Pour Buddy Greenburg et Boris Danzig.
VOLUME I
BROUILLARD GLOBAL
Lorsque la poésie meurt
L'enfer commence
Sam Francis
Hafiz Geluwe, en homme consciencieux, notait l'empreinte de ses rêves lorsque ceux-ci étaient susceptibles de receler la pointe d'un sens caché. Il restait alors allongé sur son hypno-couche - ou lit-H - et tendait un bras vers le cube noir posé sur une tablette translucide. D'un simple effleurement, il activait la machine et lui chuchotait :
— Mode enregistrement
Le rêve d'Hafiz
10-03-470
Retour dans son enfance. L'année de ses 24 ans. C'était à la sortie d'un Barnéon de Komogo, le District capitale du Secteur Africaan. Les rues souterraines, les allées verticales, les puits gravitiques débordaient de véhicules bariolés, rouillés, certains tombant en pièces, crapahutant sur d'antiques roues ou chenilles. La foule habituelle, se massait aux abords des magasins ou marchait lentement sur les trottoirs de plasteen, empruntant les nombreuses passerelles ; des clans se réunissaient sous les enseignes agressives et cannibales des Barnéons. Il y avait de grands Saras originaires des Districts nords, vêtus de sévères bures grises ornées d'un simple lion d'or piqué au niveau de l'épaule, des Sinos-Han taciturnes qui gobaient des oeufs couvés en magouillant du matériel hypermatique, des Gueules-Blanches venues de Centreurope qui s'appuyaient avec orgueil sur des scooters de phase neufs. Les clans devisaient en basiq, mâtiné d'expressions papaouètes ou sabirales.
Hafiz passa devant les machines qui flottaient sagement au dessus de leur plot d'arrimage tout en prenant garde de ne pas croiser les regards, dissimulés sous des paires de lunettes Voxban, des Gueules-Blanches. Toutefois, il ne put résister à l'envie de glisser un oeil en direction d'un scoot Handerp version 3.2, fabriqué à Halab. Une merveille bleu métal, toute en courbes, rondeurs et tubulures organiques, boostée par un moteur de phase de 8 miroirs disposés en double ligne.
Une des Gueules-Blanches, une fillette d'à peine 22 ans, remarqua son coup d'oeil et sauta immédiatement sur le plasteen, juste devant le jeune Hafiz. Elle n'était pas très grande, simplement deux métres, avait une longue chevelure d'ombre nouée en une tresse complexe ; elle portait une paire de Voxban aux verres monoatomiques ainsi qu'une combinaison en plasteen blanche. Sa peau était d'un rose immonde, la perfection malsaine de la chair cicatricielle. Les Gueules-Blanches se polissaient la peau au micro-laser. La marque clanique.
Comme Hafiz la dépassait d'une trentaine de centimètres, elle leva la tête et, narquoise, lui demanda :
T'as un intérêt dans nos scoots ?
A Komogo, ses parents et ses amis lui avaient appris à ne jamais se mêler des affaires des clans - Etre un bon citoyen, le cit moyen - et en particulier d'éviter tout contact avec les Gueules-Blanches ; qu'elles vinssent de Centreurope ou qu'elles fassent partie des groupes de déviants génétiques extrêmistes, ceux qui s'étaient acharnés à éviter tout brassage. Il en restait encore quelques uns, à Komogo, malgré les efforts conjugés de la Globale-Police et des Forces Armées. On les trouvait plutôt dans les Districts du Sud.
Mais chez Hafiz Geluwe, la curiosité l'emportait sur la prudence. Ainsi, d'une voix neutre, il répliqua :
Ce sont surtout les moteurs de phase qui m'excitent.
C'est pas trés répandu par ici, à Komogo. T'as dû en voir sur ton Hypercube mais ça s'arrête là, hein ? Pas vrai ?
Elle le provoquait doucement, dénigrant à mots couverts la technicité de Komogo. Si Hafiz avait fait partie des Saras, il aurait immédiatement injurié la gamine, quitte à provoquer une rixe, au beau milieu de cette ruelle souterraine, le 64 ième dessous, les basses rues. Mais Hafiz était d'origine Kara. Il mesurait 2,30 m, taille moyenne, avait la peau aussi noire que l'encre, des attaches fines et de longs muscles bien dessinés, quoique relativement flasques. Ses yeux verts trouaient son petit visage aux lèvres épaisses et ses cheveux, droits et teints en blancs s'entortillaient le long de son crâne fuyant. En cette soirée, simulée par le dispositif d'hologrammes qui couvrait le plafond de la basse rue, il portait un pantalon à pinces de couleur orange ainsi qu'un spencer gris perle. La Gueule-Blanche se mit à sourire et plongea sa main droite dans la fente à magnet' fermant sa combi. Un geste fluide mais trop rapidement exécuté. La probabilité d'une arme.
Hafiz sentit son coeur s'emballer, à frôler ainsi une agression à l’arme de phase mais réussit à conserver un masque serein et détaché alors même que les autres Gueules-Blanches avaient quitté, à leur tour, les sièges confortables de leurs scoots de phase pour venir se glisser dans son dos. Sûre d'elle, la fille dégaina un cube de friandise-base qu'elle goba avec un rictus inquiétant. Elle dit :
Tu sais ce qui t'attend petit Boy de Komogo, ça va être le...
L'arrivé d'un servoflic l'empêcha de terminer sa phrase. L'androïde dont le visage était composé de facettes sombres et grillagées brisa le cercle des Gueules-Blanches en agitant son bras droit, terminé par une matraque sonique, souple et crépitante. Sa carapace, alliage de métal et de plasteen, bleu sombre, était légèrement rouillée et son chiffre d'immatriculation était depuis longtemps effacé. Dans un chuintement hydraulique, il se planta face à la gamine qui semblait mener la meute blanche et lui conseilla d'une voix monocorde :
Veuillez, je vous prie libérer les plots d'arrimage, votre temps de stationnement est écoulé depuis 8 minutes.
D'ordinaire, les clans ne se souciaient guère d'un servoflic solitaire. Il suffisait de briser l'antenne de carbone qui sortait de son oreillette gauche pour le séparer de son groupe cadre, généralement composé de 3 autres unités. 3 groupes cadres constituant une escouade, soit 12 servoflics. Isolée, la machine obsolète était une proie facile même pour une bande réduite. Même les enfants savaient ça.
Mais la présence d'un petit homme en manteau couleur sable, empêcha les Gueules-Blanches de démanteler le servoflic aux articulations grinçantes. L'homme était accoudé à une borne de raccordement optique. Le visage bronzé et ridé, les yeux gris, il regardait fixement le groupe. D'un âge moyen, 70 voire 80 ans, calme et attentif, il changea de position et campa sur ses deux pieds prenant ainsi une position plus martiale. Celle d'un agent du cadre Elite de la Globale-Police, ou celle d'un flingueur des Forces Armées.
L'une des Gueules-Blanches, un mouflet de 19 ans, remonta sur son véhicule et conseilla au reste du clan :
On vide, rapido !
Bien vite, l'entrée du Barnéon fut dégagée, laissant Hafiz face au visage plat du servoflic. La machine pointa son module oculaire et ses sensors sur les plots d'arrimage, maintenant libérés, puis, de son pas chuintant, s'en alla rejoindre l'allée centrale. Hafiz regarda l'homme au manteau. Ce dernier avait abandonné son poste d'observation et avait disparu. Il s'était fondu dans les murs gris et les tuyaux écarlates et dorés de Komogo.
Arrêt de l'enregistrement, déclara Hafiz tout en se redressant. Le cube noir cessa de vrombir et la chambre fut de nouveau silencieuse. Hafiz commanda l'allumage des halos et enfila un short de soie grège ainsi qu'une légère tunique fauve. Le rêve de cette nuit continuait à le hanter car cela faisait des années qu'il n'avait pas rêvé du District de son enfance, Komogo, la plus grande des villes-puits du secteur Africaan. Et la dernière fois qu'il avait croisé Eötvös Wenn dans son sommeil remontait à 16 ans, la veille de la crise la plus grave qu'Hafiz avait eu à gérer, à ce jour. La neutralisation et la capture d'eXtrême, le terroriste mutant.
Eötvös Wenn était l'homme au manteau de son rêve. Il avait été le "découvreur" d'Hafiz ; celui qui l'avait initié à la fonction que ce jeune Kara d'à peine 57 ans occupait aujourd'hui. Il marcha jusqu'au bloc sanitaire et tandis qu'il s'abandonnait aux bons soins de sa servomasseuse, il énuméra les trois erreurs que contenait son dernier songe :
1. Tout d'abord, la version 3.2 du scoot de phase n'existait pas à l'époque où ces événements avaient eu lieu. Les Grandes-Gueules avaient paradé sur une version plus ancienne, la V 1.6 et la couleur des machines devait être ce rouge vulgaire. Rouge Désir, que les dérivants génétiques affectionnaient. Le modèle dont il avait rêvé était l'ultime développement de la gamme, sorti des chaînes de Syrian-District depuis moins de deux semaines. Une collusion temporelle. Une partie de l'année 470 translatée sur le segment-mémoire de l'an 435.
2. La rencontre avec Eötvös ne s'était pas vraiment déroulée comme dans ce rêve, désormais enregistré sur son agenda cube. Le servoflic n'était pas venu seul mais en compagnie de son groupe cadre, dont un androïde équipé d'un volumineux crache-rafale. Une arme de dissuasion qui pouvait tirer des milliers de balles en plasteen-souple en moins d'une seconde. Pour neutraliser sans tuer, ni même blesser. Le plasteen absorbait juste assez d'énergie cinétique pour vous assomer proprement en vous laissant en souvenir un corps marbré d'hématomes.
3. La rixe avait eu lieu. Les Gueules-Blanches s'en étaient pris aux servoflics, pendant que la brune avait fait jaillir de sa combi, une dague à lame monoatomique, avec l'envie manifeste de crever le Kara curieux qui avait reluqué leurs scoots. Eötvös s'était alors jeté sur elle et lui avait arraché le visage d'une seule main, en se servant d'une prise interdite, sans doute élaborée par quelque maître de guerre issu de la Frange. Profitant de la panique générale, Hafiz s'était enfui et s'était hissé dans un Phastram qui survolait la travée centrale ; à demi-choqué, il avait écarté les rangs serrés des usagers avant de s'effondrer dans la cabine de relaxe qui terminait la rame. Eötvös l'attendait dans l'espace semi-obscur, tranquillement assis sur l'un des sièges abaissés. L'homme au manteau de sable était en train d'essuyer sa main gauche, rougie jusqu'au poignet par le sang de la fille à la longue tresse. Sa figure n'avait rien d'un masque serein. Un réseau de nerfs et de ganglions palpitait sous ses rides profondes, sous sa peau mate. Le crâne mal rasé, il mâchait une barre de varech, sauce piment, qu'il cracha aux pieds d'Hafiz avant de lui ordonner :
Entre, ferme la porte, ouvre tes oreilles, installe toi !
Hafiz quitta le bloc sanitaire et s'habilla. La journée allait être maussade. Tel en avait décidé le contrôle climatique du 68 ième niveau de Paris District. Il choisit donc un pantalon noir couvert de poches grises et une veste mi-longue, vert foncé, dont les magnet' de fermeture représentaient des têtes de panthères Africaans. Une façon comme une autre de prolonger le rêve.
Puis il effectua trois longs pas et rejoignit son bureau. Il s'installa dans un siège confortable, conçu par Rory Naïls, un hyperdessinateur installé à New-York District. Dès que son dos toucha la surface de plasteen noire, la table s'activa et fit monter en son centre le cube d'hypervision. Espace de communication tridimensionnel dont le moteur était un miroir de conjugaison de phase. Soit un milieu gazeux de forme cubique, maintenu en stase par des bornes magnétiques et contrôlé par une Node. Les signaux optiques, lasers, ondicules et autres éléments quantiques arrivaient au centre du miroir qui les décodait, les décompactait avant de les projeter dans une structure en hypercube, finement délimitée par de discrets lasers verdâtres. Dans l'hypercube, les habitants de Global-cité pouvaient recevoir des images en 2 et 3 dimensions, toutes les chaînes de l'hypervision, de l'hypertexte, ainsi que tout autre message disponible par le réseau hypercom.
Hafiz, comme à son habitude, s'enquit des dernières infos circulant dans Global-Cité. Pour se faire, il lui suffisait de pointer du bout des doigts les volumes qui l'intéressaient. Hafiz Geluwe activa ainsi.
Réseau Turner/Kaolin
Hyperline en continu
Panne à la ferme Mogilev
Le 09-03-470, entre 22-04 et 24-07 heures (temps global), la servoferme Mogilev qui est située à la bordure Est du Secteur Centreurope et gère un ensemble de 200.000 hectares de céréales, 4.000 hectares d'ensembles floraux ornementaux et une unité de production de soie naturelle (superficie non communiquée), a été entièrement désactivée. Une panne inexplicable qui a commencé par l'arrêt brutal de tous les servos en fonction. Puis les bornes hypermatiques et les relais énergétiques ont cessé de fonctionner à leur tour, coupant la Node Mogilev du reste de Global-cité. La seule explication...
Hafiz ne captait qu'une partie de l'information. Son esprit étant toujours occupé par le visage torturé d'Eötvös. Leur discussion, dans le bloc de relaxe du Phastram avait été aussi brutale que rapide. Eötvös surveillait Hafiz depuis quelques mois car il avait détecté chez l'adolescent des prédispositions à servir le grand E. et il avait profité de l'agression des Gueules-Blanches pour sortir de l'ombre et lui faire son offre.
Hafiz avait eu un mouvement de recul mais la poigne d'Eötvös s'était refermée sur le col de son spencer avant qu'il eût pu s'esquiver. Eötvös ne lui laissait pas le choix ; ou Hafiz acceptait de devenir l'un des secrétaires d'Eötvös ou bien l'homme au manteau, s'arrangeait pour larguer le Kara chez les Gueules-Blanches de tout à l'heure. Eötvös, en parfait homme d'Etat, bloquait l'alternative. Ses choix s'accomplirent donc.
Il engagea Hafiz, dédommagea largement ses parents pour que ceux ci ne cherchassent jamais à savoir ce qu'il était advenu de leur fils ; il effaça les preuves de son existence des mémoires de masse de Global-cité. Puis, il lui révéla quelques vérités sur la fonction qui désormais, serait la sienne.
Homme d'Etat.
Hafiz stoppa l'hyperline Turner/Kaolin et activa la partie cachée de la mémoire de masse de sa Node. Différents intitulés apparurent dans l'hypercube. Finances, Derniers rapports sur la Frange, TERATO.S, Eötvös, eXtrême, Le message de Virgo, le Boom-flingue, etc...
Il actionna le volume Eötvös et fit défiler, selon un ordre chronologique, différentes séquences où l'on pouvait voir M. Wenn discourir dans un bunker de béton sale, planté quelque part hors de Global-Cité, dans le désert infernal de Koro Toro. Une zone qui échappait aux yeux multipliés de l'hypercom.
Tu peux appeler ça comme tu veux. Ça a eu un million de noms. En voilà un florilège : la Purge, la Totale, le Coup de Pied dans les burnes, le Boom, la Giclure, la Catastrophe Ultraviolette, la Fin, la Grand Mort, Ragnarök'n roll, la Dégelée, l'Ultime Roustée, le Splof, la Sévère,le Spin Vengeur. Elle a débuté en 2083 avec les grandes guerres sociales qui ont foutu en l'air le vieux système capitalo, suivies par des conflits mystico-militaires. Ça duré 10 ans et après, il ne restait plus grand chose du vieux monde. L'Australie, rasée ! Le Canada évaporé ! La moitié de l'Afrique désertifiée, des centaines de pays réduits en poussière, en glace radioactive, noire saloperie, en trous acides, en nids de bactéries, en jungles mortes. La production avait fait un bond de plusieurs siècles, en arrière. Seuls quelques malins possédaient encore des objets de haute technologie et bien vite, ils s'acoquinèrent, par l'intermédiaire de l'ancètre de l'hypercom, un infâme bricolage d'ondes numériques, surnommé internet. La préhistoire de la Node, s'appelle l'ordinateur, on verra ça demain, ça te fera marrer.
Les premières colonies souterraines, les futurs Districts, commençèrent à communiquer. L'info circulait à travers ces abris, ces fourmillères étouffantes. Il y avait Centreurope qui regroupait les catacombes parisiennes, Bruxelles, Amsterdam, Moscou, Porto, Mogilev, Dublin, Africaan avec Komogo, bâtie sous les ruines terribles de Kinshassa, Kitala, Unronge, Makokou. Les premières villes-puits, espoirs obscurs et souterrain de l'humanité, liées entre elle par la toile numérique.
Les images montrent Eötvös devant son cube d'hypercom, pointant du doigt les prémices historiques de Global-cité.
La reconstruction a pris une bonne centaine d'années. Le bloc sino-pacifique a rejoint les autres, bientôt suivi par la Nouvelle-Côte américaine, regroupant New-York et les mégapoles de l'est, l'arc de Xico, les premières fermes sous-marines du golfe du mexique et des caraïbes, jusqu'à Rio et les cités termites de l'Amazonie. Et puis le secteur Mer-Morte, Isarel, Un bout d'Egypte, Palestine, Irak, Syrie, un lambeau de turquie et Baku. Le reste ? Je t'en ai déjà parlé. Le trou d'enfer, une plaie ouverte à flanc de planète, l'ossuaire des temps. Pourtant, grâce aux réseaux numériques, bientôt remplacés par les ondes optiques puis les ondicules... Tu connais tout ça ou tu l'apprendras. Donc, les blocs se sont soudés, créant ainsi Global-Cité. La ville est devenu le monde. Petit, atomisé, passionnant, presque illisible. Et pourtant c'est une de nos fonctions, lire Global-Cité, chaque minute, chaque seconde. La couche du grand, du beau brassage, l'an zéro, le berceau pour un nouveau départ. On avait besoin de ce mythe là, les autres avaient trop morflé pendant la Sévère. La langue, le basiq, un anglais de cuisine mis à toutes les sauces, costaud et adaptable comme un bâtard.
Les gros cortex d'alors ont décidé qu'il était temps de mettre les chronos sur néant, comme pour effacer, atténuer plutôt, l'horreur des siècles consommés dans l'orgie pulvérulente des guerres du passé. L'an zéro marque aussi le début de notre ère. La nôtre, Hafiz, celle des hommes d'Etat."
Les images se focalisent sur un lourd pistolet à phase, la gueule noircie, qui repose, gros bloc menaçant, sur une tablette.
Hafiz, réveille toi un peu ! Et prends note. Toutes les structures gouvernementales s'étant révélées incapables de gérer la complexité de Global-Cité, tant le centralisme que le fédéralisme, tant le marché libre que les économies de plan, quelques grands juristes des années 020 ont décidé de séparer les administrations du pouvoir décisionnel. Tu connais les administrations ? Pour les faire tourner, les servos suffisent. Servoflics, servodocs, servo-assistantes, servobosseurs, mais pour tenir le tout, il faut encore des femmes et des hommes, toi, moi, d'autres...Nous n'avons qu'un seul but, Hafiz, assurer la survie, la cohésion et le bien-être de la communauté. Soit plus de 16 milliards de citz tous différents, appartenant à des millions de clans, tribus, sectes, famille plus ou moins homogènes. Les citoyens, répartis dans 5 Secteurs aussi gigantesques que chaotiques. La ville, à force de rues souterraines, superposées, est devenu un palimpseste. Tu ne comprends pas ce mot ? Ce n'est pas du basiq, non ! C'est issu d'une langue ancienne, avant la Grand Mort. Tu devras apprendre ces langages, ça te donnera un avantage sérieux sur beaucoup de citz. La plupart ne te feront pas d'emmerdes. Les citz sont collés à l'hypervision et la minorité d'actifs, moins de 16 %, est surveillée et encadrée par nos soins.
Nous disposons de crédits quasi-illimités, de l'appui des Forces Armées, du matériel technologique le plus performant et d'une totale liberté en ce qui concerne nos méthodes et moyens d'action. Le gouvernement n'est plus une sorte de superNode centrale qui opère au grand jour mais un réseau d'éléments autonomes qui agissent dans les basses lumières, pour le bien collectif. Certains serviteurs du grand E. aiment suivre des plans directeurs, élaborer des stratégies longues et complexes. On appelle ça des Maîtres-Plans. Je conseille plutôt de s’adapter en permanence sans s’encombrer d’un carcan idéologique ou prévisionnel.
L'image se focalise sur Eötvös en train de démonter son pistolet de phase pour mieux en exhiber le mécanisme minuscule.
Pourquoi toi, Hafiz ? Parce que les citz curieux sont aussi rares que les Gueules-Blanches pacifiques. Qui cherche du sens de nos jours ? Perdus dans le ciel artificiel des ruelles de bas niveau, perdus dans l'hypervision. Il y a bien quelques spécialistes...Mais ils se cantonnent à un champ d'application, alors que nous, nous avons le devoir d'opérer sur la cité elle même. Autrement dit sur le monde dans sa totalité.
Tu comprends maintenant que tu ne peux plus refuser. Il te faut accepter la charge ou mourir. Je peux t'effacer sans ciller, comme j'ai effacé ton existence légale dans les fichiers de Global. Je t'ai choisi. Il n'y a rien à discuter, rien à dire, rien à contredire. Etre un homme d'E. ne t'empêchera pas de te faire dessouder par un piqué à l'Orviétan ou par un accro au Triple-K. Tu n'as d'autre droit que ton devoir. Tu peux agir sur le monde, mais tu n'est pas le seul. Oui, tu devais t'en douter, il y a d'autres femmes et d'hommes d'E., d'autres secrétaires et même des Contrôleuses/eurs mais je n'en ai jamais repérés. C'est peut-être une légende, un moyen d'effrayer l'homme d'E. Faire planer une menace diffuse.
Une pléthore...Une abondance, si tu préfères, une armée de femmes et d'hommes d'E. que tu ne connais pas et qui auront une autre conception que toi en ce qui concerne le bien-être de la communauté. Il y a des contacts, des affrontements quelquefois, des attentats rarement. Aussi rares que les réunions. Elles se passent invariablement dans une ambiance feutrée, trés policée, mais les mots tranquilles peuvent couver du venin, de la mort. Tu apprendras tout ça, Hafiz, ou tu mourras. Seul. Notre lot.
Et surtout, ne me considère pas comme une espèce de maître ou une autre figure connement archétypale surgie de ton programme d'hypervision préféré. Je ne tiens pas à produire des élèves, des copies moins aptes que moi à gouverner Global-Cité. Je te donne des pistes, des traces, j’écarquille un peu plus tes grandes paupières noires. Après, tu deviens un bon homme d'E., tu fais ton boulot du mieux possible, ou tu crêves.
L'image devient incertaine, brumeuse, puis disparaît. Mais, on peut encore entendre la voix rèche d'Eötvös Wenn.
Tu pensais que je n'avais pas remarqué ton brin optique, panoplie de base de l'espion de basses rues. Du bazar de fiction. Frisson à bon marché. Enfin, ça confirme ma bonne impression. Tu es curieux et retors, torve même malgré ton interminable colonne vertêbrale. Tu es juste un peu maladroit. Les défauts sont faciles à corriger, au contraire des talents et des désirs.
Le fichier Eötvös ne contenait rien d'autre - Juste ces fragments - Bien qu'Hafiz ait écumé des centaines de millions de banques de mémoires de masse, à la recherche d'éléments supplémentaires sur ce M. Wenn qui était arrivé dans sa vie et qui, pendant presque six ans, à l'aide d'un enseignement aussi mal foutu que fragmentaire avait fait de lui un homme du grand Etat. Eötvös lui avait donné la majeure partie des codes d'accès aux cubes de données les mieux protégés de Global-Cité, ceux de toutes les administrations, les Forces Armées, les labos d'Astronautique, les banques, les secrets génétiques...Et tout cela sans jamais avoir rien réclamé en échange, ni examen, ni preuve de loyauté. Hafiz lui avait posé une fois la question de la loyauté, Eötvös avait rétorqué qu'il n'entraînait pas un néo-chien.
Le jour où Hafiz avait disposé d'un compte secret dont le montant culminait aux environs de l'infini, il s'était acheté un scooter de phase et s'était rendu au bunker de Koro Toro, en poussant au maximum la quadriphonie intégrée à son siège. Eötvös n'avait fait aucun commentaire. La discussion de cette journée avait porté sur les rapports troubles qu'entretenaient certains animateurs hyperstars avec des Grands Opérateurs du secteur bancaire.
Un beau jour, Eötvös disparut, le bunker de Koro Toro avait été nettoyé et il ne restait aucune trace de son passage, aucune preuves de leurs débats hormis les fragments qu'Hafiz avait récupérés sur sa caméra furtive, un simple brin optique de chez Sonora, à peine plus gros qu'un grain de riz. Eötvös avait fini par le faire griller à l'aide de son Censeur, un dispositif de brouillage et de camouflage qui protégeait d'une manière absolue la discrétion des hommes d'E.
Eötvös avait fait exprés de se laisser filmer durant les premières séances. Une démarche délibérée. Peut-être en a-t-il fait de même avec mes rêves ? Songea Hafiz. Le conditionnement hypnotique était une pratique courante chez les espions, en particulier chez ceux envoyés par la Frange. Un mot, une association d'idée bien définie pouvait provoquer une réaction spécifique. Une poignée de tueurs potentiels, à la solde du voisin Frangeais, dont l'inconscient était une gâchette sensible, se trimbalaient dans la cité globale.
Alors pourquoi pas une gâchette en forme de rêve ? Mais dans quel but ? Avertir, préparer sa défense, organiser une offensive ?
Un signal orange se mit à palpiter dans la partie gauche de l'hypercube, signe que quelqu'un cherchait à le joindre sur la ligne personnelle. Sa couverture du moment était celle de Grand Opérateur pour Sanuba Corp, programmes Hypermangas de série B. Avant de se brancher sur le réseau, Hafiz sortit son Censeur de sa poche et l'épingla au revers de sa veste. Son Censeur personnel ressemblait à une sphére d'argent posée à l'extrémité d'une aiguille de carbone. Ses composants étaient classés Sécurité maximale et il était impossible d'en faire une analyse. Le système de brouillage du Censeur affectait automatiquement n'importe quel rayon et était l'élément clé de la furtivité des femmes et hommes d'Etat.
Ainsi protégé, Hafiz activa l'Hypercom. Les rubriques secrètes furent remplacées par le visage en trois dimensions de son correspondant. Un jeune Sino-Lapon de 34 ans, le crâne rasé, qui suçait une barre de nourriture base.
Hafiz ! Pourquoi t'obstines tu à brouiller ta parfaite beauté à l'aide de quelque affreux bidule ?
L'homme d'E. répondit séchement, d'une voix qui claquait comme une lanière de plasteen souple :
Sengo ! Tu n'étais pas censé m'appeler ce matin.
Le jeune homme fit la moue et posa sa barre avant de triturer le dragon vert, tatoué sur son front, qui se mouvait doucement. Une reptation sous son épiderme. Hafiz pointa un doigt interrogatif en direction du tatouage vivant et lui fit remarquer :
C'est nouveau ça, Sengo...
Toujours aussi observateur, Hafiz...C'est la dernière folie sur la Nouvelle-Côte. Je n'ai pas pu résister.
D'après ce que je sais, ce genre...d'ornement est assez douloureux.
Sengo leva l'index pour empêcher le dragon de poser sa patte sur sa paupière. Il se gratta le sourcil et le tatouage vivant se replia vers le front, déployant ses anneaux magnifiques.
Tu es bien renseigné, Hafiz. En fait, il faut les surveiller. Si le tatouage atteint l'oeil ou l'oreille tu risques une inflammation oculaire, une otite ou même pire.
Et la nuit ? Sengo soupira et caressa son torse - l'image le montra selon un plan plus éloigné - recouvert de plaques de métal bleu cobalt collées entre elles par une pâte violette et translucide. La cuirasse ressemblait au ventre d'un reptile.
Je le pique. Tsoush ! Un coup de servoseringue remplie d'une molécule spéciale et le tatouage meurt, le pauvre. Ensuite, je n'ai qu'à pratiquer une légère incision frontale pour faire sortir le cadavre en deux dimensions, je compte m'en servir dans ma performance de ce soir.
Hafiz zooma et repéra cinq cicatrices discrètes courant le long du crâne de Sengo.
Yep...Tu fais ce que tu veux de ta plastique, Sengo. Nous sommes tous libres de faire et d’être ce que nous voulons être.
A propos de ma plastique. Tu me rejoins, ce soir ?
Hafiz activa le volume agenda et passa en revue les multiples rendez-vous hypermatiques de sa journée. Même en reportant au lendemain les rendez-vous secondaires, il était occupé jusqu'à 22 heures, temps Global. Il demanda à SEP-Airways, l'une des compagnies de transport hypersonique, la liste des horaires puis ordonna à sa Node de croiser tout ça. La machine répondit immédiatement :
La navette optimale quitte Centreurope vers 22-10 H, arrivée à Nouvelle-Côte aux environs de 22-50 H, comptez au moins 25 minutes de Phastram à New-York District. Vous serez chez M. Sengo Shin vers 23-30 H, temps Global.
S'adressant à Sengo, Hafiz dit :
Tu as entendu ma Node ?
Non pourquoi ? Elle est jalouse ?
Ma Node est purement fonctionnelle. Je ne l'ai pas dotée d'une personnalité.
Oh tu sais, Rök me tient compagnie. C'est ça que j'aime en toi, Hafiz, ton côté rigidité. Boulot avant tout… Ecoute, fais comme tu veux. Je sors ce soir, Cylin et Horry organisent une Ceremorgy pour l'anniversaire de Cylin. Je peux être chez moi vers minuit.
Si tôt ? Tu es malade, Sengo ?
Le jeune homme fit une grimace et répliqua :
Très spirituel, Hafiz. Cylin, Horry et leurs amis sont amusants, comme tous les petits couples, au moins durant une bonne demi-heure. Je ne compte pas m'éterniser. On se retrouve au flat ?
Possible, mais n'y compte pas trop. Désolé Sengo, j'ai encore beaucoup de progs à mater. Un stock d'électro-kung en provenance de Mandalay District.
Yep, tshaw bello et...
Hafiz préféra couper, brutalement. Sengo était un garçon attachant et plutôt bon baiseur. Parmi les dix meilleurs amants - hommes et femmes confondus - qu'Hafiz avait fréquentés durant les 3 derniers mois. Mais Sengo commençait à se montrer un peu trop insistant. Bien évidemment, le jeune garçon de New-York District ignorait qu'Hafiz fût un homme d'Etat. Il pensait que le beau Kara dealait des programmes frelatés pour une sous-division d'un conglomérat japonais et qu'il travaillait de temps en temps comme broker financier pour un ponte de la pègre du comptoir portuaire de Polotsk. Hafiz avait appris qu'une seconde couverture, un peu secrète, voire un brin racaille était plus crédible qu'un masque angélique. En se faisant passer pour un petit magouilleur, il dissimulait sa fonction d'homme d'Etat. Car si Sengo s'en rendait compte, il se verrait peut être dans l'obligation de le supprimer, par exemple : en augmentant la nocivité et la virulence de la molécule que son amant New-Yorkais s'injectait dans le crâne pour tuer son tatouage. Hafiz rangea cette alternative dans un coin de sa mémoire et ordonna à sa Node de le brancher sur les marchés financiers de Global-Cité.
Hafiz commença par surveiller les indices de l'économie Globale. La production se maintenait à un niveau acceptable bien que la spéculation fît rage dans différents secteurs économiques. Les usines pilotées par les superNodes, les grands groupes d'hypervision, quelques boîtes d'astronautique ainsi que les filières à intégration totale de l'agro-alimentaire étaient traquées par un nombre anormalement élevé d'Opérateurs. Dans ces manoeuvres d'achat et de prise de contrôle, Hafiz reconnut le style de certaines femmes et hommes d'Etat. Des confrères, des concurrents, peut-être des ennemis mortels. Depuis qu'Eötvös l'avait investi de cette charge, il n'en avait jamais rencontré, ni par hypercom, ni (bien évidemment) en chair, en os ou en armes. Pourtant, chaque jour, Hafiz affrontait ses semblables sur différentes zones d'action : la finance, les ordres donnés aux Forces Armées, la recherche techno-scientifique et sur une multitude d'autres marchés dont l'enjeu était le même. Les données, l'info, les secrets. Tout cela de façon à faire progresser ses idées, sa vision de Global-Cité.
Il contra une O.P.A sauvage sur Astro-Cluj et racheta quelques parts de N.A.S (Node advanced systems), le fleuron des superNodes ; un agent anonyme se rua dans la brêche et se mit à acheter massivement des actions N.A.S, bien que le prix, gonflé par l'achat éclair d'Hafiz, dépassât de loin la valeur réelle. Hafiz profita de l'opération pour lancer quelques sondes en direction de l'acheteur frénétique. Comme prévu, le Censeur de son concurrent détruisit la moindre de ses sondes avant qu'elles n'atteignissent la mémoire moléculaire de la Node. Toutefois, l'une d'elles réussit à transmettre à Hafiz, le fragment suivant.
/Xtasy écarlate. 2,234 points. X-Cracker recherche labo clandé de Paris-District, eXtrême dossier en attente depuis sa disparation/
Quelques données arrachées à la mémoire de masse ou peut-être envoyées intentionnellement. Hafiz baptisa l'inconnu, Ombre-X, puisqu'il l'avait égratigné dans ce répertoire tout en suivant le cours des actions N.A.S. Le prix se stabilisa rapidement. Ombre-X avait perdu 30 millions de crédits. Il devait s'en être rendu compte depuis 2 secondes car voilà qu'il se mettait à vendre du N.A.S. Hafiz se fendit d'un sourire et s'occupa du marché de l'hypervision. Le hardware n'était pas visé par les remous du réseau. On s'écharpait plutôt sur les dealers de programmes soit : Antenne Centreurope, Prima Africaana, le N-Y-N-Y Network, Ni Hao Kids et Golden Age Channel qui s'était spécialisée dans le reconditionnement des image de l'avant grand désastre de 2083. Traitement des bandes vidéo en deux dimensions et recalibrage au standard de l'hypervision.
Avant de se décider à investir, Hafiz sauta du volume Finances au volume Société. Rapidement, il passa en revue les dernières tendances. Les hypersitcoms tenaient toujours le haut des listes, surtout ceux orientés sexy/comedie avec une pointe gore mais ils perdaient du terrain face à d'inattendus films amateurs en provenance de Moscou District. 2D, bicolores, sépia, peu de personnages, décors rudimentaires, mettant en scène des hommes d'E. pervertis luttant contre des TERATO.S aussi beaux et magnifiés que des icônes. Hafiz prit deux titres au hasard et les mit en mémoire, de façon à les commander un peu plus tard / tShaÿ mAlkouth contre l'Etat / et / Les Rêves Sang d'eXtrême /, puis il repartit sur le réseau financier. La cote du N-Y-N-Y Network crevait tous les plafonds. Vertige des chiffres qui s'affolaient dans la lueur verte de l'hypercube. Les autres agents financiers ainsi que quelques femmes ou hommes d'E s'arrachaient les parts de N.A.S avec une frénésie carnassière, trompés par le jeu de dupe d'Hafiz et d'Ombre-X. Les sommes mises en jeu équivalaient au budget de fonctionnement des administrations d'un District entier. Une grande bagarre. Hafiz faillit succomber au vertige et dut se contenir pour ne pas se lancer dans la curée.
Il créa une société écran et se mit à acheter quelques titres de Golden Age Channel, à titre de test. Voyant que personne ne le contrait, il poursuivit son acquisition tout en surveillant la bataille épique autour de N.A.S. Sa Node repéra soudain le code d'Ombre-X. Hafiz délaissa sa tentative d'achat furtif et se concentra sur les mouvements d'Ombre-X. Ce dernier continuait à vendre du N.A.S, dans l'espoir de récupérer sa mise, tout en achetant à haut prix du N-Y-N-Y Network dans des proportions importantes. Un piège un peu trop évident...Ou alors une erreur. Ombre-X, un opérateur financier très puissant ou alors un homme d'E. à la dérive, paniqué, se ruant dans les tranchées les plus grossières.
Hafiz préféra ne pas contrer Ombre-X directement, au contraire d'autres agents qui faisaient fluctuer N.A.S du plus bas au plus haut ou qui jouaient à gonfler les actions de N-Y-N-Y Network, empêchant ainsi Ombre-X de mener à bien sa stratégie.
Pendant qu'Ombre-X se cassait les crocs sur le dealer de progs de New-York, Hafiz acheva de prendre le contrôle de Golden Age Channel. Il demanda à sa Node de prendre le relais et s'octroya une pause-déjeuner. Il quitta sa station de travail et se rendit dans une petite pièce octogonale et blanche. Après s'être assis sur un tabouret en mousse plasteen, une tablette de carbone jaillit en sifflant du mur et se rangea devant lui. Hafiz y appuya ses coudes en s'autorisant un soupir. L'effort qu'il venait de fournir l'avait mis sur les rotules. Comme la plupart des citz, Hafiz n'avait pas une musculature très robuste. Il aurait pu se livrer aux pistons et poids d'un servomuscleur mais cela l'ennuyait.
Le sport n'intéressait qu'une minorité de citz. Hafiz attribuait cette désaffection à la structure souterraine de Global-Cité. En surface, durant les âges antiques, les citz s'amassaient dans des stades pour observer d'autres citz se dépenser en parfaite inutilité. Mais ils s'adonnaient à cette pratique à l'air libre. De nos jours, il existait encore des sportifs et ces derniers se réunissaient de temps à autre à l'hyperdôme de Bei-Jing District. Des citz gonflés d'hormones, accros à leur servomuscleur qui parodiaient les jeux antiques. Sportif, ce mot là, était très péjoratif, presque une insulte.
Hafiz fouilla dans la poche de sa veste et en tira une servoseringue. Endomorphine de synthèse. Il se planta la micro-aiguille sous un ongle, inspira longuement puis rangea le servo translucide à sa place. Sur la table, un petit hypercube grésilla avant de se déployer. Des centaines de milliers de codes-plats défilèrent, s'entrecroisèrent en 3D. Après quelques manipulations, Hafiz s'offrit un café de Kitale District agrémenté d'une paire de Rollmops de chez Baldutshi. La commande apparut instantanément sur le coin gauche de la tablette, la base de téléportation. Le café était à la température idéale et les Rollmops délicieusement aigres. Tandis qu'il savourait les filets de harengs crus, Hafiz repensa à ses succès matinaux.
Il avait réussi à égratigner un gros poisson et l'avait observé se fourvoyer dans une opération « sables mouvants » alors que de son côté, il avait pris une bonne option sur les évolutions présumées du marché des progs.
Pourtant, Hafiz était inquièt, le nom d'eXtrême était sorti 2 fois en l'espace d'une heure. La première fois dans les fragments d'information piqués à Ombre-X, ensuite dans le catalogue de Golden Age Channel. Les Rêves Sang d'eXtrême. Une fréquence trop rapprochée pour être le fait d'un simple hasard. Une singulière correspondance.
Hafiz termina son repas, réexpédia reliefs et déchets par téléportation puis retourna s'installer face à sa station de travail. Il passa quelques heures à explorer les fichiers des derniers rapports de la Globale Police dans les Districts les plus chauds de Centreurope, à savoir : Cuythoek, la barrière rouge de Smolensk, le port flottant de Polotsk ou la marina géante de la Costa portugaise. Les chiffres étaient stables. Par contre, quelques chefs de meutes ainsi qu'une poignée de clans avaient été, soit écartés, soit purement éliminés. Hafiz prospecta un peu sur différents réseaux de renseignements sans y retirer quoi que ce soit de significatif.
Comme Hafiz subodorait une opération en cours, il se risqua à contacter le Phazerlono, l'un de ses nombreux informateurs, mouchards, indics infiltrés dans le Cuythoek. Soudain, pendant que l'homme d'E. composait le code du Phazerlono, la Node de son hypercom se mit à glapir :
M. Geluwe, une sonde vient d'atteindre mon premier champ défensif.
Délaissant Phazerlono, Hafiz ordonna à la Node de modeliser l'agression. L'adresse et le numéro de code du Phazerlono s'effaça au profit d'une image 3D, sorte d'oignon en fil de fer grignoté par un minuscule point brillant. Le point perça la première couche et donna l'impression d'exploser en une dizaine d'autres points. La Node commenta :
La sonde s'est reproduite.
Un nouveau type de sonde-torpille qui, au lieu de foncer droit le coeur de Node, à travers le maillage optique, se clônait à chaque étape. Mais ce faisant, elle perdait beaucoup de temps. Hafiz activa les défenses secondaires. Dans l'hypercube, la seconde couche de l'oignon lançait de courts rayons contre les sphères parasites. Bientôt, il ne subsista plus que 2 signaux, occupés à endommager la seconde protection. Hafiz pilota la destruction de la première mais ordonna à sa Node de récupérer la seconde au moment où celle-ci percerait la protection. La manoeuvre était délicate. Car si la sonde passait, elle se multiplierait à nouveau et pouvait lui griffer ses précieuses mémoires moléculaires. Mais la Node agit à la perfection, elle cueillit l'intruse dans un petit champs de stase quand cette dernière fendit la surface de la deuxième couche. Hafiz serra les dents de joie et demanda à sa note :
Ne la laisse pas se disurper sans lui avoir pompé la masse.
Le signal se dilata puis sembla imploser. Hafiz se renfonça dans son fauteuil et demanda à sa Node de lui énumérer les informations contenues dans la sonde.
Le code, partiel, d'une Node ETA 40P, un message concernant un stock de phasers lourds, une évocation du message de virgo. C'est tout M. Geluwe.
Le point orange, qui fulminait au dessus de la représentation de la Node, indiquait à Hafiz que le Phazerlono commençait à perdre patience. Il le laissa donc filtrer. Dans le cube apparut une figure grotesque et d'aspect peu hygiénique. Un gros casque en plasteen blanc sale et rouge, doté d'yeux à facettes, de rivets argentés et de larges dents fluorescentes. Le casque surmontait une masse de filaments de caoutchouc pourri collés contre une tunique en fibro. L'oeil gauche était fermé alors que le droit ne cessait de s'ouvrir et de se fermer en produisant un grésillement qui à la longue, irritait. Sur le front, à droite, il y avait un disque rouge, le symbole de l'ancienne nation japonais ; juste en dessous, pendait une croix de Malte, métal rouillé.
Une relique déplacée, pensa Hafiz qui en savait beaucoup plus sur le masque du Phazerlono que l'actuel Phazerlono lui même. Le casque s'agita et une voix tordue par un antique vocoder dit :
Ah ! Vous voilà. On dirait que vous avez eu du mal à établir le contact. Votre Node vous joue des tours ?
Quand je pense que ce pitoyable Phazerlono croit que son masque rudimentaire protége son identité, se dit Hafiz en modifiant l'image du bout des doigts. Le casque donna l'impression de s'estomper, révélant la face lippue et grasse d'une femme blonde dont l'oeil gauche, bouffée par la gale ne cessait de cligner. Hafiz l'avait identifiée dés leur premier contact sur hypercom.
Mode biographie. Sujet : Gassa Kagan
Age 62 ans. Ancienne modiste de chez Cardoen D. qui, après un licenciement sauvage, a rallié un gang de Gueules-Blanches de Cuythoek District. Du fait de son âge et de son activisme, elle est devenue leader de son clan et a même réussi à fédérer 7 autres bandes sous son commandement exclusif. Lorsqu'elle s'est sentie assez confiante, elle a défié le PhazerLono d'alors (voir volume sur Grotz Syvel) et l'a massacré dans les régles des basses rues. Coiffée du masque du pouvoir, Gassa a développé un micro réseau de bidouilleurs hypermatiques et de braquage d'objets téléportés. Elle n'était qu'une particule dans l'amas criminel de Global-Cité, mais de temps à autre, Gassa tombait sur une info valable.
Hafiz tenait juste à la sonder. Il la vit régler son hypercom, sans doute avec l'espoir de percer le brouillage de son Censeur. Car si Hafiz savait tout de la demoiselle Kagan et de son réseau de braqueurs, cette dernière ne connaissait ni le visage, ni même la voix réelle - car le Censeur modifiait également les fréquences vocales - de son interlocuteur. Selon toute logique, elle prenait Hafiz pour un des Goheds de la pègre. L'homme d'E. faisait évidemment tout pour la conforter dans ses certitudes et il en rajoutait en prenant le ton sec et méprisant caractérisant les Goheds, ces chefs des grands Syndics mafieux :
Ma Node est parfaitement capable de commander votre élimination en quelques nanosec', quant à la votre, vous devriez éviter de lui adjoindre un dérivateur de phase pour percer ma cape. Vous risquez de griller vos petites mémoires de masse.
L'oeil à facettes du Phazerlono fut secoué de spasmes encore plus rapides. Le casque se pencha pour désactiver son dérivateur et s'excusa :
Je suis désolée.
Hafiz poursuivit son entreprise d'intimidation en gardant son ton lugubre :
Vous pouvez l'être, Phazerlono. Je vous paye assez pour ne pas avoir à m'occuper de vos mesquines tentatives de trahison.
Pardonnez-moi.
Je vous l'accorde.
Gêné, le masque obsolète demanda :
Que me voulez-vous ?
Il y a eu beaucoup de clans décapités, ces heures dernières...
Ha ? Non, je ne crois pas. Il n'y a eu qu'un seul démembrement dans le District, ça doit faire 4 heures. Pas de décapitation depuis une bonne semaine.
Décapiter, dans le sens de priver de tête, priver de chef. Le chef, vous saisissez ?
Non...
Hafiz avait commis une légère erreur en jouant sur les mots. Les Goheds ne s'embarrassaient pas de ce genre de détails, leur credo étant l'efficacité maximale et la brutalité, leur arme favorite. Il risquait de se dévoiler s'il persistait dans cette voie.
Peu importe, Phazerlono ! l'Organisation s'inquiète de voir un taux de mortalité si élevé chez les chefs de clans.
C'est vrai que ça a cartonné, les heures dernières. Hem...Un convoi des Forces Armées a été cassé par des Goulins du District. Tout le monde s'est lancé à leurs trousses. Vous pensez ! Un stock de phasers lourds. Même les servoflics ont déboulé dans le Cuythoek. Pas tout seuls évidemment, mais appuyés par un groupe cadre d'inspecteurs. Des vrais, des humains, eux même escortés par des néo-clebs et des copy-cats. Bonne panique.
Et ce convoi ?
Malgré les rafles et les réglements de compte, la marchandise n'a pas été retrouvée. Contrairement aux Goulins. Un charnier, total carbo. Juste derrière la servusine de …
Hafiz coupa le contact. Il convenait de traiter le Phazerlono ainsi, en quantité négligeable. Ne pas s'embarrasser des civilités de l'hypercom.
Sujet : Phazerlono
L'origine de cette aberration remontait avant la Grand Mort. Karl Hedo, champion de Basho (voir Sumo/sports de combat antiques). Père Allemand, mère Japonaise. Vedette controversée (surnom, le Baron du Feu Incarnat) se réfugia dans un abri personnel alors que les bombes à frag ravagent Osaka. Il y resta dix ans. Lorsqu'il se décida à sortir (réduction de sa masse adipo-musculaire de 60 %), vêtu de sa combi ABC et d'un casque anti-radiation, il débarqua dans les premiers modules de Kanegha-District et fût fêté comme un Gilgamesh par les premiers pionniers. Edo rêvait de reprendre son titre de Yokozuna (voir Sumo, Champion). Il échoua bien sûr et s'enfonça dans des Bashos de plus en plus saignants, se produisant dans les Barnéons des basses rues. Il avait conservé son casque anti-rad (souvenir) qu'il portait toujours avant de monter sur le ring circulaire. Il l'avait repeint aux couleurs de l'ancien Japon en y ajoutant sa marque, une croix de Malte. Après des blessures à répétition et une série de défaites, Edo mit son casque fétiche en jeu, pour le perdre immédiatement. Son adversaire conserva le trophée et le boosta pour en faire un casque d'immersion. Le virtuel étant à la mode.
D'années en années, le casque subit ainsi maintes modifications. Il échoua entre les mains d'un Gohed Papou, trafiquant d'Orviante. Le mot Phazer résultait de la combinaison de deux mots, le phaser, l'arme de base de tout criminel et d'une déformation d'un mot anglais "Father". Quant à Lono, il s'agissait d'un dieu Polynésien. Le terrible dieu poisson, dévoreur de noyés.
Gana Kagan, au contraire d'Hafiz, ignorait l'historique de son casque.
L'homme d'E. croisa ces nouveaux éléments avec d'autres volumes ou fichiers, sans rien dégager de pertinent. Une opération de moyenne envergure était partie de Cuythoek. Elle devait impliquer
quelques Goheds, un Syndic ou une femme, un homme d'E. plutôt novice. Une zone à surveiller, sans plus...A moins que le convoi des Forces Armées n'ait transporté autre chose qu'une poignée de phasers lourds.
Hafiz bascula sur le réseau des Forces Armées et commanda à sa Node de passer au crible tout ce qui avait trait à un convoi secret, détourné le jour dernier dans Cuythoek District. Ces données étaient bien protégées puisqu'il fallut dix secondes à la Node pour les récupérer. Dans le cube, apparurent trois wagons de phase, des véhicules noirs, profilés et blindés. Tous étaient équipés de lance-feu, de champs soniques et de phasers à gueules courtes. Le wagon de tête et celui de queue avaient transporté les phasers lourds alors que celui du centre n'avait porté qu'un seul élément. Un unique caisson. Hafiz demanda des renseignements supplémentaires. Ceux ci arrivèrent instantanément.
Sujet : Tank-Foreur
Un tout nouveau véhicule militaire. Un tank minuscule, monoplace, semblable à un cercueil antique, hérissé d'antennes. Son nez applati se terminait par une double-foreuse en matériau composite, épaulée par une gueule de micro-phasers. Manoeuvré par une Node ou à la rigueur par un néo-chien, vu l'étroitesse de l'habitacle. Le Tank-Foreur était destiné à percer les défenses de quelques bâtiments et centres secrets implantés sur la Frange. Mais d'autres missions pouvaient lui être confiées, dont la récupération d'agents prisonniers, retenus dans des cellules de haute sûreté.
Une arme secrête, songea Hafiz avec ennui. Les Forces Armées élaborait au moins une nouvelle arme tous les 15 jours, sans compter les hypno-conditionnements et les améliorations apportées aux néo-chiens, copy-cats et autres bestioles de surveillance.
Ainsi, quelqu'un s'était offert le dernier jouet des Forces Armées, en manipulant puis en éliminant un clan de Cuythoek District. De son doigt, Hafiz Geluwe dessina un point d'interrogation qui se matérialisa au coeur de l'hypercube.
Là, devant une ouvreuse trop maquillée ou un grand
costaud de Noir qui rêvasse, nous songeons nous aussi
que la roulotte et l'aventure, aussi minables soient-elles savent
seules nous faire oublier l'inéluctable prison de la loi sociale
François Granon
L'agent dOppler était en train de terminer sa ration de beignets de poulpe de Xico, sauce chili, lorsque sa Node portable se mit à couiner. Il posa la coupe graisseuse sur le comptoir du Restaunéon et sortit le cube brun de la poche de son uniforme couleur mastic. Il posa la Node sur le comptoir nauséabond et activa le mini-cube. La figure synthétique de LEX, la superNode qui commandait à la G.P (Global-Police) : servoflics et agents humains du cadre Elite, lui souhaita un bon appétit et lui ordonna de récupérer sa binôme avant de se rendre d'urgence sur la Transversale Ripcroft pour prêter main forte à quelques servoflics mis à mal par un clan d'Olmeks. dOppler coupa la Node et se précipita vers son véhicule de service, en l'occurence la Fonceuse version 2.6 : 10 miroirs de phase en X, un facteur de puissance gonflé par un ampli. L'orgueil impérialissime des industries Hondaï, selon la pub de l'hypercom. En fait, un tas de plasteen-métal bleu ciel, bardé de clignotants et flanqué d'une grosse sirène sonique qui formait une excroissance disgracieuse sur le côté gauche. dOppler s'installa face au joystick, activa vocalement le moteur et s'élança dans la rue souterraine, niveau 34 de BXL District. Il dut s'élever de quelques mètres au dessus du traffic pour éviter le bouchon qui s'était formé autour de la servusine à nourriture-base et emprunta la zone d'urgence, s'approchant ainsi du ciel artificiel généré par les holos. Au niveau 34, ce jour ci, le contrôle climatique avait offert aux citz quelques heures d'un soleil doux et jaune sur un fond bleu clair, tandis que les bornes à air diffusaient une légère brise.
dOppler conduisait vite et évitait les ambulances et autres Fonceuses de la G.P avec maestria. La Transversale Ripcroft relait BXL Disctrict à Atha Cliath, une liaison directe. Plus de six-cent kilomètres de routes souterraines réparties en 8 niveaux, dont 2 occupés par le Phastram. dOppler quitta les limites de BXL District et se plaça sur le sixième niveau de la Tranversale, la ligne d'urgence. La Fonceuse V 2.6 fendait le tunnel blanchâtre à vive allure, grillant les lois de régulation. Il atteignit le relais routier vingt minutes plus tard. Sa partenaire, Tatiana Lynn, l'attendait au bord du parking. Une jeune femme de 47 ans, Black peroxydée, aux courts cheveux fluos, aux grands yeux violets. 2,27 m. Les muscles serrés dans son imper de protection, son phaser réglementaire dans la main droite. Le célèbre Pacificateur à gueule courte de chez Benerhin. Tatiana, partenaire, binôme, compagne des longues patrouilles dans tout Centreurope.
dOppler se gara doucement, en suspension devant la jeune femme, ouvrit la portière et tandis qu'elle se glissait à ses côtés, mit la sirène en marche. La porte se referma, hermétique grace aux magnets et dOppler démarra, boost au maximum. L'agent Tatiana Lynn, de sa voix claire, lui demanda :
Qu'est ce qui se passe ?
Tu n'as pas reçu le message de LEX ?
Non, ma Node s'est bloquée avant la pause de la mi-journée, je l'ai envoyée au service équipement.
Une bande d'Olmeks secoue le chaos un peu plus loin sur la Ripcroft, vers Atha Cliath.
L'ex-Dublin ? Un District plutôt calme. Pas net, mais calme.
D'après LEX, il y a beaucoup de casse chez les servos.
Ils seront vite recyclés. Pas la peine de s'exposer pour de la ferraille.
Elle sortit une Cannabich de la poche de son imper de protection et demanda à la Node intégrée à la Fonceuse de l'allumer. Un point rouge, oeil laser, effleura l'extrémité de la cigarette noire. Tatiana pompa et expira bientôt un long ruban de fumée bleue. dOppler bloqua sa respiration. Il ne tenait pas à se fondre à la came. Son organisme de mutant assimilait trop les molécules de la Cannabich. Sensation fabuleuse mais qui pouvait leur coûter la vie sur la Transversale.
Tatianna Lynn pompa trois nouvelles bouffées puis écrasa sa Cannabich dans le creux de son poing :
Désolé Fragus.
Laisse...Tant que ne me souffles pas dans les naseaux, ça va.
Tatiana était la seule à le nommer par son patronyme de citoyen. Fragus Argell. Pour les autres agents de la G.P, pour les servos, pour la plupart des autres citz, il n'était que dOppler. dOppler le TERATO, le mutant, l'homme manufacturé, le nain au pouvoir d'empathie.
Il avait été crée - le mot n'avait jamais gêné Fragus - 60 ans plus tôt, mais son métabolisme avait "gelé" alors qu'il était âgé de 37 ans. Petit, 1,80 m seulement, massif, le visage plat, des yeux noirs et profonds, puits d'ombre surmontant une bouche minuscule. Une coiffure applatie, sombre et rejetée en arrière, piquée de cheveux gris. Un être d'un naturel renfermé doté d'un puissant pouvoir de mimétisme. Depuis presque 110 ans, il bossait à la "GloPo", comme disait les clans des basses rues. Il était flic, à l'échelon zéro du groupe cadre Elite. Un mutant, un TERATO était à peine mieux considéré qu'un servo de maintenance. eXtrême, un autre TERATO avait veillé, pendant presque une décade, à ce que la haine contre les mutants se cristallise à jamais.
Seule Tatiana, qui pourtant était sa supérieure - 3 échelons les séparaient - le traitait avec un minimum d'humanité. Elle n'avait pas rallumé sa Canna et s'occupait maintenant à vérifier son arme de service. Le Pacificateur V 4.7 était une arme de poing qui projetait un faisceau énergétique modulable. De quoi neutraliser, voire tuer n'importe quel citz dont le degré de dangerosité aurait excédé la limite. La faiblesse du phaser compact était sa portée, assez courte, moins de 500 métres. Au delà, le faisceau avait tendance à se diffracter.
Un problème, Tatiana ?
Non. Après le blocage de ma Node, j'ai pas envie d'être lâchée par mon Pacif'. L'agent Testkins de Paris District a eu une panne de phase, hier, heure 04-17. On l'a retrouvé étalé sur plusieurs mètres. Un clan de Gueules-Blanches avec leurs lames mono. On a des problèmes de maintenance dans la G.P.
Tu veux pas vérifier le mien, aussi ? "
Tatania lui sourit et saisit l'arme de service de son partenaire. Pendant qu'elle testait le miroir de conjugaison du Pacif' dOppler leva l'index. La Fonceuse ralentit doucement.
Devant eux, un bouchon impressionnant.
Des milliers d'autos à phase, de poids lourds, de scoots et de wagons divers étaient à l'arrêt. Plus loin, une colonne de fumée s'élevait. Des flammes bleues dansaient le long du tunnel de plasteen. Quelques citz avaient posé leur véhicule sur la route et discutaient, inquièts.
Devant, au niveau de l'incendie, on percevait des explosions sourdes, des crépitements, des bruits de ferraille. On cassait du servoflic. dOppler remit le doigt sur le joystick et la Fonceuse repartit à pleine vitesse. Bientôt, les deux agents arrivèrent à la bordure du problème.
A quelques mètres, sous le ventre blindé de la Fonceuse, un clan Olmeks achevait de bousiller l'escadre servo. Les Olmeks étaient une de bande de gosses, 22 à 35 ans, le visage cagoulé par une coulure de plasteen jaune. Des trous pour les yeux et la bouche, sur le front, un cercle blanc, mal dessiné. Vêtus d'une tunique noire et sale, les membres enroulés dans des fibres de latex qui pendouillaient. Sur le ventre, un autre cercle, aussi incertain que celui qui ornait leur cagoule. Trois d'entre eux portaient des phasers lourds. Armes militaires, non disponibles sur les marchés, hormis au souk noir d'El Qâhira District.
Avec ces trois fusils d'assaut, trapus et d'un noir de carbone, ils avaient massacré l'escadre de flics automatiques et pouvaient tenir ce coin de tunnel pendant quelques minutes. Quelques autos de phase avaient été touchées par les tirs et s'étaient écrasées sur le sol. Les carcasses brûlaient en dégageant une fumée sombre. Sur le bas-côté, dOppler aperçut quelques citz, blessés.
Le reste des Olmeks - une trentaine de gosses - se répartissaient en 2 groupes. Le premier démantelait les servos détruits pour leur piquer leurs armes, matraques soniques et lance-rafales, le second s'était placé devant une grande ouverture, une trouée pEPRendiculaire au tunnel de la Transversale, longue de plusieurs kilomètres, qui débouchait sur l'impensable surface. Le soleil, le vrai, pas un holo de niveau, immense et rougeoyant, crachait sa lumière dans la trouée et l'étalait sur les Olmeks fascinés.
Tatiana Lynn, réglant son Pacif' sur Neutralisation, demanda à dOppler :
Qu'est ce qu'ils foutent ?
D'après ce que j'en sais, les Olmeks sont des accros de l'astre solaire. Un culte de violents cinglés. Leur devise, remonter à la surface à n'importe quel prix, voir le soleil, s'y cramer les yeux et se fondre en lui.
A ton avis comment ils se sont démerdés pour la trouée ?
dOppler activa la sirène et prit son arme.
J'en sais rien, Tiana. Explosifs peut-être. Quelques pains de plasteen.
Non. Les bords sont trop nets, comme une découpe énergétique.
Le cri strident disloqua les rangs des Olmeks contemplatifs. L'un des porteurs de phaser visa la Fonceuse et pressa sur la détente, mode rafale. 6 faisceaux touchèrent le ventre, déjà bien bosselé, du véhicule qui tangua légèrement. dOppler grimaça et corrigea sa trajectoire pour venir se poser derrière les tireurs. Les portières s'ouvrirent immédiatement et Tatiana se jeta, en roulé-boulé, sur la route, évitant ainsi un tir de phaser lourd ; elle se releva, rage aux dents, mitraillant l'agresseur encagoulé. L'Olmek se prit les trois sphères neutralisantes en pleine figure.
Trois explosions de lumière bleue. Il s'effondra comme un néo-porc vidé par un servoboucher. dOppler, imitant sa partenaire s'occupa des deux autres porteurs de phaser lourd.
Un Olmek, ayant récupéré un lance-rafale, mit Tatiana en joue et, impitoyable, la mitrailla. A l'impact, l'imper de protection se gonfla, se remplit de molécules dressées pour absorber les chocs cinétiques. Tatiana tomba à genoux, le visage durci par une grimace de douleur. Le gonflement salvateur de son imper gênait ses mouvements. Elle ne parvint pas à ajuster l'encagoulé qui venait de la flinguer.
dOppler s'en chargea à sa place. Il neutralisa l'Olmek d'une bonne giclée - plus de six impacts répartis sur le haut des jambes, le ventre et la poitrine - et braqua les autres qui tentaient avec maladresse d'imiter leur camarade. Prenant le ton violent et sec de Tatiana, dOppler leur cracha :
Pas de faux-mouvement ! Mon Pacif' est réglé sur grillade !
Ils lâchèrent instantanément les armes récupérées sur les servos et tendirent les mains, soumis, prêts à recevoir les poucettes de neutralisation. dOppler jeta un oeil sur Tatiana. Elle s'était relevée et son imper était en phase de détumescence. Tatiana se frotta la poitrine en grognant :
A cause de ces enflés solaires, je vais avoir des bleus sur tout le corps.
dOppler mit les poucettes aux gosses et s'approcha du second groupe, ceux qui regardaient, religieusement, le soleil rouge dans la trouée. Oeil de géant se consummant à l'autre bout d'un tunnel parfait. L'agent dOppler les intEPRela :
Ey ! Les Boyz...
Encore un peu, m'sieur l'agent d'la GloPo. Il va bientôt disparaître. La grande roue interdite m'sieur. Amon Râ. C'est la première fois qu'on le voit et sans doute la dernière. Ca valait tout ça. Ça vaut ses cinq ans de privation.