Miracle à Saint Bonaventure
Author : Patrick Huet.
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© Patrick Huet 1995
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Publish by : Smashwords edition the 18th March 2011.
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1er Dépôt légal : Octobre 1995 Patrick Huet 73, rue Duquesne 69006 Lyon
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Remarque.
Cette histoire est inspirée d'un fait réel, mais bien sûr, romancé à la façon de l'auteur.
DEBUT DE L'HISTOIRE
MIRACLE À SAINT BONAVENTURE
Saint BONAVENTURE, charmante petite église de Lyon, résonnait chaque semaine du chant de ses fidèles. On y entonnait maints cantiques et maints psaumes ; son curé y célébrait les messes dominicales, les hautes messes et les messes basses avec un égal entrain et une ferveur toujours renouvelée.
Les troubles de l'époque, s'ils inquiétaient le brave curé, ne l'empêchaient pas de remplir son office. Il prenait soin de son église et veillait scrupuleusement à son entretien.
Ce vendredi soir, 14 novembre de l'an de grâce 1873, il eut l'idée saugrenue de l'inspecter. Par pure conscience professionnelle, dirait-on, ou alors simplement parce qu'il appréciait de se trouver ainsi dans la sérénité solennelle des voûtes de pierre. L'épaisseur des murs était telle que les bruits extérieurs en étaient stoppés. Il régnait donc à l'intérieur de cette formidable bâtisse un calme extraordinaire, un silence religieux fort propice à la méditation et au recueillement.
Les pas du curé éveillaient de longs échos dans la crypte.
Des ombres légères envahissaient l'édifice. Depuis plus d'une heure, la nuit était tombée ; des grands vitraux colorés, ne filtrait que la lumière pâle d'une lampe quinquet accrochée au bras chétif d'un réverbère. La clarté diffuse de cette lampe suffisait pourtant à l'ecclésiastique. Il se dirigeait avec la certitude d'un homme connaissant parfaitement son domaine.
Il s'arrêtait de temps à autre, se laissait gagner par l'intensité des lieux.
Par moments, il lui semblait ressentir les vibrations réminiscentes des chants de ses ouailles, comme si après avoir été déclamés depuis tant et tant d'années, ils avaient fini par imprégner les murs et les colonnes, les chaises et l'autel, la voûte et le sol. Comme s'ils n'attendaient que la faveur de la nuit pour retentir de nouveau, dans un brouhaha silencieux.
Le curé sursauta. Ses réflexions l'avaient entraîné si loin que, l'espace d'un instant, il avait cru entendre ces vibrations.
« Voilà ce que c'est que de se perdre en vaines chimères, se morigéna-t-il intérieurement, on en vient à subir des hallucinations, des mirages insensés ! »
Il resta cependant en alerte, guettant les ombres de l'église. Une inflexion extrêmement distincte cette fois-ci frappa son ouïe. Si hallucination il y avait, elle était particulièrement tenace.
« Seigneur Dieu ! » souffla-t-il d'une voix blanche où perçait une note d'angoisse.
Il se signa et tendit l'oreille. L'effet de son signe de croix fut égal à zéro. Les vibrations ne souffrirent guère de cette représentation religieuse d'un supplice lointain. Au contraire, elles paraissaient en avoir gagné quelque vigueur.
Le visage livide tourné en direction de ces bruits, le brave curé perdait toute contenance. Sa main fulgura dans la pénombre et retraça le symbole de la Croix ; en pure perte ! L'auteur de ces sons se moquait éperdument du pouvoir répulsif de ce symbole. L'idée qu'un démon ricanant hantât ces lieux saints et l'observât en catimini de ses yeux de braise emplit le curé de terreur.
« Seigneur Dieu ! Supplia-t-il désespérément. Ne permettez pas que votre demeure soit profanée par une présence démoniaque. Boutez les fils de Satan hors d'ici ! »
Cette requête, si elle n'arrêta pas les vibrations sonores, eut au moins le mérite de lui faire entendre sa propre voix et, par la même, de lui apporter un peu de courage. Renouvelant cette médication, il psalmodia.
« Aide-toi et le Ciel t'aidera ! C'est ce que disent les moralistes. Je dois mettre en application ce proverbe. Il me faut donc combattre ce démon, si je veux recevoir une aide du Ciel... Mon crucifix, il me faut mon crucifix... »
Ébahi, il se rendit compte alors que sa main était crispée sur la croix de bois pendue à son cou, et ce, depuis un moment déjà, car les jointures de ses doigts lui faisaient mal tant ils étaient serrés. Il s'efforça de relâcher son étreinte puis écouta de nouveau. Des grognements et des bruissements le frappaient de toutes les directions à la fois, renvoyés encore et encore par les murs et la voûte immense. Après un examen attentif des échos, il réussit à en déterminer l'origine exacte.
« Dieu du Ciel ! Protège ton fils et donne-lui la force de combattre ! » Murmura-t-il en marchant dans la direction des bruits.
Ses jambes, aussi raides que son corps, répondaient à peine à ses ordres. Dans sa poitrine battait un tambour tandis que les nerfs rigides de son estomac l'avaient transformé en un bloc de pierre.
Au fond de l'église, les brondissements et gargouillements s'étaient intensifiés. Un simple panneau de bois le séparait d'eux désormais, celui du confessionnal, un des endroits les plus sacrés de l'église. Une vague de ressentiment envahit le curé. Ce diable était un véritable démon pour avoir choisi précisément le confessionnal comme antre de ses noirs projets. Le ministre de l'Évangile en fut retourné. La colère monta en lui.
« Jamais un suppôt de Satan n'élira domicile dans mon église, se révolta-t-il in petto, jamais ! »
Devant une profanation aussi effroyable, il se sentait l'âme d'un Saint-Georges face à un dragon mugissant. Ôtant le crucifix de son cou, il le brandit en avant.
« Dieu tout puissant ! Aide-moi à vaincre ce démon et à le chasser d'ici ! »
D'un geste vif, il ouvrit brutalement la porte, crucifix à hauteur d'épaule. Déjà, les mots impitoyables « vade retro, satana ! » se formaient sur les lèvres du curé, prêts à frapper l'ange déchu devenu démon. La faible nitescence dispensée par les vitraux montra alors un spectacle invraisemblable que le fougueux curé contemplait, figé dans une position digne d'un sculpteur, le corps énergique, la tête volontaire et le crucifix haut levé, tel un flambeau déchirant les ténèbres.
Toutefois, la bouche ouverte et la mâchoire tombante contrastaient curieusement avec le caractère emporté de la scène. Elles donnaient à leur possesseur un air stupide, peu avantageux pour un émule de Saint-Georges.
Son regard ne quittait pas le fond du confessionnal. Un corps sombre, ramassé sur lui-même, en occupait tout l'espace. Des ronflements sonores d'une amplitude extravagante s'en échappaient par intermittence, au gré d'une respiration anarchique.
— Par la Sainte Croix ! Rugit le curé.
La peur qu'il venait d'éprouver rendait sa colère plus violente encore. De forts relents de vinasse lui agressèrent les narines. Nul besoin d'être Saint-Georges pour en comprendre la signification.
— Cet homme est saoul comme un Polonais ! Et c'est ici qu'il est en train de cuver son vin. Par le Saint Suaire, cela ne se passera pas ainsi !
Il réfléchit à ce qu'il convenait de faire et sortit aussitôt de son église. Il revint accompagné de deux robustes anges gardiens dont l'uniforme chamarré indiquait l'appartenance aux gens d'armes. Les ronflements gigantesques du dormeur ne suscitèrent aucun émoi chez les représentants de la Loi. Au plus échangèrent-ils quelques plaisanteries fadasses sur le naturel bon vivant du quidam.
— Hô, l'ami, réveille-toi ! Clama un des sergents de ville en le secouant par le bras.
Une série de protestations inarticulées lui répondit. Le dormeur chassa la main inopportune et se tourna sur le côté opposé afin de reprendre son somme. Un rire gras salua ce résultat. Le deuxième sergent se tenait l'estomac en gloussant. Agacé, le premier répliqua au travers du filtre de ses longues moustaches brunes.