
Résistibles Squales
de
1.
J'arrivais à Brézargues à l'automne 1943, à la nuit.
La ville qui comptait une vingtaine de milliers d’habitants et quoique de médiocre altitude n'avait encore jamais été occupée jusque là par nos troupes victorieuses, mais les français s'étant montrés mauvais perdant nos troupes avaient avancé de deux cases et étaient allés à dame.
Il y faisait un froid sifflant et la neige encombrait les rues.
Notre Incomparable Zutter avait mis au point pour mon meilleur confort une étrange cage doublé de moleskine qui tenait autant de la fourrière à chiens que du confessional sur roulettes.
C'était malgré tout un dispositif qui avait fait ses preuves et m'avait protégé longtemps quoique incomplétement de la mauvaise humeur de la température russe.
Il est vrai que nous avions pris là-bas des habitudes de clochard, tout était bon pour tenter de se préserver d'un pays enragé.
Et voir un manchôt, l'incomparable Zutter avait perdu un bras tout entier, musculeux et poilu, trés bel piéce de boucherie devant Noslo-Novlograd, conduire une moto avec un réel entrain était chose étonnante.
Notre entrée à Bézargues ne fut donc pas aussi impressionnante que les habitants l'espéraient.
Les français aiment bien avoir quelqu'un, quelque chose à quoi s'affronter pour une part et en même temps pour une autre se subordonner, ils se sont ainsi inventés à travers les âges un certain nombre de géhennes et inconforts particuliers qui en font les fakirs de l'europe, depuis les croisades jusqu'à leur révolution si peu française en passant par l'absolutisme ravaudé, l'instruction publique ou la sainte inquisition fiscale.
Leur dernière invention: la défaite monstre, suivi d'un engendrement douteux risquait de leur valoir le plus déguisé des avenirs.
Bien sûr je pressentais, comme chacun de nous, de retour du front russe, que les suites de notre victoire ne seraient pas moins douloureuses, mais au moins nous nous y serions raffraîchis, baigné la tête, trempé le casque, mais pour eux la honte et toute la pouillerie qui allait avec, je compte là-dedans bien entendu les américains.
-Allons-nous tout de suite à la Mairie mon commandant?
Zutter avait en cours un carnet de croquis de tels batîments fin de siécle d'un style "nouveaux principes bourgeois" qui ne cédaient en rien à notre atrôce et sentencieux Berlin.
-Non d'abord le bordel! C'est rue de l'Ermitage aux chiens.
J'avais la carte sur les genoux, j'écartais un peu la moleskine doublée et désignais d'un geste romain une pente améne.
Les six camions bachés s'y engagèrent à notre suite.
Devant l'endroit, au ras de la lanterne orange éclairée par une bougie, je fis arrêter notre convoi, convoquais le jeune Shmutt dont c'était ce jour le vingtiéme anniversaire:
-Mon cher Zutter vous demanderez au Lieutenant Baümveyer de faire stationner les camions sur le place de la mairie et d'y débarquer la troupe bruyamment aprés quoi ayez l'aimabilité de vous occuper de notre camarade. Vous prendrez tout les suppléments et réglerez sur mon avoir.
Bon anniversaire mon garçon!
Le jeune Shmutt me remercia de quelques larmes d'émotion qui me remboursérent assez, suppléments compris.
N'étais-je pas aussi leur père?
-A vos ordres mon capitaine! Mais... mais qui va vous conduire?
-J'irais à pied... oh oui avant toute chose ma tenue numéro 1.
Alors que Zutter accompagnait notre jeune ami, je me changeais dans le side, je me rasais aussi et me coupais un peu les cheveux, c'était inconfortable certes, mais j'y étais habitué et puis je n'avais pu me résoudre à demander une voiture à ce gros imbécile de Général Kestenmeyer.
A celui-là, je me l'étais juré, je ne devrais rien, jamais!
Pendant la mise en place de la troupe que j'espérais la plus spectaculaire possible, avec Baümveyer j'étais confiant, c'était lui un borgne rescapé assez terrifiant, je visitais un peu l'endroit.
Il commença de pleuvoir, mais aprés tout c'était de bonne guerre.
Comme en habitude méridionale, nombre d'habitants se tenaient sur leur pas de porte, ils avaient bien rentré leurs chaises, retraités devant la pluie et les nouveaux venus, mais ils ne pouvaient s'interdire de me regarder défiler en solitude et sans musique de marche sauf l'averse qui m'entourait.
Malgré la douleur que me procuraient mes pieds stigmatisés, je crois pourtant ne pas avoir fait trop mauvaise figure, je fus allemand et même boche comme attendu, la cigarette au bec, la badine impatiente et le regard périscopique.
Non vraiment je fus trés bien. J'ai toujours eu le goût du théatre, on le verra plus loin.
Et puis malgré la pluie querelleuse, je m'y sentais bien, il y faisait bon, il y avait dans l'air ce quelque chose de renouvelé et de trés ancien qui n'est peut-être que le compte d'habitudes ressassées, mais qui confére à la province française une odeur si familière, un son de vie assourdie, de destin comme pris en coulisse, oui cet "entresoi" en somme tellement français.
Une fois de plus le lieutenant Bäumveyer avait bien fait les choses.
Rien de plus inquiétant qu'une telle manoeuvre à la nuit, exercice docile et dangereux, tout en bruits de talons et "marchez" retentissants.
Les ordres surtout, ce westphalien ancien de la Légion Etrangère dans le civil et grand mutilé de vocation tardive, savait les donner, et il se faisait obéir de ses hommes sans qu'il n'eut la nécessité de leur faire rendre le plus petit aveu de servilité.
Véritablement rien d'un Kestenmeyer, ce gros plouc qui avait installé un tour au mérite dans ses bureaux pour le cirage de ses bottes.
La mairie enfin. Le Maire était un bonhomme robuste, fumeur de pipe éteinte qu'il rallumait par magie blanche en une bouffée bien conduite, maquignon prospère que la guerre avait sans doute mobilisé dans les troupes auxiliaires du marché noir. La frontière avec l'Espagne n'était pas loin. Depuis il s'y tenait avec prudence entre cantîne et fourgons.
Tout de suite je me méfiais de son calme pipé. Le seul désordre qu'il afficha à cet instant fut celui de sa moustache à l'ordinaire vrillée qu'il n'avait pris le temps de réveiller et de mettre en forme.
Sa secrétaire de mairie tremblait, lui non.
Il portait au revers de son veston, plusieurs rubans de décorations et se réchauffait la paume de son brûle-gueule habitude ramenée des tranchées, ancien combattant que quatre années de guerre n'avaient pu terrifier, ex-voisins de palier des divisions bavaroises et que mon équipage ne saurait beaucoup plus impressionner.
-Armand Fressinard, je suis le... le premier magistrat de Brézargues. Que puis-je faire pour vous mon capitaine?
-Hauptman Hoctar-Pruchlos. Nous avons réservé je crois?
Mon humour le désarçonna tout à fait autant que mon peu d'accent, il s'attendait à tout et bien des choses: morgue, autorité, goujâterie, mais certainement pas de l'ironie.
-Je vous demande pardon?... oui vous voulez dire... un batîment... où vous installer... monsieur le préfet m'a prévenu, en effet... et bien... j'avais pensé...
J'aperçus derrière la moustache tombante un début de sourire.
-J'avais pensé au chateau... le chateau de Brézargues... c'est une attraction vous savez.
Je devinais qu'ayant toujours été incapable de prendre le chateau du cru, d'en délôger le seigneur et d'y asseoir son nom, malgré sa fortune et son rang dans le pays il se disait sans doute que peut-être avec l'aide de l'armée allemande, il y réussirait enfin.
Il m'en vanta la vue que l'on avait depuis et tout l'agrément qu'il prêtait à une telle position éminente.
-Je ne dis pas oui, je ne dis pas non, il faut l'aller voir.
Son visage fut soudain remué par un agacement souterrain, un départ de colére, comme un feu de broussailles qu'il refoula en s'enfonçant dans la gueule sa pipe tue.
Autant que ses administrés il détestait plus que tout les allemands qui ne ressemblaient pas assez à des allemands. un peu comme un julôt n'aura que mépris pour le "flic qui touche".
Aurais-je fait fusiller sur le champs la patronne de l'épicerie-buvette qu'il s'en serait bien mieux accomodé que de ma... caus-ti-ci-té.
Dieu que celà est difficile à dire!
*
-Vous voyez que je ne vous avais pas trompé mon capitaine, d'ici on voit toute la vallée.
-Le propriétaire?
-La Comtesse, une vieille dâme, je vous recommande de tout de suite hein... n'est-ce pas?
Il faisait le geste de tordre un linge... ou un cou de comtesse.
-Bitté, je ne comprends pas tout à fait?
-Mettre les points sur les i, si vous voyez, sans quoi elle vous fera tourner en bourrique. Attention, je dis pas des violences mais quoi de l'autorité, faire voir qui tient la caisse... enfin je veux dire, qu'elle doit apprendre elle aussi à obéir, que la guerre c'est pour tout le monde, et pour elle aussi encore heureux qu'elle soye tomber sur un... un monsieur comme vous enfin... ah la voilà! Alors hein?
-Je vous prie monzieur Frouzinard, ce n'est pas la première fois que j'occupe.
Je frisais un peu plus mon accent pour le rappeller à l'ordre, qui était maintenant un ordre allemand, encore fallait-il s'en souvenir.
La Comtesse était une vieille dâme bossue et crocheteuse. Arthritique au dernier degré, elle promenait ses doigts déformés, étrangers, comme une relîque de sortie à laquelle elle ne réussissait à croire, une bête morte trouvée sur la route.
Tout de suite, peut-être était-ce la sympathie que provoquait mon infortune physique presqu'identique, j'avais moi-même perdue sept de mes doigts de pied, parmi les plus valeureux, sur le front russe, mais j'y reviendrais plus avant. Enfin toujours est-il que je me décidais pour lui causer le moins de désagrément et de soucis possibles.
Tout de suite Monsieur le Maire en fut fort déçu.
2.
Ainsi longtemps j'ai cru que l'âge adulte n'était qu'une continuation de l'enfance par d'autres voies et moyens, une diplômatie d'aprés-guerre, maintenant je sais qu'ils sont deux races différentes, nous descendons de notre enfance, comme plus loin du singe.
Eh bien mon existence depuis mes dix-huit ans ne me fut pareillement qu'une ascendance.
Je fus étudiant, matelot, journaliste, proxénéte (bien que sans licence professionnelle), je fus chômeur à Londres, travailleur à Rostov, candidat à Munich, non pas un aventurier qui est une vocation, vie toute entière avec son début et sa fin, ses quartiers, ses fêtes sonnées, non je me dévouais dans ma solitude en chaque ville, à chaque instant, sous chaque ciel ou métier, seulement parce que je ne savais rien de mon lendemain, j'aurais pu mourir matelot ou charcutier, soldat même.
Oui j'avais tué toutes ses vies sous moi comme de simples montures, pour avancer, aller plus loin, en âge ou en désespoir.
Et l'âme me direz-vous? Soit, mettons qu'elle était demeurée un peu proxénéte.
La descendance de tout celà, au moins donc la douziéme génération depuis mon père était aujourd'hui en cette bonne ville de Brézargues.
La vieille comtesse qui ne me connaissait pas et ne me devinait pas plus, avait en tête de me dompter à grands coups d'habitudes. En France l'on fait des habitudes des entêtements, et de ces entêtements des lois communes, jamais votées, par quoi les habitudes ici sont malentendus tragiques et les lois nullement obéies.
Elle aussi me croyait plus fauve que je n'étais, moins irréductible aussi, mon père le sévére Pasteur Constantius Hoctar-Pruchlos n'y avait pas réussi non plus, j'entends à me dresser, mais lui c'était à coups de ceinturon qu'il s'y était essayé. Etrange d'ailleurs le grand usage qu'avait toujours fait un tel homme pacifiste et socialiste de cet attribut des militaires qu'il détestait tant. Son ceinturon, tout ce qu'il restait de feu mon oncle, héros pulvérisé de Verdun si peu célébré en famille.
Depuis je me suis toujours méfié des hommes doux et surtout de leurs réveils.
Peut-être aussi ai-je un peu trop vénéré leurs frères.
Les salons de la vieille Comtesse étaient des salons de guerre, nul tableau de bataille, ou panoplie d'armes mais des cadres photographiques enrubannés de noir. Elle avait perdu cinq frères, un fils, deux oncles et trois cousins durant la grande guerre.
Déjà un compte!
Un neveu au Maroc, un petit cousin à Narvik et un autre encore durant le seul mois de mai 1940.
Déjà une collection!
Accrochage de deuils à travers lequel elle se promenait chaque soir avant d'aller se coucher, se recueillant devant chacun, chef d'escadron à cheval aussi bien qu'aspirant fugâce, garçon de vingt ans pali ou sombre capitaine de Légion Etrangère.
-... reprendrez-vous des rutabagas mon commandant?
Elle m'avait donné du galon, parce qu'il fallait à ses yeux, au moins être commandant pour coucher dans le lit d'Eloison de Brézargues, son aïeule, illustre maîtresse d'un Louis je ne sais le combien.
-... Ils me viennent de ma ferme de l'ubac... Heureusement que j'ai mes gens, sans quoi je crois bien que je mourrais de faim.
Je relevais mon couteau, gardant mes couverts en suspension comme à un prononcé de sentence.
-Je crois bien que vous seriez la seule ici madame. Ici tout est à hauteur. J'ai remarqué que les bêtes n'avaient pas même le besoin de se pencher pour manger de l'herbe, il leur suffit de profiter des pentes. Oui le pays est encore fort gras Comtesse les restrictions ne sont pas encore au menu!
-Eh bien qu'elles viennent! Je ne mange plus guère. Nous les supporterons, elles finiront bien.
-Quand l'armée allemande sera partie?
-Je n'en sais rien, nous patienterons, je ne mourrais pas avec la faim en tête voila ce que j'en sais.
Malgré tout elle prenait mon propos pour une menace, selon elle, et d'autres j'étais quelqu'un de trés inquiétant, le genre mi-grinçant, mi-silencieux.
Un parisien!
*
-... vous comprenez mon capitaine... je peux vous parler franchement?
-C'est à vous de voir monzieur Frouzinard...
Il recula sur sa chaise de paille, nous étions à la terrasse du Café des Sports, il fit une rapide estîme du danger avant que de remonter à l'assaut. Surtout il se retourna vers une espéce de rentier en velours et chapeau de campagne qui fumait seul à sa table une cigarette éteinte depuis le début de la guerre au moins. On aurait pu le croire vieux mais il y avait le regard, faible mais il y avait la stature et le corps habitué à la vie d'ici, montagnard et urbain, celui-là que j'avais dans le dos m'impressionnait plus que le premier des brézarguais.
-Oui... oui enfin... ce n'est pas le maire qui vous parle... mais je vous le rapporte comme je l'ai entendu... 'pas d'être allemand qu'on vous reproche... mais comment dire? On vous trouve... on vous trouve parisien!
Il arrêta de fumer, attendant ma sentence, regarda encore son compagnon silencieux resté prudemment à l'arrière, c'était visible il avait pris de grands risques, "parisien" c'était grosse insulte pour les gens d'ici, la plus terrible, presque déjà une malédiction.
-Parisien, en effet, je l'ai été... celà se voit donc encore?
-Entendez bien, pour nous, ça veut dire... on ne sait pas sur quel pied danser, vous voyez?
-Danser! Mais l'on ne danse plus de tout le temps de la guerre, c'est même votre vieux-maréchal-sauveur en chef qui en a décidé ainsi!
Je me levais et réglais ma consommation.
-Vous n'oublierez pas mes recommandations pour le chemin de la Gavine, je le veux empierré et carrossable sous deux mois.
-Je... je vous promets, j'y mettrais mes bonshommes, mais vous savez ce sont des vieux, vous nous avez tout pris les jeunes alors!
-Was?
-Non, non rien, je dis ça ira bien. Reprenez votre argent. Tu mettras ça sur mon compte Arnesse.
-Bien monsieur le Maire.
J'avais mes habitudes au Café des Sports devant la mairie, quand je voulais discuter avec Monsieur Fressinard, je m'asseyais en face de la fenêtre du bureau de sa secrétaire de mairie.
Il délaissait aussitôt mademoiselle Pontadour, une ancienne institutrice qui avait quitté l'enseignement pour se mettre au service de l'administration municipale par amour pour l'édile de Brézargues.
Ici tout le monde l'appellait la Pontadour, en y mettant de la crainte, de l’intention et assez d'envie. On la disait compétente sur l'homme et agissante à ses côtés.
Je ne fais pas ici une confession, mais bien plutôt la relation d'une époque que j'ai désirée puis refusée et jamais reconnue, on me trouvera cynique, joueur et parfois cruel, mais il me fallait les tenir à distance, je n'étais qu'un pieux rapace lâché dans un chenil, piteux aussi, parce que coupez sept doigts de pieds à n'importe quel aigle même régnant vous verrez comme il se tient, assurément il fera plus de mal que je n'ai crevé d'yeux.
Plus étonnant, je crois bien n'avoir jamais souhaité la défaite de la France, je veux dire aussi compléte.
De la voir comme un canard sans tête qui réussit à se jeter dans la mare et à finir noyé.
La France aura trouvé la mort dans un vaudeville meurtrier. Il lui aura manqué plus qu'un mari solide ou une nombreuse descendance, mais des princes et tous leurs chiens de sang. La voilà oubliée dans le placard aux amants.
Croyez-vous vraiment que les américains en auront jamais la clef? Sans doute alors ne sauront-ils qu'engrosser la bonne!
J'allais quitter la terrasse du Café des Sports, en laissant en pourboire à Arnesse, le garçon, le prix de mes consommations, Arnesse c'était l'attraction du Café des Sports, le garçon, un enfant du pays, qui s'était exilé à Paris, un temps, avant d'y revenir, il avait gardé de son passage dans quelques grands cafés parisiens, une élégance scrupuleuse: noeud papillon, gilet de velours, plastron et tablier immaculé de valet, des manières dirait-on que l'on venait admirer de loin, je me préparais à partir donc quand Baümveyer arriva, avec son allure borgne, il était le plus impressionnant de ma troupe et d'ordinaire je le laissais au garage, ne le faisant sortir et manoeuvrer qu'en de certaines occasions.
-Les ritals sont là sur la route Herr Hauptman... je peux avoir une limonade?
-Was?
-Arrête ça pas avec moi, je te dis les maccaronis qui rappliquent...
-Tu as appellé Kestenmeyer?
-J'ai chargé Zutter de le faire pour toi, Kestenmeyer dit qu'il faut les virer comme convenu... Et pour ma limonade Herr Hauptman?
-Arrive on a pas le temps!
-Ben tiens donc tu commandes maintenant toi!
-On est pas au front mon chou, au café toujours.
Tout celà en allemand non sous-titré avec force aboiements et sauts de ton, pour épater le consommateur qui n'y comprenait rien, sinon "que les "chleux" avaient eux aussi des problémes et que c'était pas dommage! 'pas Raymond?"
Il ne s'agissait pas de leur brouiller un peu plus les idées, les français croient à la hiérarchie, n'est-ce pas surtout chez l'ennemi?
Aurais-je pu leur avouer que ce Baumveyer tout caporal qu'il était avait commandé le cantonnement puis la retraite de ma compagnie devant Noslo-Novograd, simplement parce qu'il était mieux doué que moi pour toutes ces affaires militaro-touristiques et puis à l'époque je ne pouvais rien lui refuser, j'étais encore trés amoureux, même aujourd'hui il me manque son beau regard bleu, du temps où il était encore au complet du moins, aprés il y avait quelque chose de gênant dans cet oeil marron fixe (le bleu, le plus demandé dans l'armée allemande étant en rupture de stock) souvent braqué n'importe comment, qui semblait fixer le passé plutôt que dévisager l'avenir comme il le faisait si bien auparavant.
Pour me faire plaisir il passait un bandeau sur son oeil de verre, sans compter que celà rendait bien mieux sur les populations, lui donnant l'air barbaresque tant redouté.
Sur ce comme disent les français, L'Arnesse toujours splendide apporta la limonade espérée, comment avait-il compris?
Et de voir le terrible occupant sirôter sa boisson gazeuse avec une félicité de gamin récompensé, nous rendit un plus incompréhensibles dans l'esprit des habitants, pardon des occupés.
Je me retournais, le rentier était parti.
Mais nous en étions aux italiens.
"Les italiens donc sont nos alliés", répétait Kestenmeyer pour tenter de s'en convaincre, mais celà ne l'avait pas empêché de nous faire monter là-haut, à fins d'occuper Brézargues et dans le même temps interdire à nos camarades italiens toute idée de coopération. Il avait bien été question dans quelques cables venus de Berlin d'ouvrir nos commandements sur les frontières à des observateurs alliés mais Kestenmeyer ne voulait pas en entendre parler.
L'affrontement fut aussi bref que diplomatique, la courte colonne de chenillettes légéres Fiat fumaient exagagérément sous la pente, et elle dut stopper au moment où je venais à leur rencontre dans mon side-car cage à lapins piloté de main de maître (une seule mais virtuose) par Zutter. Notre cher Zutter.
-... non viscomodate, maggiore Pietro Zambelli tanto piacere!
Le commandant italien était un barbichu souriant, un charmant garçon, ancien footballeur de carrière, qui ne mettait aucun aveuglement à éxécuter les ordres reçus, lui aussi savait garder les yeux ouverts:
-... éco on mé dit dé montaré per observare... zé monte ma... la mécanica... ha delle interruzioni, perde del colpi bah... va mettere acqua nel radiatore y far marcia addietro...
-Vous vous raffraichirez bien un peu maggiore... prenez donc quelque repos avant de redescendre... je vais vous envoyer mes mécaniciens. Zutter menez donc le commandant et son état-major à l'Ermitage aux chiens.
Les italiens observèrent la position trois jours et trois nuits durant, heureusement Madame Adeline, la sous-maîtresse de l’Ermitage aux Chiens eut la bonté de me les facturer au prix de gros, tarif tringlôt.
Aprés trois jours la population de Brézargues fut soulagé de les voir redescendre, les italiens celà ne faisait pas trés sérieux comme occupants. Pour leur mentalité de logeuse: "...fonctionnaires allemands c'est quand même plus satisfaisant, avec ceux-là au moins on sait où on va!"
Les italiens repoussés, nous nous établîmes là pour de bon.
3.
Les habitudes viennent tôt, et je l'ai dit en France plus vite que partout ailleurs.
Un soir où aprés-dîner chez la Comtesse j'avais réuni mon état-major, toute notre petite bande de survivants qui n'avaient aucune envie d'y retourner, tous membres du 11° Cercle I.A.N. "Ich Auch Nicht" dit Onkel Verbeth. Organisation transversale et supplémentaire au sein de l'armée allemande regroupant secrétement quoique discrétement tous ceux qui n'y croyaient plus tout en professant un réel esprit de corps, une belle et sensible camaraderie.
Pour ma part je me gardais bien de m'en informer de trop prés de leurs préoccupations ou de prendre quelque ordres que ce fut, c'était Zutter qui s'en occupait.
Un soir donc, où nous passions le temps d'aprés-dîner dans le calme et la digestion, Baumveyer tricotait ce qui n'est pas sans mérite pour un borgne, il avait appris à tricoter à la Légion, notre aumonier tournait autour d'un crucifix en ivoire qu'il aurait aimé pouvoir emporter, il avait l'âme pillarde le brave Von Shratt, les Lieutenants Hermanns et Kagel parlaient chiffons et s'exclamaient d'aise sur d'antiques Jardin des modes que la vieille Comtesse leur avait prêtés, et les vieux Kinzermann und Shlassnig (K. und S.) bourraient leurs pipes avec réprobation, devant le billard, la queue debout, en dégustant, avec réprobation, un armagnac qui dans son enfance avait sûrement croisé l'empereur Napoléon, lorsque Zutter qui lavait la vaisselle nombreuse que nous avions laissée, il n'aimait pas déranger notre cher Zutter et la bonne de la Comtesse était une vieille personne fragile comme du verre filée, Zutter donc, débarqua dans le salon en gants de caoutchouc et tablier de toile cirée, il tenait entre les dents un livre et faisait :
-Houm! Houm!
-Et quoi houm!
Comme le corbeau de la fable il laissa tomber l'ouvrage, je le ramassais, ce n'était pas l'un de ces livres de recettes qu'il affectionnait mais un guide gastronomique de la Maison de pneumatiques auvergnats Michelin.
-Le Castel-Joli... Brézargues, ce nom m'a tout de suite dit quelque chose... écoutez plutôt: sôle soufflée au vermouth... Dartois de Homard Thermidor... côte de regord Tante Pierre... il y a Messieurs, à Brézargues l'une des meilleures tables de France!
-Ah...?
Je dois dire, est-ce le fait de mon éducation, que je n'ai jamais confessé beaucoup de goût pour la nourriture.
-Vous comprenez ce que ça veut dire?
Zutter s'énervait, d'autant plus que nous ne comprenions trop rien à son histoire.
-Euh non?
-Mais ça veut dire qu'ils se sont bien foutus de nous!
-Ah bon et en quoi?
-Ils nous ont caché le principal, le trésor... Die Castel-Joli...
-Le Castel-Joli ici on l'appelle Tante Pierre. De chateau il n'y en a qu'un au pays et vous y êtes!
C'était la vieille Comtesse qui nous apportait nos infusions, en tremblant tellement d'ailleurs, qu'à chaque fois il n'en restait rien dans le pot, c'était une faveur qu'elle nous faisait.
-C'est une femme qui est le propriétaire de l'établissement... Tante Pierre?
-Une femme, pensez-vous, c'est un veuf!
-Un veuf?
-Oui c'est ainsi qu'on appelle à Brézargues le père Bize depuis que sa femme l'a quitté... en 38 il me semble... l'auberge est à lui, bientôt tout le pays lui appartiendra, nous serons tous ses locataires, la vérité c'est que sa fortune elle lui vient de la contrebande qu'il fait avec l'Espagne, quant à sa batisse il l'a faite construire pour défier Brézargues, notre maison, au début il voulait l'habiter, mais il ne peut s'empêcher de faire de l'argent avec tout ce qui lui tombe entre les mains, alors il y a installé cette femme, cette Tante Pierre, bien savant celui qui saurait dire où il l'a trouvée, l'une de ses anciennes maîtresses sans doute... c'est la soeur de celle qui tient cette maison de la rue de l'Ermîtage aux chiens... sans doute d'anciennes créatures... de ses maîtresses...
Je me levais pour l'aider dans sa progression:
-Pardonnez-moi madame la comtesse, je ne comprends pas, pourquoi l'appellez-vous le veuf alors que sa femme l'a quitté?
-Je vous dis c'est comme ça dans le pays, pour tout le monde maintenant c'est "le veuf", comprenne qui voudra...
-Vous voulez dire qu'il...
-Je n'en sais rien et celà ne me regarde pas... et pas plus vous, que croyez-vous? Vous êtes allemand grand bien vous fasse, vous pouvez faire du pays ce qu'il vous plaira, le piller de la cave au grenier, amusez-vous, mais voilà mon jeune monsieur, il y a une chose: les histoires des gens ne vous concernent pas, pour ça il faut les laisser en paix c'est bien la seule paix qu'il leur reste! Bonne nuit mes enfants.
Je ne sus rien lui répondre, elle avait commencé sa promenade des deuils, et tous nous nous taisions, un peu honteux de n'être ni assez morts ni suffisament ennemis.
4.
Zutter bien entendu ne s'avoua pas vaincu. Il avait retrouvé le Castel-Joli, difficile de le manquer.
C'était une énorme concrétion qui pointait haut, et même, était-ce voulu, un tout petit peu plus haut que le chateau de Brézargues.
Elle était dans "ce style troisiéme assiégée", tronçonnée épais, batie pour se défendre contre la gueusaille d'où qu'elle vienne, même si l'on se méfiait surtout de celle qui était dépêchée d'en haut.
Une autorité donc, féodale, mais arrondie ici, aiguisée là de superfluités troubadours, comme un croiseur lourd que l'on aurait déguisé en match-racing.
La Castel-joli restait tout entier fermée, dans la journée et ne s'animait qu'au soir.
Zutter commença d'épier et surveiller l'endroit, presque chaque nuit. Il se dissimulait dans l'une des ruines en face, elles étaient en grand nombre, c'était tout le haut Brézargues.
Il y passait la nuit.
Aprés une semaine de ce régime de vigilance nocturne et de somnolence diurne, je me décidais à le surprendre pendant sa faction et lui rappeller certains points du manuel, je n'aurais su dire lesquels mais avec l'aide de K. und S. qui le connaissaient par coeur et pouvait le réciter même à l'envers je n'aurais aucun mal à en dénicher d'opportuns.
-Viens te recoucher Zutter, tu vas attrapper la créve à faire l'imbécile là.
En bas chez Tante Pierre, les gens avaient fini de quitter le restaurant, ils avaient tous une automobile et les permis de circuler et les laissez-passer nécessaires, il fallait tout celà pour monter jusqu'ici, je détestais la clientêle du père Bize tout de suite, comme on déteste la nouvelle femme d'un ami. Il méritait sans doute mieux que celà: des profiteurs.
Le portrait que m'avait fait de lui la Comtesse était en vrai grandeur, j'y avais reconnu le rentier en velours du Café des Sports de l'autre matin et je devinais que cette femme qui n'avait guère d'estîme pour quiconque de ses compatriotes villageois, conservait à ce Père Bize une certaine tendresse au moins du respect, peut-être parce qu'avec son "Castel-Joli" avait-il voulu lui faire en quelque sorte conccurence dans la grandeur?
-Mais quoi je dérange personne! Je voudrais seulement savoir à quoi elle ressemble cette Tante Pierre.
-A quoi? Mais je peux te le dire à quoi: à une cantinière.
-Oh bien entendu toi tu n'as aucun goût pour celà, on te ferait bouffer de la merde en compôte!
-C'est trés bon, j'y ai goûté en Russie. Et puis si tu veux faire connaissance rien ne t'empêche et surtout pas moi de débarquer en half-track dans sa salle à manger, tu oublies que nous sommes ici chez nous.
-Non, non je préfére surprendre... tu ne peux pas comprendre. Tais-toi, elle ouvre ses volets!
Il y eut en effet un grincement, puis le claquement des vantaux contre le mur.
Mais ce n'était pas la Tante Pierre attendue.
L'homme n'était fort, ni grand, mais moustachu, semé de brun, sur la poitrîne et le dessus du crâne. Le père Bize ressemblait en tricot de corps moins à un centaure provincial moitié paysan, moitié épicier tel qu'attendu qu'à un cocu.
Et puis, il n'était pas aussi veuf qu'attendu, sur son lit ouvert gîsait une jeune femme nue. Le vent frais de la nuit la fit tressaillir elle se retourna et l'on vit son cul.
Cul émouvant et considérable, cul ineffable qui émut Zutter notre chère petite ménagère aussi bien que moi qui n'avait jamais montré une grande assiduité auprés des dâmes.
C'est que ce cul-là était entier, il ne manquait rien à cette nudité, ni doigts de pied, ni bras ou oeil. A cet instant seul, nous nous souvînmes chacun de ce qu'était la perfection d'un corps aimé que l'on n'avait eu à partager avec la guerre, que rien n'avait encore dévoré. En Russie nous avions vécu le froid et la faim et lorsque nous faisions des prisonniers, avec cette cruauté que longtemps j'avais cru pouvoir m'interdire, nous les forcions à se dévêtir, oui dans la neige et sur la glace, et toujours, et chaque fois la pauvreté de ces corps! Assez! Une rafale les rendait tout à fait cadavres mais ils l'étaient déjà tellement l'instant d'avant.
Cher Zutter avait ouvert sa braguette à boutons et se branlait devant le merveilleux ouvrage paysan.
Quant à moi? J'étais un officier et elle n'était quand même qu'une femme!
*
Celà ne faisait rien "Tante Pierre" maintenant m'intriguait, il me fallait visiter l'endroit et puis celà allait bientôt être l'anniversaire de notre cher Zutter et je ne pouvais décemment lui offrir un éniéme dépucelage à l'Ermitage aux chiens.
Je profitais aprés un mois où les travaux de carrossage du Chemin de la Gavine n'avaient guère avancé pour obliger Fressinard à nous ouvrir les portes du Castel-Joli.
Bien sûr il m'aurait été facile d'y entrer de ma seule autorité et même à cheval mais je voulais me souvenir de la leçon de la vieille Comtesse.
Je ne sais si mes lecteurs auront jamais l'occasion d'en faire leur fruit, mais en quelque façon il me fallait régner, en César d'arrondissement sur cette tribu soumise, plus étrange, il me semblait que mon existence terrestre et sa postérité se jouaient là en ce court régne où m'avaient délégué la puissance de nos armes et d'antiques Dieux germains un brin flambeurs.
Je débarquais pour ce faire en pleine séance du Conseil Municipal.
Les réunions du conseil municipal étaient ici de burlesques tragédies. La porte restée démocratiquement ouverte laissait passer les pires cris et imprécations, souvent on en venait aux poings entre l'opposition municipale emmenée par l'Arnesse en grande tenue et la majorité régnante et son maire non élu, mal aimé le triste Frouzinard que personne ne soutenait hors Mademoiselle Pontadour que le public traitait abondamment de "Salope!" et de "pute!".
A chacune de ses discrétes interventions auprés de l'édile.
Dans la salle outre la claque municipale et stipendiée, au troisiéme rang du public le Père Bize avait sa place réservée.
Il ne disait rien comme d'habitude mais Frouzinard cherchait son regard et ses approbations tandis que Mademoiselle Pontadour le boudait visiblement.
Le premier-adjoint, monsieur Gouzes, le maître d'école aprés avoir fait voter l'achat de quelques lots supplémentaires pour la distribution des prix céda la parole à l'un des adjoints, celui qui avait délégation à l'Equipement proposa benoitement de faire voter l'adduction d'eau pour l'un de ses oncles puisqu'aussi bien:
-... j'y emménage au plus tard à l'automne, l'oncle est malade, bien malade, ce serait le moment bien trouvé.
S'étouffant devant un tel acte de népotisme caractérisé, L'Arnesse avait fait mouvement.
L'adjoint qui pesait le quintal, de sa voix étonnament aiguisée le traita de côcu, la salle s'esclaffa, alors L'Arnesse par une inspiration subite se trouva assez de force pour envoyer l'énorme au tapis.
Le silence se fit, pas longtemps une grosse femme moustachue venait de faire son entrée et quelle entrée! Elle portait deux gamins en bandoulière, en tirait deux autres par la main et se jeta toute armée de sa descendance à l'assaut de la Pontadour qui n'eut que le temps de mettre sa machine à écrire à l'abri:
-Est-ce que tu vas bientôt me foutre dehors cette salope!
Aprés la tragédie lyrique le vau de ville ou plutôt de campagne et bientôt à suivre sans doute le drame paysan.
Mais non ce fut la farce qui nous fut servie, un chat surgit criard et ensanglanté de la réserve, et empêtré dans ce qui était un rideau d'isoloir électoral, un grand type trop maigre, osseux jusqu'à l'exagération nous arriva à sa suite dans les pieds, il avait une hâche ensanglantée à la main et un méchant sourire au dessus des dents.
-Non Paulien pas maintenant! Gueula monsieur le maîre sans se faire entendre de la brute sans épaisseur qui continuait de tourner autour de la salle du conseil à la poursuite de son chat, en miaulant c'était savammment ignôble, comme machiné.
La salle l'encourageait dans sa course, le chat s'essouflait.
-Allez Paulien ça suffit! Va boire le coup à ma santé aux Café des Sports
Le Père Bize ne s'était pas même levé pourtant le Paulien stoppa sa course, regarda l'assemblée avec un évident appétit homicide, il planta sa hâche dans la table du conseil à la place de la Pontadour et sortit sifflôtant.
Guère rassuré, je choisis le moment pour faire tomber le rideau:
-Continuez Mézieurs... continuez... né fous oggubez de moi!
Frouzinard me regarda avec une grande reconnaissance pendant que le Père Bize que je devinais être l'instigateur de ces avatars choisissait de quitter la bataille.
*
-... reprenez mon capitaine un peu de Prûne, il n'y en a plus beaucoup de comme ça dans le pays!
-Il me parait même qu'il ne devrait plus y en avoir du tout monzieur Frouzinard, la guerre, la France doit en prendre sa part! Vous n'avez donc point entendu parler des restrictions?
Nous étions, dans sa salle à manger conjugale, sa mère s'occupait de panser son fils, c'était une vieille paysanne en noir, en deuil usagé.
Pour me remercier Fressinard m'avait amené chez lui, c'était une imprudence qui risquait de lui être comptée un jour pour trahison, il le savait mais voilà il fallait ça, pensait-il pour me témoigner toute sa reconnaissance.
Il était jusqu'à mon arrivée la personne la plus détestée de Brézargues, on lui reprochait bien des choses mais d'abord d'être là, de se rendre commode et nécessaire. Lui naviguer sans trop savoir où il allait, le gouvernement l'avait nommé en remplacement du Père Bize auquel il était reprôché moins des tendances gaullistes qui ne l'animait pas, qu'un passé invendable que Frouzinard devait plus tard me détailler.
-Nous donnons tout ce qui est possible mon commandant, vous le savez bien, mais tout ne peut pas voyager c'est aussi sûr... et puis... et puis est-ce que vous goûtez seulement ça? Je veux dire en Allemagne? C'est...
Il disait des bêtises et regrettait visiblement l'absence de la fine Pontadour, qui aurait su le faire taire en lui pinçant seulement le veston.
-La prûne vient assez bien chez nous aussi monsieur le Maire...
-Oh je disais pas...
-Aussi nous aimons de bien manger et bien boire... le samedi soir, avant guerre, souvent à Munich j'allais chez Bertheimer, il avait un chef français qui réussissait particuliérement la Sôle soufflée au vermouth... connaissez-vous peut-être?... Vous avez vous-même ici une cuisinière renommée n'est-ce pas?
Il baissa la tête, il avait compris:
-Oui, oui... je connais... je vois...
Il sembla soudain dessaôulé de... sa bêtise. Je crois qu'il redoutait plus que tout de s'affronter au Père Bize, il préférait encore se colleter l'armée allemande au complet.
-A propos de restrictions et tout ce genre de choses, ne trouvez-vous pas scandaleux ce restaurant ouvert toute la nuit et dans lequel défile la meilleure faune interlope.
-Interlope oui... c'est à dire que... c'est un endroit connu et...
-Je n'ai pas vu trop de soldats allemands, cette Tante Pierre aurait-elle queque chose contre les allemands?
-Ce n'est pas une femme facile vous savez... depuis la défaite. Il faut comprendre mon capitaine ça en a mis quelques uns sur le dos, attention je dis pas que vous avez pas mérité votre victoire mais... et puis le propriétaire...
-Monsieur Bize?
-Comment vous savez ça?
-Pourquoi c'est un secret?
-'pas ça... enfin il aime pas trop qu'on le dise quand même, il est discret le Père Bize... mais c'est vrai qu'il a du bien maintenant.
-Il sera bientôt propériétaire de tout le pays?
-Bientôt...? Oui sans doute...
Il n'y habite pas? Au Castel?
-Pensez-vous, lui il vit dans un tournant.
Vivre dans un tournant ce devait en effet être quelque chose!
-Un vrai bouic, une maison de cantonnier, quand il y avait encore la carrière de Dambrezac en activité, il se ramassait un camion chaque mois. Si vous croyez que ça l'aurait fait bouger. Et au temps du Docteur Miche, un de mes prédécesseurs sur l'inspiration de la Comtesse, ils lui ont installé les ordures tout à côté dans le ravin, une fois maire il pouvait aussi bien tout déménager, rien du tout!
-Et il n'aime pas les allemands, je parie sur ça 1000 Reichmarks!
-1000? Il faut le comprendre, l'a son fils prisonnier là-bas... en face... je veux dire chez vous.
-Il est un ancien combattant comme vous?
-Si c'était que ça, en quatre années de guerre j'ai jamais volé une poule, 'pas l'occasion ou l'envie, lui c'est un ancien bat'd'af. troupes disciplinaires si vous préférez! Ces types-là l'envie ils l'ont tout le temps! Il allait passer au falôt, et puis en 16 ils ont mis en ligne n'importe quoi, il avait serîné un hareng, au départ il était comptable je crois... et puis... la vie... il était passé julôt... il le dit souvent c'est la guerre qui l'a sauvé... et quelle guerre il a fait! Héros national, vous pouvez comprendre ça, vous en avez eu quelques uns vous aussi, un jour il m'a montré ses décorations, il en a une caisse, des belges, des anglaises, même des polaks, rien que sa croix de guerre fait quarante centimétres! Sa légion d'honneur c'est Foch en personne qui la lui a accrochée.
Ah il y a que la guerre pour faire d'un type comme ça, un monsieur. La guerre ça raméne les compteurs à zéro et ça vous remet sur les rails, on se retrouve la bête qu'on est dans l'instinct pour ainsi dire comme chez soi. C'est là qu'on voit que l'homme est pas ce qu'on en dit chez les curés, l'homme il est quand même fait pour ça... pour tuer et pour nourrir le sol. Il a pas besoin de s'élever, de se gonfler l'âme et même qu'il soit un peu fumier personne s'en plaindra. Surtout pas les asticôts!
-Il est donc si terrible votre monsieur Bize?
-Il n'y a pas que ça, vous pouvez pas comprendre... c'est lui qui nous a redonné du mouvement, sans lui Brézargues ça n'existerait simplement plus pour personne... vous avez vu le vieux village, en haut, c'est perdu pour le monde, plus que de la caillasse, et vous savez à cause?... Dans les premiers mois de 14 ils nous ont tous mis en ligne avec le 11° Corps, tous les fils de Brézargues, histoire qu'on reste entre pays, et puis là vos bavarois sur la côte 127 si vous connaissez, drôle de rencontre, sur 95 de nos gars partis, aprés un mois il n'en restait déjà plus que 37.
Aprés quoi celles qu'on avait pas mises enceintes par précaution avant le départ, elles n'ont plus jamais trouvé de remonte. Tenez je me souviens du premier conseil ou j'assistais, j'étais adjoint à l'hygiéne, il y avait que ça à la table des éclôpés et des vieillards, même notre curé s'était fait tué en Argonne et son bedeau était revenu amputé des Dardanelles.
-...des Dardânelles ce doit être gênant?
-Oui c'est en turquie, pas intéressant, une défaite...
-Pas pour tout le monde... et aprés?
-Eh bien en 24, "Il" est arrivé, il a fait venir son personnel, il a installé ses tantes comme il dit, deux putes je dirais plutôt, des dâmes à lui, les deux soeurs, l'Adeline à l'Ermitage aux chiens et il a fait construire le Castel-Joli pour Tante Pierre...
-Excusez-moi, avec quel argent l'a-t-il acheté?
-Ce que j'en sais moi... sa prîme de démobilisation et puis en six an-nées il avait du trouver à en mettre de côté, j'ai toujours pensé qu'il avait tenu une maison ce gars-là, je les connais assez bien les tauliers, y a qu'a voir comment il recrûte son personnel, il les fait venir de loin il les veut tous recommandé, mais par qui? Pas par le curé du pays. En tout cas, ils les gardent longtemps, ils lui sont fidéles et pour garder du monde par ici c'est pas toujours commode... oui je vous dis, j'ai pas mal fréquenté les taules, professionnellement s'entend, j'ai fait de la représentation en vins et spiritueux dans mon jeune temps, éh ben question mentalité il est bati pareil: le souci de la clientéle et en même temps des fois le coup de dingue monstre qui vous fait tout envoyer en l'air! J'en ai connu un, un corsico à Saint-Pons La Ferrière qui une fois en plein hiver a foutu dehors le Président de la Chambre de Commerce et tout son monde, vous pouvez imaginer mon capitaine, en fixe-chaussettes et haut de forme tous ces beaux messieurs sous la neige. Parce qu'il avait manqué à la négresse il répétait. Vous voyez le genre... je vous dis pareil...
-Espérons qu'il ne neige pas le mois prochain.
-Le mois prochain?
-Oui je dois honorer l'un de mes subordonnés méritants la mois prochain, nous irons manger chez votre Tante Pierre, un banquet intîme, nous verrons bien alors si ces gens-là détestent ou non les allemands?
-On verra oui... aprés tout qu'est-ce qu'on risque! Au mieux il me dira merde, au pire il me mettra un coup de fusil'e!
-Les deux qui sait peut-être?
-Peut-être oui. C'est-y que ça vous amuserait mon capitaine nos histoires de palier?
-Je suis là, autant en prendre le meilleur profit... quand je vais au cirque je déteste de m'ennuyer mézieur Frouzinard!
5.
C'était un drôle, notre "fürher en chef" comme l'appelle Frouzinard avec ce respect ironique des parisiens, quand je l'ai connu, par le vieux maître Rosenberg. Il ressemblait assez à ces personnages du français Gustave Flaubert: Bouvard et Pécuchet.
Une dévotion à la science et au n'importe quoi. Je n'ai jamais connu un tel appétit de désordre et de réglements.
A l'époque, il avait en train sa fameuse tournée des Comtesses. Il disait chez ces dâmes des sôttises incalculables, en une soirée tout et le contraire de tout, il répétait qu'il avait beaucoup lu, mais à la vérité c'étaient surtout les débuts qu'il lisait aprés il imaginait ce qu'aurait du écrire l'auteur, avec lui l'auteur avait toujours tôrt ou pensait à l'envers.
Pourtant on l'écoutait, du début à la fin, il s'éteignait dans un bruit de vapeur, de locomotive expectorante, exténué l'auditoire l'était tout autant que lui, enfumé aussi.
Avec lui nous avions partagé, gravi la même pente, celle des lendemains, il faisait rêver en gestes.
Il savait improviser des colères et des tourments, mais il parlait surtout des gestes et du regard. Comtesses et associés l'applaudissaient.
Notre Cher Zutter qui l'avait connu avant moi disait que cet homme-là était fait pour être fakir de music-hall ou dictateur à tempérament.
Pourtant c'était le plus grand emmerdeur de la terre, surtout son obsession du social, il se serait si bien entendu avec mon père que la question sociale obsédait pareillement.
En 22... oui en 22 je crois, nous allions souvent avec notre Cher Zutter et lui sur la "SuppenStrasse", c'était le Cousin Ady qui payait avec "l'argent des cochonnes", c'était ainsi qu'il appellait les comtesses.
Nous allions voir de ces spectacles que le vieux Maréchal a interdit par la suite. Les numéros de chiens avec les filles russes. Il n'y avait pas que des chiens, mais c'était les chiens les plus habiles, elles se faisaient couvrir ces anciennes dâmes de cour avec un métier virtuôse, une adresse d'infirmière-major. Est-ce que c'est beau un sexe de chien dans un con de femme? Non c'est monstre? Une profanation?
Même pas, de l'à peu-prés, ce n'est pas fait pour, voilà tout.
Notre cher Zutter s'indignait de tels mauvais traitements subis par ces pauvres bêtes, pensez donc une femme!
Le "cousin Ady" lui en était choqué, comme espéré, alors il nous faisait revenir chaque soir et constater un peu plus dans le détail la déchéance de la chère Olga. Bien sûr il restait jusqu'au bout et quelques fois encourageait l'animal pourtant fort consciencieux.
Avec Zutter nous buvions du champagne, nous étions heureux, insouciants, amoureux.
Souvent nous allions retrouver la Chère Olga en coulisses.
Elle avait eu un domaine de quelques millions de verstes carrés, une fortune en koulaks lourds, c'était une fille pleine de poésie qui s'était reconvertie dans la "zoofolie" par amour des bêtes et pour assurer "la matérielle" comme disent les français, elle aussi avait une théorie bien bouclée sur l'irritabilité des muqueuses qui expliquait pour partie ses choix professionnels.
-... un homme ça irrite, ça prend de la place, ça remue et c'est souvent sâle tandis que mes trois dogues il faut que je fasse toute une gymnastique pour les retenir et puis eux je les bichonne, ils sont propres, ils me trompent avec personne et ils risquent pas de me ramener une maladie.
Un jour, nous étions à l'hôtel avec Zutter, à l'époque nous étions fous l'un de l'autre et puis Zutter avait réussi à placer quelques dessins et nous fêtions sa réussite.
Ah notre Zutter il promettait tant à l'époque! D'ailleurs Cousin Ady l'a toujours beaucoup admiré pour la sûreté de son traît et la pauvreté de son inspiration, c'est ce qui expliquait en partie notre condition présente.
Oui donc, voilà Ady qui débarque au milieu de notre bonheur sans même frapper, il s'assoit au bord de notre lit et commence à nous détailler l'historique de la pelisse pélée qu'il portait, il disait l'avoir vendu presque neuve six mois auparavant trois Marks et six pfennigs à un usurier de la FriedrichStrasse qui venait de la lui revendre la veille huit marks tout juste, mais nous fit-il remarquer, entre-temps elle s'est usée, regardez plutôt:
-... là... et là... quelqu'un l'a donc portée, imaginez-vous que cette vieille crapûle a dû la revendre et la racheter avec bénéfice un nombre incalculable de fois entre les deux temps de mon malheur! Il faudrait faire un réglement, une loi d'état interdisant celà... j'entends la revente de pelisses...
-Ton malheur Ady, mais tu dis toi-même que tu n'as jamais été aussi riche, qu'est-ce qui t'oblige à racheter cette harde?
-La prévoyance! Les cochonnes c'est fini! Elles ne m'ont pas fait mon versement du mois dernier et non plus de celui-là!
Alors il se couche dans sa vieille chose trés sâle entre nous deux, sur nos draps propres et il s'endort.
A minuit il était toujours là ronflant lorsque l'on frappe à notre porte. Zutter ne met pas de temps à ouvrir, c'est le notaire des Comtesses.
-Il est là, chez vous?... bien je le cherche partout depuis ce matin. Tenez vous lui remettrez ça quand il aura fini de pisser sa bière.
Il n'est pas au bout du couloir que Zutter ouvre la lettre:
-C'est une convocation: dans une ancienne poudrière, au milieu de la forêt du Grunewald au Saubucht pour le lendemain-minuit
Nous y allions, le Cousin Ady attendait des fonds qui ne venaient pas pour préparer la révolution bi-sulfurée, scientifique et indémontrable qu'il avait en tête. Nous débarquons dans ce qui ressemblait à une assemblée générale d'actionnaires, ce n'était que le grand conseil de l'une de ces sociétés secrétes comme l'Allemagne vaincue en comptait tant à l'époque.
Anciens militaires monoculés, grossiums et bien entendu les comtesses, tous en câpes templières.
Aprés les discours d'usage du grand-prêtre, et le bilan financier, l'heure du sacrifice apprôche.
Zutter me murmure à l'oreille:
-Regarde les trois vestâles ce sont des filles de la troupe des Molly's Sisters!
Il a raison.
Trois "danseuses demi-nues d'en bas". Un astuce contractuelle du directeur du music-hall Pumpetter où la troupe passait en complément d'Olga pour les payer moins cher sans céder sur le principal.
Arrive Olga! Vraiment là voilà! D'oû sort-elle? Et que vient-elle faire ici? Un cacheton sans doute!
Elle avance tirée par ses chiens, elle est nue. Pas la première fois, mais elle frissonne, il ne fait pas chaud dans la poudrière.
Les Comtesses sont trés émues, émoustillées, je ne les pensais pas encore inondables, elles imaginent déjà ce qui est pour elles l'inimaginable, ce rapprochement des espéces; cet inceste darwinien, le numéro d'Olga quoi!
Qui n'est pas rien d'ailleurs, mais quand on l'a vue une fois...
Tout se passe fort bien et dans le plus respecté des silences, en toute fin le grand-prêtre qui a semble-t-il une assez bonne expérience du spectacle a prévu un numéro sacrificiel, dans le genre malle tragique.
Derrière les Molly's Sisters font "Ouah! Ouah" avec à propos quoique sans musique.
Des couteaux truqués sont à la disposition du public, le Grand-Prêtre a consenti de gros efforts en matière de teinture rouge.
Chacun notre tour, nous prenons un couteau et nous nous apprôchons d'Olga frissonnante et bientôt faussement percée et sanguinolente, je lui murmure entre deux râles fort bien imités.
-Qu'est-ce que tu fais là Olga? Un couché avec le grand-prêtre suivi d'un acte court?
-Tout juste et c'est assez bien payé tu le croiras... maintenant je ne voudrais pas m'enrhumer non plus... Aaah-Tchum... Aaaahh!
Ses yeux sont immenses soudain, je me retourne au moment où le Cousin Ady léve haut son couteau multilames suisse ramené d'un périple au Gothard et dont il était trés fier, il gueule:
-Je la lui ferai bouffer sa pelisse à ce salaud!
Et il frappe trente-quatre fois de suite avant que Zutter et moi nous ne parvenions à le désarmer.
Les Molly's Sisters courent dans tous les sens.
Olga saigne maintenant beaucoup plus que le rôle, ses chiens enchainés dans un coin aboyent comme jamais une bête n'a protesté sur cette terre.
Enfin le Cousin Ady s'effondre.
-... S'il vous plait quoi? il ne fallait pas?
Voilà tout le problême avec lui, s'était-il conduit comme un imbécile, rien de plus, ou y avait-il derrière son inspiration, la volonté inhumaine de s'imposer à tous, de terrifier les comtesses, de les éclabousser de vrai sang.
Mais le diable n'est-il pas avant tout un imbécile hors rang?
Toujours est-il qu'aprés cette soirée les Comtesses lui ont fait tous les versements qu'il demandait et qu'il n'a cessé de trouver de nouveaux adeptes et commanditaires.
Zutter et moi, nous avons expédié les chiens au pistolet et nous les avons jetés avec Olga au fond du puits.
Cousin Ady, nous l'avons perdu de vue pendant trois ans, dans le milieu des arts on fuit ce genre de porte-poisse. Mais nous restions les témoins de ce qui fut sans doute l'unique crîme commis de ses mains.
Il y avait de la paresse chez cet homme.
Oui, les seuls, hors comtesses et associés, mais eux, ils ne parleraient pas.
En 29, l'on repêcha l'une des Molly's Sisters dans un bassin du port de Hambourg.
En 34, une seconde fut trucidée par son amant, membre dévouée, sentinelle obéissante du parti.
De la troisiéme, peu de nouvelles, mais elle était encore vivante il y a peu, Steppie Aupf du 14° Cercle I.A.N Onkle Hartmudt de la Chancellerie du Reich faisant passer à Zutter toutes les informations que je lui demandais. Le jour où elle ne le sera plus, vivante, nous pourrons nous inquiéter Zutter et moi, enfin jusque là, nous n'avons guère à nous plaindre, nous avons toujours bénéficié d'un régime de faveur, il est vrai que j'ai Zutter avec moi, qui a su réunir aprés les événements de 34, toutes ces grosses dâmes éplorées et anxieuses.
6.
-... vé té le voilà qui arrive avec sa dâme... chut... fermez-là vous autres...
Zutter m'avait pris le bras d'autorité, tant il était heureux de la soirée qui se préparait.
Bien sûr c'était son anniversaire mais quand même.
De surcroît, la peau de loup qu'il avait rapportée de Russie lui donnait un genre pierreuse, qui déplaisait à K. Und S.
Tante Pierre nous attendait sur le seuil, malgré la neige qui tombait, c'était une énorme grosse bonne femme qui souriait comme s'il pleuvait.
Il y avait aussi tout son personnel au complet, je reconnus tout de suite la titulaire de la paire de fesses qui avait ému Zutter, une soubrette grave et lointaine.
Le maître d'hôtel, un cousin de l'Arnesse par la mise méticuleuse et les extrémités propres, coutûme assez dérangeante pour le pays, commandait à sa troupe sans une parole, du regard seulement et quelques fois d'un geste pointé.
Plus étonnant Frouzinard était là. Je fus un peu déçu de ne pas trouver le Père Bize. Je l'avais rencontré quelques fois depuis l'autre jour, il marchait dans son costûme en velours de moustachu, de vieux père, d'homme sage, il allait sur la route, professant sa drôle de coutûme, de greffer les arbres sauvages, souci de la production ou pure poésie, mettons qu'il avait l'âme d'un poête productiviste.
Frouzinard lui était en dimanche et s'était trouvé une trés étonnant habit de premier témoin ou de plénipotentiaire vaincu, il venait demander la paix, une paix sans conditions.
Contrairement aux autres villageois, mes collégues donc, je ne réussissais point à mépriser cet homme, qui ne semblait vouloir manquer aucune occasion de se montrer lâche et accommodant, lui, lui seul savait ici ce que sont les loups et jusqu'où ils peuvent vous mordre, jusqu'au revers de l'âme.
Alors il avait trop bien fait les choses, et même à l'entrée, subissant la neige à défaut de la braver je reconnus sous leur perruques... blanchies, habillés en porte-flambeaux valet de pied-grand-siécle, une paire de cantonniers de ma connaissance, mal rasés chiquant de concert.
-Mes respects mon capitaine, le personnel et la direction de Tante Pierre vous souhaitent la bienvenue au Castel-Joli.
Je reçus l'hommage de la cuisine française à la mécanique allemande, sans impatience.
Tante Pierre, elle aussi restait impressionnante, de stature, de poids, de sourire aussi, même si elle s'en servait un peu trop systématiquement comme papier d'emballage.
A mon tour je fis mon petit effet, en un geste adressé à Baümveyer.
Deux automitrailleuses vinrent se placer à chaque bout de la rue qui n'en comptaient que deux, de bouts, bien heureusement, puisque aussi bien je n'en possédais pareillement que deux, d'automitrailleuses.
-Ainzi nous dînerons trés tranquilles, bitté!
La soirée pouvait commencer, bravement... par un consommé.
Tout le temps du repas je contemplais le décors "vieux belge", "rente trois pour cents", rien de plus reposant pour moi que tout ce mauvais goût triple crême. Celà sentait bon le rêve de pauvre, la revanche réglable par tempéraments, le sacre intîme.
Au vrai nous nous y trouvions bien, notre cher Zutter mangeait en me regardant dans les yeux, comme à un repas de communion, reconnaissant de ce bonheur presque conjugal que je lui défrayais, les lieutenants Kagel et Himmermans recomptaient les couverts successifs pendant que K.und S. approuvaient l'effort de bon goût de cet intérieur français. Notre aumônier Von Shratt reprenait de tout, en quantité.
Seul Baümeveyer restait debout au bar de l'entrée, une idée à lui, spéculation tactîque qui lui permettait de parer toute intrusion ou tentative d'enveloppement, en même temps que de parfaire sa pathologie hépatique.
Quant à moi, j'admirais les mouvements de la troupe, pas la mienne mais bien celle de "Tante Pierre" qui manoeuvrait avec une précision et une ponctualité qui auraient mérité les faveurs du communiqué.
Nous étions les seuls clients, il en vint bien quelques autres mais Tante Pierre les refoula vers des jours meilleurs, un seul, un représentant en marché noir et layettes arrivé de Paris hors délais fut accepté et traité en cuisine, aux bons soins du chef.
Nous mangeâmes, nous avions faim, une faim qui venait de si loin, une faim rapportée de Russie qui nous farcissait la panse de peur et de souvenirs et que nous n'étions pas encore parvenus à faire taire depuis trois mois que nous en étions sortis.
Il fallait celà, il fallait Tante Pierre pour nous rassasier tout à fait et tuer cette maladie russe. Pour ma part je n'ai jamais cru aux talents nourriciers des mâles, je confie mon estomac plus facilement aux dâmes, c'est le seul orgâne que je leur confie d'ailleurs, et plus encore aux mères, Tante Pierre était bien le meilleur annoncé, et de ma vie je n'ai fait un plus complet et merveilleux repas.
En toute fin, il était plus de minuit, Tante Pierre vint nous porter le livre d'or à signer, sur l'insistance de Fressinard qui avait rallié le bord, voir comment les choses s'étaient faites. Il avait sans doute aussi un peu bu pour ramener du courage en surface et maintenant il en faisait trop, montrer un empressement de futur ôtage.
-... ah vous auriez connu avant-guerre, fallait voir comment ça défilait, regardez plutôt, je vous mens pas... là la Miss et Maurice Chevalier et ici comment déjà Saint-Granier, ce qu'il est amusant celui-là, Raimu, le grand Jules il y est passé lui aussi et là... c'est qui celui là Alexandre?
-çui-ci attends voir...