Excerpt for Un baron d'hiver by Jauguet Beo by L'UrbaineDesArts Editions NovelingPress, available in its entirety at Smashwords


J A U G U E T B E O








UN BARON D'HIVER


roman








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A L'URBAINE DES ARTS

Librairie Editoriale à Paris


Un début...


Un appartement sur les quais de Seine, au quatrième étage de l'un de ces immeubles modernes bâtis selon les principes de monsieur Mallet-Stevens.

La chambre est grande, blanche, meublée dans le meilleur goût d'un décorateur en vogue, secrétaire en galuchat, coiffeuse parcheminée, miroirs gravés, appliques à cabochons. Un décors!

A droite le lit, considérable, capitonné de satin.

Au fond une large porte-fenêtre cintrée, ouverte sur une terrasse agréable, un petit chien du modèle poméranien s'y promène en jappant.

Le soir s'y donne, ciel mêlé, rouge et luisant.

Lil Dorane est sur le lit, nue, dans ces moments-là, proprement métaphysiques, le ciel trop bas, Paris aiguisé, elle fait voir ses fesses tout en tournant les pages d'une liasse de feuillets dactylographiés.

Félix Stomp est debout, dans une robe de chambre qui n'est pas à lui, elle est bien trop grande, tout comme ses pantoufles, il s'en moque et marche à travers la pièce, en lisant, en écrivant, en trébuchant.

- ...oups!... en ces heures où la France se tient à sa porte, forte et préparée au devoir aussi bien que prête à toutes les ententes raisonnables...

- Fais-moi le Vieil Homme Dadou!

- Pas le temps... mon discours aux Chambres Economiques... m'appelle pas Dadou c'est ridicule!

- Ah écoute Dadou, t'as insisté pour que je fasse du théâtre, soi-disant le cinéma c'était pas satisfaisant et je ne sais quoi! J'ai dit d'accord mais maintenant tu dois m'aider à apprendre mon rôle, c'est que du par coeur le théâtre fais-moi le Vieil Homme... tiens...

Le Théâtre, il en a soudain le sentiment rassurant: l'odeur des loges cirées, le velours rouge, et l'ennui vaste et mal chauffé des répétitions.

- Le Théâtre c'est ton métier, le cinéma est-ce qu'on est sûr que ça existe seulement .

- Ah il me semble oui! Et on a pas à attendre après la recette pour être payé, si tu vois, puis tu oublies Dadou que moi j'ai pas la vocation tout ce que je veux c'est devenir célèbre.

- Mais on ne devient pas célèbre mon petit, on naît célèbre, mais seulement on ne le sait pas... ce sont les gens qui vous l'apprennent.

- Lalala... commence pas ta leçon de choses, tu vas me donner le vertige, dans ces moments-là on croirait que tu parles à l'écho.

Princesse! Où es-tu ma toute belle? Viens là... viens voir ta petite mémère qui a bien des complications... tiens toi fais-moi le Vieil Homme.

Sans reposer son discours, il prend le cahier qu'elle lui tend

- Alors une scène, une scène seulement.

- De là:"...mais avec l'âge..."

Il met tout de suite de l'intention dans sa diction:

- "Avec l'âge, mets-toi enfin ça dans la caboche ma petite Milna, on ne devient pas les autres. On reste ce que l'on est ou à peu prés. Pourtant c'est vrai le caractère peut se défaire, avec le temps, bien des personnalités se diluent et renoncent. C'est comme s'ils n'avaient plus que le souci de s'oublier, de ne plus être à leur histoire à suivre leur triste roman, ils veulent seulement répondre présent, être enfin au monde, tout dévoué à l'instant, tu vois ça? Un peu plus animal enfin...

- L'appel du troupeau Boris Nicolaiévitch?

- Sans doute petite Milna, sans doute... je vais fumer un cigare sur la terrasse...

- Oh non!

- Eh quoi non?

- Surtout pas mon oncle, tout à l'heure Josseck le chevrier est venu avec ses bêtes apporter du lait chaud à Mademoiselle qui est alitée. Vous auriez vu mon oncle ce que ces petits animaux ont de naïveté et si peu de volonté dans le regard, je crois vous aimeriez mieux le monde.

- Je vois que la terrasse est crottée et que j'en ai aux semelles maintenant est-ce que cela me fera mieux aimer le monde de là?

"...en Italie tu m'as beaucoup trompé?

- C'est pas dans le texte ça?

- Réponds!

- Une fois...une fois seulement...mais tout du long!

- Toujours ton allemand?

- Monsieur Titenman. Tu es jaloux? ... Pourquoi tu ris?

- Mais ma pauvre fille, un amant à qui tu donnes du "Monsieur", ça ne risque pas de me rendre jaloux, ça non. Il enlève son chapeau quand il te baise au moins?

- Des fois même pas ses bottes... c'est-h-une brute...

- Et tu aimes ça?

- C'est selon...

- Et moi aussi c'est selon?

- Toi? Ce que j'aime avec toi, c'est les lendemains... quand on se retrouve...

- Les lendemains, ça ne durera pas toujours!

- Pourquoi non? Parait-il que je vivrai cent ans... tu imagines ça en lendemains?

Mais il n'est pas disposé à lui en faire le change:

- Sans moi... sans moi...

Il passe sur la terrasse, s'accoude à la rambarde de pierre, dans la robe de chambre de l'allemand titulaire de la boîte à vent de Madame Lil Dorane, respirant les odeurs d'usine, rescapées de la banlieue, il se répète ce que dit le Vieil Homme, de l'avenir, il a raison sans doute: on se perd dans tout notre âge, très vite on ne se ressemble plus... il relit "son rôle" une fois encore... son pied écrase quelque chose de mou, il regarde la semelle de sa pantoufle et dit:

- Quel con ce Josseck!














U N B A R O N D ' H I V E R





I.



Paris, le 6 Mai 1940 (V°arrdt.), huit heures et demi...



Au milieu de la cour fermée du Ministère, rebâtie de sacs de sable et d'hommes de troupe, trois ouvriers d'état repeignaient de kaki réglementaire, une statue en bronze, dorée à la feuille, de Jules Ferry, le saint patron des lieux. Ils l'éteignaient peu à peu. Par précaution supplémentaire, ils avaient encasqué le grand homme et les petits enfants reconnaissants tapis dans sa redingote de banquier.

Les gardes républicains avaient été remisés à l'abri en même temps que tableaux et meubles du Mobilier National, malgré tout c'était la guerre, même si vue d'ici elle ressemblait plutôt à un après-midi dansant. Dans les couloirs des secrétaires frisottées, entravées dans leur tailleur de laine et des messieurs gominés en costumes à rayures et lunettes rondes, promenaient leurs dossiers, faisaient prendre l'air aux procédures, avant d'aller d'un pas accéléré à l'essentiel: la buvette.

Car c'était la guerre; on voulait bien s'en souvenir, à la déclaration officielle, au départ des bans, les employés du Ministère avaient quitté leurs habitudes et puis peu à peu dans le pas lent des événements ils s'en étaient trouvées de nouvelles, tricotées de la même maille lâche.

Là-dessus une grosse automobile à cocarde et en verni noir, une Panhard du modèle Panoramique carrossée par Figoni, passa le portail d'entrée en faisant siffler ses freins tandis que dans la nue parisienne une sirène surpassait tout le monde comme pour saluer l'arrivée de "l'important".

"Il" descendit de sa limousine, "on" l'attendait sur le perron, des messieurs en sombre ponctués de rosettes, ses directeurs.

Il dit en levant la tête:

- Encore une alerte, ou bien est-ce seulement un exercice... Policart?

Son chef de cabinet, Policart, interminable jeune homme maigre en costume trop large, palpitant comme un étendard de bataille au vent de la défaite, regarda le ciel, fit une rapide estime en s'appuyant sur les vents dominants et les lois statistiques, il avait fait son temps dans la Marine.

Sans inquiétude formelle, il répondit:

- C'est un exercice Monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat, seulement une exercice.

Rassurés, ils entrèrent à eux tous, dans un couloir long comme une parallèle de combat. "Il" marchait en tête, il n'était pas grand, mais il allait vite et droit, on le suivait, d'autres encore le croisaient ou cherchaient sa rencontre, il saluait ou non.

- ... aussi ma petite Arlette, tant que je vous tiens, vous téléphonerez à Boussingault que je n'en veux pas de son Homard Thermidor, ce n'est pas un banquet républicain mais une réunion entre amis. Dites-lui don' de me mettre plutôt des oursins, ça sent la marée et c'est malcommode, ça plaira à ceux qui m'aiment...des oursins Policart ça vous convient?

Le haut maigre approuva. Mais à quoi bon lui demander, puisqu'il n'était pas même invité à la petite partie anniversaire.

- ... et pour les vins pas de Chambertin, ça fait foirail ! Plutôt un Grand-Echezeaux... 23...

- 24, la grande année, Monsieur.

Quelle petite merde ce Policart avec ses remarques utiles!

Normalien trop bien classé, vite indispensable, il commençait à irriter son demi-ministre l'agrégé prodige.

- Ces messieurs vous attendent à la cantine, monsieur le Sous-secrétaire d'Etat .

- Quoi la cantine? J'avais demandé ma salle à manger privée!

- C'est que le commandant Cofinasse l'a faite fermer hier soir, trop exposée, elle pourrait se prêter à la communication optique entre agents ennemis, c'est ce qu'il a dit.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire? Il... il est bon pour les petites maisons lui... complètement siphonné, il va me condamner toutes les pièces de mon ministère l'une après l'autre, ce type est fou, la statue dans la cour... c'est aussi lui la statue? Il est en train de me peindre en caca d'oie le grand Jules... il est dingue et vous vous lui obéissez?

- C'est que... il est le fonctionnaire délégué par le Ministère de la Guerre... je... nous pensions qu'il avait votre accord, Monsieur le sous-secrétaire d'Etat .

- "Je nous pensions" que vous vous êtes trompé mon vieux! Faîtes-le moi appeler tout de suite. Policart, ma serviette !

Il posa la main sur le bec de canne de la porte de la cantine, reprit son souffle et entra seul dans cette pièce immense et propre, peuplée de chaises et de tables, d'un grand parterre vidée, sauf au centre.

Un petit comité l'attendait, réunion de messieurs rétifs en barbe d'ancien et de jeunes cons dociles portant leur moustache barrette comme les premiers galons de carrières prometteuses.

Pour aller à eux, Monsieur le sous-secrétaire d'Etat alourdit son pas, se vieillit, s'assura un peu. Sans même l'apercevoir, il passa devant un dîneur oublié dans un coin, un retardataire à gueule d'employé du gaz et bleu de chauffe, qui pelait sa pomme en dévisageant le plafond.

- Bonjour... Monsieur le Premier Secrétaire mes respects.

- Assoyez-vous mon petit Félix.

Il était bon-papa, monsieur le premier Secrétaire, une fine tête de professeur de première supérieure, un profil fragile. Il posa son pince-nez sur la table comme une première enchère de la partie qui commençait, s'essuya les yeux avec le coin d'un grand mouchoir blanc de plénipotentiaire.

Par le silence et les mines, cela ressemblait de plus en plus à un examen mais monsieur le sous-secrétaire d'Etat y semblait préparé. Il sortit des dossiers de son vieux cartable de boursier de la république.

- Excusez-moi de vous recevoir ici, monsieur le Premier Secrétaire mais...

- Tout au contraire, je vous en remercie... bien ... bien...

Comme il aurait retapissé le plafond de la Chapelle Sixtine, le vieillard admira dans le détail la cantine modèle.

- ... très bien même... alors l'on se rend compte que notre action n'est pas tout à fait inutile... n'est-ce pas les conditions d'existence sont bien changées, pièces claires, nourriture choisie...

Il baissait la voix, murmurait presque, sans doute pour ne pas être entendu du prolétaire oublié.

- ... tarif modique... sans doute ils ne payent rien, ou très peu... c'est ici que l'on se peut dire...

Et plus bas encore:

- ... honneur à la république sociale!

Dans le même temps où monsieur le Premier Secrétaire se laissait aller à mi-voix à un lyrisme électoral de fin de banquet, tout le monde se retournait sur le retardataire, symbole du progrès, sur ce lent qui n'en finissait pas de bouffer son dessert, sans plus s'inquiéter de l'alerte en cours.

- Dites-moi Félix Stomp, avez-vous des nouvelles de notre cher Président Bertholas?

Flûte là! Il avait préparé toutes les questions, sauf celle-ci, comment prévoir? Bertholas, "ça pouvait pas tomber!"

- Je dois me rendre à la clinique du docteur Blôt tout à l'heure.

- Tout à l'heure... c'est un peu tard... Ne tardez point trop mon ami, c'est un conseil. Puis il vous tient pour son fils, vous le savez?

Il venait de perdre au moins trois points d'un coup le fils indigne.

- Il m'a toujours témoigné une grande confiance, et je crois de l'estime, et malgré nos désaccords récents sur la ligne politique de notre Parti...

- L'action politique n'est pas tout mon jeune ami. La politique, laissons-la à sa vaisselle de couteaux, nous parlons d'hommes, le sentiment viril quelques fois exige, vous ne croyez pas? ...

En même temps qu'il livrait ses appréciations, le chef du jury griffonnait en coin de page peut-être une note éliminatoire.

- ... C'est cela oui, je vous disais... nous l'avons visité hier, il a encore baissé, de le voir ainsi, après tant de combats menés ensemble... rappelons-nous 1906, la réaction cléricale...

Il rodait déjà l'éloge funèbre dans les fins de repas et les réunions du Bureau, mais au moment sublime, le retardataire, le peleur de pommes, le peuple à lui seul, ramassa veste, casquette et brûle-gueule.

Il racla sa chaise, quitta son coin, la salle soudain et il y eut un grand vide, un grand silence souverain. Une absence déjà.

Le sous-secrétaire d'Etat après quatre mesures à vide, avança un dossier replet vers la vieille barbe d'examinateur:

- J'ai eu tous les renseignements que vous m'aviez demandés, Monsieur le Premier Secrétaire, par Gasteau-Lepage de l'Intérieur, garçon sûr, le chef du bureau B.12, c'est l'ami Loumarin qui l'avait nommé, bref, l'affaire est telle que vous l'aviez pressentie; grave, vos craintes étaient fondées monsieur le Premier Secrétaire, pour faire gros il y aurait soixante millions dans la nature, saisis à Orléans au siège du Parti Communiste Français et que les radicaux auraient barbotés, essentiellement de l'or, en pièces de 50 Francs, du napoléon de mercière, autant dire pas de trace, ce sont deux inspecteurs de la Sûreté d'Alger, des hommes du Préfet Poinceau qui se seraient occupés de toute l'affaire.

- Poinceau c'est un homme de Charoit, autant dire que Campinchi en est très certainement.

La remarque du jeune moustachu agaça la vieille barbe.

- Je vous en prie, ce n'est pas le jeu des sept familles, n'interrompez pas notre ami, continuons...

- Avec ça, ils ont de quoi préparer au mieux, les élections, si elles ont lieu ?

- Et pourquoi voulez-vous? ... la guerre... mais bien sûr elle ne durera pas, je me trompe rarement, le Chancelier d'Allemagne saura raison garder, la France n'est pas la Pologne, il le sait. Quand aux élections les investissements ont déjà commencé en province, à Paris ce serait trop voyant, on me dit que leurs sections se conduisent en nouveaux riches, vous avez vu Poinceau?

- Oui, il était parisien le mois dernier, devant mes affirmations il a reconnu les faits

- Votre ministre était présent?

- Non, il est en Corse.

- La chasse aux merles à l'année et le bobinard laïc et obligatoire, voilà tout son programme de gouvernement. C'est aussi bien, cela laisse, à vous une responsabilité éminente, au moins utile, et à nous un peu d'aise, et Poinceau qu'a-t-il dit?

- Il serait prêt à nous reverser, une certaine somme, un arrangement serait possible entre partis de gouvernement mais...

- Eh bien quoi?

- Les deux types de la Sûreté auraient disparu dans la nature avec le magot.

Le cercle s'était resserré autour d'eux, on se sentait au chaud, comme dans un complot d'enfants.

La vieille barbe se mit à rire enfin, et tous les autres de suivre.

- Tssuk! Tssuk! Balivernes! C'est encore une astuce préfectorale! Ce garçon est fatigant avec ses combinaisons à double détente...

- Vous croyez qu'ils n'ont pas disparu?

- Sûrement oui, mais sur son ordre, sans doute ne sont-ils pas retournés à Alger d'ailleurs... Poinceau... convoquez-le à Paris! Il nous faut les retrouver, sauf à quoi les élections sont fichues, avec les pressions qu'ils feront dans les circonscriptions, l'interdiction des cocos et la montée de la Rocque, ils vont nous sortir de la Chambre!

On se tût à la funeste évocation, mais pas longtemps.


Quelqu'un avait ouvert la porte. C'était un géant chauve en casque lourd et uniforme de combat, il ne lui manquait rien, pas même le masque à gaz. Lui, n'allait pas trop avec ce décors propre, ripoliné moderne. Il faisait plutôt rescapé de Verdun, "debout les morts" et marcha, vers la conspiration d'hommes raisonnables, visiblement décidé à foutre le feu à toutes ces barbes. Policart lui courait après sans pouvoir l'interdire, pourtant le soldat s'arrêta au ras du sous-secrétaire d'Etat et fit "péter un salut":

- A vos ordres, Monsieur le Ministre, vous m'avez fait demander? Ces messieurs descendent pas? C'est obligatoire!

Le Commandant Cofinasse impressionnait par ses belles manières de soudard et cette façon qu'il avait de faire plier les planchers.

Il avait fait du Ministère sa forteresse imprenable, il s'était préparé à la défendre jusqu'à la dernière dactylo. Il fallait le voir, au soir, faire ses rondes au pas de charge, flanqué d'adjoints tout neufs, admiratifs, sortis du rang des rédacteurs inutiles et autres surnuméraires de 4° classe. Pour résumer le personnage: "un fasciste quoi!" selon Félix Stomp, le petit Félix Stomp qui n'était qu'un enfant devant lui.

Il se redressa, l'autre arrivait mal, c'était certain, mais malgré tout il se devait de montrer assez d'autorité devant le jury.

- Je vous ai convoqué en effet Commandant Cofinasse, je dois constater qu'en vous prévalant du temps de guerre où nous sommes vous avez pris ces derniers temps un certain nombre d'initiatives qui ont mis l'alarme et le désordre dans mes services...

Il s'arrêta.

Les avions étaient terriblement là, maintenant exactement au dessus d'eux et chacun regardait vers en haut avec une grosse inquiétude.

Cela faisait un boucan du diable, les plafonds tremblaient.

- ... ils sont bas... admira l'un des moustachus-adjoints, plus connaisseur que les autres.

- ... et si c'était des allemands!... prophétisa un autre qui n'y connaissait rien.

- C'est les nôtres, bien sûrement... et puis des anglais... des bombardiers lourds... oui, des anglais vu que nous on en possède pas vous l'entendez pas? Ils s'en vont sur la Rühr... rectifia le Commandant Cofinasse, le regard en larmes... chatouiller les chleuh ça va peut-être enfin commencer...

A ce moment une demi-douzaine des grandes baies de la cantine se brisèrent à force de vibrations. Tombant de très haut sur les trottoirs et dans beaucoup de bruits.

Puis la rumeur s'éloigna, tandis qu'il en naissait une autre, criarde, protestataire, en bas dans la rue.

Félix Stomp quitta la table, pour se pencher à travers l'une des fenêtres crevées, au dessus du vide, les éclats de verre avaient fait quelques blessés sur le trottoir.

- Dites donc Policart, les exercices sont de plus en plus réalistes, on dirait, la prochaine fois mon petit vieux renseignez-vous mieux.

Quant à vous Commandant Cofinasse, je juge inadmissible que toutes les précautions n'aient pas été prises en temps utile, ces vitres auraient dû être renforcées de papier collant et... et je ne sais quoi... bref, vous étiez en charge de notre sécurité, je vous tiendrai pour personnellement responsable de ce qui est arrivé, je vais m'occuper de votre carrière, vous pouvez m'en croire. Maintenant disposez!


2.


Neuilly, le matin, dix heures et quart...


- Dépêche-toi Dadou, 'faut que je sois à Joinville pour midi, j'ai la prise de son studio à faire... fais vite...

- Ne t'inquiète pas ma petite Lil, je n'ai aucune envie de m'attarder ici.

Le chauffeur referma la porte sur Lil Dorane et Policart:

- Oh ce que je déteste cet endroit! Il me fait peur! Il parait que Sarah Bernhardt est morte ici...

- Vous en êtes sûr? Pourtant il me semblait...

- Puisque je vous le dis, c'est un monde ça quand même! Alors mon petit Policart qu'est-ce que vous avez de neuf à me raconter?


Félix Stomp avançait sur les graviers, il avait envie de vomir, cette visite l'écoeurait, il l'avait reculée le plus longtemps possible, mais maintenant après le constat de carence que lui avait adressé Monsieur le Premier Secrétaire, il ne pouvait plus se dérober.

C'était une bonne part, pas la meilleure, de sa jeunesse, qui agonisait dans des draps propres.

D'ailleurs la Clinique du bon docteur Blôt était sinistre à force de permanence et de propreté.

Une maison mollasse, art nouveau, dans un parc épais, planté de massifs d'ombre, touffus, impeccables comme des couronnes mortuaires.

Les malades, cancéreux, verminés-retour des colonies ou fous métropolitains s'y faisaient transporter à la saison froide.

On se sentait ici, en quelque sorte frontalier de la Suisse, déjà dans l'ennui et la vase de l'un de ses grands hôtels lacustres au luxe effrayant et nombreux, dans la pose comme pour un tableau final. Les pensionnaires allaient d'un climat à l'autre, les soins aux fous et l'agonie des mondains, deux spécialités d'ici et de là-bas.

On naît et on meurt, beaucoup plus à Neuilly que partout ailleurs, c'est une patrie de voyageurs, une ville comme un meublé.

Félix Stomp fit encore quelques pas:

- Merde le bouquet!

Il revint en arrière, le chauffeur n'était plus là, on l'avait emmené promener. Il ouvrit la porte arrière de la Panhard et vit Lil Dorane sur les genoux de son chef de cabinet.

- Les fleurs... j'ai oublié les fleurs...

L'agrégé se rebraguetta sans inquiétude, ironique, joueur, tandis que la jeune vedette s'évadait dans un rire.

- On verra ça plus tard Policart! Quant à toi Lil, viens avec moi!

Il lui jeta les fleurs à la poitrine avec assez de violence, elle les ramassa en souriant.


Le Président Bertholas était au 24, une grande chambre dortoir qu'il occupait en solitude. Les rideaux étaient tirés et il ne restait d'allumé que deux veilleuses bleues, qui faisaient un climat étrange, fonctionnel. C'était un peu comme si on l'avait installé dans la cantine si propre du Ministère. Au milieu du progrès, un agonisant est encore un peu plus obscène, hors-saison.

- Qu'est-ce que tu faisais avec mon chef de cabinet espèce de petite salope?

- Je l'excitais tiens, il dit connaître les femmes, mais je crois bien qu'il a mouillé sa culotte avant même de l'avoir frottée.

- Tu es vraiment une garce!

- Que veux-tu c'est mon emploi, à la scène comme à la ville. Et puis de toutes les façons, tu voulais t'en débarrasser 'pas? Voilà une bonne occasion... alors c'est ça ton fameux Président... le Président Bertholas, il n'est pas bien terrifiant vu de prés...

Elle s'était approchée du vieillard incapable, sanglé, le regarda sous le menton, comme un gamin détaille un scarabée sur le dos, enfin elle se débarrassa le plus simplement des fleurs en les posant sur le ventre du futur défunt.

- C'est vous qui faisiez si peur à mon Dadou? Tu te souviens Dadou ce qu'il a pu être vache celui-là? Le roi du coup de pied de l'âne, ouais! Et mon Dadou me revenait et il pleurait comme un petit garçon... mets le loquet tu veux Dadou!

- Mais pourquoi?

- On va faire l'amour.

- Tu es folle, pas ici .

- Viens je te dis, il risque plus de cafter va!


Leur lit avançait et reculait à leur rythme, quand il se pencha pour bloquer les roues, il se retrouva presque contre la joue du vieillard: la tête tombée sur le côté malgré les liens, les yeux ouverts, la lèvre retroussée, il montrait les dents comme un roquet.

Félix Stomp recula, elle se leva, les seins à l'air, en bas de soie et porte-jarretelles et s'en alla tâter Bertholas au cou, les morts n'avaient jamais fait peur à la petite paysanne qu'elle était.


Ils revinrent donc à la voiture, Lil Dorane avait, sans faire attention, rapporté les fleurs.

Le chauffeur était de retour et il mit en route quand ils furent embarqués.

- Il est mort Policart, à croire qu'il m'aura attendu... je pleure... mais vous n'imaginez pas... ce que j'ai détesté cet homme! Et pourtant il n'était pas grand, non, il lui aura manqué la bonté ou le malheur, je ne parle pas du malheur que l'on provoque par ses propres fautes, mais de celui dont on est innocent, qu'on attrape au coin des rues, oui c'est ça il lui aura manqué une fille sourde ou de naître aveugle... pauvre type au final!... tellement élu et jamais choisi... oui, je vais te dire Policart: il lui aura manqué d'avoir été cocu !

Il prit le bouquet et le jeta par la fenêtre de l'auto sur le gravier bruyant comme il se serait donné une claque.





3.


Prés de Saint-Germain (Seine et Oise), une heure et quart de l'après-midi...


Il n'arrivait jamais chez sa femme sans recouvrer cette sensation qui l'avait accompagné lors de sa première visite. C'était moins le luxe et la richesse abondés de tradition, que l'anonymat où ce bon goût pâturait qui l'impressionnait encore. Un portail haut et rouillée, un mur fissuré, derrière ce qui ressemblait à une maison de ville, un peu hautaine, reblanchie.

Il y était entré, un soir, invité, déguisé, élégant, à l'époque il avait dans la suite du Président Bertholas, déjà beaucoup voyagé: palais, chambres, ministères, ambassades et autres séjours ornés, mais il découvrait ici la véritable intimité d'un nom, un entre-nous qui sentait la province, le linge propre et le papier piqué, qui ne promettait pas même l'éternité, mais un certain maintien.

La France cavalière, lorsque de salons en salons vous arriviez devant cette perspective ouvragée, maçonnée en fontaines et bassins, descendant jusqu'à la Seine, y tremper sa traîne, son cul et ses bottes.


Devant le perron des femmes de chambre sous la direction de Monsieur Crêmieux, le chauffeur majordome, chargeaient une énorme Hispano du corps de bataille.


Félix Stomp descendit de son carrosse ministériel, monta vite l'escalier, il avait un don pour cela, un côté sport man qui passait bien aux Actualités Pathé. Il confia au maître d'hôtel, son chapeau et ses lunettes, malgré tout il ne paraissait devant sa femme que sous son meilleur visage.

- Madame est encore chez elle?

- Oui Monsieur.

- Bien vous passerez toutes les communications là-haut.

Il se regarda dans le trumeau au dessus de la console Trianon, rajusta sa cravate, puis monta l'escalier un peu moins monumental qu'attendu, la seule chose qui l'avait déçu, la première fois.


Antichambre, salon de lecture, il entra dans la pièce ultime: une chambre capitonnée de soie rouge, tapissée et meublée dans le style mandarin tardif. C'était celle du père de sa femme, le Marquis, tout un appareillage qu'il avait rapporté du Tonkin, il avait été officier de marine, un temps là-bas, même s'il n'était décédé que d'une modeste fièvre d'arrondissement dans ce lit où elle paressait en déshabillé courtois.

Le dos contre les coussins, blonde à l'excès, parfumée, elle ne quittait jamais ses parfums (ni ses fétiches), poudrée comme un petit marquis, elle mangeait une orange sur le plateau du petit déjeuner dressé en travers de son lit. Ces découpes dignes d'un maître d'hôtel exercé, sa sûreté domestique faisaient l'admiration de son mari, toute son éducation d'ailleurs l'impressionnait. Au fond il ne l'avait jamais aimé pour ce qu'elle était mais à cause de ce que l'on avait voulu faire d'elle: un magnifique animal de compagnie. Oui, il n'estimait chez elle que la volonté d'autrui.

Elle n'était pas seule, debout, plus grande que lui malgré ses talons plats,une femme riait, qu'il mit un peu de temps à reconnaître: un rire trop large, de grands pieds, le genre mondaine de trait, comment était-ce déjà?

"... Marmont... Talmont... Carmont, c'est ça... Marie-Hélène de Carmont! "

- Bonjour Marie-Hélène. Et bien Geneviève il est une heure et quart et vous êtes encore au lit!

- Vous voyez mon ami, comme en pèlerinage, il y a si longtemps que vous n'y êtes venu. Votre vedette vous occupe à plein-temps n'est-ce pas?

- Elle n'est pas là pour m'occuper mais pour me distraire .

- Vous avez raison, d'ailleurs elle est charmante, j'ai été surprise, une vraie présence, au naturel moins vulgaire qu'attendue. Et puis elle a le sens pratique, elle a tout de suite compris dans quelle situation j'étais: envoyer un commissaire de police surprendre un ministre au lit avec une vedette de l'écran, cela peut sembler difficile, voire impraticable lorsque l'on connaît votre l'influence et celle de vos frères utiles, mais enfin avec le paquet de vos lettres qu'elle a bien voulu me vendre, les choses se présentent autrement maintenant.

Marie-Hélène de Carmont se prépara à faire mouvement , le vent se levait, un divorce? Rien que de normal, ne vivaient-ils pas séparés, elle ici, presqu'en province, lui presqu'à la cour, en son ministère parisien.

Le téléphone sonna, il faisait ça si bien, il était le bienvenu pour faire diversion. Geneviève décrocha.

- Pour vous Félix.

Encore sous le coup de la révélation de la trahison de Lil Dorane, il prit le combiné qu'elle lui tendait, s'approcha de sa femme lointaine: "Ces foutus parfums!" Il ne l'avait jamais connu au naturel, toujours en concubine, apprêtée, l'espérant peut-être encore?

Comme pour se trouver une revanche sur elle, il pensa en la regardant à son con de jeune fille, impraticable, son petit col fermé à la circulation.

- Félix Stomp à l'appareil!

"... à l'appareil... ce que c'est ridicule..."

Elle avait voulu lui apprendre de nouvelles et perfectionnées manières, d'autres choses encore, inutiles et graves, le blasphème et le charleston, elle était de l'espèce provinciale, charmante, des châtelaines savantes, ayant hérité de son père une bibliothèque encyclopédique et une érudition sans ordre, pyrotechnique et affable, oui elle aurait voulu... il avait dit non, la peur du désordre.

- Ah Lemasson comment vas-tu mon vieux?... j'en suis content... oui Maître Bourrillot... comment ça pas bien du tout... tu rigoles, c'est une plaisanterie... trois... quatre mois... mais c'est rien... écoute... non mais Lemasson... enfin merde après ce que j'ai fait pour toi, tu peux bien me le faire tenir un peu plus longtemps... pas en ce moment, je perds à tout les coups, les cocos veulent ma peau... eh quoi phase terminale! T'as qu'a la faire durer la phase terminale... mais je m'en fous bien des vérités biologiques, ce que je vois c'est le pays, c'est la France... tout ce que tu veux... c'est ça débrouille-toi mon vieux et t'auras pas à te plaindre de la Patrie reconnaissante, allez à Lundi!

- De mauvaises nouvelles?

- Comment? Non, non rien de trés grave.

- Dommage!

- J'ai vu, la voiture, vous descendez à Nice? En voiture, ça ne risque pas d'être un peu fatigant?

- Je ne suis pas enceinte, je le regrette d'ailleurs... et puis tu sais bien que je déteste le train! Marie-Hélène tu veux bien appeler Madame Crêmieux .

Ah ces changements de partition, du "tu" au "vous", rien de plus énervant, elle passait de la harpe fluide aux cuivres sonores sans prévenir.

En tant que mari, lui n'avait jamais rêvé que d'une carrière d'alto. Sa carrière de mari parlons-en. Quelle petite salope cette Lili Dorane!

Madame Crêmieux, la gouvernante, arriva, jamais elle n'aurait laissé le soin de la toilette à une femme de chambre, madame Crêmieux, c'était comme une mère, au moins une tante pour Geneviève de Lanion.

Elle commença de la préparer conduisant la reprise à sa main, madame Félix Stomp se retrouva nue, sans inquiétude devant son mari et la Grande Carmont assis ensemble sur un canapé chinois.

Ils regardaient le même cul, avec sans doute le même regret.

"Quel dommage qu'elle soit si mal douée pour la passion!"

Enfin rhabillée, en voyageuse, prête au départ, à toutes les destinées en partance, elle se tourna vers eux:

- Alors voilà, je "nous" quitte Félix Stomp. Vous m'avez compris. Et cette fois le voudrais-je encore que tu n'y puis plus rien!




4.


Asniéres, deux heures de l'après-midi


La Panhard Panoramique filait à plus de 140, elle traversa en sifflant les bois de saint-Germain. Puis le chauffeur se gara sur le bord de la départementale 190, à côté d'un haut guidon qui indiquait les routes conduisant en forêt.

Une traction les attendait, ils firent l'échange des voitures, Policart se mit au volant et Félix Stomp vint s'asseoir à côté de lui, comme ça: rapprochés, côte à côte, Stomp ressemblait à un grand frère.

Deux cavalières avaient assisté à la scène sans comprendre, des amis de Geneviève, monsieur le Sous-secrétaire d'Etat les salua d'un coup de chapeau puis le chef de cabinet dans un bruit d'engrenages, mit les gazs en même temps que la Panhard qui s'en retournait à vide vers Paris.

- 'roulez don' pas trop vite Policart, vous me faites peur... arrivé à Asniéres, vous prendrez la route du stade vous connaissez ?

- Oui monsieur, quand même nous aurions pu garder le chauffeur, je déteste la conduite automobile, d'ailleurs je n'ai même pas la licence... et puis cela flatte l'électeur une belle voiture de cortège, il me semble, un ministre après tout, c'est d'abord un député qui a réussi. On lui en donne pour son vote à l'électeur.

- Vous savez mon petit Policart, c'est une banlieue ouvrière et provinciale, or la bourgeoisie de province et les cocos de banlieue ont en commun de ne jamais voter au dessus de leur condition... aussi si je veux succéder à Maître Bourrillot à la mairie, gardons-nous du singulier et du coûteux, profil bas et modestie unanimiste, entendu?

Policart n'ajouta rien, il méprisait son maître dont il se jugeait supérieur en tout, sauf sur la question électorale.

Félix Stomp lui confiait volontiers des secrets politiques et financiers de première importance mais rares étaient les confidences et les conseils sur le sujet de l'élection.

Comme l'on se fait, comme l'on se nomme, se fabrique et se surpasse par l'entremise de l'électeur, combien, le méprisant sans excès en se servant de lui avec assez de volonté, on peut trouver de plaisir en soi, délices intimes de grand égoïste que ces victoires sur les foules, ces partages que l'on y fait, de créer, de voguer sur de grands élans baffreurs.

Policart pressentait que derrière cette porte fermée, se tenait son destin, mais voilà, pas à pas il comprenait aussi que Félix Stomp ne l'avait pas choisi, qu'il ne le préférerait pas et ne lui céderait jamais l'enseigne non plus que le métier, ce métier que lui Stomp avait volé, ramassé puis recueilli auprès du Président Bertholas, altesse électorale, souverain maquignon qui avait régné sur le Parti pendant presque vingt années.

- A propos de Maître Bourillot, je suis inquiet, il faut qu'il nous dure encore un peu, pour ça je l'avais envoyé à Lemasson, un ami, il me doit beaucoup, une affaire de pension, une complication, c'est un bon toubib aussi et il me tient au courant; or voilà pas qu'il me téléphone tout à l'heure chez ma femme... et les nouvelles ne sont pas bonnes... là Policart garez-vous au bas de la tribune, le photographe est prévenu? Qu'il me loupe pas l'arrivée surtout, il y a du monde on dirait...

Policart tira le frein à main, desserra sa cravate, les foules lui faisaient peur, à Félix Stomp aussi d'ailleurs, il l'avait même surpris une fois, vomissant dans les massifs de fleurs du casino de Divonne un soir de meeting contradictoire.

Mais entre sa peur et le trac de Félix Stomp, il devinait une différence, une de plus.

- Amis bonjour! Monsieur le Maire, je vous salue, comment allez-vous bien?

Maître Bourillot était de ces maigres tout en conscience et en creux. Sauf l'haleine exécrable, la canne et les yeux jaunis, on l'aurait plutôt jugé bon finisseur.

- Mieux. Enfin je crois, il me semble, je vais à la selle facilement et souvent, et jamais en perte, notez-bien... je dois aller voir mon médecin, lundi pour confirmation, mais je le sens, je reprends la main.

- La main... oui, donnez-la moi... plutôt l'autre si ça ne vous fait rien... eh bien j'en suis content... oui, oui, mais quand même pas d'imprudence n'est-ce pas? Le soir: potage, le journal et zou au lit! Moi-même j'en suis là.

- Vous êtes malade Monsieur le....

- Tempérance fait satiété. Et Mademoiselle comment? Pim-Pom, elle n'est pas là, je ne la vois pas .

- Mademoiselle Pimplont, non, elle n'est pas encore arrivée.


"On" passa à la visite de la nouvelle tribune visiteuse, puis chacun fit son discours, après quoi l'on attendit devant le vin d'honneur, déjà disposé sur les tables en parquet.

- Qu'est-ce qu'elle fait la Pim-Pom, elle croit donc que je n'ai que ça à faire! Dites donc Policart et si j'inaugurais?

- Sans elle?

- Oui, oui tout seul comme un grand. Je sais faire.

- Elle ne vous le pardonnerait pas, Monsieur, elle est pour beaucoup dans la réfection du stade, sans compter qu'elle nous est très utile, c'est elle qui tient pratiquement la section, et sauf ses revendications périodiques sur le vote féminin, il faut reconnaître qu'elle rend de grands services... d'ailleurs, tenez, j'entends... la voilà je crois?

Policart désignait une colonne montante d'enfants gueulards, avec à leur tête, une grosse femme à lunettes, coiffée d'un mouchoir qui la protégeait du soleil, on aurait dit un colonial s'exerçant au maniement de l'indigène.

- ... ah si papa, il savait ça il-di-rait... ah si papa il savait ça il-chante-rait-Au pas-camarade-au pas-au pas-au pas...

- Dites donc Policart elle a emmené la troupe on dirait votre petite main irremplaçable.

A son signal, la colonne s'arrêta, puis à coups de sifflet bien placés, elle fit taire et manoeuvrer les mômes dans un ordre et avec une discipline insolente de maître d'équipage.

- Reu-pos!

Assez fière, au moins satisfaite, sans s'occuper des autres invités qui la saluaient avec un peu de crainte, on ne gardait pas longtemps son chapeau devant Mademoiselle Pim-Pom, elle vint à la rencontre de Félix Stomp.

- Comment ça va notre député?

- Quelle arrivée Mademoiselle! Qu'est-ce que ça veut dire tout ça?

- Les mômes vous voulez dire? Excusez-moi mais mon collègue monsieur Lefort, qui devait me remplacer, est tombé malade tantôt, il a bien fallu que je les prenne. Avec mademoiselle Lecat c'est pas possible elle me les énerve. J'ai préféré les emmener après tout, je me suis dit, ça leur fera prendre l'air, il y a de l'herbe où pâturer et comme c'est pas trop loin de l'école, on sera vite retourné.

- Soit, je comprends très bien Mademoiselle, mais la petite revue d'effectifs était-ce bien utile? La jeune garde c'est la maison d'en face. S'il vous plaît Mademoiselle.

- Bah il faut bien les éduquer ces mômes, chez eux... la plupart viennent du quartier du port de Genneviliers, les bidonvilles prés du Bassin numéro 5... à la maison, ils ont des baffes mais pas de discipline, comme un sandouiche au jambon sans jambon, ici au moins on leur apprend à se tenir en société, vous me direz que pour le beurre, ils repasseront, mais on fait avec ce qu'on nous donne!

- Mademoiselle, mademoiselle, ce sont là des méthodes et des raisonnements autoritaires, quasi fascistes, que je ne saurais approuver, que je n'approuve pas. Enfin rien ne sert d'épiloguer, Policart la suite!

- Les officiels c'est fait, le discours aussi... reste... il reste le match Monsieur.

- Le photographe est prévenu?

- Oui, oui, vous n'avez plus qu'à aller vous changer.

- Me changer? Oui, j'avais pensé Policart, ce n'est peut-être pas indispensable, tout comptes faits, ma participation?

Policart sourit, ce qu'il pouvait être horripilant dans ces moments-là!

- Ils vous attendent Monsieur. Voilà votre équipement.

Des gamins de quinze ans marchaient vers les vestiaires, le sac marin à l'épaule.

Cela sentait le pied, la sueur et l'effort collectif, tout ce que Félix Stomp ancien solitaire des cours de récréation détestait le plus au monde.

- Eh bien quoi Policart! Vous ne croyez quand même pas que je vais me mettre en caleçon devant tout ces gens! Faîtes évacuer les vestiaires et vite!

Bien que déçu de ne pouvoir infliger enfin une humiliation à son maître, le jeune fonctionnaire s'exécuta, et les joueurs avant de pouvoir se changer à leur tour, durent patienter à la porte que Monsieur le sous-secrétaire en eût terminé avec sa toilette.


Le match put enfin commencer, il opposait Asniéres-Central à l'A-S Bezons-Bouchard, les bleus aux rouges, très vite les troupes de Mademoiselle Pim-Pom prirent le parti du Bouchard, mieux connu et respecté, contre un Central mal assurée dans ses lignes. Monsieur le sous-secrétaire d'Etat au poste d'Intérieur droit courait après le ballon, les lunettes embuées, en soufflant fort, il était hors de condition mais il ne devait sortir qu'à la mi-temps, malgré tout on le ménageait, on le ménagea... jusqu'à la trente-septième minute: une faute sifflée contre le Central, un penalty sévère ajouté à l'ambiance, les gamins fanatisés. But! A la remise en jeu, Félix Stomp reçut le ballon en plein visage, et il dut quitter le terrain:

- Sûrement il aurait mieux valu que vous enleviez vos lunettes pour jouer!

Constata Policart en lui donnant les premiers soins, tandis que le photographe immortalisait le seul incident du match à grands coups de flash éclaboussant.



5.


Asniéres, trois heures et demie de l'après-midi...


- Monsieur Maurin-Pointard dit que la production a plus que doublé à l' usine d'Asniéres.

- Ca va Policart, ça va, vous n'allez pas me traduire tout ce que dit ce vieux khroum! Et d'abord, il ne peut pas rester prés de là et marcher avec moi? Pourquoi fait-il la gueule?

- Il faut bien comprendre Monsieur, c'est son usine, il est comme un capitaine de navire qui accueillerait un étranger à son bord et...

- Oh là pas de littérature Policart, des réponses, je devrais vous payer à la réponse livrée.

- Oui en effet peut-être... eh bien je crois... il vous en veut peut-être aussi alors...

- La surtaxe sur les automobiles? Et le moyen de faire autrement?

- Sans doute... mais c'est surtout votre loi sur la moyenne plafonnée!

- Alors merde! Si c'est ça: dites-lui merde une bonne fois pour toutes! Et qu'on ne m'en parle plus jamais! Je ne vais quand même pas rester dans l'histoire de France en tant qu'inventeur de le moyenne plafonnée! Regardez-le filer, c'est invivable ce bruit!

- ... la présence, chers auditeurs, oui la présence à nos côtés de Monsieur Félix Stomp... monsieur le sous-secrétaire d'Etat un mot pour le Poste Parisien!

- Certainement, un mot? Eh bien ce sera confiance... confiance dans la solidité de notre industrie, confiance dans l'abnégation de ses ingénieurs et de ses ouvriers, confiance dans la détermination de chacun et la volonté de tous, oui je suis confiant en voyant la France dans l'effort .

- Merci beaucoup monsieur le sous-secrétaire d'Etat. Chers auditeurs vous venez d'entendre depuis l'usine Maurin-Pointard à Asniéres, monsieur Félix Stomp, sous-secrétaire d'Etat aux...

Le vieux Maurin-Pointard s'était arrêté enfin, il patientait devant une imposante porte en fer, écoutant sans se laisser convaincre les explications gênées de son chef du personnel.

- ...le 109... c'est que Monsieur... voyez-vous la ventilation forcée étant tombée en panne avant-hier dans l'atelier des roulements à bille... oh bien sûr une équipe d'électriciens est à pied d'oeuvre mais les ouvriers sont furieux, aussi je me permets... enfin il serait préférable pour vous... et pour monsieur le sous-secrétaire d'Etat...

- Et quoi je n'ai rien à cacher!

Il s'en foutait bien de se ménager, le vieillard, il parcourait son usine, comme il aurait traversé ses terres, le regard fouillant chaque bosquet, connaissant tous les renards par leur prénom et tutoyant ses chênes.

Il fit signe d'ouvrir la porte, de lâcher les fauves. Deux contremaîtres en blouse grise poussèrent la lourde porte .

La salle était immense, tout de suite un public pensa Félix Stomp, ils étaient plus de cinq cents là-dedans, la pièce était chaude, vaporisée d'huile. Les machines rendaient à plein, même si plusieurs n'étaient pas servies, et au milieu de la salle, un attroupement comme autour d'une baraque à frites, d'un tire-pipes, avec à son sommet un grand type costaud, le genre hercule de foire, parlant fort mais sans perdre son sourire de représentant.

Félix Stomp s'était arrêté sur le seuil de l'atelier. Le vieux Maurin-Pointard, lui n'hésita pas, et la canne à l'horizontale, il aborda la foule.

- Et alors quoi on ne travaille plus? Comment mon garçon? Oui, oui je sais la ventilation, oui je suis au courant et les électriciens aussi... où sont-ils?... Ah oui je les vois... eh bien mais ils sont déjà à l'ouvrage... fort bien... comment ?...

De l'autre côté de la salle, trois ouvriers se tenaient à l'écart de la foule de l'atelier, ils étaient au pied d'un énorme tuyau, et patientaient.

Le vieillard força sa voix pour les saluer et prendre des nouvelles de l'avancement des travaux :

- Alors ça va marcher?

- Le petit est dedans, il est en train de s'occuper du calorstat, tout sera arrangé pour l'équipe du matin monsieur .

- Ah très bien, vous avez entendu, vous autres, c'est arrangé.

Mais on ne l'écoutait pas, au contraire on l'empêchait d'avancer, de prendre place, sa place au milieu d'eux.

- Laissez-moi passer voyons... mes enfants... Dauberger bon Dieu!

Il venait de reconnaître l'orateur que l'on tentait d'escamoter par l'une des fenêtres ouvertes.

- C'est toi mon cochon qui m'a flanqué tout ce bouzin!

- Fermez les portes, commanda le grand Dauberger qui décidément et malgré les efforts de tous ne passaient pas par cette foutue fenêtre.

Il fut tout de suite obéi, une trentaine d'ouvriers entourèrent Félix Stomp et sa suite et monsieur le sous-secrétaire d'Etat se retrouva avec le jeune Policart, Mademoiselle Pim-Pom, le radioreporter et le vieux Maurin-Pointard, enfermé dans le hall démesuré, l'otage des grévistes.


6.


Asniéres, l'usine Maurin-Pointard, quatre heures et demi de l'après-midi...


- Bon sang Commissaire vous êtes vraiment ! ... vraiment...

- Je sais monsieur le sous-secrétaire d'Etat mais j'avais dans l'idée... je voulais juste négocier, leur demander de vous libérer.

Je ne pouvais pas imaginer qu'ils auraient le toupet de... enfin de me retenir moi aussi de toutes les façons c'est pas avec ma petite demi-douzaine de bonshommes...

Il s'était retourné vers sa troupe au grand complet, consignée, honteuse, battant de la pèlerine dans un magasin grillagé de l'atelier de sellerie où les prisonniers avaient été confiés à la garde des ouvrières.

Consciencieuses elles avaient accroché aux grilles de longues pièces de tissus, "histoire d'aveugler le vieux singe":

- Comme aux perruches, on vous met la housse pour que vous dormiez.

Dans la semi-obscurité, Félix Stomp s'énervait, demander des comptes au gros Commissaire.

- Puis avec ce type... ce Dauberger c'est pas possib' de discuter!

Félix Stomp se rassit entre Mademoiselle Pimplont qui terminait les mots croisés de Paris-Presse et le jeune Policart, trés blanc, trés raide.

- Dauberger, vous en parlez comme d'une vedette de l'Opéra-comique. Mais Dauberger c'est quoi, c'est qui? De la figuration communiste!

- "Figuration", comme vous y allez, il est au moins chef des choeurs ç't' oiseau-là! C'est la C.G.T... vous vous en souvenez pas? Mais si la derniére fois, rappellez-vous monsieur le député, quand ils vous ont enfermé à la mairie dans la salle du conseil avec Maître Bourrillot, celui qui a fait le discours, un grand sympathique, il vous a même traité de "valet du capital et du patronat réactionnaire" Là ça vient?

- Je m'en souviens en effet. Vous avez l'air de bien le connaître Mademoiselle?

- Je comprends. Je l'ai eu en Cours Elémentaire premiére et deuxiéme année, un garçon intelligent, très capable mais trop de force pour prendre le goût de l'effort!

- Dites-moi Commissaire si c'est un meneur communiste, pourquoi n'a-t-il pas été arrêté? Il était sur la liste des Propagandistes Révolutionnaires établie par le 5° Bureau, il devrait être en prison avec les autres, qu'est-ce qu'il fabrique dehors!

- Faudrait déjà pouvoir l'attraper. Il est furet pire qu'un bracco. Sauf que son truc à lui c'est pas les bois, mais l'usine. La derniére fois, il s'est bien fichu de nous dans la Centrale aux Signaux .

- Et bien justement restez pas là comme un cul! Faîtes quelque chose!

- Et quoi Monsieur le Ministre? Tout ce qu'on peut faire c'est attendre que les mobiles viennent nous dégager.

- Regardez au moins ce qu'ils font! Que l'on ne soit pas les derniers prévenus! On ne va pas passer la nuit dans ce cagibi!

Le policier s'approcha, il enleva ses lunettes, s'essuya les yeux et la moustache d'un coup de manche volontaire avant de se coller au trou de la serrure.

- Ah ils ont l'air bien remonté. Il faut dire aussi que le vieux Mau... la direction en a profité pour en mettre un coup question cadences depuis qu'ils travaillent pour la Défense Nationale.

- C'est à la demande exprès du gouvernement que toutes les usines marchent à pleine charge. Rectifia le vieux Maurin-Pointard, toujours impassible, assis, le menton reposant sur sa canne de dandy, de jeune homme de l'autre siècle.

Mademoiselle Pim-Pom en avait terminé avec ses mots croisés, et elle mettait de l'ordre dans son sac à main aussi volumineux qu'une besace d'alpiniste, elle rêvait déjà comme en fond de classe, enfin elle se réveilla, bailla avant de se mettre debout pour regarder par le fenestron.

Dans le cimetière communale voisin de l'usine, sur les tombes chaudes, des quarterons de joueurs de belote, vêtus de bleu de chauffe, tenaient la position en tapant le carton et sous les tilleuls les éléves de Mademoiselle Pimplont pique-niquaient, ils mangeaient leur goûter très sagement.

Elle leur fit de grands signes, les appela, on lui répondit, depuis la belote aussi, on l'avait reconnue.

- ... C'est Mademoiselle Pim-Pom!... Là-bas!

Le jeune Policart se leva et s'en alla vomir dans un coin de la pièce.






7.


Asniéres, L'usine Maurin-Pointard, neuf heures du soir...


Le Commissaire toujours ses grosses fesses en l'air, comme une bonniche de boulevard, penché devant le trou de la serrure du magasin condamné, inspecta les environs, enfin il se releva, épousseta son veston et sortit de sa poche tel un magicien électif, une écharpe tricolore.

- Au bruit je dirais qu'il y a au moins deux... trois automitrailleuses... Ah ça ils ont servi large, pour vous ils ont bien fait les choses, à la centrale, parce que je peux vous dire qu'en ce moment pour avoir la troupe c'est coton. Maintenant, je crois, on peut y aller, c'est plus calme.

- Vous en avez de bonnes, comment forcer la serrure?

- C'te bonne blague, vous avez pas vu monsieur le Ministre qu'on est dans le magasin de l'atelier, des outils il y a que ça ici, tenez, ouvrez le tiroir supérieure de la servante qu'est juste à côté de vous... envoyez-moi une pince monsieur le Ministre... là... non la grosse...

- Vous auriez pu faire ça plus tôt!

- Et pourquoi, ici au moins on se tenait à l'abri des mauvais coups.

Redevenu soudain le paysan fort et bagarreur qu'il était avant les concours et les promotions, il força la serrure, donna un violent coup d'épaule dans la porte qui céda, et s'avança ceint de tricolore dans l'atelier déserté, silencieux, enfumé, vers un gradé en bandes molletières qui venait à eux au pas de course.

- Je vais tout de suite vous faire évacuer monsieur le sous-secrétaire d'Etat, vous ne souffrez pas trop?

Sous les lampes au sodium fumantes, le cocard récolté pendant le match de l'après-midi prenait de fait une allure inquiétante.

- Comment? Ah non non ça c'est en jouant au ballon, commandant, vous arrivez bien... tard!

Le vieux Maurin-Pointard contemplait ses machines sabotées, le grand saccage que 'ces salopards" avaient fait de son Atelier 109, le plus ancien de l'usine.

Un boulon traversa la verrière et vint ricocher sur le sol en ciment.

- Attention monsieur le sous-secrétaire d'état, il y en a encore sur les toits, mettez-vous à l'abri .

- Non merci, de toutes les façons nous ne pouvons pas rester...

Le silence s'installa sur l'atelier 109 déserté. Plus un bruit... sinon... oui... de temps à autre... et de plus en plus faible la voix effrayé du petit électricien coincé dans sa gaine d'aération.

- ... éh, oh... vous êtes là?...

Et soudain il tomba du tuyau comme un gamin éjecté d'un toboggan.


8.


- Eh bien Policart dépêchez-vous mon petit vieux quoi!

Le petit groupe, radio reporter en tête avançait entre les tirs. Mademoiselle Pim-Pom, imperturbable, en profitait pour raconter à Félix Stomp les dernières aventures de "ses réfugiés", elle avait chez elle , en pension, un couple d'espagnols chanteurs.

- ... et mon beau-frère me dit: "Il m'en est encore arrivé deux, tu peux pas me les prendre?"...

- Parce que c'est votre beau-frère qui vous fournit en réfugiés espagnols?

- Il travaille à la Préfecture de la Seine, avec les mômes en sus, comptez que ça me fait quatre de mieux, le pavillon on n'y tient plus, résultat: je couche à la cave, mais ça ne me gêne pas, on y met bien les bonnes bouteilles à vieillir.

- On peut aussi y mûrir un bon rhumatisme.

- Pensez-vous. Bon, je vous laisse, monsieur le député, je dois aller retrouver les enfants.

Félix Stomp s'arrêta, stupéfait:

- Comment, vous voulez dire qu'ils sont encore là?

Le capitaine des gardes mobiles qui leur ouvrait le passage, confirma d'un mouvement de tête désolé:

- 'sont dans le cimetière, on a pas pu les en faire décoller!

- Dame, ils n'obéissent qu'à moi!

- Mais enfin Mademoiselle, vous imaginez les parents, dans quelle angoisse ils doivent se trouver!

- Pensez-vous s'ils s'en foutent bien, ils en auront profité pour en faire un supplémentaire, dans une seule pièce c'est difficile de se donner du conjungo, et puis ils savent bien qu'avec moi, les mômes ne risquent rien.

Félix Stomp et son chef de cabinet, regardèrent la grosse femme s'éloigner vers le cimetière.

- Elle est étonnante, vous ne trouvez pas Monsieur? Rassurante, on peut compter sur elle.

- Ne vous appuyez pas sur elle, vous vous retrouveriez en bas. Tout ce que la misère n'a pas sanctifié, elle le méprise. Il faut être faible, autant dire à sa main... assez de philosophie, dépêchons Policart, je suis pressé.

Ils regagnèrent la Traction avant, garée sur la place. Elle avait souffert: le pare-brise était cassé, et on avait crevé un pneu à l'avant, il fallait changer la roue.

Ce fut le jeune Policart qui s'y colla.

Félix Stomp le regardant faire, impatient.

- Allez c'est bon Policart, laissez la roue crevée sur le trottoir... et allez me mettre un coup de manivelle!

Le grand maigre manqua de se casser le bras en lançant le moteur .

- Non Policart, vous montez derrière, cette fois c'est moi qui conduit, d'ailleurs, non, je n'ai même plus le temps... tenez vous avez je crois le Métro au bout du boulevard!

- Mais vous n'avez vraiment plus besoin de moi, ce soir, Monsieur?

Félix Stomp lui répondit d'un signe de la main et embraya, laissant son chef de cabinet au milieu de la route, en chemise, sali de cambouis, la manivelle à la main.

- Salaud va!

Mais ses injures ne portaient pas, submergées qu'elles étaient, par le chant de la colonne infernale de Mademoiselle Pim-Pom qui sortit du cimetière traversait la place en hurlant.

- ...ah si papa il savait ça...


9.


75, rue de la Jonquiére, 17° Arrdt. neuf heures et demi du soir...


- ... eh bien au moins tu pourrais saluer ton vieux père, brigand!

- Oh pardon, bonjour, vieux papa... excuse-moi, mais je suis fichument pressé... tiens il y a un article de mon ministre dans ton journal... pages intérieures...

Il avait pris le Temps que son père, quinquagénaire aimable en pipe et gilet de laine détaillait sans conviction.

- Elle est là Solange?

- Ta soeur oui, et elle salue encore, elle! Alors tu dis pages intérieures... ah oui en effet, j'espère que cette fois tu auras un peu mieux soigné ton style que la derniére fois?

Policart quitta le grand salon de l'appartement familial en courant, il passa devant la porte de la lingerie, où sa mère aidait la bonne à repriser des chaussettes couturées.

- Francis, tu as mangé au moins?

- 'pas le temps 'man, je reviens tard, ce soir, et surtout ne m'attends pas! ... Ah ma petite soeur chérie! Bonjour Jean-Louis, alors tu l'épouses quand ma soeur? Décide-toi, la liste des prétendants s'allonge, on a rentré un polytechnicien très convenable cette semaine. Solange passe-moi les clefs de ta voiture.

- Pas question nous allons au cinéma à la séance de nuit!

- Et bien vous irez au cinéma à pieds. Ecoute c'est très important, sans compter que c'est dangereux de se bécoter en conduisant. Allez dépêche-toi...

- Tiens, mais c'est la dernière fois. C'est quoi cette affaire très importante?

- Jean-Louis t'expliquera.

- Expliquer quoi? Je ne sais même pas de quoi il est question.

- Justement c'est dans ces moments-là que tu es le plus convaincant!


10.


Boulogne, onze heures...


Félix Stomp conduisait vite, les phares de sa voiture éclairait de grands arbres, postés comme des poteaux au coin d'un ring, ne manquait que le soigneur, il en aurait eu pourtant bien besoin, son oeil lui faisait mal. Malgré la tiédeur de la nuit, il avait froid, le pare-brise crevé n'arrangeait pas les choses. C'était peut-être grave? A ces heures de fermeture, il retrouvait ses effrois de fils unique, comme de vieilles ombres réveillées, des souvenirs debout.

Un peu avant la cascade, il arrêta sa voiture dans l'une des allées cavalières, vérifia son Browning d'officier de réserve puis se prépara à attendre.

Il n'en eut pas le temps, vite, quelqu'un frappa à la vitre. Un type souriant déjà en costume d'été, il lui fit un petit signe de la main et s'en alla rejoindre sa voiture.

Policart qui frissonnait d'émotion dans la vieille Trèfle de sa soeur, garée plus loin sous les arbres, vit Félix Stomp sortir de sa Traction.

Maintenant, en face, ils avaient allumé les phares, sans doute pour éclairer la scène, prendre toutes les précautions ou seulement lui faire signe de marcher, de venir à eux mais rien. Monsieur le sous-secrétaire d'Etat ne bougeait pas, il ne semblait pas disposé à vouloir faire la premier pas.


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