Excerpt for Chat faible by V.Lyeutade by L'UrbaineDesArts Editions NovelingPress, available in its entirety at Smashwords

Vincent Lyeutade

Auteur: Vincent Lyeutade est né dans le roman, avec les mots de l’enfance savante il restitue la crédulité des adultes, qui se laissent emporter par les vents changeant leur destinée. Auteur encore jeune, gagnée par la nostalgie vieillarde des vies que l’on aurait pu avoir ou dont on est revenu. Comploteur indemne et navigateur immobile, ils vous mènent derrière le rideau.

Une famille qui prend la fuite, emmené par un père haut fonctionnaire en 1939, est-il fou ou investi de quelque mission sacrée, le point de départ est aussi un point de fuite sur un horizon qui s’élargit à mesure que l’imagination se déploie en un roman étonnamment pavoisée d’invention, de bonheur d’écriture et de caractères aussi étonnants qu’attachants.


N° Editeur : 6116 B

ISBN : 2- 916006-11-7



Chat Faible

Livre:Il faut fuir… on ne sait pas pourquoi un matin de 1939 Papa en revenant du Ministère nous a tous embarqués dans son Hotchkiss Côte d’Azur et nous sommes partis, loin de notre pavillon de Colombes, loin des glycines et des demoiselles qui m’enseignaient, moi Bercot, j’étais malade à l’époque, ma maladie, elle m’occupait bien, elle me distrayait aussi et faisait de moi un vice-roi en sa vice-cour banlieusarde, maman elle était la reine et elle a suivi Papa, on l’a tous suivi, mes frères et ma sœur aussi.

Au début j’ai cru que papa était devenu fou, après j’ai pensé qu’il était resté fonctionnaire et qu’un fonctionnaire c’est fait pour obéir, oui j’ai pensé qu’il obéissait, vachement bien, et même un peu trop, après je me suis encore dit qu’il était fou, et quand même on a traversé la France, il faut dire qu’il était parti avec plein de billets, à un moment on a failli être rattrapé par les réfugiés quand ils sont tous arrivés ensemble, poursuivis pas les allemands, paraît-ils qu’on avait été vaincus tout ce qu’il y avait de chouette.

Après les gendarmes aussi et les types de la Sûreté ont voulu nous prendre, mais Papa ça l’intéressait pas de devenir citoyen d’honneur de la nouvelle Europe, alors on a quitté la France et pendant des années on a couru et traversé le monde et on a été heureux ensemble, aussi il y avait avec nous monsieur Possimo l’adjoint de Papa au Ministère et ses enfants et d’abord Marianetta et puis plein de gens qu’on a rencontrés, Bumbleby l’anglais qui peut être voulait nous tuer et ce drôle de Monsieur B. qui savait plein de choses et qui m’a appris à jouer à Chat Faible et puis le Consul Chocolatov qui voulait lui aussi nous acheter et aussi… aussi oui on s’est bien amusé...



L’Urbaine des Arts

Librairie Editoriale,

prés Paris, Seine & France.






Chat Faible

Souvenirs ministériels


roman













V.Lyeutade

A. Lyeutade, E. Shkrienievski

(avec la participation de A.Possimo et de M.A. Lefévre)












Première Partie

1939



































-…je crois que j’ai entendu du bruit dans la buanderie ? Murmura Abichel.

-Cela ne fait rien Irinnis… on fait encore une partie… c’est à toi de commencer Déodore…












1.

Au jardin de Mai les glycines étaient à nouveau en fleurs, le printemps était là, revenu sans esprit de revanche, et comme chaque année il prospérait dans le détail.

Maman s'occupait de ravitailler mon frère et ma soeur, sur leurs tricycles ils s'étaient lancés dans une manière de Tour de France dévastateur qui mettaient au pillage les ronds de buis et les plantations rentières des anciennes propriétaires: les soeurs "Phénoliques".

A chaque passage Maman leur distribuait de la glace pilée arrosée de sirop de fraise, c'était madame "Sioux" la gérante du Familistère d'à côté qui la fournissait en surprises et trouvailles, en inventions bienvenues pour la troupe, la paysanne engrossée à quinze ans s'entendait bien avec la fille d'officier encore vierge à vingt-quatre.

Dés qu'ils s'étaient éloignés vers l'autre bout du jardin, Maman se retournait vers moi:

-Tu vas Bercot? Tu ne veux pas une autre couverture... je ne sais pas si c'est bien sérieux de te laisser sortir, le docteur Languerrais doit passer ce soir...

Mais non le soleil était amical avec moi. Le docteur Languerrais autant, c'était lui un brave imbécile en gants de cuir, un mutilé de la Grande guerre à peu prés incapable, étranger à son art, il me laissait tout le soin de ma maladie. De temps à autre il me rapportait un cahier, des nouvelles, une communication intéressante ("...sans doute...") mais incompréhensible ("...pour lui...") sur le sujet:

-Tiens cela peut t'intéresser Bercot... de toutes les façons tu comprends tout cela tellement mieux que moi!

Je ne sais pas, il me semble, qu'il avait confiance en mon destin, qu'il était persuadé que de toutes les façons, malgré mon affection rare, je prendrais des grades qu'il n'aurait jamais pu espérer, aussi avec moi se conduisait-il déjà en subalterne.

Et puis de toutes les façons on en mourrait pas, c'était certain.

Le Professeur Maurin-Pointard qu'il avait appelé en consultation à mon chevet avait été formel. "...Jamais ou rarement, et puis vous êtes là pour tenir le cap mon cher Languerrais n'est-ce pas?..."

Ne pas en mourir, pas de ça au moins c'était le principal, mais bien sûr cette maladie-là pouvait vous emmener tout prés du bord et toujours elle me garderait dans le sentiment de naviguer au dessus de hauts fonds.

Aucun de mes frères ou soeurs n'avait ce vertige-là, et le brave docteur Languerrais non plus, incapable de tenir la barre, il était sujet au mal de mer et jamais il ne quitterait sa tête de station pour un tropique mieux balancé.

Il ne restait que moi et Maman pour faire face.

Maman et moi.

Souvent je rêvais pour elle d'une carrière de fille-mère. J'ai toujours eu de l'ambition pour ma mère, j'aurais voulu en faire une héroïne de roman, elle avait tout pour celà: une beauté naïve mais de grand caractère, une allure, un port, de l'entrain, le goût de la mesure aussi bien que le sens natif du romanesque et par dessus tout de la réticence, c'était ce que j'admirais le plus chez elle: sa réticence, son genre pas tout à fait terrestre.

Déjà son enfance était mon dépaysement, fille d'un Administrateur colonial, élevée entre l'Afrique et Madagascar, entre biches et tigres dans des querelles cannibales; son enfance avait été une source singulière mais j'avais tôt compris que mutée dans cette banlieue de briques et meulières, ornée de monuments modestes à la rente et fleurie comme une travée de cimetières, Maman, mon héroïne, ma Reine d'afrique y serait tôt oubliée aussi vite qu'un administrateur de district en pays salopard.

Ah si seulement papa l'avait abandonnée à ma naissance!

Quel destin nous aurions eu ensemble.

Je me figurais alors une enfance exotique et sombre, vécue en un pays anglais, nous aurions été sauvages et maudits, aux prises avec le sort et les tempêtes, nous aurions été seuls ensemble.

Remarquez que quelques fois aussi, je rêvais d'un pére veuf, il aurait porté haut son deuil et pris la mer, celle qu'il lui restait, la grande, l'océanique, sur les océans nous aurions été tragiques mais Maman pas vraiment morte s'entend ...

Plus tard j'ai compris que c'était souvent un signe d'imbécilité que d'aller au plus vaste et je me suis borné, je n'ai plus eu qu'une imagination mitoyenne, des rêves de voisinage. Je crois que je m'y suis plus épuisé que sur les océans.

Oui souvent je rêvais... pendant que mes frères et soeurs pédalaient.

Oh j'aurais pu moi aussi, m'élancer, j'en avais la force parfois, mais il était convenu que je devais prendre de grandes précautions avec moi et ce que je deviendrai, mon destin engageait tout le monde, première et utile découverte.

... nous étions en mai, et j'étais malade, comme toujours, comme chaque jour, non les jours de ma maladie étaient tous différents, j'avais commencé jeune, je la connaissais par coeur ma maladie, ses petites faiblesses, ses gros grains, un pays vaste qui me rendait impérial et régnant, présomptif...






























2.

Papa avait fait la guerre, comme tout le monde, avec tout le monde, et contre tout le monde aussi. Pourtant on aurait cru en l'écoutant que les allemands lui en voulaient un peu plus qu'aux autres. De cette guerre, il n'en parlait avec personne sauf avec les vrais amateurs, par exemple le Docteur Languerrais, peut-être parce que lui pouvait comprendre, à cause de ses blessures nombreuses et presqu'encore fumantes.

Pourtant Papa n'avait lui pas une seule fois été blessé, et il avait été courageux, à preuve ses médailles, un jour où il était étonnament gai, il avait fait le pari avec Languerrais que les siennes réunies pesaient plus lourdes que celles du docteur, le docteur avait souri, avec ce qu'il avait souffert on l'avait bien récompensé, c'était justice.

Papa était allé dans la cuisine, avait posé sa quincaille comme il l'appelait dans un plateau de la balance aux confitures et après avoir fait la pesée , annonça:

-1 kilog 880 grammes!

Moi, j'étais déçu, c'était pas lourd, malgré qu'il y en avait de toutes sortes, des anglaises, des polonaises et même une japonaise toute en plumes qui ne comptait presque pour rien.

-On va voir ça ce soir dit le docteur Languerrais un peu pressé de nous quitter, lui qui tardait toujours.

Il revint le lendemain, trés tôt, je ne dormais pas le matin, je n'en ratais rien, et puis j'avais tout l'aprés-midi pour faire la sieste puisque je n'allais pas à l'école, je l'entends... il avait une Mathis qui ne freinait pas, il visait toujours un arbre de la rue pour se ralentir tout à fait, je l'entends se garer en sifflant et crac, un peu plus fort ce coup-là, elle s'était mise à fumer, pas sûr qu'elle repartirait cette fois, il en sortit au moment où mon pére partait pour le Ministère:

-95 grammes...

Il lui dit et il se mit à pleurer sur l'épaule de Papa qui le réconforta.

-Excusez-moi docteur, je n'aurais pas du faire ça... j'avais un peu bu pour le départ en retraite de Chavasson...

A partir de ce jour je me dis que Papa avait fait la guerre sans doute un peu mieux que les autres, mieux qu'un héros certifié, mieux qu'un mutilé, mieux que cet enfumé de Languerrais et que lui il en était revenu indemne.

Vraiment quelle carrière on aurait faite sur les océans!





















3.

A la retraite de Chavasson, Papa aurait du être nommé à sa place, Chavasson c'était le directeur des directeurs au Ministère, enfin quelque chose comme ça il n'y avait rien au dessus de lui que deux secrétaires généraux adjoints plus un titulaire en chef qui ne venait jamais au Ministère parce qu'il était aussi poête officiel de la république troisiéme, à quoi s'ajouter un ou deux ministres, jamais les mêmes, et aprés c'étaient les nuages autant dire que c'était bien Chavasson qui régnait et de fort haut sur le Ministère.

Mais cette fois ce ne fut pas mon père, trop jeune!

Ce ne fut même pas Sautarais qui était pourtant son grand rival au Ministère même si tout le monde reconnaissait que Sautarais valait pas papa et qu'il avait pas sa trés belle mécanique intellectuelle et qu'il avait pas non plus la carosserie qui allait avec, parce que Sautarais il était laid à ce qu'on disait alors que papa il était beau à ce qu'on voyait, grand avec ses lunettes en écaille et son manteau, et son chapeau, et ses épaules qui tombaient bien. Papa il avait de l'allure, malgré qu'il soit encore jeune.

On mit un imbécile à la place de Chavasson et plus tard un imbécile à la place de l'imbécile et ainsi de suite, et jamais mon père ne fut nommé.

Il y en eut trois, quatre, cinq, dix, parce qu'en plus ils ne faisaient même pas d'usage, au moins Chavasson était-il resté vingt-sept ans, il avait été nommé avant la grande guerre, lui il avait régné, mais les autres, non, ils ne savaient pas, et la charge suprême baissait dans l'estime générale, et à chaque fois, papa était éloigné un peu plus du quatriéme étage du Ministère, il n'y avait plus de bureau, on l'envoya dans des services extérieurs, dans des annexes, on lui donna des postes à créer ou de vieilles barques à calfater. Et c'est comme ça qu'il avait hérité des Marins-Bretons, Directeur des Marins-Bretons en quelque sorte il était devenu et son bureau était sous les toîts au Ministère.

Trop jeune, trop vieux, trop radical, ou pas assez, catholique de droite, progressiste sans aveu, on lui laissait entendre, il y avait toujours une bonne raison, évoquée à demi-mots, jamais il ne fut nommé, et l'on regrettait Chavasson, et l'on oubliait mon pére.

Il ne se plaignait pas, mais les soirs de nomination il était simplement déçu, une fois, une fois seulement il se mit en colère, parce que le nouveau était vraiment trop improbable, superfétatoire, inutilement là:

-... ils m'en veulent décidément... ils foutront bientôt le pétomane ces saligauds!

"Ils", qui ça pouvaient être? Maman, malgré son père Administrateur des Colonies et donc Franc-Maçon, mais à cause de sa mère bigôte métropolitaine, pensa qu'"ils" ce ne pouvait être que les "Trois points", les frères utiles.

Mais moi, j'étais sûr que c'était "les allemands".

Celà ne m'aurait pas étonné qu'ils fussent pour quelque chose dans ce genre de nomination maléfique et j'attendis le tour du pétomane pour en avoir confirmation.








4.

J'avais un oncle, je l'ai gardé longtemps, il m'a fait grand usage, pourtant il était effrayant, il me faisait peur, et à mes frères et soeurs aussi. Mais il était notre oncle, le seul d'ailleurs qu'il nous restât, puisque tous les autres s'étaient consciencieusement faits tués à la guerre, d'ailleurs lui n'en était pas revenu tout à fait, il y avait laissé ses yeux et un peu de sa raison, oui sans doute, il était à peu prés fou, maman le savait mais n'en parlait que comme un frère, un enfant. Elle croyait à l'éternité dans les sentîments aussi. Cet oncle perpétuel donc vivait à Villeneuve la Garenne dans une villa de plaisance. Mais je vais vous lire la notice le concernant, parce qu'il est dans les dictionnaires mon tonton.

J'ouvre le Dictionnaire des Arts d'Afrique et d'Océanie de Monsieur Villegrand de Villemars de Villoubay (60) de l'Institut (75)... voilà, nous y sômmes, pour les amateurs c'est à la page 647, je lis :


Auguste Perrinet: Collectionneur.(1879-1965)

A.Perrinet est administrateur coloniale en Pays Oumbati, haute vallée du Niger de novembre 1904 à novembre 1914.

Durant ces dix années il réunit une collection admirable d'instruments rituels. Rappellé à Paris il part pour le front en janvier 1915, blessé griévement aux Eparges, il en revient aveugle et s'enferme avec sa collection dans son pavillon de Villeneuve-la-Garenne, il n'en sortira plus. Quelques rares personnes viennent le visiter, dont plusieurs artistes amis qui sauront admirer "... cet art moins neuf qu'originel, où les démons font bonne figure et le mal tranquillement s'avoue!" selon Gaétan Picon-Bière, la réunion qu'il fit, trés jeune donc de tant de piéces remarquables ne sera pas sans influencer de nombreux peintres et sculpteurs modernes.

Longtemps invisible et peu connue, la collection a fait l'objet aprés la mort de Perrinet d'une exposition au musée Dapper en 1966.

Vente à Drouot en 1967.

Catalogue de la vente disponible auprés de l'étude Buffet-Bontemps.


Dans tout les cas, je me souviens de ses mains, à mon oncle, elles vous sautaient dessus, pour prendre la mesure de l'étranger armé d'un regard que vous étiez.

Sa guerre à lui aussi ça avait été quelque chose. Il avait été victîme d'une astuce brevetée d'état-major, un mouvement tournant franco-britannique qui avait mis la pagaille dans les rangs et il s'était retrouvé abandonné avec sa section dans une station balnéaire du nord de la France, il s'était caché dans une villa au moment où les allemands reprenaient possession de la ville aprés la manoeuvre lumineuse du haut état major.

Il avait vécu là-dedans quelque temps, une semaine au moins et il s'en était sorti, mieux encore, blessé, aveugle, il avait rejoint nos lignes, C'était magnifique non, cette villégiature tragico-héroïque?

Languerrais, lui, il avait rigolé quand je lui avais raconté l'histoire, alors qu'il me piquait l'épaule avec maladresse:

-Tu sais Bercot, chacun raconte sa guerre à sa manière, il y a les lyriques, il y a les secs, et enfin les honnêtes qui souvent n'en disent rien, et c'est pas moi qui viendrait critiquer les genres. Mais là non le coup du type planqué dans la villa en bord de mer et qui rejoint quand même... la guerre à rebrousse-poils quand on sait comment les chleux nettoyaient les positions tombées... j'y crois pas... Je sais pas ce qu'il aura fabriqué ton oncle, sans doute rien de déshonnête puisqu'aussi bien il a payé...

Pour lui à la guerre il fallait que chacun paye son tour, sa tournée, qu'on en revienne sourd ou cul de jatte, une affaire comptable, la dilapidation de l'épargne de tous ces membres c'était celà la guerre. Maintenant à quoi celà servait? Peut-être à récompenser les plus méritants, c'est à dire les mieux entamés.

Et mon pére entier alors ce qu'il en faisait?

-... L'oncle Perrinet il n'a pas eu de chance sans doute, mais ne t'inquiéte pas Bercot il a fait tout son devoir! M'avait rassuré Papa.

Mais je ne m'inquiétais pas, au contraire, tout ces guerriers me fatiguaient et j'avais souvent l'impression d'être tombé au milieu d'incompréhensibles pirates. Je m'ennuyais dans leurs jeunesses camarades, entre leurs souvenirs tus et leurs silences chuchotés à l'oreille.

Je n'en serais jamais, alors alors tant pis je m'étais mis à admirer le fils de la mercière, madame Giraudin, j'avais pris son parti, le fils Giraudin avait trés mauvaise réputation dans le quartier. Parce qu'il était pédéraste, c'était certain, et plus grave parce qu'il ne l'avait pas faite. Quoi ça? Ben la guerre, la terrible, la dernière.

C'était un grand type d'une quanrantaine d'années, habillé en artiste qui l'hiver placardait ses poêmes sur les vitrînes embués de sa mère.

Pédéraste comme disait mon père, j'imaginais que celà voulait dire: être bien habillé et parlait articulé en s'écoutant. Celà me plaisait assez, l'élégance et ce que je disais.

Lui il n'était jamais parti là-haut au front, lui il n'avait pas rejoint. Il avait même passé un bout de son temps en Suisse et puis plus tard les choses s'étaient arrangés, sans doute "parce qu'il en était" et que demi-artiste il connaissait du monde et disait-on avait entretenu une relation coupable avec un sous-secrétaire d'état radical-socialiste.

N'empêche le pére Lefieuvre qui dirigeait la section des anciens Combattants n'avait pas pardonné:"... Le fils Giraudin, un salopard... il y aurait à écrire là-dessus...!" Mais sans doute ce brave ne savait-il pas écrire?

Alors ils faisaient toujours un détour aux commémmorations pour passer devant la boutique et lui faire honte, ils étaient derrière la vitrîne à regarder le défilé comme tout le monde, le fils et la mère se tenant par la main, elle habillé en modiste fin de siécles et mitaines et lui avec toujours une écharpe, ils avaient froid ces deux-là, un peu moins sans doute quand ils étaient ensemble, mais je crois qu'il avait seulement de la peine pour sa mère, le fils Giraudin, et elle une sorte de reconnaissance pour ce fils unique qui avait su se garder.
















5.

J'ai toujours cru dans l'absolutisme, le plus de liberté pour un seul, mais celle-là impossible de la lui prendre, celle-là tenue du bon Dieu et possédée jusqu'au tréfonds, intégre, inaliénable. J'étais plus seul avec les autres que les autres ne le seraient jamais avec moi, celà je l'avais compris dés les premiers temps de ma maladie voilà pourquoi je pouvais régner.

J'admirais nos rois, sauf leurs faiblesses: leur sentîmentalisme compliqué, leurs amitiés, leurs amoures, leurs aveux.

J'aimais mes frères hors de leurs camarades, rendus à eux-mêmes, c'est à dire à moi. Ils m'obéissaient, c'était naturel. J'étais le plus faible, le seul en danger.

Pourtant j'avais besoin de leurs amitiés, des récits qu'ils m'en faisaient, comment ils se fachaient, à qui ils pardonneraient, je les conseillais, je connaissais le caractère de chacune de leurs relations.

Curieux, d'une curiosité soiffarde, je pouvais réciter de tête l'effectif complet de leur classes respectives, de Loulou Berthenet le traître à Guillemot le franc, de Fiocca l'italien ombrageux à Dacheux le brave petit ch'ti, j'étais le témoin de toutes ces enfances que je ne vivais pas, de ces visages seulement aperçus dans le jardin en des jeux dont on me privait pour m'épargner.

Car je n'allais pas à l'école, maman me faisait la classe, avec l'aide des amies de ses tantes, de hautes demoiselles, des vieilles filles qui avaient tous un talent, un seul mais si joliment travaillé.

J'apprenais le latin et le grec avec Mademoiselle Jumont-Lantier qui aurait voulu être professeur, mais celà ne se faisait pas, son père lui ayant interdit toute vocation y compris religieuse, Mademoiselle Policart m'enseignait en sciences naturelles et mathématiques où elle excellait et me trouvait une adresse qui la consolait d'un amour perdu, un fiancé tué en 1901 lors de l'expédition de Chine par un coolie, déplorable conducteur de pousse-pousse. Mademoiselle de Brémontier, de trés pauvre et ligneuse noblesse, la seule qui travaillait d'ailleurs, aux Galeries Lafayettes, m'apprenait l'Histoire de France, sa géographie et ses moeurs, elle plus que toutes les autres, me faisait voyager loin et longtemps. Enfin, Maman qui aurait pû être concertiste, et même dans l'idéal: concertiste-fille-mère donc, maman m'avait donné le goùt de la musique et du piano. Je l'ai dit, à mes yeux, maman était aussi un peu demoiselle, elle ne s'était pas livrée toute entière à mon père, le veuf. Il suffisait d'admirer la retenue qu'elle montrait dans nos conjugaisons récitées à deux voix, et nos partitions jouées à quatre mains.

Quelques aprés-midi aussi les tantes venaient, mais elles ne savaient trop rien, quand même elles avaient du goût pour la reliure et le talent du jardinage et des confitures.

Je vivais mon temps dans la coulisse de ces femmes, et choyé comme un auteur de théatre, même dans le jardin, aux heures ensoleillées et fraiches des débuts d'aprés-midi, ces heures interdites à mes frères et soeurs, ces heures où ils travaillaient, quand la rue était silencieuse et vide, que nous étions oubliés du monde, seulement quelques uns en permission, moi et les chats, les vierges, le soleil vieillard et moi.

Ces heures nourricières, tellement troublantes où dans l'affection que me portaient les miens, je découvrais la solitude en ce poste avancé, nous allions mourir, je ne manquais de rien, ces heures terribles de douceur nous les passions sur la terrasse, on m'installait, j'aurais voulu la neige pour m'y coucher et quelques fois elle venait, obéissante, elle aussi.

De celà aussi, j'étais le seul témoin, de leurs conversations, de leur âge et souvenirs désuets, de leurs disputes qu'elles rabaissaient dés que je faisait semblant de dormir, de ma faiblesse feinte ou convenue où elles se réconciliaient.

D'autres fois Maman se mettait au piano pendant que je récitais "mes italiennes", des chapitres de toutes sortes et provenances appris par coeur, de longs convois au passage desquels les tantes s'émerveillaient.

Et je me répétais que les grandes maladies se soignent à force de temps et renfort d'habitudes.



















6.

Et c'était tout celà que nous avions quitté, Colombes banlieue sage, confortable et modique, pays de glycines mauves grimpant au dessus de perrons à allocuteurs pour communions solennelles et mariages dans les tons, Colombes où l'on mangeait du chat, oh pas nous, mais il y avait un vieux, dans le quartier, le Pére Choupot, toujours en blouse grise et béret sâle, un clochard devenu rentier par la queue, comme il aimait à se proclamer, il avait un jour ramené les lapins échappés d'une veuve de marinier, par souci de bonne économie domestique, elle l'avait payé en nature, satisfaite de ses services, reconnaissante même, elle l'avait épousé, passion tardive à laquelle il n'avait trop rien compris, il n'aimait pas le lapin.

Il se contenta de faire son temps prés d'elle, de continuer son service, de briquer la péniche en chômage, quand elle était morte il avait hérité du bateau et de sérieuses économies, partie en tîtres, partie en sâle argent, la veuve, fille d'Anvers ayant traficôté pendant la guerre avec les prussiens en Belgique.

Par la queue et la gueule! C'était ça la devise, le blason à Choupot, et pour y faire honneur il s'en rôtissait un de greffier, quelques fois, là-bas dans le terrain vague du 41. Il invitait alors des amis, anciens trimards comme lui, et l'odeur du festin venait jusqu'à nous. Maman avait beau courir à lui, protester, offrir trois sous:"... je comprends la détresse où vous êtes, mais celà ne se fait pas..." Il rigolait bien, le presque millionnaire, il en reprenait et la nuit barbare qui suivait!

Un pays un peu effrayant et épave, où entre deux pavillons coquets, l'Arnaud du troisième gauche étranglait un soir d'été Monsieur Pautrat du Deuxiéme droite, pour une histoire sordide de cocu tenace, d'amant volage, de pari perdu, pour une rancune d' ivrognerie partagée.

Il y avait aussi une danseuse nue qui s'était achetée une conduite, en même temps qu'elle se vendait à un négociant en teintures industrielles, un grossium installé au 14, il y avait encore juste en face au 17 une folle, une rousse, qui avait toujours été rousse et ne s'en était jamais remis, non plus que de son enfance je crois. Elle passait dans les rues en insultant le monde, oui le monde précisément. Elle nous faisait peur... parce qu'elle était rousse.

Sinon les habitués, les messieurs de cinq heures, en chapeau, et pain batard sous le bras, qui ne prenaient d'avance ou de retard, mécaniques que rien ne détraquait, jouets de boulevard. Ils arrivaient de Saint-Lazare par le train de moins le quart, et repartaient au matin par celui de la demi.

Nous quittions tout celà... mais pour revenir quand? Sans doute bien avant les premiers regrets.

Pourtant nous y étions bien, sous l'autorité, sous l'affection régnante plutôt de Maman.

Papa arrivait tard, repartait tôt, il n'avait pour ainsi dire que le temps de déplorer.

Le désordre, les meubles dispersés jusque dans le jardin, les vases cassés et quelques fois nos rires trop libres, notre parole violente. Ce quant-à-soi barbare que Maman en bienveillante et proconsulaire romaine tolérait.

Je crois que papa avait honte du décors que nous lui faisions, d'ailleurs, il n'y invitait personne.

Avec maman nous vivions en nomade, à travers les chambres, les souvenirs, la villa, le jardin, nous les traversions, et re-traversions, nous campions, l'une de ses amies lui avaient même trouvé un jour une vieille tente infirmerie de la guerre que nous avions installé prés du marronnier.

-Non mais qu'est-ce que c'est que ce douar! Avait dit Papa en débarquant, et puis la pluie s'était soudain mise à tomber et nous avions mangé dehors sous la toile, et papa nous avait fait admirer la qualité du matériel français: "... une tenue au vent épatante et pas une fuite... remarquez" Pour ne rien gâcher de notre fête j'arrachais l'étiquette: "Hendicott.Penn.U.S.Army purchasers."

C'était un régne, celui de Maman... un régne princier... somptuaire et populaire.





















7.

Ce n'était pas le tout de partir, il nous fallait bien arriver quelques part.

Je ne dormais pas, j'étais le seul à l'arrière, qui était encore éveillé, Maman, devant avait "Vincent le remplaçant" sur les genoux. Je l'appellais ainsi, pour moi, "entre moi" car Maman ne l'aurait pas toléré. Pourtant c'était bien la vérité, qu'ils avaient fait mon frère, qu'ils l'avaient conçu à tout le moins, au temps de ma méningite, quand ils me croyaient mourant, ah oui, parce que j'avais aussi eu une méningite.

Le titulaire que j'étais n'avait pas supporté cette précaution, enfin c'était ainsi que j'avais interprété l'étrange et redoutée, la passionnée nuit d'amour que mes parents avaient vécus en ces heures où j'étais mourant. Oh ils ne m'avaient pas quittés un seul instant, mais enfin, là prés de moi, prés de leur enfant agonisant ils s'étaient enfin retrouvés, ils avaient fait Vincent.

Maintenant je me dis que ce bonheur intempestif ou bienvenu, ne fut pas pour rien dans ma guérison miraculeuse. Il est vrai aussi que la mort, au moins sa banlieue, et jusqu'aux premiers faubourgs, je la connaissais bien et j'en reviendrais toujours.


A l'arrière, mon frère et ma soeur, dormaient à leur fenêtre, ils étaient chacun titulaire d'une fenêtre, parce que sans quoi ils vomissaient en voiture.

L'Hotchkiss, la seule possession de mes parents dont je ne m'étais pas rendu maître. J'avais eu beau pleurer, essayer de faire jouer mes prérogatives: rien:

-Arrête ça Bercot! Tu es trés bien au milieu, c'est la meilleure place pour voir la route et puis à une fenêtre tu risques d'attrapper froid.

Ils étaient satisfaits, je parle du petit peuple de mes fréres et soeurs, ainsi je n'avais pas toutes les pouvoirs, au moins pas celui de les chasser de leur coin de paysage sur quoi ils somnolaient.

C'était le premier arrêt que l'on mettait à mon autocratie, du coup je me mis à détester le progrés, ce progrés qui nous mettait sur les routes et me remettait à ma place: au milieu.

L'Hotchkiss, elle s'appellait Côte d'Azur, c'était un superbe coach tôlé quatre glaces, une voiture de jeune homme millionnaire.

Papa l'avait entreposée pendant trois mois, dans un garage du Ministère et puis enfin un jour il s'était décidé à la ramener à la maison.

Il expliqua qu'il l'avait eu par le beau-frère d'un cousin qui connaissait quelqu'un au garage de la Présidence.

C'était le communiqué d'Etat-Major.

En fait elle venait d'Algérie, j'avais retrouvé un catalogue de courses de chevaux et des papiers, et même une lettre signé: "...ta Madeleine pour toujours." Mais maman me l'avait confisquée et elle avait fait une scéne à Papa.

-...écoute, je vais tout t'expliquer Chérie...

Il avait intérêt parce que Maman était en colère pour de vrai, elle parlait de le quitter:

-... on verrait ce que tu ferais mon bonhomme... oh et puis non, je serais trop bête... c'est toi qui va retourner en Algérie avec ta fichue bagnole!

Papa avait réussi à la calmer, et à s'éviter le bateau, il lui avait expliqué, je crois que c'était un héritage de la Madeleine mourante. Il l'avait rencontré pendant son service militaire en Algérie, elle était fille d'un gros colon, ils s'étaient aimés.

Aprés il était rentré en métropole où sa carrière l'attendait, elle s'était consumée, la tuberculose et le clîmat sec autant que le souvenir brulant. Bref elle s'était transformée en maîtresse à héritage.

-... et elle aura pensé que puisque je suis... j'étais devenu pére de famille... enfin elle pourrait... cette voiture nous serait d'une certaine utilité... n'est-ce pas tu comprends Rosemonde? Enfin... la volonté d'une morte...

Quand il appellait Maman, Rosemonde, c'était qu'il était en difficulté, et à dire d'expert je pouvais affirmer qu'il y avait une grosse voie d'eau dans la chambre des machines. Pourtant c'était pas souvent qu'il s'enrhumait du discours, papa, qu'il bégayait comme ça.

Et puis quand il racontait des histoires, c'était tout de suite, feuilletonesque et plein de serpents ingambes.

-... c'est un coupé sport, pas une bétaillère pour pére de famille mon cher... tu vas me faire le plaisir de me bazarder ça tout de suite!

-Mais à qui veux-tu que je vende un engin pareil en ce moment, avec la crise et le chômage qu'il y a!

Et on l'avait gardé.

Maman aurait bien aimé la voir tomber en panne souvent, mais elle était batie solide comme toutes ses soeurs.






8.

Penché sur l'épaule de mon père, je regarde les cadrans noirs posés sur le tableau de bord peint en faux-bois. Je commence à reconnaître vers quoi nous allons: Villeneuve la Garenne. Chez l'Oncle Perrinet.

Il fait de plus en plus sombre, Argenteuil sonne creux à ces heures de couvre-feu. La Seine est confiante comme à son habitude, elle porte loin, j'ai longtemps cru qu'elle allait jusqu'en Amérique, qu'un fleuve gardait toute sa force et ne se mélangeait pas, qu'il possédait un maintien ou une maniére de conscience de classe.

Au vrai elle se perd, dit-on, alors mieux vaut l'Oncle Perrinnet et ses masques effrayants que de nous perdre à notre tour. Nous avons bien le temps de rejoindre l'Amérique. L'Amérique c'est le terme de toute fuite, et nous voilà fuyards n'est-ce pas?

Papa conduit vite, les grands phares étonnés éclairent des platanes improvisateurs, percés de vent, la voiture ne fait pas de bruits, j'essaye de dénicher le regard de mon père dans le rétroviseur, il n'a pas l'air fou, pas les yeux brulants, pas de sueur au front, comme dans les romans policiers les fuyards, ils est calme... comme le sont seulement certains grands assassins aprés les heures de bureau.

Maman dort, Vincent le... aussi, mes frères et soeurs de "l'arrière" autant, la lune qui les éclaire leur donne une nonchalance de gisant, un abandon de mort.

Nous y sommes, la rue des Carêmes Prenants, c'est là qu'il habite, sa maison n'a pas de numéro, peut-être parce que l'on n'écrit jamais à un aveugle.

C'est une mansard bien élevée, deux étages de maître et un pour les bonniches.

La rue est obscure, la maison l'est autant, le jardin immense, la grille grande ouverte, il nous attend. J'ai un peu plus peur encore quand la voiture passe presque sans freiner sous le fronton rouillé.

Et tous encore dorment, et Papa conduit de mieux en mieux, il évite même les anges, deux statues basses du cul qui encadrent l'entrée.


L’Oncle Perrinet est là sur le perron, en robe de chambre et lunettes noires, les cheveux décoiffés, sa canne blanche que l'on aperçoit de loin accrochée à son bras.

Papa met les freins, laisse le moteur allumé, ouvre la porte, avant de me recommander:

-Reste ici Bercot...

Les autres ne sont pas réveillés, je demeure entre leurs souffles, une douleur me vient, une que je ne connais pas:

-Oh... Papa...

Mais il est toujours avec l'Oncle sur le perron, on croirait qu'il parlemente avec lui. Il nous vend peut-être?

-Qu'est-ce qu'il y a Bercot?... ah nous y sômmes... tu ne te sens pas bien?

-J'ai mal Maman.

-Sortons... réveille tes frères et soeurs... si on attend qu'ils en finissent ton père et l'Oncle, on en a encore pour une heure!

Je réveille, sans ménagements mes compagnons de route, aprés quoi je bascule le dossier du siége du conducteur, c'est pas commode un coupé pour emmener la famille, elle a raison Maman, une fois l'une des tantes est restée coincée une heure là-dedans.

-Bonjour Auguste.

-Bonjour ma soeur... les enfants... ils sont là?

L'Oncle Perrinet, il n'est pas trop doué comme aveugle, il se prend des portes ou il se mouille les pieds, c'est pas son truc, je pense. Il fait encagé.

Pour nous situer, il nous balance quelques coups de canne aprés quoi il touche de sa paume mal exercée chacun de nos visages et dit "ma petite fille" à mon frère Antoine.

Je crois bien qu'il est quand même assez content ... de nous voir.

Nous entrons, tout est éteint. C'est normal il n'a pas l'électricité, c'est vrai que ce serait du gaspillage.

-Tenez cherchez par là, sur la cheminée, il y a les lampes.

On se jette tous un peu vers les lampes, on se casse tous un peu la figure, dans les statues maléfiques et les totems rigolards qui encombrent les salons.

-Ta gouvernante n'est pas là?

-Grand'soeur Joseph... j'ai pensé qu'on serait plus tranquille, je lui ai donné trois jours de congé pour aller enterrer sa tante Tiénnette qui est garde-barrière à La Ferté Aubin...

-Tiénnette... oui, je me souviens une grosse femme elle est morte?

-Non, non j'ai juste envoyé un télégramme...

Et il rigole l'oncle auguste.

Papa recule, horrifié, il n'en revient pas du cynisme de notre oncle, il est comme ça Perrinet, farceur endiablé, dans ces moments Maman dit souvent:

-Il ne se rend pas compte!

Pour l'excuser.

Papa insiste, il veut que la leçon porte auprés de nous, celle sur la démonstration de son devoir d'adulte responsable pas l'édification par l'absurde du Tonton:

-"Il ne se rend pas compte", il est adulte et électeur quand même... "il ne se rend pas compte", c'est un peu facile...

Alors Maman léve la tête, presqu'en colère:

-C'est depuis qu'il a été blessé, tu sais bien...

Et Papa se tait.


-Bon c'est aussi bien, je vais vous conduire!

L'Oncle prend une lampe à pétrole, fait Ouille! Aille! Ouille! Parce qu'il s'est brulé et rentre illico dans le placard à balais.

Nous qu'est-ce qu'on rigole.

-Ne t'inquiétes pas Auguste, on va trouver.

-Je vous ai collé en haut... 'pas que vous m'emmerdiez et puis de toutes les façons j'ai p'us de place ailleurs.

Et il s'en retourne dans son appartement en se grattant les couilles avec le pommeau de sa canne et sans même nous dire bonsoir.

C'est un drôle, hein, le Tonton mais j'avais prévenu.

Nous on se retrouve sous les combles, dans l'autre siécle, en des chambres de jeune fille, Napoléon III, au vrai nous ne sommes pas les plus mal traités. C'est fleuri mais froid, papa met en chauffe un calorifère ventru, garni de boulets, il n'y a plus qu'à y coller un bout de journal et une allumette.

Maman ouvre les armoires, les draps sentent bon, ils sont entreposés là-dedans depuis sans doute quelque temps, on se croirait dans un musée on se met en place, on s'amuse bien, Papa dit : Allons! Allons! Depuis la fenêtre, il regarde au dehors, comme un qui aurait oublié son postiche de pére noble pendant deux scénes et y revient enfin, la barbe de travers, il en fait trop, je dirais.

Tiens avec tout ça, j'ai oublié ma douleur!




























9.

J'ai envie de faire pipi, tous ils dorment et moi j'ai envie.

Alors je me léve, je prends une bougie dans mon sac de scout, je n'ai jamais été scout Maman n'a pas voulu, trop dangereux pour moi mais j'ai un sac scout bien mieux tenu que ceux de mes frères et soeurs qui eux en sont d'authentiques, des scouts, et s'en fichent bien.

Et je m'en vais, à la recherche des cabinets. Quand je suis au premier étage, je pense: ils doivent être en bas, et j'ai pas du tout envie de descendre, alors pourquoi pas faire pipi dans un placard?

J'ouvre une porte au hasard... et il y a un monsieur tout nu avec une lance à la main qui me tombe dessus!

...Quand je me réveille un peu. J'ai au dessus de moi la figure de Tonton Auguste qui me regarde sans me voir, il fait effort afin de repousser le monsieur dans son placard.

-C'est une momie de Monarque océanien de la cinquiéme dynastie Tuoalmat'a... un cadeau de Herbert-Douglas Webb... il l'avait en double, c'étaient des rois jumeaux... ça va mon garçon... tu aurais pu te faire mal, d'autant qu'il y a du poison sur le bout de sa lance...

Mon oncle incompréhensible se tait enfin, et j'écoute, en bas la porte d'entrée vient de claquer, il y a des bruits, et enfin quelqu'un se met à gueuler.

-...' se moque de moi n'en peux p'us... qui se c'oit ce con là... mé di'é va entié'é ta tante 'Tiénette puisqu'aussi bien lé mo'te... li t'ain... j'a'ive quan't'il bouffe et la tante l' y est debout et li mé dié: qué fous là toi pas Pa'is 'capitale!...

Elle n'est pas contente Grand'Soeur Joseph, elle a posé son énorme valise et se dégraffe avec rage.

Moi aussi ça m'a fait bizarre la première fois, elle parle petit nègre mais elle est blanche, c'est une c'éole qu'Auguste Perrinet à ramené de sa lointaine jeunesse voyageuse.

-g'and conna't va! G'and Conna't!

Elle gueule et Tonton s'est assis prés de moi, je regarde la scéne la tête entre les barreaux de la rampe et lui il rigole.


























10.

En 1934, Maman avait hérité de la bibliothéque d'un Grand Oncle Curé à Carry-le-Rouet, Maman avait une famille nombreuse mais qui s'épuisait faute de relêve, elle héritait souvent, enfin plus souvent que papa, l'immortel amant de la défunte Madeleine, mais seulement de lôts, jamais une fortune pleine et entière, l'argent allait aux oeuvres, ou à l'évêché, nous avons ainsi doté largement plusieurs évêques pourtant jamais demandés.

Elle héritait d'un seul, car c'était le plus souvent des cousines vieilles filles comme les Tantes, vierges pieusement décédées, laissant dans leur sillage une odeur d'encens et leur pesant de dentelles piquées.

Ou bien des célibataires de carrière, officier de cavalerie, plus rarement artilleurs en réserve.

Nous passions aussi aprés les bonnes dévouées. Autant dire qu'il ne nous restait presque rien,

Pourtant chaque année nous touchions notre dotation, un fourniment de souvenirs qui moisissaient en cave depuis des années, trois malles à faire suivre, remplies de lettres et de visages oubliés ou jamais vu:

-... oui peut-être il était venu un soir à la maison... j'étais une petite fille...

Maman voulait se souvenir, témoigner, remercier à sa façon loyale; ma soeur Elise, elle, profitait de l'émotion pour ramasser dans le tiroir de la table de nuit le crucifix que les déménageurs ne manquaient pas de ranger là quand ils emportaient la chambre du défunt, elle en faisait collection, pas de défunts, ni de souvenirs mais de ce qui lui semblait d'abord un appareil ménager, un ustensile peut-être utile, en tout les cas fort joliment décoré, elle avait toute une ligne de crucifix accrochée au dessus de son lit, ce que Maman tolérait et papa ignorait.

... C'était une chambre à coucher irrécusable parce que trois générations étaient mortes là-dedans ou un piano intransportable et refusé devant notaire par la domesticité: "... et ce que j'en ferais, je sais même pas en jouer Maître!... de toutes les façons, j'en ferais du petit bois parce qu'il m'en aura coûté celui-là en huile de coude pour le cirer... on le faisait le Dimanche à la sortie de la messe et madame voulait que ça brille..."

Nous, nous en avions une demie-douzaine, des pianos, mais aucun n'était accordé, et deux au moins définitivement muets. Nous avions aussi reçu à grands frais trois coffre-forts qui avaient gardé, visiblement sans grande volonté une bonne part de la fortune familiale, aujourd'hui ils étaient vides.


... De Carry donc, une "bibliothéque d'éloquence", que j'ai encore au complet, et des collections de "voyages" dispersées depuis sur les routes. L'Abbé de Carry était un voyageur, un "tourer" disait Maman qui n'était pourtant pas anglomane.

Ayant hérité d'une agréable fortune de sa mère, cet homme-là avait pris le goût des voyages autant que le dégoût de ses paroissiens trés jeune. Il avait visité l'Afrique du Nord à dos de bédouin, l'Equatoriale et l'Occidentale à la traîne de la troupe, l'Italie aux basques de l'ange, l'Allemagne avant qu'elle ne morde, l'Europe entière et plusieurs fois, réunissant mémoires, portulans intîmes et dictionnaires indigênes.

A la fin des hostilités et à la suite du sort favorable qu'elles nous avaient réservé, un représentant ami, faussement décoré, fils indigne de bienfaiteur de la paroisse, lui avait placé une encyclopédie patriotarde en 43 volumes qui détaillait l'état du terrain aussi bien que celui de la vessie des nos chefs, heure par heure.

Sa bibliothéque curieuse et digne s'était retrouvée plombée par cette accumulation de communiqués insensés d'un Etat-Major prostatique et d'aveux impudents réunis en plusieurs volumes fortement toilés et enluminés qu'ils s'étaient obligés par respect envers nos morts à faire venir au premier rang.

A la suite, non, je crois plutôt en avant-garde je m'y étais attaqué, je lisais tout, dans l'ordre et la disciplîne et j'avais pris d'assaut les trois grandes armoires guérîtes Henri II en noyer tourné, garées à la cave et remplies jusqu'à la gueule d'une population d'ouvrages, diverse et animée comme une rue asiate.

J'en étais venu presqu'aux mains avec les 43 tomes, la guerre m'ennuyait, il ne s'y passait rien, que ces munitionnaires de l'absurde, des trains entiers, des convois de souvenirs usagés, inutilisables, plus que tout ce monûment imbécile me paraissait mériter des coups de piôche jusqu'à ce que au hasard de ma colère, je tombe sur un os, ou plutôt un tas d'os.

La photographie était légendée la Maison Bricaillon Au Précy de l'Oise.

C'était celle d'une grosse maison bourgeoise, oh ce n'était pas un haut-lieu de bravoure, seulement aux confins, un précipice intîme. C'était là un bout du monde, l'exact commencement de l'oubli.

Au tout début de la guerre, la famille Bricaillon y avait été surpris à table au gigot par un bombardement impromptu et fort long qui les avait anéanti au grand complet. La notice technique ajoutait qu'ils avaient faits les frais des essais d'un nouveau canon allemand longue portée, et qu'il avait suffit d'une "marmîte" bien placée pour découper en deux la maison et envoyer toute la famille à la table du Seigneur. On pouvait encore voir la table mise, le salon indemne, admirer l'agréable confort où ils étaient.

Oui, c'était là un bout du monde, une borne d'empire, l'empire de l'oubli. Tous nous nous croyons à l'arrière, et nous tenons le front, je retrouvais dans cette image tellement familiére l'anonymat terrible, le pays hors la ville, la province barbare où l'on avait mutée Maman; la nomination de mon pére qui ne viendrait pas et l'éloignait un peu plus chaque fois du Ministère, et même cette maladie dont j'étais le héros, le seul, l'unique et où je m'engloutirais un jour.

Qui nous célébrerait?

Je me répétais souvent cette phrase lue, incompréhensible qu'un auteur que je méprisais avait mis dans la bouche de l'un de ses mourants: "...oui rien n'est au complet vraiment... mais là-haut... il y a des mondes là-haut..."

J'aurais voulu croire à ces foules identiques.

Cette année-là, par chance, la vieille Cousine Joséphine de Bourges mourut aussi et à l'arrivée de ses meubles, ma soeur collectionneuse de crucifix de chambre fut toute étonnée de trouver vide le tiroir de sa table de nuit.






11.

Nous demeurâmes une semaine chez notre oncle. Une semaine aussi endiablée et rafraichissante qu'un dimanche de pluie. Papa chaque matin allait au "Rendez-vous des Chauffeurs" le bistrôt ouvrier qui faisait le coin de la rue des Carêmes Prenants. Auparavant, je ne l'avais jamais vu entrer dans un bistrôt, et là cette assiduité soudaine, il y restait la matinée au moins assis à une table, sa table, penché sur des papiers et des cartes, un crayon à la main.

Nous, nous ne sortions pas, pourtant personne n'avait peur, je crois que nous n'y croyions pas mon frère Antoine et moi, tout simple, à cette fuite instantanée puis alentie, Maman, je pense n'avait jamais eu tout à fait confiance en son mari, elle le regardait, l'observait plutôt comme s'il avait été une bête rapace, un animal exotique longtemps familier et soudain redevenu sauvage et libre, dangereux aussi. Seule ma soeur Elise s'inquiétait et paraissait donner crédit à ce feuilleton.


L'oncle Perrinet, lui, nous faisait cours, à la demande de maman qui pensait qu'ainsi nous ne perdrions pas tout à fait notre temps malgré notre absence scolaire prolongée, enfin moi je ne manquais rien. Des demoiselles savantes cela se trouve partout dans le monde.

Il avait accepté de nous en apprendre un peu plus sur le pays Oumbati.

Nous nous retrouvions le matin dans son bureau, tapissé de peaux de Tigre et occupé par un étrange troupeau d'une demi-douzaine de Zèbres empaillés à peu prés vers dix heures, assis à trois de front derrière une table à jeu réquisitionnée, maman nous surveillait depuis la cuisine, où elle se tenait prés de Grand'Soeur Joseph.

Le premier jour, l'Oncle Auguste nous parla de Saguta-Wa le Dieu du Soir et de son collégue Oboto-Wa en charge du Matin, deux feignasses sympathiques promues divinités de la forêt tropicale, celle qui leur convenait le mieux vu qu'elle pousse toute seule.

C'était intéressant, mais Antoine et Elise n'écoutaient pas, Vincent le... rejoignit trés vite Maman dans la cuisine, je demeurais le seul attentif, j'avais ouvert un cahier devant moi, mon stylographe à main droite: mon crayon rouge et bleu, deux mines inversées et à main gauche mon double décimétre..

L'Oncle savait raconter des histoires:

-... il y a donc chaque nouvelle saison séche, cette sorte de vote où tout chef de famille, tenant dans la main ses attributs génésiques et coutumiers, s'en va reconduire ou non, les divinités titulaires de la tribu... procédure démocratique s'il en est même si douloureuse puisque la réfutation est marquée par une entaille visible et saignante au niveau du gland le terme bien que difficilement traduisible est dans les statuts que connaissent par coeur les sorciers. C'est ce qui explique en partie le peu d'opposition en même temps que les respect que l'on témoigne aux plus farouches opposants, trés vite reconnaissables et admirés en ce qu'ils payent de leur personne, ce qui n'est pas toujours le cas en nos contrées, reconnaissons-le...

Je ne m'en ennuyais pas, j'apprenais, surtout le troisiéme jour lorsqu'apparut entre les deux titulaires la 'Moiselle Tigraf'.

-... d'invention récente dans la mythologie Oumbati, la 'Moiselle Tigraf' ou Demoiselle des Télégraphes est surtout une maniére de renouvellement en même temps que d'acclimatation et de critique de la présence blanche. Dés qu'ils eurent compris qu'elle était la fonction de nos demoiselles des Postes, ils en firent une déesse intercesseuse en même temps qu'une manière de bétail à anecdotes, de sujet d'aventures et d'histoires rocambolesques, pittoresques ou carrément ridicules, j'en raconterai quelques unes...

Il commença mezzo, puis à mesure que derrière ses lunettes, les souvenirs et la nostalgie montaient en jauge, prenaient de la pente, l'Oncle Perrinnet s'enflammait je ne pouvais pas suivre, mais trés vite j'oubliais de noter, trop passionné par ce qu'il racontait.

Il en était à décrire une partie fine affolante, où Saguta-Wa et Oboto-Wa son presque jumeau s'entendaient sur le dos de l'administration des Postes et Télégraphes. Ils sabraient l'employée déifiée la 'Moiselle 'Tigraf et Tonton Auguste détaillait la chose:

-... Allez les voilà nos deux zèbres avec leur zob immense et préhensible avec quoi ils s'accrochent à la cîme des arbres ou servent de soc à l'ensemencement général, les voilà qui dans un hommage ultîme à Lord Sandwich te traversent cette pauvre fille...

Il parlait fort et celà avait fait venir maman au seuil de la cuisine, elle ne réagit pas tout de suite à ce qu'elle entendait, puis me vit, absorbé, intéréssé au plus haut point, mit en devanture l'un de ses sourires bienveillants qui me plaisait tant, entendit un mot tellement énorme qui n'avait rien à faire dans une leçon de géographie et courut sus à son frére l'halluciné pornographe suivie de Grand'Soeur Joseph arrivée en renfort:

-Mais qu'est-ce que tu racontes à ces pauvres enfants!

Elise et Antoine tombérent de leur zébre, un peu étonnés et navrés d'avoir raté quelque chose.

Le conférencier fit face, scandalisé par cette intrusion en pleine épopée. Il s'épongea le front, but l'eau des plantes qu'il avait prise pour du thé et conclut en s'en allant trés digne mais offusqué par cette intervention énergique de sa soeur:

-Et quoi c'est la vie! Tu vas pas nous en faire des curés!


Le quatriéme jour il n'y eut pas de cours du Tonton.

















12.

D’ordinaire, la nuit, à la chambre, je ne dormais pas, Maman avait aménagé ma chambre en rez de jardin, elle l'avait vraiment aménagé de ses mains, peinture et maçonnerie avec l'aide du Père Choupot, papa était trop lent et puis il détestait ça: bricoler. Je crois qu'il l'aimait bien maman le Père Choupot, pas autant que les chats rissolés, mais il l'aimait bien, lui aussi, il aurait bien voulu qu'elle règne enfin.

J'étais seul dans ma chambre, et je ne dormais pas, alors je sortais, la nuit, j'ouvrais la fenêtre et j'allais voir les chats, je les appellais:" Tssuuk! Tsuuk!" et ils venaient.

La nuit au jardin à Villeneuve était bien moins impressionnante que si vous la passiez à l'intérieur entre fantômes guerriers et peuplades zébres.

Bien sûr je ne connaissais pas les chats du quartier, quand même ils m'écoutaient, alors je m'asseyais sur une balançoire inutile. Pourquoi était-elle là celle-là? Nous ne venions jamais ou presque, mon père ne le voulait pas et quand il allait voir Perrinet, ainsi qu'il l'appelait, comme il aurait parlé d'un voisin de palier, il tenait toujours à ce que Maman l'accompagnât.

Moi, je pensais souvent à mon oncle qui jeune homme était parti coloniser l'Afrique, qui avait administré pendant dix ans le Pays Oumbati, ancien empire négre, et qui en était revenu, cet oncle à butin, qui avait affrété parait-il un cargo entier pour ramener sa collection.

Il avait retrouvé l'Europe et sa sauvagerie, son pays primitif, ce tribalisme dévorant, s'était pris un coup de lance et s'en était retourné dans son Afrique Garennoise.

Il s'était enfermé avec cette collection terrible, qui faisait peur à tout le monde, il était devenu négre le colon, il avait même embrassé la nuit, comme une religion indigêne.

On l'entendait qui parcourait sa maison comble, il marchait, s'arrêtait, ouvrait un placard, caressait de ses doigts si mal exercés un masque sorcier et repartait.

-La nuit pour un aveugle, c'est le dernier endroit où dormir!

Il répétait ça et on le croyait, pourtant souvent on le retrouvait au matin endormi sur un escalier, il ressemblait alors à un petit garçon: Perrinet, un petit garçon comme moi Bercot, un petit garçon perdu dans une nuit de grande personne.


Une nuit, une nuit de garnison, nous nous étions rencontrés enfin, il avait entendu ma présence, il ne sentait rien je l'ai dit:

-Qui est-là?

-C'est moi Bercot.

Il m'avait pris par la main, c'était lui qui me guidait, moi qui le rassurait.

Il était fort et grand, il ne voyait plus, mais il avait encore une voix poilue, des poils il en avait partout, normal pour un ancien poilu.

-... tu sais Bercot l'ennui quand on ne voit plus c'est que la relêve ne vient plus... la relêve des souvenirs... et des sentîments aussi.

Il était minuit et j'avais entendu la cloche de l'entrée:

-Attends... c'est Camille...

Maman disait souvent, ah si seulement il avait épousé Camille!

C'était peut-être celle-là de Camille? Ou une autre qui lui ressemblait, elles pouvaient bien toutes lui ressembler, puisqu'il n'y voyait plus.

-Il est plus de minuit... va te reposer Bercot, on se verra demain n'est-ce pas?

Demain, il ne me verrait pas plus qu'aujourd'hui.

J'avais fait semblant de rentrer, en fait je m'étais caché derriére des aucubas, bien sûr il ne s'était douté de rien.

Camille était apparue dans la rue brumeuse, avec le lampadaire qui l'éclairait, je la voyais bien, c'était une grande dâme habillée comme avant, à la mode de l'autre siécle, une veuve, parce qu'elle était en noir, un fantôme à cause de son côté démodé, elle avait même un chapeau en plumes faisannes et une voilette qui lui tombait sur les yeux. Le portail faisait un peu de bruit comme dans un livre, elle était entrée.

Mon oncle avait souri, souvent il était comme un enfant, là il était seulement moins vieux.

Il s'était assis avec elle sous la tonnelle. Il lui avait pris la main, et lui avait dit:

-Non, non ne parlez pas, laissez-moi vous deviner!

Il causait comme dans les livres d'Henri Ardel dont les tantes avaient reliés quatorze fois l'oeuvre compléte en 47 volumes pour elles ou leurs amies.

A force de ne rien entendre, je m'étais ennuyé, et puis soudain l'oncle avait dit en pleurant:

-Camille! Oh Camille! Ma Camille! Si vous saviez comme je vous aime!

Elle avait tout de suite sû, parce qu'il l'avait embrassée et qu'il avait remonté trés haut sa robe d'un coup.