La Brouette Blindée
Author : Patrick Huet.
Copyright
© Patrick Huet 1995
all rights reserved
Published by : Smashwords edition the 18th March 2011.
This e-book is licensed for your personnal enjoyment. It may not be re-sold or given away to other people. If you like to share it with another person, please purchase an additional copy for each person you share it with. Thank you for respecting the work of the author.
Tous droits de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
Reproduction même partielle interdite.
1er Dépôt légal : 3° trimestre 1995 Patrick Huet 73, rue Duquesne 69006 Lyon
Other ebooks : www.smashwords.com/profile/view/patrick
Remarque.
Cette histoire est inspirée d'un fait réel, mais bien sûr, romancé à la façon de l'auteur.
DEBUT DE L'HISTOIRE
LA BROUETTE BLINDÉE
Les bottes de cuir ferrées claquaient sur le carrelage. Engoncé dans un uniforme trop exigu pour sa taille, un homme propulsait ses formes imposantes à travers le long corridor. La mâchoire massive, la face rude dans laquelle deux yeux étroits brillaient d'un éclat bleu inexpressif, il avait tout du militaire prompt au combat et fidèle aux ordres reçus, fusse jusque dans la mort.
Au bout du couloir, il tourna à angle droit et reprit sa marche rapide jusqu'à une petite porte gardée par une sentinelle, un soldat de seconde classe, une nouvelle recrue à peine sortie de l'adolescence. Sitôt qu'il l'aperçut, le garde se raidit. Claquant ses talons l'un contre l'autre, il lança d'une voix forte.
— Bonjour, mon adjudant !
— Seconde classe Norbert, je présume ?
— Oui, mon adjudant !
Sourcil inquisiteur, le sous-officier l'examina de la tête aux pieds, étudia chaque centimètre de son uniforme. La sentinelle ne bougea pas. Figée dans un garde-à-vous tendu, le menton haut levé, le regard droit, seules ses pupilles trahissaient une panique légitime. Au fort de Sainte-Foy, l'adjudant Véron était réputé pour son intransigeante sévérité, ses sanctions tombaient plus dru que les feuilles durant ces journées d'automne 1873.
Le bleu délavé des iris de l'adjudant s'alluma soudain comme il se fixait sur le coude droit du soldat.
— Seconde classe Norbert, qu'est-ce donc que cette tenue que vous portez là ?
— Ma... ma tenue, mon adjudant ? Balbutia le pauvre garçon sans vraiment comprendre la question.
Devant l'expression scandalisée et colérique du sous-officier, il perdait ses facultés de raisonnement.
— Soldat Norbert, nous sommes dans une caserne ici, pas dans une porcherie ! Les uniformes doivent être d'une propreté irréprochable. Qui vous permet une tenue aussi malpropre ?
— Ma..mal...
L'index accusateur de l'adjudant coupa court à ses protestations en se pointant vers son coude. Par réflexe, le jeune militaire suivit la direction du doigt et découvrit sur la pointe de sa manche une minuscule tache de craie blanche. Sans doute s'était-il cogné légèrement contre un mur sans y porter attention. Il tenta de l'expliquer au sous-officier qui resta sourd à ses phrases hachées.
— La propreté est la deuxième qualité d'un soldat en station dans une caserne, après l'obéissance. Deux jours de corvée de patates vous rappelleront qu'on n'exhibe pas impunément un uniforme crotté dans ce fort.
— Deux jours ? Mais mon adjudant, ce n'était qu'une petite tache de rien du to...
Le visage rougeaud du sous-officier vira au cramoisi.
— Quoi ? Vous vous rebellez contre un supérieur ?
— Oh ! Non, mon adjudant !
Les joues blêmes, le soldat Norbert était rigide. La terreur gagnait tout son être.
— Mettriez-vous en doute les facultés d'observation et d'analyse d'un supérieur ?
— Jamais, mon adjudant, jamais !
— Si je vous dis que votre uniforme est crotté, il est crotté !
— Il est crotté, mon adjudant !
— Et si je vous donne deux jours d'épluchage de patates, vous êtes content !
— Je suis content, mon adjudant !
Un sourire matois, incongru, surgit sur la face sauvage du gradé.
— Je suis heureux de vous l'entendre dire. Puisque ces corvées vous plaisent, je vous ferai une faveur. Je vous en accorde non pas deux, mais quatre jours. Et je veux vous entendre dire que vous êtes ravi.
— Je suis ravi, mon adjudant !
— Très bien l'ami ! Maintenant, ouvrez-moi la porte et introduisez-moi auprès du capitaine.
Le soldat Norbert s'exécuta avec une célérité d'autant plus vive qu'il souhaitait se débarrasser de son supérieur le plus rapidement possible.
La silhouette massive de l'adjudant brisa le rayon de soleil matinal qui perçait au travers de la fenêtre. Ses talons s'entrechoquèrent sur le parquet ciré. Sa haute taille se raidit subitement dans un garde-à-vous martial.
— Adjudant Véron, mon capitaine ! Vous m'avez appelé et me voici.
Un homme grand et maigre, assis, les bras croisés sur son bureau verni, dressa un regard d'aigle sur le nouveau venu. Son visage étriqué semblait n'avoir jamais connu le sourire, ni ses yeux noirs le pétillement de la joie. Il ne se donna pas la peine de se lever. Tout juste borna-t-il la politesse à rompre l'immobilisme de son vis-à-vis.
— Repos, adjudant !
Sa voix était aigre et coupante comme une lame d'acier.
— Je vous ai fait mander, adjudant, car j'ai une mission d'une extrême importance à vous confier.
— Une mission, mon capitaine ! S'exclama-t-il ébahi et le coeur débordant de joie. C'est un honneur pour moi, j'en suis très touché.
— Vous le pouvez ! Il s'agit de tester une invention qui réduira à néant les forces adverses sur les champs de bataille, vous voyez certainement ce que je veux dire ?
— Parfaitement, mon capitaine ! affirma-t-il alors même qu'il n'en avait pas saisi un traître mot.
Emporté par ses explications, l'officier ne s'en rendit pas compte. Du reste, cela n'avait guère d'importance. Le principal était que lui, capitaine de régiment, sache de quoi il parlait. Il chérissait ces instants où il recevait ses subalternes et déployait son éloquence en de longs discours ténébreux qui mettaient en relief son intelligence. Il se lança donc dans une poignante envolée verbale.
— Adjudant Véron, je n'ai pas à vous le rappeler, car vous le savez aussi bien que moi, nous sommes ici au fort de Sainte-Foy. Nous avons pour mission de défendre les portes de Lyon, la capitale des Gaules, cette ville merveilleuse que les étrangers nous envient. La Prusse, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, tous ces pays plus belliqueux les uns que les autres ont leurs regards avides tournés vers nous. Ils n'attendent qu'un prétexte pour fondre sur le Lyonnais et nous arracher ce territoire comme l'Allemagne le fit naguère avec l'Alsace et la Lorraine. Cela, nous ne l'accepterons jamais !
— Jamais, mon capitaine !
— Nous nous battrons à mort et nous vaincrons !
— Nous vaincrons, mon capitaine !
— Je suis heureux de vous l'entendre dire, Véron. La patrie a besoin d'hommes tels que vous. C'est d'ailleurs en raison de votre valeur que je vous ai choisi pour cette mission.
Les muscles du sous-officier se tendirent. Il ignorait encore tout de cette mission, mais brûlait d'en connaître le fond. Par malheur, le capitaine adorait le suspense autant que le son de sa voix et ses effets de vocalise.
— Véron, vous avez déjà participé à une expédition militaire. Vous avez éprouvé le feu des artilleurs, je ne vous apprendrai donc rien sur ce sujet. Vous savez que le maniement adéquat des armes modernes constitue un atout décisif. Seul remportera la victoire le régiment qui aura su les utiliser le plus habilement possible. Les fusils sont, de nos jours, les armes les plus efficaces pour tuer l'ennemi sur son terrain avant d'envahir son camp. Seulement, voilà, nous avons un problème.
— Un problème, mon capitaine ? Répéta bêtement l'adjudant.
— Oui, un problème. Car l'ennemi dispose des mêmes fusils. Dès lors que nos hommes sont suffisamment proches pour tuer les soldats adverses, ceux-là le sont également assez pour tuer les nôtres. Nous sommes donc forcés de respecter une certaine distance et, de ce fait, les deux armées sont bloquées l'une en face de l'autre. En conclusion, il nous faut un moyen de nous approcher des lignes adverses sans que leurs projectiles nous touchent, n'est-ce pas ?
— Oui, mon capitaine. Cela dit, je ne vois pas comment nous empêcherons leurs balles d'atteindre les nôtres.
— C'est parce que vous n'êtes qu'adjudant ! En haut lieu, nous avons longuement étudié la question et trouvé la réponse : une invention digne du génie militaire français. Hier soir, le colonel en personne est venu m'en informer. L'État-major exige que cette invention soit testée avant la fin de ce mois d'octobre. Nous sommes le 28, nous avons largement le temps de la soumettre à des manoeuvres réelles.
— Je suis à vos ordres, mon capitaine ! cria l'adjudant d'une voix rauque.
Une invention de cette importance, destinée à vaincre l'ennemi sur tous les champs de bataille, il agonisait d'en connaître la nature. Avec un art consommé du spectacle, l'officier, les lèvres exsangues étirées en un mauvais sourire, susurra.
— Vous vous demandez sûrement ce que peut être cette invention extraordinaire ?
Le sous-officier hocha la tête, trop ému pour prononcer une seule parole.
— Je ne vous ferai pas languir davantage mon cher Véron. Car il s'agit d'une brouette blindée !
— Une... une brouette blindée ?!
Les yeux de l'adjudant, si étroits d'ordinaire, s'écarquillèrent tant qu'ils en étaient presque ronds. La rude mâchoire inférieure tomba vers la gorge, dévoilant une bouche lamentablement ouverte. L'officier le scruta en arborant une mine étrangement narquoise.
— Eh oui, Véron, cette invention fabuleuse vaincra nos ennemis lors de nos affrontements ultérieurs, quelle que soit leur supériorité numérique.
— Mais... mon capitaine !
— Quoi, « mon capitaine ? ». Vous n'êtes pas d'accord avec moi ?
— Ce n'est pas cela, mais enfin... une... une brouette.
L'expression ahurie de l'adjudant laissait peu d'ambiguïté quant à ses sentiments sur la question. Le capitaine en fut piqué au vif. Un subalterne venait de frapper son amour-propre et son orgueil d'officier ultra-sensible. Ses traits se figèrent, sa voix se fit acide.
— Comment, adjudant ! Mettez-vous en doute les analyses et les jugements de vos supérieurs ?
— Oh ! Non, mon capitaine. Certainement pas ! Protesta-t-il en se raidissant, le petit doigt sur la couture du pantalon, la tête fixe, le menton levé et le visage livide.
— Si un de vos supérieurs déclare que cette invention est géniale, elle est géniale !
— Elle est géniale, mon capitaine !