J.P. Chassavagne
Auteur: C’est une découverte, un premier roman, mais si puissamment construit, monument barbare aux aigus de cathédrale. La surprise providentielle alors que nous réfléchissions aux principes d’action de cette collection et aux priorités éditoriales des premières livraisons avec G. Le Bras, nous avons reçu par l’entremise de notre consœur Astrid van Coeulen, un étrange paquet mal ficelé qui une fois ouvert s’est révélé être un manuscrit aux frappes disparates. Il fallait le lire, plus de 500 pages quand même, j’ai pris la fin, Gérard le début, nous nous sommes rencontrés au petit matin en nous écriant: « … ça y est nous l’avons! ». L’orthographe était certes brinquebalante et les rappels à la ligne mal-venus mais nous ne faisons pas de l’édition avec des principes de maître d’école, nous avions seulement le sentiment de posséder un livre nourri de sang et d’orgueil: une œuvre. Une lecture rendue accessible par la force d’un style qui respire le bonheur d’écrire et de dire et malgré cette facilité d’aller, la surprise vers la fin, les dernières pas en se retournant et de contempler l’immensité du pays parcouru, de découvrir l’altitude où nous sommes arrivés.
N° Editeur : 6116 B
ISBN : 2- 916006-11-7
La comptée
Livre: … 1902, la prison de Riom, Fontenailles-Bruissant, poète anarchiste, activiste symboliste termine sa longue peine, dans la nuit ses compagnons de cellule l’ont lavé à l’eau froide. Au matin il sort, l’hiver est à la porte, il a vieilli lui aussi, les saisons ne ressemblent même plus à son souvenir. Il n’a qu’une ambition se rincer au rhum, il marche, fait « le grand tour des quartiers » et par hasard se retrouve devant le portail de la prison des femmes au moment où « Elle » en sort à son tour. « Elle » c’est l’impériale Déa, ancienne courtisane de haut-vol, Déa qui a tué, Déa vieillie de 15 ans, rendue seule et maigre. Il ne la connaît pas, elle est attendue, pourtant c’est vers lui qu’elle va, lui qui lui ressemble tellement à cet instant, coupable comme elle, puni autant? Ils repartiront ensemble vers leurs passés respectifs, rejoindront d’anciens cantonnements désertés, des foyers éteints ou attiédis, se retrouveront inaugureront de nouveaux sentiments, un drôle de conjungo malhonnête et naïf, pour terminer enfin, coupable l’un de l’autre. Un roman athlétique! Comment oublier Fontenailles-Bruissant le poête symboliste et anarchiste et l’impériale Déa? Leurs amours étonnants? Car ce qui fait la grande force de ce livre, c’est sans doute « la gestion » des sentiments, elle fait d’un romanesque habile et inventif, presque feuilletonesque tant il est peuplé de vie (comment oublier Madame Néron, Maître Palsimous, Tante Quine et tant d’autres !) un corps sans graisse, habité, étonnamment puissant.

L’Urbaine des Arts
Librairie Editoriale,
prés Paris, Seine & France.
La comptée
1. Les quartiers. Le bleu vainqueur.
C’était la nuit sur la prison de R… une lune qui ne faisait pas de quartier, montrait comme au jour les cours fermées, les promenades barreaudées et cette pierre que l’on amassait ici, que l’on aurait montée ailleurs en caveau de famille, si sombre et dure qui faisait de villas de plaisance de tristes monuments et donnait à une prison de sous-préfecture des allures de bout d’empire planté au devant des barbares.
-… tiens ça me rappelle quand j’ai comparu la première fois…
Dacheux racontait sa première fois tout en versant de l’eau sur la tête baissée, rase et frissonante, une tête de condamné mais non celle-là rigolait.
-… y me fallait voir… je m’étais fait beau, j’avais 12 ans… ça y a rien fait mais j’étais heureux quand même… on se sent mieux, je portais beau… même à l’époque j’étais comme tu me vois maintenant… au vrai moi je suis bati pour…
-Pour quoi ? Demanda Enjolras déjà siffleur depuis la fenêtre.
-Ben pour l’uniforme. L’élégance ça me va bien…
-Mais ma pauvre gosse les gens élégants n’ont pas d’épaules, c’est bien connu ça, et ça leur servirait à quoi tu peux me le dire ? Qu’est-ce que ça pése la soie! Pas vrai Fontenailles?
Fontenailles ne répondait pas.
Il entrait dans la cellule un peu de fumée grise échappée d’une fabrique insomniaque.
Enjolras qui fumait son tabac au vent derrière les barreaux gueula qu’on lui gâchait le plaisir.
-…’dorment jamais ces civils-là !
Il se croyait militaire ou quelque chose comme ça, utile à la société, embrigadé, requis et presque méritant, il ne voyait pas qu’elle lui avait fait un bien mauvais compte, la société. Au début Fontenailles avait essayé de lui expliquer et puis il y avait renoncé, plus l’envie, le goût de rien, la lassitude des fins de peine que l’on menace de remettre au monde.
C’était un bâgne de province, une fin de partie, il n’y avait plus de chat, les gardiens vous vendaient le tabac sans vous servir le règlement à chaque fois pour faire monter les prix.
Il en demeurait bien quelques uns dans le lot d’assez salopards, des natures car pour le reste ici on était en famille entre courée et courante, soupe aux choux et mauvaise pécole. Rien que du méritant.
-Quand même ce que ça peut cailler!
Fontenailles se releva, Dacheux lâcha les instruments, posa dans un coin de la taule, la bassine et le broc, passa à son client une de ses couvertures.
-Tenez vous allez prendre froid !
-Merci Dacheux.
Il y avait trois qu’ils vivaient ensemble, dans ce conccubinage pénal et il ne réussissait toujours pas à tutoyer Fontenailles, ça n’était simplement jamais venu.
Fontenailles c’était celui qui grelottait pendant que le gros le paraît, lui faisait la raie au milieu, il s’en occupait comme d’un petit frère une veille de bal, il l’aimait bien, c’était définitif chez lui les sentîments bien, ça venait tout de suite ou n’arrivait jamais, au début de leur rencontre il avait bien essayé de l’enculer un peu, rien que de normal mais l’autre lui avait sorti un bout de lit patiemment aiguisé en lâme et une méchanceté de faux-maigre, ils avaient signé l’armistice et puis Enjolras, l’homme d’esprit avec ses plaisanteries de pommadin désespéré n’était pas si regardant lui sur le sujet des moeurs et il lui fallait bien régler de temps en temps au gros Dacheux, à l’ignoble boeuf ses mots d’esprit restés impunis. En quelque manière Fontenailles était protégé par la favorite de l’éminence de la division.
De toutes les façons Dacheux n’était pas un converti trop pratiquant, il y venait par hygiéne, vidait le trop plein comme on va au bobinard quand on fait son temps, il n’y mettait pas plus de passion, ni d’aveu même s’il gueulait dans ces moments-là en exalté, en insoumis ou seulement en artisan consciencieux :
-Dacheux la bite au fond !
C’était sa devise, elle était digne de l’antique et de Caius Pompéius, mais elle aurait aussi bien fait souffrir Enjolras.
-Là je crois que ça va !
C’était la Pompadour, « la Maîtresse du bœuf », Enjolras qui avait prêté le bout de miroir avec quoi le gros Dacheux faisait admirer son travail à Fontenailles qui ne parvenait pas à s’arrêter de trembler comme un enfant sorti du bain, il murmura entre les dents :
-C’est bien … c’est vraiment bien.
Il le pensait, après dix années de prison, on prend des goûts de pauvre, on fait dans le « sans-façon », le « tout-compris », on prend le plat du jour en tout et même dans les sentîments.
Il s’était assis sur son lit, il grelottait, ressemblant maintenant à un suicidé repêché séchant au coin du poste.
Et puis il s’y remit à cette longue patience qu’il jouait depuis dix ans sur sa peau, il se baissa, regarda de bien prés sa jambe droite et le cautère qui y était posé. C’était tout un travail d’artisan que de l’entretenir, d’en changer les méches, de faire venir le pus, les humeurs sans trop tirer sur les sangs, puis de ralentir la contagion et de retrouver l’amble de son existence.
Les deux autres le regardaient faire avec de l’admiration, sans rien dire, ni même oser respirer.
Et quand enfin Fontenailles-Bruissant posa sur la plaie suintante, les deux pois qui la refermeraient provisoirement, de ces pois qu’Enjolras lui rapportait de la cantîne, chacun fut soulagé.
C’était une habitude, une superstition autant, une manière aussi de relancer, se piquer les chairs et sonder le vif, il aurait pu aussi bien se branler à blanc, ou se manger les doigts comme écolier fautif en crainte de la composition, mais non Fontenailles-Bruissant lui jamais n’avait peur, cela lui était passé sans que le courage d’ailleurs lui soit venu, on avait débranché la peur.
-Et ça sert à quoi au juste? Demanda Enjolras l’esprit fort, toute cette coutûme intîme, ce rîte unique, cérémonial obtus le déconcertait.
Dacheux qui par tradition scolastique n’était pas partisan de la critique rationaliste s’emporta :
-Eh ça sert… ça sert à ce que… Fous-z-y bien la paix !
-A être sûr d’être encore vivant! Concéda Fontenailles-Bruissant qui détestait les explications et n’était pas assuré de la validité du constat. Il avait apprivoisé la maladie, il se l’était attaché comme il l’aurait fait d’un rat de cellule. L’un de ces chieurs que l’on ne pouvait voir ressurgir aux mêmes heures sans soulagement, sans lui voter un geste amical.
Il était plus de trois heures du matin mais personne de la cellule ne dormirait cette nuit . Tous veillaient la dernière nuit ici de Fontenailles-Bruissant et sa liberté qui viendrait au matin.
Sûr qu’il ferait alors plus chaud pour tout le monde !
On aurait cru trois gamins embarqués dans une nuit blanche, trois amis qui voulaient voir le matin debout, la nuit ramener les couleurs, le beau temps du bleu proclamé, oui le bleu, leur bleu enfin vainqueur.
-… et surtout t’oublieras pas d’aller chez ma vieille hein ?
Il s’inquiétait Enjolras mais Fontenailles le rassura en sortant le papier où étaient consignés toutes les adresses de sa tournée aux familles.
2 .La sortie.
-Alors Fontenailles tu te décides à nous la signer ta levée d’écrou !
-Voilà chef… s’agit pas de signer n’importe quoi à n’importe qui pas vrai ? ‘préférable de se renseigner avant…
-Pour ce que ça raconte d’intéressant… si tu sais pas écrire, tu mets une croix et c’est…
Le chef Vergelot se souvint soudain à qui il avait à faire, un fils de famille, éduqué et tout, même si… « même si à le voir comme il est là on devinerait pas ! »
-Enfin ça vient !
Fontenailles traça une belle signature en anglaises au bord de l’évanouissement.
-L.Fontenailles-Bruissant.
Le chef Vergelot n’aimait pas les papiers, il préférait se promener dans les quartiers en pantoufles, pour pas faire de bruit et parce qu’il était comme chez lui dans cette taule immonde et mal-commode.
Il aimait ça d’emmerder le pauvre monde alors le temps qu’il passait ici prés de Fontenailles c’était autant qu’il ne consacrait pas « aux collégues »
-Bon ça va aller… tiens j’ai oublié rajoutes la date tant que tu y es Fontenailles…
-La dâte?
-Ah ouais… eh ben on est le 17… 17 Novembre… 1906…
-Ah ça va de celle-là je m’en souviendrai… voilà…
Fontenailles lui repassa le papelard aux armes de la république.
-C’est bon allez ça va comme ça… allez tire-toi Fontenailles et reste sage… au moins jusqu’à la Noël.
On aurait dit qu’il vous faisait une fleur, qu’il prenait les consommations pour lui, alors qu’il était au complet un beau salopard, le père Vergelot avec sa gueule de bon bougre, moustache millémétrée, front en sueur d’ouvrier consciencieux, ici personne n’exigeait de zéle, il en faisait pourtant.
Et puis il ne les aimait pas les fils de bourgeois, ils n’avaient rien à faire chez lui, c’était son opinion, son avis placardé de taulier.
-Salut!
Ils se mirent à trois sous ses ordres pour ouvrir la grande porte tôlée. Le moment était émouvant, et puis non ce fut l’espéce de chatière qui fit mouvement, le petit portillon découpé dans la tôle, il n’avait droit qu’à la porte de service.
Quand même une bonne poussée d’air l’empêcha presque d’avancer, il ne se souvenait plus qu’il faisait aussi froid dehors.
Le petit matin, l’hiver et par ici il durait longtemps, il restait bien quelques émanations de la nuit, pour dire vrai la liberté ne paraissait pas si tentante, c’était un petit crépuscule terreux, une aube fumigéne qui attendait sous les lampadaires pas encore éteints.
Fontenailles avait juste eu le temps de passer le seuil, un type en noir luisant avait traversé la rue et s’était mis devant lui, il portait un cronstadt d’employé aux écritures et sous le bras le « maroquin » en peau de porc qui allait avec.
-Vous êtes monsieur Fontenailles?
-Qu’est-ce tu lui veux à Monsieur Fontenailles?
L’autre sortit une feuille de papier de sa serviette et il commença à réciter son compliment de distribution des prix:
-Par autorité de justice et sur plainte de Maître Octave Palsimous, avocat à la cour, nous maître Lebrécourt, huissier de justice à Clermont-Ferrand, avons en ce jour le 17 Novembre 1902 fait notification à Fontenailles Lucien, François, Marie-Auguste dit Fontenailles-Bruissant, né à Charmeray, Seine et Oise le 21 Décembre 1869 qu’il restait débiteur envers notre client sus-nommé de la somme de 1875 francs pour le principal en frais et honoraires de sa défense devant les assises de la Seine les…
-Ecoutez…
Il aurait du frapper ce trognon, mais voilà en prison Fontenailles n’avait pas réussi à prendre les mauvaises habitudes d’autrui, des Dacheux et autres Enjolras, il ne savait quoi dire le débiteur, il était surpris, en régle générale lorsque l’on sort de prison c’est pour avoir payé ses dettes.
Mais l’autre continuait au train :
-Reconnaissez-vous la validité de cette créance ?
-Si cette ordure de Palsimous …
-Mesurez vos paroles je vous prie. Maître Palsimous siége à la chambre.
-C’est pas ce qui le rendra plus fréquentable… alors maintenant il m’envoie un huissier juste devant la taule, c’est tout lui ça, il a du penser que la farce valait le coup !
Il avait raison, il suffisait de voir comme les gardiens se moquaient de lui.
Il regarda vers les hallebardiers hilares, le chef Vergelot qui en rajoutait encore avec sa hârgne de concierge :
-…et Fontenailles on ferme pas les portes hein… tu prolonges ?… malgré qu’on soye complet on va essayer de te trouver une chambre !
-Tenez prenez ce papier. C’est une sommation sous huit jours, je vous salue bien.
L’huissier de justice avait déjà traversé la rue, il était rodé à l’esquive l’homme de loi et escarpe de nature.
Fontenailles regarda une dernière fois la prison érigée en ombre sâle et puis plus bas dans un sourire qui fit taire jusqu’au chef Vergelot et l’attroupement de joyeux drilles.
Il leur montra le poing, les autres hésitèrent, on se quitta fâché et c’était encore une fois la faute à Palsimous.
*
Il marchait dans la rue pentue, pavée de noir, unique spectateur de ce promenoir verglacé, il se mit au pas de chasseur pour savoir de quoi il était encore capable, se ressentir de ses dix ans, non pour fuir, il n’avait pas tellement envie de quitter ces vues, il s’y était fait, c’était maintenant un peu son pays.
L’huissier qui redescendait vers le milieu de la ville était encore à portée de pied au cul, il croyait que l’autre lui trottait au train, accéléra le mouvement en rapport avec les intentions qu’il lui prêtait, mais non Fontenailles s’en foutait bien, et puis il se fatiguait, oui, tout de suite, très vite, lui qui avait été un authentique sportsman se découvrait incapable de la moindre ruade d’enfant, il resta seul, balançant son petit ballot d’effets qui sentait la chaussette moisie et la paille fumée, relit le papier de justice, les dernières nouvelles de Palsimous, sans doute avait-il plus l’air d’un ouvrier fichu à la porte de son atelier que d’un bourgeois de passage, il en était fier de sa pauvreté, il l’avait mérité lui au moins.
Il ne savait plus trop marcher seul et droit, changeait de trottoir sans nécessité pour laisser toute la place à trois vieilles resserrées dans des épaisseurs de drap noir, trois qui avaient froid et allaient quand même, se parlant sans se regarder, en suivant la pente dans le mauvais sens, celui de la fatigue, elles montaient à la prison prendre leurs places, c’était jour de parloir, Fontenailles, lui, réfléchissait à son avenir:
« Je vais m’acheter une valise ! »
Voilà tout ce qu’il voulait, il lui restait encore de l’ambition, c’était encore le meilleur moyen de s’éviter l’avenir, oui une valise, pour faire meilleur figure malgré tout quand il rentrerait à la maison. Pourtant personne n’était venu, c’était si loin.
Cela ne faisait rien, la rue descendait en pente vers ses souvenirs.
-Ho-la-ho-devant!
Fontenailles se retourna, une voiture fermée lui arrivait dessus, un vieux machin noir-fourgon, grosse berline de voyage, il ne l’avait pas même entendue, le cocher allait trop vite avec la pente d’où il venait, il prenait tous les risques.
-Va donc éh Collignon !
Fontenailles lui laissa le passage, leva la tête, il n’eut que le temps de voir un blason mal repeint de couleurs naïves sur la portière noire lui filer devant les yeux.
Au bout de la rue il y avait deux gardes devant une porte monumentale. C’était l’entrée de la Prison des femmes. Il était obligé de passer devant pour rejoindre la ville. Là-bas ça commençait à se presser comme pour une exécution, mais ç’aurait été étonnant, on en donnait peu dans le coin, pas le public sans doute, c’était un divertissement trop parisien.
Le quartier des femmes, dans le temps était un couvent, après on l’avait sanglé d’un mur d’enceinte, un corset noir-fumée de dix mètres au moins, avec quoi elle impressionnait plus encore que le quartier des hommes.
Il avançait dans la rue, il y avait moins de monde que prévu, la calèche qui avait manqué de l’écraser était arrêtée prés de la porte, un char à bancs qui faisait le service de la gare attendait en face de l’entrée, il n’était garni que de deux civils urbains, un petit vieux à barbiche qui plaisantait avec le conducteur et un jeune dressé, guetteur, derrière un trépied érigé.
Enfin là-bas en bout de rue, devant les petites boutiques noiraudes qui filaient vers les foules du milieu de la ville, une automobile patientait.
Le moteur tournait, elle était pleine de messieurs en chapeaux melons, drôle de tableau que cette théorie de célibataires nippée de noir comme une section de croque-morts partant en pique-nique à la campagne.
Ceux-là il n’était pas besoin d’être trop parisien pour deviner que c’était des flics, ils respiraient la chaussette, le tueur de devoir, le soldat de régîme, les aigles de la Sûreté Nationale.
Ce qu’ils attendaient tous comme en embuscade? C’était un drôle de moment où il arrivait, même les chevaux étaient impatients de la suite.
Fontenailles continua de marcher à son pas buté, il était le seul en mouvement, il eut bien un peu de réticence en voyant les deux gardes de l’entrée bien calés dans leur pélerine de cuirassier, quand même il repartit, à son pas, le seul qui tenait le pavé. Et alors la porte s’ouvrit, cette fois la grande toute entière, vibrante, retentissante comme un coup au but sur une tôle de dreadnought, ça grinçait, ça secouait l’air, c’était impressionnant, au milieu de quoi et comme annoncée, quittant la cour et les bruits d’harnachement des coulisses, une femme avançait, une veuve, elle était toute en noir, un satin qui lui allait bien au teint, enfin de son visage on ne voyait rien que la peau blanche ombrée d’un voilette.
C’était élégant, la blancheur et le noir las, Dacheux en aurait convenu le premier, même si d’un élégance un peu démodée.
Elle allait, elle s’y prenait si bien qu’à un moment les deux gardes furent sur le point de lui rendre les honneurs, ils se retinrent, et elle passa devant, s’arrêta sur le trottoir, regarda autour.
Il n’y avait pas de doute, c’était elle que l’on attendait. Elle en sourit, malgré la résille chacun vit ce sourire qu’elle leur laissait en pourboire.
Elle avait une sacoche de cuir à la main, l’un de ces bagages à cadre et soufflets pour cambrioleur ou médecin de campagne, bien sûr elle n’était pas faite pour porter les valises, pas plus pour sortir de prison d’ailleurs, peut être pour y entrer.
Là-bas la portière de la berline s’ouvrit, une fille qui ressemblait à une bonne en descendit, elle semblait intimidée elle aussi, elle tira sur son manteau qui couvrait mal ses dentelles de chambrière et elle avança vers eux, je dis « eux », parce que « la veuve » dans ce qui semblait une défense, s’était rapprochée de Fontenailles et là elle avait mis sac à terre :
-Pardonnez-moi monsieur, nous ne nous connaissons pas et ma démarche pourra vous paraître déplacée, mais je suis un peu perdue ici et je vous serais très obligée si vous acceptiez de m’accompagner pendant quelques centaines de mètres, le temps de quitter cet endroit et me montrer le chemin.
Elle lui avait parlé de derrière sa voilette, elle avait une voix douce et cette peau si blanche de brune parisienne, ce regard bleu qui recouvrait le grand jour.
Pourquoi lui? Pourquoi lui demander ça à lui, encore si elle avait dit:
-Voulez-vous gagner dix francs mon ami…
Alors là il aurait compris, et aurait sûrement pris la pièce, pour voir mais s’adresser comme à quelqu’un à lui qui ressemblait à un pauvre bougre en route pour la foire.
Tout le monde, toute cette population matinale et dangereuse, les regardait, les gardiens, les types dans les voitures, et même la petite bonne envoyée par ses maîtres et qui s’était arrêtée à mi-course, hésitante, ne sachant que faire, serrant dans la main sa commission, se mordant les lévres.
-Je… je crois qu’on vous attend, madame…
Mais la veuve ne s’occupait pas de la chambrière, elle ne s’intéressait qu’à Fontenailles :
-Vous… vous ne voulez pas m’aider ?
Elle avait relevé sa voilette, pas beaucoup, juste pour lui, le matin consentit à un effort, et le soleil de frayer le paveton mal ressuyé puis d’éclairer tout à fait le regard bleu.
-Mais si bien sûr.
Elle voulut reprendre sa sacoche, alors il se dépêcha de l’empoigner, passant la main dans ses cheveux gras pour dissiper un peu de son élégance de valet de ferme, la raie au milieu et la nuque rasée, tous les bons soins de Enjolras.
-Laissez madame.
Il avait dans ces moments, prés des femmes, une voix qui n’avait rien perdu mais bien au contraire tout gagné de l’ombre et de la souffrance, un ton qu’elle attendait.
Ils s’étaient remis en marche, lui mieux chargé, elle libre, haute et mince. Elle avait quarante ans au moins, une taille peu épaissie alors qu’elle naviguait sans corset, le plus troublant c’était son parfum… celui du savon noir.
Pour le reste il ressemblait assez bien à un couple forain, le valet d’écurie en dimanche et la veuve propriétaire.
Ils passèrent au large de la bonne qui n’osa rien, sinon qu’elle se mit à pleurer enfin et à deux ensemble sur la même ligne ils commencèrent une étrange revue d’effectifs.
Les personnalités des deux rives restaient immobiles, les melons noirs ne tressaillaient, rien ne bougeait sinon les rideaux de suédine de la grosse berline, et là soudain une explosion et des bouffées fumigénes s’exhalèrent du char à bancs.
-Qu’est-ce que c’est? Murmura la veuve à Fontenailles si proche presque confident, tandis que les sifflets à roulettes affluaient vers le départ du désordre.
-On dirait que c’est le photographe qui était posté sur la charrette, il s’est pas bien débrouillé avec sa rampe de foudre et il a mis le feu à la bâche dans quoi il s’était entortillé pour prendre sa photographie.
-Il prenait des photographies de quoi ?
-Mais de vous Madame.
-De moi, alors c’est aussi bien, ça lui apprendra. Comment t’appelles-tu ?
-Fontenailles-Bruissant.
Il gesticulait le jeune homme inflammable pour essayer d’éteindre le début d’incendie qui l’étreignait, le petit vieux à barbiche, son collégue s’activait au péril de ses poils, il n’y avait que les flics pour faire des sommations entre les flammes :
-Je vous orrrdonne… descendez de là tout de suite!… arrrrêtez de fairrrre l’imbécile sans quoi ça va chauffer !
Cela chauffait déjà.
La veuve, elle s’était arrêtée et elle riait, tant qu’après deux minutes elle cria :
-J’ai soif… j’ai tellement soif Bruissant!
-Si vous voulez il y a un bistrôt là-bas… après le coin je crois.
C’était un bruit qui courait les coursives de la maison centrale, il y avait un bistrôt après le coin, une manière de loge où se préparer.
-Oui, allons-y.
Sa voix était aussi bleue et métallique que ses yeux.
*
Le bistrôt était comme toutes les boutiques à quai qui lui faisaient suite, rampant, taillé dans la roche et l'ombre, défendue de tout et d'abord de la clientèle par un trottoir très haut, il fallait descendre deux marches pour mettre pied à bord.
La devanture annonçait des prix honnêtes et dans la raison sociale il était question d'amitié.
Ils entrèrent et il faisait chaud, le calorifére marchait à bonne allure ce qui n'était pas souvent dans ce pays où l'on était économe et pas frileux. Des amis il n'y en avait pas au comptoir, seulement un gardien, un corsico l'une des rosses de tout à l'heure, il buvait le coup en compagnie du patron, un gros moustachu qui lisait, quand il n'avait pas de politesse à rendre, un journal démesuré mais toujours moins grands que ses deux bras étendus.
-Messieurs-dames bonjour! Allons là-bas voulez-vous? Fontenailles avait parlé fort en regardant bien droit le corsico qui ne répondit rien même pas un sourire, trop épaté de le voir déjà en pareille compagnie. La veuve le suivit jusqu'à une banquette qui faisait face à la vitrine, à la rue et que l’homme au torchon rallia aussitôt.
-Qu'est-ce que ça sera pour ces messieurs-dames?
-Vous avez du champagne? Demanda la veuve.
-Oui.
-Alors gardez-le et servez-nous du vin rouge ! Rectifia Fontenailles.
-Un pichet ?
-Il est bon ?
-Il vient de chez ma soeur.
-Alors un pichet.
Il regagna son comptoir, sa baie zinguée.
-J'aurais peut-être préféré du champagne. Elle avait relevé tout à fait sa résille, elle était belle comme attendue et à son âge la beauté laisse des marques, se montre plus ouvragée, détaillée, elle ressemblait assez à l’une de ces anglaises qui s'acclimatent à tout en perdant seulement un peu d'eau.
-Non ce qu'il vous faut c'est du rouge, le champagne, le matin c'est mauvais et cela ne méne à rien.
-Eh ben Fontenailles mon salaud on se refuse rien !
Le Chef Vergelot de retour des gogues s'était arrêté devant leur table, il se boutonnait gourmand en souriant, sûr de son autorité devant la chiourme.
-Dites donc Vergelot vous ne voyez pas qu'il y a une dame. Vous vous croyez encore chez vous, nous ne sômmes pas dans la maison d’en face ici mais dans un établissement de qualité, alors soit vous servez en salle et dans ce cas vous pouvez vous agiter un peu mieux parce que nous attendons toujours nos consommations ; soit vous rejoignez la clientéle au comptoir, mais de toutes les façons vous nous fîchez bien la paix, rompez allez zou!
Fontenailles n’avait pas même bougé la tête pour lui parler en face, il n’en revenait pas le Chef Vergelot de se faire congédier comme un domestique par un type qu’il avait connu la veille encore taulard. Il y eut un silence au cours duquel il se rendit compte que Fontenailles était plus haut que lui, qu'il avait bien envie de lui faire mal, que sans doute l'affronter avec seulement le Corsico pour tenir les flancs c’était un peu court, il remballa et tout en essayant d'être menaçant battit en retraite.
-Comme tu voudras mon gars... comme tu voudras...
Il retourna au comptoir, y engueula le Corse pendant que son adversaire se rasseyait prés de la Veuve, elle lui avait caressé la main pour le calmer, c'était juste un joli geste de femme, il prit la main et la serra, elle ne protesta pas, au vrai ils commençaient à se comprendre.
Ils restèrent ainsi, côté à côte, déjà liés, mômes et punis, à regarder la rue qui n'en finissait pas, le matin qui remettait quelques ouvriers sur le trottoir, des ménagères en cheveux malgré le froid, le bruit des rideaux de fer que l'on relevait, celui des carrioles, tout de la vie qui revenait comme au signal. Vergelot buvait en parlant du Maroc et du Kaïser, il racontait comment il le corrigerait s'il lui venait un jour le courage de se rendre à convocation et de passer cette porte, Vergelot disait des imbécilités intéressant la paix dans le monde, se saôulait, lui aussi commençait à aller son train.
Et puis il entra quelqu'un dans le bistrot. Une fille, plutôt une jeune fille, quelqu'un de bien quoi, qui n'avait trop rien à faire dans tout ce quotidien des premières heures, ces habitudes de travailleur. Elle devait avoir vingt-cinq ans et n'était pas belle, pas même jolie, seulement voilà elle avait de l'allure, une éducation qui lui serrait les reins, et des manières aiguisées, un sourire surtout avec quoi elle repoussa loin Vergelot que le vin rendait obscène.
-...,vous prie 'd'petite dame ... prend' place ... plaisir pour moi...
Elle ne l'écoutait pas, fixait le bout de la salle et ce drôle de couple qu'elle semblait désapprouver.
La Veuve, avait repris sa main, elle aussi était troublée, c'était le regard de la fille, sa présence même qui lui faisait cet effet. Elles se connaissaient, ça allait de soi. La fille était maintenant devant eux, elle dit avec trop peu de voix, une large émotion:
-Bonjour maman, comment allez-vous ?
*
Fontenailles s'était calé sur le seuil du café, s'exposant au soleil poitrinaire, bénin. Tous comptes faits il n'était pas partisan des retrouvailles à tout prix, quand c'est quitte, c'est quitte basta.
Il se cherchait des principes même s'il savait qu'il y viendrait lui aussi : aux sentîments, à la tendresse imprescriptible.
Alors il détaillait la rue et la matinée qui s'y jouait.
Il y avait un charbonnier en bout de rue là-bas, il était en train de dégueuler à coups d'épaules des sacs de boulets dans une cave d'immeuble.
Quelques mômes en blouse grise d'écolier remontaient les trottoirs avec des précautions et des pensées d'explorateur. Maintenant enrôlé dans l'ordinaire l'un des flics de la sûreté de tout à l’heure commençait sa faction dans la boutique d'en face.
« Bah après tout, tout ça me regarde pas ! »
Fontenailles s'était retourné, "elle" causait toujours avec sa fille, des fois elle lui prenait même le visage dans ses mains comme pour ne rien rater de leur ressemblance qui n'était pas visible à l'oeil nu.
-...comment ça 7 francs ! 'fout de moi ce gros-là! d'abord je refoutrais plus les pieds dans ç't taule ! Parole de Vergelot ! Je le jure!
-Oh ça presse pas je le mettrai sur votre ardoise monsieur Vergelot .
-chef... chuis chef...
Le chef Vergelot avait le vin méchant et il quitta l'établis- sement au bras de son adjoint secourable.
-Ah on peut dire que vous avez fait du beau vous!
Le patron en voulait à Fontenailles qu'il jugeait être au départ de ses ennuis avec les autorités pénitentiaires.
-Est-ce qu’on a idée me fâcher avec le Chef Vergelot !
-C'est rien, ça lui passera. Tenez servez-moi un petit rhum.
-'lui passera ... qu'est-ce que vous en savez vous ?
-On s'est fréquenté pendant quelque temps vous savez
Il leva les yeux, étonné. Et puis il comprit, et rigola sans façon.
-Bah vous avez raison... c’est h-une charôgne, mais qu’est-ce qu’il descend, tenez c'est ma tournée.
Le rhum était volatile, odorant comme une haleine d’ange.
Le photographe rescapé accompagné et soutenu par son collégue, barbu, vieillard et bien décoiffée ouvrit la porte du café.
-Merde revoilà le cirque! Marmonna Fontenailles
-Comment vous dîtes?
-Rien vous allez être content, vous allez avoir de la clientèle.
Le feu l'avait noircie il ressemblait assez à un clochard, un qui n'aurait vraiment pas réussi dans la débîne et se serait pris le tram’ en prime. Le petit vieux s'expliqua:
-Mon ami a eu un petit accident, il voudrait se nettoyer un peu, juste les mains et...
-C'est pas la soupe de nuit ici ...
-Oui... oui bien sûr... Donnez-nous... tenez donnez-nous la même chose que monsieur.
Il fit un petit salut courtois à Fontenailles et pour rassurer le patron il allongea 2 francs sur le comptoir.
-C'est au fond de la cour ... attention parce que l'eau est froide! De l'eau froide, bien froide c'est tout ce qu'il voulait le photographe, il laissa là son collégue après l'avoir rassuré:
-Merci ... je vais me débrouiller tout seul monsieur Denrys.
-Comme tu veux mon petit.
Fontenailles s'était approché du petit vieux qui était en train de se recoiffer:
-C'est vous qui vouliez prendre une photographie tout à l'heure?
-Devant la prison? Oui enfin mon collégue, le jeune homme inflammable... éhéh, pourquoi vous y étiez ?... mais... attendez... mais oui maintenant je vous remets vous êtes celui qui est parti avec elle!
Il eut soudain une inspiration, regarda autour de lui, aperçut la veuve toujours en conversation avec sa fille, sourit, heureux, soulagé.
-Elle est là ? ‘dire qu'on est allé la chercher jusque sur le boulevard Principal et elle était là...
-Vous pourriez peut-être m'expliquer ce que ça veut dire tout ce mouvement.
-Ah bon parce que vous n'êtes pas au courant ? Je croyais... pourtant... tout à l'heure vous aviez l'air en pays de connaissance?
-Tout à l'heure c'était le hasard...
-Le hasard? Enfin je veux bien vous croire. Vous savez qui elle est quand même? Pas plus... décidément... Déa d’Herlancourt... ça ne vous dit rien, il est vrai que vous êtes trop jeune et que toute ça commence à dater... il n'est que de voir la maigre assistance de ce matin pour sa libération...
-Parce que vous trouvez qu’ils étaient pas assez nombreux comme ça!
-Une recette ridicule. Je me demande même si la sûreté n’a pas fait le déplacement par pur sentimentalisme. Mais mon cher, imaginez-vous que pour son entrée en prison il y avait plus de cinq mille personnes devant la maison d'arrêt les trottoirs débordaient... des cris, des vivats... et des bravos aussi... j'en ai été le témoin ... et quinze ans après… pour fêter sa liberté, comptez-nous nous n'étions pas même dix si l'on excepte le petit détachement de notre vaillante Sûreté.
-Et vous pourquoi êtes-vous venu alors?
-Nous? Mettons un pèlerinage de monsieur notre rédacteur en chef. Il avait suivi l'affaire à l'époque pour Le Petit Parisien. L'Impériale Déa et ses amoures dangereuses, c'est une part de notre bel âge ... d'ailleurs il devrait être là, je ne sais pas ce qu'il fabrique? On a pas idée aussi de libérer les gens si tôt vous ne trouvez pas?
-Je ne suis pas contre le principe.
Il ne chercha pas à comprendre le vieux reporter, tout ce qui l'occupait maintenant c'était de mesurer les dégats du petit incendie de tantôt:
-Une veste en vraie coupe anglaise, elle m'avait coûté une fortune... et l'appareil du journal... fichu... ah ils ont gardé leurs manières ces messieurs de la Sûreté.
-Mais eux, la vérité, ils étaient là pourquoi ?
-Pour le principe. Encore que... elle pourrait en raconter L'Impériale Déa, les Présidents du conseil de maintenant, elle les a connus pas même sous-secrétaire d'état. Combien en a-t-elle fait sauter sur ses genoux, ou fesser ! Pan-pan-cul-cul. C'est quoi cette fille avec elle? Déjà une conquête?
-C'est sa fille.
-Sa fille? La petite Launoy... la Vicomtesse, c'est vrai qu'elle ne ressemble pas trop à sa mère, tant qu'à choisir je préfère encore la vieille... Voilà, monsieur Laigneau, mon directeur.
A ce moment un petit homme rond poussa la porte, qui faisait "cling ! cling!" sans fausses notes.
Il portait un melon et un gilet de laine, il avait aussi un cabas à provisions à la main, il avait acheté des poireaux, il en revenait tout essouflé:
-Ah vous êtes là Denrys !
-Mes respects monsieur Laigneau.
-Cher ami rien de nouveau ? Je ne suis pas trop en retard ?... Je suis passé au marché, notre cuisinière est chez sa sœur et... mais qu'est-ce qu'il vous est arrivé mon cher?
-C'est le fulminate... il a mal été dosé, je crois... la chambre est endommagée.
-Ah bon, des frais donc... et le photographe?
-Il a souffert.
-Ah et puis votre veste aussi mon cher Denrys? Enfin nous verrons ça plus tard. Pas de photo donc. Bien mais vous savez au moins où elle se trouve à présent?
-Bien entendu. Elle est là... au fonds de la salle monsieur.
Denrys se tourna vers la Veuve, le gros bonhomme avait l'air intimidé, de la savoir comme ça à portée, il fut même soudain impressionné quand la Veuve, cette Déa arrêta de parler à sa fille parce qu'elle venait de le repérer.
-Tenez-moi ça cher ami, je vous prie.
Laigneau donna au petit vieux à barbiche son sac à provisions, referma sa veste longue de maître d'hôtel et s'en alla vers Déa, il avait de l'allure comme ça monsieur Laigneau, il faisait plus ambassadeur présentant ses lettres de créances que ménagère nouvellement accréditée, c'était certain.
-Regardez, elle n'a pas l'air mécontente de le revoir le petit père Laigneau.
Le vieux Denrys en était tout réjoui.
C'était vrai, là-bas le gros type s'était penché pour présenter à la Veuve ses respects et lui faire un baise-main amical et tremblé, on pouvait penser qu'il n'y avait rien d'autre entre eux que du dévouement, celui d'un monsieur trop gros pour une femme trop belle. Maintenant ils étaient quelques uns à s'occuper d'elle, elle se leva, sa fille la soutint, monsieur Laigneau aussi qui l'encourageait:
-...vous verrez… vous verrez maintenant que cette regrettable affaire est terminée...
Cette fois Déa regarda le gros homme avec un peu de pitié:
-Quelle regrettable affaire? Pour ma part, vous savez, je ne regrette rien ... pas une minute, pas un instant ... c'était mon destin.
-Sans doute... je comprends... Bredouilla le gros journaliste, ému par la belle trempe du jugement
-... ah voilà notre ami...
Le photographe était de retour dans la salle, il était de nouveau présentable même si dans les tons sombres, suifeux, roussis.
-Alors mon garçon ça va mieux? Vous faites un métier dangereux dirait-on mais tellement utile.
Il voulait partir dans une citation à l'ordre de la presse moderne, mais Déa l'arrêta:
-Utile à quoi. Pour ma part je trouve ces pratiques détestables !
-Ma foi, ma chère Déa, il nous faut suivre le progrès .
-Si c'est là tout votre progrès je ne suis pas prête à m'y convertir.
-Oui... oui je comprends... vous avez raison, tout n'est pas excusable... Eh bien... allez mon ami, ne restez pas ainsi!
Essayez de vous faire pardonner... tenez prenez les bagages pas exemple.
Il désignait le ballot de cheminot de Fontenailles et le gros sac de cuir de Déa.
-Les... mais... bien monsieur le rédacteur en chef.
Fontenailles finissait son rhum sans plus s'inquiéter des événements, en passant prés de lui Déa lui dit sans baisser de ton, sans se dissimuler:
-Vous venez Bruissant.
-Pourquoi pas.
Il mit une pièce sur le comptoir et se joignit au cortège déjà bien formé et qui dans l'ensemble n'avait pas trop mauvais genre, à preuve le cafetier fit l'effort d'aller ouvrir la porte de sa boutique:
-Messieurs-dames bonne journée.
Un peu de vent et d'ombre frais attendaient au dehors. Avant de sortir, Déa baissa sa voilette. Le petit reporter-photographe en avant-garde passa la porte, boudeur, il était passé du rang de victîme à celui de groom et en ressentait de l'injustice.
-Garce! Infâââââme garce !
Une femme les attendait, sur le trottoir et dés que la porte s'était ouverte, elle avait lancé sans viser vers la troupe une bénédiction sulfurique, un court jet siffleur. C'est le petit reporter qui avait tout pris, il lâcha les bagages, ses vêtements déjà en loques fumaient .
-Du vitriol ... cette saloperie n'en finira donc jamais ! Murmura monsieur Laigneau en courant vers son subalterne.
La vitrioleuse n'avait pas cherché à s'enfuir, au contraire, elle restait au milieu de la voie, très digne, sa bouteille brune à la main, de l'acide coulait sur les démesurés gants de cuir de chauffeur qu’elle avait pris la précaution d’enfiler.
Il y eut bientôt autour d'elle une demie-douzaine de fonctionnaires assermentés:
-Sûrrreté Nationale, je vous arrrrête.
Elle se laissa faire ou plutôt les inspecteurs s'en saisirent comme ils disent:
-Votre nom?
-Héléne de Dromont, Comtesse de Vognes.
Ils s'attendaient à tout, mais quand même pas un règlement de compte dans le grand monde tout de suite, là, à la sortie de la taule, le mieux c'était encore de prévenir leur chef, un grand chauve qui patientait dans l'auto.
Il arriva, chapeau bas comme un métayer venant présenter ses devoirs à son maître:
-Inspecteur-chef Legris de la Sûreté. Puis-je vous demander... pourquoi avez-vous fait ça madame la Comtesse?
-Pourquoi ? Mais Dieu du ciel parce qu'il le fallait! Cette femme... cette femme doit être punie... elle a ruiné ma famille, l'honneur de notre nom, l'avenir de mes enfants, elle mériterait de mourir ... oh oui ... cent fois...
Elle parlait haut, ses paroles portaient, elle avait une diction de tragédienne, tragédienne elle devait l'être même en temps normal, hors les heures de vengeance et de chatîment s'entend, c'était une épouse compliquée, une femme sotte aussi, bien élevée avec de grands yeux noirs, qui étaient d'authentiques lieux de perdition, et derrière quoi il n’était pas difficile de deviner pourtant une pensée impraticable.
Déa s'était approchée de son agresseur, lorsqu'elle fut bien devant, elle releva sa voilette comme pour l'affronter. Sur ce l'Inspecteur-chef se mit entre les deux femmes:
-Madame désirez-vous porter plainte contre madame la Comtesse?
-Mais monsieur l'Inspecteur ce n’est pas moi qui aurait à m'en plaindre mais bien plutôt ce pauvre jeune homme.
Elle se retourna compatissante vers le petit reporter qui ne fumait presque plus, il disait seulement en agitant son bras gauche dans les airs:
-Ou-la-la j'ai mal ... j'ai mal !
-Ne vous inquiétez pas mon petit on va vous soigner.
C'était une jolie image, presqu'une illustration pour livre de distribution des prix, cette femme en grand-deuil auprès d'un blessé abandonné sur le paveton comme dans les dernières mesures d'une débacle.
-Allons ça n'est pas bien méchant, nous allons vous emmener chez le pharmacien, un peu d'eau claire et de la teinture d'iode et ça sera bien.
Monsieur Laigneau détestait par dessus tout de voir ses journalistes se donner en spectacle. La Comtesse, elle commençait à regretter son geste criminel qui risquait de la mettre en retard.
-Ne pourrions-nous pas, j'ai rendez-vous à...
Là il explosa l'Inspecteur en chef, non qu'il manquât de courtoisie ou qu'il n'eut conscience de ses devoirs envers le beau monde, mais quand même:
-Ah madame, là madame! Croyez-vous que celà m'amuse Sans vos... Enfin dois-je vous rappeller que c'est par votre faute si ...
-Ma faute… Ma faute? Comme vous en parlez. Il est vrai monsieur que vous ne pouvez comprendre ce que sont ces affaires-là.
-Toujours est-il que je vais vous demander de bien vouloir nous suivre, même si personne ne porte plainte, il y a bel et bien eu trouble de l'ordre public.
Le gros Laigneau avait rejoint l'Inspecteur de la Sureté, il était tout rougeaud, protestataire:
-Vous avez besoin d'une plainte, prenez la mienne, je suis tout à fait prêt à déposer.
-Nom et qualité?
-Laigneau Georges-Antoine Chef des Informations Générales au journal "Le Patriote" de Clermond-Ferrand...
Denrys, son collégue barbichu rappliqua pour le raisonner:
-Mais monsieur vous n'y pensez pas... madame la Comtesse a...
-Je me fous de la Comtesse comme du reste, mais je l'ai dit cette sâloperie de vitriol me révolte, c’est bien trop la vengeance des laides et des quittées, de la petitesse sur...
Il s'était tourné vers la Blonde:
-... sur la simple beauté...
Vu d'ici ce n'était pas difficile de deviner qu'il en pinçait pour elle, que cela venait de loin et durerait toujours.
-Fort bien. Conclut l'Inspecteur en Chef pas mécontent non plus qu'il y ait du chatîment au bout. J'ai fait demander un fourgon à la prison, ces messieurs-dames s'expliqueront au poste de police.
Quant à vous Madame d’Herlancourt si vous ne déposez pas plainte, voulez-vous bien témoigner?
-Témoigner de quoi?
-Mais... mais de l'incident madame!
-Je n'en ai rien vu.
-Vous étiez visée?
-Je n'en suis même pas sûre...
-Selon vous il s'agirait alors d'un malentendu?
-Donnez-lui le nom et les suites que vous voudrez inspecteur, je vais prendre un peu de repos.
-Dans ce cas je vous demanderai de me donner votre adresse parisienne au cas où …
-Je vous croyais mieux renseigné, mon adresse parisienne, mais vous ne l'avez donc pas?
Il bégaya que non... enfin oui enfin...
Heureusement la fille de Déa se chargea de le renseigner:
-Maman va habiter au 11 rue de Provence.
Déa fut surprise, elle ne savait pas ce que serait son affectation, la rue de Provence, elle ne l'avait sans doute jamais habitée ni même fréquentée.
Elle murmura, avec du regret:
-C'est un quartier calme.
Le type de la Sûreté nota l'adresse sur son calepin, il avait des consignes et n'insista pas:
-Et le monsieur derrière?
C'était à Fontenailles qu'il s'adressait, Fontenailles bien en planque jusque là, au deuxième rang avec les domestiques, le voilà promu monsieur et obligé de s'avancer sur le devant.
-J'étais à l'intérieur du café monsieur l'inspecteur j'ai...
-Votre nom c'est quoi?
-Fontenailles ...
-Comment écrivez-vous ?
-F-0-N-T-E-N-A-I-L-L-E-S...
Le bruit des sabots des chevaux et des roues ferrées du fourgon empêcha l'Inspecteur de le questionner plus avant:
-Vous avez rien vu quoi?
-Rien.
Il renonça, causa deux minutes avec un moustachu accouru qui devait être l'une des autorités de la prison, lui expliqua l'histoire et ses complications, comment il avait dans l'idée d'écraser le coup et ils tombèrent d'accord sur la procédure, après quoi tout ce joli monde embarqua dans le fourgon, la Comtesse sans protestation avec même une dignité de reine de France qui monte à l'échafaud, puis soutenu par le vieux Denrys, le Petit Photographe râleur à qui l’on promettait l’hopital et les bons soins des soeurs, enfin le gros Laigneau à la suite avec toujours son cabas de ménagère débordant de poireaux à la main, il avait l'air décidé, il était partant pour jouer les chevaliers servant de Déa qui n'en demandait pas tant et semblait au contraire se satisfaire mal de son anonymat ébruité.
Le fourgon repartit dans le même bruit de barriccade.
Restaient Déa, sa fille laide, ci-devante Vicomtesse, Fontenailles-Bruissant et leurs bagages éparpillés sur la chaussée, la petite bonne de tout à l'heure voulut se rendre utile et d'essayer de remettre de l'ordre dans les linges renversés, troués par le vitriol.
Fontenailles qui avait toujours eu le sentiment facile devant les bonnes se dépêcha de l'aider:
-Comment vous vous appelez?
-Jeanne, Monsieur.
-Il y a longtemps que vous êtes bonne chez Madame d’Herlancourt ?
-Je ne suis pas bonne, monsieur, je suis femme de chambre, et je suis au service de mademoiselle de Launoy, sa fille.
-Celle qui est mariée à un Vicomte c'est ça?
-Non, Mademoiselle a été adoptée par monsieur le Vicomte.
-Ah bon ‘ça a l'air compliqué leurs histoires de famille.
-On s'y fait. C'est à vous ça?
Elle tenait du bout des doigts un vieux tricot de laine méticuleusement ravaudé mais puant le fauve.
-Laissez, je vais m'en occuper...
Fontenailles tira de la poche de son veston un bout de corde, de celle qu'on lui avait donnée à la loge pour empaqueter son ballot et remballa ses effets de séducteur pendant que la petite bonne repêchait dans le caniveau tout ce que l'on pouvait sauver du trousseau de Déa et en bourrait le gros sac de cuir.
-Attendez je vais le porter.
Elle le lâcha, sourit à Fontenailles:
-C'est vrai qu'il est rudement lourd.
La Vicomtesse fit un signe, elle semblait prendre du plaisir à commander la manoeuvre et la grosse voiture attelée de deux hongres se porta vite à leur hauteur:
-Je ne vous ai pas dit Maman, je voulais vous en faire la surprise... mais avec tout ces événements... Monette a tenu à nous accompagner...
-Monette... ma petite monette elle est là?
La veuve en était toute changée, d'un coup elle quittait son quant à soi désinvolte, ses humeurs filées de désespérée pour retrouver l'un de ces sourires violents, la marque de son bonheur pirate, qui avait été le charme flagrant de ses vingts ans.
Elle courut, ouvrit la portiére, les rideaux étaient tirés et l'intérieur sombre tendu d'un vieux velours de théatre élimé, aux capitons manquants, pourtant en se penchant mieux elle n'eut pas de mal à découvrir dormant au fond de la berline chaude une énorme négresse.
Elle ronflait et tenait encore à la main un gros saucisson entamé de moitié. Le vent froid la réveilla, elle se frotta les yeux, ne vit rien d'autre qu'un visage étranger et se serait rendormie sans doute si cette figure inconnue ne lui avait crié:
-Monette c'est toi ma toute douce !
-Mama Déa!
La berline bougea sur ses ressorts, on s'embrassa à gros baisers, la négresse riait et Déa était toute étonnée de sa propre joie.
-Mais... mais comme tu as grandie.
-Monette a vingt ans maintenant, nous avons fêté son anniversaire de baptême le mois dernier.
-Dire que... tu étais si petite, si fragile... tu avais cinq ans quand les Frères t'ont confiée à moi... tu avais si peur... tu ne te souviens pas on te cherchait partout dans la maison et on te retrouvait couchée sur un sac de linge dans la buanderie, comme un petit chat... ma Mônette!
-A ce propos. Maintenant que vous êtes là Maman vous allez pouvoir la gronder. Notre Monette mange trop, elle passe sa journée aux cuisines. Il n'est pas bon de...
-Et alors elle a bien raison! Les gens maigres n'ont rien à donner que des conseils, tu me diras que c'est autant de pris et ça coûte toujours moins cher qu'une livre de beurre.
En parlant elle s'était retournée vers sa fille qui était de complexion maigrotte et comptable et ne répondit rien.
Le cocher hissa les bagages, Fontenailles hésita, il n’allait quand même pas partir avec eux, et puis Déa mit sa main sur celle de Fontenailles posée sur la portière, elle lui murmura :
-Ne me laissez pas... pas maintenant… accompagnez-nous.
Il la regarda :
-Comme vous voulez… et puis ça me rapprochera de Paris.
Il s'assit sur la place à côté du cocher.
-Vous ne voyagez pas à l'intérieur avec nous monsieur?
Lui demanda la petite Vicomtesse sans doute par souci de ne pas déplaire un peu plus à sa mère.
-Merci Mademoiselle mais je préfère le grand air .
Elle sourit, elle avait un très joli sourire d'enfant sage.
-A propos Mademoiselle où va la voiture?
-Mais à Launoy.
-Ah bon. Et c'est loin Launoy?
-Nous y serons en fin d'après-midi... vous verrez c'est très beau.
Le cocher boucla tout son monde puis vint se poser prés de Fontenailles, c'était un gros animal à trogne de paysan, pas causant mais prévenant, et puis il ne savait trop si Fontenailles était domestique ou patron il prit ses précautions:
-Attrapez une bique sans quoi vous allez geler aussi sec.
Là-bas les deux flics de la Sûreté essayaient de faire repartir leur automobile.
3. Launoy.
Quand ils arrivèrent à Launoy, le soir tenait déjà les larges forêts du domaine, il n'était pas cinq heures, la petite vicomtesse sourit, elle était chez elle, ce n'était pas difficile à deviner, le bonheur regagna ses joues. La voiture bougeait sur ses suspensions, la route se perdait sous les feuilles, le cocher avait du mal à tenir son attelage. Le pays était glissant. Monsieur Laigneau ronflait, il avait voulu les accompagner, tant il était curieux de la Veuve et de sa destinée. Par dessus tout il ne faisait pas beau. C'était plus un temps pour repartir d'ici que pour y arriver. Et puis les forêts cessèrent, toutes ensemble, et l'on monta sur une vaste esplanade comme un condamné sur les bois de justice, la vue était entière, les forêts reprenaient de l'autre côté en contrebas, en chorale ameutée autour d'une perspective démesurée et de la volée de bassins.
L'enfant sage avait raison, c'était un pays à lui seul, une espérance de royaume souverain calé contre le vent des plaines. L’équipage s'arrêta sur les graviers du devant de perron. Il fallait débarquer, pourtant personne ne les attendait, pas plus de domestiques que de maître.
Tout semblait quitté, les pièces immenses, aussi bien la perspective que l'on rejoignit après une marche en colonne à travers quelques pièces sombres.
-Il n'y a personne?
Déa était presque en colére, elle avait raison, on ne lui faisait pas grand accueil, sinon la vue... oui la vue qui était très bien, juste à sa place, mais un peu seule quand même.
-Père est sans doute à la ferme du Puits Roquelin et ... ah voilà François!
La petite Vicomtesse était prête à excuser tout son monde, même le gros maître d'hôtel débraillé qui les rejoignait en se reboutonnant.
Il avait de la paille sur ses pantalons, et un large tablier blanc tâché de sang sur le devant et... oui aussi un couteau, une lame longue comme le bras, à la main, qu'il cacha enfin, honteux de se montrer en armes et sanguinaire.
-Eh bien... mais que se passe-t-il mon bon François?
Elle parlait en maîtresse des lieux, il n'y avait pas à se tromper.
-Faîtes escuse mademoiselle, il a fallu qu'on aille donner un coup de main aux écuries. La carriole s'est renversée ce tantôt...
-La carriole... Mon Dieu! Et il y a des blessés?
-Non, non c'est allé, sauf que les deux Frisons...
-Junon et Salbert ... eh bien quoi?
-Ils se sont brisés, on a rien pû y faire, il a fallu les sacrifier alors votre père a dit de les découper et Monsieur le Vicomte a eu la bonté de nous donner la viande. Toute la maison est là-bas… et moi comme vous savez j'ai aidé dans l'abattoir de mon père dans le temps, alors ils m'ont demandé de les préparer.
-C'est un coin où l’on fait la fête seulement par souci d’économie.
Murmura à l’oreille de Déa, Fontenailles-Bruissant.
Elle le regarda surprise par son esprit et lui sourit preuve qu’elle lui comptait le point.
-Bien... bien merci François, faîtes ce que vous avez à faire. Où est mon père?
-Monsieur le Vicomte est reparti au Puits, le vieux Roquelin va pas mieux, il pourrait passer pour cette fois à ce qu'on dit...
Le maître d'hôtel équarisseur allait pour retourner à son ou- vrage quand il se souvint d'une ultîme nouvelle:
-J'oubliais, Mademoiselle, le nouveau curé, l'abbé Gallet attend dans le salon de la Guerre, il veut voir monsieur, je lui ai dit où il était mais il veut rien entendre pour le rejoindre, vu qu'il connait pas le pays qu'il dit, et j'ai personne pour le lui indiquer, tout le monde prépare la fête de ce soir, à ce compte je crois bien que le vieux Roquelin sera pas administré... et puis il y a la dame aussi... la dame que Mademoiselle attendait qui est arrivé ce tantôt. Elle est avec le nouveau curé.
-Bien nous allons nous en occuper.
On voulait bien la croire, il y avait chez elle tout ce qu'il fallait d'autorité et de don de soi, il suffisait de voir comme elle reprit la tête de l'expédition:
-Je vais vous montrer les chambres. Je vous ai mis Maman chez le Maréchal de Saxe. Vous n'êtes pas trop fatiguée... maman? Elle détestait d’être appeler maman, Déa:
-Mais fatiguée de qui mon enfant?
La petite Vicomtesse ne sut quoi répondre, elle aurait pleuré volontiers, mais se souvint qu'elle n'en avait pas le temps.
Quelle humilité! Alors elle les mena, heureuse de faire admirer la puissance des Launoy, le long des pièces en enfilade. Monsieur Laigneau son cabas à poireaux à la main fermait la marche.
La sixième ou la septiéme piéce était ce salon dit de la guerre, chambre commémorative, très éclairée de flambeaux de bronze, joliment meublé dans un goût guerrier douteux et cliquetant d'or. C'était la province glorieuse, celle que Paris avait défaite, un siécle auparavant.
La troupe débarqua entre des rires, ceux de l'abbé qui assistait admiratif autant que bon public au récit par une très belle femme debout des exploits enluminés des Launoy à travers les âges.