Excerpt for Méprise A La Guinguette by Patrick Huet, available in its entirety at Smashwords

Méprise à la Guinguette


Author : Patrick Huet.


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© Patrick Huet 1995

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Published by : Smashwords edition the 19th March 2011.


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1er Dépôt légal : 2° trimestre 1995 - Patrick Huet 73, rue Duquesne 69006 Lyon


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Remarque.

Cette histoire est inspirée d'un fait réel, mais bien sûr, romancé à la façon de l'auteur.


DEBUT DE L'HISTOIRE


MÉPRISE À LA GUINGUETTE


En ce lundi 9 octobre 1865, la soirée était déjà bien avancée. La longueur des jours avait tant diminué qu'à 18 h, il faisait nuit. Les gens ne s'attardaient pas au-dehors, préférant la chaleur et la clarté de leur foyer aux ténèbres humides. Les ruelles de Lyon s'emplissaient de mouvements furtifs, de silhouettes incertaines aux allures suspectes. Les réverbères, trop espacés, diffusaient une lumière rare et pâle.

Les cafés, guinguettes et autres lieux de divertissements offraient aux passants inquiets un havre de paix et de gaieté contre l'angoissante obscurité. Ces établissements fleurissaient dans toute la ville et même à la périphérie, le long du Rhône et de la Saône, ou encore vers les Brotteaux, ces anciens marécages asséchés puis rendus fertiles.

La rue de Créqui y débouchait justement. Elle partait du quartier de la Guillotière, traversait des pâtés de maisons et de grands prés avant de se terminer là, à proximité du Parc de la Tête d'Or qui venait d'être construit.

Dans cette artère interminable et parfaitement rectiligne, une guinguette du nom de « La Closerie » y avait établi ses fondations. Sa réputation n'avait cessé de croître par la ville. On y voyait, disait-on, quantité de jolies danseuses. Ce n'est pourtant pas à leurs fins minois que La Closerie devait sa renommée, mais à la qualité de leurs prestations. L'on racontait que lors d'un certain pas de danse, elles relevaient leur longue jupe afin de n'être point incommodées dans leurs mouvements et dans leurs sauts. La jupe remontait parfois quelques centimètres au-dessus du genou et le spectateur, s'il était attentif et placé au bon endroit, avait alors la chance d'admirer le galbe satiné d'une cuisse délicate.


Le spectacle ne durait qu'une demi-seconde, mais, oh ! combien émouvant était-il ! Le client en ressortait ébloui jusqu'au fond des yeux et se jurait d'être présent lors de la prochaine représentation.

Nul ne s'étonnera donc de savoir La Closerie toujours pleine à craquer dès la fin de la journée. Des hommes, accompagnés juste de leur chapeau et accessoirement d'une bourse rebondie, s'y pressaient en pagaille, à la grande joie des patrons de l'établissement qui, aussitôt, adaptèrent le tarif des boissons au nouveau standing de leur guinguette.

La rumeur de cette affluence d'hommes solitaires, réunis en un lieu unique, ne tarda pas à se répandre dans la ville et à parvenir aux oreilles féminines. Courtisanes aux amours tarifées et femmes célibataires en mal d'épousailles firent vite une apparition remarquée à La Closerie. Quelle que fût la moralité des habitués, elles ne s'en souciaient pas. Ils avaient de l'argent — cela seul comptait ! Si l'affaire se concluait positivement, ces belles-de-nuit s'assureraient une honnête pension.

La Closerie résonna désormais d'autant de voix féminines que masculines.

Une certaine frange de Lyonnais en manque de finances pestait contre la minceur de leur portefeuille. La notoriété du spectacle était si fameuse qu'ils enrageaient de ne pouvoir s'offrir, pour la valeur de quelques pièces, l'éblouissante vision d'une paire de genoux ou de mollets s'envolant gracieusement dans les airs. Pour ceux-là, ne restait que la solution de rôder autour de la guinguette dans l'espoir de jeter un oeil indiscret entre deux ouvertures de portes.

Fort heureusement, La Closerie se dressait à l'écart de la ville, dans la calme rue de Créqui, rue bordée de grands platanes épanouis. La présence de ces arbres et l'absence d'éclairage facilitaient les approches discrètes.

Ce lundi 9 octobre, donc, la fête battait son plein à La Closerie. Depuis près d'une heure que la nuit était tombée, la musique n'avait cessé de croître en volume et le nombre de clients et de clientes d'augmenter. La porte d'entrée, dont la partie supérieure formait une imposte de verre, s'ouvrait et se refermait sans relâche. À chaque fois, de longues traînées de musique s'en échappaient sur des successions de rire et d'applaudissements.

Un homme de taille moyenne, vêtu de gris, se hâtait de remonter la rue en direction de la guinguette. Ni quinquet ni bec de gaz n'éclairaient son chemin. Pourtant, il se trouva encore trop visible au milieu de la route et sauta vivement sur le bas-côté à l'abri d'un éventuel regard. Un croissant de lune obscurcie de nuages occupait un coin du firmament. En dépit de sa faible luminosité, il se sentait gêné.

Qui sait si un collègue ou une connaissance ne le croiseraient pas en ce moment inopportun. Comment aurait-il expliqué sa progression vers La Closerie ? Mieux valait une marche discrète sous le couvert des arbres.

Il avançait à petits pas rapides, impatient de voir les belles jeunes filles et leurs si jolies jambes.


Dans sa hâte, il ne prit garde à son environnement immédiat, si bien qu'il finit par se prendre le pied dans une racine et par s'étaler dans l'herbe élastique du bas-côté. Jurant à mi-voix contre l'univers entier, il se releva plein de hargne. Des ronces le griffèrent au passage, n'améliorant en rien sa mauvaise humeur.

Cette mésaventure ne lui servit pas de leçon. Ses yeux étaient irrésistiblement attirés vers la lumière qui jaillissait de l'imposte.

Un homme au gilet rouge ouvrit la porte et notre Lyonnais malchanceux lui en voulut méchamment de ce privilège. De rage, il martela le sol d'un talon vif. Trop vif, peut-être ! Car emporté par sa vitesse, il heurta violemment un nouvel obstacle et se retrouva une fois encore sur le dos.

La colère le saisit, d'autant plus fort que l'obstacle en question s'était révélé mou et susceptible de percevoir... de la douleur. Des gémissements, d'ailleurs, s'élevaient à deux pas. Sa main fulgura dans l'obscurité et empoigna le fameux obstacle. Des cris s'ensuivirent, des coups s'échangèrent jusqu'à ce qu'une exclamation rompît le débat.

Léon ! cria notre Lyonnais. Par la peste, que fais-tu ici au milieu de mon chemin ?

De ton chemin ? En voilà de bonnes ! J'étais là en train d'apprécier tranquillement le paysage quand une brute est tombée sur mes épaules et m'a pilonné de coups de poing. Tu mériterais que je te fracasse la tête sur-le-champ !

Holà ! Il n'y a point de gravité. Deux collègues de travail ne vont point s'étriper pour une méprise stupide. Si je t'ai contusionné, je m'en excuse. Dans ce noir, on n'y voit pas grand-chose.

Tout en massant sa poitrine endolorie, Léon acquiesça.

Tu as raison. Oublions notre querelle. Les ténèbres en furent la cause. Il est vrai qu'on ne distingue rien du terrain alentour quand on fixe la lumière vive de l'imposte de La Closerie.

L'imposte de La Closerie ?! Je n'en reviens pas. Comment toi, Léon, un homme honnête, peut-il venir ici voir ces filles débauchées qui ont renié père et mère pour se livrer aux regards lubriques des mâles ?

Il avait l'air scandalisé. Ses propos sonnaient clair et net sous les ramures frémissantes. Du haut des branchages lui parvint une rumeur d'assentiment comme si les feuillages eux-mêmes se rangeaient à son avis. Des bruissements pareils à des voix humaines volaient d'arbre en arbre, semblant incriminer la concupiscence de Léon.

Ce dernier, l'oreille courbée, baissait la tête sous les exhortations de son collègue. Soudain, une lueur de surprise traversa ses pupilles.

Hé ! cria-t-il en relevant brusquement le front.

Son camarade lui faisait toujours face, fier, altier, empreint de cet air outré des gens intègres devant un acte dégradant.

Dis donc, répliqua Léon, si tu m'expliquais la raison de ta présence en ces lieux.

Ma... ma présence ?

L'expression hautaine disparut du visage. À la place, une profonde perplexité fit son apparition, suivi d'un embarras évident.

Tiens ! Voilà Monsieur le Beau Parleur qui nous déclame des sermons, nous accuse de lubricité et de débauche, alors qu'il ne se trouve guère en position de nous donner des leçons. Et que mijote ici ce Beau Parleur, si ce n'est de regarder les filles ?

La défense de notre Lyonnais fut des plus maladroites. Les choses étant claires désormais, pour chacun des deux, ils discutèrent de ce pour quoi ils étaient venus : les filles ! Léon était un habitué, il entreprit d'initier son ami.

L'imposte qui surmonte le battant de la porte nous permet de voir l'intérieur de la salle. Pour cela, nous ne devons pas rester au niveau du sol. Il nous faut grimper sur l'un des arbres à proximité. Nous n'avons pas d'autres moyens de voir quelque chose, car les volets sont fermés.

Gagnons celui-là, c'est le plus proche !

Impossible !

Pourquoi ?

Il est déjà occupé.

Déjà occ...

Tais-toi ! coupa son ami d'un ton sec, ou parle bas. Tu vas nous faire repérer.

Baissant la voix jusqu'à un simple murmure, il questionna.

Oui, d'accord. Toutefois, je ne comprends pas. Explique-toi !

Levant les bras au ciel en un signe pathétique, Léon s'adressa aux étoiles ou à la lune.


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