Excerpt for Une Vigueur de Taureau by Patrick Huet, available in its entirety at Smashwords

Une Vigueur de Taureau


Author : Patrick Huet.


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© Patrick Huet 1995

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Publish by : Smashwords edition the 19th March 2011.


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1er Dépôt légal : 3° trimestre 1995 Patrick Huet 73, rue Duquesne 69006 Lyon


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Remarque.

Cette histoire est inspirée d'un fait réel, mais bien sûr, romancé à la façon de l'auteur.


DEBUT DE L'HISTOIRE


UNE VIGUEUR DE TAUREAU


Le hall immense empestait l'odeur musquée des boeufs, des vaches et des taureaux, l'haleine rance d'une foule de porcs, les fientes d'une multitude de poules, d'oies ou de canards et les déjections d'un certain nombre d'ovins. Les gardiens des bêtes avaient beau ramasser vivement les bouses et autres crottins, il en demeurait néanmoins des relents qui s'ajoutaient, se superposaient et ne s'évanouissaient plus.

C'était le jour du marché aux bestiaux et le hall ne désemplissait pas. Depuis cinq heures le matin, les forains s'étaient pressés en masses compactes aux portes de l'établissement. Petits agriculteurs ou gros propriétaires, ils étaient venus de tout le Lyonnais présenter leurs bêtes à la vente. Les petits éleveurs emmenaient quelques boeufs, poules ou canards ; les volailles dans la carriole, les bovins suivants par-derrière, attachés par la bride à la charrette et surveillés par un valet de ferme aidé d'un chien.

Les gros propriétaires, eux, ne faisaient rien sinon superviser le placement de leurs troupeaux par les fermiers sous leurs ordres. Ils arpentaient ensuite le marché couvert, l'oeil en alerte, prompts à repérer la concurrence ou l'acheteur éventuel.

Dans le brouhaha des meuglements, bêlements et caquètements, on discutait sec, s'acharnait sur les prix. Les négociations devenaient folkloriques tant chacun y mettait d'âpreté avant de conclure par une poignée de main et un échange de billets.

L'un de ces éleveurs tatillons, Dufflassieux, promenait d'un air heureux son gros visage joufflu. La poitrine massive tendant vers une certaine obésité avait été comprimée dans un costume trop étroit pour elle. Un cou de taureau jaillissait du col amidonné de la chemise. Une cravate savamment nouée l'étranglait à demi, colorant d'un rouge vif une face sanguine par nature.

Top là, mon gars ! Clama-t-il à l'adresse d'un de ses collègues. Marché conclu !

Deux mains s'agrippèrent, se secouèrent, et Dufflassieux empocha une somme rondelette tandis qu'une dizaine de ses vaches changeait de propriétaire.

Ventrebleu ! l'ami, je vous félicite.

Dufflassieux effectua une rapide volte-face. À trois pas de lui, un homme grand, robuste, la vêture élégante souriait de toutes ses dents.

Je me présente, s'écria-t-il, Durand, marchand de pommes de terre. Je connais les difficultés d'une transaction et les obstacles à surmonter avant de clore. Encore une fois, je vous félicite. Votre interlocuteur était coriace, mais vous avez rondement mené votre affaire. Voilà ce qui s'appelle de la vente !

Ravi par tant de louanges, Dufflassieux saisit la main tendue.

Dufflassieux ! Marchand de bestiaux ainsi que vous le constatez. Je vous remercie de vos compliments. C'est le métier qui veut ça. Vous en savez quelque chose puisque vous êtes marchand également.

En effet, de pommes de terre et non de bestiaux ! Je suis ici en simple curieux. J'adore voir les bêtes, sentir la campagne, cette campagne qui me manque tant.

Hochant la tête, Dufflassieux acquiesça.

Vous avez raison, rien ne vaut la campagne. Le bon air frais des prairies et des champs. À propos des champs, comment va la récolte des pommes de terre cette année ?

Pas mal. À vrai dire, cette année 1873 a même été excellente dans plusieurs de mes fermes. Les entrepôts débordent. Dans un mois, nous entrerons en hiver et déjà les ventes commencent à grimper.

Voilà des nouvelles formidables ! rugit Dufflassieux. Allons fêter cela, l'ami, et fêter les 3.000 francs que vient de me rapporter cette matinée !

3.000 francs ! C'est une petite fortune que vous détenez là.

Du bon argent, croyez-le ! et qui trouvera son utilité.

Un rire énorme ponctua ces paroles énergiques tandis qu'il prenait Durand par l'épaule et se dirigeait avec lui vers une proche taverne.

L'établissement rassemblait un nombre hétéroclite d'agriculteurs, d'éleveurs et de valets de ferme. Les conversations se perdaient dans un vacarme incroyable. Il fallait s'égosiller pour se faire entendre, aussi chacun criait-il plutôt qu'il ne parlait.

Parfaitement à l'aise dans cette ambiance survoltée, quoique chaleureuse, les deux marchands s'installèrent au coin d'une table déjà occupée par plusieurs individus. Ils vidèrent force verres de vin en braillant pour couvrir les autres voix. Dufflassieux beuglait, semblable à l'un des taureaux qu'il commerçait. Son gros rire secouait la table autant que le pichet de vin. Durand meuglait pareillement, envoyant de grandes claques amicales à l'épaule de son voisin, riant à ses plaisanteries usées comme si elles avaient été de la veine la plus comique.

L'alcool épanouissait les visages, déliait les langues. Ils s'interpellaient désormais à la façon de vieux amis. À les voir, on eût dit qu'ils se connaissaient depuis l'enfance tant ils riaient gaiement et échangeaient maintes claques affectueuses. Du reste, leur physique et leur personnalité s'accordaient totalement, à l'exception de quelques différences mineures. Ainsi, Durand, bien que robuste, était-il moins corpulent que Dufflassieux. De même, son regard révélait par moments une réserve et une acuité que ne possédait pas son camarade. Toutefois, ces détails mis à part, les deux hommes se ressemblaient beaucoup. D'où leur fulgurante sympathie ! Chacun faisait assaut d'amitié et Durand se montrait le plus agréable des compagnons.

Dans l'enchevêtrement des discussions impétueuses au sein de la taverne, les douze coups du clocher voisin eurent du mal à se frayer un chemin. Ils parvinrent néanmoins aux oreilles inattentives de Dufflassieux.

Midi ! Aboya-t-il. C'est l'heure de la fermeture du marché !

Il se leva à demi puis se rassit lourdement.

Bah ! mes fermiers se chargeront de rentrer les bêtes à l'étable. Je ne leur suis d'aucune utilité en cela, et c'est leur travail. D'ailleurs, il est l'heure du déjeuner. Ne perdons plus de temps ! J'ai hâte de remplir ma bedaine d'un plat consistant.

Bien parlé, l'ami ! renchérit Durand. L'heure du repas est sacrée.

Levant le front en direction du comptoir, il s'époumona.

Holà, aubergiste ? À manger et à boire, pour deux ventres affamés !

Quinze minutes plus tard, ils s'attelaient à une plantureuse omelette aux champignons suivie d'un ragoût de mouton puis d'une portion généreuse de fromage et, pour finir, d'une part de tarte maison. Le tout abondamment arrosé d'un vin frais, capiteux, dont les vapeurs gagnaient les têtes et occultaient les esprits.

Durand se laissa aller aux confidences. Il évoqua les terres qu'ils possédaient et les fermiers qui les exploitaient ; se glorifia des revenus qu'il en tirait et de sa coquette demeure sise à Lyon même, au 72 cours d'Herbouville.

Le 72 ? s'exclama Dufflasieux. Si je ne me trompe, c'est l'ancien hôtel Saint-Pierre. Par mes aïeux ! C'est un fort bel immeuble en face du Rhône et du nouveau parc de la Tête d'Or.

Une confidence en entraînant une autre, Dufflassieux narra les succès de ses différentes affaires, l'étendue de ses propriétés et de son bétail. Par instants, il tapotait la poche de son gilet dont la cambrure explicitait plus que maints discours la fortune dont il jouissait. Rares étaient les éleveurs qui réalisaient 3.000 francs de vente en quelques heures seulement. Encore était-ce un jour ordinaire ! Lors des grandes foires de printemps, c'étaient en dizaines de milliers qu'il fallait compter les francs.

Vers les 13 h 30, les chaises raclèrent le sol durement. La taverne se vidait. La journée n'était qu'à demi entamée. Pour les coriaces hommes de ferme présents dans l'établissement, six ou sept heures de labeur supplémentaire les attendaient à la maison ou dans les champs. L'interlude du repas était le seul divertissement qu'ils pouvaient s'offrir. Une exploitation et un bétail exigeaient un travail constant.

Dufflassieux et Durand furent dans les derniers à s'en aller. Ils avaient si bien sympathisé que Durand ne désirait point qu'ils se séparassent si tôt. Il invita son ami chez lui, dans cet ex-hôtel Saint-Pierre qu'il admirait tant.

Le marchand de bestiaux ne se fit pas prier, d'autant que Durand lui fit miroiter une excellente cuvée.

Un bourgogne, d'un cru des plus fameux. Tu ne peux pas refuser de le boire en ma compagnie.

Top là ! camarade. S'il est aussi bon que tu me le décris, je suis ton homme.

Un fiacre les emmena à domicile après quantité de détours dans les rues de Lyon, de disputes interminables avec les autres cochers. À un moment, Dufflasieux se rappela sa femme. Elle l'attendait et devait s'inquiéter de son retard.

Faudrait qu'on passe d'abord l'avertir que je me rends chez toi.

Avec tous ces fiacres qui encombrent la chaussée, nous mettrons plus longtemps à rejoindre ta demeure que la mienne. D'ailleurs, nous ne tarderons guère, juste le temps de goûter à cette bouteille. Tu m'en diras des nouvelles ! Je te l'assure, un nectar tel que tu en as rarement bu.

La conversation roula sur les différentes sortes de vins. Les vapeurs de l'alcool absorbé assombrissaient déjà les consciences. Dufflassieux avait relégué l'image de son épouse dans un coin reculé de son esprit. Que représentait donc une femme face à un formidable compagnon de beuverie dont les idées épousaient exactement les siennes : boire, rire et se répandre en grosses plaisanteries gaillardes.

Le trajet interminable prit fin au moment où les deux compères commençaient à s'impatienter. Les roues de la voiture frôlèrent au passage un maçon chargé d'un lourd sac de plâtre. Il effectua un brusque saut de côté, glissa sur une plaque de boue et s'étala les quatre fers en l'air. Ses collègues s'esclaffèrent. Ces hululements de joie le piquèrent au vif. Il se redressa vivement et voulut s'élancer vers le conducteur. Dufflassieux était déjà descendu et, maîtrisant à grand-peine un rire nerveux, arrêta le maçon.

Tout doux ! l'ami, il n'y a point injure. Le cocher te présente ses excuses, pas vrai coche ?


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