Illustrattion par Andrea Cianciolo - http://diezeindpt.daportfolio.com/
Couverture par Marc Lizano Studio - http://lizano.canalblog.com/
En bas pour le Comte
VALET
Si, ce soir, j’abats cette carte en premier, c’est que notre ami, le serviteur zélé du Comte de Tiepolo, est le pivot de mon récit. Je dois faire pâle figure face à vos récits épiques, à vos grands poèmes d’amour et à vos farces grivoises. Car je ne suis pas grand-chose, mes nobles seigneurs, juste un œil qui plane au dessus des circonvolutions fluviales de notre cité. En fait, je ne vois rien.
Je suis le verbe voir.
J’observe, guette, fixe, dévisage sans cesse. J’aime suivre du regard les beautés continentales, leurs longues robes dont les pans traînent dans la boue bleutée qui vient s’échouer sur les barges de nos canaux, Venise la douce. J’apprécie même vos silhouettes masquées de pâleurs et d’ombres qui se glissent furtivement le long des rues, quand vient le carnaval. Oui, nobles dames et gentils seigneurs, j’aime à vous observer, tout le temps. Mais revenons à notre carte.
Ce bout de carton bariolé représente Giro Valdese, un petit homme contrefait dont la tête ressemblait à un de ces tubercules étranges importés des Amériques qu’on nomme pomme de la terre. Un faciès véritablement hideux, je vous le jure. Et si je n’en livre pas une description détaillée à cette auguste assemblée, c’est pour ne point choquer les âmes vibratiles des belles dames venues nous honorer de leur présence. Je vais tout de même, à vous messieurs, montrer une gravure qui le représente. C’est un de mes amis anglais qui a retranscrit les traits de cette créature humaine sur une plaque de bois. Seul un insulaire au sang de glace a su capter la substance douloureuse de l’infortuné Valdese.
Vous voulez un peu de cette délicieuse liqueur, seigneur ? Que vois que votre visage est aussi blanc qu’un linceul. C’est ma gravure qui rend votre figure exangue ? Oui Valdese était bien ce monstre, regardez bien ses yeux, ils ne sont pas vraiment à la même hauteur. Et ce nez ! Est-ce bien celui d’un homme, ou d’un gros pourceau ? Quant à la forme du corps et des mains, je ne me risquerai pas à tenter d’en deviner la nature. Rendez-moi l’image, seigneur Seguso et regardez à nouveau le valet, car voici son histoire. Penchez votre tête vers ce petit morceau de carton et écoutez donc la triste mélopée de la carte.
Tandis que l’éteigneur public posait son long éteignoir d’étain sur les derniers lampadaires à gaz qui nimbaient le lion ailé de la place Saint-Marc d’une nappe orange et luminescente, l’ombre contrefaite et grotesque de Valdese se glissait entre les colonnes de l’imposant palais des Doges. Le valet passa devant la Tour de l’Horloge dont les aiguilles baroques affichaient une heure tardive et imprécise, césure de la nuit et du jour d’après. Il traversa ensuite Castello avant de se diriger avec une lenteur ondulante vers une grande bâtisse rectangulaire. Valdese portait, cette nuit là, un grand manteau noir dont les larges pans étaient semblables aux ailes filandreuses d’un démon. Son chapeau blanc était solidement enfoncé sur son crâne difforme et dissimulait la majeure partie de son visage. Valdese s’adossa contre une longue colonne grise et souffla bruyamment.
Lorsqu’il fut remis de sa course à travers les ponts et les ruelles glaciales de la nuit vénitienne, il rabattit son grand col pour cacher sa bouche hideuse et charnue à des regards éventuels puis il s’approcha d’une grande porte de bois sombre. De son poing velu et massif, il cogna par trois fois à l’huis et attendit en marmonnant.
Une novice, jeune et fraîche comme une fraise cueillie le matin, apparut dans l’embrasure de la porte. Elle était vêtue de la robe classique des hospitalières et sa tête s’ornait d’une cornette de papier. Valdese se racla la gorge et fut tenté de retirer son chapeau devant la jeune nonne. Mais il craignait qu’à la vue de sa figure de goule, celle-ci ne s’enfuit en appelant la garde. Le valet se contenta donc de plier légèrement ses genoux excentrés, en une courbette courtoise. L’hospitalière fut sensible à ce geste que les seigneurs réservaient aux dames du plus haut rang, et elle s’enquit de la raison de sa venue. Valdese s’exprimait dans un italien hésitant, gorgé de consonances exotiques.
Gente demoiselle, je voudrais… Voir Adriana… Pour excuses… Et regrets sincères.
La jeune hospitalière eut un mouvement de recul et fut tentée d’aller quérir sa supérieure. Adriana était une des sœurs qui travaillaient avec elle, dans cet hôpital civil. Mais Adriana était souffrante. Le péché et le remord s’étaient engouffrés par ses orifices et avaient entamé leur sordide sarabande en rongeant son âme de l’intérieur. Adriana avait en effet rompu son vœu de chasteté pour suivre un noble décadent qui, après avoir épuisé les moindres ressources amoureuses de la jeune femme, l’avait répudiée.
Adriana avait contracté une infection mortelle due à des humeurs malignes et les sœurs supérieures de l’ordre hospitalier avaient refusé de lui apporter de quelconques soins. Elles l’avaient installée au fond d’une réserve humide et attendaient qu’elle dépérisse pour jeter son cadavre dans une fosse commune. Adriana avait été abandonnée par l’amour, par la foi et par l’église.
Valdese était la seule personne à s’être inquiétée du sort putride de la jeune hospitalière, outre quelques sœurs qui, ayant bravé les foudres de la hiérarchie, rendaient visite à Adriana pour lui apporter un peu de nourriture. Mais celle-ci ne s’alimentait guère. Elle buvait juste les quelques gorgées d’eau que la mère supérieure venait lui apporter en personne. Adriana ne disait jamais rien. Ses lèvres, jadis rieuses, étaient scellées, en un pli exsangue et sévère, sur son silence immuable.
Valdese supplia l’hospitalière et finalement, celle-ci céda et le mena à Adriana. Le valet n’était pas à son aise, dans ces grandes chambrées remplies des grognements des mourants et des fous. Il s’imaginait des formes douloureuses se tordant sous les rangées de draps pâles. L’hospitalière ouvrit une petite porte voûtée et invita le valet monstrueux à entrer.
Adriana était allongée sur une couche bleue, située sous un soupirail en forme de croissant de lune renversé. Devant elle, se trouvait une pile de caisses de bois renfermant de précieux instruments de chirurgie, des scies dentées, des couteaux aussi affûtés que des rasoirs et des récipients de toutes formes. Certains de ces objets avaient été sortis de leur caisse et semblaient lancer de malicieuses étincelles vers Valdese. Adriana avait tout d’un gisant de pierre. Si pâle, si inerte, couchée sur le dos. Elle repéra le valet du coin de l’œil et lui adressa un sourire.
Valdese saisit une cornue ainsi qu’un couteau puis s’approcha de la mourante. Son maître avait encore gâché une vie. Mais Adriana et Valdese ayant été bons amis, le valet avait ourdit une vengeance avec l’aide de la jeune femme.
Celle-ci prit la main du valet et la guida sous sa robe diaphane, vers son nombril. Valdese sentit une boule de chair légèrement dure au toucher et qui semblait contenir une humeur visqueuse. Une hospitalière qui effectuait sa ronde de nuit aperçut la porte entrouverte, s’avança et devant le spectacle se mit à hurler avant de s’enfuir dans les corridors.
D’une main sûre, Valdese incisa le bubon avant de recueillir dans le col de sa cornue, quelques gouttes d’un liquide incolore.
Un poison aussi pur que l’eau.
Je vais maintenant, mes nobles seigneurs, retourner la seconde carte.
ROI
Le comte Lorenzo de Tiepolo était d’une beauté démoniaque. Brun de peau et de cheveux, avec un visage parfait qui évoquait un antique dieu grec dont le nez brisé aurait attiré les foudres de Zeus. Mais ne croyez pas que cette légère difformité physique ait perturbé l’harmonie de son anatomie, elle ne faisait en vérité que rehausser l’aspect presque divin de son corps. Ses yeux étaient d’un bleu sombre et obsédant, sa bouche, sinueuse et gourmande. Le comte était en outre de haute taille et musclé comme un guerrier.
Il aimait arborer des parures extravagantes et gothiques, tel ce manteau de soie noire bordé de filets d’or et d’argent, ou ce large chapeau écarlate qui s’ornait de faces de gargouilles grimaçantes. Mais, cette nuit là, le comte avait opté pour la simplicité et portait seulement une chemise blanche couverte de broderies curvilignes ainsi qu’un kilt noir et blanc ramené d’une région sauvage de l’Ecosse.
Le noble séducteur se tenait légèrement à l’écart de l’orgie tellurique qui secouait le grand théâtre, préférant se repaître de la musique sublime diffusée par l’orchestre venu de Bavière. Il regardait d’un œil distrait les prouesses corporelles d’une jeune vénitienne occupée à satisfaire quatre riches marchands à la fois. La fille tentait de suivre le rythme lancinant de la musique, ce qui avait pour effet de rendre ses partenaires fous de plaisir.
En vérité, le comte s’ennuyait.
Il se servit une coupe de liqueur puis se dirigea vers la sortie. Un de ses amis, un armateur français dont la moustache noire ressemblait à une petite loutre, le prit par la manche et lui demanda :
Comte de Tiepolo, vous ne vous amusez donc pas ?
L’opulence me lasse, Monsieur de Bart, il vient un jour où l’or ressemble au limon et où les parfums les plus subtils exhalent des relents de charogne. J’attends mon valet. Lui connaît les endroits les plus intéressants de la ville basse.
Vous voulez parler de maisons borgnes, de bars louches et de nécropoles orgiaques. Mais cela est vulgaire, cela n’est que laideur.
Mais notre idéal de beauté n’est qu’un avatar de la vulgarité, monsieur de Bart. Regardez nos belles courtisanes, elles se ressemblent toutes sous leur poudre blême, avec la même mouche posée prêt des lèvres. Elles sont en un sens plus communes que les plus dégoûtantes putains du bouge le plus infâme.
Que cherchez-vous donc, comte ?
Le plaisir physique. Je le veux toujours différent, sale ou lumineux, bestial ou angélique. Vous devez développer vos sens. Regardez les ébats secrets de votre épouse, respirer les draps de votre infidèle maîtresse, goûter aux cheveux de quelque jeune bonne sœur, palper les ombres soyeuses de ces jeunes folles qui vivent dans les cimetières. Faites travailler vos doigts à la manière du boulanger et votre esprit comme celui d’un philosophe épris d’absolu. Faites de votre plaisir une religion totale et égoïste. Faites tout, ne renoncez à rien. Sachez alterner le plaisir total et le désir, cet appétit divin. Vous en aurez besoin pour jongler avec la douleur et la solitude. Car, quand la fin viendra, elles seront vos compagnes de jeu.
Encore une jolie tirade, cher comte. A propos, êtes-vous au courant de la trahison de Casanova ?
Oui. Un de mes amis, un doge haut placé, a vu la lettre. Cet aventurier des sens m’a toujours jalousé et je ne suis pas étonné qui jouisse aujourd’hui en détaillant les exactions de ses connaissances au tribunal des Inquisiteurs. Ce fils de comédien est resté un masque grotesque jusqu’au bout. Que Baal l’emporte en son infernal giron !
L’armateur français prit congé du comte puis s’en retourna vers le cœur du théâtre dont les murs tremblaient comme des voiles tendues, prêtes à se rompre. Le comte alla s’asseoir dehors, sur une des marches. Il se mit à respirer l’air vivifiant de la nuit puis observa le caligo, la brume vénitienne qui s’arrachait aux canaux avec une grâce éphémère.
La forme monstrueuse de son valet apparut bientôt, sur un pont bombé et orné de têtes de chien. Valdese était en nage, il rejoignit son maître qui lui demanda :
Où étais-tu, faquin ?
Je… Maître… Boire… Dormir.
Pauvre chose. Je veux que tu me conduises en bas.
Filles ? Garçons ? Animaux ? Cadavres ?
Non, rien de tout cela, je veux aller voir la lie des courtisanes, un bordel un peu exotique fera l’affaire. Je veux des filles à marins pour oublier ces masques de carnassiers rieurs.
Alors, ils partirent vers Cannaregio. Valdese connaissait un établissement qui conviendrait parfaitement à son maître. Le valet espérait profiter d’un moment d’inattention de la part du comte, pour verser le poison dans sa bouche. Hélas, il ne savait rien du liquide incolore. C’était une substance unique et même les maîtres orientaux n’auraient rien pu comprendre à ce liquide.
Un poison à l’effet unique et singulier.
Ils flânèrent quelques instants devant des fières goélettes immobiles et impressionnantes telles des carcasses boisées d’une armée de géantes. Le comte glissa alors à Valdese :
Tu sais, je crois que malgré ta face de monstre, je t’aime bien. Sans vrai, sans la laideur que serait la beauté ? Et tu te souviens de toutes nos conquêtes charnelles, de nos triomphes mais aussi de nos rares défaites qui conservent ce goût subtil, mélange de souffrance et d’interdit. Eh oui ! Mon brave Valdese, nous sommes deux côtés du masque grotesque de la séduction et ce soir, nous allons en bas, pour célébrer notre alliance flamboyante. Viens mon vieux monstre, en bas pour le comte !
Valdese ne répondit pas. Cela l’attristait, en un sens, que son maître l’aimât un peu, malgré tout. Mais il avait promis la vengeance à Adriana. Le valet tourna à la faveur d’une ruelle minuscule et enfin, ils se trouvèrent en face du bordel.
Une bâtisse rabougrie et adipeuse, assise au-dessus d’un petit canal brumeux. Les deux compères franchirent une planche de bois qui faisait office de pont et se retrouvèrent devant une grande porte. Valdese frappa et glissa, par un judas grillagé, quelques pièces d’or. Enfin, un grand aubergiste au crâne dégarni les pria d’entrer.
Le mystère commence à vous agacer, mes nobles seigneurs. Toutefois, je tiens à vous rassurer, ma pitoyable histoire touche à sa fin. Je retourne ma dernière carte et voilà…
DAME
L’unique prostituée encore disponible à cette heure tardive ne pouvait plus être comparée à une rose à peine éclose ou à une brindille ardente et magnifique. Les mots du poète se seraient flétris sous l’haleine avinée de la répugnante créature. Celle-ci était de haute taille, avec des seins comme des outres et des jambes maigres comme celles de la mort. Sa chevelure rousse tenait par le miracle corporel de la crasse et de la sueur. Ses yeux, presque blancs, semblaient sur le point de lâcher un torrent de larmes. Elle portait une robe grise déchirée qui laissait entrevoir ses dessous de dentelle ainsi que de larges surfaces d’une peau cuivrée et malade. Elle sourit au comte et à son valet, découvrant ainsi des gencives noires rongées par le scorbut et d’autres humeurs encore plus atroces. La prostituée se tenait sur un petit tonneau et bivait à longs traits, une chope de bière en terre cuite. La seule lumière éclairant encore la vaste pièce était dispensée par une large bougie, presque entièrement fondue, dont les vestiges bourgeonnants maculaient le sol couvert de paille.
L’aubergiste offrit une chope à ces clients tardifs. Le valet but la sienne d’un seul trait tandis que son maître regardait la fille publique avec un intérêt non dissimulé. Il s’approcha d’elle et lui glissa quelques pièces au creux de la main avant de passer sa langue agile sur son oreille sale. La prostituée se leva d’un geste las et conduisit le comte à l’étage, dans un minuscule réduit dont le sol était également couvert de paille.
Valdese prit la place de la fille sur le tonnelet et, à la lueur de la bougie moribonde, se mit à observer la cornue translucide. Valdese ne savait toujours pas comment utiliser le liquide incolore. Devait-il le verser dans une boisson, en arroser un plat succulent, ou le donner à une jeune fille vertueuse pour que cette dernière séduise son maître jusqu’à l’en faire crever ? Etait-ce un philtre d’amour, un baume ou un poison mortel ?
Le valet ôta son chapeau et gratta le sommet de son crâne aussi bombé que difforme. Puis il reprit une chope de bière. Le liquide était chaud et ignoble, on aurait dit de l’urine de félin fermentée, ce qui était peut-être le cas…
Le comte ne redescendait pas et Valdese allait devenir fou à force de triturer sa cornue en buvant la bière répugnante. N’y tenant plus, le valet se dressa d’un bond et avant de grimper les marches du vieil escalier quatre à quatre. Il bondissait à la manière d’un démon furieux et l’aubergiste ne put réprimer un frisson d’horreur face à cette vision.
Valdese ouvrit une première porte. Un marin, gras et velu, dormait entre les cuisses luisantes d’une grande Africaine aux yeux dorés et aux petits seins triangulaires. Le valet referma doucement la porte avant d’en ouvrir une autre. Il trouva son maître, nu et assoupi. L’horrible prostituée était recroquevillée dans le coin opposé de la pièce en train de rogner ses ongles noirs, chargés de matières décomposées. Valdese regarda le comte. Celui-ci semblait dormir du sommeil du juste, sa face affichait un large sourire angélique.
Valdese s’était mis à trembler comme une gondole prise dans les bras d’une tempête venue d’Orient. Il déboucha sa fiole et s’approcha en marchant à la façon d’une grosse tarentule. La prostituée le regarda un moment puis préféra reporter son regard évidé vers une fenêtre donnant sur une cour intérieure. Valdese s’accroupit et s’apprêtait à verser le liquide incolore dans la bouche ouverte de son maître quand ce dernier ouvrit un œil et saisit le poignet velu de son serviteur. Le comte savait bien qu’il n’était pas de taille contre son vieux monstre, mais il espérait glaner quelques secondes en parlant.
Valdese ! Pauvre fou ! Je ne suis pas responsable de tes malheurs ou de tes frustrations. C’est ton corps qui est chevillé à la misère !
Vous… Mal… Adriana… Rétribution !
Adriana ? Cette jeune idiote. Elle ne vaut rien. Autant que cette chose recroquevillée à nos côtés. Ce n’est rien, Valdese. L’amour n’est qu’une illusion désespérée, faite pour enchaîner les faibles. Toi et moi sommes puissants ! Nous jouissons des autres sans jamais nous lier à eux. Il faut caresser l’inertie sans y succomber. Lâche donc cette fiole maintenant !
Mais Valdese ne céda pas, au contraire. Il réussit à faire ployer le poignet du comte sous la pression de sa force inhumaine. La paille virevoltait autour d’eux et les enfermait dans un tourbillon doré. La prostituée aperçut un vol de canards sauvages qui s’arrachaient à un des canaux de la ville-fleuve. Un triangle d’aube bleuté, filtré par le coin de la fenêtre, s’était posé sur une des joues de la fille de joie.
La pointe de verre de la cornue rencontra les lèvres épaisses du comte. Le liquide dévala le long du col et glissa sur le coussin charnel de la bouche du comte de Tiepolo avant de s’engouffrer dans sa gorge. Valdese appuya encore un peu et pinça le nez de son maître. Ce dernier fut contrait de boire jusqu’à la dernière goutte, pour ne pas périr étouffé. Valdese relâcha alors son étreinte et regarda le surprenant effet du liquide sur le corps de Lorenzo de Tiepolo.
Mon histoire se termine ici, mes nobles seigneurs. Je vais distribuer maintenant, à chacun, une carte. Vous la conserverez, face-cachée, et une fois revenus dans vos palais respectifs, vous pourrez la regarder. La fin unique et singulière du comte y est inscrite… Comment osez vous décréter la que la fin de mon histoire n’est que fatuité ? Comment pouvez-vous savoir.
Vous n’avez pas encore retourné votre carte !
Alias
1.
Une brise, lourde de poussière et de papier gras, crapahute, par à coups, sur les quais.
Rencogné dans sa guérite, Spencer, le grutier, se grille une pause. La cigarette posée sur sa lèvre inférieure, il contemple le port qui tourne au ralenti. Les fenwicks, tous rangés à l'entrepôt, les grues géantes qui attendent sur leurs rails, les bateaux qui croisent au loin. Des formes et grises, marbrées par la rouille.
14 H. L'heure creuse.
Depuis la grande grève, elle tend à s'allonger et vient bouffer, quelquefois, une bonne moitié de l'après-midi. Le soir, ça tourne bien. Enfin, pas trop mal, pas aussi bien qu'avant. Conséquence, le port se rouille, les grues grincent, les lumières des balises s'étiolent.
Même les mouettes fuient l'endroit. Les rats blancs du ciel qui, il n'y a pas si longtemps, guettaient les caisses éclatées qui laissaient jaillir les denrées bouffables.
Les doigts accrochés au mégot, Spencer lève la tête tout là haut. Ciel pâteux. Routine, presque la débine...Ennui et inactivité. Il se sent rebut, éponge à nicotine. Le grutier n'a pas droit à l'alcool. Quand on perche à 15 mètres, la goutte ne pardonne pas. Alors on se rabat sur la clope. Ça occupe l'esprit et ça tient chaud l'hiver, quand les vents secoue la cage. Faut pas avoir le vertige. Y'a plus d'un jeunot qui s'est fait choper par une bourrasque. Jeté dans la flotte glacée. Une chute pareille, ça tue, aussi net qu'un poignard.
Spencer quitte sa guérite et s'en va se baguenauder sur le bord. Entre les larges nappes
d'essence, s'ébattent de petites méduses translucides, Spencer y jette son mégot. Fait lourd, aujourd’hui, maintenant. De quoi assécher le gosier. Y'a bien du café à la capitainerie, bien bon, dans le thermo du contrôleur. Mais Spencer ne supporte pas les culs-de-plomb. Ceux qui bossent à plat, sur le plancher des bovidés. Spencer est un gars de là-haut, sur la grue. Y crache sa chique sur ceux d'en bas. C'est un acrobate dans son genre. Contrairement à Dubuques, fesses calées dans son fauteuil, les yeux sur ses écrans.
Le cul-en-plomb, justem' ! Le voilà qui fait sonner le petit boîtier noir que Spencer a planqué
dans la poche arrière de sa salopette toute imprégné de cambouis. On appelle ça un beeper. Une boîte à merde, oui !
Un cri strident, à te faire grincer les chicots. L'impression qu'on vous gueule un ordre, qu'on
t'insulte. Un bruit fait pour bousiller sa tranquillité.
Spencer coupe le beeper et traîne son bide vers l'échelle rouillée qui mène vers les hauteurs,
son petit monde carré, sa cabine. Il monte lentement, pas la peine de se prendre une suée et de
risquer une crève pour un furoncle comme Dubuques.
2.
Arrivé aux commandes, Spencer dégaine le talkie de son baudrier.
— Spencer, j'écoute.
— J'ai un écho su'l sonar. Mais rien sur la radio. C'est p'têt un navire qu'à des problèmes. T'vois quek chose ?
Spencer passe la vitre à la peau de chamois, regarde la ligne à l'horizon. Un fil d'acier.
— Rien. Rin de Rin. Dubuques, c'est encore tes machines qui biglent.
— J'te dis que j'ai quek chose. Qui dérive vers ta grue.
Spencer aimerait griller une autre clope. Passer ses nerfs dans la fumée mais le règlement est
formel. Pas de fumette, là-haut, seul dans sa cabine. Interdit de jouer avec le feu quand on soulève des tonnes de marchandises. Suffit d'un faux mouvement. La cendre qui tombe et brûle la pogne. Le singe qui se baisse pour récupérer la cig'. Pouf, désastre. Des millions à la baille, les montres à quartz qui plongent avec les méduses et les télés pour les poiscailles. La rancoeur aiguise la vision de Spencer qui capte aussitôt la structure noire trimbalée par les vague. L'envie de nicotine disparaît.
— Ouais, je le vois.
— Bon. Alors, tu t'en charges ?
Spencer coupe direct la communication. Il sait ce qui a à faire. Il agrippe les manettes. La poulie gémit. La grue couine en se mouvant sur les rails. Les crochets s'balancent. Les doigts agiles, Spencer manoeuvre l'engin. Il plisse les paupières et focalise sur l'objet flottant. Un container en plastique, aussi grand qu'une remorque de camion. Un long truc gris dont l'un des coins est brisé.
En quelques gestes, le grutier parvient à choper le container. Le crochet s'abaisse dans l'ouverture et en remontant, se plante dans le plastique.
Intriguée par le ballet de la grue et du container percé, une poignée de mouettes dégringole de la grisaille céleste pour s'abattre autour de la caisse. L'un des volatiles s'engouffre dans la plaie tandis que le reste s'envole, se disperse. Spencer les a connues moins farouches.
Le grutier ramène sa prise vers le quai. Mais le container échappe au crochet et va s'éclater
dans la vase, à quelque mètres de la bordure. Ca ne vaut même pas le coup d'y benner une nouvelle descente de crochet. Spencer préfère aller jeter un oeil. Il lui suffit de dévaler sa grue, marcher un peu, descendre le bord par une échelle d'acier.
Le voilà, pieds dans la boue grise, mélange de vase, d'essence et d'ordure.
Le container gît un peu plus loin, planté à l'oblique. Le ressac tambourine contre ses flancs.
L'ouverture éclatée fait face à Spencer. Des odeurs marines nauséeuses lui parviennent, plus fortes, plus intenses que les fragrances de l'océan. Il lui faudrait une lampe. Ça m'a l'air bien noir, là dedans.
Spencer avance, chope son briquet, et du pouce, en fait jaillir la flamme jaune et bleue.
Le grutier pénètre dans le container. L'eau lui arrive au dessus des chaussettes. Spencer n'a
pas peur, pas vraiment. Mais il n'aime pas cette odeur. Quelque chose de fort, de fermenté. Il
avance, précédé par la boule de lumière, en suspension, au bout du briquet. L'intérieur est noir, carbonisé. Spencer effleure l'une des parois. Ses doigts devinent des coulures plastiques, des bulles solidifiées, des aspérités torturées. Ça a brûlé, là-dedans.
Soudain.
Un reflet, dans un coin, vient faire écho à sa lumière. Spencer s'y dirige, les pieds gelés, traînant des paquets de boue. Floc ! Floc ! Dans la mer saumâtre. La puanteur se fait plus dense.
Parfum de limon qui l'amène sur le tranchant de la nausée.
C'est alors qu'il aperçoit la forme, recroquevillée sur un tas de vêtements en décomposition.
Trop grand pour...
3.
Dubuques repose ses jumelles. Ca fait une demi-heure que le gros Spencer a quitté son poste
pour aller planquer sa couenne dans le container. Le contrôleur n'a de cesse d'épier le grutier. C'est son boulot. Veiller à ce que la machine tourne bien. Seulement, Spencer ne reparaît pas. Et si un bateau surprise s'amenait pour livrer ? Ca arrive encore. Rarement mais ce n'est pas une raison pour se débiner.
Le contrôleur irait bien voir ce qui se trame dans le secret du container. Le gros doit se fumer un paquet entier. Ou alors il a mis la pogne sur une cargaison de boutanches de whisky écossais, voire des bouquins de cul. Dubuques se lève, regarde ses écrans. Platitudes mortes. Il ne peut pas laisser son poste vacant. Son boulot ne tolère pas le moindre manquement. Quand Spencer n'est pas là, c'est tout simplement chiant. Faut l'attendre pour décharger. Si Dubuques manque à l'appel, c'est dangereux.
Pourtant, pas de trace de vie sur les écrans. Le contrôleur essaie de capter un message sur la
radio. Rien. Le néant crachotant des ondes sinusoïdales. Pas de bateau. Le port ploie sous la récession. Le chômage se profile sous la forme d'un bateau vide.
Dubuques attend encore un peu.
Spencer, qu'est ce que tu peux branler ?
T'as attrapé accident, ou quoi ?
J'arrête pas de te beeper, connard. Tu pourrais te manifester.
Et puis, il se décide, le contrôleur frileux. Contourner les règles, c'est une première. Juste l'affaire de quelques minutes. Quitter sa tour de verre et aller tanner le cul plein de graisse du grutier. Prudent, Dubuques s'équipe. Il fourre ses pieds dans des bottes en plastique, jaune pétant.
Prend une torche électrique, glisse une solide matraque (parano, parano, parano) dans sa ceinture et nettoie ses lunettes.
Dehors, Dubuques éternue. Pas l'habitude. Ses moustaches blondes bruissent dans l'air trop vif. Il se dépêche, en dodelinant sur le quai, direction le container.
Plus tard, devant les flics, une étrange déposition.
Les deux policiers ressemblent à des jumeaux. Deux costauds avec des épaulettes sous la
veste, rasé de frais, cheveux courts. Ils ont été tour à tour, menaçants, conciliants, ouverts, imperturbables et maintenant, ils sont à la limite de cogner l'pauv' Dubuques. Les flics et le
contrôleur sont à la capitainerie. Sur le quai, s'agite tout un tas de personnes déplacées. Des
gendarmes, des journalistes, des hommes couleur médecine.
Alors Dubuques, on va pas y passer la nuit. On a des gosses...On fait que notre boulot.
Moi. J'ai rien d'autre à vous dire. J'suis allé chercher Spencer, les pieds dans la gadoue, la torche à la main. Ça puait là n'dans. La charogne de mer. J'ai fouillé. Lumière rasante, dans les recoins. Une mouette s'est envolée devant moi. Foutu les glandes. Elle s'est cogné au plafond. Et j'l'ai chopé le gros con. L'était debout, tout raide. Bouche ouverte, la face ravagée...A foutre les boules. J'ai tout d'suite vu que quek chose allait pas. Spencer c'était pas un copain, mais l'avait l'air malade. Et pis, j'ai vu l'aut' Chose. La Chose que Spencer regardait, à en gerber. La forme d'un gosse encore dans l'ventre, un fitus, grosse tête, goule toute plissée, des yeux froids, plus maigre qu'un clou. Mais c'était grand, aussi grand qu'un homme, d'une drôle de couleur grise. Une peau de dauphin, presque. Ratatiné sur des fripes pourries. Machin d'horreur. J'ai secoué Spencer. Il était pétrifié. C'est que la Chose, l'fitus, il était en train de bouger. Il remuait la tête et aspirait, on aurait dit un pneu crevé, plein de gelée. Ou un évier qu'on a du mal à vider.
Spencer a ouvert la bouche. Il voulait hurler mais rien ne sortait. Et puis, l'était plus vraiment
lui. Y changeait. C'est dur à expliquer...Sa peau devenait lentement plus lisse. Le rouge pâlissait, se changeait en gris. D'la même couleur que la peau du fitus géant. A se taper la tête, à devenir cinglé. Spencer a perdu ses yeux en premier. Rentrés dans son visage, aspiré par la chair qui s'était mise à remuer, à danser comme des vagues. Horrible, lent. Les masticatoires ont explosé et la langue est tombée dans la flotte. Ses cheveux lui sont rentrés dans le crâne, aspirés dans la tête. Il n'restait plus que le trou d'la bouche avec les lèvres qui fondaient et le nez.
L'fitus, l'était plus le même, non plus. Y se vidait. Y rentrait, à distance, dans Spencer. Y bouffait l'grutier. Tout ce qui s'effaçait, c't'était l'identité de Spencer. Tué, perdu dans la Chose qui v'nait d'on se sait ou.
La bouche a disparu, le nez s'est ouvert en deux, déchiré, avant d'aller rejoindre la langue. Et
puis, y'a eu ce gros corps en salopette avec une tête grise et lisse au dessus. Crâne d'oeuf en peau de narval. L'fitus, l'était plus là, une flaque grasse épongée par le tissu moisi. Passé complètement dans le gros. J'ai commencé à taper sul'crâne d'oeuf quand il s'est tourné vers moi et m'a tendu ses bras.
J'en ai fait une omelette, hé, hé !
Le premier flic soupire, fait signe qu'on embarque Dubuques et dit à son collègue:
Ces cinglés me rendent malade.
L'autre est plus jeune, plus rigolo, il aime bien lire. Pour escagasser son supérieur il dit:
— Ch'ais pas. C'est peut-être un coup de la Chose, l'fitus de la mort de l'enfer de la peur.
L'autre se retient de ne pas lui coller son poing en pleine gueule, juste pour lui apprendre le
respect. C'est mal vu ce genre de truc de nos jours, faut se maîtriser. Le jeune arrête pourtant pas:
Z'avez pas vu chef ? La drôle de mouette. Elle n'avait pas de bec. Juste une tête grise, toute lisse.
Ta gueule. On rentre.
Le jeune flic est pâle, il est à la limite, ses mains tremblent. Bon comédien ? un mec qui veut
tenter une grosse blague bluff ? ou... Mais la nuit commence juste… Du taf plein la corbeille. Pas le temps de…
Fantômes dans la machine
Drôle de bobine pour un projectionniste, lui chuchota Gerda d'une voix basse sous laquelle couvait un rire idiot, au bord de l'explosion. Il n'avait même pas entendu ce que son amie venait de lui dire, trop absorbé qu'il était par la silhouette torve et le visage liquide, presque effacé, du vieil homme qui avait levé les bras pour mobiliser l'attention du café. Bientôt, seuls le tintement des cuillères sur le bord des tasses ainsi que divers bruits de succion et de mastication furent perceptibles dans la salle principale.
Le vieux projectionniste avait réussi son petit effet et un rictus de malice apparut sur sa face indistincte. Gerda secoua ses cheveux blonds tout empesés de pluie et laissa choir son gros sac à dos sur le plancher. Son ami, la délaissant, suivit l'ondulation de la foule qui se rapprochait doucement du comptoir dans l'espoir d'entendre l'histoire qui rongeait les lèvres du projectionniste.
1. Panoramique.
Notre premier contact avec la vallée de Valdenberg fut des plus rudes. Je me trouvais en compagnie de Knut Fabber, le célèbre réalisateur et instigateur du projet Valdenberg, de Pierre Balestre, un des meilleurs cameramen d'Europe et de Carlos Mastrezas, un jeune scénariste dont la facilité d'écriture touchait au prodige. Knut avait loué un Land Rover et nous avait baladés de villages miteux en forêts ruisselantes. Comme il était originaire du coin, il connaissait bien les petites routes qui serpentaient entre les hameaux et les étangs ; de l'eau noire croupissaient sous des futaies secrètes. Il nous fit rencontrer quelques notables ; pour la plupart de petits hommes ronds et gras qui se boursouflaient d'importance dès que Knut venait à leur serrer la main.
Enfin, les pneus élargis de notre véhicule mordirent dans l'humus noirci du Valdenberg , des milliers d'hectares de forêt, encerclés par de hautes collines vertes. Les arbres nous oppressaient avec leurs fûts immenses et leurs branches alourdies d'humidité. Le gosse, Mastrezas, fut le premier à lancer une phrase qui allait à l'encontre de l'enthousiasme général que le projet suscitait.
Mais Knut, où vas-tu faire construire les studios ?
Ce dernier ne répondit pas, trop occuper à manoeuvrer le Land Rover dans la sente boueuse. Bien qu'il connût la topographie du lieu et qu'il fût un as du volant, je n'étais guère à mon aise. La touffeur sombre de la forêt me compressait la poitrine et je ne devais pas être le seul à sentir ce poids car le Français tout comme l'Espagnol avait vigoureusement agrippé les poignées de sûreté.
Les essieux grincèrent lorsque Knut se lança à l'assaut d'une butte de terre puis il freina si
brutalement que je me cognai dans le corps efflanqué du Français. Knut coupa le contact et glissa une cassette dans son autoradio. C'était du classique. Je ne peux pas vous en dire plus pour la bonne raison que je n'y connais strictement rien en musique, à part quelques musiques de film évidemment ; parlez moi de Rotta, Bernstein, Goldsmith, Shore mais le reste...
Les cuivres et les cordes emplissaient l'habitacle. Nous étions tous silencieux, comme plongés dans le recueillement devant le spectacle qui s'ouvrait à nos yeux. Là, au beau milieu d'un lacis d'arbres géants et de ronces inextricables, se trouvait une trouée d'herbes rases aussi grande que deux terrains de football. Au milieu, nous vîmes quelques roulottes abandonnées, dont une avait été posée sur quatre pierres plates. Un peu plus loin, il y avait le chapiteau fantôme d'un cirque minuscule.
La toile n'était plus qu'un souvenir lointain mais le mât ainsi que quelques ficelles moisies avaient miraculeusement tenu.
Un cirque pour araignées géantes, chuchota Mastrezas d'une voix qui se voulait enjouée. Bien que son bon mot tombât à plat comme une galette de béton, cela avait eu pour effet de nous décrisper les mâchoires. Comme le Français et moi demandions une quelconque explication à notre guide, Knut coupa la musique d'une brusque torsion du poignet. Puis, très digne, il se gratta le semblant de barbe qui lui tapissait le menton, remit ses larges lunettes fumées en place et après avoir touché la bordure de son chapeau de feutre fétiche, il dit :
Cette cuvette naturelle était occupée, il y a des années de cela, ça remonte à mon enfance, par un camps de forains. Le chapiteau pourri qui se dresse encore dans les herbes n'était pas un cirque pour arachnides, mon cher Carlos, mais un cinéma.
Mais le terrain ?
De la bonne terre, une belle clairière au milieu de la forêt. C'est là que nous allons faire construire.
Pierre Balestre objecta :
Mais c'est loin de tout, Knut...Et pour y arriver il faudra…
Mais l'homme aux lunettes noires et au vieux chapeau mou avait réponse à tout.
Oui, il faudra niveler le terrain et prévoir une route qui coupera la forêt en deux, mais ça ne présente aucun problème, j'ai les autorisations, les terrains et plus de la moitié du financement.
D'un geste auguste, il ouvrit sa portière et posa ses hautes bottes de cuir sur le sol friable. Nous l'imitâmes, toujours impressionnés par la sérénité et l'aspect figé des lieux. Knut arpenta le promontoire en nous ressortant le discours, presque une litote, qu'il débitait à tout le monde depuis qu'il s'était lancé dans le projet Valdenberg:
Ici ! C'est ici que le cinéma européen renaîtra de ces cendres, tel le phénix. Et quoi de plus symbolique que cette vallée de l'ex-Allemagne de l'est qui abritait l'un des premiers cinémas itinérant du continent.
Mastrezas, dans le dos du réalisateur, singeait ses mimiques et reproduisait à la syllabe près les mots devenus automatiques que Knut nous ressortait comme si Balestre et moi étions de ces banquiers et bâilleurs de fonds hésitant à redonner une nouvelle vigueur à une industrie fragilisée.
Toutefois, malgré les grimaces de l'Espagnol, nous réussîmes à conserver notre sérieux.
Oui, un beau symbole. C'est de là que nous repartirons. Nous allons créer un nouveau géant qui sera capable de rivaliser avec son frère d'outre-atlantique. A la place du chapiteau, il y aura l'immeuble de direction, entièrement câblé, plus loin, les premiers studios ; il nous les faut immenses et tout équipés, avec un système de rotation des décors entièrement automatisé. Repartir d'un endroit modeste. Vous savez que c'est là que j'ai vu mes premiers films ; Le club desTtrois de Todd Browning, A l'ouest de Manalong avec Lon Chaney, La Perle de Bagdad avec Clara Bow. Noir et blanc, muet, avec une image qui souvent tressautait, incertaine comme une écharpe de gaze, mais déjà magique.
Et avec une emphase un peu grotesque mais communicative, il embrassa la clairière immobile d'un large mouvement de bras. Le ciel était toujours aussi gris, lourd comme une barre d'acier et les arbres noirs étaient toujours les seuls géants à s'ébattre dans le vent. Tandis que Knut et Pierre allaient inspecter les résidus du camps des forains, Carlos s'appuya contre le capot, sortit une cigarette de la poche de sa parka et précisa :
Tu savais quel était le loisir favori de Clara Bow ?
C'est souvent comme ça. Les jeunots sont de plus fervents cinéphiles que les vieilles badernes comme moi ou comme Knut Fabber. Les gosses ne retiennent du passé que les mythes, les détails, les anecdotes minuscules. Moi, ça fait tellement partie de ma vie, c'est tellement proche, palpable que je ne me souviens que de quelques petites choses ; Fritz qui me demande d'aller lui chercher un sandwich, Marlène qui jette sa perruque contre un mur, Eric qui pleurait, seul, dans la salle pendant que je projetais pour lui uniquement, la dernière trouvaille porno de Michel. Je me souvenais juste que Clara Bow était une star d'Hollywood, dans les années 30.
Avec le sourire supérieur du connaisseur, il lâcha:
Se faire passer dessus par une équipe de foot entière, remplaçants compris. Elle avait des week-ends sauvages la petite Clara.
Pourquoi tu me racontes ça ?
Je n'aime pas les grands discours, et je n'aime pas cet endroit.
2. Gros plans.
Malgré son aversion et ses réserves, Carlos a intégré sans peine l'équipe des Studios Valdenberg. Fabber l'avait nommé à la tête du département "scénarii" et un an à peine après notre première virée dans la clairière, nous nous sommes installés dans un complexe flambant neuf.
La route n'était pour le moment qu'une trace terreuse nivelée par les roues des camions qui avaient acheminé les matériaux jusqu'à la clairière mais elle avait bien creusé la forêt, la mutilant sans doute pour plusieurs décennies.
Tout était conforme au rêve de Fabber ; il y avait là de quoi affronter Hollywood, Hongkong et New-Delhi, des dizaines de studios modulables, des ateliers d'effets spéciaux, des salles de montage, de projections, du matériel pour faire des images de synthèse, des milliers de costumes récupérés un peu partout dans les pays de l'est. L'habillage était parfait mais le coeur restait désespérément vide. Déception acide, les professionnels, réalisateurs ou scénaristes ne se précipitaient pas.
Fabber ne désarmait pas, au contraire, il se battait avec pugnacité. Il organisa des fêtes d'inauguration somptuaires, invitant le gratin du cinéma international. Verhoven mangea nos petits fours, Tarantino but notre champagne, Campion exigea du lait de chèvre pour son petit dernier, Depardieu avait le nez blême et Carlos faisait du plat à Incarnation Malandras, la célèbre vedette mexicaine.
Mais si l'élite de la profession répondait toujours présente aux fêtes sublimes du Valdenberg, elle semblait le fuir dès qu'il s'agissait de venir y filmer ne serait-ce qu'un bout de pellicule. Alors Fabber se tourna vers la télévision. Il ouvrit en grand les portes des studios et réussit à décrocher quelques contrats miteux, des séries adolescentes et vulgaires ou des polars de seconde zone.
Pierre en profitait pour faire tourner le matériel coûteux et sophistiqué. Tout ça pour filmer en
plan fixe, les points noirs d'une tripoté de fausses blondes et d'échalas en perfecto.
Carlos déprimait carrément. Il passait son temps à écrire des histoires de S.F où il était question d'une bande d'astronautes perdus sur une planète déserte et hostile, ou alors il passait son temps avec moi, à boire la bière locale tout en se projetant des raretés cinématographiques dans les salles vides.
Bien que l'étau des créanciers se resserrât de plus en plus autour de Valdenberg, Knut ne voulait pas lâcher le morceau. Il se mit à vendre les terrains qui lui restaient à une bande de requins immobiliers qui devaient construire des logements luxueux ainsi qu'un cinéma gigantesque, aussi grand que le complexe bruxellois situé au pied de l'Atomium. Pour conjurer l'échec, Fabber s'endettait plus encore, se relançait dans un projet encore plus dément.
Pendant ce temps, les requins devaient se frotter les nageoires car même si le cinéma géant et les studios s'écroulaient, ils récupéreraient des hectares de terrain pour une somme dérisoire.
Et puis...Il y avait toutes ces autres choses, ces petits détails déplaisants qui émaillaient nos journées et surtout nos nuits. Les mécanismes pourtant neufs, se mettaient à rouiller et les coursives du Valdenberg se remplissaient de craquements et de couinements.
Quelques machinistes, sombrant tout comme nous dans l'alcool et le désespoir avait eu des accidents de travail assez sanglants, main arrachée par un vérin un décor amovible, l'inévitable projecteur qui se décroche et va fracasser l'épaule d'un gardien.
Il n'en fallut pas plus pour que mon ami Carlos se mît à doubler ses doses de bourbon tout en pérorant sur des histoires de fantômes complètement insanes. Le Valdenberg résonnait désormais comme un navire spectral, lancé sur un océan de pertes, dérivant vers les abysses du désespoir.
Le climat, invariablement humide quand il n'était pas glacé, ainsi que les alentours ; ces arbres noirs qui nous écrasaient de loin et ses herbes folles et rachitiques qui griffaient les murs gris, ne nous incitaient pas à conserver un optimisme béat.
Pourtant, nous restâmes. Certains par idéalisme, pour soutenir Fabber, d'autres par pur profit, les salaires étaient élevés et toujours versés. Un jour, un réalisateur français appela Fabber. Jean-Michel voulait tourner une comédie en costumes dans le ventre de Valdenberg. Aussitôt, le mécanisme se mit en branle et les deux mois de tournage consécutif au coup de fil furent comme une bouffée de vie dans des artères nécrosées. Incarnation jouait dans le film et à cette occasion, une idylle s'est nouée entre la belle actrice et Carlos qui abandonna momentanément la bouteille.
Lorsque ce fût terminé, l'enthousiasme s'évapora et les créanciers revinrent à l'attaque. Carlos replongea dans la boisson avec une telle application qu'il constituait paradoxalement l'unique élément un peu vivant de notre triste troupe.
Les fantômes en profitèrent pour refaire leur apparition.
3. Action !
Carlos m'avait envoyé un message en se servant du fax."Autant utiliser les jouets luxueux que
Fabber a mis à notre disposition", se plaisait à dire l'Espagnol. Il m’avait donné rendez-vous sous le plancher mécanique du plateau qui supportait la majorité des décors. C'est recroquevillé sous les vérins que je devais le trouver, les mains serrant une flasque de Kirsch. Il était à la fois tendu et abattu. Son visage était blême et bouffi, malade de tout cet alcool qui lui courait sous la peau. Il voulait me faire une révélation, mais ses lèvres tremblaient trop et il était secoué d'un fou rire inquiétant:
Oui, j'avais raison. J'avais raison. Excuse-moi de rire, mais c'est tellement...stéréotypé que je ne peux pas croire à...Mes putains de fantômes.
Je touchai sa bouteille du bout du pied et lui dis sans complaisance:
Ils sortent de là tes fantômes.
Oui, je bois beaucoup mais la vérité c'est que je les ai vus avant de vider bouteille sur bouteille. Alors depuis je bois pour me persuader qu'ils ne sont que le produit d'une imagination frelatée ; je cherche à faire rentrer les mauvais génies dans leur putain de bouteille.
Tu ferais mieux d'aller te coucher, Carlos.
Justement non, ils errent la nuit dans les couloirs. Le grand pâle avec sa bouche ouverte, et les nains qui portent les écriteaux. C'est tellement...convenu que je me suis efforcé de ne pas y croire. Ils me rappellent mes premiers travaux, des films d'horreur à petits budgets avec son lot de vues subjectives sur des mains gantées, de violons stridents et son quota de filles nues sous la douche. Je ne peux pas être victime de ça ! Tu comprends, je ne peux accepter d'être terrifié par des apparitions aussi série B. C'est comme si j'étais un boucher tourmenté par des moutons.
Je l'aidai à se relever et lui prit la flasque des mains sans qu'il opposât la moindre résistance. J'avais soudainement perdu le peu de considération que je portais à l'ancien prodige du scénario. Il n'était plus qu'une carcasse affaiblie et peureuse qui rentrait la tête sous ses obsessions et ses terreurs puériles. D'une voix sèche, je lui demandai:
Pourquoi est-ce que tu ne pars pas ?
Et reconnaître ainsi leur réalité. Abdiquer devant des fantômes ! Jamais !
Ultime sursaut d'orgueil d'un hidalgo de la plume. Carlos poursuivit:
Alors que nous avons tout ici. Fabber a raison, nous sommes dans le cinéma, dans son sein pourrissant. N'était-ce pas notre rêve d'enfant, posséder un jouet immense et magnifique parce qu' inutile. Valdenberg possède l'une des plus grandes cinémathèques du monde, des salles climatisées, tout. Nous avons TOUT et c'est pour ça que tu restes, toi aussi. Tu pourrais aller faire le projectionniste pour Wenders dans une salle Berlinoise mais tu restes à Valdenberg.
Il partit en claudiquant et je pensais qu'il avait raison, une fois de plus.
4. Coupez !
Quelques mois plus tard, nous fêtâmes le premier anniversaire de ce complexe désormais légendaire et connu dans tous les milieux financiers comme le gouffre Valdenberg ou Titanic-
Fabber. Nous n'étions plus beaucoup à bord, juste une vingtaine de personnes dont le commissaire aux comptes qui veillait gentiment sur notre faillite et Incarnation qui était venue à mon invitation.
Si quelqu'un pouvait encore sauver Carlos de l'alcool ou de ses fantômes c'était bien la Mexicaine.
Pierre avait fait faire un gâteau sur mesure, la réplique en crème, mousse et chocolat du Bateau de Fellini avec inscrit sur la coque, en lettre rouge, l'inévitable blague "TITANIC FABBER". Cela avait arraché un sourire au réalisateur qui enfin, commençait à perdre l'espoir de voir surgir un géant cinématographique de la cuvette de Valdenberg.
Il prit le couteau et coupa une large part qu'il donna au commissaire aux comptes.
A vous la plus grosse part, mon cher ami. Que les rats grasseyent et en profitent.
La petite femme en gris ne toucha pas à la part monstrueuse qui tremblotait sur l'assiette. Elle s'excusa et se retira en silence. Carlos s'était approché du bar et tendait ses mains huileuses vers l'eldorado de liqueurs et de spiritueux ; même Incarnation n'arriverait plus à le faire dévier de sa trajectoire fatale.
Fabber entama un discours grandiloquent qui mourut dans sa gorge sèche et ses yeux mou et humides comme ceux d'une brebis. Les survivants applaudirent nerveusement pour lui éviter la terrible humiliation. Dans le tonnerre des claquements de main, Carlos repoussa Incarnation, s'empara d'une bouteille de gin et s'enfuit en jetant des regards nerveux autour de lui.
On retrouva son corps deux jours après, dans l'une des salles de projection. Il s'était ouvert la gorge en s'acharnant sur le larynx si bien que le gros cartilage lui pendait sur la poitrine, mettant à nu ses cordes vocales, lignes écarlate dans un écrin de sang coagulé. La police et les assurances vinrent voir le corps, conclurent à un suicide, puis emportèrent le tout, nettoyèrent un peu et ils nous laissèrent.
Bien que nous fûmes tous affligés par cette tragédie, nous reprîmes notre vie factice. Fabber et Pierre viraient à leur tour dans une neurasthénie morbide. Le Français me prit un jour dans un coin sombre et me parla à son tour de bruits étranges, de petites filles brillantes qui sautaient de fauteuil en fauteuil, d'un grand homme pâle à la bouche distendue et aux mains qui crochaient l'air. Il pensait que c'était Carlos qui revenait le hanter. Je tâchais de le rassurer en lui ressortant à peu prêt le même discours qu'à Carlos quelques mois plus tôt. Je ne parvins pas à le rassurer et il commença à parler de ses projets de départ. Je le vis bien une fois puis deux dans le hall d'accueil du complexe, une valise à la main, mais il ne partit jamais.
Ce fût Fabber qui le découvrit.
Pierre fût retrouvé derrière un décor futuriste qui représentait la surface craquelée de la lune. Pendu la tête en bas à un support de projecteur. On lui avait teint les cheveux en blanc, tranché la langue, arraché un oeil puis on l'avait vidé de son sang tout en lui injectant des litres d'encre par perfusion.
Le sang de Pierre se trouvait dans un bac en acier, l'oeil était au fond. Quant aux poches d'encre, on les avait attachées aux projecteurs et elles pendaient autour du cadavre à la peau grise comme une myriade d'araignées aux ventres gonflés.
Je me souviendrai toujours de cette vision, de la couleur de sa peau, de ses cheveux. Ce n'était pas tellement l'étrangeté du meurtre qui m'avait frappé, mais plutôt la couleur du cadavre, ou son manque de couleur. On aurait dit qu'il n'était pas réel. Un corps en noir et blanc.
La police et les assurances revinrent. Ils conclurent encore à un suicide. "Un suicide d'acrobate" précisa le commissaire de police. Pierre avait tout installé lui même, il était ensuite monté sur le support du projecteur s'était planté les aiguilles dans les veines, s'était accroché les pieds à l'aide de bande adhésive avant de se laisser pendre puis de s'arracher un oeil à l'aide d'un canif.
Ils avaient retrouvé l'arme un peu plus loin et avaient retracé son parcours sans le moindre problème malgré son incroyable posture.
Suite à cette seconde mort étrange et violente, la plupart des membres du dernier carré de
Valdenberg désertèrent les lieux. Les rumeurs sur les fantômes étaient tellement répandues que les êtres invisibles avaient pris chair. Fabber avait fini par y croire lui aussi et il errait chaque nuit de couloir vide en salle déserte, de studio immobile en salle de montage plongée dans le noir.
Je séjournais quelques jours avec lui, comme pour veiller le grand corps mort de Valdenberg. Alors qu'à mon tour je me préparais à partir, Fabber se précipita dans ma chambre. Il était encore plus négligé qu'à son habitude. Sa barbe partait dans tous les sens, ses yeux étaient rouges et fiévreux, sa bouche tremblait et il allait maintenant tête nue, ayant égaré son chapeau quelque part dans le complexe.
Je les ai vus ! Je les ai vus ! Ils sont splendides, merveilleux. Je vous l'avais bien dit, hein ? La renaissance, le grand spectacle. Ils me l'ont promis. Ce soir...Venez avec moi.
Je le regardai par en dessous tout en pliant un pull-over dans ma valise et lui demandai:
Mais de quoi parlez-vous ?
Ne faites pas l'idiot. Eux ! Voyons, ceux qui étaient là avant nous.
Les gitans ?
Non. Les gens du cinéma muet. Il y a le Grand Cri, et ses nains évidemment qui portent les panneaux pour qu'on puisse le comprendre. Les filles aussi, elles sont formidables et les autres. Tous aussi sublimes. Même les monstres, les 1000 visages de Chaney, les traits anguleux de Ratbone. Tous. Venez, ça va commencer, ce soir, je vous dis.
Au revoir, Fabber.
Je fermai ma valise d'un simple claquement et quittai mes luxueux appartements, suivi par Knut.
Fabber, jadis grand réalisateur et désormais aliéné mental.
Générique de fin.
Gerda finit son coca et tire son ami par la manche. Elle en a marre de ce café paumé et de ce vieux projectionniste à la sale bobine qui déblatère ses histoires de fantômes. Le conteur se gratte le haut du crâne et ajoute :
D'ailleurs ce café trop neuf, il n'aurait jamais pu se construire si les requins de l'immobilier avaient pas rasé tout Valdenberg pour y mettre des résidences.
Alors nous sommes à... Valdenberg.
Déglutit le jeune touriste avec peine. Mais il n'a pas le temps de poser d'autres questions. Gerda le prend par un bras et le ramène à la voiture.
Pendant ce temps, à l'intérieur du café, le projectionniste se passe une main sur le visage et tout redevient comme avant, en noir et blanc. Des corpuscules de poussière traversent une lumière intermittente tandis que les usagers reprennent leur forme naturelle.
Carlos et Clara Bow échangent un baiser, Pierre relance de dix contre un nain portant cigare et le Grand Cri derrière son comptoir se dit que la colorisation, ça a certains bons côtés.
Le matin, en embrassant une chatte morte
AUBE
Pourquoi faut-il que les nuits les plus éclatantes se terminent toujours sur un butoir amer, au fond d'un caniveau sordide ? Telle fût la première pensée de la forme juvénile qui venait de pousser la lourde porte de sortie du club. Elle avait à peine 12 ans et ses vêtements n'étaient plus que des lambeaux souillés masquant avec peine les bleus, brûlures de cigarettes et autres traces de morsures qui balisaient la peau blanche et élastique. La forme avait des cheveux blonds, mi-longs, emmêlés et collés entre eux par des plaques de semence séchée. Il ou elle, se gratta la fesse droite, laissant tomber sur le sol une croûte de sang coagulé.
Il n'était pas pieds nus mais avançait difficilement, juché sur des talons aiguilles trop longs, dont les pointes se terminaient par des clous étincelants. Elle dut lever un bras devant son regard bleu pour ne pas être foudroyée par la lumière rose du matin. Par l'ouverture de la porte d'acier, il entendait encore quelques notes de musique : un son lourd qui vous aspirait les tympans et vous faisait vibrer là, en dedans, bien au fond.
Sa bouche s'ouvrit brusquement, forcée de l'intérieur cette fois, par un simple bâillement. Le rouge s'écaillait autour de ses lèvres et on n'aurait pas su dire si le maquillage avait été appliqué avant l'orgie ou si c'étaient les bouches des autres participantes et participants qui avaient ainsi imprimé leur marque. Elle marcha jusqu'au bout de la rue, le bras toujours posé sur ses yeux tel un bandeau.
Il tanguait légèrement, à cause des chaussures bien sûr. Ses jambes, fines et assez hautes passèrent devant un clochard enroulé dans des cartons. L'homme ouvrit à peine ses paupières tannées pour suivre la course fragile des membres inférieurs de celui ou de celle qui marchait, aveugle, dans la ruelle.
Le clochard fut traversé par l'idée un peu folle de tendre une de ses mains tavelées pour effleurer, à peine, juste une caresse, l'un de ces genoux nus, mais il n'en fit rien. Il grogna et se retourna pour écraser sa figure hirsute contre les briques rouges qui ruisselaient d'humidité.
Elle quitta le clochard et la ruelle et se risqua à baisser son bras cassé au niveau du coude de quelques centimètres pour s'imprégner lentement des lueurs agressives de la brume et d'un soleil blanc de nuage. Devant lui, défilaient quatre colonnes d'automobiles. Les klaxons grinçaient, les doigts se dressaient, tendus, les freins patinaient et les moteurs crachaient de la fumée.
Il laissa retomber son bras pour le serrer contre sa poitrine transpercée par le froid. Ses mamelons, petites boules roses, qui avaient portés des pinces d'argent quelques heures auparavant, durcirent et il se mit à frissonner. Non pas comme dans la boîte. Elle n'était pas en train de chevaucher des vagues successives de frissons violents et brûlants mais tout bonnement en train de geler. Sa peau était hérissée et quelques conducteurs un peu plus rêveurs que les autres le dévisagèrent avant de laisser descendre leurs yeux fatigués vers son entrejambe, pour lever l'ambiguïté embarrassante qui entourait l'enfant. Malheureusement, un triangle de tissu déchiré dissimulait la preuve déterminante.