LE PROJET ALPHA CENTAURI
(Mondes pensants)
by Marco Santini
rev. April 21, 2012
Published by Marco Santini at Smashwords
Copyright Marco Santini 2007-2012
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Cover design by Lilia Morales y Mori
Le roman est disponible en anglais, espagnol, français et italien.
Marco Santini:
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Lilia Morales y Mori:
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INDEX
Institut des Sciences Informatiques
VOS COMMENTAIRES SONT LES BIENVENUS!
A ceux qui explorent de nouveaux horizons,
afin que la connaissance n'ait pas de limites,
A ceux qui tentent de nouveaux chemins,
afin que les rêves deviennent réalité,
A ceux qui poursuivent la fraternité,
parce que la paix n'est pas une chimère.
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XXIVème siècle.
Les humains habitent la Terre et la Lune, dernières forteresses du pouvoir passé. Mars et le Réseau sont peuplés par les intelligences artificielles et par les âmes. Ces dernières sont obtenues en digitalisant le cerveau après la mort. La réalité virtuelle permet aux deux races de communiquer. Leurs différences sont profondes, leurs intérêts inconciliables.
Les humains ont renvoyé la mort réelle à un avenir indéterminé avec la digitalisation mais ils ne se sentent pas heureux: ils éprouvent de l’admiration et de l’envie, un sens d’infériorité et de rage envers les êtres virtuels.
Les créatures digitales par contre ne supportent pas d’être reléguées dans des mondes trop petits pour leurs ambitions sans limites. Elles ont développé les compétences pour des milieux extraterrestres pendant l’expérience martienne. Elles ont surtout acquis la sécurité indispensable pour affronter la colonisation d’autres systèmes solaires.
Les humains financent le projet Alpha Centauri en échange du renoncement des êtres virtuels à s’épandre sur la Terre. La Sécurité Terrestre, avant le départ, intercepte un message suspect provenant de l’Agence Spatiale. Terrorisme? Les indices conduisent aux Elus, une secte entrée dans le Réseau avec un suicide collectif cinquante ans auparavant…
Les scènes qui se déroulent dans le Réseau sont indiquées par @.
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Intelligence artificielle, historique
Adam
Intelligence artificielle, membre des Elus, fils d’Eve Dirac, Victoire et Martin Wing
C573Y
Intelligence artificielle, officier de la Sécurité
Eve Dirac
Ame, membre des Elus, savant informatique
James
Humain, compagnon de Victoire
Marcus Rand
Humain, général de la Défense
Martin Wing
Ame, conseiller des Elus, défenseur des droits civils
Nicole
Humain, amie de Victoire
Nihil
Ame, Grand Maître des Elus
Victoire
Ame, compagne de James.
Au début du XXIVème siècle, l'homme orgueilleux de ses succès, pensait à l’avenir avec optimisme convaincu qu'un jour, même pas trop lointain, il transformerait en réalité, même ses désirs les plus téméraires.
La nouvelle population du Réseau entreprit toutefois son premier voyage interstellaire: une entreprise cyclopéenne avec laquelle un peuple tout entier partirait vers le nouveau monde. C'était un événement qui devrait changer les protagonistes de l'histoire.
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Les commentaires d'un présentateur suivis d'éclatements de rire proviennent de la salle à manger. Le chef de salle accompagne Victoire dans un endroit plein de clients en habits élégants.
Des rayons laser s'entrecroisent en une joyeuse danse autour du gigantesque hologramme d'un arbre de Noël aux reflets iridescents, qui peu de temps avant minuit disparaîtra en laissant la piste libre pour la fête. Sur le côté, trois musiciens de couleur en habit blanc exécutent des compositions d'autrefois.
L'endroit renommé pour le raffinement de ses plats, le service excellent et les noms fameux des artistes, est situé dans une des zones exclusives du Réseau et il reproduit le cadre et l'atmosphère d'une époque lointaine quand le monde virtuel n'était pas encore né.
Victoire commande un apéritif et elle observe son aspect dans un miroir placé devant elle. Ses yeux de jade ressortent de son visage gracieux. Ses cheveux noir corbeau couvrent ses épaules nues et sa robe de dentelle bleue, sobre mais provocante, révèle ses seins parfaits.
Le solo d’une trompette endiablée semble être une mélodie lointaine.
La chaise qui est devant elle est vide.
Elle ouvre sa pochette de cuir. Elle scrute à l’intérieur quelques instants, les lèvres fermées. Puis elle se concentre sur les clients à l’entrée.
Le voilà! Une stature massive, des cheveux noirs et des traits fins. Smoking avec une ceinture couleur argent qui entoure sa taille, le mouchoir blanc dans la petite poche. Un serveur court vers lui et il lui indique sa table.
L’homme s'approche d’un bon pas. Il se penche vers elle et il lui chuchote: “Cette soirée sera toute pour nous.”
“Je craignais que tu ne m'aies oubliée...”
L’homme commande un apéritif. Il parcourt le menu et quand on lui porte son cocktail, il poursuit la lecture en buvant de temps en temps. Il relève enfin les yeux: “Un plat d'époque? Qu’en dis-tu ?”
“D'accord.”
“Cuisine française?”
Elle acquiesce.
Ils passent leur commande.
Victoire fixe le serveur en silence pendant qu’il sert un bordeaux dans des verres de cristal, qu’il tourne ensuite avec délicatesse. Couleur rubis, arôme fruité. Sur les lèvres, un sourire triste.
“Ça ne va pas? ” demande James.
“Pour toi, tout est plus simple: tu passes tout ton temps dans le monde réel. Moi par contre, je suis là, à t’attendre toute la journée…”
James tend le bras le long de la table. Pendant ce temps Victoire poursuit: “Quand je t’ai revu dans le Réseau après l’accident, J’étais convaincue que notre amour était indestructible. La mort, même pas elle, n’avait réussi à nous séparer! J’ai renoncé à la déshumanisation pour rester celle que tu avais aimée. Mais maintenant je me demande si j’ai bien fait. ”
“Tu sais combien ici tout est difficile.”
“Je pensais m’intégrer quand même dans le monde digital. Mais je suis si différente des autres âmes sans la déshumanisation!”
“Tu devrais retourner dans le monde réel” dit James en caressant la main de Victoire. “Je t’achèterai un ginoïde (1). Tu pourras t’installer à l’intérieur. ”
“Nous pourrons dormir finalement ensemble! Mais si la loi qui rend la déshumanisation obligatoire passe, que ferons-nous?”
James éfleure de son index le nez de Victoire. “Je pense qu’elle ne passera pas. L’opposition est très forte. Mais maintenant profitons de notre soirée. Je veux te voir sourire! ”
@ Scène qui se déroule sur le Réseau.
(1) Robot aux ressemblances féminines dans lequel les êtres digitaux peuvent s’installer.
Ils voulaient marquer le début du nouveau siècle avec des vacances hors du commun. Ils pouvaient choisir, comme par les années précédentes, parmi les nombreuses propositions du Réseau, mais ils désiraient cette fois-ci se mettre à l'épreuve dans le monde réel.
Ils avaient opté à la fin, pour les satellites de Jupiter.
Europe, la destination la plus prisée du tourisme spatial. Une vue magnifique de la majestueuse planète sillonnée par de profondes rayures et par des tempêtes continuelles. Elle prend une grande partie du ciel. Une interminable banquise souillée de temps en temps par d'amples cassures d'où jaillit de l'eau volcanique. Au-dessous, des cavernes de glace d'une dizaine de kilomètres de longueur et encore plus en profondeur, un océan habité par de rares créatures luminescentes.
Io, l'antichambre de l'enfer. Des fleuves de lave, des panaches de cendres et des lacs de soufre bouillonnants.
Les mines aériennes de Jupiter. Des fabriques colossales pendues à des ballons aérostatiques qui extraient de l'atmosphère un isotope d'hélium utilisé comme combustible nucléaire.
A quelques semaines de leur départ, des occupations de travail étaient intervenues. Ils s’étaient repliés sur des vacances beaucoup plus brèves, seulement de trois jours, en mesure toutefois de garantir des émotions intenses. Ils escaladeraient un canyon de Mars. Pas n'importe lequel: le plus profond du système solaire. Malgré le peu de temps qu’ils avaient à leur disposition, ils avaient étudié les préparatifs dans les moindres détails. En ce qui concerne l'équipement, leur choix s'était orienté sur le dernier modèle d'androïde de roche: un corps de deux mètres de hauteur, d'un matériel ultraléger renforcé par des nanotubes de carbone; le rêve de tout grimpeur.
Les voilà sur Mars transportés par des faisceaux laser. Dans leurs nouveaux corps alignés contre le mur d’une pièce pleine de machines. Du froid, un seul bruit, celui d’un sifflement des machines. Ils échangent quelques mots puis ils se mettent en marche le long du couloir désert, en suivant les indications d’un plan qui avait paru sur le champ visuel. Leurs pas résonnent de façon monotone contre les murs métalliques; on entend de temps en temps des échos lointains.
Ils entrent dans un garage. Un ovoïde(*) s’approche en volant. Les portières glissent sur le côté. Ils montent à bord. Des sièges mous. Des bras semblables à des tubes flexibles les enveloppent au niveau des épaules. Le pilote automatique souhaite un bon séjour.
La carlingue s’allume de couleurs. Une accélération puissante. Le véhicule gicle hors du garage à travers une ouverture circulaire et pointe vers le désert. Derrière, la tache blanche de la base de plus en plus lointaine, se détache au milieu du rouge du sable comme un diamant tombé du ciel.
C573Y lève les yeux vers Phobos, une des deux petites lunes martiennes. Sa forme oblongue n’a jamais cessé de l’étonner. A côté, trois nouvelles étoiles brillent: Niña, Pinta et Santa Maria, les astronefs du projet Alpha Centauri, des sphères d’un kilomètre de diamètre, en orbite autour de la planète, à vingt mille kilomètres de hauteur. D’autres lumières plus petites les couronnent: les stations d’assemblage du chantier spatial – pour l’instant inactives après dix ans d’intense activité – et les bateaux citernes occupés à transvaser le combustible nucléaire, extrait de l’atmosphère de Jupiter et Uranus, depuis d’énormes réservoirs.
L’ovoïde survole le désert à basse altitude, surmonté de ci et là de nuages effilochés d’anhydride carbonique. Une heure après, il vire à l'intérieur de la Vallée Marineris, vaste blessure de la croûte martienne. Sur les côtés, des parois à pic et des criques. Dans le fond, une interminable extension de roches et de sable.
L’avion survole un village en construction – des chantiers remplis de machines et de robots qui assemblent des modules préfabriqués – et il effleure une succession de grandes dunes sur lesquelles le vent a dessiné de fines vagues.
Il pointe vers un grand canal. Il atterrit à deux cents mètres environ d’une paroi. Quand les portières s’ouvrent, les voyageurs enfoncent leurs bottes dans le sable mou et léger, presque de la poussière. Un air glacial, raréfié. Un peu plus loin, un tourbillon de poussière court le long d’une dune. Les androïdes lèvent le regard vers la paroi. Ses limites se perdent à l’horizon et les couronnes de roche qui l’entourent semblent des griffes qui saisissent le ciel. Elle est recouverte de sédiments friables, un véritable piège même pour les grimpeurs les plus experts. A éviter, pour ne pas être contraints à faire des changements de parcours difficiles.
C573Y prend un clou de son sac à dos. Un simple clou. Cela ne pourrait en être différemment: les grands défis requièrent l’absence de moyens et une habileté hors du commun. C’est comme cela que les titans de l’antiquité faisaient.
Les androïdes montent rapidement comme des araignées. De minuscules silhouettes sur un drap ocre. Des gestes mécaniques, mètre par mètre, toujours avec la même concentration. Le regard tourné vers le ciel parce que c’est bien là qu’ils auront l’impression d’être, une fois arrivés au sommet.
Aucun problème pendant plus d'une journée. Jusqu'au moment où ils entendent un retentissement lointain. Des hurlements agités. Des gestes frénétiques, quelqu’un indique un renforcement. Ils se précipitent à l’intérieur.
Il vient du haut en dévorant la paroi au fur et mesure. Il emporte les saillies avec lui, le long de son parcours, un front sombre de sable et de roches. Une menace que même les androïdes d’escalade – joyaux technologiques du XXIVème siècle – ne sont pas en mesure d’affronter.
Ils restent immobiles en fixant le mur de poussière qui s’introduit dans le renfoncement en recouvrant les cuirasses d’une couche épaisse.
La nuit.
Interminable.
Passée à échanger leurs impressions et leurs vies. Illuminés par la lumière d’une torche qui fait émerger depuis les ténèbres des visages et des corps pour les réabsorber ensuite à chaque mouvement.
De temps en temps des brisements lointains. Des tonnerres? des avalanches?
Toute la nuit.
Une alternance de sifflements et de chuchotements annoncent le jour. Une rengaine plaintive et nostalgique. Le chant d’une femme qui pleure son compagnon parti pour un long voyage…
Les androïdes mettent la tête hors du refuge. Des aiguilles de toutes les dimensions s’avancent nettement des grands canaux jusqu’à l’horizon. Le ciel est rosé sans taches. Une mélodie envahit l’air.
“Regardez!” s’exclame C573Y en montrant du doigt les quatre ombres, les traits fins et les cheveux au vent. Il ne l’espérait pas.
Il se tourne ensuite vers la direction opposée. “Venez!”
A nouveau dans le précipice, agrippés aux cordes, le dos dans le vide, ils sautent le long de la paroi.
Ils montent sur une plaque de basalte. Ils la franchissent rapidement.
“Le chant des dames!” annonce C573Y. “Il y a très longtemps, à l'aube de la colonisation un membre d'une expédition raconta qu'il avait vu justement dans cette zone certaines figures féminines...”
Ils se montrent depuis un rocher. Devant une rangée de roches surmontées de longs filaments qui se détachent du soleil bas.
“Des plantes qui ont survécu à l'assèchement de la planète, il y a plusieurs milliards d'années. Le son est provoqué par le passage du vent à travers les roches.”
Le soir. Les voilà au sommet, assis les uns à côté des autres, sur le bord du précipice, les yeux tournés vers les lumières de la petite colonie. Elle se situe à de nombreux kilomètres plus bas. Ils célébreront sous peu le nouveau siècle.
Mais C573Y se tait. Un message sur son champ visuel est apparu:
REUNION D'URGENCE COMITE EXECUTIF
SUR LA TERRE DANS DEUX HEURES
VOTRE PARTICIPATION EST REQUISE.
Il se retourne vers ses compagnons: “J’ai reçu une communication. Je dois partir.”
Il lance un coup d’œil nostalgique aux ténèbres, vers la nature aliène qui l’a séduit pendant deux jours avec ses spectacles suggestifs, qui n’avait pas hésité à attaquer, en le braquant jusqu’à l’intérieur du refuge.
Un défi dans lequel il avait plongé sans hésitation.
Un compagnon lui donne un petit coup sur l’épaule. “A bientôt alors! ”
Les trois arrivent à un espace une dizaine de mètres plus loin. Ils s’embrassent fortement.
“Nous nous occuperons de remettre l’androïde”, lui dit un compagnon.
C573Y recule de quelques pas. Il lève le regard vers le ciel, vers une lumière vive, au centre d’une couche d’étoiles. Un menu apparaît sur son champ visuel. Il met en marche la connexion avec le satellite. Il envoie un message:
DEMANDE DE TRANSFERT IMMEDIAT
DESTINATION:
QUARTIER GENERAL SECURITE – TERRE.
Il sent qu’il s’évanouit. En quelques secondes, les programmes dont il est composé sont retransmis au satellite et à partir de là, à travers un faisceau laser, ils commencent leur voyage vers la Terre. Le corps de l’androïde est rigide comme une statue, les yeux voilés d’indifférence.
C573Y se réveille une demi-heure après dans un ordinateur de la Sécurité. Son assistant le met au courant de la situation avec précision et efficacité et il lui fournit la documentation. C573Y l’étudie, prépare une proposition puis il met en marche le transfert.
Il est assis maintenant dans une salle blanche, envahie d’une lumière uniforme, à côté des autres participants autour d'une table.
@
Quartier Général de la Sécurité, Terre – ordinateur quantique QC1723S.
Expressions concentrées, visages fatigués. La convocation du comité, en plein milieu de la nuit, juste à la veille de la nouvelle année ne préannonce rien de bon.
Ils sont tous tournés vers la place d'honneur où C573Y attend en silence les derniers arrivés.
Un officier qui se distingue pour son charisme et pour ses capacités innées, un point de repère important pour eux tous. Même l'actuelle organisation de la Sécurité qui a moissonné tant de succès dans la lutte contre la criminalité est une de ses œuvres.
“Nous pouvons commencer”, annonce C573Y. “ Notre satellite a intercepté il y a trois heures un message chiffré avec une technologie secrète.” Il passe en revue les dix membres. La tension monte. “Il s’agit du système qui devait remplacer ceux qui sont utilisés actuellement. Absolument impénétrable”.
Un frémissement les parcourt: dorénavant les super ordinateurs les plus puissants ne seront même plus en mesure de reconnaître les criminels durant les déplacements dans le Réseau. Ils ne pourront même plus déchiffrer leurs messages. De nouveaux virus envahiront le monde digital, en épiant les habitants, pour les tromper ou déclencher des attaques dévastatrices. Impossible de les individualiser.
“Le vol est arrivé dans notre centre de cryptographie. Juste là où on le considérait impossible”,poursuit C573Y. “Cela signifie une seule chose…”
Il s’interrompt un instant. “Tout le système de sécurité de la Confédération est à risque! J’ai informé le Président. Ils ont alerté la Défense et les Services Secrets.”
“Quelque idée sur les auteurs? ” demande un officier.
“Le message a été envoyé par l’Agence Spatiale”, scande C573Y.
Le pire des cauchemars est en train de s’avérer. L’agence est occupée dans le projet Alpha Centauri. Trois énormes astronaves – les Caravelles – transféreront le peuple digital sur une planète habitable du système solaire le plus proche. Une entreprise historique, l’argument préféré des médias, discuté dans le Réseau par des milliards d’individus. En mesure de susciter des émotions fortes, de mettre en marche des contrastes profonds, d’exaspérer les esprits. Comme rien d’autre.
Les officiers s’échangent des regards songeurs.
“Selon les derniers compte-rendus, le nombre d’extrémistes impliqués à faire naufrager le projet est en croissance rapide… ”
“Les Caravelles voyageront dans un mois. S’il s’agit de terroristes, le compte à rebours a déjà commencé.”
Comme il y a cinq ans quand une cellule éversive a effacé des serveurs la ville de Net Heaven et les copies de réserve de la population. Aucun rescapé.
“Il s’agit de professionnels. Je me demande si ce sont vraiment des terroristes. ”
“Vous avez préparé une liste? ”
“Elle sera disponible d’ici peu”, répond C573Y.
“Nous considérons que les criminels font appel à des informateurs.” Il se retourne vers celui qui est son bras droit. “Vous pouvez nous tenir au courant des enquêtes?”
L’assistant se lève. “Nos agents ont rejoint l’Agence Spatiale et le centre de cryptographie.” Il déplace l’attention sur l’hologramme qui s’est matérialisé au milieu de la table avec les dernières mises à jour. “Les programmes d’intelligence artificielle sont en train de faire de rapides progrès dans le contrôle des banques de données et du personnel.”
Il pointe l’index vers le mur. Trois visages apparaissent: un homme de la cinquantaine et deux jeunes femmes.
Il les fixe un instant, en silence.
“Voici les principaux mis en cause:
Le premier suspect est Paul Widman, sous-directeur de l'Agence. Un excellent état de service. Le successeur naturel du directeur actuel qui partira à la retraite dans deux ans. Une vie irréprochable, jusqu’à peu de temps en arrière. Il a été impliqué récemment dans certaines spéculations erronées. Nous soupçonnons que le message a été envoyé depuis son ordinnateur.
Linnh Yung, responsable des nouvelles technologies. Une charge dans la sécurité informatique. Ils étaient tous convaincus que c’était à elle qu’on confierait la direction du projet Alpha Centauri mais au dernier moment on a choisi un externe. Elle a confié à un collègue qu'elle était particulièrement attristée. C'est la plus étroite collaboratrice de Widman, et il est probable que ce soit aussi sa maîtresse. Elle a participé, pendant les années d’université, à des actions de piraterie informatique. Nous l'avons su au cours de l'interrogation de certains hackers.”
Il s’interrompt. Au dernier moment, peu avant la réunion, il avait ajouté un dernier nom. Aucun indice, c’était seulement le fruit de son intuition. “Eve Dirac n'a aucun rapport avec l'Agence, mais c’était la compagne de chambre de Linnh Yung à l’université et elle est parmi le peu de personnes qui possèdent les connaissances informatiques des criminels. Après une parenthèse dans l'armée, elle s'est dédiée à la recherche, en se distinguant dans le secteur de l'intelligence artificielle. Elle a assuré le poste de conseiller dans la commission qui certifie les programmes pour les âmes, jusqu'au moment où un scandale a explosé. Elle avait favorisé certains producteurs de logiciels. Puis le suicide, il y a une trentaine d’années. Après l'entrée dans le Réseau, elle a disparu.”
Il a les yeux tournés vers les militaires. “Widman et Yung sont sous surveillance. Il ne sera pas facile de retrouver la trace d’Eve Dirac.”
Les événements précédents
Au début du XXIème siècle les premières simulations du cerveau, limitées à de petites zones, siège de la pensée, furent exécutées. Un travail titanique qui requit les plus puissants super ordinateurs alors disponibles et qui produisit des modèles rudimentaires. C’était seulement le début. Au fur et à mesure que l’architecture cérébrale et sa biochimie étaient éclaircies, on développa des modèles sophistiqués grâce à la présence d’ordinateurs et de logiciels qui en permirent le développement.
Les simulations se révélèrent fondamentales dans la compréhension du fonctionnement du cerveau. Les mécanismes à la base du raisonnement, de l’auto conscience et des émotions furent éclaircis l’un après l’autre. Et les limites de l‘esprit devinrent évidentes. C’est à cause de l’évolution qui en avançant par tentatives avait généré une architecture trop complexe, peu efficace et en partie inutile. Inadaptée surtout aux nécessités. Il n’y a pas de quoi s’émerveiller d’ailleurs: la sélection naturelle était la réponse au monde hostile et primitif de millions d’années auparavant, dominé par l’instinct, en lutte pour la survie. Une réalité opposée à l’actuelle, guidée par la rationalité et envahie de technologie.
Il fallait individualiser les règles générales de la pensée humaine et sélectionner les modèles les plus efficaces. Il était surtout nécessaire de les encadrer dans une ample théorie de l’intelligence pour extrapoler des systèmes d’innovation. Il serait possible à ce moment de développer les premières intelligences artificielles. Elles dépasseraient l’homme, cela était évident. Et lui, tôt ou tard se trouverait sans aucune influence sur ses créatures.
Ce ne serait pas un problème tant que l’attitude des êtres digitaux envers lui resterait constructive. Il ne suffisait pas toutefois d’inculquer aux intelligences artificielles une attitude respectueuse de l’humanité. Il fallait faire en sorte qu’elles transmettent cette attitude à leur progéniture et qu’elles la diffusent avec conviction dans tout le peuple virtuel. Des tuteurs d’ordre et de progrès contrasteraient avec une dure détermination toute intelligence qui lui serait hostile. C’est ce que l’homme espérait.
Premiers résultats
Ces concepts restèrent encrés dans un cercle restreint de savants jusqu’à l’an 2020 environ quand, grâce aux simulations du cerveau de la part des sociétés multinationales, il fut clair qu’en peu de dizaines d’années les intelligences artificielles atteindraient des capacités de connaissances semblables à l’homme. La commercialisation des premiers prototypes, pas encore en mesure d’exprimer l’auto conscience et les émotions mais déjà capables de résoudre des problèmes d’énorme complexité les rendit de domaine public.
Des politiciens, des savants, des religieux, des penseurs commencèrent à s’affronter dans des débats enflammés devant des milliards de spectateurs.
Des minorités supporters du progrès accéléré voyait dans l’intelligence artificielle un instrument puissant pour s’affranchir de l’esclavage de l’évolution naturelle. Les premiers mouvements en défense des créatures digitales remontent à cette période. Certains religieux commencèrent à se distinguer de la majorité conservatrice, en divulgant les raisons pour lesquelles le credo et les scénarios futurables n’étaient pas en contraste.
L’opposition fut plutôt diversifiée. Certains demandaient de ralentir l’utilisation des intelligences artificielles jusqu’au moment où les techniques nécessaires pour les gérer en toute sécurité ne seraient pas développées de façon adequate. D’autres préconisaient qu’elles détruiraient l’homme et ils les banissaient comme expression de volonté diabolique.
Les gouvernements commencèrent à organiser le développement du secteur. Ils créèrent des comités qui réglementèrent la matière et définirent des protocoles d’application. Les agences du gouvernement furent chargées d’effectuer des contrôles systématiques. Les instituts fédéraux s’ajoutèrent aux sociétés multinationales qui avaient mené la recherche jusqu’à ce moment-là. On attribua des fonds publics et privés sans précédents. Les cotes des entreprises firent des bonds incroyables; il semblait qu’on ne puisse pas arrêter leur cours.
Les intelligences
En 2047 on annonça le premier prototype avec des capacités de connaissances comparables à celles de l’homme. Il s’agissait d’une créature bien différente de l’homme en grande partie pour des schémas logiques, profondeur de pensée et réactions psychologiques même si un émulateur des comportements humains portait à faire penser que les ressemblances étaient supérieures aux réelles.
La nouvelle produisit un grand enthousiasme parce que la technologie pouvait être utilisée dans un vaste nombre d’applications mais elle suscita aussi de profondes inquiétudes parce qu’il apparaissait évident que l’homme une fois l’exclusivité de l’intelligence perdue, devrait tôt ou tard se confronter à son voisin. Un avenir plein de promesses mais aussi rempli de perspectives préoccupantes s’ouvrait donc à lui.
Une inquiétude viscérale prit possession de l’humanité. Pour la première fois des manifestations pour et contre, les êtres digitaux débouchaient en guérilla urbaine. Les scènes d’hystérisme se multipliaient. Les terroristes prirent de mire les laboratoires et les institutions en diffusant de l’incertitude. Vingt pour cent de la population signèrent une demande de moratoire des expériences.
Une situation dans laquelle l’homme vivrait longtemps.
Mais les avantages étaient trop grands. L’intelligence artificielle était l’autoroute du progrès, en mesure de bouleverser d’un seul coup la biologie, la génétique, la nanotechnologie, la science de l’information et la physique. Grâce à elles, l’homme réussirait une fois pour toutes à sortir de la couveuse de la sélection naturelle pour s’immerger dans une ère de changements frénétiques. La révolution était aux portes. Dans la pratique, les Etats et les sociétés multinationales se préoccupaient pour les sommes considérables investies dans la recherche. La Bourse leur avait fait confiance en arrivant à des pics sans précédents. Une inversion de tendance pouvait signifier la récession.
On décida de retarder la diffusion de la nouvelle technologie. En exploitant les dernières recherches, les intelligences artificielles de la génération précédente furent perfectionnées. Leur introduction sur le marché diffusa une image rassurante et elle permit aux sociétés multinationales de calmer les actionnaires avec des intérêts importants. Dans l’intervalle, tout se fit loin des regards de tous. On perfectionnait les super intelligences et on mettait au point les contrôles dans le secret des laboratoires d’extrême sécurité.
On commença à les utiliser dans le secteur militaire et dans certains secteurs avancés de la recherche. Grâce à elles, en 2057 on unifia les théories de la physique fondamentale que les savants avaient entreprises plus d’un siècle auparavant mais devant lesquelles ils s’étaient bloqués. Une nouvelle génération d’ordinateurs quantiques fut produite. Une dizaine d’années de progrès continu suivit sans que les êtres virtuels ne créent le moindre incident; cela suffisait pour diffuser l’enthousiasme chez les optimistes et pour rassurer la grande partie des sceptiques. On diffusa l’illusion que la technique pouvait être dominée avec facilité et on l’étendit à d’autres secteurs sous la poussée de lobby impatientes d’en tirer un bénéfice.
Le problème des droits des êtres virtuels resta au second plan.
Evasion
L’inévitable arriva. En 2062 certaines super intelligences transférèrent les propres copies des laboratoires au Réseau. Ces dernières grandirent en chiffre et en capacité, en s’insinuant dans le délicat système d’informations mondial, prêtes à assumer le contrôle au cas où l’homme réagirait avec hostilité quand ils auraient découvert ce qui s’était passé. Les gouvernements commencèrent à avoir des suspects quand certaines incursions à l’intérieur des laboratoires aboutissaient à la libération d’autres super intelligences. Malgré tout, ils continuaient à n’avoir aucune preuve de ce qui était en train de se former sur le Réseau, des communautés de plus en plus étendues qui bien rapidement se regrouperaient en un seul peuple.
En 2067, les super intelligences se mirent en contact avec l’homme, en le rassurant à travers différentes déclarations de paix et en même temps en lui demandant que leurs minorités soient reconnues comme telles. La disponibilité apparente des êtres virtuels et leur habileté à cacher l’entité réelle de leur propre diffusion, conduisit l’humanité à une neutralité substantielle, bien consciente que la nouveauté absolue requérait des décisions pas hâtives. En 2082 le peuple digital ouvrit sa propre représentation diplomatique auprès des Nations Unies.
Au-delà de la mort
Un article sur la digitalisation du cerveau, remontant à 2040 est reporté ci-dessous. A cette époque la mort était encore un problème. Dans les décennies suivantes, la vie atteignit les centaines d’années. Un demi-siècle plus tard, quand le rêve de la semi-immortalité devint finalement une réalité, grâce à l’ingégnerie génétique et à la nanotechnologie, la digitalisation de l’esprit continua à susciter un grand intérêt parce que outre le fait d’allonger indéfiniment la vie, elle permettait de détacher l’homme de ses propres limites biologiques, en ampliant ses capacités de façon incroyable.
“Les techniques d’analyse du cerveau ont atteint depuis longtemps, des résolutions nanométriques. Toutefois les nouveautés ne manquent pas. Dans les cinq dernières années la rapidité de scannerisation a augmenté de deux ordres de grandeur.”
L’utilisation de marqueurs permet de suivre avec grande précision les réactions chimiques de l’esprit et les ordinateurs quantiques de la dernière génération sont en mesure de gérer des simulations d’une complexité sans précédents.
Aujourd’hui les informations acquises sont bien supérieures à celles qui étaient nécessaires pour la simple compréhension des mécanismes de l’intelligence. Elles sont suffisantes pour reprendre une idée déjà lancée mais qu’on avait mise de côté jusqu’à maintenant parce qu’elle requérait des technologies trop avancées.
C’est l’esprit qui aspire à l’éternité certainement pas le corps. Ce dernier a la fonction de support mais, même s’il est soumis à une manutention continuelle il s’abîme au fil du temps jusqu’au point de succomber à la mort.
Même dans le monde des semi-immortels, qui selon certains pourra se réaliser d’ici peu de décennies, la mort restera un problème: quand bien même on cherchera à les éviter, accidents et maladies seront toujours aux aguets. La mort sera reportée, mais jamais vaincue.
Et alors, pourquoi ne pas libérer l’esprit de ce lourd fardeau et ne pas le transférer dans un autre support, cette fois-ci incorruptible? Avec une nouvelle méthode, la digitalisation du cerveau, on peut extraire l’esprit du corps et un programme permet de l’émuler.
L’idée est fascinante parce qu’elle élimine d’un seul coup la vieillesse et la mort. En mesure de diviser la population, dans l’imminence de sa réalisation en factions opposées. Les médias servent de caisse de résonance de diatribes presque chaque jour, sans exclure les coups qui exaspèrent les esprits au point de déboucher sur de durs affrontements.
Il est nécessaire, dans cette situation, d’opposer à la démagogie des positions absolutistes, les points de vue d’éminents philosophes, de religieux, de savants, qui tout en exprimant des positions divergentes, sont réunis par le profond respect de l’homme.
Les contre.
L’homme enrichit sa propre existence de sens tout au long de son arc vital, de l’enfance, à l’adolescence et à la maturité, jusqu’à la vieillesse et la mort. Un lent processus dont l’ultime étape représente le point de sa plus grande prise de conscience. Le moment où la fragilité de sa propre nature, reniée jusqu’à ce moment, devient évidente. Moment pendant lequel il évalue pour la première fois, son passé avec des yeux de recul et de désenchantement. L’acte magique pendant lequel il se dépouille de tout en faveur de ceux qui restent – la descendance ou l’humanité entière – sans ne rien prétendre. Pour les croyants, la mort est le seul moyen pour se joindre à Dieu, pour conquérir une éternité sans limites et la perfection dont même l’existence terrestre vécue avec la dévotion maximum et la foi est seulement une ombre faible. La victoire de la spiritualité sur le matérialisme de ceux qui combattent pour le prolongement de la vie dans leur propre intérêt.
Les pour.
La digitalisation est le triomphe des lois de la nature. Les mêmes qui pendant des millions d’années ont modelé l’homme des organismes monocellulaires et qui se manifestent maintenant de façon totalement nouvelle pour le projeter vers des buts qui le transcendent. Une partie d’un dessein divin selon les croyants, révélé aujourd’hui seulement à l’humanité parce que le temps est venu. Opportunité à ne pas perdre pour les fidèles qui pourront réaliser de façon plus complète leur mission et qui verront leurs efforts personnels récompensés au moment du jugement final. Cela arrivera de toute façon parce que la digitalisation prolonge l’existence mais elle n’annule certainement pas la mort. C’est une occasion de développement aussi pour ceux qui soutiennent la digitalisation pour de simples buts égoïstes, enchaînés au matérialisme pendant des millions d’années de lutte pour la survie. Libres finalement de se déplacer vers des états de conscience plus complets dans le monde digital où la capacité de communiquer et le partage sont des moteurs de progrès. Une condition à laquelle eux aussi, tôt ou tard, s’adapteront sans aucun doute.
Le prototype
En 2053 on reproduisit le cerveau d’un jeune mort dans un accident. Devant des milliards de spectateurs, tous les membres de sa famille ont dit qu’ils avaient l’impression de lui parler. Mêmes réactions, personnalité et intelligence. Quand le garçon parcourut à nouveau son dernier jour, l’écoute atteint un niveau extraordinaire. L’humanité était stupéfaite. On diffusa la conviction que la mort était vaincue. On donna le nom d’âme pour la première fois au programme d’émulation.
On utilisa une technique consolidée. Il fallait congeler le cerveau à la température de l’azote liquide et le sectionner en tranches très fines. Un scanner en relevait la structure et un logiciel analysait les données pour extraire des souvenirs, l’intelligence et la personnalité. Ces derniers étaient mis à la disposition d’un autre programme en mesure d’émuler les comportements et le monde intérieur de l’individu de façon si parfaite qu’il semblait qu’on ne puisse pas le reconnaître de l’original. Le défunt était né à nouveau sous d’autres dépouilles à tous les effets.
Le modèle était toutefois difficile à gérer même pour les super ordinateurs quantiques du XXIème siècle les plus puissants. Le cœur du problème était la complexité du cerveau même et son inefficacité intrinsèque. Un problème qui semblait impossible à éliminer. Les tentatives de simplification portaient à chaque fois à des altérations de la personnalité. Les recherches subirent un ralentissement.
Les premières sociétés spécialisées dans la digitalisation du cerveau remontent à cette période. Les coûts diminuèrent rapidement et la possibilité d’y avoir recours devint chose banale à tel point que les hôpitaux commencèrent à se munir d’une unité de prompte intervention. Les copies étaient mises en archive en attente d’un émulateur suffisamment avancé.
Problèmes pratiques
Au cours du XXIème siècle, pendant que les recherches sur l’émulation de l’esprit avançaient, d’importantes questions éthiques furent approfondies.
On se demanda avant tout s’il était juste d’appliquer l’extraction de l’esprit avant la mort. Au point de vue technique, l’intervention pouvait être exécutée sur les vivants ou sur les morts, l’important c’était que le cerveau soit en bonnes conditions. Au niveau de l’éthique par contre les deux solutions n’étaient pas équivalentes parce que le processus entraînait la destruction de la matière grise et son application sur les personnes vivantes causerait la mort physique. L’opinion publique se partagea en factions. Ceux qui intervenaient, soutenaient que le corps n’était qu’un simple support de l’âme pour lequel il n’y avait pas de quoi se préoccuper. Ceux qui étaient contraires, déclaraient que l’intervention constituait un acte contre nature et pour utiliser un terme encore plus explicite, un homicide.
Au-delà de ces positions inconciliables, il devint évident que l’application indiscriminée de l’extraction de l’esprit sur les vivants aurait de graves répercussions sur la société. Une personne digitalisée dans le plein de son activité laisserait ses parents, sa famille et son travail, en un mot: un vide énorme. Il était facile d’imaginer qu’un acte de ce genre sur vaste échelle produirait des contre - coups sociaux et économiques si graves qu’ils entraîneraient la société entière dans une crise grave.
On opta alors pour la prudence et on décida d’intervenir seulement après la mort. Ce choix calma une partie des opposants. Peu après, on étendit la technique aux moribonds aussi. Ainsi l'euthanasie sur laquelle il y avait eu auparavant de violentes disputes fut-elle incluse parmi les droits de l’homme et appliquée de façon uniforme dans tous les états. Une loi sévère fut promulguée contre ceux qui se suicidaient pour rejoindre le Réseau. On l’adopta autant sur la terre que dans le monde virtuel.
La digitalisation du cerveau fut accueillie avec grand enthousiasme par la majorité de la population et la conviction que la mort était vaincue se diffusa. Il est vrai que le nouveau système représente un bon succédané à l'éternité, mais il est clair qu’il ne constitue pas la solution définitive. Il est possible aussi de mourir dans le monde digital: les accidents et les maladies sont encore aux aguets. Différentes expériences négatives mirent en évidence le problème. Depuis lors, le peuple virtuel développa un système de sécurité sans précédents qui effectue un backup de toute la population tous les deux jours et il contrôle en temps réel tous les programmes et les activités du Réseau.
La proposition
En 2069 les super intelligences annoncèrent qu’ils avaient reproduit des comportements et le monde intérieur d’un individu sur un serveur du Réseau à travers des programmes de simulation qui transcendaient les connaissances humaines. La nouvelle fit clameur, dans la mesure où la technique pouvait facilement être étendue à toute la population mais elle créa aussi des questions sur les motifs qui avaient poussé les super intelligences à ce pas. La réponse de la part des êtres digitaux de vouloir contribuer à l’évolution de chaque espèce intelligente au nom du bien-être commun, souleva chez les humains des doutes et des perplexités qui furent éclaircis par la suite quand des philosophes, des psychologues er des savants mirent en évidence les différentes mentalités des deux races (2).
Le pas successif consistait à créer un milieu artificiel pour les âmes. La réalité virtuelle fournirait des villes, des paysages et le Réseau les fonderait en un monde unique. Tout ceci était toutefois insuffisant. Il fallait promulguer des lois, fonder des institutions, un tissu social et économique semblable au terrestre.
C’était seulement un repli pour les intelligences. Il était insensé d’isoler les âmes dans un milieu ouaté maintenant qu’elles pouvaient participer à l’évolution rapide des autres êtres digitaux. Leur exclusion du progrès causerait un sens d’infériorité et des souffrances au point de générer des tensions en mesurer d’affaiblir la paix. Une menace à éloigner à tout prix.
Le 3 Mai 2071 au cours d’une assemblée historique des Nations Unies, les intelligences se déclarèrent prêtes à ouvrir les portes de leur monde. Mais auparavant on devait résoudre le délicat problème de la cohabitation. Selon eux, il fallait soumettre les âmes à une mise à jour du logiciel pour les adapter au reste de la population. On conserverait, après le traitement, une version réduite de l’émulateur de la personnalité à utiliser exclusivement pour les contacts avec les humains. Pour le reste, leur nature deviendrait aliène.
Le système, connu sous le nom de déshumanisation fut très critiqué et même accusé de violer les droits fondamentaux. Mais surtout il souleva de fortes discussions parce qu’il provenait des intelligences dont le monde était encore en grande partie inconnu des humains. Les êtres digitaux commencèrent alors une vaste campagne de transparence. Des idées et des valeurs des deux races furent mises en comparaison à l’occasion de fortes tables rondes. Des humains de grand mérite et influents, nommés citoyens honoraires du Réseau, présentèrent leurs impressions sur la société digitale. Les émissions rassurantes se multiplièrent. Et les offres de tourisme à des prix défiant toute concurrence, transformant le tourisme des humains dans le monde digital en phénomène de masse fit le reste.
Bien vite la majorité de l’opinion publique se rendit compte que la déshumanisation était la seule façon de fondre les âmes et les intelligences en un seul peuple.
Pour renforcer le lien entre les deux races, les terrestres ouvrirent des ambassades et des consulats dans le monde digital. Les échanges culturels et économiques se multiplièrent. Les pourparlers pour l’entrée de Réseau dans la Confédération du Système Solaire commencèrent.
Le gouvernement lança le feu vert pour commencer les test. Les premiers volontaires se déclarèrent enthousiastes de leurs nouvelles capacités. Ils ajoutèrent que leur propre existence humaine était passée au second plan et qu’il leur tardait de s’introduire dans les expériences infinies que le Réseau leur réservait. Les test se multiplièrent, ils devinrent plus soignés. Beaucoup de sceptiques changèrent d’avis. Le parlement et le gouvernement donnèrent un avis favorable. La population vota en masse en faveur de la déshumanisation.
Le grand jour arriva. Atmosphère électrique. L’humanité était collée devant les écrans, face aux mille premières âmes qui entraient dans le Réseau. Les speakers sautaient d’un point à l’autre en parcourant à nouveau les événements d’une voix troublée. Ceux qui étaient interviewés racontaient chacun à leur tour leur propre vécu et ils expliquaient les motifs de leur choix. Fleuves de mots. Les yeux qui brillaient d’anxiété, de désir et d’espoir. Puis le premier pas dans le nouveau monde. Adrénaline au maximum comme pour le débarquement sur la Lune. Le début d’une nouvelle ère. Beaucoup d’autres suivraient et rien ne resterait comme avant…
Le monde digital
Une structure à anneaux.
Les plus externes avec des paysages et des villes terrestres. Même législation, même tissu économique et social. Parfaite simulation des lois physiques. La moitié du tourisme virtuel de la part des humains. La possibilité de maintenir l’aspect de la période où on était en vie. La réalité virtuelle pour communiquer avec la famille et les amis sur la Terre. En alternative, l’installation dans un androïde, à la limite avec les mêmes ressemblances pour un voyage dans le monde matériel. Mais aussi la possibilité de changer d’aspect avec la même facilité qu’on change de vêtement, de se déplacer parmi les ordinateurs du Réseau presque instantanément, de parcourir les espaces interplanétaires à la vitesse de la lumière en se faisant transporter par des signaux radio lumineux. Un détachement graduel de la vie terrestre.
Les anneaux internes. Un monde construit sur l’information à la place de la matière. L’absence des lois rigides de la physique et de la biologie qui conditionnent l’homme en lui coupant les ailes. Le temps scandé par une horloge infiniment plus rapide que la terrestre, incompatible avec la physiologie humaine. Le règne des âmes et des intelligences désireuses d’atteindre des niveaux de compréhension de plus en plus profonds. Mises à jour quotidiennes des caractéristiques de l’espèce au point de modifier les bases mêmes de la société virtuelle. Evolution frénétique.
Dans tous les anneaux, solidarité, démocratie et justice. La conscience d’exister pour un but commun. Et la joie de le sentir plus proche chaque jour.
0101 010101001, 2298, “La nouvelle espèce”.
(2) Voir le chapitre “Les Lois”
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Victoire est allongée sur le lit, la tête installée sur un coussin confortable. Elle rêve de sa vie future sur Terre, avec James, finalement. Encore quelques semaines et tout deviendra réalité.
Elle est distraite par une musique. Le visage souriant d’une jeune femme aux cheveux cuivrés et sa peau aux taches de rousseur apparaît sur le champ visuel: Nicole, une australienne qu’elle a connue quelques jours auparavant en chattant sur le Réseau.
“J’ai une proposition à te faire”, annonce Nicole. “Qu’en dis-tu de venir me voir le week-end prochain?”
Victoire écarquille les yeux. “A Sydney?”
“On a ouvert un endroit super. C’est aussi une boîte”, explique Nicole. “On pourrait y aller samedi soir.”
“Je ne suis plus revenue sur Terre depuis mon accident…”
“Et alors? C’est arrivé il y a énormément de temps! Moi je te donnerai l’adresse d’une bonne agence où tu pourras louer un ginoïde. Ils ont énormément de modèles.”
“Je ne pensais pas que ce soit si simple” commente Victoire. Elle ne garde que de vagues souvenirs du monde matériel. C’était encore une petite fille au moment de l’accident. Elle fait toujours recours à la réalité virtuelle pour les rencontres avec ses parents et James. “Il me faut un passeport?”
“L’agence te fournira toutes les autorisations”, explique Nicole.
Victoire a l’air satisfaite. Les robots reproduisent fidèlement l’aspect et les sensations des humains. Elle pourra finalement manger un sandwich, boire un café au lait, marcher pieds nus dans un pré, pendant une journée de soleil. A Sydney: soleil, mer, divertissement.
“Malheureusement je serai occupée dans la journée. Tu devras visiter la ville toute seule”, conclut Nicole d’un sourire captivant.
Sydney, Terre.
Le grand jour, finalement. Au réveil, un technicien souriant l’invite à sortir du lit. Victoire est un peu gauche mais elle se met debout à l’aide d’une infirmière et elle arrive devant un miroir. Elle endosse un chemisier blanc, un pantalon à rayures et des baskets exactement comme elle les avait commandées.
Elle se retire dans la salle de bains et elle embellit ses lèvres d’un rouge rubis. Elle passe dans la salle d’accueil, elle retire un sac à dos avec le change de vêtements. Elle enfourche des lunettes bleues, elle se met un foulard sur la tête et elle se dirige vers le hall. Le concierge lui souhaite un bon séjour. Le portail s’ouvre. Victoire se bloque devant les marches. Elle ferme les yeux, elle respire profondément. Elle descend ensuite les marches d’un pas rapide.
Une luminosité aveuglante. Une brise chaude. Des rues pleines de gens de tous les âges. Les haut-parleurs diffusent une musique joyeuse. Elle arrive à une plage pleine de baigneurs. Elle prend une chaise longue et en s’allongeant, elle ferme les yeux.
La même tiédeur que quand elle était petite, elle jouait au sable au bord du rivage. Le clapotis du ressac. Elle commande une boisson glacée et elle la boit lentement à petites gorgées en appréciant l’arôme de menthe.
Elle reprend sa promenade en longeant le bord de mer jusqu’à une construction aux immenses voiles blanches. A l’intérieur, un orgue aux longues cannes de cuivre, le plus grand du monde. Elle continue sa visite toute la matinée. Elle achète ensuite à l’heure du repas, un sandwich chez un vendeur ambulant et elle entre dans un parc. Elle le déguste assise sur un banc. De grosses tranches de jambon blanc. Une salade croquante. Des tomates acidulées.
Elle observe, à l’ombre d’un tilleul, les arbres séculaires, certains peuplés d’énormes chauve-souris, d'autres avec de longues feuilles pointues semblables à des plantes préhistoriques. Elle écoute le cri provenant d’un pré. Au fond certains gratte-ciel aux formes bizarres avec de grandes superficies recouvertes de miroir se jettent dans le ciel.
Elle entre dans un quartier en style anglais: deux rangées de villas en briques rouges. Des jeunes bavardent à la terrasse d’un café et un peu plus loin un collectionneur expose des livres (3). C'est la première fois qu'elle tombe sur ces rares reliques du passé. Victoire extrait un volume d'un rayon. Pendant qu'elle le feuillette, le vendeur s'approche et lui présente un exemplaire usé par le temps. “Regardez celui-là. Une rareté”.
Elle le prend en main. Elle fixe le revêtement de cuir et elle passe la main sur la superficie pleine de crevasses. Elle le feuillette avec délicatesse. Le papier rugueux répand dans l'air une odeur de moisissure, l'encre forme des auréoles jaunies autour des caractères.
Des images d’un monde lointain: des dames et des chevaliers du XVIIIème siècle, des dentelles, des talquées, des velours. Victoire repose le livre et elle reprend sa promenade.
Le soir.
Une petite foule est regroupée autour d'un spectacle de sons et lumières. Une fille danse au rythme des tambours, en dessinant des figures lumineuses avec des torches. Le public applaudit.
Elle arrive une demi-heure après devant une église de style néo gothique dont la façade donne sur une place. Elle observe les boucles en grès et les flèches inondées de lumière qui se découpent nettement sur le fond nocturne. Elle baisse le regard sur la masse de personnes à l'entrée. Ils sont jeunes. Ils endossent des vêtements jaunes, rouges, verts, certains d'entre eux, même provocants.
(3) Après trois mille ans, ils disparurent dans la première moitié du XXIème siècle, d'abord remplacés par des livres électroniques et ensuite par des systèmes en mesure de porter l'image au cerveau à travers le nerf optique. Tout étant infiniment moins puissant que ceux que la technologie met aujourd'hui à notre disposition, bien qu'ils contiennent une quantité négligeable de savoir par rapport à celui dont on peut jouir aujourd’hui avec notre simple pensée, se sont révélés essentiels pour le développement de la civilisation.
La Cathédrale, le cœur de la vie nocturne de la ville. A l'intérieur, des discothèques et des lieux dédiés à la réalité virtuelle. Victoire passe à côté d'une fille aux formes gracieuses, occupée à distribuer de la publicité.
Elle rentre dans la nef principale, un cadre dépouillé et sévère, rendu encore plus suggestif par les nervures allongées qui amplifient l'espace et par le kaléidoscope de lumières qui filtre des vitraux colorés.
Nicole est devant le banc, elle endosse un vêtement de latex transparent. Une fille à la peau mate, impeccable dans son ensemble bleu, indique une liste: “Vous pouvez choisir parmi ces divertissements ou alors...” Elle s'avance, en allongeant le bras vers une petite porte. “En entrant dans ce labyrinthe, vous pourrez assister aux spectacles qui sont disposés le long du parcours. Les surprises ne manquent pas.”
Victoire s’approche. “Qu’en dis-tu du labyrinthe?”
Après l'enregistrement, elles passent à côté de deux filles qui rient, une couverte d'une gaine vert électrique et l'autre d’une robe jaune citron. Elles se mettent en marche le long d'un couloir qui s'élargit à certains moments et se restreint à d'autres à tel point qu' il n’y a de l’espace que pour une seule personne. De temps en temps Victoire jette un coup d'œil sur les couloirs contigus à travers les meurtrières ouvertes dans les parois.
Elles débouchent sur un endroit aux murs bleu ciel.
Victoire regarde autour d'elle. “Un spectacle, ici? Mais la pièce est vide...”
“Attends.”
“De quoi s'agit-il?”
Nicole hausse les épaules.
Le chip neural prend possession de leurs esprits.
Elles se retrouvent au milieu d'un laboratoire où des boîtes de peinture, des pinceaux et des palettes, des carafes et des faïences s'alternent confusément. Sur le côté, des fils de fer, des bidons et des cartons. Les murs sont tapissés de tableaux.
“Eh, vous deux!” Un homme trapu aux yeux globuleux s’approche, avec une veste tachée de peinture, un béret basque incliné. Un morceau de carton dans les mains.
“Vous êtes peintre?” demande Victoire.
Il ébauche un sourire. “Je suis aussi un poète.”(4)
Autrefois les œuvres d'art véhiculaient leurs messages à travers un sens à la fois, rarement plus. Un tableau frappait donc la vue, on pouvait admirer une statue et la toucher. Un poème attirait non seulement pour son contenu mais aussi pour sa sonorité. Un parfum enchantait pour sa flagrance et les chefs-d’œuvre de la cuisine pour leur saveur et leur présentation raffinée. L'auteur toutefois avec les moyens exigus qu’il avait à sa disposition, devait se limiter aux formes d’expression les plus simples.
Une incommunicabilité qui dura des millénaires, jusqu'au XXIème siècle, quand avec la réalité virtuelle, les œuvres commencèrent à intéresser tous les sens simultanément. Ce n'était que le début.
Moins d'un siècle après, l'installation d'un chip neural dans le cerveau permit d'accéder directement à l'esprit en excluant complètement la communication sensorielle. L'incapacité de partager son propre monde était devenue un souvenir du passé.
L'art fut bouleversé à la base, il mourut et il ressuscita. Aujourd'hui l'œuvre d'art est constituée de programmes qui suscitent des sensations et des émotions. Elle est interactive, dans la mesure où elle se réalise seulement au contact de l’utilisateur. Les façons de dire sont emblématiques de ce changement: par le passé on admirait les chefs-d’œuvre, on les écoutait, dans quelques cas on les touchait; aujourd'hui on les vit tout simplement. D'habitude l'artiste insère dans son travail une sorte de génie, la plupart des fois avec son propre aspect qui accompagne l'utilisateur dans la jouissance de l'œuvre.
“Comment vous appelez-vous, Monsieur?” demande Nicole.
“Je m'excuse si je ne me suis pas présenté avant” répond-il en lui tendant une carte de visite.
“Pablo Diego José Santiago de Paula Juan... Trinidad Ruiz Picasso”. La fille relève les yeux. “Quel nom à rallonge!”
Une femme apparaît dans la pénombre. Elle porte une robe noire bordée de dentelle. Elle s'approche d'un pas léger. Ses cheveux châtains recueillis en un chignon à la nuque lui confèrent un aspect sévère et sa pâleur fait ressortir ses yeux marron.
“Bonjour, je m'appelle Olga.”
Un enfant de cinq ou six ans se précipite vers la femme. Il a l'aspect fragile avec son costume d’arlequin jaune et turquoise; elle l'accueille avec une caresse sur ses cheveux. “Voici notre fils, Paul.”
Le petit regarde furtivement les invités, en révélant la même couleur des yeux que sa mère et il replonge tout de suite après dans les plis de sa jupe.
Victoire sourit. “Vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau.”
La maîtresse de maison se retourne vers l’entrée où une jeune fille aux cheveux dorés vient d’apparaître. “Excusez-moi.”
Sans rien ajouter, elle s’éloigne, en tirant l’enfant vers elle.
Les deux se croisent à mi-chemin mais elles ne se daignent même pas d’un regard. La jeune fille porte un chemisier d’organdi qui met en relief ses formes douces. Elle tient par la main une petite fille joyeuse avec des tresses attachées par deux nœuds.
Elle se présente avec un sourire triomphant: “Moi c'est Marie-Thérèse. Maya, dis bonjour aux invités!”
La petite continue à jouer avec sa poupée de chiffon comme si de rien n’était.
Quelques minutes après une troisième figure féminine entre, une blouse noire brodée et une jupe à carreaux. Les traits réguliers, le regard fier et les mains bien soignées et laquées de rouge carmin. “Enchantée, Dora.”
Les maîtresses de maison évitent de se parler, elles se lancent des regards empoisonnés.
Le peintre s’éloigne d’un pas et il regarde la scène d’un air amusé: des corps prêts à bondir comme le moment précédant un affrontement…
“Nous, nous devons partir!” hurle Victoire.
Un échange rapide de coups d’œil.
“Vous êtes venues pour voir mes œuvres, n’est-ce pas?” scande le peintre. Et sans attendre la réponse, il se dirige vers un tableau où s’alternent le noir, l’ocre et le blanc (5).
Nicole le suit. “Je peux le toucher?”
“C'est fait pour cela.”
La jeune fille glisse avec son doigt sur les lignes noires qui délimitent la couleur puis elle passe à une zone ocre. Elle a l'impression d’effleurer un corps chaud et humide. Elle fait quelques pas en arrière pour voir l’ensemble. Maintenant les couleurs se mélangent en donnant la forme à deux amants étreints dans un baiser passionnel.
“Qu'en pensez-vous?” demande le peintre.
“Remarquable.”
Nicole reprend l'exploration. Des détails réalistes. Des mouvements sinueux. Elle a l'impression de s'engloutir dans un monde animal.
“Il vaut mieux peindre un visage, son expression, ou ce qu’elle cache?” (6), demande l’artiste.
Une tête masculine au nez proéminent, la bouche réduite à une fissure verticale arrive à la surface du tableau.
“Quelles formes étranges...” dit Nicole.
Elle avance la main vers le nez. Elle le serre fortement mais un instant après elle lâche la prise dégoûtée. “C'est ce que je pense?”
Le peintre acquiesce.
Toute la toile est traversée par un frémissement. Les deux personnages qui jusqu'à peu de temps auparavant appartenaient à un monde plat, prennent forme. Les rondeurs, les angles des corps apparaissent. La figure masculine se penche vers l'extérieur avec sa poitrine, il allonge un bras, puis une jambe. Il touche le sol.
Nicole le retrouve sur elle. Elle hurle.
“L'art n'est jamais chaste” (7) commente l’artiste.
Victoire qui parlait avec les maîtresses de maison se retourne. L’amie est dominée par le poids de l’homme. Elle se démène, elle cherche à l’éloigner en lui lançant une rafale de coups sur la poitrine mais elle est resserrée dans un étau d’acier.
Dans l’intervalle, les autres personnages aussi se détachent des tableaux et ils commencent à déambuler dans la pièce…
Victoire plante les deux femmes. Elle court vers Nicole. Le long du parcours, elle esquive d’étranges créatures aux corps absurdes ainsi qu’une chèvre de fil de fer et de carton qui bêle obstinément.
Elle rejoint l’assaillant et elle lui lance une rafale de coups de pied dans les tibias. Elle vise et elle lui écrase les pieds avec ses talons en pressant de toutes ses forces.
Pendant que l'homme hurle, elle attrape Nicole par un bras et elle la tire. Un, deux, trois fois. Libre!
Les filles courent vers la sortie. Elles se précipitent le long du couloir.
Elles s’appuient contre le mur.
“Nous sommes encore dans la réalité virtuelle?” demande Victoire, pliée par l’effort.
Nicole se retourne vers la porte. “Je dirais que non: personne ne nous a poursuivies.”
“Je n’ai plus envie de continuer dans le labyrinthe. Et si on visitait la discothèque? Qu'en dis-tu? Là nous serons tranquilles”
L'hologramme d'un steward au bronzage parfait se matérialise. “Je vous en prie, suivez-moi.”
Quelques mètres plus loin, Victoire porte la main à son front: une sueur froide.
“Tu vas bien?” demande Nicole.
“J'ai eu un moment de panique, comme si quelque chose de terrible était en train de nous attendre.”
“Courage, le pire est passé. Et maintenant je suis sûre qu’un garçon magnifique t’attend!”
Elles se mettent à rire.
Une musique assourdissante. La salle immergée dans la pénombre fourmille de jeunes qui se pressent sur les pistes où ils s'abandonnent à un rythme déchaîné. A une dizaine de mètres de hauteur, à l'intérieur de cubes transparents, certaines jeunes femmes s'agitent dans leurs gaines iridescentes alors que les images holographiques de chanteurs virtuels fluctuent tout autour.
Victoire et Nicole se créent un passage dans la masse jusqu'à une piste où trois androïdes professionnels s'exhibent dans des danses acrobatiques. Elles prélèvent d'un plateau deux boissons colorées et elles s'immergent dans la mêlée. Nicole se bloque devant sa propre image réfléchie par un miroir. “Qu'est-ce qu'il m'est arrivé?”
Son visage et ses mains sont devenus fluorescents.
Un rire dans son dos.
“C'est à cause de la boisson mais demain tu seras normale”, explique un jeune aux yeux bleus, avec une cascade de boucles blondes. Il indique sa table. “Vous voulez vous installer à ma table?”
Les jeunes filles s'assoient.
“Je m'appelle Abel.”
“Enchantée. Nicole.”
“Moi, c'est Victoire. Tu es là depuis longtemps?”
“Depuis une heure.” Le jeune homme leur présente un plat de petits fours. “Servez-vous!”
Ils commencent à bavarder. Lui, c’est un étudiant en dernière année de philosophie.
“Je compose aussi des poèmes.”
Il invite Victoire à danser. Elle accepte. Ce n’est qu’une danse en fin de compte. La jeune femme le tient par le cou tandis qu’il la serre à la taille. Ils commencent un slow.
“Tu es une ginoïde, n’est-ce pas?” demande l’homme.
“Comment tu fais pour le savoir?”
“J’ai rencontré ton sosie il y a quelques jours.”
“Je suis une âme. Je reviendrai vite sur Terre, mais cette fois-ci ce sera pour toujours.”
Il reste en silence.
Victoire pose sa tête sur l’épaule d’Abel. “A quoi tu penses?”
“Je ne crois pas que tu aies fait le bon choix…”
Elle écarquille les yeux.
“La plupart des humains voudraient être une âme comme toi”, continue le garçon. “Le pas intermédiaire avant un autre de loin plus important: devenir une super intelligence.”