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LES AMANTS DU SILENCE




Claude Desvergnes




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Copyright février 2010 Claude Desvergnes



Ce livre est gratuit, il peut être téléchargé et distribué gratuitement sous réserve que ce soit sous sa forme intégrale d’origine. Il ne peut être ni modifié ni vendu.




Ceci est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé ou des faits s’étant réellement produits ne serait que pure coïncidence.



En souvenir des Ardennes : vous me manquez beaucoup…




Chapitre 1


Je faisais travailler madame Collinet, une hémiplégique, quand le téléphone sonna. Sylvie, ma secrétaire, répondit aussitôt sans que je puisse entendre ce qu'elle disait ; mais elle avait à peine reposé le téléphone que celui-ci sonnait à nouveau. Puis une troisième fois. La séance terminée, j’aidais madame Collinet à descendre du plan de Bobath et à se rendre à la salle d’attente où se trouvait sa fille. Quelques explications sur les exercices faits pendant la séance, des instructions pour les jours suivants, et je me dirigeais vers le bureau.

« Trois coups de téléphone en moins d'une demi-heure... De quoi s'agit-il ? »

« Madame Tessier a changé son rendez-vous... »

Consternée, je ne pus m’empêcher de gémir :

« Encore une fois ! Combien de temps lui faudra-t-il pour terminer ses séances ? Six mois ? Un an ? Deux ans ? »

Compatissante, Sylvie tenta de me rassurer :

« Cette fois, elle s'est contentée de changer l'heure et le jour : demain, onze heures et demi. »

Et demain, ou la fois suivante, il y aurait encore une raison de changer son rendez-vous. Sylvie connaissait madame Tessier aussi bien que moi.

« Et les autres coups de téléphone ? Encore quelqu'un qui se décommande ? »

« Non : deux nouveaux. Une kinésithérapie respiratoire à domicile, un bébé de cinq mois, pour une bronchiolite. Et un patient pour une lombalgie : je l'ai mis à six heures, ce soir, à la place de madame Tessier. »

Je notai l’adresse de l’enfant et Sylvie ajouta, d'un ton neutre :

« Le nouveau s'appelle Paul Delmont. Il vient pour un lumbago. Il a trente-cinq ans. Oh, et il est célibataire. »

Interloquée, je lançais un rapide coup d’œil à Sylvie mais elle s'était replongée dans ses dossiers et faisait mine d'être absorbée. Haussant les épaules, je n'insistai pas. Je connaissais bien Sylvie : elle aime papoter, connaît tous les derniers ragots qui circulent en ville ; elle ne saurait pas garder le silence bien longtemps. D'ailleurs, il était temps pour moi de m'occuper des autres patients : je suis kinésithérapeute libérale, et l'exactitude est un impératif si je veux consacrer à chaque patient le temps requis.

Paul Delmont arriva un peu avant l'heure prescrite et donna à Sylvie la prescription ainsi que tous les renseignements nécessaires à l'établissement de son dossier. Je me présentai :

« Pascale Vautier. »

« Paul Delmont. »

Il était plus grand que moi, c'est la première chose que j'ai remarquée ; car je suis grande, un mètre quatre-vingt, et je dois souvent baisser les yeux, si peu que ce soit, pour m'adresser à mes interlocuteurs, même lorsqu’il s’agit d’hommes. Devoir lever les yeux n'était pas désagréable, bien au contraire. Sa voix était chaleureuse, grave, bien timbrée ; sa poignée de main, ferme sans dureté ; son regard très droit, très direct.

Je lui indiquai son box et le rejoignis dès qu'il se fut déshabillé. Un examen consciencieux me permit de constater que Paul Delmont était sportif : des muscles bien développés, sans excès. Visiblement, ses ennuis ne venaient pas d'un manque d'exercice. Je lui expliquai donc ce que je projetai de faire :

« Aujourd'hui, je vais d'abord vous masser : des massages décontracturants pour détendre vos muscles qui sont beaucoup trop tendus. Ensuite, je vous mettrai les infrarouges, qui produisent une chaleur locale, dans le même but. Pour finir, de l'électrothérapie antalgique. Cela pendant deux ou trois séances et, quand cela ira mieux, une rééducation en assouplissement. »

Il s'allongea sur la table afin que je puisse le masser. Le massage est ce qui me permet de découvrir le plus d'informations sur un patient, ce qui semble étrange pour certains, même pour d'autres kinésithérapeutes. Dès que je pose les mains sur la peau, quelque chose se passe : une communication silencieuse, un dialogue, dont le patient n'a pas toujours conscience.

Nous avons commencé à discuter. Quelques questions de ma part, d'abord, pour mieux cerner le problème, sur son métier, ses habitudes de vie.

« J'ai un métier de bureau, plutôt sédentaire, mais j'aime le sport et j'en pratique plusieurs : tennis, natation, jogging, équitation... »

« Équitation ? »

L'équitation est mon sport préféré, que je pratique depuis des années.

« Oui, mais je ne pense pas que ce soit ça qui ait provoqué mon lumbago. Hier, » et sa voix se fit penaude, « j'ai voulu aider un ami à planter des arbres. Je présume que j'en ai planté un de trop. »

Nous avons ri en même temps, complices soudain tous les deux. Je l'ai rassuré :

« Ce n'est pas le fait de monter à cheval qui a provoqué votre lumbago et vous pourrez continuer dès que vous ne souffrirez plus. L'équitation n'a plus la mauvaise presse qu'elle avait voici encore quelques années. »

Il poussa un énorme soupir de satisfaction et avoua :

« Je préfère vous entendre dire ça parce que, autant vous le dire, j'aurais continué de toutes façons : c'est mon sport préféré. »

Il ne fallait rien de plus pour que le courant passe entre nous. Inexplicablement, je me sentais très gaie, soudain, très bien, à mon aise. Et quand la séance fut terminée, j'éprouvais, allons, pas vraiment de la tristesse, mais comme un vide.


Au soir, alors que Sylvie allait partir, et profitant de ce que mes derniers patients étaient, l'un sous les infrarouges, l'autre occupé à faire de la pouliethérapie, je demandai :

« Pourquoi ce commentaire au sujet de Paul Delmont ? »

« Quel commentaire? » s'étonna Sylvie, image même de la candeur et je répliquais en riant :

« Allons donc, tu sais très bien de quoi je parle ! Depuis quand juges-tu nécessaire de m'informer du statut marital d'un patient ? »

« Tu ne le connais pas ? »

J'étais surprise.

« Non. Je devrais ? Qui est-ce ? »

« Delmont, ça ne te dit rien ? » 

« Non. »

Je ne comprenais pas où Sylvie voulait en venir mais elle dit :

« La papeterie Delmont, tu connais ? »

« Oui, bien sûr ; qui, ici, ne la connaît pas ! »

Et, seulement alors, je fis le rapprochement :

« Tu veux dire... »

Elle acheva ma phrase :

« Eh oui : ton patient, Paul Delmont, est le PDG de la papeterie Delmont. C'est son arrière-grand-père qui l'a créée. »

« Je vois… Il m'a simplement dit qu'il avait un travail de bureau, pas qu'il était PDG de sa boîte ! »

« Il ne t'a pas dit non plus qu'il était célibataire ? »

« Et après ? »

« Et après ? » s'offusqua Sylvie : « Mais c'est le plus beau parti de la ville, voyons ! Lui et son cousin, Xavier Delmont. Il n'y a pas une mère de famille qui ne rêve de voir sa fille épouser l'un des deux cousins. Ne me dis pas que tu ne le savais pas. »

Je commençai à voir où Sylvie voulait en venir. Elle n'est pas la première femme à vouloir me marier : que ce soit ma mère, mes patientes, les épouses de mes patients, mes amies, pratiquement toutes les femmes que je rencontre, n'ont semble-t-il qu'une idée en tête, me trouver un époux. En fait, non, pas toutes les femmes : Édith, d’une part, une kinésithérapeute libérale comme moi, célibataire elle aussi et heureuse de l'être ; et Anne-Marie, ma cousine préférée, mariée et mère de famille mais ayant un esprit très ouvert.

Sylvie continua :

« Sans compter qu'il est bel homme. Oh, je ne dis pas qu'il est vraiment beau mais il a de l'allure, de la classe. Et, » ajouta-t-elle, perfide, « il est tout à fait ton type, non ? Vous feriez un beau couple. »

Je soupirai, faussement excédée :

« Et voilà que ça recommence ! »

« Eh, je te signale que toi aussi, tu es un beau parti. »

« Je suis célibataire, pas moche, je sais tenir ma place en société et j'ai un bon métier : tu as raison, je suis un bon parti. »

Sylvie manqua de s'étouffer :

« Pas moche ? Pas moche ? Non, mais de qui tu te moques ? »

Il me fallait bien l'admettre : les hommes me regardent volontiers, et sans déplaisir. Je concédai :

« D'accord, je ne suis pas trop mal. »

Au lieu de se lancer dans la liste de ce qu'elle trouve bien chez moi, Sylvie décida de changer de tactique et demanda, d'un ton très raisonnable, le ton qu'un parent réserve à un enfant qui ne veut pas aller à l'école ou chez le dentiste :

« Dis-moi, cela t'arrive de te regarder dans une glace ? »

« Quand je fais ma toilette, matin et soir ; de surcroît, au cas où tu ne t'en serais pas encore rendue compte, il y une glace au-dessus du lavabo : je ne peux pas manquer de me voir. Et comme je me lave les mains plus d'une vingtaine de fois par jour... »

« Ce n'est pas ce que je voulais dire. Regarde-toi. »

Et, me saisissant aux épaules, elle me mit face à la glace.

« Dois-je te faire la leçon ? En premier lieu, tu es grande... »

Je l'interrompis :

« Ce qui est parfois un désavantage. »

Sylvie ne se laissa pas perturber pour si peu et poursuivit :

« Tu es très sportive et ça se voit : ni trop mince ni enrobée, le juste milieu. Tu es très belle... »

J'essayai de l'interrompre mais je n'avais aucune chance : lancée dans son sujet préféré, Sylvie est redoutable.

« Tu es très belle, » reprit-elle, avec une pointe d'envie, « avec des traits classiques, harmonieux. En plus, tu es une vraie blonde, ce qui est un avantage sérieux. Par contre, tu pourrais laisser pousser tes cheveux un peu plus... »

« Pas question ! »

Les cheveux longs me rappelaient trop Jacques et Sylvie admit :

« De toutes façons, ça te va très bien. Tu as de beaux yeux bleus et tu n'as pas besoin de lunettes ni de lentilles de contact. »

« Dis donc, pour qui tu fais l'article ? On se croirait au marché aux esclaves. »

« Je ne fais pas l'article. Je veux simplement dire que non seulement tu n'es pas moche, mais tu n'es pas seulement pas trop mal. Tu es belle, point final. Par-dessus le marché, tu es intelligente et capable. »

« Tu ne crois pas que, ça, ça peut rebuter les hommes ? »

« Les hommes, peut-être ; un homme comme Paul Delmont, sûrement pas. »

« D'accord, je veux bien admettre tous tes arguments mais ce n'est pas une raison pour me jeter à son cou. »

« Qui te parle de te jeter à son cou ? Je me contente de te signaler qu'il est célibataire, que c'est ton cas aussi. Si vous vous plaisez mutuellement... »

« Cela peut se terminer par un mariage, c'est ça ? »

J'étais devenue agressive sans le vouloir. Sylvie ne répondit pas et je crus qu'elle avait fini ; je me trompai. Car, très tranquillement, elle dit :

« C'est à cause de Jacques, n'est-ce pas ? »

« Cela n'a rien à voir avec Jacques ! »

Pour faire oublier la brutalité avec laquelle j'avais réagi, je poursuivis, faussement indifférente :

« Tu oublies qu’il y a eu Gérard et Dominique. »

« Je ne les oublie pas ; mais ils n'ont été que des amants de passage : six mois chacun, c'est ça ? »

« Dix mois avec Gérard, huit avec Dominique. »

« Voilà. Et combien de temps avec Jacques ? »

Je ne pus m'empêcher de grimacer en entendant de nouveau ce nom, le nom de mon premier amour.

« Trois ans, trois ans et demi... »

Sylvie s'abstint noblement de tout commentaire et nous nous sommes regardées en silence quelques instants.

« D'accord, » ai-je fini par admettre, de mauvaise grâce, « c'est peut-être en partie à cause de Jacques. Mais, de toutes façons, cela ne fait guère que la première fois que je vois Paul Delmont : c'est un peu prématuré pour parler de mariage, tu ne crois pas ? D'ailleurs, » et je fixai la pendule de façon ostentatoire, « as-tu vu l'heure qu'il est ? Ne compte pas sur moi pour te payer le moindre dépassement en heures supplémentaires ! »

Sylvie se contenta de rire, ajoutant :

« T’inquiète pas. C’est un temps entre copines, ça ne compte pas en temps de travail. Mais n'oublie pas que tu as un patient sous infrarouges... »

« Eh, je ne m'appelle pas Bruno, moi ! »

Nous avons ri toutes les deux et, après son départ, ayant mis à jour tous mes dossiers, je libérais mes deux derniers patients. En faisant le tour de mon cabinet pour éteindre les lumières et les appareils, j'évoquais Bruno.

J’avais embauché Bruno Genin pour un remplacement : un homme charmant, sympathique en diable, consciencieux et ayant un très bon rapport avec les patients et ma secrétaire. Par contre, il n'avait aucun sens ni de l'ordre ni du temps. Heureusement pour lui et les patients, c'était Sylvie qui prenait les rendez-vous et elle connaît bien son métier : laissé à lui-même, Bruno aurait donné rendez-vous à trois personnes en même temps pour le même soin. Il fallait lui expliquer très soigneusement où habitaient les quelques patients à domicile mais, même ainsi, il passait son temps à se perdre. Sans compter qu'il arrivait en retard ou en avance. Cela rendait Sylvie nerveuse. Le bouquet, c'est que, un soir, il a oublié un patient, le dernier, sous les infrarouges. À mon retour, le patient me raconta ce qui s'était passé :

« Il m'avait massé d'abord et, comme j'étais fatigué, je me suis endormi. Vous le savez, ça m'arrive souvent. Je dormais vraiment bien, je dois dire, et un bruit m'a réveillé ; oh, pas un bruit très fort, non, mais le cabinet était tellement silencieux que cela a suffi. En fait, je pense que ce devait être l'interrupteur parce que, quand je me suis réveillé, j'étais dans le noir. J'étais désorienté, je ne savais plus où j'étais et il m'a fallu quelques secondes pour comprendre que votre collègue m'avait oublié. Il avait éteint les lumières de l'entrée et il s'apprêtait à sortir. J'étais paniqué, vous vous en doutez, et je l'ai appelé : “Monsieur Genin, monsieur Genin, ne partez pas, je suis ici.” Il a aussitôt rallumé et il est venu dans le box. Il a rit et il a dit : “Je vous avais complètement oublié ! Vous avez eu de la chance, vous vous êtes réveillé au bon moment.” Je n'ai pas perdu de temps pour me rhabiller, vous vous en doutez bien, mais je ne lui en voulais pas. Je ne lui en veux toujours pas, » conclut le patient, philosophe, « il était sympa. On discutait foot, bagnoles, bières, des trucs de mecs, quoi. Et puis il n'a pas essayé de me faire croire que je me trompais, ou encore de me dire que dire que ça n'avait pas d'importance. Non, il a reconnu tout de suite qu'il m'avait oublié. Il trouvait ça amusant et j'ai fini par en rire, moi aussi. Mais je peux vous dire que, par la suite, j'étais un peu nerveux quand j'étais son dernier patient. »

De surcroît, Bruno avait une conception du métier qui m'était radicalement étrangère : pour lui, un cabinet de kinésithérapie était, entre autres choses, un fabuleux lieu de rencontres ou, mieux, un fantastique terrain de chasse. La première fois que le sujet était venu sur le tapis, j'avais cru à une plaisanterie mais il n'en était rien, Bruno considérait vraiment son métier comme l'occasion idéale de rencontrer des partenaires. Si encore il s'était contenté de célibataires ; mais non, il ne faisait aucune distinction entre femmes célibataires et femmes mariées.

« Tu vis sur une autre planète, Pascale, » me dit-il, « la plupart des femmes couchent avec leur kinésithérapeute ; enfin, quand il s'agit d'un homme. Et je pense que nombreuses sont les kinésithérapeutes femmes qui couchent avec leurs patients hommes. »

« Ce n'est pas mon cas ni celui des kinésithérapeutes que je connais, hommes ou femmes. En outre, c'est contraire à l'éthique. »

« Qu'est-ce que ça peut faire ? Il s'agit de personnes adultes et consentantes, après tout. Elles couchent avec moi comme elles couchent avec leur médecin, leur dentiste, leur plombier, que sais-je ? »

« Et moi, je te redis que c'est contraire à l'éthique. D'ailleurs, si le conjoint de l'une de tes partenaires apprend ce qui se passe, que feras-tu ? »

« Tu es pessimiste, Pascale ! Si cela arrive, il sera toujours temps d'aviser. »

Mais il convint de respecter ma conception du métier et de ne pas tenter de séduire mes patientes. Il ne me restait plus qu'à espérer qu'il tiendrait parole. Malgré tous ses défauts, Bruno était apprécié des patients, et pas seulement des patientes, et je n'avais donc pas regretté de l'avoir embauché.


Rentrée à la maison, je promenai Hamish, mon colley tricolore. Cela me détendait, me permettait aussi de rassembler mes idées dans un cadre agréable. Je voulais réfléchir. Ma conversation avec Sylvie me hantait. « C'est à cause de Jacques, » avait-elle dit ; mais était-ce vrai ? Oui et non. Après ma liaison désastreuse avec Jacques, il était normal que j'éprouve une certaine appréhension mais, j'en étais consciente, ce n'était pas la seule raison. Évoquant le déroulement de la séance, ma réaction face à Paul et, plus important, la réaction de Paul à mon égard, je sus d'où venait mon inquiétude.

Paul m'avait plu ; immédiatement, avant même qu'il ne commence à parler. Sympathique ? Oui, mais plus que ça. Alors ? Le coup de foudre ? J'hésitais. Ces mots étaient peut-être un peu forts. C'était plutôt... un écho, du plus profond de moi, indéfinissable mais très réel. J'avais l'impression que je connaissais Paul depuis une éternité. L'impression qu'il m'était destiné ? Peut-être…

Par contre, lui... lui n'avait rien éprouvé de semblable. De la sympathie, oui, je le croyais sincèrement, mais rien d'autre. Je l'avais lu dans son regard ; ou, plus exactement, j'avais lu une absence, l'absence de ce que, moi, je ressentais. Et, soudain, une pointe glacée au creux de mon estomac, comme si, dès cet instant, je savais...

« Eh, ça ne va pas, la tête? Tu rencontres ce mec pour la première fois aujourd'hui, tu ne le connais pas, tu n'avais même jamais entendu parler de lui et déjà tu en es amoureuse ? Tu ne crois pas que tu te montes la tête ? »

Cette petite voix, je la connaissais bien : elle me contredisait souvent, me ramenait à la raison lorsque je me laissais aller. Je ne l'aimais pas, mais, il me fallait bien le reconnaître, elle voyait juste. Je répliquai à voix haute, pour clarifier mes idées :

« Soit, je vais peut-être un peu vite ; mais après tout, Sylvie, elle, me voit déjà mariée… »

Cette petite voix avait raison : il était un peu tôt pour parler d'amour. Mais pourquoi donc l'idée que j'allais revoir Paul après-demain me remplissait-elle de joie ? Pourquoi aussi l’idée que les séances auraient une fin provoquait-elle de la peine ? Bast, j’avais du temps devant moi : advienne que pourra.




Chapitre 2

Autrefois


« Excusez-moi, mademoiselle. Cette place est-elle prise ? »

Je relevai la tête : un jeune homme désignait la place à mes côtés. Grand, mince, blond comme les blés et des yeux d'un bleu très pâle ; une voix chaleureuse qui m'alla droit au cœur. Je me sentis sur le point de bégayer, réussis à me reprendre, à répondre :

« Non, non, elle est libre. »

Avec un grand sourire, il s'installa et je ne pus m'empêcher de remarquer sa souplesse, sa grâce de grand fauve.

C'était une soirée de formation à laquelle les élèves kinésithérapeutes de diverses écoles pouvaient assister. Un excellent moyen pour enrichir ses connaissances pratiques en écoutant des professionnels de santé parler de leurs expériences mais aussi un fabuleux terrain de rencontre entre étudiants. Tout en écoutant les diverses interventions, je ne pouvais m'empêcher d'étudier à la dérobée mon voisin de droite. Il m'attirait, me fascinait et, en même temps, j'étais furieuse contre moi-même : si je vais à des soirées d'étude, c'est pour apprendre, pas pour me chercher un éventuel compagnon. J'étais agacée par ma réaction mais c'était plus fort que moi, la présence de cet homme me troublait.

À la pause, tout naturellement, nous avons discuté. Tout d’abord, les présentations :

« Jacques Baudard. Je suis en deuxième année. »

« Pascale Vautier. En première année. »

« Quelle École ? »

« L’EFOM. »

« Ah. Moi aussi. C’est extraordinaire comme coïncidence ! »

Je ne l’avais jamais rencontré mais cela n’avait rien de surprenant : l’École est grande et nous n’étions qu’à la moitié du deuxième trimestre. Mais cela resserrait les liens. Nous avons discuté avec l’aisance propre aux étudiants : nous avions choisi le même métier, nous nous apprêtions à faire partie du même monde ; de surcroît nous faisions partie de la même École, il n’en fallait pas plus.

Pendant la deuxième partie de la conférence, j’avais du mal à me concentrer. La présence de cet homme — Jacques ! — à mes côtés, me perturbait plus que je ne l’aurai cru possible. Inexplicablement, j'alternais entre la joie à l'idée que je le rencontrerais peut-être à nouveau et la conviction que, non, c'était la seule et unique fois que je le voyais. Au moment de partir, il me dit :

« Nous nous reverrons peut-être. »

« C’est très possible, en effet. »

Je l’espérais ardemment. J’essayais bien de me raisonner, de me dire que je m’emballais un peu trop mais Jacques — car pour moi, désormais, il était Jacques — avait pris une importance surprenante. Je n’avais que dix-neuf ans et c’était le printemps. Du moins, c’était ce que je me disais en me moquant en peu de moi.


Deux jours après, à l’École :

« Pascale ! Quelle surprise ! »

J'ai immédiatement reconnu cette voix et me suis retournée, le cœur battant la chamade.

« Jacques ! C'est vraiment une coïncidence extraordinaire. »

Il riait, un peu émerveillé :

« Je ne te le fais pas dire : pendant plusieurs mois, nous ne nous sommes jamais rencontrés et maintenant, deux fois en deux jours ! C'est plus que de la chance, c'est le destin ! »

Il avait prononcé ces derniers mots avec légèreté, pour bien montrer qu'il ne croyait pas à ce qu'il disait et je souris. J'avais éprouvé une joie disproportionnée en le revoyant mais ses paroles éveillaient une certaine crainte. Je ne m'y attardais pas : j'étais heureuse de revoir Jacques et il semblait lui aussi être content de cette rencontre. Que demander de plus ?

« Plutôt que de laisser à la chance le soin de nous réunir à nouveau, » dit-il, « je propose que nous décidions d'un jour et d'un lieu pour nous revoir. Qu'en penses-tu ? »

Ce que j'en pensais ? Il désirait me revoir autant que je le désirais, c’était fabuleux ! Mieux, il désirait que nous continuions à nous revoir. Je n’avais osé envisager rien de tel. Je fis mine de réfléchir puis dis :

« Tu connais le petit café, au bas de la rue ? »

« Oui. C’est le lieu de rencontre habituel des étudiants de l’EFOM. »

« Ce serait parfait, qu’en penses-tu ? »

« Ou… oui. »

« Ça nous permettrait de nous voir après nos cours respectifs. Parce que nous n’avons pas les mêmes horaires… »

« Tu as raison. »

Nous avons donc comparé nos horaires et décidé des jours et des heures.

C'est ainsi que tout a commencé. Rien que de très banal, une histoire qui a dû se répéter des dizaines voire des centaines de fois. Ce qui m'étonnait, quand je reprenais mes esprits, c'était la rapidité avec laquelle Jacques avait pris une telle importance dans ma vie. J'avais rencontré nombre de garçons avant lui, des garçons qui me plaisaient, avec qui j'aimais sortir, discuter, plaisanter. Des garçons que j'avais embrassés, avec qui j'avais dansé, fait du patin à glace, des randonnées en ski de fond, des promenades à cheval. Je n'avais jamais voulu faire l'amour parce que, pour moi, faire l'amour signifie précisément cela : qu'il existe un amour entre les partenaires. Or, j'aimais bien ces garçons, je les trouvais sympas mais je n'étais pas amoureuse.

Alors, Jacques ? Je n'avais jamais autant désiré revoir un garçon, autant désiré que lui aussi en ait envie. J'essayais de me convaincre que, non, je n'étais pas amoureuse parce qu'on ne tombe pas amoureuse en si peu de temps. J'avais toujours eu la tête sur les épaules, cela n'allait pas changer comme ça ! Mais pourquoi l'idée de le revoir me donnait-elle tant de joie ? Pourquoi l'idée de ne pas le revoir me plongeait-elle dans des abîmes de tristesse ? Pourquoi être avec lui me comblait et le voir partir laissait un vide immense dans ma vie ?

Le petit café fréquenté par les étudiants ne nous a très vite plus suffi, les rencontres après les cours non plus. Le samedi, le dimanche, les jours fériés, lorsque nous avions du temps libre entre les cours, nous nous retrouvions. C'était le printemps, il faisait beau, le parc du Luxembourg nous a accueillis. Un jour, comme en passant, il me proposa d'aller chez lui.

« C'est minuscule, » me dit-il « mais au moins c'est intime et s'il pleut, nous serons au sec. »

Chez lui ! Je n'hésitais qu'une fraction de seconde. S'il se faisait plus pressant et me demandait de faire l'amour, soit, j'accepterais. La question ne se posait plus pour moi : j’étais amoureuse. Toutefois, je ne voulais pas me retrouver enceinte et j’allais voir mon médecin pour qu’il me prescrive la pilule. En attendant que la pilule fasse son effet, Jacques devrait utiliser des condoms : j’en achetai une boîte pour plus de sûreté. Jacques comprendrait très bien : me retrouver enceinte aurait été catastrophique pour mes études ; et il suffit d’une seule fois…

Nous n’avons pas fait l’amour cette fois-là. Nous nous sommes contentés de discuter, écouter de la musique et nous embrasser. Nous étions à l’abri des regards indiscrets, autant en profiter. Jacques se montrait tendre, affectueux, attentif et c’était… fabuleux.




Chapitre 3


Je me sentais tellement à l'aise avec Paul Delmont que, lors de la deuxième séance, alors que je le massais, je ne pus m'empêcher de le mettre en boîte :

« Vous m'avez dit que vous aviez un travail de bureau, ce qui est vrai. Mais vous vous êtes bien gardé de me dire que vous étiez en fait PDG de votre entreprise. »

Il eut un petit rire faussement penaud.

« Je plaide coupable. Mais si je vous l'avais dit, aurais-je eu droit au tapis rouge ? »

« Sûrement pas. Tous mes patients ont droit exactement aux mêmes égards, quelle que soit leur place dans la société. »

« Je le sais. Vous avez soigné un de mes hommes qui s'était cassé le bras : il a été tellement content de votre travail que sa femme s'est adressée à vous lorsque leur enfant a fait bronchite sur bronchite et que le médecin a prescrit des séances de kiné. Une des secrétaires aussi m'a dit beaucoup de bien de vous. Sans compter le docteur Juga… »

« Arrêtez, vous allez me faire rougir, » ai-je protesté ; mais c'était réconfortant de constater que mes patients m'appréciaient et qu'un médecin reconnaissait mes qualités.

« Ils m'ont tous dit la même chose : que vous preniez votre travail au sérieux et, surtout, que vous les preniez, eux, au sérieux. Le docteur Juga vous a recommandée en me disant que vous étiez à la fois compétente, consciencieuse et très respectueuse d'autrui. »

Cette fois, j'avais réellement rougi jusqu'à la racine de mes cheveux. J'essayai de remettre la conversation sur ses rails :

« Nous parlions de vous, si je me souviens bien. Alors, comme ça, vous êtes le PDG de la papeterie Delmont ? »

« Oui. Mais ce n'est pas tout à fait vrai : je ne suis que co-PDG, je partage la présidence avec mon cousin, Xavier Delmont. J'ai fait les études qui m'ont permis d'occuper ce poste mais, la vérité, c'est que je le dois surtout au fait que c'est mon arrière-grand-père qui a fondé la papeterie. »

J'étais impressionnée plus par sa modestie que toute autre chose ; car il ne s’était pas retrouvé à la tête d’une entreprise telle que la papeterie Delmont simplement parce que son arrière-grand-père l’avait fondée. Il avait dû faire des études, travailler dur pour arriver à ce poste.

« Votre arrière-grand-père… Les choses ont dû changer depuis son époque, non ? »

« Certes. Que ce soit dans les techniques de production ou la façon d'aborder le problème de la pollution, par exemple. »

« Une papeterie, cela pollue beaucoup, d'après ce que j'ai entendu dire. »

« Oui, cela pollue énormément si on n'y fait pas attention. On a fait de gros progrès dans ce domaine mais, je dois le reconnaître, à l'époque de mon arrière-grand-père, personne ne s'en souciait, personne n'y croyait. Mais c'est le domaine de mon cousin. Je suis davantage responsable du personnel et des différents marchés. Lui s'occupe de l'aspect technologie et pollution. »


Au cours des séances suivantes, nous avons discuté de la papeterie et de son impact sur la région, un sujet qui lui tenait visiblement à cœur. Paul Delmont était très loin de ces PDG soucieux seulement du rendement de leur entreprise, qui ne tiennent aucun compte ni de leur personnel ni des éventuels dégâts causés à la communauté.

C'est ainsi que j'appris que Michel Delmont, fondateur de la papeterie Delmont et arrière-grand-père de Paul et Xavier Delmont, était très en avance sur son époque au point de vue social.

« Vous avez certainement déjà vu le lotissement, pas très loin de la papeterie ? » me demanda Paul et j'acquiesçais.

Je les connaissais bien, ces petites maisons, construites sur des modèles très semblables : salon, cuisine et toilettes en bas, deux chambres et salle d'eau en haut, pour les plus petites ; salon, cuisine, salle d'eau et toilettes en bas, trois chambres et toilettes en haut pour les plus grandes. Et, pour toutes, un jardin attenant de deux cents ou trois cents mètres carrés environ. Ces jardins étaient en général très bien entretenus, avec rangées de légumes et fleurs, arbres fruitiers en espaliers le long des grillages, et souvent une balançoire pour les enfants ; quelques fois, une petite pelouse avec un arbre au beau milieu, le plus souvent un cerisier. Je m'étais rendue plus d'une fois dans ce lotissement pour soigner des enfants en bas âge ou des personnes âgées incapables de se déplacer.

Paul ne put s'empêcher de manifester un certain orgueil pour raconter :

« C'est mon arrière-grand-père qui les a fait construire pour ses employés, sur une parcelle de terrain qu'il avait achetée à cet effet. Il les louait à un prix ridiculement bas, même pour cette époque, et ceux qui en avaient les moyens pouvaient ensuite les racheter, toujours à un prix très bas ; prix d’autant plus bas qu’ils avaient travaillé plus longtemps à la papeterie. Mon arrière-grand-père avait insisté pour que les maisons aient leurs jardins attenants afin qu'il soit possible de faire pousser des légumes, voire élever des lapins ou des poules. Ainsi, ses employés bénéficiaient d'avantages qu'ils ne trouvaient nulle part ailleurs. Quant aux célibataires, ils pouvaient louer un appartement dans un immeuble construit pour eux un peu plus loin.

Il avait aussi prévu un terrain spécifiquement destiné aux enfants, alors que cela n'existait pas à l'époque. Il voulait qu'ils puissent jouer en toute sécurité lorsqu'ils rentraient de l'école. Mon grand-père a continué dans ce sens, ainsi que mon père et mon oncle, le père de Xavier. »

Un autre jour, nous avons abordé le sujet de la pollution, sujet oh combien d'actualité.

« Je le reconnais, mon arrière grand-père n'a rien fait pour ça, tout simplement parce que, à l'époque, on n'en parlait pas, on n'en avait absolument pas conscience. Mais mon grand-père a commencé à s'en soucier. Il voyait comment la rivière avait évolué, et pas dans le bon sens. Il aimait énormément la nature : les arbres, les plantes, les oiseaux, les animaux sauvages. Il lui fallait bien constater que la papeterie polluait. Il a commencé à étudier la question, à embaucher du personnel pour étudier les effets de la pollution causée par la papeterie et les moyens sinon d'éviter du moins de limiter cette pollution. »

Un jour, il dit :

« Je vous parle de moi et de mon métier mais j'ignore tout de vous. Vous aimez votre métier, c'est visible, mais ce n'est pas un peu monotone ? Masser des dos à longueur de journée ? »

Je ris devant une telle simplification de mon métier.

« D'abord, je ne masse pas des dos à longueur de journée. Contrairement à ce que vous semblez croire, la kinésithérapie est extrêmement variée : la rééducation à la suite de fractures, par exemple, mais aussi la rééducation respiratoire des bronchitiques, asthmatiques, emphysémateux... »

« Les enfants ? »

« Pas seulement. La kinésithérapie des enfants a pris une forte importance ces dernières années mais les adultes aussi ont éventuellement besoin de soins, les personnes âgées tout particulièrement. Dans le domaine neurologique, vous avez les hémiplégiques mais aussi les scléroses en plaques, les myopathies, que sais-je ? En rhumatologie, aussi, le champ des interventions est très vaste, mais je ne vais pas vous faire un cours.

Mais pour en revenir au massage, que j'aime énormément, tous les patients sont différents. Je pourrais masser vingt personnes sur la journée, vingt dos si vous voulez, que cela ne serait pas monotone parce que chaque dos est différent. Et le massage est très personnel. »

Je devenais lyrique sans pouvoir m'en empêcher, sans le vouloir vraiment non plus. Je ris.

« Un jour, au moment de masser mon patient, en posant les mains sur son dos, je l'ai reconnu ; ou plutôt, j'ai reconnu son dos. D'un seul coup, je me suis rappelé ce patient, que j'avais soigné trois ans auparavant ; je me suis rappelé son histoire, de quoi il souffrait, comment je l'avais soigné. Je me suis rappelé aussi son métier et le fait qu'il était marié et avait trois enfants. »

« Simplement en voyant son dos ? » questionna Paul Delmont, intensément sceptique, et je confirmai :

« Oui. Je ne l'avais pas reconnu en le voyant, lui, ni en voyant son nom sur le carnet des rendez-vous. Mais son dos, je l'ai reconnu. Parce que nous avons un corps spécifique, personnel, semblable à nul autre. »

« Et un dos n'est semblable à aucun autre. »

« Exactement. »


Un autre jour, alors que j’allais le masser, Paul me demanda :

« J’aimerais que vous me racontiez comment vous avez choisi ce métier ; parce que vous l’avez choisi, n’est-ce pas ? »

« Oui, je l’ai choisi. Mais, vous savez, ça n’a rien de remarquable. »

« Je n’en crois rien. Oh, et je veux la version longue. »

J’hésitai un bref instant puis m’exécutai :

« Après tout, vous l’avez voulu. Tout a commencé avec mon frère Jean. Je suis sûre que vous vous entendriez avec lui : c’est un très chic type, bâti en bûcheron, pas sophistiqué pour deux sous. Sportif, aimant par-dessus tout le grand air, la nature, les bois ; enfin, vous voyez. »

« Je vois, oui. »

« Il savait ce qu’il voulait faire comme métier : garde forestier. Seulement, voilà : il aimait beaucoup le judo et le pratiquait régulièrement. Et un jour, lors d’un concours, il s’est bousillé le genou. »

« Ouille !

« Exactement : ouille ! Il ne s’est vraiment pas raté, c’est ce que le chirurgien qui l’a opéré lui a dit. Il a claqué non seulement un ménisque mais aussi tous les ligaments du genou. D’après le toubib, son genou devait déjà être en très mauvais état pour qu’il y ait autant de dégâts. A la suite de ça, Jean a dû faire de la rééducation pendant près d’un an dans un centre de rééducation. Conclusion : plus de judo mais aussi, fini le métier de garde forestier. »

« Cela n’a pas dû être facile à accepter. »

« Non, parce que, ce métier, c’était vraiment ce qu’il désirait faire. Mais il n’est pas homme à pleurer sur le lait renversé et il a annoncé qu’il allait faire kiné : pendant tout ce temps passé au centre, il avait pu apprécier le travail des kinésithérapeutes et cela l’intéressait beaucoup. »

« Vous avez donc fait comme lui. »

« Non, pas vraiment. Il est infirmier. »

« Oh. »

« Vous avez voulu la version longue, n’est-ce pas ? »

« Oui, oui. »

« Alors, je vous donne tous les détails. Quand Jean est revenu à la maison, ma mère a pris l’habitude d’inviter le kinésithérapeute local à venir dîner chez nous pour discuter avec mon frère. À l’époque, j’étais en première et je ne savais pas trop quel métier choisir. Mes parents pensaient que je ferais vétérinaire comme Anne-Marie, une de mes cousines, avec qui je m’entendais très bien. Mais cela ne me tentait pas vraiment. J’envisageais vaguement de faire infirmière mais, c’était pareil, il n’y avait pas de déclic.

Par contre, en entendant discuter mon frère et monsieur Lepoète, le kiné, je commençais à sentir… comment dire… un écho, quelque chose d’indéfinissable… »

Je m’arrêtais, frustrée comme chaque fois que j’essayais de décrire ce que j’avais éprouvé autrefois ; puis, haussant les épaules, je poursuivis :

« Mettons que, cette fois, cela faisait tilt. Vétérinaire, non ; infirmière, pas davantage. Kiné, oui. Aussitôt que j’ai été en terminale, mes parents m’ont inscrite, à titre provisoire, dans une École ; à Paris, puisqu’il n’y en avait pas à Reims, où nous habitions. »

« Et votre frère ? »

« Il a fait une année de préparation au concours d’entrée mais il a échoué. Comme le taux d’échec est élevé, il s’était aussi présenté au concours d’infirmiers, qu’il a réussi haut la main. »

« Il n’a pas été déçu de ne pas pouvoir être kinésithérapeute ? »

« Pas le moins du monde. Très curieusement, il a découvert qu’infirmier était vraiment le métier qui lui convenait. Il travaille dans une association qui s’occupe principalement de cancéreux et de personnes âgées à domicile. »

« Et vous, vous êtes devenue kinésithérapeute. »

« Voilà. Maintenant, vous savez tout. »




Chapitre 4

Autrefois


Le grand jour des examens arriva, source de stress et d’inquiétude. Oh, je le savais, je n’avais pas grand-chose à craindre : mes notes étaient excellentes. Mais tant de choses peuvent arriver…

Je n’ai vraiment été rassurée que lorsque les résultats ont été affichés : j’avais réussi, et haut la main. Jacques avait également réussi brillamment. Nous avons décidé, comme tous nos camarades de classe, de fêter notre succès ; pas en bande, non, rien que nous deux. Je ne voyais plus guère mes amis, je ne sortais qu'avec Jacques. Il n'était pas jaloux, simplement très accapareur. Et, surtout, je désirais être avec lui, sa seule présence me suffisait.

Ce soir, dans son petit studio, nous avons fait l'amour. Que dire ? J'aimais Jacques, je désirais vivre cet amour en totalité, physiquement autant qu'émotionnellement. Nous étions ensemble, l'avenir nous appartenait. C'était le bonheur total, absolu.

Au petit matin, nous avons encore fait l’amour et Jacques me demanda :

« Veux-tu m'épouser ? »

Ma première réaction fut la crainte ; une crainte totalement irrationnelle, que je ne m'expliquais pas mais qui me submergeait. Je désirais vivre avec Jacques, être aussi importante pour lui qu'il l'était pour moi. Je désirais le connaître dans tous les moments de la vie, du plus banal au plus important. Je désirais me réveiller à ses côtés, travailler avec lui, partager joies et peines avec lui ; et en même temps, la seule idée du mariage me plongeait dans un abîme d'inquiétude. J'affectais une légèreté que je n'éprouvais guère.

« C'est beaucoup trop tôt ! Laisse-moi encore quelques années. »

« Tu ne veux pas m'épouser ? »

Il était blessé, je pouvais le voir à son regard. Intimidée mais refusant de l'admettre, je continuais, plus sérieuse :

« Ce n'est pas possible pour l'instant… »

« Et pourquoi ? »

« Mes parents me paient mes études, tu le sais. Mais tu ne les connais pas : ils sont très croyants, très pratiquants. Ils n'accepteraient pas facilement un mariage à la mairie... »

« Mais je ne demande pas mieux que de me marier à l'église ! »

« Sauf que, moi, je ne veux pas. »

S’il croyait me rassurer, il se trompait : un mariage à l’église, c’était pire que tout, j’étais… terrorisée. J’essayai d’expliquer ce que je ressentais :

« Tu comprends, ça fait des années que j'ai abandonné la religion et il n'est pas question pour moi de me marier à l’église. Mes parents ont accepté à contre-cœur que je laisse tomber la religion mais je ne me sentirais pas à l'aise de leur demander de continuer à payer mes études et m'entretenir alors que, pour eux, je vivrais dans le péché. »

« Mais faire l'amour sans être marié, c'est un péché ! »

« Je le sais, mais je n'ai pas besoin de le leur dire. Ce qu’ils ne savent pas ne peut pas les blesser. Faire l’amour, ce n'est pas un engagement ; le mariage, si. »

Je cherchais dans ses yeux compréhension et acceptation ; je ne trouvais que dureté, mépris, même. Je dis :

« Je ne veux pas me marier tant que je ne suis pas capable de subvenir à mes besoins. »

« Si je comprends bien, il nous faudra attendre encore deux ans au moins. »

« Nous pouvons attendre, non ? J’ai tout juste dix-neuf ans ! »

« Tu es sûre que c'est vraiment à cause de tes parents que tu ne veux pas m'épouser ? »

Il était devenu très froid, très soupçonneux soudain et je m'étonnais :

« Que veux-tu dire ? »

« Je me demande si, en réalité, il n'y a pas un autre homme dans ta vie. »

J'étais si estomaquée qu'il me fallut quelques secondes pour réagir.

« Tu n'oublies pas un petit détail ? J'étais vierge jusqu'à hier soir. Tu as été le premier. »

Il ne répondit pas.

« Et puis… cet autre homme, je le verrais quand ? Quand je ne suis ni en cours ni en stage, je suis chez moi à travailler. Tout mon temps libre, le peu que j’ai, c’est avec toi que je le passe. »

Nous nous sommes séparés dans le silence le plus complet. Je me sentais malheureuse, déprimée, impuissante. L'idée me vint brièvement de tout reconsidérer, d'accepter la proposition de Jacques. Mais il était trop tard, revenir en arrière était impossible. La seule idée d’épouser Jacques me rendait toujours aussi nerveuse. Et me marier à l’église ? Non, je ne pouvais pas.

Je pensais à mes parents, à ma mère, surtout. C’était à cause d’elle que l’idée du mariage provoquait chez moi une telle panique. Car ma mère fait partie de l’ancienne génération, pour qui la femme se doit à son mari et à ses enfants ; pour qui une femme célibataire est une femme incomplète, même si elle travaille et qu’elle est visiblement épanouie. Incidemment, un homme célibataire est simplement un homme qui n’a pas envie de se marier. Deux poids, deux mesures.

Ma mère est une femme intelligente, très active, qui aurait pu faire une carrière brillante. Elle avait fait les Beaux-Arts et aimait peindre, faire de la sculpture, jouer du piano. Elle avait renoncé à tout cela pour s’occuper de son mari et de ses enfants. Femme au foyer par devoir et non pas par choix, catholique pratiquante parce que ses parents l’étaient. Sa mère était morte alors que ma mère n’avait que douze ans : un cancer au pancréas l’avait emporté en quelques mois. Son père, lui, venait de mourir d’un cancer des poumons. Pour ma mère, ce que lui avaient enseigné ses parents étaient paroles d’évangile ; une remise en question n’était pas seulement impossible, impensable, c’était une trahison.

Elle nous avait élevé selon des principes religieux très stricts et ne comprenait pas que, tous les trois, sans nous concerter, nous avions abandonné la religion dès que nous l’avions pu. Elle en avait souffert, en souffrait toujours autant. Mais, pour moi comme pour mon frère ou ma sœur Cécile, la religion était un carcan intolérable.

Et puis, il y avait Jean. Jean et Odile… En faisant ses études d’infirmier, Jean avait fait la connaissance d’Odile, élève infirmière elle aussi. Un parfum de déjà vu ? Oui. Après une période de rencontres aléatoires, comme Jacques et moi, ils avaient décidé de vivre ensemble. Mais Jean connaissait nos parents, craignait qu’ils ne refusent leur accord tant qu’il dépendrait d’eux. Aussi, à l’insu de tout le monde, Jean et Odile avaient loué une petite maison — comment avaient-ils trouvé une maison en région parisienne, je n’en sais rien — et ils avaient filé le parfait amour. Jean a simplement annoncé qu’il avait une colocation, sans donner plus de détails.

Lorsqu’ils ont eu leur diplôme, ils ont annoncé aux familles respectives qu’ils vivaient ensemble et n’avaient nullement l’intention de se marier. Du côté d’Odile, pas de problèmes : ses parents avaient divorcé quand elle n’avait que six ans et admettaient très bien sa décision. Par contre, je ne suis pas prête d’oublier la réaction de mes parents ! Après le premier choc, ma mère était furieuse.

« Cela fait combien de temps que vous vivez ainsi ? Un an et demi ? Sans rien nous dire ? Tu as fait cela derrière notre dos ! Et puis, qui c’est, cette fille ? Une fille de divorcés ? Et elle ne va pas à la messe, bien sûr ? »

Non, elle n’allait pas à la messe, Jean non plus d’ailleurs mais c’était un détail.

« Et vous allez continuer à vivre ainsi, sans être mariés ? Mais qu’est-ce que j’ai fait pour que mon fils abandonne tous mes principes et vive ainsi dans le péché ! »

Car, pour ma mère, l’acte sexuel n’était acceptable que dans le mariage et le mariage religieux, qui plus est. Et encore ! Pas n’importe quel mariage religieux : catholique. Tout autre mariage n’a strictement aucune valeur. Bien entendu, pas de pilule ni de condom ; le seul moyen de limitation des naissances accepté est l’abstinence. Odile avait utilisé, utilisait encore, la pilule…

Ma mère en était malade, au sens propre comme au sens figuré : elle eut un épisode intense de gastro-entérite que le médecin attribua à la contrariété. Mon père, lui, prenait les choses de façon plus philosophique : après tout, Jean était un homme et cela, pour lui, suffisait à tout expliquer.

Alors, faire subir la même épreuve à ma mère… je n’y tenais nullement.

Les jours suivants furent abominables : Jacques ne répondait ni au téléphone ni au courrier. Je ne le voyais plus, l'École ayant fermé ses portes. Je hantais le parc du Luxembourg, le café estudiantin qui nous avait accueillis, les cinémas où nous nous étions embrassés furtivement dans le noir. Rien. Jacques avait disparu de la surface de la Terre.

Je finis par accepter de partir à la campagne avec ma famille.




Chapitre 5


J'avais fini de masser Paul, je lui avais mis les infrarouges et je m'occupais d'un autre patient lorsque j'entendis Sylvie s'adresser à quelqu'un qui venait d'entrer ; elle avait une voix un peu contrainte, ce qui ne lui ressemblait pas, mais son interlocuteur était très net, impératif même, à la limite de l'agressivité :

« Je dois voir monsieur Delmont immédiatement : j'ai des dossiers urgents pour lui. »

J'allais voir ce qui se passait. L'homme se présenta :

« Xavier Delmont. J’ai des dossiers à remettre en mains propres à mon cousin. »

« Je vais voir s'il accepte que vous veniez, » ai-je dit, froidement, car son attitude arrogante m'avait prise à rebrousse poils.

Paul Delmont avait entendu l'échange car dès que je fus entrée dans son box, il dit :

« Il peut venir. »

Sitôt que je lui eus transmis le message, Xavier Delmont se dirigea vers le box de son cousin. Sylvie et moi, nous avons échangé un regard. Nous nous comprenions à merveille toutes les deux et, sans le savoir, Xavier Delmont avait entièrement raté l'examen.

Il était beau, incontestablement, mais d'une beauté froide, agressive, distante. Grand, comme son cousin, et bien balancé lui aussi, il m’aurait plu s’il n’avait pas été si arrogant.

« Un beau parti ? » ai-je chuchoté et Sylvie a acquiescé vigoureusement :

« Tu parles ! Vice-président de la papeterie, possédant je ne sais combien d'actions dans je ne sais combien de sociétés. Intelligent, dansant paraît-il à merveille, sportif et très impliqué dans le mouvement écologique, il est le rêve de je ne sais combien de jeunes filles ; sans compter leurs mères. »

« Mais un caractère de cochon. »

« Tout juste. »

Au soir, avant de partir, Sylvie et moi avons échangé nos commentaires au sujet du beau Xavier.

« Tu disais qu'il danse bien, » ai-je commencé.

« Oh oui, pour ça il est réputé. Tu le saurais, si tu sortais un peu plus. »

« Si je cancanais un peu plus, tu veux dire. »

Sylvie haussa les épaules.

« Si tu acceptais d'aller au bal, tu rencontrerais plus de monde et tu découvrirais bien des choses. »

« Sauf que, pour aller dans les bals, il faut un cavalier et que je n'en ai pas. »

« Question secondaire : tu trouverais un cavalier le plus facilement du monde si tu t'en donnais la peine. »

« Si nous revenions à Xavier Delmont ? »

« En fait, il faudrait plutôt dire qu'il dansait bien. »

« Heu ?... »

« Oui. Il a cessé de fréquenter les bals voici trois ou quatre ans. Sinon, il était connu parce qu'il ne se contentait pas de danser dans les bals, il faisait aussi de la danse de concours. Il avait pour partenaire une de ses cousines, je ne me rappelle plus son nom, qui dansait très bien elle aussi. Tous les deux, ils formaient un couple exceptionnel et on pensait en général que Xavier allait épouser sa cousine. Elle s'est mariée, mais pas avec lui. »

« C'est depuis ce temps-là qu'il a cessé de danser ? »

« Pratiquement. Au début, il a continué à danser dans les bals mais le cœur n'y était pas et ça se voyait. Il a complètement cessé les concours… »

« Ce qui se comprend puisqu'il n'avait plus de partenaire. »

« Tu parles ! Il n'aurait eu aucune difficulté à en trouver une autre s'il avait vraiment voulu : ça se bousculait au portillon ! Non, il a laissé tomber la danse et maintenant on ne le revoit plus dans les bals. On pense qu’il n’a pas accepté le mariage de sa cousine. »

Je hochais la tête, songeuse : s'il aimait sa cousine et qu'elle lui avait préféré un autre homme, cela pouvait expliquer qu'il ait cessé de danser, pour ne pas risquer de la rencontrer avec son mari. Mais Sylvie n'avait pas fini.

« De toutes façons, même avant, il avait la réputation de ne pas être très communicatif et de n'aimer que son travail. Crois-moi, pour une femme, c'est peu. »




Chapitre 6

Autrefois


Habituellement, j’aimais me retrouver en famille mais les revoir ne me procurait cette année aucun plaisir : Jacques n'était pas là. Pire, j'ignorais quand je le reverrais ou même si je le reverrais. Oh, bien sûr, je le reverrai à l'École, à la rentrée. S'il ne m'évitait pas.

Pas de chance, j’étais arrivée en plein milieu d’une crise familiale, je le constatai aussitôt en voyant le visage fermé, hostile, de ma mère. Un instant, je crus qu’elle était au courant de ma liaison avec Jacques mais je me trompais.

Cécile avait une expression tendue, butée, elle si gaie, si communicative, et ma mère me mit au courant, annonçant, d’un ton abrupt :

« Cécile est enceinte. »

« Enceinte ? Mais ?... »

« Oui, enceinte, à dix-sept ans à peine ! »

Je me tournais vers ma petite sœur, la saisis dans mes bras et m’exclamais, d’un ton aussi chaleureux que possible :

« Je suis tellement contente pour toi ! »

Car Cécile avait toujours aimé les enfants, avait toujours désiré en avoir ; et si elle était enceinte, malgré les possibilités de la médecine actuelle, je le savais, ce n’était pas par accident. Elle se détendit visiblement : elle avait dû craindre que je ne la juge sévèrement moi aussi.

Ma mère n’apprécia pas ma réaction :

« C’est ça ! Mets-toi de son côté ! Je te rappelle que ta sœur n’est pas majeure, qu’elle est encore sous notre responsabilité, à ton père et moi, et qu’elle fait ses études ; enfin, je ne sais pas comment elle va pouvoir les continuer ! »

« Je t’ai dit que je travaillerai ! » répliqua ma sœur mais ma mère ne l’écouta pas.

« Qui est le père ? » demandai-je : « Didier ? »

Cécile confirma d’un signe de tête. Je comprenais mieux : Cécile et Didier se connaissaient et s’aimaient depuis l’enfance. Il avait été son premier amour. Je me rappelai comment elle m’en parlait, des trémolos dans la voix, alors qu’elle n’avait pas treize ans. Quant à ma mère, elle avait développé une étrange aversion à l’égard de ce garçon, gentil et drôle. Elle le jugeait mou, sans personnalité, intéressé. Avec un reniflement de mépris, elle dit :

« Tout juste capable de rendre une fille enceinte ! »

« Ce n’est pas de sa faute, » contesta Cécile, «  Il voulait utiliser un condom, c’est moi qui n’ai pas voulu. Je le voulais, ce gosse ! »

« Et une mineure, en plus ! » poursuivit ma mère sans écouter ma sœur. « Ah, il a de la chance d’être un mineur, lui aussi, parce que, sinon, crois-moi, je serais allée illico presto à la police ! »

Cécile me lança un regard éloquent et je demandai :

« C’est pour quand ? » 

« La fin de l’année. »

Comprenant enfin que je n’allais pas faire la leçon à ma sœur, ma mère nous laissa, en prenant l’expression d’une martyre prête à être jetée aux lions. Je m’exclamai :

« Wow ! Dis donc, ça n’a pas dû être drôle tous les jours ! »

« À qui le dis-tu ! C’est comme ça à longueur de journée depuis qu’elle a découvert que j’étais enceinte. »

« Tu ne le lui as pas dit ? »

« Tu veux rire ? Tu as bien vu comment elle se comporte ? Non, le problème, c’est que j’ai très vite été malade. »

« Vomissements matinaux ? »

« Oui. J’ai essayé de le camoufler mais ça ne marche qu’un temps ; et puis elle s’est rendue compte que je n’avais pas mes règles. La conclusion s’imposait. »

Je hochai la tête : ma mère avait eu trois enfants, elle savait ce que c’était.

« Si le Pape n’était pas aussi opposé à l’avortement, elle m’aurait emmenée de force au Planning Familial. »

« Ils n’auraient jamais accepté de t’y obliger. »

Cécile soupira.

« Au moins, elle m’a emmenée voir l’assistante sociale pour qu’on fasse tous les papiers. C’est déjà ça. »

Je la réconfortais du mieux que je le pouvais. Et je pensais à Jacques. Jacques, lui, aurait plu à ma mère. Instinctivement, je le savais ; et pas seulement parce qu’il voulait m’épouser, et m’épouser à l’église. Non, il lui aurait plu et cela me rendait mal à l’aise.

J’aime beaucoup ma mère. Elle a de grandes qualités : elle est généreuse, elle a du cœur et le sens aigu du devoir. Mais elle est aussi manipulatrice et peu encline à pardonner. Jacques lui ressemblait… J’écartais cette idée : c’était une trahison.

« Dès qu’il a su que j’étais enceinte, Didier m’a proposé de m’épouser. »

« Vous vous revoyez ? »

Cécile eut un petit rire amer :

« Pas avec l’accord de Maman, tu t’en doutes ! Non, elle ne peut quand même pas me cloîtrer et j’en profite. »

« Et quelle a été la réaction de Maman ? Raconte. »

« À ton avis ? Elle a été folle de rage, oui ! Je t’épargne ses réflexions, elles étaient trop blessantes. Il a fallu que Papa intervienne, lui dise que, lui, il trouvait Didier pas si mal que ça. Elle s’est retournée contre lui, ça a été génial ! »

« Donc, il va falloir que vous attendiez d’être majeurs. »

« Oui. Remarque, ça m’est égal : je sais que Didier m’aime et m’épousera. Mais le gosse, je ne pouvais plus attendre. »

Son expression se fit radieuse : oui, cet enfant était désiré, c’était vraiment l’enfant de l’amour.

« Que comptes-tu faire ? »

« Je veux travailler, même si c’est simplement comme caissière dans le supermarché d’à côté. Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens, n’est-ce pas ? Et puis, tu sais, Maman a beau dire : Didier n’est pas si mou que ça. Ses parents n’ont pas vraiment été heureux d’apprendre que j’étais enceinte mais ils ont estimé qu’il n’y avait pas de raison pour qu’ils cessent de payer les études de leur fils, même s’il se mariait. Ils le trouvent trop jeune pour ça mais respectent son choix. Ils sont décidés à continuer à l’entretenir financièrement comme avant. »

« Maman a dû être contente ! »

« Tu parles ! Il aurait fallu qu’elle fasse pareil avec moi ! Mais Didier a refusé tout en bloc : il veut prendre ses responsabilités et ne plus dépendre de ses parents. Il faut du cran, tu ne crois pas ? Il a décidé d’arrêter ses études, il s’est adressé à la banque de ses parents et il va être embauché à la rentrée. Oh, rien d’extraordinaire, il démarre au bas de l’échelle ; mais il est déterminé à suivre des cours du soir et des cours par correspondance pour grimper au fur et à mesure. Je pense que je ferai pareil quand le bébé sera né. »

Le bébé ! Allons, les choses s’amélioreraient quand le bébé serait né, j’en étais certaine. Ma mère ne pourrait pas résister à un bébé, le premier de ses petits-enfants. Car Jean et Odile ne tenaient nullement à avoir un enfant tout de suite. Ils avaient trouvé du travail dès l’obtention de leur diplôme, aimaient leur métier, aimaient aussi les grandes promenades dans la forêt toute proche, les balades en montagne pendant les vacances : un enfant aurait été un frein.

« Tu l’as vraiment fait exprès ? Pour avoir un bébé, je veux dire ? »

« Bien sûr. Tu comprends, Maman voulait que je fasse mes études puis que je me marie et seulement à ce moment que j’ai des enfants. Mais ça m’aurait pris combien de temps ? Maman estimait que le métier qui était fait pour moi c’est puéricultrice mais les études durent un temps fou. J’aurais pu faire auxiliaire puéricultrice mais ça ne plaisait pas vraiment à Madame. De toute façon, je voulais ce gosse maintenant. Les études, je pourrais toujours les reprendre plus tard, quand je saurai exactement ce que je veux faire. »


L’atmosphère familiale était pesante ; de surcroît, je souffrais beaucoup du silence de Jacques. Il avait mes coordonnées chez mes parents mais rien, pas de lettre ni de coup de téléphone. Je souffrais tant que je décidai d'écourter mon séjour, prétextant des cours à réviser, des stages à programmer. Même quelques jours chez la grand-mère d’Anne-Marie ne me tentaient pas : ma cousine y passait ses vacances et m’avait invitée à venir, comme chaque année. C’était la première fois que je refusais de revoir Anne-Marie mais Jacques, Jacques comptait plus que tout pour moi.

Ma mère fut-elle dupe ? Je ne le crois pas. Elle me regardait sans rien dire : après tout, elle aussi, elle avait eu vingt ans !

Ma vraie raison pour rentrer était l'espoir insensé que Jacques aurait écrit. J'allais trouver une lettre d'excuses dans ma boîte aux lettres, tout serait oublié et nous reprendrions nos rencontres amoureuses. Mais rien. Des publicités, des revues, pas de lettre. Pas de message sur le répondeur automatique non plus. C'était fini entre Jacques et moi, bien fini. Je parcourai sans but mon studio. J'éprouvais une profonde tristesse et, en même temps, de la colère. Jacques disait m'aimer et c'est ainsi qu'il réagissait dès que je lui refusais quelque chose ? C'était puéril, indigne d'un adulte.

Je me regardais dans la glace de mon armoire. Jacques préférait les cheveux longs, il disait que cela m'allait tellement mieux que les cheveux courts. Alors, pour lui faire plaisir, j'avais laissé pousser mes cheveux. Ce n'était pas très pratique en stage ou en cours, donc je faisais un chignon, ce que je déteste. Mais, en compagnie de Jacques, j'acceptais d'avoir mes cheveux répandus librement sur les épaules. Ma famille avait remarqué le changement et mon père, qui ne remarque habituellement rien, avait ri :

« Il y a de l'amour dans l'air. À quand le mariage ? »

Mon expression avait dû montrer que la plaisanterie n'était pas de mise et mon père avait aussitôt changé de sujet.

De même, Jacques n'aimait pas que je porte des pantalons. Il me l'avait fait remarquer en passant et je m'étais mise à porter des jupes ou des robes. Il aimait les robes longues ; j'avais hésité quelque temps et puis je m'y étais mise. Il n'aimait pas le maquillage, affirmant qu'une belle fille sera encore plus belle si elle reste fraîche et naturelle. Je ne me suis jamais vraiment maquillée, me contentant de quelque chose de très léger ; mais bien sûr, après cette réflexion, j'avais complètement cessé.

Lui, par contre, n’avait jamais fait la moindre concession…

Ce fut la rentrée et même l'idée de revoir mes camarades de classe, avec lesquels j'avais tissé des liens solides, ne suffisait pas à me sortir de ma détresse. Je mis sinon la robe que Jacques préférait, du moins une tenue qu'il appréciait tout particulièrement. Pas la plus petite touche de maquillage mais les cheveux en liberté, retenus par un simple ruban très discret. Je ne croyais pas vraiment au miracle mais je l'espérais.


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