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P.M. Neoletto

L’Urbaine des Arts
Librairie Editoriale,
prés Paris,
Seine & France.
1.
La fille au béret
Elle pensa : « C’est si bien... c’est ça ce que je veux... »
L’Esquimau Gervais fondait et lui coulait sur les doigts.
Elle remonta son béret, regarda autour d’elle, la salle rouge, les corbeilles dans l’ombre, la scène vide sauf l’assistant du « scénographe », un énarque stagiaire qui s’était trouvé une table dans les coulisses, une chaise d’école maternelle, des bottins téléphoniques de 1957 et tenait les listes en rayant les noms des actrices déjà auditionnées.
-... 23...
C’était le nombre de celles qu’il avait, lui, jugées tout à fait acceptable.
-... 48 avec celle-là... qu’est-ce qu’elle est nulle... 23 contre 48...
Il faisait des comptes sans cesse, il notait aussi celles dont le nom lui disait quelque chose , qui avait un relent de renommée, qu’il avait vues à la télé, ça le rassurait ces additions, et puis il avait le temps, « le patron » là-bas seul au fond de la salle, hors de portée, loin du monde, sous sa liseuse, était lent à se décider. De temps à autre il consentait à émettre, lançait une fusée , s’il éteignait une fois sa lampe, c’était signe que celle en scène n’était simplement pas née pour ce rôle, celui de « la jeune fille au béret qui mangeait des glaces Movenpick (Gervais dans la traduction française de Japeline Merleau-Richard ) » dans « Le troisième sous-sol » de Manfred Bonneau, alors elle pouvait aller se rhabiller et peut-être même se trouver une vocation hors des Théâtres Nationaux.
Elle pensa : « ... si j’ai le rôle... »
Et elle risquait de ne pas l’avoir :
« ... j’irai partout, je visiterai même les cintres... »
Et puis la lampe s’éteignit et comme elle avait fait deux années d’Institut des Sciences-Politiques, elle comprit qu’elle allait être recalée.
Mais une voix s’éleva du fauteuil 427, cette voix c’était celle du « Patron ».
-... merde la lampe qui a claqué... trouvez-moi une ampoule Ernest-Bompeau !
Elle était sauvée.
-Une ampoule... oui
Etienne-Ernest Bompeau regarda ses listes, recapuchonna à regrets son stylo Mont-Blanc, cadeau de sa maman pour un accessit de Participation Citoyenne (Instruction Civique dans la traduction française de Japeline Merleau-Richard) au Concours Général.
Il avait délaissé l’Inspection des Finances pour intégrer la « Culture » (les beaux-arts dans la trad...) et prendre les grades de Régisseur adjoint, d’artificier honoraire, de bonne à tout faire de ce type lointain, lent, cérémonieux, de ce bazari finaud du répertoire contemporain.
-Où est-ce que je vais trouver ça: une ampoule ?
Il s’en alla dans les coulisses.
Elle pensa :
« ... je vais l’avoir... je vais l’avoir... il faut que je l’aie... »
Elle avait sa méthode à elle pour garder toute cette énergie qui la portait de castings en auditions. Cela tenait de la philosophie appliquée du Pharmacien Coué et de la suggestibilité Transactionnelle de Herbert C.Froemann, il y avait aussi dans la recette des céréales au petit-déjeuner et un peu de Tao Kang la danse contre le vent, qu’elle avait découverte lors d’un séjour venté à Saint-Malo, elle prenait des cours deux fois la semaine, dans le XIX° arrondissement, mais ça ne valait quand même pas Saint-Malo.
-... Et puis c’est assez, j’ai faim ! Bénédicte occupez-vous du reste!
Le Patron venait de quitter la fauteuil 627, c’était le signal, tout le monde avait faim, il était midi au moins, les comédiennes qu’il restait à entendre désertèrent l’avant-scène en parlant enfin, en faisant beaucoup de bruits après trop de silence.
Elle demeura seule en scène, laissa tomber sa glace, enleva son béret, fut un peu intimidée, ne sut qu’en faire, de sa timidité, de cette immensité devant, derrière, autour, et s’assit au bord du parquet les jambes ballantes comme devant une mer froide.
-Tu vois ma petite Célina, je t’avais dit que ça se passerait bien
C’était Bénédicte, la secrétaire du Patron, une amie de sa mère qui était là pour la rassurer.
-Mais il n’a pas dit qu’il me donnait le rôle ?
-Non, mais que c’était à moi de m’en occuper... alors tu l’as !
Elle aurait du être heureuse mais comme elle avait l’impression d’avoir triché, elle ne sourit même pas à Bénédicte et puis il y avait le départ de Gilles cette nuit pour la rendre malheureuse.
-Viens on va déjeuner.
-Attends je vais prendre mes affaires.
Tout était bien rangé, sur une chaise, elle ouvrit son carnet et écrivit deux phrases qu’elle avait en tête depuis ce matin, elle prenait des notes sans cesse , même pendant ses cours de Tao Kang, ce qui énervait d’ailleurs le vénérable Maître Micou Blondard, son professeur.
Après, après le théâtre et tout ça, elle voudrait être écrivain, mais sans l’aide de Ben, s’entend, «écrivain pour de vrai».
-Ah oui... le béret...
Elle le posa sur la table d’E.Ernest-Bompeau, il n’était pas à elle.
Elle rejoignit la bousculade vers la sortie, dans la presse des magasins, dans la cohue des couloirs de l’école, elle avait toujours ce même sentiment d’invulnérabilité, oui c’était dans les foules, «cette enfance du public» comme écrivait Gilles, qu’elle prenait sa force... même si les céréales n’y étaient pas non plus pour rien.
2.
Nouvelles du front
Le bistrot s’appelait «Le Saignant », il fallait faire la queue pour avoir une table, la plupart des comédiennes de ce matin y était, elles mangeaient des sandwiches au zinc... ce qui est long à digérer en effet... je veux dire qu’elles mangeaient des sandwiches au jambon devant le zinc mastroquet, en se donnant des renseignements, des adresses, de «bons plans».
Célina en connaissait quelques unes, elle les aurait bien rejointes, mais non, pas après ce qui s’était passé, même si elles ne savaient pas encore que le rôle était pris, qu’elle avait été choisie plutôt qu’elles.
-Vite une table pour deux, Lucien.
-Tout de suite Mademoiselle Ben.
Il s’en libérait une, elle fut pour elles, il y eut des murmures.
Bénédicte attrapa le menu :
-Tiens je vais prendre un faux-filet avec des frites.
-Mais tu manges maintenant toi ?
-Non, toujours pas mais j’aime bien commander épais.
Elle était anorexique la chère Bénédicte et puis aussi bronzée tout le temps de l’année sauf les deux mois d’été.
-Un faux-filet, des frites... toi ma petite Célina tu as de l’appétit pour ça non ?
-J’ai de l’appétit pour tout !
-Tu as raison, tu seras très bien... le rôle est fait pour toi.
-Parlons d’autre chose, je t’en prie Ben.
-Lucien deux filets-frites et deux desserts du jour !
-Tu as des nouvelles de ton père ?
-Non, je ne sais pas... ah si il a changé de nénette paraît-il... et puis il n’est pas à Paris en ce moment, je crois...
-Tu n’as pas l’air de t’en inquiéter ?
-Et pourquoi je devrais? Est-ce qu’il s’est beaucoup inquiété de nous ? D’ailleurs il le dit lui-même il préfère qu’on ne l’aime pas c’est plus commode paraît-il. Alors je ne veux pas lui compliquer la vie.
-Il faut toujours désobéir à ses parents et puis crois-moi ton père... ton papa a des qualités que peu d’hommes de son âge ont su garder, il sait écouter, il ose encore apprendre, et aussi...
-Ma parole on croirait que tu parles de ton mec !
-Justement Célina...
Elle lui avait pris la main, mais Célina venait de comprendre, avant Sciences-Po elle avait fait une année de khâgne, c’est formateur aussi.
-Non tu ne vas pas... toi... tu.... avec...
-Et bien si justement moi je avec !
Les faux-filets venaient d’arriver.
-Tiens commence par le mien.
-J’ai plus faim... en vérité j’ai envie de vomir.
Elle s’était levée, Ben la suivit, ce que voyant deux types se jetèrent sur les places libérées.
-Mais enfin vous voyez bien que ces dames n’ont pas fini de déjeuner messieurs ! Argumenta Lucien le garçon.
-On s’en fout, on a trop faim, elles z’avaient qu’à pas partir ensemble... amenez-nous la même chose.... et on garde les frites !
Aux lavabos, Célina, un doigt dans la bouche au dessus de la cuvette abyssale cherchait l’inspiration. Il y avait longtemps que les cornflakes étaient digérés, ça ne venait pas, pourtant elle se sentait nauséeuse mais en même temps, oui elle avait faim.
Ben l’avait accompagnée, elle craignait qu’elle ne fit une bêtise et puis elle avait picoré quelques frites grasses qui lui pesaient déjà sur l’estomac. Elle s’en acquitta au mieux.
-Tu sais Célina avec ton père c’est sérieux, nous allons nous marier, nous y pensons depuis longtemps... Célina... ça va mieux ma petite Célina ?
-Je ne suis pas ta petite Célina. Je ne le serai jamais !
Elle avait crié, après quoi pour retrouver ses esprits elle actionna la chasse, fit un mouvement croisé de respiration profonde dit Kouang-Tchi-Tô et sortit.
Dans le box à côté un gros type assis sur la lunette tirait sur son cigare, il faisait autant de fumée qu’un môme clandestin dans des chiottes de collège, la porte était entrouverte, il avait peur de se faire prendre et s’était planqué chez les dames.
-Bon, il faut que j’y aille.
-Attends Célina, où vas-tu ? Je t’accompagne, j’ai ma voiture.
-Non merci... oh et puis pourquoi pas, il faut que je passe au California !
-Le California ? Ah oui votre théâtre c’est ça ? Ton père m’en a parlé, mais c’est en banlieue, il faudra que tu me guides alors ?
Une femme était entrée dans les lavatories. Elle portait l’uniforme néo-Chanel de l’executive woman, raviva son brushing devant la grande glace, puis sentit cette odeur de cigare, le débusqua en trois pas, le gros type ne piétait pas et elle s’emporta après le gros type pourtant aussi timide qu’un réfugié politique à son arrivée en douane.
-Mais il est encore là ce gros porc ! Ce n’est pas assez qu’il nous enfume quand on bouffe , il faut encore qu’il nous emmerde avec sa chique quand on va pisser !
-Elle criait, elle avait une voix qui couvrait au moins trois octaves, l’autre se laissa lacérer, injurier, tirer de sa cuvette mais sans lâcher son cigare.
Célina et Ben se regardèrent, elles riaient, elles étaient à nouveau complices comme avant.
3.
D’Edmond
La rue Larribot était tombée à son tour. L’hiver menaçait le XVIII° arrondissement sans neige ni famine, sans grands moyens ni machines de siège, c’était l’un de ces siéges victorieux à force de jours trop courts, de ciels pâteux et de soleil confiné.
Cela sentait la pute, le poste de police au petit matin, les caves soupirantes et les marrons grillés.
« Gilles est parti » elle avait envie de pleurer, oui elle en avait très envie, et même elle aurait dû mais ça ne venait pas plus, Gilles partait souvent et revenait autant, alors ?
Ben s’était arrêtée devant un cabriolet très bas, une B.M.Vé Z1 rouge gigolo.
-Tu conduis ça toi ?
-C’est ton père qui me l’a prêtée, il n’en a pas l’usage en ce moment.
-Eh ça se comprend, avec le temps qu’il fait on va mourir de froid là-dedans. Pourquoi tu ne capotes pas ?
-Mais parce que ma chère j’ignore comme cela marche voilà tout. Allez tu montes Célina, je dois être au théâtre à trois heures pour la reprise de l’audition.
-Mais pourquoi continuer l’audition puisque...
-Mais parce qu’il faut respecter les formes... allez zou !
-Mais j’ai faim moi !
-Oh toi...
Elles rirent encore ensemble, longtemps, en prenant de la vitesse dans la rue étroite, tous comptes faits elle s’entendait plutôt bien avec Ben, c’était l’avantage quand l’avancement se faisait naturellement, qu’une maîtresse passait épouse titulaire.
Quand même Célina en voulait encore à son père. Elle triturait les garnitures, les boutons pour les faire céder, saboter un peu de son plaisir, il aimait les voitures de sport, sauf en hiver évidemment mais «son bonheur» était allemand, construit solide, alors pour se distraire, et parce qu’elle avait froid, elle se mit debout pour tendre la capote.
« ...oui mon petit papa tu n’aurais pas dû nous... »
Elle ne pensa pas plus loin, le choc avait été brutal, elle n’en avait rien vu, se retrouva sur la malle arrière, sans blessures mais étourdie.
Ben, elle était en colère, indemne mais en colère.
-Quel con ! Non mais quel con ! Célina !
-Je suis là... ça va... ça va...
-Tu es sûre ? Oh... oh non pas lui !
-Tu le connais ?
-C’est un abominable ringard... un auteur raté qui me fait le siège depuis plus de quatre ans. Non, non et non pas ça ! Pas aujourd’hui !
Le conducteur de la 404 break qui les avait heurtées sortit de sa voiture un constat à la main. C’était un retraité en costume démodé à petits rabats, il portait des lunettes Nylor comme on en faisait dans les années 60, très fines, dorées et sans monture.
Il regarda d’abord les dégâts, son espèce de corbillard à gendarmes n’avait plus de pare-chocs.
Le petit cabriolet avait survécu plus mal encore, il était tout défiguré, triste spectacle !
-Il n’y a pas de blessés ? ... oh Mademoiselle Breccia ! Je suis désolé croyez bien que...
-Vous ne pouvez pas faire attention D’Edmond !
-Mais Mademoiselle j’avais la priorité.
-Monsieur a raison Ben, d’ailleurs tu n’as jamais su conduire !
La petite garce ! Pensa avec une grande autorité intérieure sa future belle-mère.
-Je te remercie ma petite Célina, avec toi au moins on se sent soutenue .
-Ouh là là ! Papa ne va pas être content, il déteste qu’on lui casse ses jouets... et là elle est salement amochée, viens voir Ben !
-Non merci de toutes les façons je n’y connais rien, vous êtes assuré au moins D’Edmond ?
-Mais... mais oui... je crois... je pense que Maman a réglé l’échéance... attendez je vais voir.
Il n’en était pas bien sûr, retourna à sa voiture pour chercher les papiers.
Célina murmura à Ben :
-J’espère que Maman n’aura pas oublié. Dis donc c’est un numéro, mais pourquoi l’appelles-tu D’Edmond ?
-C’est son nom tiens, Edmont d’Edmond… du moins c’est ainsi qu’il signe ses pièces.
-Et elles sont bien... ses pièces ?
-Je n’en sais rien, je ne suis pas le comité de lecture, je transmets, enfin il n’a jamais été joué, ce n’est quand même pas très bon signe tu ne crois pas ?
-Il a peut-être du talent ?
-A son âge ça se saurait !
D’Edmond était de retour, il tenait du bout des doigts sa vignette d’assurance comme un spécimen rare de coléoptère.
-Jusqu’au 3 Janvier, ça devrait aller.
-Bon finissons-en vous avez le constat, tiens Célina tu t’en charges je n’ai pas mes lunettes.
Célina s’isola dans le break avec la partie adverse.
En même temps qu’elle cochait les cases, elle regardait ce type, il avait plus de soixante ans... peut-être même soixante-dix, mais vu de prés il ressemblait à un grand jeune premier grimé en ancien pour un beau rôle du répertoire, son sourire surtout n’était pas de son âge.
Il s’appliquait, essayait de ne rien oublier.
Elle changea de place, s’assit de l’autre côté pour découvrir le profil gauche.
Elle retira un dossier de sous ses fesses, sa dernière pièce sans doute qu’il était venu remettre en mains propres à Ben.
-Je n’y vois rien, il fait si sombre.
-Voulez-vous que j’allume le plafonnier Mademoiselle ?
-Oui merci.
Oui de ce côté, à la lumière, il faisait vieux, on découvrait les rides, la peau tombante, les cheveux manquant et malgré tout il demeurait un charme.
-C’est votre permis ça ?
Il avait sorti un truc déchiré, scotché, rabouté, pas tout à fait complet.
-J’ai eu un accrochage, l’année dernière ... c’est une femme qui m’a fait ça.
Il n’en était pas encore revenu.
*
-Bon vous avez fini, je t’ai dit Célina que je devais être de retour ici au plus tard à trois heures.
Ben était venue aux nouvelles.
-Mais ça y est, nous avons fini, tiens je t’ai même fait un joli dessin.
Elle lui tendit le papier.
-Mais... mais tu as coché... sortait d’un stationnement... changeait de file... toutes les mauvaises cases ! et le dessin, tu me donnes tous les torts !
-Mais Belle-Maman vous savez bien que vous avez tous les torts.
Ben préféra ne pas insister, elle devinait que Célina cherchait à la mettre en colère, qu’elle désirait uns dispute, clore les comptes.