par
Elizabeth Gaskell
* * * * *
Publié par :
Copyright 2010 Éditions de L’Herne
Traduit de l’anglais par Béatrice Vierne
Ouvrage traduit et publié avec le concours du Centre National du Livre
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Titre original : Wives and daughters
©
Éditions de l’Herne, Paris, 2011
22, rue Mazarine
75006 Paris
Commençons donc par le bon vieux galimatias de l’enfance. Il était une fois un pays, dans ce pays il y avait un comté, dans ce comté il y avait une ville, dans cette ville il y avait une maison, dans cette maison il y avait une chambre, dans cette chambre il y avait un lit et dans ce lit il y avait une petite fille ; une petite fille qui ne dormait plus du tout et qui mourait d’envie de se lever, mais n’osait pas, car elle redoutait la puissance invisible logée dans la chambre voisine... une certaine Betty, dont il n’était pas question de troubler le sommeil avant six heures du matin, heure à laquelle elle se réveillait d’elle-même, la chose étant, à l’en croire, « réglée comme du papier à musique », et ne laissait, dès lors, plus guère de paix au restant de la maisonnée. On était au mois de juin et l’heure avait beau être des plus matinales, le soleil inondait déjà la chambre de sa tiédeur et de sa lumière.
Sur la bonnetière qui faisait face au petit lit de piqué blanc, où était couchée Molly Gibson, se dressait une espèce de porte-chapeaux assez rudimentaire, auquel était accroché un chapeau, soigneusement préservé de la poussière ambiante par un grand mouchoir en coton d’une texture si lourde et si inusable que le colifichet qu’il protégeait aurait été irréparablement « ratatiné » (pour reprendre une autre expression de Betty), s’il n’avait été qu’un chétif assemblage de gaze, de dentelle et de fleurs. Heureusement, le couvre-chef en question était une robuste capote en paille, ayant pour seul ornement un simple ruban blanc qui enjambait la calotte et dont les deux extrémités devaient être nouées sous le menton. Il y avait quand même un petit ruché très propre, fixé à l’intérieur, dont Molly connaissait par cœur le moindre relief, puisqu’elle l’avait confectionné elle-même la veille au soir, en se donnant le plus grand mal. Et à ce ruché était cousu un petit nœud bleu qui était la toute première fanfreluche que la fillette eût jamais eu l’occasion d’arborer.
Six heures, enfin ! Les tintements charmants et guillerets des cloches de l’église proclamèrent la nouvelle, appelant chacun et chacune à son labeur quotidien, comme elles le faisaient depuis des centaines d’années. D’un bond Molly fut hors de son lit et traversa la pièce comme une flèche, pieds nus, pour aller soulever le mouchoir et contempler encore une fois sa capote, parfait symbole de la belle et joyeuse journée à venir. Puis elle courut à la fenêtre dont elle ouvrit, non sans effort, les deux battants pour laisser entrer l’air parfumé du matin. Dans le jardin au-dessous d’elle, la rosée qui avait humecté les fleurs s’était déjà asséchée, mais elle continuait de s’élever des hautes herbes tapissant les prairies attenantes. D’un côté s’étendait la petite bourgade de Hollingford, dans une rue de laquelle donnait la porte d’entrée de Mr Gibson ; de la fumée commençait à sortir, en frêles colonnes et en petits nuages, par la cheminée de plus d’une chaumière où la ménagère était déjà levée, afin de préparer le petit-déjeuner de celui qui gagnait le pain de la famille.
Molly Gibson vit tout cela, mais sa seule pensée fut : « Ah, il va faire beau ! J’avais si peur qu’aujourd’hui n’arrive jamais ou ne soit finalement qu’une vilaine journée de pluie ! » Voici quarante-cinq ans1, les plaisirs d’un enfant vivant dans une petite ville de campagne étaient fort simples et Molly avait déjà vécu douze longues années sans que survînt dans sa vie un seul événement aussi grandiose que celui qui était à présent imminent. Pauvre petite ! Il est vrai qu’elle avait perdu sa mère, deuil qui jetait une ombre sur toute la teneur de son existence, mais qui n’était pas vraiment un événement, au sens où l’on vient d’utiliser ce mot ; en plus de quoi, elle avait été trop jeune, au moment de sa perte, pour en avoir conscience. Le plaisir qu’elle attendait avec tant d’impatience, ce jour-là, était celui de participer pour la première fois à une sorte de fête qui se tenait tous les ans à Hollingford.
Il faut savoir, en effet, qu’à l’une de ses extrémités, la petite bourgade toute en longueur se perdait dans la campagne à deux pas d’un pavillon marquant l’entrée d’un vaste domaine, où vivaient Lord et Lady Cumnor, « monsieur le comte » et « madame la comtesse », comme les appelaient toujours les habitants de Hollingford, où s’attardait encore à l’époque une bonne dose de sentiment féodal ; celui-ci se manifestait de plusieurs façons très simples, assez cocasses quand on les envisage avec le recul des ans, mais qui avaient alors une réelle importance. Bien que le projet de loi électorale appelé Reform Bill2 fût encore à venir, toutes sortes de propos libéraux n’en étaient pas moins échangés, à l’occasion, par deux ou trois des propriétaires fonciers les plus éclairés de l’endroit ; en plus de quoi, il y avait dans le comté une noble famille whig qui se hasardait, de temps à autre, à disputer à la famille Cumnor, sa grande rivale tory3, l’élection parlementaire. On aurait pu croire que les fervents adeptes du libéralisme, mentionnés plus haut, envisageraient, pour le moins, la possibilité de voter pour les Hely-Harrison plutôt que pour les Cumnor, faisant ainsi la preuve de leur indépendance d’esprit, mais il n’en était rien. « Monsieur le comte » était le seigneur du château, le propriétaire de la majeure partie des terres sur lesquelles était bâti Hollingford ; sa famille et lui-même étaient approvisionnés, soignés et, dans une certaine mesure, vêtus par les bonnes gens de la bourgade, dont les aïeux, bisaïeux et trisaïeux avaient toujours voté pour le fils aîné du château de Cumnor Towers et, suivant le chemin tracé par leurs ancêtres, tous les électeurs de l’endroit jusqu’au dernier donnaient leur voix au seigneur suzerain, sans se soucier un seul instant de chimères telles que l’opinion politique.
Ce n’était d’ailleurs en aucune façon un exemple unique de l’influence qu’exerçaient les grands propriétaires terriens sur leurs voisins plus humbles, en ces temps antérieurs aux chemins de fer, et toute bourgade où la puissante famille qui faisait ainsi de l’ombre au voisinage entier jouissait d’une réputation aussi respectable que celle des Cumnor n’avait pas lieu de se plaindre. Certes, le comte et son épouse s’attendaient à obtenir l’allégeance et l’obéissance de tous ; ils recevaient comme leur dû la naïve adoration des habitants de l’endroit ; et ils seraient restés paralysés par la stupeur, voire par l’affreux souvenir des sans-culottes français qui avaient été le croquemitaine de leur jeunesse, si l’un de ces habitants, quel qu’il fût, s’était hasardé à opposer sa volonté ou ses opinions à celles du comte. Cela dit, une fois assurés de cette soumission totale, ils faisaient beaucoup de bien autour d’eux, ils étaient généralement fort amènes et bien souvent pleins de considération et de bonté dans la façon dont ils traitaient leurs vassaux. Lord Cumnor était un propriétaire bienveillant ; il lui arrivait parfois d’écarter un peu son régisseur pour prendre lui-même les rênes, ce qui ne manquait jamais d’irriter ce digne personnage, lequel était à vrai dire trop riche et trop indépendant pour se soucier grandement de conserver une place où ses décisions risquaient à tout moment d’être réduites à néant, si d’aventure il prenait fantaisie à Milord de s’en aller « flâner » à la ronde (tel était le terme irrévérencieux qu’utilisait le régisseur, dans le sanctuaire de son propre salon) ; ce qui, dûment interprété, signifiait qu’à l’occasion, le comte n’hésitait pas à questionner en personne ses propres locataires, ni à se fier à ses propres yeux et à ses propres oreilles, lorsqu’il s’agissait de régler les menus détails de l’administration de ses terres. Au demeurant, cette habitude de Milord plaisait aux villageois qui ne l’en aimaient que mieux. Lord Cumnor, en effet, prenait toujours le temps de jaser avec eux, tout en se gardant bien, en définitive, d’intervenir en personne dans leurs démêlés avec son vieux régisseur. Cela dit, la comtesse compensait par son inapprochable dignité cette faiblesse de son époux. Une fois l’an, elle faisait preuve de magnanimité. Elle avait, avec l’aide de mesdames ses filles, fondé une école : non pas un de ces établissements comme il en existe aujourd’hui, où les fils et filles des ouvriers et artisans reçoivent souvent une instruction bien supérieure à celle dont peuvent se prévaloir des gens beaucoup mieux nantis qu’eux ; mais une école d’un genre que nous qualifierions aujourd’hui de « domestique », où l’on apprenait aux filles à coudre comme des fées, à tenir une maison parfaitement propre, à cuisiner fort convenablement et, pardessus tout, à vaquer à ces occupations coquettement vêtues d’une espèce d’uniforme de charité imaginé par les dames du château : coiffe blanche, col blanc, tablier à carreaux, robe bleue, révérence à tout bout de champ et « s’il vous plaît, Milady » de rigueur.
Or la comtesse, du fait qu’elle s’absentait de son château une bonne partie de l’année, n’était pas fâchée d’intéresser à son école les dames de Hollingford, dans le but d’obtenir leur concours sous forme de visites d’inspection, durant les nombreux mois où ses filles et elle n’étaient pas là. Pour leur part, les dames de la bonne société, n’ayant pas d’autre occupation, répondaient volontiers à l’appel de leur suzeraine et rendaient le service que l’on attendait d’elles, l’accompagnant, pour faire bonne mesure, d’une débauche d’admiration qui s’exprimait sous forme de chuchotements minaudiers : « Que la comtesse est donc bonne ! Je la reconnais bien là... toujours à penser aux autres ! » et ainsi de suite ; et chacune partait immanquablement du principe que les gens qui venaient pour la première fois à Hollingford n’avaient pas vraiment vu l’endroit, si on ne les avait pas emmenés visiter l’école de la comtesse et si on ne les avait pas dûment impressionnés en mettant sous leurs yeux les petites élèves tirées à quatre épingles et leurs ouvrages qui l’étaient encore plus. En contrepartie, un jour de gloire était choisi chaque été, au cours duquel, débordant d’une hospitalité tout à la fois affable et majestueuse, Lady Cumnor et ses filles recevaient toutes les visiteuses de l’école au château de Cumnor Towers, la splendide demeure ancestrale qui se dressait dans un isolement aristocratique au milieu de son vaste parc, dont l’un des pavillons d’entrée était, nous l’avons dit, tout proche de la bourgade. L’ordre de cette fête annuelle était le suivant. Vers dix heures du matin, une des voitures du château passait devant le pavillon du concierge et se rendait, tour à tour, devant chacune des demeures où vivait une des personnes que les Cumnor souhaitaient honorer ; celles-ci y prenaient place, seules ou par deux, selon les cas, puis le véhicule, ayant fait le plein de passagères, franchissait dans l’autre sens la grille du château et remontait à vive allure la grande allée bien plane, ombragée d’arbres, pour déposer sa petite troupe de dames en habits de fête sur le vaste perron qui menait aux lourdes portes de Cumnor Towers. Et de repartir aussitôt en ville, chercher une nouvelle moisson de visiteuses endimanchées, et ainsi de suite, jusqu’au moment où le groupe tout entier se trouvait assemblé dans la demeure ou dans ses superbes jardins. Une fois que l’on avait dûment exhibé d’une part et admiré de l’autre, une collation était servie, suivie d’une seconde séance d’étalage et d’émerveillement respectifs, ayant cette fois pour objet les trésors réunis à l’intérieur du château. Vers seize heures, on apportait du café, lequel précédait de peu l’arrivée de la voiture qui devait ramener les dames jusqu’à leurs domiciles respectifs ; elles repartaient, agréablement conscientes d’avoir utilement employé leur journée, mais néanmoins fatiguées par l’effort prolongé qu’elles avaient dû fournir pour faire assaut de belles manières et de beau langage pendant un aussi grand nombre d’heures. Et de leur côté, Lady Cumnor et ses filles n’étaient pas exemptes d’une espèce de sentiment assez voisin d’autosatisfaction, non plus que d’une lassitude assez comparable, laquelle survient toujours lorsque l’on prend la peine de se conduire de la façon la plus susceptible de plaire à la société dans laquelle on se trouve.
Pour la première fois de sa vie, Molly Gibson devait figurer parmi les invitées. Elle était, bien sûr, beaucoup trop jeune pour aller inspecter l’école, aussi n’était-ce pas pour cette raison qu’elle avait été conviée. Simplement, il se trouvait qu’un jour où Lord Cumnor était parti « flâner » à la ronde, il avait croisé Mr Gibson, qui était « le » médecin de la contrée, sortant de la ferme où lui-même s’apprêtait à entrer ; or, ayant quelque petite question à poser au praticien (car il était bien rare que le comte rencontrât quelqu’un de sa connaissance sans lui poser une question... même si, fidèle à son mode habituel de conversation, il n’écoutait pas toujours la réponse), Lord Cumnor accompagna Mr Gibson jusqu’à la grange où le cheval de ce dernier était attaché à un anneau scellé dans le mur. Molly s’y trouvait, elle aussi, attendant paisiblement son père, bien assise sur son petit poney hirsute. Ses yeux graves s’écarquillèrent en voyant « monsieur le comte » si près d’elle et s’avançant manifestement dans sa direction ; car, dans son imagination d’enfant, cet homme assez gauche, avec ses cheveux gris et son visage couperosé, était à mi-chemin entre l’archange et le roi.
« Dites-moi donc, s’exclama Milord, c’est votre fille, Gibson ? Elle est charmante ! Quel âge a-t-elle ? Cela dit, son poney aurait besoin d’être bouchonné, continua-t-il en caressant l’animal. Comment vous appelez-vous, ma mignonne ? Il est affreusement en retard pour son loyer, comme je vous le disais, mais s’il est vraiment malade, il faudra que j’en touche un mot à Sheepshanks qui peut être diablement dur en affaires. De quoi souffre-t-il ? Vous viendrez à la petite sauterie de notre école, ce jeudi, ma petite fille... comment vous appelez-vous déjà ? N’oubliez pas de nous l’envoyer ou de l’amener, Gibson ; et puis, parlez donc de ce poney à votre palefrenier, car je ne pense pas qu’on lui ait fait son brûlage l’année dernière, pas vrai ? N’oubliez pas, chère petite, ce jeudi – comment vous appelez-vous ? – c’est bien entendu entre nous, n’est-ce pas ? » Et le comte, apercevant de l’autre côté de la cour le fils aîné du fermier, s’en fut en trottinant.
Mr Gibson enfourcha son cheval et se mit en route avec Molly. Ils restèrent quelque temps sans parler, puis, d’une petite voix passablement inquiète, la fillette demanda : « Tu veux bien que j’y aille, papa ? »
« Où cela, ma chérie ? répondit-il, soudain tiré de ses pensées professionnelles.
– Au château, jeudi, tu sais bien. Ce monsieur... – fort intimidée, elle n’osait pas lui donner son titre – ... m’en a priée.
– Cela te ferait donc plaisir, ma chère enfant ? J’ai toujours eu l’impression qu’en fait de réjouissance, cette fête tenait plutôt du pensum... enfin, que c’était une journée fatigante, si tu veux ; elle commence si tôt, et puis la chaleur, et tout le reste.
– Oh, papa ! dit Molly d’un ton de reproche.
– Alors, tu aurais envie d’y aller ?
– Oui, si tu le veux bien. Il m’a invitée, tu sais. Tu ne crois pas que je pourrais ? Il me l’a demandé deux fois.
– Eh bien, nous verrons. Oui ! Je crois que nous pourrons arranger l’affaire, si tu en as tellement envie, Molly. »
Sur ce, ils gardèrent de nouveau le silence. Puis Molly reprit au bout d’un moment :
« Écoute, papa... j’ai envie d’y aller, oui... mais ça m’est égal, tu sais.
– Voilà un discours assez contradictoire. J’imagine que tu veux dire par là que cela t’est égal de ne pas y aller, si la chose doit me causer du dérangement. Mais, vois-tu, je puis tout arranger très aisément, donc tu peux considérer que c’est une affaire entendue. Il te faudra une robe blanche, n’oublie pas ; il vaut mieux que tu dises à Betty que tu es invitée et elle veillera à ce que tu sois vêtue comme il convient. »
Il y avait, cependant, deux ou trois choses que Mr Gibson devait faire, avant de pouvoir envisager d’un esprit serein la présence de Molly à la fête du château, et chacune d’elles l’obligeait à se donner un peu de mal. Mais il était tout disposé à gâter sa petite fille, si bien que dès le lendemain, il dirigea sa monture vers Cumnor Towers, ostensiblement pour aller y ausculter une domestique qui était souffrante, mais, en réalité, afin d’y croiser le chemin de Milady et de s’assurer qu’elle ratifiait l’invitation lancée par son époux. Il choisit son moment non sans diplomatie, qualité dont il devait au demeurant souvent faire preuve dans ses démêlés avec la noble famille. Il pénétra dans les écuries aux environs de midi, c’est-à-dire un peu avant le déjeuner, mais néanmoins une fois passées l’agitation qui accompagnait toujours l’arrivée du sac postal et les discussions qu’engendrait son contenu. Dès qu’il eut installé son cheval, il s’introduisit dans la maison par l’entrée de service ; de ce côté-là, on disait « la maison », mais sur le devant, c’était « le château ». Il vit sa malade, donna ses instructions à la gouvernante, puis ressortit, tenant à la main une fleur sauvage assez rare, afin de se mettre en quête de l’une des filles du comte dans le jardin, où, comme il l’avait espéré et même calculé, il trouva aussi Lady Cumnor, occupée tantôt à parler à sa fille du contenu d’une lettre ouverte qu’elle tenait à la main, tantôt à donner ses ordres à un jardinier quant à la disposition d’un parterre.
« Je suis venu voir Nanny et j’ai profité de l’occasion pour apporter à Lady Agnes la plante dont je lui ai parlé et qui pousse sur Cumnor Moss.
– Merci mille fois, Mr Gibson. Regardez, maman ! C’est le Drosera rotundifolia4 dont j’ai envie depuis si longtemps.
– Ah ! Oui, très jolie, je veux bien le croire, mais je n’ai rien d’une botaniste, voyez-vous. Nanny va mieux, j’espère ? Personne ne doit être malade la semaine prochaine, car la maison sera pleine à craquer – et voici les Danby qui m’écrivent pour se proposer, eux aussi. Nous venons passer ici une quinzaine de jours bien tranquilles, pour la Pentecôte, en laissant la moitié de nos gens en ville, et dès que l’on sait que nous sommes arrivés, nous recevons des lettres à n’en plus finir de personnes qui rêvent de respirer brièvement l’air de la campagne, ou qui nous disent que le domaine de Cumnor Towers doit être ravissant au printemps ; et je dois bien avouer que Lord Cumnor est fort à blâmer sur ce point, car à peine avons-nous mis le pied au château qu’il file chez tous nos voisins, afin de les inviter à venir passer quelques jours.
– Nous repartons à Londres dès le vendredi 18, lui dit Lady Agnes, pour la consoler.
– Oui, je sais ! Dès que nous en aurons fini avec la fête organisée pour les dames qui visitent l’école.
Mais il y a encore toute une semaine avant cet heureux jour.
– À ce propos, glissa Mr Gibson, s’empressant de mettre à profit l’ouverture qui s’offrait, j’ai rencontré Milord à la Ferme de l’Arbre en Croix, hier, et il a eu la bonté d’inviter à la fête de jeudi ma fille qui se trouvait avec moi ; je crois bien que cela lui ferait le plus grand plaisir, à cette petite. » Il se tut pour laisser parler Lady Cumnor.
« Ah, ma foi, si c’est Milord qui vous l’a dit, il faudra bien qu’elle vienne, j’imagine, mais j’aimerais autant qu’il ne soit pas aussi incroyablement hospitalier ! Ce qui ne veut pas dire que la petite fille ne sera pas la bienvenue, évidemment ; seulement, voyez-vous, il a aussi rencontré l’autre jour une Miss Browning cadette, dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
– Elle fait des visites à l’école, maman, intervint Lady Agnes.
– C’est bien possible, mon enfant, je n’ai jamais dit le contraire. Quand même, j’avais beau savoir qu’il y avait une visiteuse du nom de Browning, je n’avais jamais entendu dire qu’il y en eût deux, mais, naturellement, à peine Lord Cumnor a-t-il eu appris qu’il y en avait une seconde qu’il s’est cru tenu de l’inviter ; en sorte qu’à présent, la voiture va devoir faire quatre allers et retours pour aller chercher tout ce monde. Donc, rien de plus facile que d’y trouver une place pour votre fille, Mr Gibson, et je serai ravie de la voir, étant donné l’estime que je vous porte. Elle pourra se caser entre les deux Browning, n’est-ce pas ? Vous arrangerez tout cela avec elles ; et veillez à ce que Nanny soit sur pied et vaillante la semaine prochaine, entendez-vous. »
Au moment où Mr Gibson s’éloignait, Lady Cumnor lui lança : « Oh, à propos, Clare est là ; vous vous souvenez de Clare, je pense ? Elle a été votre patiente voici bien longtemps.
– Clare ! répéta-t-il, éberlué.
– Vous ne vous rappelez pas ? Miss Clare, notre ancienne préceptrice, dit Lady Agnes. Il y a douze ou quatorze ans de cela, avant le mariage de Lady Cuxhaven.
– Ah, oui, s’écria-t-il. Miss Clare qui a eu la scarlatine ici même ; une fort jolie fille, assez délicate. Mais je croyais qu’elle s’était mariée.
– Oui ! dit Lady Cumnor. Clare était une petite godiche qui ne connaissait pas son bonheur ; nous l’aimions tous beaucoup, je vous assure. Elle s’est mis en tête d’épouser un clergyman sans le sou qui a fait d’elle une pauvre sotte de Mrs Kirkpatrick ; mais nous avons quand même continué de l’appeler « Clare ». Et maintenant, voilà qu’il est mort, en la laissant veuve, et elle est venue séjourner ici ; nous nous creusons la tête pour trouver un moyen quelconque de l’aider à subsister sans qu’elle soit obligée de se séparer de son enfant. Elle est quelque part dans le parc, si vous voulez renouer avec elle.
– Je vous remercie, Milady, mais je crains de ne pas être
en mesure de rester plus longtemps aujourd’hui. J’ai une
longue tournée à faire et je me suis déjà
attardé plus que de raison, j’en ai peur. »
Malgré
toutes les heures passées à cheval ce jour-là,
il trouva moyen de rendre visite aux Miss Browning le soir même,
afin de savoir si Molly pouvait les accompagner à la fête
du château. Les sœurs en question, deux grandes et belles
femmes qui n’étaient plus de la première
jeunesse, étaient enclines à se montrer fort
complaisantes envers le médecin veuf.
« Ah, mon Dieu ! Mais nous serons ravies de l’avoir avec nous, cher Mr Gibson. Vous n’auriez même pas dû prendre la peine nous demander une chose pareille, s’écria l’aînée.
– Je vous assure que je ne dors pas de la nuit, ces temps-ci, à force de penser à la fête, déclara Miss Phoebe. Vous savez que je n’y suis encore jamais allée. Ma sœur s’y est rendue, plus d’une fois, mais Dieu sait comment, alors que mon nom figure sur la liste des visiteuses de l’école depuis trois ans, jamais la comtesse ne l’a mentionné dans son billet d’invitation ; et vous pensez bien que je ne pouvais guère me mettre en avant et me présenter dans un endroit aussi grandiose sans y avoir été conviée. Comment l’aurais-je pu ?
– J’ai dit à Phoebe l’année dernière que j’étais sûre que c’était une simple inadvertance, si l’on peut dire, de la part de la comtesse et que Sa Seigneurie serait la première peinée de ne pas la voir parmi les visiteuses de l’école, reprit Miss Browning, mais ma sœur a l’esprit fort délicat, voyez-vous, Mr Gibson, et j’ai eu beau insister, elle n’a pas voulu venir et elle a tenu à rester chez nous ; et cela m’a gâché tout le plaisir que je comptais prendre ce jour-là, je vous le certifie, de voir la physionomie de Phoebe telle que je l’ai aperçue par-dessus les stores de la voiture, quand nous nous sommes éloignées ; vous me croirez si vous voulez, mais elle avait les yeux pleins de larmes.
– J’ai pleuré bien amèrement après ton départ, Sally, expliqua Miss Phoebe, mais il n’empêche que je pense avoir eu raison de ne pas me rendre là où je n’étais pas conviée. N’êtes-vous pas de cet avis, Mr Gibson ?
– Si fait, dit-il. Et vous voyez, vous voici invitée cette année. Alors que l’année dernière, il a plu.
– Oui, je m’en souviens ! J’avais entrepris de ranger mes tiroirs, pour me donner du courage, en quelque sorte ; et j’étais tellement accaparée par la tâche que je m’étais fixée que j’ai bel et bien sursauté quand j’ai entendu la pluie tambouriner contre les vitres. “Dieu du ciel ! me suis-je dit. Que va-t-il advenir des souliers en satin blanc de ma sœur, si elle est obligée de marcher dans l’herbe mouillée après une averse pareille ?” Car, voyez-vous, j’étais très préoccupée par le fait qu’elle portait une paire de souliers élégants ; et cette année, ne voilà-t-il pas qu’elle m’en a acheté une paire en satin blanc, tout aussi élégante, pour me faire une surprise.
– Molly sait sûrement qu’elle devra mettre ses habits du dimanche, dit Miss Browning. Et peut-être pourrions-nous lui prêter quelques verroteries ou des fleurs artificielles, si elle en a envie.
– Molly portera une robe blanche bien propre », s’empressa de déclarer Mr Gibson, qui n’admirait guère le goût vestimentaire des Miss Browning et ne tenait pas à ce que sa fille fût attifée à leur idée ; il pensait que sa vieille domestique Betty serait plus correcte dans ses choix, car elle irait vers la simplicité. Un soupçon d’irritation perça dans la voix de Miss Browning lorsqu’elle répondit, après s’être redressée de toute sa taille : « Ah, fort bien. Rien de plus convenable, j’en suis sûre. » Mais Miss Phoebe ajouta : « Molly sera charmante, quelle que soit sa toilette, c’est certain. »
À dix heures, en ce jeudi fatidique, la voiture du château de Cumnor Towers commença sa besogne. Molly était prête longtemps avant qu’elle ne fît sa première apparition, bien qu’il eût été entendu que les Miss Browning et elle-même devraient attendre le quatrième et dernier trajet. Son visage, bien savonné et bien frotté, luisait d’éclatante propreté ; ses volants, sa robe, ses rubans étaient d’une blancheur de neige. Elle portait une cape en pongé de soie noir, qui avait appartenu à sa mère ; sur la fillette, ce vêtement, entièrement bordé d’une riche dentelle, paraissait insolite et démodé. Pour la première fois de sa vie, elle avait enfilé des gants de chevreau, à la place de ses éternels gants de coton. Ils étaient beaucoup trop grands pour ses petits doigts dodus, mais comme ils devraient lui durer des années, à ce que lui avait dit Betty, cela ne tirait pas à conséquence. Au cours de cette longue matinée d’attente, elle fut prise plus d’une fois de frissons et se sentit même, à un moment donné, au bord du malaise. Betty eut beau grommeler ce qu’elle voulait, au sujet de la marmite qui ne bout jamais tant qu’on la regarde, Molly ne cessa pas un instant de surveiller la rue qui serpentait et, au bout de deux heures, la voiture vint enfin la chercher. Elle dut s’asseoir tout au bord du siège, afin de ne pas froisser les robes neuves des Miss Browning, mais pas trop au bord, quand même, de peur d’incommoder la grosse Mrs Goodenough et sa nièce, qui occupaient le siège de devant, si bien qu’à tout prendre, il lui parut impossible de s’asseoir véritablement ; et, pour ajouter à son inconfort, elle avait le sentiment d’occuper une position très voyante au centre de la voiture et d’être la cible de tous les regards de Hollingford. En effet, par un jour de fête comme celui-là, il n’était pas question que les habitants de la bourgade songeassent à vaquer à leurs occupations avec leur régularité coutumière. Les servantes regardaient par les fenêtres des étages supérieurs ; les commerçantes se tenaient sur le pas de leur porte ; les paysannes sortaient en courant de leur chaumière, leur bébé sur le bras ; et les petits enfants, trop jeunes pour savoir manifester le respect idoine en apercevant la voiture d’un comte, poussaient d’allègres hourras en la voyant filer devant eux. La concierge qui occupait la loge leur tint la grille ouverte et fit une profonde révérence au passage des livrées. À présent, elles étaient dans le parc ; soudain, le château parut et le silence s’abattit parmi les occupantes de la voiture, rompu seulement par une timide remarque de la nièce de Mrs Goodenough, qui n’était pas de Hollingford, lorsqu’elles vinrent s’arrêter devant la double volée de marches, semi-circulaire, menant à la porte de la demeure.
« C’est bien ce qu’on appelle un perron, n’est-ce pas ? » hasarda-t-elle.
Elle n’obtint pour toute réponse qu’un « chut » simultané. Tout cela était très effrayant, se dit Molly, et elle eut à moitié envie d’être de retour chez elle. Mais lorsque le groupe se mit à déambuler à travers les superbes jardins, elle oublia bientôt toutes ses inquiétudes, n’ayant jamais imaginé qu’il pût en exister de pareils. Des pelouses de velours vert, baignées de lumière, s’étendaient de toutes parts et s’enfonçaient parmi les beaux arbres du parc ; s’il y avait des séparations et des sauts de loup entre les étendues d’herbe, douces et ensoleillées, et les épaisses ténèbres des bois au-delà, Molly ne les voyait pas ; et la façon dont les terres exquisément cultivées se fondaient dans les zones sauvages exerçait sur elle un charme inexplicable. Des murs et des clôtures s’élevaient près de la demeure, mais ils étaient couverts de rosiers grimpants, de chèvrefeuilles rares et d’autres plantes de même espèce, épanouissant tout juste leurs premières fleurs. Et il y avait aussi des parterres écarlates, cramoisis, bleus, oranges ; des masses de corolles posées sur le vert du gazon. Molly serrait bien fort la main de Miss Browning, tandis qu’elles flânaient en compagnie de plusieurs autres dames, sous la houlette d’une des jeunes demoiselles du château, qui paraissait à demi divertie par l’admiration volubile déversée sur tous les objets et tous les endroits possibles et imaginables. Molly ne disait rien, comme il convenait à quelqu’un de son âge et de son rang, mais de temps en temps, elle épanchait son cœur débordant, en laissant échapper une profonde respiration qui était presque un soupir. On arriva bientôt devant l’étincelant alignement de serres froides et chaudes, où un jardinier se tenait prêt à accueillir les visiteuses. Molly n’y trouva pas la moitié du plaisir que lui procuraient les fleurs poussant en plein air ; mais Lady Agnes avait des goûts plus scientifiques et s’étendit sur la rareté de cette plante-ci ou la façon de cultiver celle-là, jusqu’à ce que Molly se sentît très fatiguée, puis près de défaillir. Elle se tut un long moment, trop timide pour parler, mais finalement, craignant de se faire encore plus remarquer, si elle se mettait à pleurer ou si elle s’effondrait contre les étagères de fleurs précieuses, elle saisit la main de Miss Browning et dit d’une voix étranglée :
« Est-ce que je peux retourner dans le jardin ? J’ai du mal à respirer ici !
– Mais oui, bien sûr, ma petite chérie. Je veux bien croire que tout cela vous paraît difficile à comprendre, ma douce ; et pourtant c’est fort beau et fort instructif, et tout plein de latin, qui plus est. »
Et la brave demoiselle s’empressa de se retourner, afin de ne pas perdre un autre mot de ce que Lady Agnes avait à leur dire au sujet des orchidées, tandis que Molly, revenant sur ses pas, quittait l’atmosphère surchauffée de la serre. L’air frais lui fit du bien ; et déambulant à sa guise, loin de tous les regards, elle passa d’un ravissant endroit à un autre, tantôt dans le parc, tantôt dans certains des jardins clos, où l’on cultivait les fleurs ; le gazouillis des oiseaux et le murmure de la fontaine centrale étaient les seuls bruits et la cime des arbres délimitait un cercle dans le ciel bleu du mois de juin ; elle suivit son chemin sans faire plus attention à ce qui l’entourait qu’un papillon qui butine de fleur en fleur, jusqu’au moment où, prise de lassitude, elle eut envie de regagner la demeure, mais ne sut comment faire, et où elle eut peur de rencontrer tous ces gens qu’elle ne connaissait pas, sans la protection d’au moins une des Miss Browning. Le soleil brûlant tapait sur sa tête qui se mit à la faire souffrir. Elle aperçut, sur une petite échappée de pelouse vers laquelle elle avançait, un grand cèdre, aux branches largement étendues, et les paisibles ténèbres régnant sous ses feuilles l’attirèrent. Il y avait, dans l’ombre, un banc rustique sur lequel Molly, fatiguée, alla s’asseoir et ne tarda pas à s’endormir.
Au bout de quelque temps, un bruit l’éveilla en sursaut et elle bondit sur ses pieds. Deux dames se tenaient à proximité, parlant d’elle. Elle ne les connaissait absolument pas et, cédant à la vague conviction d’être en faute, ainsi qu’à l’épuisement dû à la faim, à la lassitude et à l’énervement de la matinée, elle se mit à pleurer.
« La pauvre petite ! Elle s’est perdue ; je gage qu’elle est venue avec une des personnes de Hollingford », dit celle des deux qu’elle prit pour la plus âgée, car elle lui parut avoir une quarantaine d’années, alors qu’en réalité elle n’en avait pas plus de trente. Elle avait des traits ingrats et une expression plutôt sévère, une toilette aussi luxueuse que pouvait l’être une robe de jour, une voix grave et monocorde... on aurait dit rude chez une femme d’un rang inférieur, mais ce n’était pas un mot que l’on pouvait appliquer à Lady Cuxhaven, la fille aînée du comte et de la comtesse. L’autre dame paraissait beaucoup plus jeune, alors qu’elle avait en réalité quelques années de plus ; au premier regard, Molly se dit que c’était la plus belle personne qu’elle eût jamais vue et elle était assurément ravissante. Et sa voix, aussi, était douce et plaintive, lorsqu’elle répondit à Lady Cuxhaven :
« Pauvre petit ange ! Elle est incommodée par la chaleur, j’en suis certaine, sans compter que cette capote en paille est affreusement lourde. Laissez-moi donc dénouer les rubans, chère petite. »
Molly retrouva sa voix pour dire : « S’il vous plaît, je suis Molly Gibson. Je suis venue avec les Miss Browning. » Car sa grande peur était d’être prise pour une intruse qui n’avait pas le droit d’être là.
« Les Miss Browning ? dit Lady Cuxhaven à sa compagne, comme si elle posait une question.
– Je crois bien que c’étaient les deux grandes et fortes jeunes femmes que Lady Agnes avait avec elle.
– Ah oui, c’est fort possible. Elle traînait des tas de gens à sa suite. » Puis, tournant de nouveau les yeux vers Molly, elle ajouta : « Avez-vous mangé la moindre chose, mon enfant, depuis que vous êtes ici ? Je vous trouve une petite mine bien pâlichonne ; ou bien est-ce la chaleur ?
– Non, je n’ai rien mangé », dit Molly assez piteusement, car avant de s’endormir, elle avait, en effet, eu très faim.
Les deux dames s’entretinrent à voix basse ; puis la plus âgée dit, sur un ton autoritaire qu’elle avait, d’ailleurs, constamment employé, même en parlant à l’autre dame : « Restez donc ici sans bouger, ma chère petite ; nous allons regagner la demeure et Clare vous apportera quelque chose à manger avant que vous ne tentiez d’y retourner vous-même, car il doit bien y avoir cinq minutes de marche, au moins. » Elles repartirent donc et Molly resta assise bien droite, attendant la messagère qu’on lui avait promise. Elle ne savait pas qui pouvait être Clare et n’avait désormais guère envie de manger, mais elle avait l’impression qu’elle ne pourrait pas marcher sans l’aide de quelqu’un. Finalement, elle vit la jolie dame qui revenait, suivie par un valet de pied portant un petit plateau.
« Voyez donc comme Lady Cuxhaven est bonne, dit celle qu’on appelait Clare. Elle a choisi elle-même ce petit repas pour vous, alors maintenant vous allez essayer de le manger et quand vous aurez l’estomac plein, vous vous sentirez tout à fait remise, ma chérie. Ce n’est pas la peine d’attendre, Edward, je rapporterai le plateau. »
Il y avait là du pain, du poulet froid, un peu de gelée, un verre de vin, une bouteille d’eau gazeuse et une grappe de raisin ; Molly tendit sa petite main tremblante pour prendre l’eau, mais elle était trop faible pour la tenir. Clare la porta à sa bouche et elle but une longue gorgée qui la ragaillardit. Elle fut, toutefois, incapable de manger ; elle essaya, mais sans succès ; sa tête la faisait trop souffrir. Clare parut déconcertée. « Prenez des raisins, c’est ce qui vous conviendra le mieux ; il faut vraiment essayer de grignoter quelque chose, sans quoi, je ne sais pas comment je vais pouvoir vous ramener jusqu’au château.
– J’ai tellement mal à la tête, dit Molly, en levant ses yeux battus et dolents.
– Ah, mon Dieu, que c’est donc contrariant ! » dit Clare, toujours de sa voix douce et gentille, pas du tout comme si elle était fâchée, se contentant d’exprimer une vérité évidente. Molly se sentit très coupable et très malheureuse. Clare reprit, avec un soupçon d’aspérité : « Voyez-vous, je ne sais vraiment pas ce que je vais faire de vous, ici, si vous ne mangez pas suffisamment pour avoir la force de marcher. Et cela fait trois heures que je suis dehors à courir le parc, au point d’être rompue de fatigue, et en plus j’ai manqué mon déjeuner. » Puis, frappée par une nouvelle idée, elle continua. « Reposez-vous encore quelques minutes, en essayant de manger la grappe de raisins, et moi, je vais vous attendre, en croquant un morceau. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas de ce poulet ? »
Molly fit ce qu’on lui disait et se laissa aller sur son siège, en picorant mollement sa grappe de raisins, tandis qu’elle observait de quel bon appétit la dame avalait le poulet, puis la gelée et vidait le verre de vin. Elle était si jolie, si gracieuse, dans sa tenue de deuil, que la petite spectatrice ne put s’empêcher d’admirer chacun de ses gestes, malgré la hâte avec laquelle elle s’empressait de manger, comme si elle craignait d’être prise sur le fait.
« Et maintenant, ma chérie, êtes-vous prête à partir ? demanda-t-elle, quand elle eut entièrement nettoyé le plateau. Ah, voilà, vous avez presque terminé les raisins, c’est bien, mon enfant. À présent, si vous venez avec moi jusqu’à l’entrée de service, je vous ferai monter dans ma chambre et vous pourrez vous allonger sur mon lit une heure ou deux ; et après un bon petit somme, vous n’aurez plus du tout mal à la tête. »
Elles se mirent donc en route, Clare chargée du plateau vide, ce qui n’était pas sans emplir Molly de honte ; mais la fillette avait déjà assez de mal à se traîner le long du sentier et n’osait proposer d’en faire davantage. L’entrée « de service » était une volée de marches qui menait d’un petit jardin fleuri jusqu’à une sorte de vestibule ou d’antichambre particulière, au sol couvert de nattes, sur laquelle ouvraient de nombreuses portes et où l’on entreposait les légers outils de jardinage et les arcs et les flèches des jeunes demoiselles du château. Lady Cuxhaven avait dû les voir approcher, car elle vint les y rejoindre dès leur entrée.
« Comment se sent-elle à présent ? demanda-t-elle, puis ayant jeté un coup d’œil aux assiettes et aux verres, elle ajouta : Allons, je ne pense pas qu’elle soit bien souffrante ! Vous êtes un amour, ma Clare, mais vous auriez dû laisser un des domestiques rapporter le plateau ; la vie est déjà bien assez pénible, quand il fait un temps comme aujourd’hui. »
Molly aurait bien voulu que sa jolie compagne précisât à Lady Cuxhaven qu’elle avait aidé Molly à vider le plateau de son abondant déjeuner, mais elle ne parut même pas y songer. Elle se contenta de dire : « La pauvrette ! Elle n’est pas encore tout à fait remise, elle dit qu’elle a mal à la tête. Elle va aller s’étendre sur mon lit, afin de voir si elle ne parvient pas à faire un petit somme. »
Molly vit Lady Cuxhaven glisser quelques mots à « Clare », sur un ton mi-rieur, en passant près d’elle ; et la fillette ne put s’empêcher de se tourmenter à l’idée que ces mots ressemblaient à s’y méprendre à la phrase : « On dirait qu’elle a trop mangé. » Toutefois, elle se sentait trop indisposée pour s’en inquiéter longtemps ; le petit lit blanc, dans la jolie chambre fraîche, exerçait trop de charmes sur sa tête douloureuse. De temps en temps, les rideaux de mousseline battaient doucement, dans l’air parfumé qui entrait par les fenêtres ouvertes. Clare la couvrit d’un châle léger et fit la pénombre dans la pièce. Au moment où elle s’apprêtait à sortir, Molly émergea de sa torpeur pour dire : « S’il vous plaît, madame, ne les laissez pas repartir sans moi. S’il vous plaît, demandez à quelqu’un de me réveiller, si je m’endors. Je dois repartir avec les Miss Browning.
– Ne vous tracassez donc pas pour cela, ma chérie ; j’y veillerai », dit Clare, se retournant depuis la porte pour envoyer un baiser à la petite visiteuse inquiète. Puis elle sortit et n’y songea plus. Les voitures se présentèrent à quatre heures et demie, leur arrivée ayant été légèrement précipitée par Lady Cumnor, soudain lassée de ses devoirs de maîtresse de maison et agacée par la répétition de cette admiration sans discernement.
« Pourquoi ne pas utiliser les deux voitures, maman, et se débarrasser de tout le monde à la fois ? proposa Lady Cuxhaven. Que peut-on imaginer de plus assommant que ces départs étalés ? » En conséquence de quoi, la visite s’était terminée dans la bousculade et tout le monde avait été casé dans les voitures et renvoyé chez soi de façon fort peu méthodique. Miss Browning était montée dans le carrosse et Miss Phoebe avait été expédiée, en même temps que plusieurs autres dames, dans un spacieux véhicule familial, du genre que nous appellerions aujourd’hui « omnibus ». Chacune crut que Molly Gibson était avec l’autre, alors qu’en vérité, elle était profondément endormie sur le lit de Mrs Kirkpatrick... ou Miss Clare, de son nom de jeune fille.
Les femmes de chambre vinrent préparer la pièce. Leurs bavardages éveillèrent Molly qui s’assit sur le lit, cherchant à écarter ses cheveux de son front brûlant et à se rappeler où elle était. Elle se laissa glisser jusqu’au sol, à la grande surprise des deux femmes, et dit : « S’il vous plaît, est-ce que nous allons bientôt repartir ?
– Dieu nous bénisse ! Je n’avais même pas vu qu’il y avait quelqu’un dans le lit ! Vous êtes une des dames de Hollingford, ma petite demoiselle ? Ça fait une heure, sinon davantage qu’elles sont reparties !
– Ah, mon Dieu, qu’est-ce que je vais faire ? La dame qu’on appelle Clare avait promis de me réveiller à temps. Papa va se demander où j’ai bien pu passer et je ne sais vraiment pas ce que Betty va dire. »
La fillette se mit à pleurer et les femmes de chambre se
regardèrent, inégalement partagées entre un peu
de désarroi et beaucoup de compassion. Au même instant,
elles entendirent dans le couloir le pas de Mrs Kirkpatrick qui
approchait. Elle chantonnait un petit air italien, d’une voix
grave et musicale, en gagnant sa chambre, afin de s’habiller
pour le dîner. Une des domestiques dit à l’autre,
avec un regard entendu : « Autant la laisser faire. » Et
elles partirent vaquer à leur travail dans les autres
chambres.
Mrs Kirkpatrick ouvrit la porte et resta ébahie
en apercevant Molly.
« Tiens, je vous avais complètement oubliée ! finit-elle par dire. Non, non, ne pleurez pas, voyons ; vous ne serez plus présentable. Bien sûr, c’est moi qui subirai les conséquences de ce contretemps et si je ne parviens pas à vous faire reconduire à Hollingford ce soir, vous dormirez avec moi et nous ferons de notre mieux pour vous renvoyer chez vous demain matin.
– Mais, papa ! sanglota Molly. Il veut toujours que ce soit moi qui lui fasse son thé ; et puis je n’ai pas mes affaires de nuit.
– Bon, ce n’est pas la peine de faire toute une histoire pour une chose à laquelle on ne peut plus rien. Je vous prêterai des affaires de nuit et votre papa sera obligé de se passer de vous pour son thé de ce soir. Et une autre fois, tâchez donc de ne pas vous endormir ailleurs que chez vous ; vous n’aurez pas toujours la chance de vous trouver chez des gens aussi accueillants qu’on peut l’être ici. Écoutez donc, si vous arrêtez de pleurer et de vous rendre laide à faire peur, je demanderai si vous pouvez descendre pour le dessert avec le jeune Monsieur Smythe et les petites demoiselles. Vous allez vous rendre dans la nursery et prendre le thé avec eux ; et puis, vous reviendrez ici pour vous brosser les cheveux et mettre un peu d’ordre dans votre toilette. Moi, je trouve que c’est une véritable aubaine pour vous que de séjourner dans cette magnifique demeure ; il y a des tas de petites filles qui ne demanderaient pas mieux. »
Tout en discourant ainsi, elle s’apprêtait pour le dîner. Elle ôta sa robe de deuil noire ; enfila son peignoir ; laissa retomber sur ses épaules ses longs et doux cheveux, d’un roux sombre ; chercha du regard, tout autour de la pièce, divers articles vestimentaires, sans cesser un instant de babiller, en déversant un torrent de menus propos.
« Figurez-vous que j’ai une petite fille, moi aussi, ma chérie ! Elle donnerait n’importe quoi pour être invitée ici, chez Lord Cumnor, avec moi ; au lieu de quoi, elle est obligée de passer toutes ses vacances à l’école ; et pourtant, vous voilà, vous, qui vous désolez à l’idée d’y passer une nuit, une seule nuit. Je n’ai vraiment pas arrêté une minute de m’agiter avec toutes ces assommantes – enfin, je veux dire, toutes ces bonnes personnes de Hollingford – et on ne peut pas penser à tout à la fois. »
Molly – en fille unique qu’elle était – avait cessé de pleurer en entendant parler de la petite fille de Mrs Kirkpatrick et elle se hasarda alors à demander :
« Vous êtes donc mariée, madame ; je croyais qu’elle vous appelait Clare. »
Ayant retrouvé toute sa bonne humeur, Mrs Kirkpatrick répondit : « Je n’ai pas l’air d’une femme mariée, n’est-ce pas ? Cela étonne tout le monde. Et pourtant, cela fait déjà sept ans que je suis veuve ; et je n’ai pas un seul cheveu gris, alors que Lady Cuxhaven, qui est plus jeune que moi, en a Dieu sait combien.
– Pourquoi vous appellent-ils “Clare” ? reprit Molly, en la voyant si affable et communicative.
– Parce que quand je vivais chez eux, j’étais encore Miss Clare. C’est un joli nom, n’est-ce pas ? J’ai épousé Mr Kirkpatrick, qui n’était jamais qu’un clergyman, le pauvre garçon ; mais il était de très bonne famille et si trois de ses parents étaient morts sans enfants, j’aurais pu être l’épouse d’un baronnet. Mais la Providence n’a pas cru bon de le permettre ; et nous devons toujours nous résigner aux décrets du sort. Deux de ses cousins se sont mariés et ont eu des familles nombreuses, et mon pauvre, cher Kirkpatrick est mort, en me laissant veuve.
– Mais vous avez une petite fille ? insista Molly.
– Oui, ma Cynthia chérie. Comme je voudrais que vous la connaissiez ; elle est mon unique réconfort à présent. Si j’ai le temps, je vous montrerai son portrait, quand nous monterons nous coucher ; mais il faut que je vous quitte à présent. Il ne s’agit pas de faire attendre Lady Cumnor, ne fût-ce qu’un instant, et elle m’a demandé de descendre le plus tôt possible, afin de l’aider à s’occuper de certains invités qui séjournent chez elle. Alors, je vais sonner et quand la femme de chambre viendra, vous lui demanderez de vous conduire jusqu’à la nursery et d’expliquer à la gouvernante des enfants de Lady Cuxhaven qui vous êtes. Ensuite, vous prendrez le thé avec les petites demoiselles et vous descendrez avec elles pour le dessert. Voilà ! Je suis désolée que vous ayez dormi trop longtemps et qu’on vous ait oubliée ici ; mais embrassez-moi donc et ne pleurez pas ; vous êtes vraiment une très jolie petite fille, même si vous n’avez pas les belles couleurs de Cynthia ! Ah, Nanny, voulez-vous avoir l’obligeance d’emmener cette jeune demoiselle – comment vous appelez-vous, ma chère petite ? Gibson ? – d’emmener Miss Gibson auprès de Mrs Dyson, dans la nursery, et de prier celle-ci de bien vouloir lui permettre de prendre le thé avec les jeunes demoiselles qui s’y trouvent ; et de la faire descendre avec elles pour le dessert. J’expliquerai toute l’affaire à Milady. »
Le visage renfrogné de Nanny s’éclaira, lorsqu’elle entendit le nom de Gibson ; et s’étant assurée auprès de Molly du fait que celle-ci était bien la fille « du docteur », elle mit davantage de bonne volonté qu’elle n’en manifestait d’habitude à satisfaire les désirs de Mrs Kirkpatrick.
Molly était une fillette obligeante qui aimait bien les autres enfants ; donc, tant qu’elle resta dans la nursery, elle fit excellente impression, car elle obéit aux injonctions de Mrs Dyson et se rendit même fort utile, en entassant des cubes avec un tout petit bambin et en le faisant ainsi tenir tranquille, tandis que l’on passait à ses frères et sœurs leurs habits de fête... dentelles et mousselines, velours et larges rubans aux couleurs éclatantes.
« Et maintenant, mademoiselle, dit Mrs Dyson, une fois que les enfants dont elle avait la charge furent tous prêts, que puis-je faire pour vous ? Vous n’avez pas d’autre robe ici, n’est-ce pas ? » Non, en effet, elle n’en avait pas ; et d’ailleurs, si elle en avait eu une, elle n’aurait pas été plus élégante que celle qu’elle portait ce jour-là, en épais piqué blanc. Elle ne put donc que se laver la figure et les mains et laisser la gouvernante lui brosser et lui parfumer les cheveux. Elle se dit qu’elle aurait préféré passer la nuit entière dans le parc et dormir sous le superbe et paisible cèdre, plutôt que de devoir subir l’épreuve, inconnue d’elle, qui consistait à « descendre pour le dessert » et que les enfants aussi bien que les diverses bonnes d’enfants considéraient, à l’évidence, comme la grande affaire du jour. Un valet de pied vint enfin les chercher et Mrs Dyson, en robe de soie froufroutante, ayant fait mettre en ordre tout son petit convoi, fit voile vers la porte de la salle à manger.
Une foule de messieurs et de dames étaient assis autour de la table chargée de vaisselle, dans la pièce brillamment illuminée. Chacun des petits enfants si joliment mis courut trouver qui sa mère, qui sa tante ou quelque ami particulier ; mais Molly n’avait personne vers qui porter ses pas.
« Qui est donc cette grande fillette en robe blanche ? Ce n’est pas une des enfants de la maison, me semble-t-il ? »
La dame à qui s’adressait la question leva son pince-nez pour contempler Molly et le laissa retomber aussitôt. « C’est une petite Française, j’imagine. Je sais que Lady Cuxhaven en cherchait une à élever avec ses propres petites filles, afin qu’elles puissent acquérir dès leur plus jeune âge un bon accent. Pauvre petite bonne femme, qu’elle a donc l’air sauvage et bizarre ! » Et tout en parlant, la dame, assise à côté de Lord Cumnor, fit signe à Molly d’approcher ; la fillette se glissa jusqu’à elle, à pas de loup, comme s’il agissait de l’abri le plus proche ; mais quand la dame se mit à lui parler français, elle devint rouge comme un coquelicot et dit à voix très basse.
« Je ne comprends pas le français. Je suis juste Molly Gibson, madame.
– Molly Gibson », répéta la dame à voix haute, comme si l’explication laissait à désirer.
Lord Cumnor saisit ces mots et le ton sur lequel ils étaient dits.
« Ah, ah ! lança-t-il. Ne seriez-vous pas la petite fille qui a dormi dans mon lit?»
Il imita la voix profonde de l’ours mythique qui pose la question à la fillette égarée, dans l’histoire bien connue ; mais Molly, qui n’avait jamais lu « Boucles d’Or et les trois ours », s’imagina qu’il était vraiment en colère ; elle trembla quelque peu et se serra encore un peu plus près de la dame bienveillante qui lui avait fait signe. Quand il avait trouvé ce qu’il croyait être une bonne plaisanterie, Lord Cumnor prenait grand plaisir à en user et en abuser, si bien qu’il s’obstina, aussi longtemps que les dames restèrent dans la pièce5, à diriger vers Molly le feu nourri de ses traits d’esprit, faisant allusion à la Belle au Bois Dormant, aux Sept Dormeurs d’Éphèse et à tous les autres endormis célèbres qui lui passèrent par la tête. Il ne se rendait absolument pas compte de la souffrance que ses saillies infligeaient à cette fillette sensible qui s’imaginait déjà avoir commis un affreux péché en s’endormant, alors qu’elle aurait dû rester éveillée. Si Molly avait eu l’habitude d’additionner deux et deux, elle aurait pu trouver toute seule matière à s’excuser, en se rappelant que Mrs Kirkpatrick avait fidèlement promis de la réveiller à temps ; mais tout ce qu’elle trouva à se dire, c’était que l’on n’avait guère envie de la voir dans cette somptueuse demeure et qu’elle devait y faire l’effet d’une intruse négligente qui n’avait rien à faire là. Une ou deux fois, elle se demanda où était son père et si elle lui manquait ; mais la seule pensée de leur bonheur domestique, dans toute sa familiarité, lui serra la gorge à tel point qu’elle sentit qu’il valait mieux ne pas y songer, de peur d’éclater en sanglots ; et son instinct était assez sûr pour la convaincre que, puisqu’elle avait été oubliée au château, moins elle donnerait de mal et moins elle se ferait remarquer, mieux cela vaudrait.
Elle suivit les dames hors de la salle à manger, espérant presque que personne ne s’apercevrait de sa présence. Mais la chose était impossible et elle devint aussitôt le sujet d’une conversation entre la redoutable Lady Cumnor et la gentille dame qu’elle avait eue pour voisine au dîner.
« Savez-vous que j’ai cru que cette jeune demoiselle était française quand je l’ai aperçue ? C’est qu’elle a les cheveux et les cils noirs, les yeux gris et le teint blafard que l’on trouve dans certaines parties de la France, et je savais que Lady Cuxhaven cherchait une fillette bien élevée afin d’en faire une agréable compagne pour ses enfants.
– Non ! dit Lady Cumnor, d’un air que Molly trouva très sévère. C’est la fille de notre médecin de Hollingford ; elle est venue avec les visiteuses de l’école, ce matin, et elle s’est trouvée si accablée de chaleur qu’elle s’est assoupie dans la chambre de Clare et qu’elle a réussi, Dieu sait comment, à dormir trop longtemps et à ne se réveiller qu’après le départ des voitures. Nous la renverrons chez elle demain matin, mais il faudra bien qu’elle passe la nuit ici et Clare a eu la gentillesse de dire qu’elle pourrait partager son lit. »
On sentait courir à travers ces propos un blâme implicite que Molly ressentit dans tout son corps, comme autant de piqûres d’épingle. Au même instant Lady Cuxhaven les rejoignit. Elle avait une voix grave, une façon de parler brusque et autoritaire, comme sa mère, mais Molly devina la nature plus douce qui se cachait dessous.
« Comment vous sentez-vous, à présent, ma petite ? Vous avez meilleure mine que sous le cèdre. J’apprends que vous allez passer la nuit ici ? Clare, ne pensez-vous pas que vous pourriez trouver quelques livres de gravures qui intéresseraient Miss Gibson ? »