Les Louis De La Justice
Author : Patrick Huet.
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© Patrick Huet 1995
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Publish by : Smashwords edition the 14th March 2011.
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1er Dépôt légal : mai 1995 Patrick Huet 73, rue Duquesne 69006 Lyon
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Remarque.
Cette histoire est inspirée d'un fait réel, mais bien sûr, romancé à la façon de l'auteur.
DEBUT DE L'HISTOIRE
LES LOUIS DE LA JUSTICE
L'année 1750 fut l'une des plus agitées que connut la ville de Lyon.
Les ouvriers de la Fabrique — on désignait sous ce terme l'ensemble des métiers du tissage — ces ouvriers donc, éreintés par un salaire de misère, évoluant dans des conditions professionnelles inconcevables, avaient décidé une cessation de travail. Le mot grève était encore inconnu à cette époque.
L'on disait par le pays que pour accepter des conditions de travail aussi révoltantes, à un tarif ne permettant même pas de nourrir sa famille, il fallait être Lyonnais. Tout homme ordinaire se serait révolté contre cette situation ou en serait mort. Les Lyonnais, eux, l'avaient acceptée et avaient survécu, mais dans quel état !
Chaque jour, leur vie se dégradait davantage. Les quelques liards qu'ils obtenaient journellement, à l'issue d'une longue et pénible journée de labeur, servaient à l'achat d'une miche de pain, parfois d'un peu de légumes. La saveur de la viande, ils l'avaient oubliée. Ils n'en avaient goûtée qu'en de trop rares occasions. Les activités de divertissements, ils ne savaient pas ce que c'était.
Leurs perspectives se limitaient à l'atelier où ils gaspillaient leur vie, leur jeunesse et leur santé. Le seul avenir dont ils étaient certains : le tombeau ! Pas un cercueil, mais plus probablement la fosse commune.
À plusieurs reprises dans le passé, ils s'étaient rebellés. Les grands bourgeois — les véritables patrons de la Fabrique (qu'ils soient Maîtres d'Oeuvre, commandeurs ou payeurs) — selon qu'ils étaient ou non en position de force, faisaient appel aux hommes d'armes et à la garde dans le premier cas, ou feintaient, rusaient, affectaient de se rendre aux exigences des tisseurs, dans le second cas, pour mieux les tromper par la suite. Quand les ouvriers quittaient la rue et reprenaient le travail, les maîtres de la Fabrique couraient à vive allure auprès du roi. Ce dernier prêtait attention à leurs doléances, révoquait les chartes signées sous la menace des canuts (1) et envoyait des troupes porter assistance à ces bourgeois. Les tisseurs, poitrines nues face aux baïonnettes et aux lanciers, déçus et amers, n'avaient d'autres choix que la reddition.
Les bourgeois se vengeaient de leur peur, faisaient exécuter les meneurs et rétablissaient l'ancien barème, le salaire de la honte pour toute leur caste !
Et les ouvriers courbaient l'échine un peu plus bas au-dessus de leur machine, dissipaient leur vitalité dans la confection de rouleaux de soie d'une qualité irréprochable obtenue au prix de leur santé déclinante.
Les mois et les années passant, les Maîtres d'Oeuvre assujettissaient davantage leur emprise sur la Fabrique. Le moindre prétexte était saisi au vol pour restreindre le salaire des canuts. L'argument le plus souvent avancé était un défaut dans le tissage de la pièce de soie, défaut totalement imaginaire, mais qui avait le mérite (pour le payeur) d'en diminuer artificiellement la valeur et donc d'en baisser le prix d'achat. Bien entendu, le tisseur avait tout loisir de refuser la vente de son ouvrage à ce prix et de le porter ailleurs. Seulement, la réponse aurait été identique dans la bouche d'un autre de ces grands Maîtres d'Oeuvre. Dans l'univers de la Fabrique, ils formaient une caste parfaitement solidaire dont le but était de s'enrichir en pressant au maximum les hommes, femmes et enfants employés à cet usage.
Les mêmes pièces de soie, tant décriées pour leurs prétendus défauts, étaient revendues au prix fort à de riches négociants avant d'habiller les belles dames de la Cour, la noblesse de robe ou d'épée, ou encore la population bourgeoise aisée.
Et les tisseurs de s'éteindre peu à peu dans leurs guenilles rapiécées, le dos voûté de s'être tenu si longtemps penché sur leur métier, le corps rachitique par manque de nutrition.
Mais en cette année 1750, la tristesse et l'affliction de cette condition sordide s'étaient une nouvelle fois muées en colère. Et la révolte gronda. Des messages parcoururent les ateliers, des réunions éclair s'improvisèrent. À l'unanimité, l'on décida une cessation de travail générale.
Celle-ci devait durer plusieurs mois et, bien avant la fin de la grève, les ouvriers se retrouvèrent dans une misère affreuse, la plus noire qu'ils aient connue depuis longtemps. La raison en était simple. Si leur arrêt de travail interdisait aux Maîtres de la Fabrique de substantiels bénéfices, aux ouvriers, il ôtait tout revenu et donc, tout moyen de subsistance. Ils vivaient d'expédients et seulement grâce à la charité publique.
Ce fut en cette année de révolte qu'une délégation de boulangers demanda audience auprès de Monsieur Pierre Dugas, prévôt des marchands. Ce magistrat avait pour fonction de veiller au respect du tarif des marchandises s'échangeant à Lyon.
Dans cette délégation, ils étaient trois !
Le premier, grand, corpulent et le visage rougeaud, avait le corps serré dans un pourpoint trop étroit. Le deuxième présentait la mine chafouine et matoise du commerçant rompu aux subtilités du négoce. Ses yeux couraient à droite, à gauche ; sans cesse en alerte, ils scrutaient l'antichambre dans l'espoir d'y découvrir un élément qui l'avantagerait de quelques manières. Le troisième, légèrement en retrait, ne disait rien, ne bougeait pas, donnait presque l'impression de vouloir se faire oublier. Toutefois, qui le connaissait redoutait son intelligence observatrice et son âpreté au gain.
Tous trois, le visage rond et bien nourri, étaient à mille lieues des préoccupations qui secouaient le monde des ouvriers.
— Par les fourneaux de l'enfer ! Cette attente me pèse, éructa à mi-voix l'homme au pourpoint.
— Patience, l'ami ! Apaisa son compère au regard de furet. Monsieur Dugas est très occupé, nous ne pouvons lui en vouloir de nous convier à attendre alors que nous survenons chez lui à l'improviste.
— Je te l'accorde ! Cependant, nous représentons la corporation des boulangers, il pourrait nous recevoir plus promptement.
Il se leva, irrité, et marcha jusqu'aux fenêtres. Là-bas, dans la rue, une poignée de tisseurs efflanqués discutaient vivement entre eux. Le spectacle accrut sa nervosité, il se retourna brusquement.
— Du calme, reprit le boulanger sournois. Il ne sert à rien de t'exciter. Et modère tes propos, je t'en prie, ou parle en sourdine. Qui sait si des oreilles indiscrètes ne sont point à l'affût ? Le prévôt pourrait prendre ombrage de tes paroles et accorder une issue défavorable à notre supplique.
Le gros boulanger l'incendia d'un coup d'oeil meurtrier. Il n'aimait pas être contredit ni sermonné. Pour autant, contrairement à son habitude, il n'explosa pas. La mission pour laquelle il avait été désigné, ainsi que ses deux compagnons, importait plus qu'un éclat de voix. Il se contenta de maugréer une protestation inaudible tandis que le troisième délégué sortait pour la première fois de son mutisme.
Un sourire retors sur les lèvres, il tapota la poche de son gilet tout en soufflant à mi-voix.
— Avec le sauf-conduit dont je suis dépositaire, le prévôt accédera à notre demande quelle que soit la brusquerie du ton de notre ami.
Un grand fracas s'éleva du fond de l'antichambre. Les massives portes de chêne venaient de s'ouvrir sous la poussée inexperte d'un domestique. Un majordome en bel uniforme fit une entrée théâtrale et lança à vive voix.
— Messieurs les délégués, Monsieur le Prévôt vous attend. Veuillez me suivre, je vous prie !
Le boulanger sanguin fut le premier à s'avancer puis le délégué rusé et, enfin, le plus effacé de tous, celui dont la poche formait une bosse et semblait peser lourd.
Un homme entre deux âges, la perruque bouclée et poudrée selon la mode en vigueur, se dressa de derrière son bureau.
— Messieurs, déclara-t-il, approchez, je vous en prie, et expliquez-moi la raison de votre demande d'audience.
Les trois compagnons s'exécutèrent tandis que Monsieur Dugas se rasseyait. Impétueux de complexion, le premier délégué annonça d'un ton vif.
— Monsieur le Prévôt, mes amis et moi-même avons été désignés par notre corporation, celle des boulangers, afin de vous présenter une supplique.