Excerpt for Le Soleil dans l'Oeil by Gaelle Kermen, available in its entirety at Smashwords

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Le Soleil dans l'Oeil


Gaelle Kermen


#03

1966-1968


cahiers parisiens


50 ans d'écriture en cahiers

de 1960 à 2010

du pensionnat à l'ermitage

l'itinéraire d'une femme libre


Copyright Gaelle Kermen 2011


Published by ACD Carpe Diem at Smashwords

ISBN 978-1-4581-9385-8

12 février 2011


Smashwords Edition, License Notes

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Photo de couverture

Portrait de l'auteur en maquillage soleil, rue Maitre Albert 6 juin 67

Photo de Mathias K... DR

scannée par Bruno Cohen liftée par Corine Merville




Table des Matières

avant-propos

bob dylan on stage olympia 66

juin 1966 saint-leu-la-forêt

carnet de voyages autour de la France

été 1966 paris saint-leu

saint-clar été 66

rentrée 1966 paris

automne 1966 paris

noël 1966 paris-saint-leu

janvier 1967 saint-leu paris

février 67 le pot de fer

mars 67 le pot de fer le buci

avril 1967 le buci le pot de fer

mai 67 pot de fer buci maitre albert

juin 1967 pot de fer buci maitre albert

juillet 67 voyage en france

été 67 saint-leu

aout 67 saint-leu

septembre 1967 saint-leu

octobre 1967 pot de fer visconti

novembre 67 pot de fer visconti

décembre 1967 saint-leu pot de fer

janvier 1968 visconti pot de fer

après le 22 mars 1968

avril 1968 pot de fer visconti

mai 68 visconti la sorbonne pot de fer

juin 1968 la sorbonne visconti le pot de fer

juillet 68 censier kerfany

nantes 1968

réflexions sur les petits chefs révolutionnaires de 68

contacts directs avec l'auteur

bibliographie

début du livrel suivant Les Maquisards du Bois de Vincennes




avant-propos


Soleil dans l'Oeil, livrel #03 de 50 ans d'écriture en cahiers, commence par le concert parisien de Bob Dylan à l'Olympia le 24 mai 1966. Il finit en fin d'année 1968 par quelques lignes sur les révolutionnaires de la Sorbonne occupée. Entre temps, le livrel restitue l'atmosphère du roman-vérité Aquamarine 67, avec Brendan, Hélène, Ava, Benoit et les autres, l'époque du Pot de Fer et du Buci. Etudes à la Sorbonne et la fac de droit d'Assas, puis à l'école de la Haute-Couture parisienne. Voyages en stop en France, passage à l'Arche du Larzac ou à Avezan, citations encore de Patrice Cournot, l’éternelle référence, la Bretagne en ressourcement, un bout de vie à Nantes, après les délires du printemps 68.


La lecture du roman-vérité Aquamarine 67 peut s’insérer dans cet espace-temps, avant ou après la lecture de ce livrel. Beaucoup d’éléments y ont été développés.


Les deux premiers livrels parlaient d'amours platoniques, ici apparaissent les premiers amants, Nigel, trafiquant américain, Pierre, révolutionnaire malgache. Puis les autres, ceux de la Sorbonne occupée, dans la fête des cœurs et des corps, dans la libération fémininiste de la fin des années 60, au Quartier latin parisien.


Dans ce livrel, le texte n'est plus commenté, les trous du calendrier ne sont plus comblés a posteriori. Le style est là, il se développe sans écluse, restituant l'air du temps de la fin des années 60 dans sa mutation avant Mai 68. Avec flou et doute même. On comprend qu'il s'est passé des choses graves, comme deux tentatives de suicide. On n’en sait pas grand chose sur le moment, tout est tracé en petites notes impressionnistes.


Le journal souvent irrégulier permettait de faire le point, de prendre du recul par rapport aux émotions, d'en tirer des leçons de vie, de reconstruction après les drames amoureux.


Mes chemins ont croisé beaucoup de monde au cours de ces années 66-67-68. On s'y perd, ne sachant pas toujours qui est qui. Mais c'était exactement notre vie, avec ses rencontres multiples, en tourbillons dont le centre était le café de Buci, aux confluences des influences. Le texte restitue cette ambiance, excitante et parfois délétère.


Noms des personnages : dans mes cahiers, je parle de gens, qui ont vraiment vécu ce que je transcrivais presque verbatim. Je ne donne les noms entiers que pour les personnages publics, ceux qu'on peut trouver sur l'Internet si on tape leur nom dans un moteur de recherches. Pour les personnes privées, je mets le prénom réel mais souvent je le transforme pour respecter la vie intime. Si vous vous reconnaissez et que vous désiriez être cité(e) avec votre nom complet, n'hésitez pas à me contacter (liens après ma signature en fin de livrel). Je pense être assez respectueuse de chacun pour ne rien livrer qui soit préjudiciable à qui que ce soit. Au contraire, c'est avec beaucoup de tendresse que j'ai mis en forme ces pages retrouvées après 45 ans.

Pour les personnages déjà apparus dans Aquamarine 67, j’ai gardé les mêmes prénoms, comme Hélène, que l’on va retrouver de longues années. C’est pourquoi je m’appelle Marine dans les cahiers publiés, qui est la contraction de mon vrai prénom Marie-Hélène.

Je mettrai dans mes blogs les références aux personnages qui ont laissé des traces visibles. Mon texte rend hommage à ceux qui ne sont pas connus. Pour les disparus, c'est ma manière de les garder vivants.


Belle lecture à vous.


Gaelle Kermen

Kerantorec, 11/02/2011




bob dylan on stage olympia 66




freefallin'

c'était le jour de son anniversaire

Robert Zimmerman venait d'avoir quel âge c'est très simple il est né le 24 mai 1941 à Duluth Minnesota tout le monde savait ça

donc aujourd'hui c'était le 24 mai 1966 il avait 25 ans et tout le poids d'un monde croulait déjà sur ses épaules étriquées

il devait chanter le soir même

l'histoire se passait à paris

pour être exact sur la scène de l'olympia




je n'ai jamais rien vu de plus gracieux que bob dylan sur la scène

ces longs gestes des bras dans l'air

ces entrechats ébauchés

ces sourires fragiles et cette chevelure frissonnante

son corps mince et ondulant sous la musique


desolation row

la recréation permanente de ses chansons sur la scène nous déconcertait tant

nous qui avions l'habitude d'entendre d'autres accord

c'était facile de dire qu'il n'était pas à sa hauteur sur une scène

mais il était plus fort que nous plus génial que tout

seulement il n'a pas de cadres

et nous nous en créons par faiblesse ou facilité


il caressait son harmonica languissamment nonchalamment passionnément soudain comme on caresse comme on embrasse une femme

ces reprises qui arrachent le cœur

bob dylan assis au piano

ballad of a thin man

and something is happening here but you don't know what it is

do you mister jones

le piano les accords plaqués avec fureur et désespérance

dylan trépignant comme un gosse qui a envie de casser son jouet parce qu'on lui avait promis un bonbon ou un chou à la crème et qu'il ne l'a pas eu

criant dans le micro son écœurement de ne pas pouvoir croire les autres

ceux qui parlent ceux qui promettent ceux qui sont sûrs d'eux et de ce qu'ils disent

un truc contre l'olympia porno et putain contre coquatrix contre hugues auffray et les autres

tous ceux qui étaient venus le voir l'entendre comme on va au cirque sans comprendre

il est vrai que

the circus is in town

payer pour assister à une chute libre

ce n'était plus bob dylan's freewheelin' mais bob dylan's freefallin'


il y a des gens comme ça qui se détruisent systématiquement avec une ténacité lubrique

n'est-ce pas jean-françois ou michel cournot

ou même moi

il y a des gens qui font tout ce qu'ils peuvent pour se faire détester en embêtant farouchement les autres tout ce qu'ils peuvent pour se faire foutre à la porte sous prétexte de sélectionner les gens intéressants mais en espérant jusqu'au bout qu'on les gardera et qu'on finira pas les aimer

mais des gens comme ça c'est gênant c'est crispant ça vous use en un rien de temps ça vous tue même parfois alors on les fout à la porte et après ils trainent leur désespoir et gémissent sur eux-mêmes mais ils refusent de se mettre à la hauteur des gens

ça s'appelle ne pas faire de concessions


bob dylan devant le micro

ses copains complices derrière lui

dylan debout les jambes emmêlées

un bras en l'air

il parle de moto

the motorcycle black madonna

c'est beau une moto

il saute comme un gamin

il tressaute dans les vibrations et nous on sursaute parce qu'on ne comprend pas

il gueule et dégueule

on n'entend rien

il pousse la sono au maximum et il se marre

il s'amuse tout seul ou se raconte des histoires assez marrantes qu'il confie à son adorable petit minet de guitariste qui se marre avec lui

nous on n'est plus dans le coup

on n'est plus là

qu'est-ce qu'on fout là

on aurait dû aller ailleurs ou manger un couscous dix couscous soixante mille couscous plutôt que d'assister à la chute apocalyptique d’un pantin désarticulé

on aurait dû aller se coucher plutôt que de subir les claques délirantes d'un type qui ne dit plus rien qu'est presque raté d'ailleurs il est drogué alors


et la râlance ma jolie comme dirait michel cournot qu'est-ce que ça vaut

bob dylan c'est grand c'est ample c'est toujours aussi beau ça reste toujours plus haut que la râlance mesquine

bon dylan il a tout à dire

et il dit tout

mais pas ici

pas devant ces gens qui ne peuvent pas suivre ni saisir parce qu'ils n'ont jamais été concernés

pas devant ces gens qui ont payé entre quatre mille anciennes balles et plus dont toi ma jolie entre autres et c'est bien fait pour nous y avait qu'à pas faire ça

lui il s'en moque il est plus grand que nous

bob dylan c'est grand comme une cathédrale comme une forêt comme un océan

c'est ample comme le vent de la mer bien sûr

bob dylan même dans la chute ça a du souffle

dylan c'est aussi grand que du wagner et aussi beau que du beethoven

d'ailleurs tenir une scène avec une telle silhouette fuyante presque éphémère

il faut pouvoir le faire

l'intangible de dylan

on croit le suivre le saisir

déjà il est plus loin

il se donne à autre chose

il est un pas en avant

un ton plus haut

il fuit avec un clin d'œil et se cache derrière un pied de nez


oh et puis zut à la fin c'est obsessionnel

j'aime bob dylan depuis un an

je n'ai jamais aimé quelqu'un si longtemps

malin ça


j'ai encore l'impression de flotter sur ses vibrations électriques du concert de l'olympia

les accords déchirants cernent ma tête et m'entraînent

sooner or later one of us must know

quoi je ne sais pas

où je n'en sais rien

mais c'est là évident

incompréhensible

et très grand

dylan délirant et déchirant incisif et acéré


juin 1966 saint-leu-la-forêt




without freedom of speech

I might be in the swamp

bob dylan


Je ne sais où je suis et ne sais où je vais

les choses passent mais je ne suis pas là.

Les gens viennent et moi je pars

il y a toujours un décalage.

J'attends quelque chose

ou quelqu'un.




Ça m'embête que Frédéric fasse si peu de bruit.

J'aurais préféré qu'il s'impose qu'il écarte les autres

voilà c'est moi poussez-vous je te veux

bon très bien d'accord

parce que là ça va pas être marrant c'est foutu

dès le départ je m'ennuie je n'irai pas chez lui avec lui

j'attends autre chose je suis tendue vers autre chose je ne suis pas présente

alors la barbe il ne fait pas assez de bruit je m'en fous


Je sais en fait ce que j'attends c'est un rêve entrevu dans la rue plusieurs soirs par hasard un rêve, une voix éthérée, un rêve, un rayonnement, une sagesse.

Bob Dylan

Les nuages

My love he speaks like silence

I feel so sad so poor so miserable




Je me suis perdue

Je me vois agir sans pouvoir réagir

tout se fait malgré moi

la destruction est systématique

Frédéric est parti et il pleut.




Le vent ce matin est comme la bretagne la pluie ce matin est comme la bretagne le pin ce matin est comme la bretagne et brusquement l'enfance retrouvée m'interdit de me donner

partir là-bas sans lui l'abandonner à son désespoir l'abandonner au suicide peut-être mais partir moi seule là-bas

la pluie ce matin est douce

un vagabond a voulu m'arrêter

il parlait il disait je voudrais passer des jours à l'ombre de tes cheveux

mais je savais déjà que je partirais

la pluie est douce et lente et j'ai envie d'écrire

écrire de la poésie

non

ça ne s'écrit pas

ça se vit

et je ne suis pas mûre pour vivre la poésie


la seule chose qui aujourd'hui m'ait fait plaisir : un poinçonneur de métro lisant un livre de la collection Que sais-je ? sur l'histoire de l'asie du sud-est


1966 carnets de voyages autour de la France




my love he speaks like silence

paraphrase de bob dylan


Citations

Then you cried like a baby and said you were a poor drunk orphan with nowhere to go but the grave.

Dylan Thomas in Under Milkwood


— We gotta go and never stop going still we get there

— Where we going man ?

— I don't know but we gotta go.

Jack Kerouac


We love everything, Billy Graham, The Big Ten, rock and roll, Zen, apple-pie, Eisenhower. We dig it all. We 're in the vanguard of the new religion.

I'm hip. This phrase means : No need to talk. No more discussion. I'm with you. Cool. In. Bye-bye.

Jack Kerouac




matin de départ en voyage en stop avec Philibert


Départ Saint-Leu 7h30

train 8h


Il faisait beau ce matin-là. L'air donnait envie de partir, quelque chose de léger, de calme, comme un soupir retenu, avec une certaine peur pourtant, sans raison. L'inconnu n'est-ce pas, c'est bien beau, comme ça, en théorie, mais quand on doit s'y jeter, au dernier moment il reste une hésitation. Bien vite écartée. Mais quand même là à serrer le cœur. Enfin pour dire la vérité je me sentais triste comme un camion sans roue. Il faut préciser que cette expression a un rapport étroit avec une de mes obsessions, that's to say Bob Dylan. Oui il parait que sa plus haute ambition pour l'instant, les ambitions ça évolue comme le reste, serait de posséder un camion sans roue. Je connais une voiture sans roue dans notre jardin, la vieille Juva 4, qui a conduits la famille de Lorient à Saint-Leu, ce serait un bon début. Il faudrait le lui faire savoir, quand Dylan viendra à Paris, s'il vient à Paris, parce qu'on ne sait jamais, il pourrait au dernier moment avant son concert du mois de mai, avoir à choisir des rideaux pour son dernier appartement, c'est fou le nombre de mètres de rideaux qu'il doit posséder. Et puis si Bobby n'a pas envie, ben il ne viendra pas.

Enfin le soleil du matin ce jour-là invitait au voyage. Il fallait partir.

Oublier les obsessions. Bob Dylan entre autres. Partir. Où. Ça je n'en savais rien. Vers le Sud. Vers la Suisse. Vers l'Italie. Vers quelque chose. A la recherche. De moi-même peut-être. Oui c'était ça. Pour résoudre une énigme, répondre à une question, à des questions. Lesquelles ? Etais-je ou non une beatnik ? Quelle idée ? Ah ça c'est à cause d'une autre obsession. Laurent Terzieff. Connu. Grand, brun, des yeux incroyablement clairs et profonds, des yeux surtout humains, pénétrant, un regard qui se penche doucement vers vous. Jamais vu ça. Et sa voix vibrante et douce et grave aussi.




en stop avec mon frère philibert sur les routes de france


le type ouvre sa portière

mais alors on vous monte ou pas vous êtes emmerdants

il s'est pourtant arrêté on ne l'a pas forcé

nous allons vers nantes

ben on s'en fout on en a marre des autostoppeurs ça ne peut plus durer allez montez dépêchez-vous


en route

les jeunes deviennent feignants de notre temps on faisait de la bicyclette on partait à 200 kilomètres à vélo comme ça on n'emmerdait personne

c'était le râleur invétéré




autre type

celui qui a fait du stop étant jeune et qui depuis qu'il a une voiture ramasse tous les stoppeurs même quand ils ne sont pas sur sa route il fait de grands détours il en laisse pour en prendre d'autres




celui qui s'avance à l'endroit où nous sommes arrêtés

moi j'ai fait le maroc l'espagne le danemark

ah

eh ben je peux vous dire que vous ne serez jamais pris là ils peuvent pas s'arrêter

euh il s'est bien arrêté lui

allez plus loin là-bas quitte à vous séparer quelques minutes ça ne sera pas trop long


le type qui donne des conseils quoi




le vertige hallucinant des voitures devant nous sur la route de l'autre côté celles qui vont vers la mer parlez-moi des jours de fête c'est à devenir fou




les gens sont adorables en général

exemple ce type à l'entrée de nantes à vélosolex on ne lui demandait rien il s'approche

où voulez-vous aller

ben on aimerait trouver la route de poitiers

oh la la vous en êtes loin

alors il nous a indiqués les bus à prendre et où

barbu jeune

ben heureusement qu'on l'a trouvé




la conversation des routiers est plus intéressante que celle des autres automobilistes

dans la cabine on voit mieux on domine mieux la situation

ils sont les intellectuels de la route avec eux au moins on peut faire la conversation

la route c'est une grande famille disait l'un d'eux

routiers stoppeurs ça marche




les routiers sont des types sympas sans problème ni angoisse métaphysique ils aiment bouger changer d'horizon manger boire un coup pas deux rigoler un moment avec les copains et puis reprendre la route dévorer l'espace le temps




la lente montée d'une côte vers astaffort

la campagne qui se dessine doucement de la cabine du camion




cherry une américaine voyageait à travers l'europe avec son papa qui avait bien soixante ans ou même plus elle me faisait penser à cette héroïne de henry james dans washington square la jeune fille de bonne famille héritière installée

cherry était jolie

son organisation me fascinait

c'était à croire qu'elle emportait sa maison avec elle

à l'auberge de jeunesse elle avait même des draps c'était adorable




pour écrire il faut être seul s'arrêter quelque part avoir vu le monde les choses les gens puis rester seul en face de soi et des souvenirs

je ne pourrais écrire n'importe où partout

j'ai besoin d'un cadre

j'ai besoin d'un souffle

d'un vent venu du large

qui déferle ses vagues sur les passions échouées sur la plage


mais aussi c'est seulement lorsque sa main reposait sur ma cuisse que j'existais


que faire

séparer la vie de l'écriture

écrire c'est vivre

il y a un temps pour vivre et un temps pour écrire

conclusion on ne vit jamais




passage à avezan

saint-clar château d'avezan souvenirs oubliés qui surgissent devant moi aux détours de la route

petrus enfant petrus en jeans

le chemin du moulin la route blanche qui monte l'ombre du château qui tombe sur la route

château d'avezan château imposant

les maïs dans le vent et les vaches dans le pré le moulin dans les arbres

le vent comme avant avezan comme avant le vent d'avezan comme avant

petrus encore enfant toujours comme avant

les pins les deux pins du chemin la pente du hangar s'alanguit vers les champs

petrus je me rappelle tu sais que je suis là

petrus rappelle-toi la première fois que je suis venue là

le vent soufflait un vent brûlant

j'ai entendu qu'on l'appelait le vent d'autan

pour moi c'est le vent d'avezan comme avant comme avant

j'ai lu que c'était un vent sec un peu lent qui charriait l'amour

j'avais oublié

château d'avezan château d'antan

des ruines


le moulin était fermé

l'eau coulait pour rien pour personne sous une pluie très fine presque irréelle

et c'était très triste


les enfants courent dans le ciel clair et les nuages s'éloignent sur les cailloux

je les suis


est-ce lui

est-ce son frère

que j'aime que j'ai aimé

saurai-je jamais


je vais partir j'aimerais revenir

et la source jaillira toujours d'entre les arbres

et les enfants riront sur le chemin




passage à l'arche de lanza del vasto au larzac maintenant


et longtemps sur le chemin il tendit la main

petit françois qui m'accompagnait au revoir

ses yeux noirs ses cheveux blonds ébouriffés

sa spontanéité vers moi il tendait sa joue ce matin quand je l'ai rencontré avec les autres enfants mais françois m'avait vue françois venait vers moi

puis tout à l'heure

je te cherchais

tu sais je dois partir je vais quitter l'arche

peut-être ne le reverrai-je plus c'est idiot de s'attacher comme ça à un enfant l'enfant de l'arche lui qui va bientôt accompagner sa famille au maroc pour créer une autre arche je ne devrais pas être triste mais il me touche ce petit françois

le fils de jean




jean-louis cure mon poète beatnik parisien m'a rejointe à l'arche

au centre de la grange les cheveux en bataille comme d'habitude les yeux hagards jean-louis haranguait un cercle de personnes plus ou moins attentives

il parlait seul comme d'habitude

il était à côté des gens comme d'habitude


près de moi un type de nice qui ressemble à bob dylan enfant s'embête un peu il ne sait pas trop quoi faire alors il se penche vers sa petite amie

tu viens on va écouter l'anarchiste


jean-louis près du linge qui sèche parle en face d'un monsieur grisonnant

maryvonne par la fenêtre les regarde

étrange communauté où on peut voir des messieurs sérieux discuter avec des poètes




les leçons de la non-violence enseignée aux enfants

françois disait

moi je trouve qu'on devrait avoir des esclaves comme ça on ne serait plus obligé de travailler ils feraient notre travail à notre place

sa mère appelée si justement l'hirondelle par shantidas avec ses bandeaux noirs encadrant son visage toujours souriant et sa voix sa merveilleuse voix s'échappe de sa bouche et s'envole et place au-dessus de nous comme une aile qui descendrait lentement sur le vent puis s'élèverait à nouveau comme une hirondelle dans le soleil qui crie




vue d'en haut de la montagne la vallée ressemblait à une couverture de tricot comme celles qu'avait demandées l'abbé pierre pour les bidonvilles faites avec des carrés tricotés de différentes laines que ma grand-mère maternelle fait encore




l'autre jour j'ai vu des moutons sur la montagne et c'était comme une source surgissant des rochers comme une eau coulant sur des cailloux et tout se répandait




il faudrait pouvoir vivre en rejetant une bonne fois pour toutes les appréhensions

il faut sans doute vouloir son bonheur pour être heureux

je vais essayer d'être consciente et décidée

parler calmement

apprendre le silence


à l'arche nous cherchons tous quelque chose

et moi sur les routes je suis à la recherche d'un endroit où je pourrais vivre et écrire

entre les moutons les arbres la terre et la mer




patrice disait que pour discuter le coup avec les beatniks américains il fallait au moins se servir d'un walkie-talkie

comme celui de petrus ajoutait-il


jean-louis tu comprends l'allusion




parfois j'ai envie de mener une vie calme et rangée prendre le train comme tout le monde par exemple avoir une maison à moi ou une voiture à moi porter de beaux vêtements des tailleurs blancs comme audrey hepburn ou madame kennedy être toujours coiffée soignée et tout bref vivre une vie installée de bourgeoise

mais je ne suis même pas beatnik

j'erre seulement

mais jusqu'où

combien de temps

seule




été 1966




longtemps après avec un stylo neuf qui n'écrit pas

en écoutant joan baez

if i go ten thousand miles

if i go o

if i go

if i go ten thousand miles

when the sun refuses to shine




c'est l'été c'est du moins ce que l'on dit quand je pense à tout ce conditionnement dont nous sommes victimes c'est quand même terrible c'est l'été on nous l'a dit en août il fait beau le soleil c'est le bonheur est-ce seulement ça alors je ne sais pas si ça vaut tellement le coup

quand on se réveille dans une chambre froide avec sur les lèvres un goût de rien ça veut dire quoi l'été le soleil

paris au mois d'août c'est comme paris en septembre

j'ai l'impression que bientôt c'est la rentrée et je voudrais tant que bientôt ce soit l'hiver

la sécurité la chaleur être protégée être habillée le train-train des sorties quelle robe mettre avec quelles chaussures

car j'en ai marre des beatniks

errer comme ça sans fin sur les routes je n'étais pas faite pour ça




le chat s'est assis sur un coin de la table et ronronne contre l'épaule de bruno

joan baez chante une histoire en termes aériens et éoliens

why don't you have wings to fly with

like the swallow so proud and free


et moi ce soir je prends le train

et moi demain je serai à saint-clar

c'est quoi saint-clar

ce n'est peut-être que les cournot

me reposer me reposer

est-ce le moyen

ne plus voir personne

est-ce le moyen

me retrouver

ah pourquoi

je m'étais perdue

so I can't know

if I'm really real

dear bobby you so weak

you the best in the world

you the genius


I must tell about you

great bob great dylan

and so little boy bobby




dehors derrière les vitres le vent s'acharne sur le cèdre et la pluie laque le jardin

mes cheveux sont longs

la voix de bob dylan reste égale

comment la définir jamais cette voix qui se casse qui se tend aiguë et tendre comme une feuille de métal ça coupe le métal quand on passe le doigt sur le côté mais c'est tellement doux le métal quand la main effleure la feuille

froid aussi




patrice a cassé quelque chose en moi

je ne sais pas ce que c'est

peut-être juste la simplicité




j'ai vu un film tout simple le plus sobre le plus sain en définitive aussi simple que son titre

un homme et une femme

personne n'y avait pensé avant

ce film nous purifie de toutes les prostitutions et des trucs pornos que nous avons pu voir

c'est la vie à l'état pur

ce film rend heureux

c'était un dimanche de l'hiver dernier

en décembre je crois

à deauville sur la plage déserte froide et bleue

elle racontait des histoires à sa petite fille

elle avait une voix de mouette dans le vent

sa mèche retombait toujours

elle était penchée vers la gosse

lui était venu voir son fils

la voiture glissait au bord des vagues

l'enfant riait dans le vent et le froid




retour à paris

par fuite encore

il y a quelques jours j'étais partie en bretagne rejoindre mes parents et bruno

je n'aimais pas jean-louis ou je ne savais pas comment l'aimer ce qui devait revenir au même

puis les routes

puis l'arche où il m'a rejointe

des hommes grands dignes beaux

jean le plus beau

et les enfants

jean-louis n'avais plus de place

and i was gone

singing so long it's been good to know you

est-ce que tout n'est pas folklorique

les routes

sur les routes je cherchais les beatniks les vrais

essayer de retrouver l'esprit des grands les beats les pionniers

woody song to woody

o woodie guthry i wrote you a song sung bobby dylan

pete seeger go tell it on the mountain


à paris je pense à la montagne de l'arche à cette terre aride et désolée où les enfants poussent comme les pins dans le vent où les enfants chantent et dansent comme le vent à travers les pins


c'est peut-être ce que je veux un enfant

mais un enfant qui soit de moi et non un homme-enfant

je veux un homme responsable qui sache ce qu'il veut ce qu'il fait un homme qui soit présent et conscient tant pis s'il n'est pas poète tant pis je veux qu'il participe quelqu'un qui soit solide sur qui je puisse appuyer ma tête une épaule sûre

non jean-louis même intègre et authentique tu n'étais pas pour moi

je regrette que des considérations de simple hygiène corporelle viennent s'immiscer dans cette histoire mais il est des choses que je ne peux pas supporter et l'étiquette artiste ne peut masquer la crasse personnelle

la poésie c'est peut-être la vie mais je ne suis pas encore parvenue à ce stade

la philosophie m'est plus accessible

c'est toujours triste de décevoir quelqu'un mais je ne pouvais pas faire autrement




tout à l'heure j'ai lu quelque chose de très émouvant

c'était de michel cournot


d'autant que je suis incapable d'aligner deux mots oralement


et brusquement je me suis retrouvée plusieurs mois en arrière à l'époque où je voyais patrice où j'écoutais patrice où je pensais à patrice où je vivais pour patrice

il parlait parfois de son oncle

son oncle si expansif si délirant dans ses écrits qui dans la vie reste muet dans une réunion de plus de deux personnes

il s'assied dans un coin disait patrice et ne dit pas un mot

on ne sait pas pourquoi il fait ça


mais c'est tout simplement parce qu'il est incapable d'aligner deux mots oralement

je le savais


tout ça c'est tellement loin maintenant où est michel cournot où sont patrice et petrus

patrice avait détourné la tête l'autre soir quand il m'avait vue devant la fenêtre

ça aurait dû me navrer me désespérer mais j'étais encore dans les bras de jean-louis et je ne me sentais pas seule même si je savais déjà que dans quelques minutes avec le départ du train pour la bretagne tout s'évanouirait


et maintenant c'est fini

j'ai vu la bretagne la mer le ciel les vagues les mouettes le sable

j'ai vu des gens mais j'étais seule sur la plage

j'ai vu la campagne l'herbe le ciel les arbres

j'ai vu le château d'avezan

et j'étais seule en face des pins

j'ai vu l'arche la montagne les moutons

j'ai vu des gens j'ai revu jean

mais j'étais seule en face du vent


maintenant tout est rentré dans l'ordre

j'ai quitté jean-louis sans regret je suis revenue à paris

mais c'est un peu triste de rester seule




au hasard balthazar de robert bresson

pourquoi aimé-je tant les moutons

à l'arche sapin qui tournait des poteries disait que ses moutons lui avaient appris la vie

balthazar apprend le silence

comme il est lent ce film

lent et creux comme la vie

mais parfois il sursaute de violences qui font qu'on n'a plus tellement envie de vivre

puis le silence reprend lent et grand dans le soleil et l'ombre sur l'herbe rase et la pierre chaude comme à saint-clar il y a un an


il n'est plus temps pour des regrets

patrice

il fuyait déjà

moi j'ai fui jean-louis et j'ai choisi

cette histoire n'aura pas duré longtemps

à peine un mois

j'en ai fini avec les beatniks j'en ai fini avec le vagabondage

sur les routes ou dans paris j'aspire tout bêtement à la stabilité à la sécurité

tout fémininement peut-être

patrice disait que j'avais besoin de cadres

ce n'était pas pour moi ceux des quais de la seine des rues étroites et nauséabondes

et puis zut j'en ai marre de marcher à pied

en voulant jouer les beatniks américains j'oubliais cette vérité première c'est qu'aux USA les filles elles-mêmes n'auraient jamais fait du stop

alors faut pas être plus royaliste que les reines


je veux juste me reposer


puis revivre




dans ce café sinistre dans la nuit près de la gare du nord seul le chat qui dort pourtant a l'air de vivre sur cet écran où les images sont aussi fausses que les chansons qu'elles illustrent

saleté de vie pourrie mauvais goût des gens qui regardent qui réclament

je ne vois que ce chat immobile silencieux

lui seul a trouvé la dignité

c'est peut-être ça la vie une certaine noblesse

mais pauvres pantins ce n'est pas en brassant l'air de vos gueules hurlantes que vous pourrez vous donner l'illusion de la vie

seuls les moutons et les chats ont compris la vie

j'aimerais qu'ils me l'apprennent

le déclic de l'appareil a dérangé le chat il a tendu l'oreille

henri salvador a envahi l'écran

des allemands se gaussent un couple se fait face et ne se regarde pas

et de nouveau le déclic de l'appareil

une nouvelle atterrit

penalty contre l'angleterre

le chat s'est rendormi il s'en fout pas mal

des gens gesticulent en espagnol sur l'écran

les gens regardent l'écran

seul le chat dort

deux minets viennent d'entrer dans le café

ils me tournent le dos

l'un je le connais

tiens il parait que l'angleterre a gagné tant mieux j'aime bien les anglais

je vais aller à londres dans un mois avec daniel il me l'a dit tout à l'heure

et puis les gens éric didier les autres je m'en fous

seuls les moutons et les chats m’intéressent




à paris on mène une vie de fou

cette vie de fou ça peut être de passer la soirée avec un allemand qui joue dans une troupe de théâtre américaine et qui nous invite à passer une autre soirée avec lui au théâtre et de passer cette autre soirée à parler simplement avec un écrivain africain du cameroun qui écrit en anglais et est édité à londres




chez george whitman à la libraire shakespeare and company nous nous retrouvons l’écrivain africain et moi

je m’adresse à lui

je vous ai vu tout à l'heure

je dois insister

oui nous nous sommes croisés près du panthéon mais peut-être ne m'avez-vous pas vue non vous ne pouviez pas me voir vous aviez le soleil dans l'œil

il ne comprenait pas très bien ce que je lui disais il croyait même avoir un peu trop bu

mais c'est simple le soleil tombait sur le panthéon j'étais en contre-jour et je marchais vers vous

oh my god i understand voilà c'est merveilleux je vous ai trouvée

george alors intervient

méfiez-vous cet homme est dangereux il a trouvé le titre de son prochain roman ça s'appellerait le soleil dans l'œil vous en seriez le personnage principal cet homme est effrayant il écrit tout le temps des romans il en fait un peut-être par nuit il écrit plus vite que balzac chaque personne rencontrée est pour lui prétexte à un roman


je peux croire george lui qui m'avait dit en me voyant un soir d'été de l’époque beatnik entrer dans la librairie en robe blanche

vous êtes un ange

puis il avait vu jean-louis surgir à mes côtés

et avait ajouté

tombé dans la déchéance




ça s'appellerait le soleil dans l'œil

ce serait brûlant et délirant dément et déchirant




un homme dans le métro lisait un des livres de shantidas les quatre fléaux

c'était comme si le métro vivait j'étais concernée j'aurais aimé lui parler la communion et l'harmonie étaient possibles j'aurais pu lui donner des nouvelles récentes de shantidas et de l'arche lui aurait pu m'introduire aux quatre fléaux

mais il était accompagné et descendait à gare de l'est




je m'étonnerai toujours de ce sentiment extrême d'abandon lorsque je me trouve seule dans cette grande maison vide de saint-leu où la famille n'est pas encore revenue de vacances

alors moi qui prétendais vivre seule j'aurais besoin d'eux et je viendrais me constituer prisonnière

oui puisque là sont mon bonheur ma sauvegarde et ma sécurité

à moi de savoir imaginer ma liberté à l'intérieur de ce cercle




on the way to saint-clar à la recherche de quoi

d'un jour de gloire

de mon jour de gloire à moi

chercher à oublier

non c'est trop difficile


j'ai quitté jean-louis par refus de l'aventure par refus de l'inconnu et de l'insécurité

et je m'en retourne vers la campagne vers ce que je connais vers ce que je sais être

les cournot peut-être


je vais à saint-clar pour écrire ne pas oublier ça

écrire

construire

faire quelque chose de positif

m'arrêter quelque part

pour écrire


mais avant de partir revoir peut-être quelques beatniks



saint-clar été 66




il fait chaud sur la campagne

les prés sont immobiles

seuls quelques nuages glissent dans le ciel et sur la rivière qui se détruit dans la chute et mugit

depuis des années ça doit être comme ça avec les arbres qui bordent l'arratz le chemin qui longe le champ et le bruit qui coule

le soleil s'endort dans les buissons


notre logeuse aux yeux bleus et au teint frais comme seuls en ont les bébés ou les vieilles dames nous a parlé du vent d'autan qui souffle aujourd'hui

trois six neuf

l'harmonie des nombres

le vent d'autan

celui qui rend fou




et là au bord de l'arratz je lis lolita de nabokov




c'est incroyable que l'eau puisse couler là sous ce petit pont de pierre depuis toujours et pour toujours là sur ces quelques cailloux qui dénivellent le terrain et font bruire le flot

l'eau coule et change et pourtant la chute est toujours la même et le mouvement immobile




à saint-clar tous les jours la sirène se meurt dans le ciel de midi

et les chiens hurlent




blue jeans usés


la pierre de la rue chaude de soleil et d'amour


la liberté n'est qu'un vain mot

que vaut-il mieux

crever la faim et vivre libre

ou n'avoir pas faim et périr d'ennui




ce serait l'histoire de katy sans peur et sans reproche

je ne lui ai vu qu'un seul défaut et encore tout est subjectif celui d'avoir coupé les cheveux de son frère parce que le lendemain la tante adèle devait venir déjeuner et qu'elle n'appréciait pas les bouclettes d'angelot qui voilaient la nuque de titou




katy devant la forge

philippe les mains dans les poches ne sait rien faire mais donne des conseils

elle écoute calmement mais ne sait plus très bien où elle en est puisqu'il ne cesse de lui dire que ça va pas marcher

elle se salit les mains les bras en prenant les charbons

lui reste impeccable en gueulant

vestale en blue jeans elle ranime le feu

elle continue malgré les sarcasmes et les critiques

la barre rougit elle a raison de persister

et katy tape et tape avec son gros marteau

elle tape et les autres ne font rien

sauf la décourager

ouais tu pourrais taper pendant toutes les vacances t'y arriverais pas

elle reste patiente et continue à taper

elle veut faire un poignard elle fait un poignard et elle fera un poignard na

dans ce monde hallucinant qu'est un garage au milieu des voitures ouvertes éventrées en gueules béantes des trucs torturés qui trainent dans l'odeur du cambouis des seaux de plastique et des bidons et des réclames qui pendent sur les murs

un avion est passé ça a fait bang une ampoule s'est allumée sans raison et un truc est tombé n'importe où

les incandescences transcendent le visage de katy acharné jusqu'au calme


elle fume le cigare katy

quand elle fume une cigarette elle la garde à la bouche parce qu'elle fait toujours quelque chose ses mains sont toujours occupées alors elle plisse son visage et ferme un peu les yeux


quand je te regarde katy j'ai le soleil dans l'œil




con comme

un camion sans roue

un panier sans anse

une maison sans toit

un savant sans tête



rentrée 1966 paris




la voix naturellement se place et s'amplifie selon la distance

dans la conversation on ne met pas de points d'exclamation ni d'interrogation

dans un dialogue écrit toutes les nuances doivent se faire sentir par la forme même de la phrase

forme très parlée bien sûr très directe sans inversion

c'est la pensée qui met des points pas la parole

retrouver la parole dans mon style d'écriture




d'abord ils avaient marché droit devant eux sans trop savoir où ils allaient

ils traversaient les rues

ils croisaient des visages

il avait dit je viens souvent rue de seine pour voir des galeries

si nous allions rue de seine

ils avaient tourné rue de seine

ils étaient entrés dans des galeries

il avait dit tu me diras ce que tu aimes et ce que tu n'aimes pas

elle disait je crois que j'aime le bleu je commence à l'aimer

ils regardaient ils aimaient ou n'aimaient pas

il était peintre elle n'était rien

ils avaient vu l'akademia de duncan mais duncan était mort il n'y avait pas très longtemps

des vieilles caquetaient en ayant l'air de garder son souvenir

ils avaient erré dans les salles de l'akademia

lui s'était assis au piano

quelques notes s'étaient échappées

elle écoutait

ils étaient sortis

sur le pont des arts ils se penchaient au-dessus de l'eau

ils ne parlaient plus

là-bas le vert galant

il avait dit on aurait dû aller là-bas

alors ils étaient partis

il disait donne-moi ta main

ça ne t'ennuie pas que je prenne ta main

elle répondait non ça me donne un équilibre autrement je ne marche pas très droit

ils étaient descendus sur les bords de la seine et s'étaient assis sur les pierres

inlassablement il avait caressé ses cheveux

des flics faisaient la ronde inlassablement




j'ai besoin de daniel

je dois me l'avouer en ce samedi qu'il a consacré à sa femme qui ne travaille pas ce jour

je ne sais pas si je suis amoureuse de lui

je ne crois pas l'être mais sait-on jamais

daniel comprend tout il a une force de sagesse qui me rassure

il est plein de sollicitude de douceur et l'instant d'après d'élan passionné

surtout peut-être il est caressant

j'ai envie de daniel

traverser des galeries avec lui visiter des musées apprendre de lui la peinture la sculpture tout voir tout sentir

même si ça ne doit durer que trois jours ou une semaine

j'ai envie de lui


la musique de beethoven est évidente elle va de soi ou coule de source


je ne peux pas vivre sans quelqu'un

j'ai besoin de mettre mes bras autour d'un cou d'embrasser une bouche

j'ai besoin de m'attendrir de m'alanguir




je commence à penser que les hommes sont parfaitement fous

pas tous non mais ceux qui me trouvent exceptionnelle

un jour j'en aurai assez et plus qu'assez de m'entendre dire que j'ai de beaux cheveux de beaux yeux un beau sourire que j'ai une présence une profondeur ah une belle voix aussi j'oubliais une voix de chatte douce et charmeuse ou que j'ai en moi une délicatesse exceptionnelle une classe et quelque chose de racé

un jour j'en aurai plus qu'assez de me laisser admirer par des hommes qui se disent artistes et qui se permettent d'être dégueulasses

un jour j'en aurai marre d'entendre les compliments de ces paumés intéressants ça oui intéressants mais trop sales

je n'apprécie pas ce genre de contacts

et puis non rien que d'y songer j'en attrape des boutons

un jour j'en aurai marre de les inspirer et d'être leur muse

pour quoi faire

ce n'est pas leurs poèmes ce n'est pas leurs toiles qui me rendront heureuse parce que tout ça je m'en fous

moi je ne tombe pas amoureuse

tout ça me laisse froide indifférente

ce que je veux c'est n'avoir pas froid c'est n'avoir pas peur cet hiver

ce que je veux c'est vivre avec quelqu'un mais quelqu'un qui m'offre tout ou alors je refuse comme disait l’antigone d’anouilh

ce que je veux c'est qu'on m'emmène dans les salons de thé j'aime leur atmosphère douce et chaude et non plus ces pièces crasseuses malodorantes je veux aller au cinéma et puis aller dans les restaurants et puis sortir avec une belle bagnole et non marcher à pied sous les ponts de la seine na

alors que ces poètes ces écrivains ou ces peintres me trouvent exceptionnelle je m'en fous pas mal c'est pas eux que je veux j'en ai marre quoi bientôt ce ne sera plus possible puisque certains connaissent même l'usage du téléphone

je veux vous revoir

j'ai besoin de vous revoir

c'est flatteur bien sûr sans ça je ne me donnerais même pas la peine d'en parler ni d'écrire ces lignes

et comme disait la sœur de Bea

au moins tu pourras te flatter d'avoir inspiré des artistes plus tard tu pourras te vanter d'être immortalisée dans des poèmes penser que ça a été écrit pour toi que d'autres liront ça

ce que je m'en fous en fait

j'ai parfois l'impression qu'il ne s'agit pas de moi mais d'une statue un peu vide sur laquelle tous les hommes qui s'approcheraient pourraient plaquer leurs envies et leurs désirs leurs aspirations et leurs inspirations leurs joies et leurs peines leur ennui aussi et moi qu'est ce que je suis dans l'histoire rien un prétexte rien

c'est peut-être ça le rôle de la femme pour eux

et je joue le jeu je place ma voix je parle peu et gravement

je donne l'illusion de la pureté parce que c'est ça qu'ils attendent

ils sont dégueulasses mais ils cherchent des êtres purs

la pureté est une notion ou une aspiration purement masculine

nous les femmes qui jouons les pures ne le sommes pas puisque nous savons que nous devons l'être ce n'est ni spontané ni naturel puisque nous en avons conscience et que nous y tendons

oui je sais c'est assez compliqué mais je me comprends

quel dommage que je ne sache pas écrire

en fait je n'ai pas d'idées je manque d'imagination c'est là mon vrai problème

voilà pourquoi je me fous de les inspirer ou d'être sublimée dans des écrits

eux ne m'inspirent pas

pas du tout

j'ai peur des passions qui me sont extérieures surtout quand j'en suis l'objet

moi aussi j'ai mon problème de création et ils ne m'inspirent pas

j'en ai marre j'en ai marre

ce que j'aimerais vraiment c'est avoir un mari mais il devrait être exceptionnel

et un bébé

j'aimerais avoir un bébé car il aurait une jeune maman

j'envie beaucoup sylvie vartan

c'est idiot je suppose que d'autres filles du lycée des maraichers ont eu des bébés mais on parle beaucoup plus de sylvie que des autres filles du lycée c'est vrai ça je n'y avais pas pensé plus tôt sylvie est la première à avoir eu un bébé enfin je n'ai pas encore entendu parler des autres c'est touchant et je l'envie

j'aimerais une maison et cetera et cetera et cetera et cetera

alors eux et leur barbe qu'ils aillent au diable

je m'en fous éperdument

pourtant j'aime les barbes

mais pas les barbes dégueulasses

j'aimerais enfin être amoureuse

j'aimerais bien aimer qui je veux

j'aimerais bien choisir et non subir

le monde est mal fait

quand je choisis l'autre subit

alors ce serait toujours comme ça

être une statue

un murmure dans le matin

un soupçon d'ironie

un rien de grinçant

she takes just like a woman

yes she makes love just like a woman

yes she aches just like a woman

but she brakes just like a little girl

un soupir dans le brouillard et tout se tait

puis la vie reprend dans sa violence

qu'est-ce qui joue

des violons peut-être

et la voix chuchote derrière un buisson écarté par un pas

les questions se posent sur les lèvres

do you make love just like a woman

but you brakes just like a litlle girl

les sanglots très doux sur une main retenue

les accords sont déchirants les adieux aussi

on n'a pas envie de partir

toujours les soupirs comme un oiseau dans le soleil

un coup de fusil

l'oiseau est tombé

dylan s'est tu




je n'ai pas de temps à perdre

je dois vivre

à cent à l'heure

ou plus

j'ai tellement à apprendre encore

les peintre vénitiens

tous les autres

picasso et giacometti

cette rencontre avec moi-même en cette journée de pluie à saint-paul de vence au cours du voyage en stop autour de la france avec mon jeune frère




l'après-midi elle s'était préparée pour cette sortie avec calme et méthode dans l'acceptation passionnée qui la caractérisait paradoxalement

elle s'était coiffée

son chignon coulait en boucles lentes sur la nuque

elle s'était maquillée

ses yeux brillaient et sa bouche souriait

elle s'était habillée

sa robe avait la sobriété le style des robes de crêpe de cardin

on ne savait pas trop si c'était une robe de petite fille avec ses fronces autour du cou ou une robe de femme enceinte

elle aurait aimé attendre un bébé une idée folle ça lui arrivait parfois

elle se regardait dans la glace

elle était assez contente

un dernier coup de blush on et ses joues étaient roses de lumière

c'était joli ces nouveaux maquillages tout brillants

ça donnait vraiment de l'éclat

quand même quoi que je fasse j'ai toujours une tête de bébé

elle mit ses chaussures vernies prit son sac noir en velours un truc 1900 à fermoir d'argent trouvé aux puces qui faisait beaucoup d'effet

elle descendit l'escalier en chantonnant it's all over now baby blue

non non non tout ne fait que commencer

je fais très baby blue ce soir

mais tout va commencer parce que je le veux et j'obtiens toujours ce que je veux

oh et puis je m'en fous it's all over now baby blue




mon élan vers nicolas l'autre jour dans le train lorsqu'en face de moi il a posé sa tête entre ses mains les bras appuyés sur les genoux sa nuque offerte

son simple geste inconscient de se frotter les yeux m'a poursuivie tout le jour

j'ai eu envie de le prendre dans mes bras de le caresser de glisser mes doigts sur sa nuque




je regrette terriblement je regrette ces instants il y a cinq soirs je regrette de les avoir gaspillés

pourquoi

qu'est-ce que ça me coûtait de me laisser embrasser par cet homme

pourquoi ne me plaisait-il plus à ce moment-là alors qu'il m'avait plu avant et que lui seul me plaisait

pourquoi n'ai-je pas laissé reposer ma tête sur son épaule

comme j'en avais eu envie comme j'allais le faire

pourquoi n'ai-je pas accepté qu'il me réchauffe

puisque j'avais froid puisqu'il me plaisait

il m'aurait offert tout ce que j'aurais pu désirer

avec lui j'aurais été en sécurité

je me serais abandonnée à sa chaleur

c'était tout ce que je désirais

c'était ce que j'avais décidé

maintenant je le regrette et il est trop tard

à quoi me sert d'être

personne ne me voit vivre

à quoi servent mes cheveux

aucune main ne les emmêle

à quoi servent mes seins

personne ne les caresse

à quoi sert ma bouche

aucune lèvre ne s'y pose

à quoi servent mes mains

aucune nuque ne m'est offerte

à quoi servent mes dents

elles ne mordent que le vide

et jamais sans doute ne le reverrai-je

cette soirée a été seulement une mesure pour rien

j'ai un goût amer de mer et de vent dans la bouche

la nuit la place est vide à mes côtés et j'en meurs d'ennui




hier soir j'avais perdu sa voix

ce matin je la retrouve

sa voix de brume douce

caressante comme le vent




pourquoi chaque matin à mon réveil

c'est-à-dire vers onze heures puisque je ne me suis endormie qu'à deux ou trois heures dans la nuit

pourquoi ai-je l'impression de me cogner partout

not to know where to go

what to do

like a baby doll

j'ai mis un an à oublier patrice

avoir perdu tout ce temps pour quelqu'un qui ne me plaisait même pas physiquement qui me faisait peur mais me fascinait et m'envoûtait au point de ne plus savoir que faire ni où aller

miss lonely baby blue

quand j'écoute bob dylan je crois bien que je mourrais de n'être pas génie

patrice répondait à toutes les questions d'une façon qui fermait le problème le coinçait même souvent mais ne le résolvait pas

il y a un an je m'inquiétais de mon avenir je ne savais pas que faire

il disait que ce n'était pas à moi d'y penser mais à un homme

je ne disais rien je pensais seulement quel homme

il disait que je devrais ne rien faire mais me laisser guider

je ne disais rien je pensais seulement par qui

il disait que je devrais me marier

je le regardais je ne parlais toujours pas

je pensais seulement mais avec qui

sans pouvoir regarder ailleurs

un an après les questions sont les mêmes et restent toujours sans réponse

mais j'ai vieilli

j'ai connu des gens

j'ai vécu d'autres choses

je veux vivre encore plus intensément

je me sens presque prête à vivre avec quelqu'un

ne pas être inutile servir à quelqu'un

même avec mon corps

je n'en peux plus d'être seule les nuits dans mon grand lit bête

servir à quelqu'un mais quelqu'un de fort de solide

j'aurais peur avec quelqu'un de jeune finalement

et puis m'oublier moi et mes faux-problèmes




comme daniel m'adore j'en suis toujours étonnée

il connaît mes défauts les aime les entoure de brume de charme

et puis m'abandonner

je ne sais pas marcher seule




nicolas est parti je m'ennuie

pierrot ne m'écrit plus de saint-clar je suis triste

jean-claude me téléphone j'ai peur

je reste là à ne savoir que faire

je pleure même parfois

sans doute pour m'occuper

bob dylan poursuit malgré tout sa déchirure

je ressens au cœur chaque coup frappé sur la batterie

jane attend un bébé

pierrot ne m'a pas écrit depuis une semaine je crains d'imaginer ce qui a pu lui arriver je n'ose

il fait assez beau dans la journée mais j'ai froid toujours froid

nicolas est au havre

nicolas est très beau et il ne le sait pas c'est rare

l'autre jour j'ai mangé un couscous avec lui à la huchette au privas rue xavier privas

mais la pluie est tombée

j'ai appris que guy son frère travaillait mais mal car il ne sait pas travailler

c'est dommage car j'aurais aimé l'épouser en attendant bien sûr un an et demi qu'il ait l'âge légal pour le mariage

de toutes façons avec ou sans moi guy est heureux


en rentrant à la maison rue voltaire j'ai rencontré yves comme il y a longtemps avant patrice




je m'ennuie à paris

je ne sais que faire ni où aller

je suis traquée par ces barbus chevelus qui me montrent leurs poèmes et m'expriment leurs rêves

je crois bien qu'au fond je ne désire qu'une chose pouvoir tenir guy dans mes bras lui caresser les cheveux et l'embrasser partout


et dans trois jours j'aurai sans doute changé d'avis




pierrot de saint-clar pierrot mon ami mon ami pierrot comme nous aurions pu nous aimer

mes cheveux dorent dans ce soleil du matin

mon premier soleil depuis des mois

depuis des jours je n'avais été si heureuse à mon éveil

mon chat la douceur de l'air l'odeur du café au lait

pierrot de saint-clar pierrot mon fou toi qui ne sais plus m'écrire qui ne peux pas m'aimer

et je comprends combien je rate systématiquement toutes mes chances de bonheur

il est temps grand temps dans ce soleil de mettre un terme à mes bêtises et cesser mes gamineries




ce matin je crois que l'hiver est arrivé

enfin la saison des pluies

cette fois c'est vraiment sérieux




j'ai fait beaucoup de choses aujourd'hui un des rares jours où j'aie été active

j'ai commencé par prendre une leçon de conduite sous la pluie je n'avais pas touché un volant depuis plus de deux mois puis j'ai lavé deux ou trois pull-overs je suis aussi allée à la poste j'ai fait la vaisselle j'avais d'abord eu le temps de donner par écrit des conseils pédagogiques à danièle à saint-clar et de profiter de l'occasion pour délirer quelques lignes sur bob dylan where are you tonight sweet mary j'ai lavé un fond de robe un jupon deux soutien-gorges un panty un corsage j'ai retouché une mini-jupe j'ai mis mon court kilt et des gros bas j'ai lavé mon pantalon de velours vert j'ai repassé une chemisette de velours aussi mais beige et puis des jeans

puis j'en ai eu marre j'ai commencé un pull-over en tricot

après quand mon frère philibert est rentré j'ai goûté avec lui

un peu plus tard j'ai mis une doublure verte à mon grand sac de médecin 1900

c'est pas mal du tout j'attends que ça soit complètement sec

je me suis fait les ongles

philibert m'a donné une photo de guy hilare prise il y a deux ou trois ans dans le jardin devant la vieille voiture déjà sans roues

maintenant j'écoute bob dylan pour changer

je vais encore tricoter un peu puis je dormirai enfin

j'ai fait pas mal de choses aujourd'hui

ça me plaît d'être active

alors pourquoi est-ce que je ne suis pas heureuse et que j'ai l'impression désespérée de perdre mon temps

ma vie même




où suis-je

où en suis-je

je ne savais pas encore la sensibilité de guy mais je ne pensais pas non plus jouer les grandes sœurs

en même temps je suis touchée de la confiance qu'il me fait

mais ça m'attriste aussi d'avoir moins de chance qu'une fille de seize ans

et maintenant cette lettre de pierrot de saint-clar après un tel silence

sa lettre a l'odeur des feuilles mortes de gascogne et j'ai envie de pleurer




pourquoi guy m'a-t-il parlé de jocelyne

jocelyne mon amie mon enfant ma sœur

jocelyne mon enfance ma jeunesse

jocelyne les beaux jours du théâtre

jocelyne un jour gris l'enterrement de son père

jocelyne un jour de pluie l'accident de sa mère

jocelyne le geste juste l'attitude belle

jocelyne grande jocelyne forte

jocelyne courage jocelyne fofolle

jocelyne gamine jocelyne moi

jocelyne que j'ai aimée et détruite

jocelyne que j'ai perdue

jocelyne qui est partie et ne reviendra plus

jocelyne mes remords jocelyne mon inconscience

jocelyne ma cruauté jocelyne mon désespoir

je me demande dans quelle mesure je ne recherchais pas jocelyne en guy

au fond il l'a connue avant moi

ils ont été au lycée ensemble

c'est peut-être cette belle insouciance traversée par des déchirures jamais désespérées que j'ai tellement regrettée et que je regrette encore en guy




exposition dans la lumière de vermeer à l'orangerie

vermeer cézanne

la vue de delft

le pont sur la marne à créteil

des détails des touches

une vision avec l'œil

une sensation avec le corps

mais la même réalité

la vérité




journée bizarre encore feutrée comme le ciel très bas depuis ce matin

ça a commencé par les images d'un rêve sur l'arche

si je commence à raconter mes rêves ça prouve que je ne vis pas réellement




plus tard des visages à travers les rues

ce marché de mouffetard c'est un vrai monde à soi tout seul

des salades des radis des tranches de saucisson des œufs


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