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W.Holfarth

L’Urbaine des Arts
Librairie Editoriale,
prés Paris,
Seine & France.
Le second de l’an
I
A Boston, l'automne 45...
Il est debout, il n'est pas grand mais tous les autres sont assis. Il est seul au milieu du hangar, il a gardé son chapeau et sa sacoche entre les pieds, il attend à la première place de la file qui se reformera tout à l'heure au prochain ordre des agents de l'immigration. Cela fait bientôt quarante heures que la seule occupation de leurs journées est de faire puis de défaire les rangs. Il prend ses précautions. Il est roux, mais d'un roux pris sous la cendre des cheveux blancs qui se propage en bouquets, sur ses tempes, sur sa nuque. Il est encore roux et reconnaissable pour un temps seulement, bientôt il ressemblera à un vieillard comme tous les autres sauf que lui n'aura pas cinquante ans ses lunettes sont réparées, très mal et c'est ce qui lui donne une gueule de pauvre, sans ces lunettes et avec l'âge qu'on lui prête largement, il aurait une certaine allure. On devine qu'il a souffert, on prendrait même des paris là- dessus, il fait victime en transit, seulement en transit.
-C'est lequel Vinkë?
-C'est moi monsieur.
Il s'extirpe d'une famille d'arméniens qui l'enfermait, qui le retranchait du reste de la file d'immigrants; il cherche son sac de voyage, une sacoche large en cuir bouffant, l'un des enfants d'arméniens l'avait isolé sans doute pour le lui voler à la première occasion:
-Rends-moi ça veux-tu!
Il a mis dans son ordre moins de l’autorité qu’une hargne de vieillard.
Il remonte la colonne de "pauvres gens", comme il les appelle sans se rendre compte qu'il en fait partie et qu'il sera traité comme eux:
-Alors Vinkë !
-Me voilà, Monsieur l'Officier.
-Vous parlez américain?
-Oui,oui je pratique la langue anglaise.
-Vous avez de la famille aux Etats-Unis?
-Euh, je crois…
-Répondez oui au non, rien d'autre!
-Oui, alors oui.
-Nom complet ?
-Grimka Humbertus Vinkë
-Niveau d'instruction?
-Je suis docteur "Emeritissimus Laudant" de l'Université Francisëk, professeur "Confirmate Maximus" des collèges de médecine et d'anatomie des facultés...
-Niveau d'instruction universitaire... Vous demandez l'entrée sur le territoire des Etats-Unis pour d'autres personnes, descendants ou ascendants?
-Je ne comprends pas?
-Vous êtes accompagné de votre famille?
-Ma... non je suis seul... enfin je suis avec... mon ami... mon collègue le Dr. Walter Bastian.
Il se retourne et il désigne de la main un tronçon de la file où il pense trouver "son collègue" mais il n'y est pas.
-Lequel est-ce ?
C'est un jeune homme de vingt-cinq ans qui lui pose cette ques- tion il a remplacé le fonctionnaire de l'immigration, d'un geste très simple, il lui a fait comprendre qu'il s'occupait de cette affaire. Il prend le professeur par l'épaule, et il le fait s'écarter du troupeau d'immigrants. Il est grand, un peu moins grand que Walter mais enfin il est grand et le professeur est le premier à le reconnaître depuis sa petite hauteur.
-Je ne comprends pas où il est passé? Nous étions ensemble jusque là…
-Vous enseigniez à l'Université Francisëk?
-Oui, oui pourquoi?
Il se moque un peu de la réponse, il est trop occupé à chercher Walter .
-Mon frère avant la guerre a étudié en Europe, il est resté six mois à l'Université Francisëk, il en a gardé un souvenir merveil- leux.
Il regarde le grand jeune homme, il a l'air parfaitement civilisé pour un américain et il paraît tout à fait capable d'avoir un aîné ancien étudiant de la Francisëk.
-Bien, bien ... mais je ne sais pas où il peut être ?
Le beau rire de Walter vient de partir, on le reconnaîtrait de loin, c'est un rire qu'il envoie au ciel comme s'il lui dédiait sa joie toute neuve.
-Walter où êtes-vous Walter ?
Il commence à marcher sur le quai toujours accompagné du ca- det de l'immigration. Il y a des bruits de sirène et de trompe, c'est surtout encombré d'objets démesurés qui vous barrent la route :
-Mais je ne me suis pas présenté, pardonnez-moi: Francis-John Eighton ...
Il lui tend la main, le professeur la frôle.
-Bien... bien, vous ne le voyez pas?
-Non , comment est-il ?
Le Professeur Vinkë s'arrête:
-Eh bien, il est grand un peu comme vous mais avec plus de... comment dire?… plus de solidité... il a trente-cinq ans, il est blond... de traits réguliers... enfin il est d'une apparence très agréable et je...
-Vous ne pouvez pas passer monsieur, vous êtes en zone de débarquement, vous ne pouvez pas la quitter.
Un noir très robuste lui barre le passage.
-Je vous demande pardon?
Il pense: « …demander pardon à un nègre, ma foi après tout c’est l’Amérique! »
Ils sont devant une sorte de guérite habitée par cet homme en uniforme.
-Ne vous inquiétez pas Simon, je conduis monsieur à mon bureau.
-Alors dans ce cas monsieur Eighton…
Il va ouvrir la grille. Ils font quelques pas et l'atmosphère change complètement, cela ne sent plus la crasse et la vermine clandestines mais bien enfin l'Amérique et la prospérité.
C'est une rue ensoleillée, ils en ont aussi ici, ils sont hors du port, les voitures sont belles et surtout colorées, rouges, bleues, jaunes, des teintes lustrées et enfantines qui prennent le soleil comme elles se soumettraient à des éclairages clinquants. C'est simple cela fait une réalité très joliment détaillée en couleurs, en personnages. C'est comme si l'on quittait la coulisse pour monter sur la scène à nouveau.
Mais où donc est passé le rire de Walter?
-Je ne comprends pas, non je ne comprends pas.
-Vous savez il n'a pas pu quitter le port, il est assez bien gardé, vous avez vu?
-Vous voulez dire le nègre, je ne suis pas sûr que ce soit un spé- cimen très intelligent .
Eighton semble surpris, choqué de la remarque très "sérieuse" du professeur, avec son grand pardessus et son chapeau d'homme moyen il a tout à fait l'allure d'un fils de républicain, d'un jeune homme de bonne famille qui vote démocrate, parce qu'il est en âge et donc en devoir de le faire .
-Sans doute, oui, sans doute... voulez-vous que nous l'attendions là-bas?
Il lui montre un snack de l'autre côté de la rue.
-Mais je ne sais pas si Walter…
-Ne vous inquiétez pas, dés que nous y serons je téléphonerai pour donner des instructions et faire conduire votre collègue au- prés de nous.
-Bien dans ce cas, si vous voulez , monsieur ?...
-Eighton.
-Monsieur Eighton je vous suis.
Ils traversent la rue, le professeur Vinkë n'a plus l'habitude d'un tel trafic, il se demande d'ailleurs s'il en a jamais connu de semblable.
*
Plus tard…
F-J Eighton fait bien attention à ne pas arrêter trop longtemps son regard sur cet homme affamé qui dévore des hamburgers, et puis qui essaie de se calmer, mais non il recommence d'avaler, il mâche fermement mais il lui manque des dents.
« Il n'est pourtant pas très vieux... sans doute... quarante, qua- rante-cinq ans… »
Ils sont prés de la vitrine, à une table panoramique qui leur laisse admirer toute l'avenue, enfin il est impossible de la prendre à sa source, de temps à autre le professeur relève la tête et regarde devant lui.
Plus tard…
Le Professeur mâche à vide depuis quelques instants il a le regard calé sur quelque chose et Eighton va pour regarder à son tour quand il entend d'une voix creusée, faible mais à demi-gueulée:
-Et comment va votre frère?
-Mon frère? Mais mon frère est mort. Enfin il a été porté disparu au moment des combats des Ardennes et...
-Eh bien je suis content qu'il ait gardé un bon souvenir de la Francisëk.
On dirait qu'il ne s'inquiète pas d'écouter les réponses qu'on lui fait, il continue de parler fort et de fixer la rue et plus précisément les grilles du troisième bassin:
-… j'ai toujours tellement apprécié les étudiants américains et je...
Eighton a vu ce que l'autre essayait de lui camoufler à force de voix et de diversion. C'est un homme qui est à mi-hauteur des grilles qui séparent le quai de la rue et qui continue de grimper pour essayer de basculer de l'autre côté. Il a choisi sans doute le meilleur endroit pour s'évader du port: un passage qui est très mal gardé parce qu'il est au cul de l'entrepôt Lansom et que personne n'y vient jamais, même pas le né... il veut dire le noir de la guérite.
Voilà ça y est le grand type est pratiquement sur le point de sauter, il s'élève à la seule force des bras, et sous ses vêtements sales on devine sa puissance.
Il est passé, il est droit sur le trottoir et commence à marcher. Il est grand, c'est vrai solide c’est aussi sûr, il a les cheveux blonds et il sourit surtout, autant qu'il peut et il a un sourire, comment dire? Un sourire familier, il ne ressemble pas à un étranger comme par exemple ce... cet affamé professeur Vinkë qu'Eighton a en face de lui.
-Ne serait-ce pas votre collègue professeur?
Le vieil homme quadragénaire lâche à regrets un petit sourire d'excuse:
-Je ne sais pas... où cela?... j'ai une bien mauvaise vue vous sa- vez .
Il relève ses lunettes d'écaille:
-... ah oui en effet, je crois qu'il doit me chercher et ne m'ayant pas vu au port…
Il est prêt à inventer n'importe quel alibi dans l'instant.
Eighton se lève.
-Eh bien je vais lui signaler que nous sommes là pour lui éviter de faire trop de culture physique.
*
-Boston est une très belle ville, si propre... oui, c'est magni- fique en vérité.
Le professeur Vinkë essaie de flatter le jeune Eighton qui conduit sa décapotable "rouge jouet" avec: une belle aisance au cœur de la circulation .
-Je ne comprends pas pourquoi vous avez débarqué ici, plutôt qu'à New-York?
Il commence à faire son métier, à poser les questions qui vont avec sa fonction, encore mal-définie aux services de l'immigration, l’initiative malencontreuse de Walter l’a troublée.
Il attend une réponse du Docteur Walter Bastian pas du professeur Grimka Vinkë, il le regarde dans son rétroviseur : Walter est sur la banquette arrière, les bras posés sur la capote repliée, il sourit à toute cette vie qui l'entoure, à ces foules qui l'attirent:
-Eh bien, nous avons pensé qu'il était préférable de débarquer à Boston parce que...
Boston, c'est une idée de Walter ça, il répétait : New-York c'est la capitale mondiale de l'immigration, tout est prévu là-bas pour vous "accueillir", interrogatoires et enquêtes, choisissons un endroit où nous serons moins attendus...
-... Oui, Boston ... eh bien c'est simplement que nous avons de la famille ici ... oui, de la famille.
-Très bien nous verrons cela quand nous serons à mon bureau.
Il a changé le jeune Eighton, il ne lui a pas fallu longtemps, il doit commencer à imaginer, ce qui est mauvais pour un fonctionnaire, retrouver ses réflexes de "faux- policier.
*
Ils entrent dans un immeuble joliment décoratif, dans le goût anglais, cela ne ressemble pas à des bureaux d'immigration, c'est propre et ma foi fort bien fréquenté.
-Bonjour Mr Eighton, madame Shear-Harding vous attend dans votre bureau en compagnie de ces dames du comité.
C'est une hôtesse qui attendait derrière un guichet de marbre, et vient de faire mouvement vers eux.
Eighton se frappe le front :
-Merde ! C'est vrai que...
L’hôtesse sourit, et puis elle découvre la suite d'Eighton.
Lui se retourne vers ses deux prises qui ne vont décidément pas avec les tons pastels des murs. Il ne sait pas où les mettre, il y a bien un salon d'attente mais... non, ils jureraient encore plus, il va voir les deux gardes de l'entrée, leur donne de rapides ins- tructions et revient vers le professeur et son collègue:
-Voulez-vous me suivre messieurs.
Il entre dans son bureau.
Ces dames lui sautent au visage comme des chats affamés.
-Ah Francis-John! Dois-je dire enfin, il y a bientôt une heure que nous attendons.
-Pardonnez-moi mesdames, mais en ce moment , vous le savez mieux que moi, le travail s'accumule et...
Le professeur Vinkë vient vers la porte pour entrer à son tour et montrer ses manières européennes à ces dames, Eighton lui claque la porte au visage. Dans l'instant où il le fait, il regrette son geste et puis...
-Je crois Francis-John que vous n'êtes plus en situation de nous refuser quoi que ce soit, maintenant.
Retty Shear-Harding s'assoit au milieu de ses assesseurs des oeuvres charitables « Daughters of Lord ».
-De quoi s'agît-il?
Il accroche son manteau et son chapeau au porte-manteaux , puis il va s'asseoir sur le côté de son bureau .
-Mais toujours et encore de la même histoire Francis-John ! Eighton se lève, il déteste qu'on l'appelle dans son travail Francis-John et plus encore que les amies de sa mère viennent le relancer ici. C'est contraire à tous les principes démocratiques et…
-Nos envois... toujours nos envois pour l'Europe !
Zenia s'est renseignée ce matin-même, ils sont encore bloqués en douane n’est-ce pas un scandale!
-Mais je vous ai déjà dit que les services de l'immigration et ceux des douanes n'avaient pour ainsi dire... aucune frontière commune ... nous ...
-Allons mon petit Fenci…
Ah non pas ça ! Pas de "mon petit Fenci ! Pas ici ! Qu'est-ce que ça veut dire ! Plus personne ne doit l'appeler ainsi maintenant, il est seulement Francis Eighton, adjoint du sous-chef du département de l'immigration européenne pour la ville et tout le reste ne le concerne plus que de très loin
-…bien entendu nous ne te demandons pas l'impossible, mais pense à ces gens en Europe qui n'ont seulement pas de quoi manger au habiller leurs enfants. Imagine ce que...
-Bien, bien, je vais voir ce que je peux faire, peut-être Hincksman des services de transit...
-James Hinckman, le fils de… ?
-Non, non ça n'est pas lui, cet Hincksman-là n'est que l'héritier d'un contremaître de l'Usine Vickers Draft.
Il sourit.
-Mais il pourrait sans trop d'efforts, je crois vous obtenir cette autorisation de douane.
-Je savais bien que tu ne resterais pas indifférent à une telle situation... Zénia donnez-moi la lettre... mais si vous savez cet- te lettre émouvante que vous m'avez lue ce matin.
-Ah oui tout à fait... la voici.
-Mon petit Fenci si tes... tes occupations te laissent un peu de temps...
Madame Shear-Harding dit cela avec de l'ironie, elle ni personne de leur milieu ne prend au sérieux cette soudaine vocation sociale de Francis-John:
-... oui lis ceci c'est la lettre de remerciement d'une mère de famille anglaise... c'est... très... c'est terriblement émouvant. Enfin ce sont de telles phrases qui nous font croire peut- être à tort que notre oeuvre a une modeste utilité. Elle se retourne vers ses adjointes qui veulent bien partager une larme avec elle.
-Mais nous ne te retenons pas plus longtemps, tu as des ordres à donner à ton personnel sans doute?
-Oui, en effet, nous avons du travail, je crois plus qu'il n'en faudrait pour occuper l'existence de n'importe qui.
Elles se lèvent.
-Au revoir Fenci. A Jeudi, mon enfant.
« Jeudi, mais qu'est-ce qu'il y a Jeudi ?»
Il devine... oui... en tout cas, il sait qu'il doit éviter "la maison" Jeudi. Il ouvre sa porte, les deux hommes attendent toujours , le professeur Vinkë se lève au passage de la "vieille garde charitable". Elles, le regardent, il y a une odeur, Oui sans doute, c'est celle du voyage qui leur sature le corps, oui ils puent et le professeur continue d'être galant, ou seulement ridicule.
-Entrez je vous prie messieurs.
-Merci, merci monsieur l'officier.
-Je ne suis pas officier de l'immigration.
Il tourne vers le professeur son petit présentoir en cuivre sur lequel sont inscrits son nom et sa fonction.
-Pardon, pardon monsieur... monsieur l'adjoint.
Le professeur Vinkë pose son gros sac à ses pieds cela fait un bruit d'argenterie, il a un bagage de voleur.
Eighton regarde "le collègue" de Vinkë, il est impressionnant de sûreté, malgré sa situation à l’évidence périlleuse.
-Messieurs , vous devez savoir que les modalités d'accès au droit de séjour aux Etats-Unis ont été revues et limitées sauf sous certaines... certaines conditions que je vais vous détailler ci-après…
Il sort un papier qui doit le soutenir, le texte d'une loi peut-être ? -... La loi Hacker-Holmes qui a été votée au dernier quadrimestre restreint le nombre d'accueils... mais le mieux serait je pense que nous examinions vos situations.
Il se retourne vers le grand Walter... quelque chose?
-Votre nom monsieur est?
-Mon collègue ne parle malheureusement pratiquement pas l'an- glais, je pourrais vous renseigner à sa place monsieur l'off... l'adjoint.
-Oui. sans doute oui, Professeur Vinkë. Pourtant il m'a semblé tout à l'heure que...
Mais le professeur Vinkë s'empresse :
-Son nom est donc Walter Bastian il est né en 1899 à Krastia- na...
Non cet homme n'a pas quarante-sept ans c'est évident et le professeur s'en rend compte:
-Mais qu'est-ce que je dis là! Mon Dieu mais cette journée a été tellement... c'est ma date de naissance que je vous donnais là :le 26 Août 1999 à Krastiana .
-Avez-vous des papiers d'identification ou quoi que ce soit qui pourraient certifier ces renseignements?
-Mais non, vous comprenez que malheureusement nous avons tout perdu... il faut comprendre les circonstances de notre départ et même les années que nous avons vécu...
Il a parlé sans insistance, comme en confidence pudique, c'est bien sa première phrase qui sonne vraie.
-Bien entendu monsieur le professeur je ne vous demandais cela seulement parce que c'était un moyen d'accélérer les formali- tés...
-Je regrette... je comprends et je vous en remercie monsieur l'adjoint.
-D'autre part votre arrivée et votre débarquement ont été notifiés et…
Il cherche d'autres papiers, il se sent plus fort avec des feuilles devant lui, un règlement, des instructions:
-...oui je vous disais donc que votre arrivée avait eté prise en compte non seulement par le bureau d'immigration de notre cité mais aussi par le service fédéral de l'immigration. Une enquête va donc être ouverte.
Il attendait une réaction de Walter Bastian et c'est au contraire le professeur qui soudain semble connaître une grosse avarie, il sort un mouchoir de célibataire, un linge mal entretenue et même tout à fait sale, il s'essuie le front, ses doigts pataugent dans sa sueur, il ne fait pourtant pas chaud au dehors l'Automne se maintient tout juste à niveau. Le Professeur veut se reprendre :
-Une enquête, oui bien entendu, je comprends que votre pays ne peut pas accueillir n'importe qui sans se renseigner sans cela il n'y aurait en Amérique que des voleurs et des... des assassins.
Il essaie de sourire mais cela vient mal.
Walter Bastian regarde vers la fenêtre, toute cette ville le tente, il n'a pas trop de goût pour les heures de bureau et d'interrogatoire, il rêve, comme un élève de fonds de classe, de prairies et de liberté.
-Mais j'insiste sur le fait que nos services sont là pour faire en sorte que votre candidature étant donné vos qualifications à un titre de séjour obtienne tout le succès désiré. En aucun cas nous n'interviendrons afin qu'un refus vous soit opposé... sauf bien entendu à ce que l'enquête du service fédéral n'ait découvert des agissements, une appartenance, des preuves, je ne sais quoi prouvant une culpabilité quelconque. Bien entendu .
Il se taît, Walter Bastian sourit. I1 a un sourire impressionnant, de jeune premier hollywoodien, mais qui aurait déjà pas mal vécu, un sourire crédible et c’est tellement rare ici.
Eighton reprend :
-Je vais donc vous demander de remplir ces questionnaires.
Il avance vers eux deux feuillets doubles imprimés de petites paragraphes. Il se lève, va décrocher son manteau et son chapeau.
-Quand vous en aurez terminé, vous serez conduit dans un camp d'hébergement, où vous resterez entre un et deux mois, selon la nature et l'accessibilité des informations à recueillir.
Il les regarde:
-Eh bien voilà, je vous souhaite bonne chance... nous nous reverrons sans doute bien avant un mois je dois passer à Freemounts Road en milieu de semaine prochaine.
Il ouvre la porte, seul le professeur fait attention à son départ, W.Bastian a les coudes posés sur le bureau, et le regard pris dans les soubresauts de la journée qui se passe au dehors... sans lui.
-Vous allez nous laisser comme ça?... je veux dire…
Le Professeur espérait d'autres attentions et Eighton a d'ailleurs été bien prés de les lui servir et puis il y a eu quelque chose peut-être "l'évasion" de Walter Bastian qui l' a fait reculer.
Il est d'ailleurs gêné d'avoir "trop promis" le jeune Fenci:
-Mais monsieur le professeur, vous comprenez bien que les suites à donner ne sont plus dans mes attributions. Ne vous inquiétez pas il n'y a aucune raison pour que cela ne se passe pas bien.
Il salue très vite et s'en va .
Les deux hommes demeurent seuls dans ce bureau étranger.
-Bon et bien je crois qu'il ne nous reste plus qu'à remplir ces papiers... Tenez...
Walter se lève:
-Quelle petite merde !
Il désigne la place de l'adjoint. Il passe de l'autre côté et il commence à fouiller dans le bureau du jeune Eighton, il ramène seulement un tampon encreur qu'il essaie sur une feuille de papier avant de l’empocher.
*
Freemounts Road tient sur deux hectares de pelouses celles de terrains universitaires qui ont été radiés des compétitions pour la tenue de ces camps de vacances impromptus. On n'y est pas à l'étroit même si l’on est déçu d'être aussi nombreux. Il doit bien y avoir à peu prés deux milliers de personnes dans ce casernement de tentes militaires, et l’on pourrait discerner que les toiles ont le pli réglementaire tant tout cela est bien entretenu. On vous accorde en dotation supplémentaire une certaine quantité d'espoir, alors on écoute les hauts-parleurs qui appelle:
- ... Giacinto… Marzzini... Stolato... Hoffmann... Francesco Ganadés...
On leur signifiera tout à l'heure la sentence qui les rendra acceptables ou qui les refoulera. Le docteur Walter Bastian et le professeur Grimka Vinkë sont voisins d'une famille d'italiens et d'un couple hollandais, à eux-tous ils sont co-locataires d'une tente immense où les cris des enfants ne tiennent pas en entier surtout la nuit.
-... voilà, maintenant le biberon professeur...
Vinkë le passe au bon moment et le « Eulaaaaaain « du bébé s'éteint lentement.
-Pour le moment c'est fini, je crois.
La grosse femme embrasse les fesses de son enfant de trois mois, fait un bout de rire avec lui:
-Aaaaah coquin! Je vous remercie professeur, sans vous je crois bien que chaque jour je n'y arriverais pas.
-Vous avez tellement de travail avec vos six enfants madame Graziani... je ne peux plus vous être utile?
-Non je vous remercie encore professeur. Grazie mille !
Il pose la boîte de talc, se lève de sa chaise, la prend par le dossier et va la porter dans la ruelle que fait le passage entre deux tentes. Il s'assoit là et il attend.
On passe devant lui, on le salue dans toutes les langues, il comprend chacune et répond avec un même sourire international qui le rend très sympathique.
Il est en train de devenir une célébrité du camp, le petit vieux de la tente 53.
« ... Bastian ... » Il a bien entendu Bastian !
-Ils ont dit Bastian ?
-Ah je ne sais pas professeur, je n'écoute plus tout ça, moi je rentre au pays, tenez je vous ai mis là mon adresse si…
-Mais oui, je suis sûr qu'ils ont dit Bastian.
Le Professeur Vinkë se lève et va vers les hauts-parleurs, comme s'il cherchait à se repérer et à les faire patienter.
-Mais où est-il passé?
Il voudrait tant retrouver Walter Bastian après tout c'est peut-être une heureuse nouvelle, qui sait ?
« Il est sans doute encore avec les espagnols! »
Ils sont là-bas c'est à dire à seulement une dizaine de tentes d'ici, quelques hommes qui jouent gros nuit et jour, ils perdent ou gagnent les fortunes qu'ils ont en tête de faire aux Etats-Unis, souvent la violence se met à l'heure des comptes. Il y a des blessés et même dit-on... enfin les gardes ne sont jamais intervenus. Et malgré cela Walter Bastian continue d'y aller et... d'en revenir.
*
Ils sont tous les deux dans le bureau du directeur du camps, un homme à belle figure de père de famille qui joue avec son crayon tout en approuvant de la tête chaque fois que quelqu'un dit quelque chose:
-... dans quel domaine scientifique avez-vous acquis vos titres universitaires monsieur Bastian?
Ils ont en fini avec Vinkë, maintenant les deux hommes du Service Fédéral de l'immigration interroge Walter Bastian:
-En... En Physiologie-Anatomie mais mon travail recouvrait plusieurs secteurs des sciences biologiques.
Il ne perd ni son sourire ni sa belle sérénité de joueur, il bluffe peut-être mais n'importe qui hésiterait avant de suivre la mise pour voir son jeu:
-Mais plus particulièrement, pouvez-vous précisément citer quelques travaux importants mis en oeuvre par vous ou votre équipe?
Le second type prend des notes, le plus vieux interroge avec calme et précision.
-Je discuterai volontiers de mes travaux avec quelques uns de mes collègues américains sinon...
-Nous savons que malgré votre jeune âge vous bénéficiez d'une certaine estime de leur part... pouvez-vous nous donner les noms de ceux avec lesquels vous aimeriez être mis en relation?
Les noms, ça le professeur l'avait prévu, les noms oui ça n'est pas difficile il les lui a fait répéter il n'y a pas si longtemps, Vinkë le regarde avec confiance d'ailleurs, ça n'est pas là-dessus qu'il risque de trébucher, et puis Walter Bastien n'en avait jamais rencontré aucun sauf deux qui sont morts juste au début de la guerre, il en est sûr.
-Le professeur Sparkway du Georgia Institute ou Arvitz Lenmanh du South Carolina Fund Research, ce sont tous les deux des chercheurs de grand talent que je rencontrerais volontiers.
L'autre finit de noter les noms, puis lève la tête:
-Sparkway dîtes-vous? Vos recherches ont-elles pu se poursuivre malgré l'occupation allemande?
-Les allemands m'ont accordé des moyens très supérieurs à ceux que j'aurais pu espérer à la Francisëk. Ils avaient une vision de l'avenir réaliste et surtout ils étaient eux conscients que l'homme avait la possibilité d'accomplir certains progrès tant moraux que physiologiques.
Celui qui l'interroge semble un peu surpris par cet acte de foi de Bastian, mais il est sans doute habitué à interroger des scientifiques plus ou moins nazifiés prêts à se convertir à la dé- mocratie américaine. Tout de même il ne peut s'empêcher une réflexion:
-Mais votre... appartenance à une communauté persécutée... je veux dire le fait que vous soyez de confession hébraïque... cela ne vous a pas exposé à certains dangers... ou humiliations ?
-Bien entendu.
Enfin ! Le professeur est rassuré, Walter s'est bien repris:
-Nous avons vécu des années terribles !
Le plus étonnant c'est qu'il continue de sourire en parlant et il semble même en avoir du regret, de ces années-là:
-Mais au moins nous avons faits face... et puis vous savez... seul l'intérêt scientifique a mené ma vie !
Il a dit cela comme il aurait lâché une citation venu au bon moment à son esprit. C'en est d'ailleurs une, c'est une phrase que le professeur Grimka Humbertus Vinkë répète souvent quand il en a assez de son existence.
-Oui je comprends, monsieur Bastian.
Celui qui semble diriger la manœuvre se lève .
-Vous pouvez appeler le type du bureau d'immigration de la ville.
Le directeur du camp va ouvrir la porte, il fait froid dehors et Eighton a le col de son immense pardessus relevé et son chapeau assez bas, il fait subalterne:
-Monsieur Eighton, vous pouvez venir, ces messieurs en ont fi- ni.
Il rentre, il est un peu vexé d'avoir été le seul exclu de la discussion.
-Vous pouvez vous charger de ces messieurs pour quelque temps, m'avez-vous dit ?
-Oui en effet.
-Bien entendu, si la sortie du camp de transit est autorisée elle ne peut s'effectuer qu'à destination d'une résidence dans la ville même.
Eighton est piqué par ces remarques administratives.
-Je connais les réglementations, monsieur, je suis même en charge de les faire appliquer.
-Inscrivez l'adresse de résidence ici, je vous prie.
Il lui avance un papier.
Eighton le remplit très vite après avoir refusé le stylo qu'il lui tendait et sorti le sien.
-N'oubliez pas de mettre votre fonction exacte sous votre signa- ture.
Il prend la feuille.
-Bien, bien Je vous remercie, messieurs.
Celui qui interrogeait serre la main au directeur et sort, l'autre finit de rentrer ses papiers, ferme sa serviette :
-Bonsoir.
La porte bat quelque temps, c'est une construction préfabriquée qui est bâtie très solidement parce qu'elle n'est pas faite pour durer.
II
-Vous allez voir, ce sont des gens charmants, des amis de ma famille. Le père était diplomate, il était en poste à Londres puis à Paris avant la guerre.
Eighton regrette ses paroles, il y a longtemps qu'il n'avait plus parler comme ça, et avec cet accent bostonien pas sortable, il s'en veut un peu alors il accélère et prend des risques en doublant une voiture trop lente. Le conducteur klaxonne, Walter Bastian se retourne vers lui et... lui sourit.
Il a les épaules tellement large qu'il occupe presque toute la banquette arrière.
Le professeur est devant il prend le vent avec délice de temps en temps il enlève ses lunettes, recoiffe ses touffes rousses et grises, sa chevelure bariolée d'homme qui a souffert, de vieil oiseau.
-Mon Dieu, mais nous avons du soleil, je n'en espérais pas au- tant, la saison est douce.
-Oui, sans doute mais elle s'achève.
Eighton regarde dans le rétroviseur Bastian à l'arrière, et tourne le volant à la jante fine et beige sans trop faire attention aux piétons ou à la circulation environnante.
-Et comment monsieur Bastian trouve-t-il l'Amérique ?
Le professeur comme à chaque fois se dépêche de répondre:
-C'est pour lui un très grand pays démocratique. C'est pour cela qu'il veut en faire sa patrie, moi aussi, c'est notre plus cher désir. Le professeur Vinkë répond toujours diplomatiquement, il croit être assez convaincant comme ça, en fait il est seulement agaçant. Il n'est pas fait pour la négociation.
Ils avancent dans de belles avenues arborées, des maisons blanches dominent des hectares de gazons à la pousse rectiligne.
-C'est ici.
Eighton ne gare pas sa voiture en bord de trottoir, il l'engage naturellement dans la voie qui mène aux garages de la proprié- té.
Il l'arrête au milieu de la pelouse.
-Venez.
Il semble très bien connaître l'endroit.
-Bonjour monsieur Francis.
C'est une négresse comme dirait le professeur qui leur ouvre la porte.
-Monsieur Eltwood est là ?
-Oui, monsieur Francis, monsieur est dans son bureau voulez- vous que je le prévienne Eighton hésite:
"S'il est dans son bureau, c'est qu'il est à ses mémoires... s'il est à ses mémoires il vaut mieux ne pas le déranger..."
-Qui est là Zémie ?
Un bonhomme en robe de chambre de satin capitonné sort d'une pièce qui donne sur le hall et vient vers eux .
-Mais c'est le jeune Eighton, bonjour Fenci... je n'ai pas vu mon fils depuis deux jours et bientôt trois ... tu ne sais pas où il est Fenci?
-Non, je suis désolé monsieur Eltwood... je voulais vous présen- ter le docteur WaIter Bastian et le professeur Humbertus Grimka Vinkë, ils arrivent d'Europe et Jamerson m'avait dit qu'il était possible de les héberger quelques temps.
-Ah oui ... des européens donc…
Le vieux Eltwood ne les aime pas les européens, il les déteste même tout à fait. C'est à cause d'eux que sa carrière diplomati- que s'est arrêtée trop tôt. C'est d'ailleurs ce qu'il explique dans ses mémoires, où il détaille toutes les erreurs de jugement qu'il a commises de bonne foi, sur leur conseil, aux européens, français, anglais et tchécofoutre, quand il était là-bas. Oui ils l'ont abusé les européens.
-Entrez, je ne sais pas ce que t'as dit Jamerson, enfin je n'ai jamais refusé ma porte à quiconque.
Bien entendu le hall est magnifique comme attendu mais enfin il y a quelques caisses de déménagement en bois qui traînent, on ne sait pourquoi, un désordre qui semble même un peu ancien s'étire, s'éternise. Des jonchées de paille sur les marbres, comme après le passage des barbares, tout le monde a l'air habitué à ça, les domestiques aussi, même si "la négresse" Zemie paraît le regretter en passant devant les caisses.
Et puis quelqu’un klaxonne dans la rue, deux coups longs, un bref comme Jamerson .
Il le fait à chaque fois qu'il s'arrête quelque part, il faut que l'on sache qu'il est là, qu'il y ait des regards tournés vers lui au moment où il débarque. Le vieil homme s'immobilise :
-Voila Jamerson .
Il a dit cela avec toute la désapprobation qu'il veut montrer pour ses manières mais il ne peut pas cacher la joie que lui procure ce retour.
-Bonjour à tous... bonjour mon père…
Il n'est pas très grand, il n'est pas très beau, il n'est pas très remarquable. Il est seulement Jamerson Burke Eltwood, c'est à dire qu'il ressemble déjà un peu à ce qu'il sera un jour tout à fait, un homme étonnant, fugace et volontaire, un écrivain amé- ricain ainsi veut-il. Depuis qu'il est démobilisé il se promène à travers la ville en uniforme de héros, cela lui va bien, il est né pour ça pour faire dans l'héroïsme et ses à côtés, trafiquer du destin sur la frontière.
-Fenci qu'est-ce que tu fiche là mon vieux ?
Il appelle tout le monde mon vieux, enfin tout ceux qui sont en âge d'avoir été ses camarades de combat, le jeune Eighton lui en veut de ça aussi.
-J'ai dérangé monsieur Eltwood mais tu m'avais dit...
Il laisse en l'air leurs promesses, ils sont amis depuis l'enfance de Jamerson, enfant Fenci n’a jamais trop osé se mettre à son compte et il a vécu pensionnaire de l’enfance des autres, de son frère, de Jamerson. Oui ils se comprennent malgré cette guerre qu'ils n'ont pas en commun.
Jamerson regarde les deux hommes qui font la suite de ce pauvre Fenci:
-Ah oui eh bien tu pourrais peut-être nous présenter Fenci.
-Monsieur le professeur Vinkë de l'université Francisëk et son collègue le Dr. Walter Bastian. Messieurs, je vous présente mon ami Jamerson Burke Eltwood.
Walter Bastian s’approche et détaille les décorations du héros américain, puis il s’écarte toujours en souriant.
Jamerson, troublé, par ce type qui ressemble tellement plus à un guerrier que lui. Jamerson bredouille :
-Je suis très heureux de vous connaître... oui il s'agît d'un pro- bléme d'hébergement père... j'avais proposé notre maison de Hannover’s Sreet puisque... aussi bien… n’est-ce pas ?…
Le vieux Eltwood est soulagé en apprenant qu'il pourra s'éviter ces deux..."européens":
-Eh bien Jamerson, je te laisse t'occuper de tout ça. Tu sais que je n'y entends rien .
Il salut et s'en va vers une salle à manger où un thé est préparé au milieu d'angelots polychromes et de cartons de vaisselles. Jamerson en profite pour reprendre la main, comme en fin d’acte.
-Suis-moi vieux... ça n'est pas très loin.
On sort, dans la décapotable de Jamerson un jeune fille tout à fait réglementaire attend le retour du héros.
-Je crois que je n'aurais pas la place de prendre tout le monde ... monsieur le professeur si vous voulez vous joindre à nous?
Mais ce n'est pas Vinkë que Jamerson invite mais Walter Bastian, le beau et grand Walter qui sourit largement à la jeune fille et qui enjambe la porte fermée aussi facilement qu'une haie basse.
-Vous venez professeur?
-Oui, oui je vous suis monsieur Eighton.
La De Soto crème de Jamerson démarre et passe devant eux.
-Hannover’s Street tu te souviendras Fenci... au 226 ... ciao!
Ils sont déjà au bout de la rue, Walter Bastian sourit à la jeune fille qui ne peut s’empêcher de le regarder, il a seulement changé d'affectation, de banquette arrière, enfin il paraît plus à son aise encore maintenant.
*
-... c'est pourtant bien le 226 ... je ne comprends pas, ils de- vraient être là, cela va bientôt faire une heure !
Fenci est furieux de s’être fait roulé une fois de plus par ce foutu salopard de Jamerson !
-Etes-vous sûr monsieur Eighton du numéro... pour ma part j'ai cru entendre 236 mais je ne le jurerais pas et puis ma connaissance de la langue anglaise m'incite à...
Il lui dirait bien de fermer sa gueule une bonne fois pour toutes, mais il a toujours eu du respect pour les professeurs le jeune Eighton . Enfin il en a marre de ses discours, surtout de cette manie de toujours donner sa leçon, de citer les noms des arbres en latin et de lâcher de grandes citations en tchèque ou quelque chose comme ça... oui il en a marre... salement marre... et puis dans la voiture de Jamerson, il a bien cru reconnaître Susan et... enfin bon, après tout Jamerson a droit à tout puisqu'il a sauvé les Etats-Unis en soliste au presque... droit à tout même à Susan.
-... c'est d'ailleurs une variété qui se différencie d'Eucorphia Sedentia par la structure cellulaire...
-Ah les voilà... enfin !
Ils rient, et tous ensemble, même le grand Walter Bastian qui a l'air de comprendre tout à fait l'anglais de garnison de Jamerson.
C'est Susan, oui c'est bien Susan !
-Bonjour Fenci, il y a tellement longtemps qu'on ne s'est pas vu. On m'a dit que tu travaillais dans les services de la ville… c’est vrai ?
-Je ne vois pas ce que cela a de tellement incroyable!
-226, voyons eh bien nous y sommes.
Jamerson n’a pas trop l’air heureux d’y être.
Il sont devant l'un des hôtels particuliers de style nouvelle- Angleterre qui tiennent la rue et lui donne des airs, un maintien hanséatique.
-Est-ce que j'ai seulement les clefs ?
Jamerson cherche dans ses poches il les trouve, les sort puis il y renonce:
-Tant pis, elle peut bien encore se déplacer !
Il va pour appuyer sur la sonnette... et puis :
-Non, on va plutôt lui faire la surprise !
Il sourit, mais ce sourire-là Eighton ne le lui connaissait, il l'a sans doute ramené d'Europe.
Il fait attention en ouvrant la porte épaisse en bois laqué de ne pas faire de bruits.
-Taisez-vous, je veux rien entendre.
Jamerson commande comme au feu.
On entre les uns après les autres dans cette haute maison pour marchands prospères, construite en façades et en pignon, comme en devanture. On respecte les ordres. On se taît. On voit assez mal parce que la seule lumière est celle qui vient à travers les crevés des volets.
Tout le monde se prend au jeu même le professeur Vinkë. Les meubles sont sans doute tous encore là mais ils sont houssés.
-Merde!
Quelqu'un a fait tomber un vase, il rebondit sur le tapis et se casse.
-Qui est-là ?
C’est la voix d'une vieille femme qui vient de les atteindre, elle est encore assez mal ajustée :
-Qui est-là ?
Elle répète sa question mais cette fois c'est le ton d'angoisse et d'inquiétude qui est le plus impressionnant, pourtant personne ne demande sa grâce, chacun est curieux de savoir ce que va faire Jamerson.
Il met son doigt devant la bouche de Susan pour publier l’ordre du jour, signifier le silence, Susan sourit, elle est sérieuse, c'est évident elle obéirait à tout ce qu'il lui commanderait. Elle doit l'aimer comme elle se rendrait à son devoir pense Eighton pourtant elle ne prend pas pitié de la vieille femme que l'humour de Jamerson est en train de terroriser.
-Je vous ai entendu.
Elle s'approche, on entend son pas traînant, elle fait la lumière sur son passage, Jamerson murmure :
-Attendez j'ai une idée.
Il s'en va. Elle n'est plus qu'à trois pièces d'eux et l’on commence à discerner sa silhouette, elle n'est pas grande, ni petite, elle est restreinte, resserrée, et peut-être même bossue, quand elle se tourne pour chercher l'interrupteur, on distingue son dos, ses épaules arrondies comme un manche d'outils formé à la paume de l'artisan... moins deux salons et l’on sera décou- vert... moins un… et puis tout s'éteint... c'était sans doute ça l'idée de Jamerson.
Il revient d'ailleurs pour voir comment cela tourne, la vieille femme a soudain terriblement peur, on l'entend qui essaie de fuir, renverse quelques objets, Jamerson pour augmenter sa panique prend une statuette et la lance vers les fenêtres:
-Arrêtez... arrêtez je vous en supplie...
On croirait une enfant qui pleure mais sa supplication étrangement émeut moins que sa simple peur de tout à l’heure.
On veut parler mais Jamerson fait signe de continuer sur le même ton de silence. Eighton ne lui a jamais désobéi, Susan n'en a pas envie et les deux autres sont trop neufs dans le grade subalterne de complices pour agir contre lui... alors…
…alors elle pleure, elle est tombée... ou elle s'est mise à genoux ... Jamerson dit très bas en désignant une voie entre les ombres:
-Par là ... on part par là...
-Mais tu ne crois pas qu'on pourrait la rassurer?
-Par là Fenci. J'ai dit et magne!
Ils enfilent les coulisses qu'il leur désigne. Fenci se retourne une fois pour renforcer son remords mais Susan est derrière lui avec Jamerson et elle, elle sourit.
-Il y a deux entrées de toutes façons. Vous aurez la vôtre et ça vous évitera de voir la vieille folle.
On suit encore Jamerson, qui explique les lieux aux deux nou- veaux locataires. La cage d'escalier est largement éclairée par des fenêtres, c'est un autre monde que l'intérieur drapé, désaffecté, fantomatique où la vieille femme doit encore attendre, apeurée, suppliante ou tombée. En montant Eighton regarde Jamerson:
Il a changé, c'est sans doute la guerre. Il ouvre une dernière porte.
-Voilà, j'espère que ça ira?
C'est un appartement au dernier étage, tout au haut de la mai- son, un assortiment de pièces simplement meublées sans doute celui qui servait aux domestiques.
-Bon Fenci, je te laisse, tu t'occupes de tout ça ‘pas ? Nous on a rendez- vous avec Susan. Et on va même être en retard chérie.
Et ça aussi c’est nouveau chez Jamerson, le souci de la ponctualité.
Susan sourit, elle n’est plus femelle comme tout à l’heure, elle est redevenue un peu sœur, au moins bien élevée:
-Au revoir messieurs... j'espère que nous nous reverrons Fenci.
Fenci les regarde partir depuis la fenêtre:
Ils vont très bien ensemble, pire que ça ils se complètent, elle en future jeune mère trompée, lui en ancien héros trompeur, ils ont l’avenir pour eux.
-Eh bien messieurs... je crois que... je vais vous aider à vous installer.
Eighton transporte des matelas, déplie des draps il aide autant qu'il le peut, et puis le soir est là, à la fenêtre, déjà. Il prend congé.
*
Quand il est en bas, devant la porte d'entrée, il hésite puis il marche, il entre dans le salon où ils étaient tout à l'heure, il est curieux de cette vieille femme qui subit toute seule la haine sans doute assez conséquente de Jamerson de retour de campagne.
Il y a de la lumière dans les pièces du bout, il avance vers elles. Elle est dans la cuisine sur une chaise, il la voit par le fenestron qui sépare l'office de la cuisine. Elle est assise sous la lumière de la lampe du plafond, elle mange seule, il n'aperçoit vraiment que ses mains de jeune fille, tordues, nouées par l'arthrite. Elle occupe si peu de place, elle a une peau fine qui se gâte sans doute aussi facilement que celle de la pomme qu'elle découpe de ses doigts déformés, elle lève la tête et découvre Eighton, elle n'en a pas peur... il a déjà fui.
*
-C'est quoi au juste tes deux protégés Fenci ?
Eighton était en train d'admirer la chambre de jeune homme de Jamerson, elle ne lui ressemble pas.
Est-ce qu'il y a seulement quelque chose au monde qui ressemble à Jamerson? Qui l’avoue un peu ? Il ne prend jamais le temps... pourtant c'est un héros lui à vingt-sept ans!
-Le professeur Grimka Humbertus Vinkë et le Dr. Walter Bastian... eh bien mais ce sont deux scientifiques européens qui ont quitté leur pays, ce sont des savants de grande renommée... ils travaillaient à l'Université Francisëk de…
-Ce sont des juifs ?
Eighton ne sait jamais comment répondre à son ami. Est-ce qu'il leur reproche d'être juifs? Pourtant avant de se faire « troyen » il était démocrate comme lui et ...
-Oui je crois.
-Comment dis-tu que le grand blond s'appelle?
-Bastian... Dr. Walter Bastian, pourquoi?
-Parce qu’il avait tout pour être le premier juif engagé dans l'armée allemande. Grand, blond, il est joliment aryen ce coco-là !
-Tu sais c'est avec de tels jugements que les nazis ont commis leurs atrocités !
Il s'arrête, il voudrait bien comme avant quand ils étaient en- semble à l'université jouer les éveilleurs de conscience, seule- ment les atrocités en question, des deux, Jamerson est le seul à les avoir vues, pourtant comme dans un ancien réflexe Jamerson s'excuse presque pour sa remarque:
-Ouais tu as raison, je disais ça seulement parce que je trouvais amusant de... enfin bon, tu as raison.
Il range quelques papiers, il a décidé de mettre de l'ordre de- vant témoin, c'est évident qu'il a une décision historique à an- noncer, il n'y a qu'à le regarder, aujourd'hui il est en civil. Eighton admire la collection de papillons de Jamerson, elle l'a toujours amusée, il en connaît l'histoire.
Madame Eltwood s'était chargée de s'occuper seule de l'éduca tion de son unique fils Jamerson Burke.
Fenci se souvient très bien de ces après-midi de désœuvrement où Carlotta Eltwood allait dans le parc avec son fils pour lui donner la leçon. Elle était né en Angleterre et Eighton a encore à l'oreille son accent très doux, elle parlait avec une grande patience. Elle lisait beaucoup de livres de pédagogie, préparait très sérieusement son cours, ils s'attablaient l'un en face de l'autre. Elle commençait:
-Aujourd'hui Jamerson Burke nous allons voir l'étude des invertébrés...
Elle parlait, elle sortait les exemples…
… et puis là le plus souvent Fenci arrivait. S'il n'allait pas à l'école, s'il était le seul spectateur et le premier complice de leurs moments, c'est qu'il était malade. Une maladie chronique qui s'était éteinte avec ses vingt ans et dont il n'avait plus que des souvenirs comme des rumeurs aujourd'hui affaiblies.
-Ah Fenci, mon petit Fenci, ne dérange pas ton petit camarade, assieds-toi là !
Elle lui désignait une place à côté d'elle :
-Comment vas-tu aujourd'hui?
-Bien, madame Eltwood... enfin je crois le docteur n'est pas encore venu.
Il ne se fiait pas trop à ses sensations. Il savait qu'elles étaient viciées, gauchies, faussées par la maladie, enfin il le croyait, on le lui avait dit et aujourd’hui encore il continuait de le croire.
-Maintenant écoute Fenci, cela te sera certainement utile... et puis tu aimes les animaux n'est-ce pas ?
-Oui, madame.
-Bien, reprenons…
Elle commençait sa leçon, à un moment elle voyait bien que son fils s'ennuyait, devenait triste et elle détestait ça:
-Jamerson Burke tu ne m'écoutes plus... c'est pourtant très inté- ressant... tout cela… l’étude du comportement des animaux... n'est-ce pas Fenci ?
-Oh oui, madame Eltwood .
Il était à d'autres heures un écolier talentueux qui écoutait savamment ce que les professeurs que l'on faisait venir à la maison lui expliquait, mais là c'était comme sa récréation, les cours de madame Eltwood.
Un jour, elle avait décidé que son fils devait entreprendre une collection de botanique. Elle avait donc essayé d'intéresser Jamerson Burke à l'élaboration d'un herbier, c'est à dire qu'elle avait passé quelques après-midi à parcourir leur parc avec le jardinier pour récolter le plus de plantes possibles mais quand elle les avait livrées à Jamerson, il s'était contenté sur son insistance d'en coincer avec elle, quelques unes dans des livres épais et puis très vite elle s'était retrouvée seule à classer et à répertorier.
Parce qu'elle n'avait pas supporté de voir l'ennui sur le visage de son fils, elle avait dit trop tôt dans l'après-midi:
-Allez vous amuser un instant les enfants... Jamerson Burke prends soin… fais attention à ton ami Fenci.
L'amour des plantes ne prenant pas chez lui, elle avait voulu lui donner celui des insectes, puis elle était passé aux coléoptères, après quelques courses aux papillons elle s'était rendu compte que c'était une chasse difficile et que de toutes les façons, les papillons n'ayant pas tous leurs habitudes dans leur seul jardin, il y aurait perpétuellement des manquants, et comme elle voulait présenter le monde au complet à son fils mieux valait s'adresser à des spécialistes pour débuter une collection.
Elle commença donc d'acheter de ces boîtes sous-verres où l'on a piqué quelques beaux spécimens et qu'elle accrochait aux murs de la chambre de Jamerson Burke à mesure de ses acquisitions. C'était cela la collection de Jamerson, et comme elle était fière de la patience de son fils.
Aujourd'hui elle tapisse les murs de cette chambre que Jamerson a en tête de quitter, dés qu'il aura fini ses classements et qu'il aura trouvé le courage de l'annoncer à son père.
-Tiens jettes-moi ça!
Il lui tend une boîte capitonnée de satin bleu, c'est très im- pressionant cela ressemble à un écrin pour diadème ou...
Fenci l'ouvre, à l'intérieur il y a une médaille, très belle, simple et seulement ornée d'un aigle formé sur fond de drapeau américain:
-Mais tu ne vas pas mettre ton étoile d’or à la poubelle !
-Eh qu'est-ce que tu veux que j'en fasse, je vais pas passer ma vie à me balader en uniforme de démobilisé... jette je te dis, je t’en trouverai d’autres.
Pourquoi pas? Il déléguera Jamerson sur d’autres fronts, représentée leur enfance.
Il voit que Eighton n'est toujours pas résolu au sacrilège.
-A moins que tu veuilles garder ça en souvenir de moi?
-Pourquoi en souvenir ?... tu t'en vas ?
Jamerson sourit, il a des papiers à la main, oui bien sûr qu'il s'en va:
-A ton avis ?
-Tu veux laisser ton père ? Je veux dire comme ça ?
-Je suis même pas sûr qu'il s'apercevra de mon départ, mon père ne s'inquiète plus que de ses mémoires, c'est le seul moyen qu'il ait trouvé pour survivre, il essaie de replâtrer son honneur... et puis il devient sourd... à tout... aux autres et à lui-même, il n' a plus que le passé et le souvenir en tête... oui le reste il s'en fout !
-Je ne crois pas Jamerson, si tu avais été là quand tu es arrivé hier.
-Oh arrêtes avec ça ! Tu crois que c'est facile... enfin mainte- nant c'est réglé, je veux plus y revenir... et puis si j'y étais resté en Europe, si j'étais mort là-bas? Il serait bien seul aujourd'hui alors?
-Tu sais bien que ça aurait été différent.
-Arrêtes tu vas me filer le remords de pas m'être fait descendre par les allemands.
-C'est pas ce que je veux dire ... enfin...
Ils se taisent ensemble jusqu'à ce que Eighton ...
-Tu pars seul?
Jamerson se retourne pour découvrir ce rival qu'il ne connais- sait pas, qui se déclare enfin:
-Est-ce que la petite Susan reste ici ? C'est bien ça ta question?
Eighton ne répond pas, il a seulement un surprenant accès de haine pour son ami, il n'imaginait pas aimer autant Susan et avoir en même temps une telle facilité pour détester Jamerson.
-Tu verras bien, ce sera la surprise. Disons que les discussions sont bien avancées. Elle veut que je lui jure de ne pas la frapper même quand je suis ivre…
-Tu frappes Susan ?
Fenci serre les poings.
Le salaud !
Il va à la fenêtre, le jardin est mis comme avant, il y a même les bancs et la table de teck où se tenaient les leçons de madame Eltwood, le jardin est seulement un peu dépenaillé, relâché, cela le rend plus romantique encore sous le couvert de l'automne. Et l'énorme chêne retentissant d'oiseaux, qu'il encageait dans ses branches, il est bien encore là devant la fenêtre comme le totem d'une religion éteinte: le bonheur selon Carlotta Eltwood.
Même s’il est plus silencieux, moins habité sûrement. La propriété sera bientôt "un désert d'hommes et de sentiments" il ne se souvient plus de qui est-ce ?
-Il n'y a au vrai qu'une personne qui ne sera pas malheureuse de ta décision ... de ton départ...
-Ah oui ?...
Jamerson lui fait face, il manque peu de chose pour que les deux amis ne s'affrontent, seulement un peu plus de courage en renfort du côté d'Eighton .
-Oui, la vieille femme d'hier, celle-là va être soulagée, tu ne crois pas ?
Il sourit, Jamerson :
-C'est vrai.
Il est probable que son seul regret sera de ne plus pouvoir la persécuter, il a vraiment mis pas mal de haine de côté pour elle. C'est quand même une drôle de guerre que fait ce héros à une pauvre vieille femme.
-Ouais c'est vrai !
Il serre le poing, à ce moment on est tout à fait certain qu'il l'aurait volontiers tuée, à l'occasion.
-Mais j'espère bien que tu auras pour elle les mêmes soins que moi. Tiens voilà de quoi je te charge: je te donne la mission de continuer ce que j'ai si bien commencé et jusqu’à la faire crever de trouille! Et surtout pas de pitié hein ! Elle n’en mérite aucune.
Eighton est ennuyé, il se voit mal continuer l’œuvre de son ami et il n'a jamais eu le courage de lui désobéir, vraiment.
-Mais pourquoi ? Pourquoi tu lui en veux tellement ? Je ne sais pas, moi, je l'ai vue quelques instants elle m'a paru tellement inoffensive et surtout... surtout, oui, pitoyable... simplement pitoyable. Et d'abord c'est quoi, c'est qui cette femme?
Jamerson retourne à ses papiers, à ses Médailles, à ses diplôme.
-Qui sait ? Eh bien on pourrait dire on pourrait aussi bien l'appeler la cousine réfugiée... tu sais que mon père était atta- ché militaire à Londres jusqu'en 41... enfin oui, je crois fin 41, faudra voir dans ses mémoires quand elles paraîtront... bref ils étaient là-bas quand un jour, je sais pas comment cette vieille folle arrive à l'Ambassade. Elle explique qu'elle vivait dans un immeuble qui avait été plus ou mains bombardé... ou qui risquait de l'être, qu'elle était à la rue et qu'elle avait une cousine à l'Ambassade. Elle fait un scandale, elle crie, surtout elle chiale, c'est incroyable ce qu'elle pleure facilement, quand elle ne sait plus comment improviser elle lâche des pleurs, ou se roule par terre. On alerte ma mère, elle descend, ne la reconnaît pas enfin elle a assez de patience et de ... de gentillesse simplement ... pour prendre le temps de la recevoir, de parler avec elle. Elles se retrouvent finalement de la famille en commun, on se met d'accord sur l'arrière-grand-oncle Edward qui serait le grand-père de la cousine actuelle. Elle affirme qu'elle a trop peur chez elle. Qu'elle est en danger.
Il faut la loger dit ma mère ! Elle cherche et finit par lui trouver un appartement pas très loin de l'ambassade... voilà comment ça commence... imagine que ça se poursuit sur quelques mois... des visites à la cousine et je ne sais quoi d'attentif, de la bonté, tu te souviens…
Jamerson veut dire: de la femme qu'était Carlotta Eltwood !
Et Eighton n'a pas de mal à actionner sa mémoire, parce qu'une large partie de ses bonheurs d'enfance il les tient d'elle, de leurs après-midi qu'ils prenaient à trois: deux enfants et une femme anglaise, assez grande, très élégante, simple et droite et son accent, sa grandeur d'étrangère, son naturel d’exilée:
- ... compte dix ou douze mois, jusqu'au moment où mon père est rappelé à Washington, pour lui c'est le début de la disgrâce, sa guerre il l'a déjà perdu aux points, il n'a à peu prés rien vu ou prévu, on le rappelle, on l'oubliera, c'est certain, il le sait, ils partiront ensemble tous les deux avec cette tristesse et puis...
Il entre le pied dans sa corbeille à papiers pour piétiner un peu plus ce qu'il a déjà jeté et qui s'accumule et déborde :
-... Et puis elle revient à l'assaut mais cette fois ce qu'elle veut c'est partir avec eux, fuir l'Angleterre, son pays, la guerre, enfin elle ne le dit pas, pour l'instant elle dit qu'elle s'est trouvée une famille.
Et qu'elle ne veut pas la quitter.
-Tu l'avais rencontré quelques fois à Londres avant de t'engager?
-Oui, oui c'était une petite vieille inoffensive au point d'être réellement pitoyable, elle avait perdu sa sœur, quelques mois auparavant, elle était vraiment seule, elle supplie, elle pleure si bien qu'elle prend le bateau avec eux.
Tu imagines… mon père retourne vers les Etats-Unis il sait que sa carrière est fini et surtout qu'il s'est trompé, il ne se le pardonne pas. Imagine ce qu'est ce voyage pour eux deux et en cousine surnuméraire il y a cette vieille fille, cette pleureuse qui prend quand même du plaisir, en douce, à son premier voyage dans le monde, jusque là elle n'avait jamais quitté son appartement...
Jamerson se taît.
-Et après ?
Il déchire un morceau de carton décoré à la plume qui certifiait que Jamerson Burke a satisfait à tous les examens de...
-… Après, je me suis engagé... et quand je suis rentré ma mère était morte et la cousine réfugiée, elle, elle était toujours là plus vivante que jamais, elle avait seulement un peu rétréci, elle s'était réduite comme un fruit sèche sur plant, la chair se racornit et il ne reste plus que le noyau. Tu l'as vue elle est comme un caillou maintenant, inrayable, elle mourra centenaire et encore... tu ne peux pas savoir comme elle s'économise, dans l'instant elle prend une figure de martyre, même son visage change de teint, il devient gris, les rides sortent, se montrent, mais si tu la piques un peu, si tu la menaces vraiment elle montre autant de vie et de défense que si elle avait trente ans, pire encore, parce qu'on a l'impression justement que sa vitalité est toute exercée maintenant... c'est atroce cette force accumulée, cette hypocrisie!... au fond je crois que si elle était vraiment faible j'en aurais pitié malgré tout mais elle ment, elle est plus vivante que n'importe quoi sur terre, plus réaliste, plus naturelle, je ne sais pas elle est tellement comment dire?... tellement terrestre!
*
-Dr.Bastian ?... Dr.Bastian ?... où êtes-vous ?