Une Infâme Traîtrise
Author : Patrick Huet.
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© Patrick Huet 1995
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Published by : Smashwords edition the 20th March 2011.
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1er Dépôt légal : avril 1996 - Patrick Huet 73, rue Duquesne 69006 Lyon
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Remarque.
Cette histoire est inspirée d'un fait réel, mais bien sûr, romancé à la façon de l'auteur.
DEBUT DE L'HISTOIRE
UNE INFÂME TRAITRISE
Les roues du chariot grincèrent sur la route poudreuse. Son gémissement interminable se fondit avec ceux des voitures qui le suivaient ou le précédaient. Leur but commun était cette porte fortement gardée qui filtrait les entrées dans la ville de Lyon en ce 4 juin 1714.
Le conducteur, cheveux noirs en bataille, sobrement vêtu d'une paire de braies et d'une tunique brune, observait d'un oeil vif la file de chariots qui s'amenuisait.
« Hô ! » cria-t-il en tirant sur les rênes. Docile, son cheval s'arrêta. Des hommes en armes interrogeaient les passagers d'une diligence. Il jeta un regard inquiet sur son chargement, mais tout était en ordre ; les balles de foin n'avaient pas bougé d'un pouce.
Arriva son tour. D'une main experte, il dirigea son cheval jusqu'aux pieds des gardes en faction.
« Hé, toi ! cria le plus âgé d'entre eux, que nous apportes-tu ici ? »
L'appréhension qui jusque-là avait tendu le visage du conducteur disparut soudainement. Une franche camaraderie et une saine jovialité animaient ses traits désormais.
— Ce que j'apporte ? Té ! Cela ne se voit donc point ? C'est du foin, et du bon, fraîchement ramassé de ce matin.
— Que veux-tu que l'on en fasse de ton foin ?
— Pour des gaillards comme toi et tes hommes, peu de choses ! Pour les chevaux, c'est tout autre. Je connais un aubergiste qui régalera les montures de ses clients dès la nuit tombée.
— J'entends bien, l'ami ! Mais je ne causais point de chevaux, plutôt du sieur Marion. Que deviendrait sa bourse si tous n'entraient que du foin ? Au moins si tu transportais des fruits, du vin, de la viande, je ne sais... tu aurais pu contribuer à la gestion de notre ville en acquittant des droits, mais du foin !
Tout en relevant les lèvres en un mouvement de dégoût, le garde lui fit signe d'avancer.
— Allez, passe ! Et la prochaine fois, porte des victuailles plus nobles que nous puissions quérir l'octroi !
L'octroi, cette taxe sur les marchandises qu'exigeaient les communes sur chaque produit qui franchissait leurs murs, ne connaissait pas de mansuétude. Pas un baril de farine, ni une seule poule ne pénétraient dans les villes sans que son propriétaire n'honorât l'impôt fixé, un impôt toujours plus lourd, toujours plus étendu.
Par bonheur, le foin ne relevait pas encore de l'octroi. Notre conducteur pouvait donc s'engager librement dans les rues de Lyon sans débourser sa précieuse monnaie.
L'air satisfait, il claqua les rênes. Le cheval tira le chariot et l'ensemble s'ébranla. L'avance était lente. Un chien errant, comme hypnotisé par le balancement de la carriole, s'élança à sa suite et se mit à gratter fébrilement la paille qui dépassait.
L'étrange attitude de l'animal alerta un des gardes. « Halte ! » cria-t-il. Plusieurs gardes cernèrent aussitôt la voiture tandis que le chien famélique redoublait d'activité.
On lui expédia un coup dans les côtes pour le faire fuir puis l'on renversa la paille. Au fond du chariot, bien à l'abri dans des tissus épais, de beaux quartiers de viande n'attendaient que le feu pour les rôtir. Les sentinelles ne prirent pas de gants avec le fraudeur. Un coup dans l'estomac le plia en deux puis on l'emmena brutalement en direction de la prison.
À trente mètres de là, recroquevillée sous une porte cochère, une femme entre deux âges, le visage ravagé par l'angoisse, se crispait les mains de douleur. Aucun son ne sortait de ses lèvres balbutiantes. Quand elle reprit enfin ses esprits, il ne restait sur le théâtre des événements qu'une pile de foin et des flâneurs intrigués. Même le chariot avait été enlevé par les gardes.
Elle lança alors un cri perçant et courut comme une folle à travers les ruelles boueuses de la ville. Les passants qu'elle bousculait dans sa course la maudissaient sans qu'elle y prêtât attention.
Peu après, elle franchit, haletante, l'huis d'une boutique. La tête d'un cochon en fer forgé tenait lieu d'enseigne et, par là, indiquait le métier du propriétaire. À l'intérieur, un homme corpulent, la blouse tachée de rouge, arrangeait quelques pièces de viande sur un étal.
L'entrée en bourrasque de la femme le figea de surprise.
— Perrine Mollet ! s'exclama-t-il sans pouvoir ajouter un mot.
Elle ne lui en laissa d'ailleurs pas le temps. Elle lui saisit le bras et le secoua en hurlant.
— Ils ont pris Justin ! Il faut faire quelque chose. Oh, mon dieu, vite ! Vite !
Un moment interloqué, le boucher recouvra son aplomb et interrogea vivement.
— Que se passe-t-il, Perrine ? Où est ton mari ?
Des larmes roulèrent sur le visage hagard de Madame Mollet.
— Ils l'ont frappé devant moi, je les ai vus, de mes propres yeux !
— Qui ça, « ils » ? Explique-toi, si tu veux que je t'aide !
La voix impérieuse du boucher stoppa net les larmes de la malheureuse, mais non sa colère qui explosa hystérique.
— Qui ça « ils » ? Mais les gardes de l'octroi, triple âne bâté !
Des têtes inquiètes surgirent dans l'embrasure. Quelqu'un demanda.
— Costerisan ? J'ai ouï des cris. Pourquoi ces lamentations ?
— Mollet s'est fait happer par les gardes à l'octroi, répondit-il.
— Ce grand benêt de Justin voulait passer en fraude des quartiers de viande pour notre boutique. Le projet est à l'eau et le voilà désormais en prison.
Alarmé par les exclamations aigües de Perrine, un petit groupe s'était formé à l'entrée de chez Costerisan. Il ne donnait aucun signe de dislocation malgré ces éclaircissements. Au contraire, de nouveaux curieux s'arrêtaient pour s'enquérir de la situation. L'on se bousculait jusque dans la boutique. À tel point que Costerisan fut obligé de sortir pour inviter les badauds à reprendre leur chemin.
Cette insistance obtint le résultat inverse à celui escompté. Les ouvriers, boutiquiers, sans parler des bouchers concurrents, s'incrustaient près de l'échoppe. Chacun y allait de son commentaire tandis que Perrine Mollet, entre deux coups de colère, se lamentait sur son sort et celui de son mari.
Survint dans la ruelle un homme maigre dont les vêtements en guenilles protégeaient si peu la poitrine qu'il aurait pu aussi bien ne rien mettre. Apprenant l'infortune du boucher Mollet, il ricana.
Des regards hostiles le toisèrent.
— Qu'est-ce donc que ce rire ? s'insurgea Costerisan. L'affliction d'une épouse te rend-elle si gai que tu viennes la narguer dans son malheur ?