Un Chamarier Bien Gras
Author : Patrick Huet.
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© Patrick Huet 1995
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Published by : Smashwords edition the 20th March 2011.
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Ce texte a été honoré du premier prix du « concourt de la nouvelle François Matenet » décerné par l'Union des Écrivains Vosgiens le dimanche 22 octobre 1995 à Fontenoy-le-Château en présence de M. SCANDELLA, maire de cette commune.
1er Dépôt légal : mars 1996 - Patrick Huet 73, rue Duquesne 69006 Lyon
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Remarque.
Cette histoire est inspirée d'un fait réel, mais bien sûr, romancé à la façon de l'auteur.
DEBUT DE L'HISTOIRE
UN CHAMARIER BIEN GRAS
Les roues de bois cerclées de fer volaient sur le pavé inégal de la route. Encouragés par le cocher, les chevaux trottaient à vive allure dans ce clair après-midi de printemps. Les brumes de Lyon n'étaient désormais qu'un vague souvenir. Très tôt le matin, ils avaient quitté la Capitale des trois Gaules pour s'avancer toujours davantage vers l'ancienne Lutèce, la favorite des rois de France, Paris.
Une dépression plus large que les autres fit voler l'une des roues de la voiture avant que cette dernière ne retombe brutalement sur le sol. À l'intérieur du véhicule, un grand brun au visage aigu grimaça. Son coude venait de percuter la cloison de bois.
— La peste soit de ces routes mal entretenues, marmonna-t-il entre ses dents. J'eusse préféré un parcours à cheval, comme il sied à un homme plutôt que ce ballottage continuel, foi de Tinteniac !
Tel était le nom de ce passager, Breton d'origine, connu familièrement sous le titre de « l'homme à l'habit gris de fer ». En ces temps où l'élite du royaume, aristocrates ou riches bourgeois, se distinguait de la populace par les couleurs vives de leurs vêtements, ce noble personnage se complaisait dans le port d'une tenue aux teintes éminemment fades. Il est vrai que sa bourse n'était pas des plus vaillantes, mais enfin, un petit effort lui eût permis d'égayer le gris de sa vêture s'il en avait eu la volonté.
Un nouveau cahot l'arracha momentanément à son siège.
— Palsambleu ! jura-t-il sourdement. Ce cocher est un âne.
Ses yeux se posèrent sur son compagnon. Nullement incommodé par les accidents de la route, celui-ci dormait comme une souche, étalé tout le long du banc arrière. Sous une robe de riche tissu, la panse rebondie du gros et gras ecclésiastique montait et descendait au rythme de sa respiration. Le visage rubicond était paisible.
Monsieur de Tinteniac pesta derechef. Jamais il n'aurait dû accepter cette mission ! Déjà, la veille au soir, lorsque le chamarier de l'église Saint-Paul l'avait convoqué pour lui confier l'intendance de son déplacement jusqu'à Paris, il avait hésité. Non que la mission fut particulièrement ardue (il ne s'agissait que d'en régler les frais de gîte et de nourriture, d'en négocier éventuellement le prix, bref une fonction incompatible avec le statut d'un homme d'Église), mais il détestait voyager autrement qu'à cheval.
Toutefois, la perspective d'un dédommagement généreux emporta ses réticences.
Sitôt le marché conclu, il reçut une bourse pesante ainsi qu'un parchemin et un nécessaire d'écriture. Les dépenses devaient être scrupuleusement notées sur le mémoire pour être remis ensuite à l'abbé, au retour du chamarier.
La nuit fut brève. On le tira hors de sa couche bien avant le lever du jour et le départ ne tarda guère.
Depuis, pas moyen de fermer l'oeil. Les soubresauts de la voiture le secouaient tout entier quand ils ne le jetaient sur le plancher au bas de son siège. À telle enseigne qu'il s'étonnait de voir son compagnon immobile et impassible dans son sommeil. Peut-être était-ce dû à son poids ou encore au fait qu'il était si parfaitement engoncé sur son siège que rien n'aurait pu l'en faire bouger. Toujours est-il que Monsieur de Tinteniac, d'ordinaire si patient et plein d'humour, trouva le temps long et la voiture détestable.
De toute la journée, le chamarier continua de ronfler placidement, sauf lors du repas de midi rapidement avalé. À l'étape du soir, il consentit à sortir de sa léthargie. Son sommeil diurne avait dû le reposer suffisamment, car dès l'entrée de la diligence dans la cour de l'auberge, il manifesta une vive énergie. Ventre en avant, il pénétra sans attendre dans la salle commune et, laissant son adjoint régler les affaires courantes, s'installa à une large table.