma vie ?
Je descends à la station Alex Thomine. Oui j’ai une station de métro pour moi tout seul, c’est l’avantage en Suisse ce genre de commodité quand on a quelque moyens. Les moyens je les ai, ‘pas oublié que je suis le plus gros vendeur de papier-chiottes de France, chacun de mes chefs d’œuvre est tiré à plusieurs centaines de milles, j’ai des abonnés, des lecteurs fanatiques qui me pardonnent tout… pourtant je suis impardonnable. J’ai tout pour croire en Dieu et pourtant je n’y crois pas, j’en ai peur certes, mais je l’ai quitté et peu à peu je me suis déserté moi aussi, le camp n’est plus gardé.
Mon chauffeur au bas de notre appartement astique ma Mercedes surblindée. J’avais dans l’idée de rester en ville, ce soir, m’éviter la revue de détails, ne pas me présenter au rapport, mais non, j’y renonce:
-Au chalet Roberto.
*
Comme d'habitude, ma gouvernante Frau Kirnshbauher m'attend à la porte du chalet. Je passe le seuil, je lui palpe les fesses, ça va tout y est. Elle me dit dans son français de cérémonie, à forte teneur d'allemand:
-Madame vous attend !
C'est pas un reproche pour mon petit geste libidineux, si je l'ai engagée c'est aussi pour ça, non c'est juste une manière de me rappeler au premier de mes devoirs de suisse honoraire: l'horaire.
A huit heures tous les soirs je dîne avec ma femme. Nous nous faisons face à dix pas, chacun à un bout de table et c'est le premier qui flingue
-Vous êtes bien en retard mon ami, Frau Kirnshbauer s'inquiétait.
Et encore là ce n’est rien, ce qu'elle réussit le mieux c'est ses sourires, c'est de la garce madame Alex Thomine, mais comment dire excitante, et pourtant impraticable, ah ça j'ai essayé, il y a rien à faire le col est bloqué, je sais toujours pas comment j'ai réussi à lui faire deux mômes ! La salope !
Putain ça je lui en veux, un peu de tout et du reste, de me garder le lit froid aussi bien que d'avoir envoyé mes mômes dans des colléges anglais .
-Frau Kirnshbauer est une personne aimable...
-Et si dévouée !
Je me léve et je lui en mets une, c'est pas possible !
Mais non je me contente d'endiguer le potage avec ma cuiller et mes manières de paysan . Elle, elle manipule l'argenterie en vir- tuose, elle ne rate rien, et quand elle ravitaille enfin sa bouche serré, on entend pas un bruit.
-Sshhhluuurpi ! Oui ça c'est moi, c'est vrai j'en rajoute un peu.
-Vous étiez à Lausanne cette après-midi ?
-J'y étais pourquoi ?
-Un de vos amis a téléphoné au chalet ... de Lausanne justement ... il a laissé un message, je crois enfin ... attendez je vais son- ner Frau Kirnshbauer elle sera mieux au courant que moi de tout cela.
Elle appuie sur la sonnette, qu'elle a toujours à portée, elle se méfie de moi, des fois qu'il me vienne l'envie de la violer, là sur la table conjugale, au dessert .
-Madame ?
-Vous avez je crois un message à transmettre à monsieur ... eh bien faîtes ma fille !
-Un message ? Ah oui monsieur Lannanson du Crédit Fédéral voulait dire à monsieur que l'affaire dont ils avaient parlée cette après-midi n'était plus envisageable et qu'il était préférable de l'abandonner .
-Plus envisageable ?... Bien je vous remercie Frau Kirnshbauer .
Elle fait demi-tour, elle est belle, plus toute jeune, mais savamment batie : "Une jument allemande répète ma femme ! "
- J'espère que vous aurez réfléchi avant de vous engager dans de nouvelles aventures financières ?
C'est une fine allusion à des pertes que j'ai subies il y a deux ans à Londres.
-A l'époque il a fait vilain temps pour tout le monde ma chère.
-Papa lui n'a rien perdu !
Elle est émue en parlant de son pére. Cette vieille ordure est morte quasi centenaire cet hiver, depuis elle régle la succession avec ses frères et soeurs, elle la régle aux poings, c'est à dire qu'elle leur fait un nouveau procès chaque jour .
Elle prendra tout, elle veut tout et ça fait beaucoup. Le vieux Constantin Sharklin avait une belle fortune. Le plus marrant c'est que je suis sûr que si on s'était connu elle et moi, à mes débuts, quand j'étais fauché et inconnu, eh bien on se serait aimé largement, mais on est là, face à face retranché dans nos fortunes et nos réputations comme dans des casemates de tirs, à regarder bouger les lignes de front, à épier l'ennemi, comment dire ?
On est trop au monde, dans la réalité, c'est pour ça sans doute que j'aime bien le Classique El Wad, il est pas tout à fait accouché ce môme .
*
Bien sûr aprés quoi, j'essaye d'avoir ce con de Lanansson qui à trois heures me conseille un truc et à cinq heures veut tout an- nuler.
-...mais monsieur Lannanson est parti pour les Etats-Unis à six heures !
-Eh ben mademoiselle donnez-moi son numéro là-bas ?
-Mais je ne peux pas monsieur ... il y va pour se reposer.
-Je suis un de ses amis !
-J'ai des ordres monsieur.
-M'en fous de vos ordres ... je vous dis que c'est urgent.
-Connasse ! Elle avait raccroché.
-Vous avez des ennuis mon ami ? La voilà ma douce épouse toujours en renfort de mes ennemis.
-Des ennuis si j'avais que des ennuis... mais ma chère j'ai aussi des emmerdements et vous en tenez la tête !
Pourquoi on se quitte pas ? Ca viendra sans doute un jour, mais j'ai un peu peur de notre séparation, ‘pas que je l'aime encore, ça ça non c'est fini, j'ai seulement la trouille d'elle, de ce qu'elle pourrait être capable de faire, il suffit de la voir en guerre pour son héritage pour l'imaginer dans le divorce. Je suis pas encore prêt, elle non plus, elle y perdrait, en prestige, la femme d'un écrivain connu même de polars, ça lui fait un destin de passionné déjà ! Et elle l'héritiére, elle marche surtout à ça, au romanesque ferroviaire, sa vie est un bouquin de gare, J'aurais pu l'écrire dans le temps, maintenant j'ai envie de le faire dérailler son beau roman .
On imagine mal ce que ça peut être premier degré un milliardaire, j’en ai fréquenté quelques uns et jamais trouvé un convenablement arrangé, toujours ce côté trafiquant, dans le pétrole aussi bien que dans les livres, négociant en verroterie, comme disent les provençaux : ils ont encore le lièvre mort dans la chemise.
On pourrait croire qu’en Suisse ils s’épanouissent à l’abri de la clientèle, eh ben non, moi je vous le dis : ils cantînent.
Parfaitement la Suisse n’est qu’une taule à milliardaires, une maison centrâle pour princesses ou héritières.
Tiens ça me fait penser, à propos d’héritière, revenons à ma tendre épouse, alors quoi en faire ?
La tuer ? Non ça viendrait pas, je suis pas fait pour ça, et puis au fond j'ai toujours pris le parti des flics pas celui des voleurs, mon héros il était pas truand mais fonctionnaire de police, alors je saurais pas.
*
Malgré tout j'ai décidé de continuer tout seul, ça m'intriguait aussi la défausse de Lannesson, je devinais qu'il avait agi comme un joueur de poker qui passe la main pas par manque de jeu mais parce qu'il n'a pas les nerfs pour suivre .
Le Ravier-Morinaud, directeur général de la Compagnie des Textiles et Biens d'industrie je l'ai rencontré quinze jours après, au siège de la boîte, à Asniéres sur les bords de la Seine . D'abord, la C.F.B.I c'est une belle usine dans le genre ar- chitecture industrielle début du siécle, mais modernisée et clean, et même High-Tech, riche plutôt que prospére, on devine quelle prendra jamais le tempo, la mesure lente de la prospérité, c'est un appareil fait pour impressionner, rassurer, pas pour honorer les traites.
-Monsieur Ravier-Morinaud vous attend monsieur Thomine.
La secrétaire était mignonne, dans le genre hôtesse, ou plutôt fille de l'air, un corps mince de brune parisienne qui m'aurait changé de la blondeur charpentée de la mûre Frau Kirnshbauer .
-Je suis très honoré de faire votre connaissance monsieur Thomine
Le Ravier-Morinaud ressemble encore à ce qu'il était, un énarque presque chauve, maître des requêtes au conseil d'état, normalement après le scandale il aurait dû quitter tout ça et s'habiller dans les tweeds, sourire, prendre ça sport et désinvolte et non, il est toujours en costard demi-mesure, on devine seulement qu'il s'est laissé pousser la barbe, mais c'est étrange, soit il a le poils trés abondant, soit il s'y prend mal, on a l'impression qu'il porte un postiche surdimensionné et qu'à tous moments il pourrait s'étouffer avec .
-Je suis de vos lecteurs ... enfin je m'y suis mis sur le tard mais j'apprécie beaucoup tout ce que vous faîtes monsieur Thomine !
Il félicitait lui l'écrivain catholique, le Suisse pas l'autre, le disparu, le regretté des vrais connaisseurs .
-Notre ami Lannansson vous a parlé de notre société, je crois ?
-Oui ... en effet ... je.. je m'intéresse à votre secteur d'activité... Là il a été un peu surpris : qu'est-ce que je pouvais bien avoir à foutre avec les "Biens d'industrie", et d'abord c'est quoi un "Bien d'industrie" ?
-Je crois pouvoir dire monsieur Thomine que notre société a un potentiel de développement très important ... dans ce secteur tout reste à faire ... nous sommes en quelque sorte des pionniers ainsi qu'à coutûme de dire notre président ... Il s'était tourné vers une photo bien en évidence sur son bureau et où on le voyait en compagnie du Classique El Wad.
Il laissa passser quelques minutes déférentes. Pour mettre un peu de sérieux de mon côté, je lâchais :
-Monsieur Lannanson m'a dit qu'il s'agissait d'un marché à faible visibilité pourtant ?
Un peu de jargon et de jactance, en France ça marche toujours, c'est la grande joie des natifs de se tenir à distance les uns les autres à coups de mots techniques, nouveaux, anglo-saxons ou pas tout à fait traduisibles par le vulgaire.
-Faible visibilité ? ... Mon je ne pense pas ... mettons que les mouvements ne peuvent être appréciés que sur une assez longue période, mais cela nous met à l'abri des retournements de marché.
Voilà on aurait pu parler comme ça pendant des années sans rien
dire, je ne savais toujours pas ce qu'ils fabriquaient mais main- tenant je me demandais s’il le savait lui-même .
-Mais peut-être voudriez-vous vous rendre compte par vous-même monsieur Thomine de la réalité de la C.F.B.I, de ce qui fait son quotidien .
J'étais pas chaud, j'avais pas tellement envie de le voir leur quotidien, la visiter leur taule, voir des ouvriers à la chaîne et des machines-outils dernier modéle en action, il pouvait se le garder son quotidien.
Pourtant j'ai acquiescé :
-Ce serait avec plaisir monsieur Ravier-Morinaud.
Je suis lâche ou sâlement curieux . Alors on a fait le tour, c'était propre et pas très bruyant, mais quand même un peu plus industriel que je ne l'imaginais .
-… nous avons l'atelier 14, ainsi que vous avez pu le remarquer nous misons avant tout sur la flexibilité, notre président a l'habitude de répéter que la flexibilité une fois adoptée ne vous fait plus lâcher le marché .
Je commençais à en avoir marre des citations de son président, du bruit, et de la marche. C'était moderne, y avait rien à redire là-dessus mais enfin tout ce que j'avais vu jusque là c'était des lignes d'emboutissage de conserves, du prolétaire en ouvrier- modéle, Lannansson avait dû débloquer, il avait décidément besoin de vacances, ce con, c'est pas les petits pois ou "la sous- traitance de fabrication de matériel agricole" qui risquaient de m'apporter le frisson attendu .
Le Ravier-Morinaud m'a rapatrié enfin dans son bureau :
-Mademoiselle Legendre, voulez-vous m'apporter une documentation ... oui une intégrale !
Une "intégrale", ça allait peut-être enfin se corser.
-Vous boirez bien quelque chose monsieur Thomine ?
-Un Whisky pourquoi pas ?
-Bien ... sans glaçons ?... voilà ... alors ?... je peux vous demander vos impressions ?
-Il est bon.
-Non j'entends... sur notre entreprise
En même temps qu'il disait ça, il essayait de dégager sa barbe pour amener son verre jusqu'à sa bouche, il s'y prenait mal, et après une gorgée cela ruisselait déjà, et ses glaçons s’étaient taillés dans son falzar il s'essuyait tout en attendant ma réponse.
-Je vous avoue monsieur Ravier-Morinaud, que je suis un peu déçu, non par la valeur de vos installations, en fait je n'y connais pas grand-chose mais je devine que c'est vraiment le dernier-cri, oui du beau matériel vraiment mais ... enfin…
-Oui monsieur Thomine ? ...
-Enfin monsieur Lanansson m'avait laissé entendre... pour dire la vérité, je m'attendais à moins d'usine et plus de rendement ... je m'explique, je ne vous cache pas que j'attends d'un éventuel pla- cement dans votre société non pas un bon rapport, si je m'étais décidé pour ça j'aurais pris de la rente à six pour cent ou des actions Michelin, mais plutôt un profit conséquent quitte à ac- cepter certains risques en contrepartie, or tout ce que vous m'a- vez montré c'est la grande sagesse de gestion de la C.F.B.I, bref, je vous pose la question: est-ce que l'on peut encore faire fortune dans le petit pois monsieur Ravier-Morinaud ?
Il souriait le barbu, je commençais à l'intéresser un peu plus, et à le voir heureux enfin, on n'avait pas de mal à deviner que contrairement à ce que disait Lannansson, il n'était sans doute pas tout à fait innocent de sa mauvaise réputation .
-Je crois comprendre monsieur Thomine ... Ah mademoiselle Legendre ... merci mademoiselle !
La brune parisienne avait apporté une belle liasse de document. Elle repartit, je le regrettais, j'avais un début de bandaison que Frau Kirshnbauer n'aurait pas trop de mal à soigner dés ce soir, j'avais prévu de retourner en Suisse l'après-midi même.
-Je vous laisse consulter ces rapports d'activité... si vous le voulez bien, je reviens dans quelques minutes .
-Je vous en prie !
Il me laissa seul, avec le tact que l'on montre à un donneur volontaire dans une banque du sperme . J'avais rien à faire alors je regardais les documents, c'était pas plus intéressant que la visite, je découvrais que la C.F.B.I avait mis en boîtes rien qu'en 1998: 1600 tonnes de petits-pois extra-fin et presqu'autant d'haricots verts, que l'on prévoyait « une hausse de dix pour cent des tonnages traités grâce à un investissement dans trois nouvelles lignes... », je sautais des pages, j'arrivais au bilan par activités, comme je le prévoyais le petit-pois n'était pas excessivement rentable, on pouvait en vivre mais tout juste, en fait rien n'était vraiment tentant sauf ... sauf "les activités annexes"***, c'était écrit comme ça avec autant d'étoiles, pourtant on n’avait pas essayé de les mettre trop en évidence, au contraire, leurs résultats étaient rapportés à part et n'intégraient le bilan total qu'à regrets . La richesse était là en deux lignes, où l’on apprenait que "les Activités Annexes"*** de la C.F.B.I étaient pour plus des trois-quarts dans ses bénéfices importants. Je reposais le rapport, je venais d'entendre des bruits pas loin et même tout prôches, je me levais pour voir d'où cela partait. J'ouvrais la porte entre le bureau de Ravier-Morinaud et celui de sa secrétaire .
Cela venait bien de là, le petit Maître des Requêtes limait made- moiselle Legendre sans inquiétude, à son train :
-Plus vite! plus vite !
Elle avait beau essayer de l'activer, il n'accélérait pas et répétait seulement :
-Allons ! allons !
Il voulait un minimum de maintien quand il était au manège .
Il baisait comme on fait un pèlerinage, parce qu'on a des souvenirs là-dedans et que l'on croit aux miracles.
Mademoiselle Legendre, elle n'était plus trop croyante dans l'habileté de Ravier-Morinaud, alors elle cherchait une consolation dans ses dons manuels. C'était plein d'efforts et pas très excitant, je suis pas trop mateur, j'ai jamais trouvé que le plaisir des autres avait tellement d’importance ou soit tellement ragoûtant et puis celui-ci mijotait depuis quelques temps, c'était l'accomplissement de l’espèce, rien de mieux.
Ils touchèrent à la rive ensemble ou à peu prés :
-Voilà ! Voilà !
Il s'excusait presque, elle s'essuya les doigts à sa fausse barbe, car elle était fausse, il suffisait de voir comme il l’avait rejetée en arrière, à la manière d’un coureur cycliste, sa casquette. Je regagnais ma place, en pensant que quand même c'était une drôle de taule, je voyais pas ce que j'étais venu faire là-dedans ? Ah si j'étais là pour essayer de ramasser de l'argent, j'en avais pas le besoin mais j'ai jamais eu le courage d’être vraiment joueur, j'ai trop peur de me ruiner au jeu, alors je spécule, comme un notaire de province, je misais petit, la C.F.B.I et les chevaux, ça me rapporterait rien, si peut-être avec un peu de chance suffisament d'emmerdes.
-Pardonnez-moi monsieur Thomine ... une affaire urgente.
-Je comprends... je comprends ! Il était assez bien remis de son extase, le barbu, le plus surprenant c'est qu'il s'était rajusté "après l'amour" mais il avait oublié de recaler sa barbe, car en ce moment elle était pas droite, pas dans l'axe au moins, mais qu'est-ce que cela voulait dire tout ça ?
Cela avait l'air d'être vraiment un coin à dingues !
-Vous avez pu vous rendre compte monsieur Thomine de la bonne santé de la C.F.B.I j'espére ?
La bonne santé peut-être, mais je me serais pas prononcer sur la santé mentale de ses cadres, enfin c'était pas non plus ce qu'il me demandait ?
-Tout à fait, je dirais même que j'ai été étonné par certains chiffres ?
-L'année 98 nous a été favorable, même si nous avons dû provi- sionner en prévision d'un possible enchérissement de nos matières premières du fait de la sécheresse au Vénézuela et en Bélize.
-Malgré tout monsieur Ravier-Morinaud pourriez-vous me donner plus de détails sur les activités diverses... et très rémunératrices de la C.F.B.I ?
-Oui ... oui bien entendu ... elles sont de plusieurs sortes... il s'est assis à côté de moi et a commencé de m'expliquer ce qu'ils faisaient et ce qu’était vraiment la Compagnie Française des Biens d'Industrie . Et c'est comme ça que je suis devenu le plus gros actionnaire de ce roman... pardon de la C.F.B.I
*
Mais revenons à ce fameux soir au Pavillon Bain...
Avec le Classique El Wad, nous en étions donc au vacherin, il faut le voir bouffer son vacherin, ce garçon pour comprendre ce qu'il est. Il a trente-cinq ans à peine, mais aujourd'hui trente-cinq ans cela ne méne pas loin, au tiers de sa vie au pire .
-Vous ne l'aimez pas Maître ?
-Pardon ?...
-Le vacherin ?
-Si ... si il est fameux ... c'est toujours ton cuistôt qui est der- riére les fourneaux ?
-Oui, le Chef Norbert Braxmeu.
-Il s'y connait ... on peut pas dire ...
Je bouffe, c'est vrai qu'il est bon . C'est son luxe au Classique, sa petite brigade en cuisine, il leur a même fait construire un maison juste à côté du Pavillon Bain, de l'autre côté des glyci- nes, mais si après la pergola . Il les a bien installés, leur batisse est plus grande que le Pavillon Bain, il faut dire qu'il est lui même plutôt du genre réduit, c'est le pavillon de banlieue, classique en meuliére et appareil de briques, bati en 1922 pour le couple Bain, d'où le nom.
Il sont plus de ce monde, les Bain, ni l'un, ni l'autre mais le Classique El Wad a tout laissé en l'état, il en a même fait en quelque sorte un musée au couple Bain, aux congés payés, aux banlieusards, c'est là-dedans qu'il se sent bien le môme dans sa banlieue, passé le pont de Neuilly, il est plus chez lui, Paris c'est une ville étrangère, sa patrie c'est la banlieue, la vraie celle qui se tient comme un royaume combattant entre les courbes de la seine, oui c'est un patriote banlieusard, Paris, où cela se tient ? Pas sous les pieds des enfants de Bezons en tout cas.
-Eh bien comme ça Maître vous pourrez assister à notre conseil ! Il parle un peu comme Louis le Quatorzième, mais c'est naturel chez lui, l'autorité autant que la grandeur .
-C'est vrai ça c'est quand déjà le Conseil d'administration de ton truc ... la C.F.B.I ?
-Demain ... demain matin.
-T'as raison c'est aussi bien que je sois resté là alors... et puis il y avait longtemps que j'avais pas aussi bien bouffé !
Je m'écarte de la table, on est sur la petite terrasse, sur le devant du pavillon, dans l'odeur des glycines, la lanterne compliquée de fer forgé éclaire plus la vigne qui monte au plafond que nos assiettes, nous sômmes bien là tous les deux.
On nous porte le café.
-Tu en prends pas c'est vrai ?
-Je ne sais même pas le goût que cela peut avoir ... je devrais peut-être m'y mettre...
Il s'interroge vraiment, les autres boivent du café pourquoi pas lui ? C'est simple, parce qu'il ne leur ressemble pas, c'est même définitif. Il fait un signe, je pique du nez dans ma tasse pour ne pas l'apercevoir . L'un des commis de la Brigade, qui fait aussi le service en salle s'approche avec une grande boutanche poussiéreuse.
-Vous m'aviez dit la dernière fois :"Labeur d'olives 1904" c'est bien celà Maître ?
La bouteille porte étiquette, c'est tout ce qu'il y a de plus certifié: -Là il fallait pas ... non ... vraiment ... enfin ...
Je souris, lui autant :
-Allez j'arrête... je te dirai bien que je suis gêné mais c'est pas vrai ... et puis j'aime bien ça les surprises, la vie m'en fait plus trop, heureusement qu'il y a les amis... tu pouvais pas me faire plus plaisir .
Je bois mon armagnac, j'en reprends :
-Une goutte ... juste une goutte !
Un peu après, nous sommes dans les allées du jardin, entre les parterres de buis bas, on se promène, on digère, il fait bon, sec à point un temps à boire du Champagne. Le jardin n’est pas grand, trente pas dans un sens, cinquante dans l'autre, on passe la pergola, la Brigade de cuisine prend le frais, fume une clope après la représentation, le Chef Norbert Braxmeu en tête, en tenue blanche et béret plat. On le salut, mais sans insister, pas déranger les artistes après, c'est pas notre genre au Classique et à moi . Nous remontons l'allée dallée, longeons le portail de fer et de tôle peints, au dehors la rue est éclairée par les réverbères et la lune, les étoiles frissonantes ? On les compte plus, il y en a trop, elles croisent aussi en banlieue, il faut pas l'oublier.
-Vous n'allez pas aux Caraîbes cette année Maître ?
-Je sais pas... pas envie... et puis j'ai des emmerdes, c'est pas le moment de lâcher les commandes.
-Rien de grave j'espère ?
-Non une femme... ma femme...ma chère épouse ... on se supporte plus et pourtant ... c'est compliqué ... tu verras…
-Vous croyez que je me marierai ?
Il va pas me demander de lui lire son avenir maintenant ? Qu'est-ce que je connais au destin, je m'y retrouve déjà pas dans le mien?
-Au fond j'aimerais bien ... et surtout avoir des enfants, toute une tribu ... au moins ça ... c'est amusant les gamins... il me faudrait une vie dans ce genre ... je veux dire déjà bien rodée ... surtout pas de l'inédit ! Touriste ou retraité voilà ce qui me plairait. C'est crevant d'improviser vous ne pensez pas Cher Maître !
-Tu sais le mécano rêve autant de quitter l'atelier que toi de passer un bleu ... c'est enviable tant qu'on vit pas dedans tous les jours d'une vie... tu vois c'est comme écrire un roman avant de le débuter ça s'envisage bien, on a une idée, repéré une vallée fertile, on est partant pour et puis on le commence, assez vite on marche sous la soif, à la moitié du chemin on se mettrait volontiers un coup de flingue, on se prend en pitié, on souffre trop, si on a un peu de courage parce que dans ces métiers avant le talent il faut le courage, oui si on tient le coup on va jusqu'au bout, et c'est loin, mais quand on arrive la vallée fertile est ensablée et si on se retourne on voit qu'il reste rien... deux chariots et des mûles, c'est pas avec ça qu'on peut monter une colonie ... tu comprends pourquoi je suis écrivain maintenant, écrivain c'est bien, c'est un truc de rentier c'est pas comme le roman, on touche pas au capital jamais ... et c'est reposant tu peux pas savoir.
Il approuve pas, c'est pas son genre de parapher les redditions, mais il m'en veut pas .
-Bon je crois que je vais aller me coucher ...
-Vous avez raison, il est tard ... déjà dix heures et demi. Décidément je le déçois ce môme avec mes habitudes de suisse.
-C'est pas de ton âge de te zoner à ces heures ? ... si tu veux on pourrais aller faire un tour dans une boîte à Pigalle...un truc à provincial, un bar à michetons, j'aimais ça dans les temps, j'é- tais pote avec tous les patrons du coin ... ça a dù changer de- puis... tiens mon premier bouquin ?
-"Valdingue à tout heures" ?
-C'est ça ... je l'ai écris au Monseigneur rue Quincampoix ... ça doit être fermé depuis, c'était un corsico qui tenait la boîte ... on ira faire un tour un jour, tous les deux hein ?
-Oui Maître cela me ferait plaisir ...
-Un jour où je tiendrais la forme ...pour ce soir alors ça t'ennuit pas ?
-Non, non ne vous inquiétez pas cher Maître, j'ai aussi sommeil et puis demain le conseil est à neuf heures .
Il me raccompagne à l'étage jusqu'à ma piaule, qui fut dans le temps celle de la fille Bain et qui est meublé en l'état, d'un lit de laiton et de papier à fleurs, il y a même l'ours en peluche sur le pieu, je l'en fais décarrer .
-Je crois que vous avez tout Maître ? La salle de bains est sur le palier ... ma chambre en face ... si vous avez besoin de quoi que ce soit ?
-Merci mon garçon, je sens que je vais être bien là.
Et c'est vrai que c'est dépaysant, ça change des pays à mil- liardaires, de la Suisse autant que des Caraïbes, une demeure d'honnêtes aussi bien préservée, dans son jus . Je fais ma petite toilette, et je m'endors dans le lit de jeune fille.
*
C'est vers les trois plombes que j'ai entendu du bruit, je sais pas pourquoi depuis quelques jours je faisais gaffe à tout ça, une manière de réveil de l'instinct. Il y avait du monde qui marchait sur le gravier en faisant le minimum de sons . Je me suis levé en pensant que c'était peut-être le Classique El Wad ou un des types de la Brigade de cuisine qui rentrait de bordée, je suis allé voir à la fenêtre, comme un con j'avais laissé mes volets ouverts, une habitude qui a cours en suisse mais qui est beaucoup plus dangereuse sitôt la frontière passée. Ils étaient plusieurs, en dessous juste sous ma fenêtre, c'étaient pas les cuistots, ni Le Classique non plus, non c'étaient des mecs inconnus, y se causaient mais pas longtemps, quelques mots d'approche et en anglais encore :
-Move ! Move ! ... on the other side...
Moi j'avais peur, mais un truc étonnant, je bougeais plus, je pouvais pas, alors je restais là en pyjama, debout, mon ours en peluche bien serré contre moi, je faisais rien, je réussissais même pas à gueuler, une trouille que j'imaginais pas, un sentî- ment infinie de victîme, de bête attendant le coup de surin, le vertîge qui vous noue les jambes. Un truc inimaginable : la mort à trois pas de vous, la tuerie, le crîme qui bade, la fin du petit Alex Thomine, malgré le nombre de crîmes et d’assassinats que j’ai commis dans ma vie de romancier c’était de l’inédit comme sensation, un sentîment répugnant.
Ils avaient commencé d’escalader la façade, je l'ai dit il y a pas de hauteur, un étage, c'est vite fait surtout quand on est bien entraîné et eux l'étaient, c'est ce que je me pensais, sinon ils auraient pas causé l'anglais. On a des réflexions comme ça dans ces moments, une logique absurde, comme dans un rêve debout, des associations... n'importe quoi de sensé et de fou :
-...yes... now I can ...
Qu'est-ce qu'il pouvait ? Je le sentais sur le point de passer la tête ... quand la porte s'est ouverte, Le Classique était là, un gros Colt 45 à la main, j'en avais décris quelques uns de ces engins-là au long de mes polars mais c'était la première fois que j'en voyais un . En bas ça commençait à flinguer c'était la brigade de cuisine qui chargeait pour me dégager, le chef titulaire, le Norbert Braxmeu était lui, riot-gun à l’azimut aux côtés du Classique El Wad. Ils m'ont arraché de la fenêtre en murmurant:
-Ne vous inquiétez pas cher Maître tout va bien se passer.
Moi je continuais de m'inquiéter bien au delà de la norme, je mordais les oreilles de la peluche, je crois même que j'étais en train de me pisser posément dessus, je sentais que ça coulait le long de la jambe de mon pyjama .
-Ce n'est rien ... Nous maîtrisons la situation.
Et c'est vrai qu'ils avaient l'air calme tous les deux. Braxmeu, qui est un colosse pyrénéen rouleur de « r » s'est penché à la fenêtre pour interroger ses troupes :
-Alors 'sont barrrrés ces cons-là ?
-Oui chef... ils avaient les voitures qui les attendaient derrière.
-Pas de casse chez nous?
-Pour nous ça va ... de l'autre côté j'en réclame un, on est en train de le chercher et le petit Ecceberi dit qu'il en a vu un autre battre de l'aile mais on l'a pas retrouvé... enfin un presque certain.
*
Il a même été confirmé, un peu plus tard, le jardin autour du Pavillon Bain n'est pas grand, la battue n'a pas duré longtemps, on l'a retrouvé sous les glycines, il finissait de mourir, on aurait cru qu'il se reposait après l'ouvrage :
-Qu'est-ce qu'il dit ?
-Il demande lequel c'est mister Thomine ?
Je me suis approché du type, c'était un blond plutôt sympa malgré le sang qui salissait son costard, sa chemise, ses mains.
-Good writer ... Hello... mist..er ... Tho... minn !
Et mon lecteur est mort, comme ça, on se serait cru dans l’un de mes romans, il n’a pas fait une phrase de trop, non il a été très bien . J'en revenais pas. Tout le monde me regardait, le Chef Braxmeu, son adjoint patissier,les chefs de partie, les commis, ils attendaient peut-être l'éloge funèbre, mais j'ai lâché enfin mon ours et je suis allé dégueuler dans les Pivoines.
Voilà comme qui dirait on venait de faire l'ouverture, l'ouver- ture de quoi ? De la chasse aux cornards je crois.
2.Le Classique El Wad en son conseil.
Le lendemain donc c'était le jour du conseil, il a fallu se lever, j'étais pas vaillant après une nuit comme ça, j'avais bien envie de tirer au cul, de me faire porter pâle, mais j'avais promis au Classique ci-devant Président de la C.F.B.I de l’accompagner et puis heureusement il faisait magnifique, un soleil de début de saison, portant beau, taillé large . Alors j'ai pris mon courage, une douche et je suis descendu dans la salle-à-manger, mais le petit-déj' avait lieu dans la cuisine.
Le Classique voulait coller au plus prés de la tradition du Pavillon Bain, comme un type qui vit dans un chateau du XVIIiéme s'éclairerait à la bougie .
-Vous avez bien dormi Maître ?
Il était de bonne humeur et me beurrait une tartine épaisse.
On aurait pu croire que tout à l'heure on partirait pour l'usine, et c'était vrai mais seulement pour approuver des comptes, toucher des jetons de présence et décider du dividende à distribuer par action :
-Deux sucres ? Dans votre café ?
-Oui ... oui merci mon garçon.
J'étais un peu ému, et même impressionné, après tout le Classique El Wad cette nuit m'avait sauvé la vie, rien de moins, mais est-ce que c’était seulement à moi que l’on en voulait ? Je l’interrogeais :
-Je le crains maître ... mettons qu'il y a de fortes chances ...
-Tu ne crois pas que la C.F.B.I ...et ses activités ... diverses pourraient être la cause de ?...
J'insinuais et lui ne se fachait pas, il s'en foutait d'être traité de truand par "le bourgeois" que j'étais devenu :
-Quand même pas... au moins pas en pleine nuit .
Il souriait et j'avais rien à dire contre ce sourire-là.
-Hihunhanhan ! Fit un claqueson in ze street.
-C'est Eddy ... c'est lui qui nous conduit à l'usine J'ai fait rentrer votre Mercedes dans le garage Maître, il est préférable d'être prudent, je pense.
-Oui, tu as bien fait .
*
L'Opel Diplomat vert-pomme venait de s'arrêter en bord de trot- toir de l'autre côté de la rue, Eddy Combo attendait au volant. Il a la manie de ces vieux trucs, interminables et chromés, dé- capotable aussi, ce qui me plaisait qu'à demi, c'est risqué une décapotable, plus en tout cas que ma grosse allemande blindée, ça fait rien, j'osais trop rien dire et j'épongeais mon café avec les grosse tartines que me passait Le Classique.
-Nous pouvons y aller, je crois Maître.
-Bien, allons-y.
On est sorti du Pavillon Bain, il n’y avait personne pour me pro- téger, les voltigeurs des cuisines en écrasaient sans doute enco- re, bref j'étais bien seul au milieu des dangers, enfin heureuse- ment il y avait Le Classique El Wad et Eddy Combo aussi qui patientait au volant de son allemande pour halluciné, mais de celui-là j'en étais pas aussi sûr, je le connaissait mal, il ne parle pas souvent, il est l'ami du Classique El Wad, et le directeur commercial de la boîte, c'est à peu prés tout ce que j'en sais . Bon je me décidais enfin, Je marchais, vite pour traverser le jardin, j'étais sur le trottoir, la rue des Carêmes-Prenants était calme, Bezons s'en tirait plutôt à son avantage de cette matinée d'été, il y avait des ménagères dans la rue, elles poussaient jusqu'au marché pas loin, c'était jour avec aujourd'hui.
-C'est calme.
-Oui on dirait ! Vous venez Maître ?
Merde il comprenait pas que j'avais les foies, depuis cette nuit, je vivais plus. Je quittais les glycines à regrets, la bagnole d'Eddy Combo était garée en face juste devant la B.N.P, Le Classique monta à l'arrière, je me calais devant, à la place... du mort.
-Salut Professeur!
C’était Eddy Combo, il avait pris l’habitude de m’appeler « Professeur », il avait une voix de crooner patinée par les solos d'alcool et de tabac .
-T'as vu l'engin qu'est-ce que t'en pense ? Il a demandé au Classique.
-Elle est pas mal ... mais dis donc l'ancien proprio l'a repeinte au pinceau on dirait !
-Ah ouais c'est possib’... il y connaissait rien aux bagnoles c'est pour ça que je l'ai eu pas chére d'ailleurs.
Il a mis la radio plus fort, pendant que je lisais les affiches de recrutement de la B.N.P, c'était con comme bien sûr : "Profession gagneur..." Et je sais plus quelles autres crétineries . Alors la femelle du gagneur c'est la gagneuse si j'ai bien compris? C'est pas vrai !
Et l’on dit que les français sont gens subtils, c'est aussi parce que je ne supportais plus cette unanimisme de la couennerie que je suis allé respirer l'air des Alpes .
Heureusement que j'ai Le Classique, il m'a un peu réconcilié avec eux, il a pris le bon côté, pas tant héroïque que déjà solitaire, une épée ça se porte pas à deux.
L'Opel décarra la radio jouait une cantate de Salvatore Adamo.
*
Jusque là le conseil d'administration de la C.F.B.I se passait bien. Le petit Maître des Requêtes, le Ravier-Morinaud, tou- jours en barbu nous avait fait le bilan de l'année et c'était flatteur pour tout le monde .
-...il appert donc que le chiffre d'affaire au second semestre est en progression sensible à hauteur de 175 millions de francs, le second semestre ayant bénéficié de nos efforts commerciaux et promotionnelles marque une progression plus net encore, au total le bilan pour l'exercice clôt aujourd'hui s'établit à un chiffre d'affaires de 291 millions... dont il résulte un bénéfice d'ex- ploitation ...
Je l'écoutais plus trop, j'étais en bout de table à côté d'un corse silencieux que le petit maître des Requêtes m'avait rapidement présenté.
-Monsieur Azzigonaschi.
Il en avait le profil Je regardais les autres administrateurs, à moi tout seul j'ai droit à presque le tiers des sièges, mais ça fait rien, les autres étaient occupés et c'était plutôt étonnant comme recrutement.
D'abord il y avait Eddy Combo, à la droite du Classique El Wad, s'il était là c'était pas parce qu’il avait apporté ses économies dans l'histoire mais au titre de conseiller du Président ce qui lui valait aussi accessoirement celui de Directeur Commercial de la C.F.B.I.
Il rêvassait, paressait, somnolait, tout ça à la fois, en même temps, à croire que l'effort ne lui faisait pas peur.
Il matait aussi le ciel qui passait au dehors, en se disant sans doute que... non tous comptes faits il se disait rien, trop fatigant, il frissonnait seulement en se resserrant dans sa veste sobre en lamé rose-argent. Il a des cheveux gris aux tempes et sur les joues, je ne l'avais jamais remarqué, bien sûr il est plus en âge de grisonner que de porter des costards de scène, une coupe filée sur le front et des pompes affutées mais ça ne fait rien Eddy Combo est l'un des derniers fidéles de sa gloire, c'est que dans le temps, entre 67 et 79 il a fait idole de la chanson, rien de moins, il avait un énorme succès, et sa photo dans "Podium" et "France- Dimanche" chaque semaine. Il était leader d'un groupe, Eddy Combo et les Braconner's ça s'appellait. "Braconner" parce que son manager de l'époque était angliscisant et analphabète, il voulait sans doute dire "braconnier", enfin on n'a jamais trop su, le bonhomme est encore vivant c'est Eddy qui l'entretient, il lui fait une retraite heureuse paraît-il ?
Donc à un moment, un peu après que le petit Maître des Requêtes se fut rassis il a levé le doigt, Eddy en souriant comme un gamin qui connaîtrait la réponse à la question de l'institutrice, non plutôt comme un autre, un qui voudrait toujours aller pisser au moment des questions.
-Président je peux fermer les fenêtres ?
-Les fenêtres ... mais oui bien sûr mon petit Eddy.
C'était justement interrogation écrite, l'un des "représentant des banques" était en train de faire plancher tout le conseil d'administration sur le probléme récurrent :
-...des pertes de changes pour le premier trimestre qui risque de rendre plus exigeant encore le refinancement de la dette de la Frigipar ...
L'heure des comptes c'est encore ce qui lui plaîsait le plus à ce garçon, de présenter l'addition, et d'envoyer en cuisine, faire la plonge tous ceux qui ne pouvaient pas payer. Il n'était même pas méchant, c'était-t-un con, l'existence serait tellement plus belle si les premiers grands rôles de salaud n'étaient pas tenus par des petits cons, on manque de monde et au final la vie n'est pas flatteuse parce que l’on ne s'est affronté à rien qu'à des figurants, de fausses ingénues, des hallebardiers passés sur le devant.
-Au nom de la Financière d'Industrie, je m'associe aux demandes de mon collégue ... vous n'avez à mon sens que trop tarder dans le redressement de la Frigipar monsieur Wad.
Monsieur Wad, ah ça non, qu'il fasse gaffe ces deux-là ou je dépose ma pipe et j'entre dans les débats, je pourrais aussi bien ne pas rester suisse trop longtemps malgré mon passeport et mes économies de neutre.
Le "représentant des banques" se faisait plus pressant, il se disait qu'avec l'appui de l'administrateur délégué par la Financiére de mes fesses il pouvait faire exploser la coalition, alors il faisait son effort maintenant:
-A ce sujet je voudrais faire une mise au point sur les condi- tions d'exploitation au dernier trimestre avec un sureffectif la- tent ... et cette fois j'exige que l'on me fasse réponse !
-Qu'est qu'y vient nous faire chier çui là avec ses conneries ! C'était le vieux Gueulebée qui avait grillé tout le monde et qui "lui faisait réponse", debout, tonnant, à demi chaviré.
-Sureffectif mon cul ... et d'abord ça veut dire quoi ... qu'est-ce t'y connais connard ... vu que t'as jamais été de l'effectif ... et d’abord c'est quoi la Frigipar ?
-'sieds-toi Maurice lui causes pas tu vois bien que c'est-n-un con!
Le plus calme, le presque paternel c'était Léon Lauplin, il est lui prudent de nature, par exemple pour venir ce matin, il marchait à côté de son vélo alors que Maurice Gueulebée dit l'intrépide est arrivé pédalant, zigzagant, tombant enfin.
Parce qu'il leur a payé à chacun un beau vélo noir de fonction, Le Classique.
-Permettez-moi monsieur Wad de m'étonner de la présence réitérée de certaines personnes dont la place est plus au bistrot du coin ou sous un pont qu'autour de la table du conseil d'administration d'une société responsable !
Il avait pas tout à fait tort, "le représentant des banques", c'est vrai que Gueulebée et Léon Lauplin ont leurs entrées dans tous les bistrots de la région, c'est d'ailleurs dans l'un de ces viviers à ivrognes, au Balto de l'avenue Poincaré à Bezons que le Classique El Wad les a recruté les deux clodos.
S'il les a bombardé administrateurs de La C.F.B.I c'est tout simplement, il me l’a expliqué, parce qu'à ses tout débuts il lui fallait au moins sept personnes pour fonder une société anonyme.
Les deux clochards lui ont été bien utile alors et depuis il ne les a pas congédiés, pas son style, l'ingratitude après services rendus et puis aussi sans doute pense-t-il qu'eux au moins ne viendront pas l'emmerder au final avec des mise au point ou des réflexions sur la gestion déficiente de certaines filiales claudiquantes:
-Je vous en prie, mesurez vos expressions, messieurs, Maurice Gueulebée et Léon Lauplin sont tout aussi représentatifs que vous, ils le sont peut-être même plus car à la légitimité de l'argent ils peuvent opposer celle de l'oeuvre accompli dans le monde du travail trente ans durant !
Le représentant des travailleurs, il est très social Le Classique et a intéressé son personnel à l’affaire, Félicien Von, le délégué C.G.T a approuvé la mise au point.
Il parle bien Le Classique quand il se fout du monde, enfin j'exagère il a sans doute plus de tendresse pour les deux ivrognes que pour le représentant des banques. C'est pas difficile.
Sur l'autre bord, les "personnalités qualifiées", le Moraliste Brimou et le Sage Fouk-El-Rhaïm, se taisaient . L'un se tenait, souverain, dans sa diellabah blanche et repassée tandis que l'autre en tricot de pensionné, en uniforme d'ancien de la Régie Autonome des Transports Parisiens faisait son effet, tout son effet, entre le sage de bazar et le secrétaire perpétuel de l'union Bouliste de Bézons c'était l'union sacrée pour garder un peu de dignité aux débats .
Et puis l'un des clodos, le plus virulent, Maurice Gueulebée s'est mis à ronfler, son silence venant en renfort de leur haute tenue, le cessez-le-feu a pu être proclamé partout. Le Classique en a profité pour escamoter les réponses qu'on lui demandait en relançant.
-Je propose donc messieurs qu'il soit versé aux actionnaires de la C.F.B.I un dividende par action de ...
Le petit maître des Requêtes lui a poussé une feuille devant les yeux .
-...de 33 francs et 34 centimes hors avoir fiscal.
Voilà dans l'histoire j'avais déjà gagné un beau paquet, de quoi je me plaignais?
Le Classique El Wad a levé la séance, Ravier-Morinaud toujours en faux-barbu nous a dirigé vers le buffet préparé à notre inten- tion dans le salon d'à côté :
-Je vous en prie messieurs.
Je me suis retrouvé entre Léon la cloche et ce corse, cet Az- zigonaschi qui n'avait rien dit de tout le conseil et se rattrapait en seconde mi-temps en avalant des canapés. Il faisait ça sans goinfrerie mais avec de la ténacité quand même :
-Que désirez-vous monsieur ?
Le maître d'hôtel derrière son buffet me proposait ses étalages, je lui ai pris une coupe de champ au hasard . Le Classique avait bien fait les choses. J'ai essayé d'engager la conversation, pas avec Léon Lauplin, il était plus trop en état même s'il était quand même venu au ravitaillement. Son complice Gueulebée en écrasait sur un canapé, un vrai en cuir.
Non j'ai entrepris le corse.
-Vous avez, monsieur un nom qui ne m'est pas inconnu ?
Cela venait bien, lui bouffait mais ne me décourageait pas.
-C'est corse ...
-Oui en effet mais ça me dit quelque chose ? Azzigonaschi ? Où l'ai-je entendu ?
-En Corse.
-Peut-être mais ...
-Porte d'Asniéres ? J'ai une galerie de peinture là-bas.
Il n’était pas méchant, continuait de bouffer mais en cherchant à m'orienter quand même, moi je réussissais plus à tenir le ton mondain : une galerie de peinture porte d'Asniéres ? Il y a que Le Classique pour trouver des types comme ça !
-Porte d'Asniéres, je connais mal mais ...
-Cherchez pas . Entre deux canapés avalés il m'a refilé sa carte c'était écrit comme ça :
"A la Belle Ajaccienne" Modernes-Demi-Modernes.
Jean-Dominique Azzigonaschi Propriétaire .
Paris-Propriano-Londres ."
C'était le Demi-Moderne qui m'étonnait le mieux, remarquez que j'aurais pu aussi bien m'arrêter sur le côté multinationale de son activité : ... Londres. Propriano ... Toutes les capitales de l'Europe quoi !
-Bien ... bien ...
Tout en relisant sa carte, je cherchais un truc à dire :
-Qu'entendez-vous cher monsieur par Demi-Modernes?
En Suisse j'étais collectionneur et de modernes encore, mais attestés ceux-là alors l'apparition d'une nouvelle sous-espèce dans la classification générale m'intriguait.
-Demi-moderne ? Eh bien c'est entre les deux.
Entre les deux quoi ? J'osais pas lui poser la question, il était quand même impressionnant le mangeur .
Il voulait sans doute dire entre les deux âges. J'y revenais quand même en lui offrant une coupe de Champagne :
-Merci j'ai mon verre là.
-Je veux dire ... en ce moment ... vous en avez beaucoup des ... demi-modernes ?
-Un ... et il est encore pas cher profitez-en ! Enfin vous avez l'adresse, je veux pas pousser à la conso non plus.
-Bien entendu ... je comprends.
-Je vois Maître que vous avez fait connaissance avec notre ami Azzîgonaschi.
Le Classique après un aparté avec Eddy Combo retrouvait ses invités.
–Maître ? Vous êtes aussi dans la barbouille me demanda le Corse inquiet.
-Ah non moi j'écris des livres.
-Je te présente Alex Thomine, le romancier bien connu .
Mais non ça lui disait rien au corse .
-Ah si ... c'est vous le Commissaire ... machin là ?
-Je suis seulement l'auteur pas le héros même si parfois...
-A votre place je me rancarderais mieux avant d'écrire de nouvelles conneries tenez les flics ... moi je les connais bien ... si je vous disais que c'est plus ça ... mais alors on en est loin, une exemple : avant on entrait dans la police pour des raisons hono- rables: parce qu'on était alcoolique ou que le concours des doua- nes était trop difficile et après tout ça faisait des carrières honnêtes, sans haîne au moins, maintenant le pire c'est qu'ils ont la vocation, tout môme ça leur prend et ça les quitte plus, c'est leur voie ...saloperie oui ! ... tiens dans cette histoire avec cette connasse de juge d'instruction y a pas à chercher c'est ça ... l'autre fois elle me dit : Monsieur Azzigonaschi ces certificats sont des faux et vous le saviez ? Non madame le Juge! Je réponds poli. Ne mentez pas Aazzigonaschi! Mais je vous donne ma parole que ... Votre parole ? La parole de Jean-Dominique Azzigonaschi ... et elle me cite mes états de service pour me lâcher enfin: mais vous n'êtes qu'une crapule Azzigonaschi, vous n'avez jamais été que cela toute votre vie ! Pour qui vous prenez-vous ? Alors là je me léve et je lui gueule :-Respectes l'homme morue ! S'il y avait pas eu ton avocat ... celui que tu m'as envoyé, il est très bien ce mec d'ailleurs ... sans lui je sortais menotté ... fallait voir atteinte à sa sainteté, injure à magistrate et je sais plus quoi ? Elle était partante pour me jeter direct au cachot la défonceuse des droits de l'homme et du citoyen. Ah vrai la salope !